Lead
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Description

Quand Jeanne, jeune institutrice française issue du milieu ultraconservateur catholique, débarque en Californie du Nord pour commencer une nouvelle vie, et surtout fuir un mariage dont elle ne veut pas, elle tombe de haut : loin du travail tranquille auquel elle s’attendait, la voilà plongée dans un monde qui lui est totalement inconnu, celui des clubs de motos pas vraiment... recommandables ! Qu’à cela ne tienne, il en faut plus pour doucher la volonté et la bonne humeur permanentes de la jeune fille !

Rien ne pourra empêcher la jeune professeure de se faire une place dans ce repère macho et dangereux... Jusqu’à trouver l’amour ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 14
EAN13 9791034816255
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Six Rivers Riders
1 – Lead

 
Clara Nové
 
 
Six Rivers Riders
1 – Lead
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 
Publié dans la Collection Enaé
 
 

 
 
© Evidence Editions 2020

 
Mot de l’éditeur
 
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Chapitre 1

 
 
 
La chaleur moite de San Francisco m’accueille dès le tarmac, sitôt la porte de l’avion franchie, alors que je me tiens en haut de l’escalier mobile, fébrile. J’ai les jambes qui flageolent, tandis que je plonge mon regard vers le bas des marches, hésitante. Certes, les douze heures de vol depuis Paris y sont sans doute pour quelque chose, bien que je me sois forcée plusieurs fois à me dégourdir les jambes au cours du vol. Je suis fatiguée, percluse de douleurs provoquées par l’immobilité, la position assise en classe éco et les variations de pression. Mais je sais en mon for intérieur qu’il ne s’agit pas vraiment de cela, enfin pas uniquement. Je vais fouler un sol étranger pour la première fois, après avoir passé mes vingt-cinq premières années en France. Absolument, aussi lamentable et étonnant que cela puisse paraître, je ne suis jamais sortie de France. Enfin si, mais est-ce que la Belgique, l’Allemagne ou le Luxembourg, ça compte vraiment ? Dans la région Grand Est, on passe les frontières sans vraiment s’en rendre compte, pour aller travailler au Luxembourg ou faire ses emplettes à Sarrebruck. Non, je vous parle d’un vrai grand voyage, celui qui vous fait prendre l’avion, en long courrier et vous fait parcourir la moitié de la planète au-dessus des nuages. Un grand voyage comme celui que je viens d’effectuer, LE grand voyage.
Je souffle, puis prenant une longue inspiration pour humer l’air de ma nouvelle patrie, ou tout du moins pour mon nouveau pays pour de longs mois, je me décide à descendre les marches. Le soleil éclatant de la Californie m’aveugle, me faisant plisser les yeux. La main droite en visière et l’autre attrapant mon sac de cabine, je me lance, soudain motivée. Je suis là pour ça, j’ai voulu ce voyage complètement fou, et c’est maintenant que ça commence !
L’aéroport de San Francisco n’a rien à voir avec celui de Luxembourg, d’où je me suis envolée hier après-midi. Alors que le petit aéroport européen était à taille humaine, je me trouve d’un coup plongée dans un labyrinthe grouillant, bruyant et gigantesque où une foule bigarrée, nerveuse et agitée me fait tourner la tête. Des couloirs à perte de vue, des portes partout et des écriteaux en anglais achèvent de me déconcentrer. J’essaie de suivre des visages que j’ai aperçus dans l’avion, tentant de me remémorer les passagers du même vol que moi. Heureusement, je réussis à récupérer mon énorme valise bleue, qui n’a, semble-t-il, pas trop souffert du sort peu enviable des bagages de soute. Elle a tenu le coup, malgré sa piètre qualité. J’ai dû faire un mix entre qualité, prix, et capacité, quand je l’ai achetée il y a quelques jours. J’aurais pu l’acquérir dès que j’ai su que j’allais changer de continent, en avril, mais j’ai attendu la dernière minute, afin de ne pas attirer l’attention de mes parents et donc leurs soupçons. Je hisse mon petit sac sur mon épaule gauche, attrape la sangle de ma valise, et me tourne vers la sortie.
