L évangile selon Juliette
238 pages
Français

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L'évangile selon Juliette , livre ebook

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Description

« Défenestrée par mon chat, je suis morte... ou pas. »


Inscrite d'office au centre de formation angélique, Juliette atterrit aux Cieux après sa mort. Pour obtenir son auréole, elle doit réussir son année de novice, ce qui est plus facile à dire qu'à faire pour la dernière de la classe.


Sa première mission d'apprentie ange gardien aurait pourtant dû être simple. C'était sans compter sur un déchu complexé par ses ailes, une équipe soudée mais en travaux, des ennemis qui n'en sont pas forcément et des alliés infidèles.


Quand on pense que l'avenir de l'humanité repose sur eux...



Oren Miller fait une entrée fracassante avec Easy heaven, mélange entre Good Omens et Kamelott, sa nouvelle série sarcastique et décalé à l'humour... décapant !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782375749418
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Oren Miller 
L'Évangile selon Juliette   
Easy Heaven - T.1 


  
Collection Infinity
Mentions légales
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce livre de leur droit.

Collection Infinity © 2019, Tous droits réservés Collection Infinity est un label appartenant aux éditions MxM Bookmark.
Illustration de couverture ©  Mirella Santana
    Suivi éditorial  ©  Caroline Minic
  
  Correction ©  Raphaël Gazel  
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit est strictement interdite. Cela constituerait une violation de l'article 425 et suivants du Code pénal. 
ISBN : 9782375749418
Existe en format papier


Avertissement :
Aucun ange ni aucun démon n’ont été blessés durant l’écriture de ce roman. Ou à peine.
Les anges et les démons sont des espèces menacées, qui doivent être manipulées par des professionnels aguerris.
Ne tentez pas de reproduire l’expérience chez vous.


Prologue du salon de coiffure
Une soupe de brocolis. Juliette n’aurait jamais cru pouvoir un jour comparer l’état de son cerveau avec ce genre de plat. Ni même devoir répondre à la question : se sentait-elle plus vivante que morte, ou l’inverse ? Si elle ouvrait les yeux maintenant, les tisons incandescents des rayons du soleil qu’elle devinait sur sa peau ne manqueraient pas de lui pulvériser la boîte crânienne. Comment en était-elle arrivée là ? Ses souvenirs des événements passés lui paraissaient clairs comme un essai de Bergson pour qui n’avait jamais rien retenu de ses cours de philo.
Je veux mourir, gémissait une petite voix dans ses tripes, faute de connexions cérébrales opérationnelles.
À bientôt vingt-cinq ans, elle se trouvait aussi défaite qu’une adolescente à sa première coupe de champagne volée. Pourtant, sa jeunesse aurait pu servir de modèle pour la brochure d’une école disciplinaire. Jamais de fêtes décadentes, jamais de transgression de couvre-feu, jamais de drogue, à peine quelques vitamines, jamais trop d’amis, jamais trop de petits amis. Jamais grand-chose.
Ses années de labeur sur les bancs de la faculté de droit ne lui avaient guère enseigné plus de désinvolture. Au fil des diplômes, Juliette avait même si bien intégré les concepts de concentration, d’endurance et de renonciation aux folies de son âge que sa vie privée ressemblait à celle d’un marque-page. Cette sorte d’anorexie émotionnelle lui avait coûté sa vie sentimentale et sociale, mais livré sur un plateau d’argent une carrière de juriste fort prometteuse.
Puis la compensation par consommation avait fait irruption dans son quotidien, et le dieu des achats par correspondance parut enfin combler le vide en elle. Jusqu’à l’acquisition de trop : un chartreux bipolaire dont elle pensait recevoir toutes les attentions et qui dès la première seconde ne lui avait offert que haine féroce et agressivité totale.
Mais, tant bien que mal – et chaque fois que son chat lui laissait un répit dans son harcèlement moral –, elle croyait avoir enfin atteint le bonheur. Un bonheur simple, un brin tiède, et surtout sans mauvaise surprise. Alors, comment se retrouvait-elle dans cet état, sans aucun souvenir des heures précédentes ?
Bouge, ma fille, tu ne peux pas rester comme ça !
Ses yeux fatigués firent l’effort de s’ouvrir. Autour d’elle, la lumière cotonneuse et diluée ne lui donna aucun détail sur l’endroit où elle se trouvait. Était-elle en si piteux état ?
Concentre-toi…
Faire la mise au point, cligner des paupières, refaire la mise au point, frotter ses yeux. Les ténèbres cérébrales collantes se délièrent enfin. Et les choses empirèrent.
Un salon de coiffure ?
Secouant la tête en espérant que son esprit lui servirait une autre image, Juliette dut se rendre à l’évidence : elle était bien dans un salon de coiffure. La salle ne devait pas faire plus de trente mètres carrés ; elle était propre, agencée avec un goût moderne et raffiné, le genre d’endroit un peu branché, aux prestations plus onéreuses qu’efficaces. Typiquement les lieux que Juliette et la cascade de feu sauvage qui composait sa chevelure ne fréquentaient pas. Alors, que faisait-elle là et à quel moment y avait-elle mis les pieds ?
