LA SOLITUDE Des CITÉS DE BÉTON
170 pages
Français

LA SOLITUDE Des CITÉS DE BÉTON , livre ebook

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Description

Sébil et hasna, deux jeunes provinciaux fraîchement diplômés, s’installent à tunis où ils ambitionnent de trouver un emploi à la hauteur de leurs diplômes. En attendant l’un travaille comme manœuvre en bâti­ment et l’autre est garde-bébé dans une famille bour­geoise. dans les banlieues nouvelles où régnent l’anonymat, la solitude et la laideur des construc­tions de béton, ils se rencontrent et s’aiment. réalise­ront-ils leur rêve d’amour et de gloire ?ce roman est le procès de neuf ans d’une révolution dont les jeunes et les régions défavorisées attendent encore de cueillir les fruits.romancier, ahmed mahfoudh est également professeur de littératures francophones et critique littéraire. son dernier roman, les jalousies de la rue andalouse a été sélectionné pour le prix orange du livre en af­rique 2020.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9789938074581
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AHMED MAHFOUDH LA SOLITUDE
Des CITÉS DE BÉTON ROMAN Arabesques Mars 2020
Livre : La solitude Des Cités De Béton. Auteur : Ahmed Mahfoudh. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés à l’éditeur: ARABESQUES EDITIONS ISBN :978-9938-07-458-1 33, rue Lénine-Tunis 1000 www. editions-arabesques.tn E-mail :editionsarabesques.tunis@gmail.com
« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ? — Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. — Tes amis ? — Vous vous servez là d’uneparole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu. — Ta patrie ? — J’ignore sousquelle latitude elle est située. — La beauté ? — Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle. — L’or ? — Je le hais comme vous haïssez Dieu. — Eh !qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuagesqui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! » Charles Baudelaire, «L’Etranger »,Petits poèmes en prose, 1869
C’est ainsi que j’ai appris à aimer les nuages…Les merveilleux nuages qui volent au loin par-dessus la médiocrité des hommes. Car étranger, je l’étais durant tout mon séjour dans la ville, étranger je le ressens davantage depuis le jour où je suis retourné au village ! Etranger à ma famille et à tout mon entourage ! Etranger au monde des humains ! Honni par la foule, hué et méprisé, n’ai-je pas gagné le pari du poète philosophe,seul sur son noir sommet, qui pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée!N’est-ce pas ce dont je rêvais, le destin d’un héros solitaire ! Mon nom lui-même n’est pas étranger à ce dénouement, une véritable ironie du sort : ai-je été élu pour être l’un de ces héros tragiques dont le destin constitue une des figures de la condition humaine !
Lorsque je débarquai au village après une année d’absence, personne ne vint à ma rencontre, ni mon père ni mes frères ni mes anciens compères, personne ne me reconnaitrait de toute façon, tant j’étais maigre, le dos voûté, les yeux creusés, les cheveux blanchis, poudrés du ciment et de la poussière des chantiers, j’avais pris un de ces coups de vieux qu’on attrapait à l’issue d’un grand malheur. Et de fait, je revenais de loin, j’avais l’impression d’avoir fait la trajectoire de ma vie en une seule année, le sentiment d’avoir accompli le cycle d’une tragédie grecque où le
Sébil, le nom du personnage, de l’arabe : chemin, voie et au sens figuré : destin . ϳ
destin se résout en vingt-quatre heures. J’étais passé du bonheur au malheur, de la joie à la tristesse, de la solitude à la fraternité, puis à l’amour, puis de nouveau à la solitude, toutes les figures de la destinée étaient condensées en une seule année comme le songe d’une nuit d’été.
Le village m’était apparu perché au flanc de la montagne tel un bosquet de fleurs blanches se frayant difficilement sa place parmi les herbes folles. C’était l’aube grise d’une journée de novembre, portes closes et chiens lâchés. Les maisons basses semblaient encore écrasées par le silence de la nuit, seul le cri d’un coq perçait l’épaisse surdité du sommeil. J’errais dans les dédales de ces ruelles sans nom, traversai le village en longueur jusqu’à notre maison située à l’orée des constructions, ouvertes sur les terres agricoles dont mon père possédait une petite parcelle. Lorsque j’entrai chez moi, la maison était encore silencieuse. Mes sœurs n’étaient pas encore réveillées et ma mère qui se levait la première d’habitude, était morte depuis longtemps. Seul mon père, très matinal comme tous les paysans cultivateurs, m’accueillit sans aucune émotion - mais avec l’air de résignation qu’il prenait toujours devant ma situation de jeune diplômé chômeur - comme si je n’étais jamais parti : « Dépose tes affaires, lave-toi de la poussière de la route et viens manger un
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morceau. Ne me dis pas que sitôt arrivé tu penses déjà à aller au café ! » Il l’avait deviné, j’avalai rapidement un morceau de galette rassis que je trempai dans de l’huile d’olive, juste pour m’ouvrir l’œsophage avant de fumer une cigarette et je repartis. Je n’avais que faire de ma longue journée d’hiver. Le café était désert et froid car mes compagnons de chômage veillaient tard et se levaient vers midi. Romdhane le cafetier ne semblait pas m’avoir reconnu et me servit le café, avec ce regard méfiant qu’ont les villageois envers les étrangers et l’air de se demander : ‘‘Ce n’est pas un endroit touristique ni la saison des ouvriers agricoles, alors que vient faire cet étranger dans ce village perdu ?’’
Je me sentais vraiment perdu, sans travail, sans soutien, sans projet. La vie parmi les hommes de ce village m’était apparue si étrangère, si éloignée de mes aspirations que j’en étoufferais. Mes compères ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, ayant désespéré de trouver du travail, ils sont au café depuis le matin à faire tourner la cigarette comme si c’était un joint, se partageant une tasse de café et ne pensant qu’à la cuite de la soirée et au moyen de se procurer uneMornagau noir…Or, le séjour dans la ville m’a beaucoup changé. Avec cette expérience de travail péniblement vécue, avec cette merveilleuse histoire d’amour, même bâclée, même terminée en
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queue de poisson, je ne peux plus revenir en arrière. Toute ma vie passée au village me semble à présent infiniment inutile et dérisoire et je n’en ai plus aucune nostalgie ni aucun désir.
En une seule année, le monde autour de moi avait chaviré. Il avait pris des couleurs sombres, celles du blanc grisâtre des cités de béton où j’avais laissé mon âme et le noir d’encre des nuages survolant des banlieues tristes et fades à perte de vue. La Révolution elle-même avait perdu de son éclat rouge vif, dégradé en orange mécanique, celui des bétonneuses, des pelleteuses et des rouleaux compresseurs qui ravageaient des vertes étendues pour construire des périphéries nouvelles où sévissaient la solitude, la violence, la terreur et la misère.
Lorsque je me détachais de ma sombre rêverie, c’était déjà le crépuscule, un grand cercle rouge, dégagé de son ultime habit de nuages, tombait dans un foudroiement sanguin. Puis ce fut le grand silence. Soudain une idée se fraya en moi, si nette, si claire, dont la clarté, voire la splendeur étaient égales au désir de mourir au monde des hommes et de renaître à la course du soleil. Peut-être que cette idée n’était pas si instantanée que ça. Elle mijotait au fond de moi depuis un certain temps, nourrie par le silence de mes longues journées de prison. Le confinement est la meilleure des écoles pour prendre du recul,
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