Un monde fou semble attendre fébrilement les passagers de mon vol. Tous ou presque arborent un gigantesque sourire et des étoiles dans les yeux. Autour de moi se succèdent des embrassades, des cris de joie, voire des danses improvisées. Je souris en voyant tout cet étalage de bons sentiments et d’émotions véritables. Le niveau sonore est élevé, et les gens ne semblent pas gênés de cette exubérance spontanée. Les Américains seraient-ils plus démonstratifs que les Français ? Apparemment oui. Étonnamment, cela ne me dérange pas, c’est même le contraire. Je suis de nature peu expansive, plutôt discrète, mais d’un coup, je prends cette bonne humeur en pleine face, et je l’absorbe. Je suis là pour ça, pour changer de vie, pour changer mon destin, celui qui était tout tracé. Voilà, c’est ça : prendre mon destin en main.
Peu à peu, la foule s’éparpille au fur et à mesure des retrouvailles. Les familles reconstituées repartent groupées, le hall se vide patiemment des voyageurs venus d’Europe et il est temps pour moi de reprendre mes esprits et de me concentrer sur la suite des événements : trouver qui est venu me chercher. Je scrute les quelques pancartes écrites à la va-vite au feutre noir à la recherche de mon nom ou de mon prénom. Non, aucune « Jeanne Leroy » ne semble attendue à l’horizon. Lasse, je pose mes fesses sur ma grosse valise et je décide d’attendre. Peut-être la personne est-elle en retard. J’aurais peut-être dû insister quand j’ai demandé plusieurs fois par mail le nom de la personne qui devait me récupérer. Là, maintenant, je commence à regretter d’avoir laissé couler l’information, bien trop excitée par mon départ pour me laisser distraire par un détail… qui semble avoir toute son importance maintenant.
Les minutes passent, et le dernier couple qui vient de se retrouver chaleureusement sous mes yeux s’éloigne à son tour. Les baisers qu’ils échangent, tout à leur bonheur et à leurs retrouvailles, me font tourner la tête, par pudeur. Pourtant, rien d’inconvenant au premier abord, du moins dans nos sociétés, mais je ne suis pas encore habituée à ce genre de démonstrations publiques. Cela ne fait qu’un an que je m’efforce de vivre comme tout un chacun, et de m’habituer aux démonstrations d’affections auxquelles mon éducation ne m’a définitivement pas préparée. Dans mon monde, tout cela est réprimé, et réservé à la sphère intime du couple. Perdue dans mes réflexions, à moitié avachie sur mon gros bagage, je ferme les yeux en essayant de repousser des visions et des souvenirs que je n’ai vraiment pas envie de voir revenir ici. Rouvrant les yeux, je me redresse et jette un regard à cent-quatre-vingts degrés sur le hall qui s’étale devant moi. Quelques personnes attendent aux guichets, à ma droite. D’autres déambulent, trop propres sur elles pour avoir fait plusieurs heures dans un avion : assurément, celles-ci sont sur le départ. Je poursuis mon observation, d’une part pour passer le temps, d’autre part en espérant apercevoir mon chauffeur du jour. Comment suis-je censée le reconnaître ? Mystère. Bon sang, je commence à me dire que j’ai été bien trop légère sur ce coup-là. J’aurais dû exiger d’avoir plus d’informations ! Qu’est-ce qui m’a pris de croire que je pouvais débarquer à des milliers de kilomètres de chez moi sans même m’assurer que quelqu’un vienne me chercher ? Ma destination est à des centaines de kilomètres de San Francisco, comment vais-je y parvenir si je dois m’y rendre moi-même ?
Les yeux rivés sur les portes d’entrée de l’aéroport, mon regard est soudain happé par deux énergumènes qui se détachent totalement du lot. Pas de bagages, et une tenue qui ne passe pas inaperçue : le premier porte un jeans élimé, usé, voire troué à certains endroits, avec un t-shirt noir. Le second, un jeans noir et un t-shirt gris foncé. Mais ce qui surprend, ce sont les blousons en cuir lustré qu’ils arborent sous la chaleur de cette fin août. Des blousons pleins d’écussons, et des rangers énormes. Ils n’ont pas le même âge ni la même taille d’ailleurs, mais ils ont une chose en commun : il exsude d’eux une sorte d’agressivité, de violence. Sont-ce leurs yeux, qui semblent lancer des éclairs ? Ou leur démarche, assurée et arrogante ? Toujours