Fait encore plus étrange, bien que le curseur soit avancé dans le domaine, le salon était désert.
On m’a filé de la drogue, c’est ça !
Quand on arrivait au bout des hypothèses rationnelles, il ne restait plus que les stupéfiants. Son esprit galopait et les idées les plus noires affluaient entre ses tempes. Un pervers aura abusé de sa naïveté la veille – ou l’avant-veille, à ce stade la relativité prenait tout son sens – et l’aura abandonnée dans… un salon de coiffure . La malveillance humaine ne possédait aucune limite.
Elle s’extirpa du fauteuil dans lequel elle se trouvait coincée et qui servait à shampouiner les clients. La tête lui tourna, mais la douleur cervicale alla en diminuant.
— Il y a quelqu’un ? Oh, hé ? Je vais appeler la police !
Bah oui, tiens ! Fais donc ça, tu ne sais même pas quel numéro composer, tellement tu es à côté de tes pompes. Pathétique.
— Inutile, nous sommes pour ainsi dire hors réseau.
Au son de cette voix inconnue, Juliette sursauta si violemment qu’elle manqua de glisser sur le carrelage immaculé du salon. Faisant volte-face, elle chercha celui qui venait de s’adresser à elle sur un ton qu’elle trouva bien désinvolte au regard des circonstances. Un homme était assis face à une glace, comme s’il attendait qu’on lui coupe les cheveux. D’où sortait-il ? Quand avait-il débarqué ? Perçants, ses yeux bleu-gris la fixaient dans le reflet du miroir. Juliette le situait dans la trentaine, peut-être moins, peut-être plus, impossible à déterminer en fait. Tout clochait chez cet individu. Il portait un long manteau noir cintré qu’on n’arborait plus depuis les années Matrix , des bracelets en cuir de style bohème chic et, surtout, une tignasse blonde disciplinée en tresses à la manière viking, qui descendait jusqu’au milieu du dos.
C’est un cosplay ou quoi ?
Non pas qu’il fût désagréable à regarder, mais il paraissait factice, comme croqué par un illustrateur pour un jeu vidéo. Personne ne ressemblait à ça dans la vraie vie. Son attitude ne dégageait aucune agressivité, c’était même plutôt le contraire. Il semblait inoffensif, le genre d’innocence qui vous vend une collection de cinquante tomes sur le toilettage du Maine coon alors que vous êtes allergique aux chats.
— Attendez… Qui êtes-vous, et qu’est-ce que je fais là ?
Juliette fut surprise d’entendre un léger écho dans le son de sa voix.
— Tu ne te souviens de rien ?
OK, d’abord tu ne me tutoies pas, on n’a pas gardé les cochons ensemble. On les a gardés ? Je veux rentrer chez moi…
— Non. Vous m’avez droguée ? Je ne sais pas comment j’ai atterri ici, dans ce… salon de coiffure. Comment vous appelez-vous ?
Elle insista sur le « vous » afin de marquer une distance qui devait la rassurer.
— Ah, tu n’aimes pas l’endroit. J’ai voulu faire différent, mais je me doutais que je prenais un risque. J’aurais dû m’en tenir aux prairies ou aux bords de mer, c’est plus classique. Où est donc la créativité ?
Hein ?
— Hein ? D’accord, tout va bien se passer, vous allez me dire où on se trouve et aussi qui vous êtes. Et je vais vous filmer, oui, voilà… merde, plus de batterie ! Depuis quand suis-je ici ?
L’homme fit pivoter son siège pour lui faire face. Joignant les doigts devant sa bouche comme un vieux professeur qui s’apprête à dogmatiser toute la journée, il se mit à articuler plus qu’il ne le faut :
— Tout ceci est très fâcheux. D’habitude, l’implantation du savoir se fait sur-le-champ.
— Oui, alors, vous n’allez pas me la jouer Morpheus bien longtemps, j’ai vu les films. Le monde entier a vu les films et je n’avalerai pas votre fichue pilule rouge. Je vais appeler la police !
Avec ton portable qui n’a plus de batterie.
— Si vous ne me dites pas tout de suite ce qu’il se passe, je… je hurle ! hurla-t-elle.
— Je t’en prie, calme-toi, je vais tout éclaircir. D’habitude, c’est, disons, plus simple, nous n’avons pas grand-chose à expliquer. Bien sûr, il faut que ça tombe sur moi. Bon, écoute, tu n’es pas réellement dans un salon de coiffure.
Juliette arqua son sourcil droit. Des miroirs, des fauteuils rembourrés et inclinables à volonté, des bacs à shampoing… Elle était peut-être sonnée et mal peignée, mais elle savait de quoi avait l’air un salon de coiffure.
— Si je me trouve dans une boucherie, il faut dire aux propriétaires de changer de business.