est-il que les gens, inconsciemment ou non, s’écartent sur leur passage. Ils semblent ne pas y prêter attention. Sans doute ont-ils l’habitude de provoquer ce genre de réactions, et sans doute le veulent-ils d’ailleurs. L’hôtesse d’accueil à laquelle ils s’adressent a elle-même un mouvement de recul lorsque le plus vieux (et le plus petit) s’adresse à elle. Je la vois sursauter, puis reprenant sans doute son professionnalisme, vérifier une donnée sur son comptoir et désigner ma direction du doigt. Je baisse la tête, gênée qu’ils puissent me voir les observer. Ils tournent la tête dans ma direction, mais, heureusement, après s’être arrêtés une fraction de seconde sur moi, reprennent la vérification des informations que l’hôtesse vient de leur donner. Je les vois balayer la vaste salle des yeux, une fois, puis deux, puis se mettre à parler ensemble vivement, sans que je puisse néanmoins comprendre leurs paroles. D’instinct, je regarde l’intégralité du hall, mais ne vois personne qui pourrait leur ressembler de près ou de loin. Le plus jeune se met à souffler, semblant s’énerver. L’autre, plus posé, semble vouloir le calmer. Son regard repart à la chasse, puis s’arrête sur moi. Il semble hésiter, formule quelques mots à son acolyte, qui fixe à son tour ses yeux sur moi. Il secoue la tête, puis lève les yeux au plafond en levant les bras en l’air en signe d’exaspération, quand le plus âgé se met à se diriger vers moi.
D’un coup, je me relève, en alerte. Mince, qu’est-ce qu’ils me veulent ? J’observe avec appréhension le plus vieux se planter devant moi et m’examiner de haut en bas en plissant les yeux. Il semble méfiant, et incertain, mais il demande d’une voix grave avec un accent à couper au couteau :
—  Djiinn Liroye  ?
Je plisse les yeux à mon tour, déconcertée, avant que de mon cerveau fatigué par le voyage jaillisse une petite lumière de compréhension. J’ouvre les yeux en grand avant de m’exclamer dans mes premiers mots dans la langue locale :
— Jeanne Leroy ! Oui, c’est moi !
Mon enthousiasme ne semble pas les atteindre : le plus âgé pince les lèvres, puis me balaie des pieds à la tête à nouveau. Il se redresse, croise les bras et me balance d’un ton sec :
— Vous n’avez pas cinquante ans.
Visiblement, vu l’intonation, il ne s’agit pas d’une question, mais d’une affirmation.
— Euh non, j’ai vingt-cinq ans.
Il souffle, décroise les bras et tourne la tête vers le plus jeune, qui le dépasse d’une tête :
— Ça va pas lui plaire du tout, ça !
— Ouais, ben, tant pis, on y va !
Le plus jeune vient de trancher et s’élance déjà à grandes enjambées vers la sortie. Le plus vieux souffle et lui emboîte le pas aussitôt, à même allure. Je reste bêtement à les regarder bouche bée, plantée au beau milieu du hall, quand le jeune se retourne et me crie :
— Toi aussi, Laura Ingalls !
Je sors de ma torpeur, empoigne mes affaires et tente de les rattraper de mon mieux, handicapée par le poids de ma valise à traîner et mon bagage à main que j’ai lancé sur mon épaule. Bon sang, est-ce bien humain de marcher si vite ? Le jeune se retourne et, lorsque j’arrive à sa hauteur, il m’arrache la poignée des mains pour reprendre sa quasi-course comme s’il ne traînait pas un poids supplémentaire. Malgré ma charge en moins, je peine à les suivre, mais nous n’avons pas à aller bien loin. Ils s’arrêtent devant un énorme pick-up noir garé en plein devant les portes. Je ne suis pas du coin, mais il me semble bien que l’énorme pictogramme « interdit de s’arrêter » peint sur le sol à l’endroit exact où stationne la voiture a la même signification partout dans le monde… Cela n’a pas l’air d’émouvoir le gars, qui balance ma valise sans ménagement dans la benne du pick-up. Je grimace en m’imaginant qu’elle va rendre l’âme ici alors qu’elle a traversé sans encombre l’océan Atlantique.
Mais je n’ai pas le temps de protester qu’il contourne déjà le véhicule par l’arrière en me grognant :
— Mets-toi au milieu.