Pensait-il qu’il allait pouvoir l’embrouiller longtemps ? Juliette avait beau tourner la scène dans tous les sens, aucune hypothèse crédible ne parvenait à se frayer un chemin dans sa tête. Aucune ou presque :
— Oh mon Dieu ! lâcha-t-elle dans un souffle de panique. C’est la traite des blanches ! Oh, non, pitié ! Ne me faites pas de mal ! Je… je suis juriste, vous savez, je peux vous aider pour défiscaliser les revenus de la prostitution, enfin, pas la mienne bien sûr, je ne rapporterai rien de toute façon…
— Pas du tout, je ne te veux aucun mal !
Faisant un bond hors du siège, l’inconnu tenta de calmer Juliette en agitant les bras devant elle. Raidie jusqu’à l’extrême, elle l’observa avec méfiance et effroi : sa réaction lui semblait sincère. Son instinct de survie voyait-il des raisons de se rassurer là où il n’y en avait pas ou n’y avait-il vraiment aucun danger ? L’homme était athlétique, grand, puissant. Dans un corps-à-corps, elle n’aurait aucune chance. Il fallait changer de stratégie, car celle de l’affrontement ne servait à rien. Par un jeu de l’esprit bien singulier, elle se remémora le conseil de l’un de ses professeurs d’histoire du droit, un jour où son moral d’élève brillante et appliquée se trouvait au plus bas :
Fais de tes défauts des qualités. Si tu es plus petite que l’autre, alors tu es mobile et invisible et il est lent et exposé.
Il était allé piocher ce mantra dans un vieux film d’arts martiaux, mais à bien y réfléchir, cela collait à presque tous les domaines de la vie. Juliette décida de changer d’attitude. Pour une raison qui lui échappait, l’autre semblait vouloir converser. Dialoguer, c’était observer et gagner du temps. Comme elle avait retrouvé son calme – du moins le laissait-elle croire –, l’homme baissa les bras et les croisa derrière son dos dans une posture de conférencier :
—  ç a va aller ? demanda-t-il avec douceur.
— Oui.
— Tu vois un salon de coiffure et tu penses à la traite des blanches ?
— Je suis jeune, pas hideuse, blanche et j’ai des trous de mémoire.
— Tu es rousse, ce n’est pas très recherché.
— Pardon ? hoqueta-t-elle de sidération.
— Non, désolé, je voulais faire de l’humour. Tu sais… détendre l’atmosphère.
— Ne refaites plus jamais ça.
— Promis, l’humour, ce n’est pas tellement mon fort.
Si peu…
Pendant ce bref échange, à l’occasion duquel Juliette avait évalué ses chances de traverser le salon, piétiner l’homme bizarre et sortir en hurlant à l’aide, quelque chose n’avait cessé de l’interpeller. Il n’y avait pas que l’allure de l’inconnu qui sonnait faux, c’était tout son être, comme si on avait incrusté, sans grand talent, une image dans un décor.
— Alors… euh… balbutia-t-elle, vous avez dit que vous alliez tout m’expliquer.
— Oui, oui, bien sûr, toutefois je te demande de garder l’esprit le plus ouvert possible, le temps que tout se mette en place en toi. Voilà, ce qui t’entoure n’est en fait qu’une représentation créée par moi, une projection astrale modélisée pour te paraître familière et rassurante. D’ailleurs, j’aurais pu te montrer autre chose : une prairie verdoyante ou une plage ensoleillée… Ils font tous ça.
Un rire nerveux, dont l’hystérie latente se contenait à peine, secoua les épaules de Juliette. Par un concours de circonstances auquel l’alcool ne devait pas être étranger, elle s’était retrouvée à suivre cet illuminé et, maintenant qu’elle dessaoulait, il voulait la garder dans son délire. Lorsqu’elle avait eu la bonne idée de fréquenter la faune artistique du centre-ville, elle avait eu droit à ce genre de cinglés. L’un se prenait pour le nouveau messie de la poésie, l’autre était la réincarnation d’un peintre connu et un dernier revendiquait même être le seul à avoir compris que la Terre était bien plate. Pour être un artiste branché et affoler les nymphettes, tout était bon : les enlèvements par des extraterrestres, les expériences du gouvernement ou encore la communion avec les esprits. Il fallait paraître dingue, parce que la dinguerie impliquait le génie. Dans leur tête, en tout cas. En vrai, ils étaient simplement au chômage.
Juliette se massa les tempes. Au moins, ce n’était pas un tueur en série, juste un énième paumé en quête d’une place dans le monde et sans doute affublé d’un tout petit pénis.
— Magnifique, soupira-t-elle, écoute… Je vais nous faire gagner du temps, quoi que tu veuilles me vendre, je n’achète pas. Tu comprends ? Je suis hermétique à tous ces délires.
— D’accord, ça va être plus difficile que prévu, je crains de devoir me montrer plus brutal : tu es morte.
Juliette sentit sa mâchoire inférieure dégringoler. Son sourire agacé se transforma en un rictus indéfinissable. Pourquoi ne réagissait-elle pas plus que ça à une telle absurdité ? Quelle était cette petite voix qui chuchotait à ses oreilles et qu’elle refusait d’écouter ?