Je grimpe littéralement dans la cabine du pick-up monstrueux grâce au marchepied, et me glisse comme je peux sur les sièges en cuir brun tanné. Je jette un coup d’œil au jeune qui a pris le volant, et essaie de garder mes distances avec lui. Peine perdue, le plus vieux, qui vient de monter à son tour, me pousse sur la gauche pour fermer la portière. Me voici donc à moitié coincée entre deux montagnes noires effrayantes. Gênée par la promiscuité, j’essaie de me faire toute petite, quand mon regard est attiré par un employé de l’aéroport qui s’approche de la fenêtre du conducteur :
— Vous ne pouvez pas vous garer là, monsieur !
Je perçois un bref mouvement de la tête du conducteur, suivie d’un rictus, avant un :
— Rien à foutre !
Enfin, je crois que c’est à peu près ce que le jeune a répondu, avant de mettre le contact, puis de démarrer dans un crissement de pneus. Mon anglais est bon, voire très bon, mais scolaire. Il va falloir apparemment que je rattrape mon vocabulaire plus… familier. En attendant, il va falloir surtout que je me cramponne si je veux arriver au bout de mon voyage en vie. La conduite de mon chauffeur est… tonique. C’est le moins qu’on puisse dire. J’attrape la ceinture de sécurité pour m’attacher le plus vite possible, puis je me tourne vers mon voisin de droite pour lui désigner sa ceinture. Il ébauche un sourire narquois avant de lancer :
— T’inquiète, ma belle, on n’en a pas besoin !
L’autre se met à ricaner, sans quitter les yeux de la route, et je me recroqueville sur la banquette, vexée, en haussant les épaules. Puis il se met à parler à son comparse :
— Putain, j’ai horreur des grandes villes. Vivement qu’on sorte de là !
— Ouais, renchérit le vieux, j’ai hâte de rentrer. Ça ira mieux quand on sortira de l’autoroute.
Le jeune acquiesce en silence, et un silence de plomb s’établit dans l’habitacle. Au bout de quelques minutes, je prends mon courage à deux mains pour couper le silence pesant :
— Lequel de vous deux est M. Trammel ?
— Aucun, me répond abruptement mon voisin de droite.
Alors que j’attends qu’il développe, le silence se pose de nouveau, lourd, inattendu. Je m’agite, troublée. Serais-je montée dans la mauvaise voiture ? Ben, il serait bien temps que je m’en inquiète, tiens. Mais quelle gourdasse ! Si ça se trouve, me voilà entre deux psychopathes qui n’ont même pas eu besoin de m’enlever ! Je les ai suivis, comme une idiote. La notion de divine Providence vous est familière ? Non, mais à moi, si. J’ai vécu dans l’idée que rien de ce qui nous arrive ne doit nous faire peur, parce que Dieu veille sur nous, et qu’il nous propose seulement ce que nous pouvons supporter. Par conséquent, j’ai tendance à oublier un peu que le monde n’est pas peuplé uniquement que de gens me voulant du bien… Mes yeux affolés doivent alerter le plus vieux qui lève les mains en l’air :
— Ouh, là, tranquille ! C’est Trammel qui nous a demandé de venir vous chercher. Il était pas dispo.
— Oh, d’accord. Mais il sera là quand on arrivera, n’est-ce pas ?
— Ouais, sans doute. Ou plus tard, ça dépend s’il a des trucs à faire.
— Il travaille beaucoup alors ? C’est un genre d’homme d’affaires ou quelque chose comme ça ?
— Ouais, quelque chose comme ça.
La dernière phrase du plus vieux doit être drôle, parce qu’elle fait ricaner notre chauffeur, qui tourne la tête vers son comparse par-dessus la mienne. Je ne suis pas petite, plus du mètre soixante-dix, mais le plus jeune doit mesurer pas loin du mètre quatre-vingt-quinze. Aurais-je loupé un truc amusant ? Un jeu de mots ? Devant mon air étonné et mes sourcils froncés, le plus vieux reprend la parole en me tendant sa main droite :
— Moi, c’est Beer.
— Enchantée, monsieur Beer ! m’exclamé-je.
— Nan, pas monsieur, juste Beer.
— Hum, hésité-je. Comme… la bière, c’est ça ?
Bon sang, ce n’est pas le moment de le vexer. Je l’observe, nerveuse, mais c’est un grand éclat de rire qui me répond :
— Ouais, ouais, comme la bière, fillette. Et lui, là, c’est Oak, continue-t-il en me désignant notre chauffeur d’un mouvement du menton.
Ledit Oak ne daigne pas jeter même un coup d’œil sur la main que je lui tends. Je la range gentiment le long de ma cuisse, en baissant la tête. J’imagine que là encore il s’agit juste d’Oak, pas de M. Oak. Donc, je me tais, et me mets à l’observer discrètement.