— Tu… Tu es un putain de grand malade.
Sa voix tremblait. Son manque de conviction la sidéra. Pourquoi autant de mollesse ? Elle n’avait jamais été molle.
Bouge !
— Je vais rentrer chez moi et je t’interdis de me suivre, de penser à me suivre   ou même   d’imaginer me suivre.
Juliette se dirigea vers la sortie avec autant de dignité que son état émotionnel et physique le lui permettait. Elle ne remarqua pas que l’inconnu s’écartait pour la laisser passer, une expression navrée plaquée sur le visage. Gardant le regard déterminé et fixé droit devant elle, Juliette ouvrit la porte du salon qui donnait sur la rue. Elle crut distinguer des arbres et des bâtiments, mais la lumière insoutenable du soleil l’aveugla aussitôt. À l’aide de ses mains, elle tenta de se faire de l’ombre pour essayer de reconnaître un nom de rue. La luminosité se fit moins intense, ses iris s’ajustèrent et purent enfin voir quelque chose. Son cœur s’arrêta de battre.
Des bacs à shampoing, des miroirs, des fauteuils. Un salon de coiffure.
Elle suffoqua. Juliette réalisa qu’elle se trouvait encore à l’intérieur du salon. En fait, elle ne l’avait jamais quitté. Elle pivota et constata que la sortie était toujours placée derrière elle. Quand avait-elle rebroussé chemin ?
— Que… que s’est-il passé ?
L’homme l’observait avec autant de patience que de tristesse. Elle avait envie de lui arracher son beau visage. Sans attendre de réponse, elle se précipita dehors, cette fois-ci en courant aussi loin qu’elle le put. Le résultat de l’expérience fut le même : la lumière du soleil l’aveugla au point que lorsqu’elle put enfin ouvrir les yeux, elle était à nouveau plantée dans le salon de coiffure. Elle recommença, et cette fois, s’élança les yeux fermés et en hurlant de toutes ses forces. Quand elle fut à bout de souffle, elle redressa la tête, balaya ce qui l’entourait et tout courage l’abandonna.
Ce putain de salon de coiffure !
— D’ordinaire, c’est beaucoup plus facile, intervint l’inconnu sur un ton désolé. Lorsque les âmes s’élèvent , elles le font avec la conscience de leur ancien état, mais aussi avec la révélation de leur nouvel état. L’acclimatation reste délicate, cependant l’âme est consciente de son évolution et se trouve en paix avec la transition. Je ne comprends pas, il a dû se produire une sorte de dysfonctionnement qui a empêché le processus. Moi et les détails techniques… D’habitude, c’est Gabriel ou ses collaborateurs qui gèrent tout ça… Évidemment, quand je m’y attelle, ça rate !
L’expression de Juliette se rapprocha de celle d’un poisson oublié sur l’étal d’un marché : hébétée, surprise et stupide.
— Essaye de te concentrer, je suis sûr que tu vas ressentir la révélation . Ça m’arrangerait beaucoup que tu y arrives, parce que sinon je crains que la leçon soit vraiment difficile à suivre.
— La révélation de quoi ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
L’homme poussa un soupir :
— Ce serait plus simple si tu pouvais ouvrir ton esprit.
Le feu qu’elle contenait en elle depuis sa toute jeune enfance et qui étouffait sous le poids de ses routines policées jaillit hors d’elle comme une explosion :
— Que j’ouvre mon esprit ! Oh, mais oui, bien sûr ! Je suis dans une dimension parallèle et on vient de me dire que j’étais morte ! Vas-y, envoie, je suis prête !
Elle ne s’était jamais entendue hurler de cette façon. Juliette se doutait bien que sa retenue face à la vie provenait de la peur d’assumer ses pulsions et leurs conséquences. Elle se devinait bouillonnante, coléreuse et passionnée, tout comme sa mère. Et Juliette refusait de finir comme elle, collée au fond d’une baignoire pleine d’eau rougie. Alors, elle s’était tue, maîtrisée et contrainte pour éviter les déceptions et les décisions irréversibles. Jusqu’à maintenant.
L’homme se mit à faire les cent pas et, à chaque virage, il lui décochait un coup d’œil perplexe :
— Je te sens moyennement prête.
— Sans blague.
— Il faut que tu le sois.
— Bordel, je le suis ! Qu’on en finisse avec ces salades !
— Bon, donc, la vie, dans cet univers, n’existe pas uniquement sous les formes que tu connais : hommes, femmes, végétaux, animaux… En résumé, la vie fondée sur le carbone. L’alchimie subtile qui crée cette vie, puis l’intelligence, peut prendre de multiples formes plus ou moins évoluées, dont la plupart se sont affranchies des lois limitées de la vie basée sur ce carbone. Les humains ont ceci de remarquable qu’ils sont un mélange de vie biologique et de conscience spirituelle.
— Je dois m’asseoir. Je vais me coucher plutôt…
Il ne parut pas troublé par son commentaire, puisqu’il poursuivit sur le même ton de professeur d’anthropologie.
— Tout comme la bactérie constitue une forme de vie primaire, si on la compare à l’être humain, il existe au-delà de la vie matérielle, d’autres existences plus évoluées que l’homme. Formes de vie si avancées qu’elles peuvent s’affranchir de la réalité matérielle telle que tu la connais et telle qu’elle constitue ton environnement. Une forme de vie qui existe en tant qu’énergie pure.
— Qu’essaies-tu de me dire ?
— Je voudrais te faire comprendre, en douceur et avec pédagogie, qu’il existe d’autres formes de vie que celles que tu connais, et que tu te trouves en face de l’une d’elles.
— Tu… tu es un genre d’extraterrestre ?
— Oui ! Enfin, non. Pas exactement.
— La pédagogie, chez toi, c’est un peu comme l’humour…
— Comme je te l’ai dit, les êtres humains sont une forme de vie en transition, ni tout à fait détachée des lois biologiques, ni tout à fait élevée à ce stade transcendantal de pure énergie spirituelle. Et, c’est à cette étape que nous en sommes. Il arrive que la puissance d’une âme humaine soit parvenue à un tel degré d’évolution qu’elle est capable d’accéder, avec un peu d’aide, à un niveau supérieur d’état, c’est-à-dire au nôtre.
Juliette se frotta le front. Ses yeux la brûlaient.
— Au point où j’en suis, admettons que je croie tout ce charabia métaphysique. Tu es en train de me dire que, moi, qui n’ai rien accompli de remarquable au cours de ma vie, à part survivre à mon taré de chat, je serais assez exceptionnelle pour accéder à un niveau supérieur d’existence ? Genre comme les Pokémon ? De mon point de vue, soit tu t’es trompé, soit ton système de recrutement a un problème.
— La force d’une âme et sa maturité ne se mesurent pas au regard de vos critères terrestres, mais de ceux de ma race. Cela me fascine toujours. Vous, les humains, pouvez concevoir qu’il existe dans l’univers des formes de vie extraterrestres petites et grises dont le seul but est de faire des expériences sexuelles sur vous, en revanche, croire en une énergie intelligente répondant à d’autres lois que les vôtres, alors là, ça coince.
— Je ne pense pas que tous les extraterrestres sont petits et gris. Parfois, ils ont aussi des tentacules. Bon, soit… Alors, les âmes évoluent et transcendent leur état, c’est ça ?
—  Certaines, seulement. Dans l’univers, tout se recycle. Lorsqu’un humain meurt, son corps est assimilé, puis transformé. Son énergie recyclée participe à l’expansion de l’univers sous une forme ou une autre. La tienne est d’être maintenant une âme élevée, faite d’énergie pure. Es-tu certaine que ce que je dis n’a aucun sens. D’habitude ces informations rentrent toutes seules.
— Attends… ç a va trop vite. Donc, je deviens une…
Juliette s’interrompit. La déclaration que l’homme lui avait jetée à la figure quelques minutes plus tôt lui revint en mémoire avec la vitesse d’un boomerang :
— Tu as dit que j’étais morte ? Je ne suis pas morte !
— Si. Dans le cas où ta conscience est libérée de son état précédent pour devenir autre chose, cela implique que ton existence matérielle a pris fin.
La bouche de la jeune femme s’ouvrit et ne se referma pas. À aucun moment, elle n’avait pris les délires de l’homme au sérieux, pourtant, plus il parlait, plus quelque chose changeait en elle. Bien qu’elle sût que ce qu’il disait était faux – comment pourrait-il en être autrement ? –, elle ne s’expliquait pas pourquoi elle ne protestait pas davantage. Il affirmait qu’elle était morte, ce n’était pas rien ! Cependant, Juliette ne parvenait à opposer d’argument construit, elle qui avait le verbe d’ordinaire si combatif et précis. Les souvenirs de ses collègues, de ce qu’elle avait fait la semaine dernière, de ce qu’elle devait faire le lendemain se bousculèrent dans son esprit. Comment pouvait-elle être morte ? Quand on était mort, il n’y avait plus rien, plus d’image, plus d’émotion, plus de soi. Rien. Bien sûr, elle n’était jamais morte avant, et personne de son entourage n’était mort, puis revenu à la vie pour lui raconter quel effet ça faisait. Quand même ! C’était le genre de chose dont on ne devrait pas douter. Sauf qu’elle doutait.
— Je ne suis pas morte ! C’est totalement absurde.
Elle palpa ses bras et le tissu soyeux de sa chemise légère, dont elle ne se souvenait pas qu’elle eût été un jour aussi bien repassée.
— Je suis bien là, toujours la même, vivante et en un seul morceau. Je ne sais même pas pourquoi je rentre dans ce délire. C’est n’importe quoi !
— Il ne s’agit que d’une projection de ta conscience à présent désincarnée. Pour rester dans une comparaison humaine, c’est un peu le mécanisme de sensation du membre fantôme pour une personne amputée. Ta conscience comble l’absence de matière et de corps par une image familière à laquelle elle associe des sensations. En réalité, tu n’es plus qu’une énergie mue par la pulsion consciente de sa propre existence.
Un vide abyssal s’empara de Juliette. Elle n’avait jamais éprouvé pareille émotion. Plus rien ne semblait avoir de consistance. Les souvenirs des visages de ceux qu’elle avait croisés au cours de sa vie, des événements autant insignifiants que cruciaux assaillirent son esprit. Les larmes alourdirent le contour de ses grands yeux bleus. Une telle émotion ne pouvait être que réelle. Cherchant du regard un siège, elle s’y précipita et se laissa tomber dessus. Le cuir épais, un brin raide, s’écrasa sous ses fesses. C’était bien de la gravité, ça ! Face à elle, l’homme scrutait ses réactions avec calme, bien qu’une légère inquiétude se devinât dans sa posture. En se montrant honnête avec elle-même, Juliette devait admettre qu’il n’avait rien d’un illuminé. Son regard pénétrant exprimait tant de conviction et de certitude. Il croyait en ce qu’il disait, c’était une évidence.
Il se produisit soudain un fait étrange : Juliette cessa de paniquer, mieux, elle n’éprouva plus aucune peur.
— Voilà, c’est bien, l’élévation est en train de produire ses effets, commenta l’inconnu, avec soulagement. Il était temps. Laisse venir à toi ce sentiment de plénitude et d’apaisement. Ne lutte pas.
Quand lui avait-il dit qu’elle était morte, déjà ? Quelle heure pouvait-il être sur l’horloge murale de son appartement, dans son ancienne vie ?
— Le détachement que tu es en train d’éprouver est normal, continua-t-il en approchant une chaise de Juliette, c’est ce que tu aurais dû ressentir dès le début, si tout s’était bien déroulé.
Un épais coton envahit sa tête ; elle ne savait pas si elle se trouvait encore assise ou couchée. Ses amis, son travail, sa rue, son chat… Tout restait clair et, pourtant, ça s’éloignait d’elle.
— Je ne te cache pas que tu m’as fait très peur, souffla l’homme, Gabriel m’aurait parlé de ton intégration ratée des vies durant. Lui peut perdre tout un peuple dans un désert pendant quarante ans, mais les autres n’ont droit à aucune erreur, c’est typ…
— … Alors, que suis-je ? murmura-t-elle.
— Exactement ce que tu as toujours été, en différent. Tu es une âme élevée , une nouvelle forme d’existence, un papillon qui sort de sa chrysalide terrestre. Et il t’aura fallu plusieurs vies pour parvenir à transcender ta nature mortelle.
— Et toi, qui étais-tu avant ?
— Moi, je n’ai jamais été humain. Ma première forme était déjà celle-ci. Il se trouve, cependant, que je peux interagir avec la réalité et les consciences matérielles.
Juliette dévisagea l’inconnu pour tenter de déceler chez lui la preuve qu’il était différent d’elle. Sauf qu’à part son drôle d’accoutrement et l’impression factice qu’il dégageait, il ressemblait à n’importe quel individu normal. Grain de peau, cheveux, parfum, cils, bouche, dents… Rien qu’un homme.
— Pourquoi me faire ça à moi ? gémit-elle.
— L’une des raisons d’être de notre peuple est d’accueillir dans nos rangs des âmes fraîchement élevées. Nous les formons, nous les éduquons et les aidons à progresser dans leur nouvel état. Grâce à cette collaboration, nous rendons plus efficace notre intervention sur Terre.
Juliette tiqua et se redressa sur son siège :
— Comment ça ?
— Nous avons toujours été convaincus que nous devions faire quelque chose des pouvoirs que nous possédons sur la plupart des créatures de l’univers. Dans la mesure du possible, bien entendu, et sans jamais rien imposer. En d’autres termes, nous aidons les plus faibles quand ils en ont besoin.
— Si t’as un peu suivi l’histoire de l’humanité, tu noteras que votre aide n’est pas d’une efficacité folle, pas plus que vos superpouvoirs.
— Nous ne faisons qu’influencer les êtres pour qu’ils réalisent leur plein potentiel. Ils conservent cependant leur libre arbitre. Nous ne sommes pas Dieu.
— Alors, quoi ? Vous murmurez à l’oreille des pauvres mortels ?
— C’est à peu près ça. On le fait en tâchant de rester discrets pour qu’ils ne se doutent pas de notre existence. Et, à quelques exceptions près, nous y sommes parvenus.
— Vu la quantité de romans et de films sur les fantômes, les esprits ou les extraterrestres, si des gens vous avaient surpris en pleine action, toi et tes semblables, ils en auraient forcément parlé. Et des chasseurs d’images se seraient mis à vous traquer jusqu’à vous dédier plusieurs comptes sur les réseaux sociaux.
— C’est bien le cas. Les humains ont écrit, peint, sculpté et ouvert des pages Internet. Michaël possède un compte Instagram, personne ne comprend pourquoi lui en particulier.
Juliette dressa un de ses sourcils, dubitative :
— Si quelqu’un avait fait tout ce que tu dis, je l’aurais remarqué, tout le monde l’aurait remarqué. Les âmes qui s’élèvent, les créatures d’énergie, personne n’est au courant de ça. J’en suis certaine parce que j’en ai croisé un paquet, d’illuminés qui croyaient en l’invisible, aux anges gardiens et toutes ces conneries.
L’inconnu sourit de manière entendue.
— Quoi ?
— Tu vois qu’ils savent.
Juliette repassa ses mots dans sa tête :
— Les anges gardiens ? Sérieusement ?
— Désolé de ne pas être petit, gris ou avec des tentacules.
— Ça n’a rien à voir ! Une forme de vie évoluée présente sur l’une des innombrables planètes de l’univers infini, c’est envisageable, mais des anges ? On parle bien de créatures avec des ailes et une auréole et toute la panoplie céleste ?
— Tu es morte, pourtant, tu t’adresses à moi dans un salon de coiffure. À ce stade, tu peux concevoir que tout est envisageable .
Un point pour le cosplayeur.
— Je sais que tu as étudié l’histoire des civilisations, ce n’est donc pas à toi que je vais apprendre que la plupart des mythes et des légendes s’inspirent de faits réels. Il y a quelques siècles, avant les smartphones et Internet, nous étions moins prudents. Il nous arrivait de laisser des traces de notre passage et nous ne pensions pas que c’était grave. À l’époque, le pire qui pouvait se produire, c’était qu’on nous dédie une statue, une peinture ou un sermon.
— C’est du délire, souffla Juliette en secouant la tête, alors donc, tu en es.
Le visage de l’homme, ou plutôt de l’ange, s’illumina d’un immense sourire. Il était vraiment beau, le genre de beauté intemporelle, celle des toiles de maître.
— Tout à fait ! Je réponds au nom de Raphaël.
— Enchantée, moi, c’est Juliette, répliqua-t-elle par un réflexe d’automate.
Il sembla troublé par son indifférence.
— L’histoire des civilisations, d’accord, mais alors le catéchisme te passe clairement au-dessus de la tête, nota-t-il avec une pointe de vexation, pourtant il me semble que tu as également étudié les grandes religions.
Juliette ne comprit pas l’allusion, jusqu’à ce que…
— Oh, ce Raphaël-là ? Le… Un archange, c’est ça ?
— Et aussi Recteur du Chœur des Archanges.
— Je ne sais pas du tout ce que ça veut dire.
— Ça viendra. J’espère, parce que ça aurait déjà dû venir.
Juliette massa ses tempes.
— Je… je ne sais plus où j’en suis, confia-t-elle avec lassitude. Tout en moi résiste et me dit que cette histoire ne peut pas être vraie. Pourtant, je n’arrive pas à m’en convaincre. Normalement, je ne devrais pas avoir à faire d’effort pour me persuader que je suis encore en vie, en train de dormir ou de rêver. Je devrais juste en être certaine. Je devrais protester, m’insurger, non ?
Raphaël laissa Juliette raisonner tout haut jusqu’à ce qu’elle épuise ses arguments et que le renoncement pointe enfin le bout de son nez.
— Et maintenant ? soupira-t-elle.
Elle eut à peine le temps d’achever sa phrase que la tête lui tourna avec violence. Elle éprouva la même impression que lorsqu’on commence à s’endormir et qu’on sursaute en voulant se retenir de tomber dans un abîme imaginaire. Une nouvelle petite mort à la suite de la grande. Quand elle reprit ses esprits, le décor avait changé. Plus de bacs à shampoing, plus de miroirs, plus de fauteuils, mais une magnifique plage des Caraïbes. Juliette avait voyagé en Martinique, elle reconnut immédiatement l’odeur exotique du sel et des fruits gorgés de sucre. Face à eux, les hauts fonds joignaient un ciel immaculé et une eau scintillante. La chaleur était humide et parfumée. Sa peau frissonna. Exactement les mêmes sensations.
— Nous n’avons pas encore tout à fait fini, j’en ai peur, déclara Raphaël sur un ton calme et ferme. Tu vas devoir te remémorer tes derniers instants et ton passage jusqu’à moi. Tu es morte voilà quelque temps, déjà. Un soir, en rentrant chez toi, tu t’es jetée du haut de ton balcon. Concentre-toi sur cette image et laisse les souvenirs affluer.
Il s’était placé derrière elle. Sa voix mélodieuse et apaisante jouait une mélopée hypnotique. Elle se sentit bercée autant par ses intonations que par le clapotis des vagues. C’était doux, chaud, sécurisant.
Soudain, un violent spasme déchira ses entrailles. Elle manqua d’air. La tête lui tourna, elle tituba. L’abîme l’appelait, il tentait de l’avaler.
— Raphaël… Raph…
Personne. Elle était seule, abandonnée, brinquebalée dans un tourbillon de noirceur sorti de nulle part. Et puis, au milieu du chaos, dont elle ne savait pas s’il se produisait à l’intérieur ou à l’extérieur d’elle, elle aperçut une petite lueur danser au bout des ténèbres. Elle ne la quitta pas du regard, s’y accrocha comme à un phare dans la tourmente, un phare qui la guiderait vers le rivage. La lumière grandit, encore et encore, jusqu’à devenir d’une intensité à peine supportable.
Puis, plus rien. Le néant. L’absence de tout, le règne du rien. Et tout fut logique. Elle ne prit conscience du brouillard épais dans lequel elle évoluait que lorsque celui-ci se déchira. Tout lui revint en mémoire, tout était là, sous ses yeux et, pourtant, elle était restée aveugle. Elle se souvint de la fameuse soirée, de son appartement silencieux, du balcon, du chat, de la chute, du chat, du chat …
— Attendez, je ne me suis pas suicidée, je ne me suis pas jetée du haut de mon balcon ! s’écria-t-elle à pleins poumons.
— Il n’y a rien de honteux à décider de mettre fin à ses jours, ce sont les hommes qui ont diabolisé cette pratique.
— Non, tu ne comprends pas ! s’époumona-t-elle. Je m’en souviens maintenant, tout est clair. La chute du balcon, le noir, puis la lumière. Je ne me suis pas suicidée, je suis tombée du balcon !
Juliette put lire l’incrédulité sur le visage de son interlocuteur. Elle allait devoir lui expliquer, tout lui expliquer.
— C’est à cause de mon chat… Il m’a fait trébucher. Il me le fait souvent, enfin, faisait souvent. Mon chat me déteste, je sais, ça a l’air idiot quand je le dis, mais c’est la vérité. Il se cache en embuscade et m’attaque. Sauf que là, j’étais sur le balcon et je suis passée par-dessus la rambarde qui, en y repensant, ne devait pas être aux normes de sécurité. Je n’en reviens pas : ce petit con a fini par me tuer !
Raphaël croisa les bras devant lui.
— Donc, tu dis que ton chat t’a assassinée ?
— Non, évidemment, il n’a pas voulu que je tombe du balcon. Quoique, cette bête a toujours eu quelque chose de diabolique et, maintenant que je sais ce que je sais, pourquoi pas ? Les anges, les archanges, les chats assassins, ça se tient.
— Pas vraiment.
— Tu ne le connais pas.
Raphaël posa ses mains sur ses épaules, comme s’il doutait de sa capacité à rester droite sur ses pieds.
— Je comprends que, pour un esprit cartésien, reconnaître un moment de faiblesse désespérée au point de vouloir en finir avec la vie soit compliqué. Je t’assure qu’à présent, cela n’a plus d’importance. Maintenant, commence pour toi une nouvelle existence, et l’ancienne va peu à peu se transformer en souvenirs flous et dilués, lesquels te paraîtront distants, comme s’ils étaient arrivés à quelqu’un d’autre, ça fait partie du processus.
— Oui. D’accord. Je vais donc le répéter encore une fois, très lentement : je ne me suis pas suicidée.
Juliette s’écarta de l’accolade paternelle de Raphaël. Elle plongea à nouveau le regard dans le turquoise aveuglant de l’océan. Elle respira profondément, se demandant si c’était de l’air qu’elle faisait entrer dans ses poumons ou autre chose. Étrangement, elle avait pris conscience de sa mort avec facilité. Si seulement le monde savait ! Peut-être était-ce le vrai secret de la vie : ignorer qu’une fois dans la mort les questions d’avant n’avaient plus d’importance.
Il lui sembla qu’elle se trouvait sur cette plage depuis un temps infini. Elle tenta de se remémorer la chaleur de ceux qu’elle avait laissés sur Terre, mais son âme demeura froide à leur évocation. Ils étaient encore, tandis qu’elle devenait ; les deux verbes faisaient toute la différence .
Tant que nous sommes là, la mort n’est pas, et quand la mort est là, nous ne sommes déjà plus.
— Tout est vrai, je le sais, soupira-t-elle. Pour autant, ça ne rend pas les choses plus simples.
— C’est normal. Tu peux te comparer à une enfant qui aurait tout à apprendre. Tu ne seras pas seule, tu auras des guides et tu seras accompagnée de nouvelles consciences qui viennent, comme toi, de s’élever. Tu assimileras et tu progresseras. Un monde incroyable s’ouvre à toi, une voie dont tu n’imagines pas l’étendue, à présent que tu sais .
— Vous allez me servir de guide ?
— Moi et les autres, afin que tu accomplisses les prodiges pour lesquels ton âme est faite, sourit-il.
— Comment ça les autres  ?


1
La nouvelle se fracassa sur elle avec la violence d’une météorite en plein milieu d’une plaine. Nora sentit le souffle de l’extinction chatouiller ses extrémités. Toutes ces années de travail sur elle-même, de luttes, de pleurs, de cris et de rage pour en arriver là, à cette horrible scène digne...

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