Si Beer me semble à peu près normal (coupe de cheveux courte et grise, taille moyenne et allure commune), Oak m’impressionne. Ses cheveux châtains sont rasés sur les deux côtés, mais le centre est long et ramené vers l’arrière par du gel. Il porte des boucles d’oreilles des deux côtés, et des tatouages dans le cou, en particulier un arbre énorme dont je n’aperçois que les branchages s’échapper de son col de veste. A priori, un chêne centenaire, dont il tire le surnom ou, au contraire, en hommage à son nom de famille ? Ma foi, pour l’instant, je n’ai pas le courage de le lui demander. Ses mains, posées sur le volant, laissent apparaître également de nombreux dessins indélébiles à l’encre noire, dont des chiffres sur les phalanges de sa main gauche, qui me glacent le sang : le chiffre six, répété trois fois. J’ai fait assez de catéchisme avec les sœurs de l’école pour reconnaître là un hommage au seigneur des ténèbres. Je frissonne, malgré la chaleur ambiante, alors qu’Oak tourne la tête vers moi avec un sourire démoniaque. Bon sang, Jeanne, mais où es-tu donc tombée ? Je déglutis, alors qu’il reporte son regard vers la route. Reprends-toi, ma vieille, c’est juste un type qui se donne un genre. C’est ça, évidemment. Je n’ai pas beaucoup d’expérience avec la société, mais assez pour savoir qu’on ne juge pas les gens à leur apparence. Enfin, ça, c’est ce que j’ai appris au cours des six dernières années, quand j’ai pu sortir de l’école catholique où j’ai fait ma scolarité. Quand je suis arrivée à l’université, j’ai découvert un autre monde, fait de gens tellement différents de ceux que j’avais côtoyés jusque-là. J’ai mis un peu de temps à m’adapter, mais j’ai fini par apprécier cette diversité. Et à ne pas coller des étiquettes sur les gens, ce qu’on m’avait appris à faire avant… Bref, je ne dois pas cataloguer Oak tout de suite. Je dois lui laisser une chance.
Néanmoins, le regard que j’intercepte me perturbe au plus haut point : il n’est plus braqué sur la route ni même sur le tableau de bord, mais sur mon genou gauche, que le souffle de la climatisation a dénudé. Je vire sans doute au coquelicot, en rabattant le bas de ma robe à fleurs sur mes jambes, coinçant le tissu entre mes genoux pour l’empêcher de se soulever. Je le vois grimacer, puis déporter ses yeux sur l’asphalte de l’autoroute. Bon sang, je veux bien lui laisser le bénéfice du doute, mais, là, son regard à moitié lubrique me laisse mal à l’aise. Ça n’a pas l’air de perturber Beer, qui n’a sans doute même pas remarqué le manège de son comparse. Il est occupé à programmer le GPS de la voiture, après avoir chaussé des lunettes de vue sur son nez. Elles ne sont sans doute pas très bien adaptées, parce qu’il fronce le nez et plisse les yeux, avant de taper l’adresse en regardant par au-dessus.
— Vous voulez que je le fasse ? demandé-je.
— Non, me répond-il en me faisant un sourire discret, me lançant un petit regard amusé. C’est juste pour sortir de la ville. Après, quand on aura quitté l’autoroute, pas de soucis, on sait rentrer chez nous les yeux fermés.
— C’est mieux, m’amusé-je. Et c’est loin d’ici ? J’ai regardé sur la carte, mais j’avoue que j’ai un peu de mal à me rendre compte des distances ici. Tout est bien plus grand de ce côté de l’Atlantique. Et puis les miles, j’ai du mal…
Ma remarque le fait rire, et je me détends : Beer a un rire franc. Ses yeux me semblent honnêtes, bien plus doux qu’à ma première impression, à l’aéroport.
— Ouais. Vous comptez en kilomètres chez vous, hein ? Il nous faudra bien cinq heures pour rejoindre Wild Falls.
— Dans le comté de Trinity, c’est bien ça ? Au nord de la Californie ?
— Ouais. Dans la forêt nationale de Six Rivers.
— J’ai hâte de voir ça ! C’est un peu pour ça que j’ai accepté le poste : pour les paysages et la nature.
— Ah ça, si t’es là pour la nature, tu vas être servie, jeune fille. Y a du vert, du vert et du vert.
— Et un peu de bleu dans les fameuses rivières, non ?
— Nan, tu verras, les fleuves et les rivières sont verts aussi. Le Smith, le Mad, le Eel, la rivière Trinity sont verts aussi. Trop d’arbres, trop de fougères…
— Waouh, m’exclamé-je. Je vais adorer ça alors !
— On verra, ma belle, on verra.
Mon enthousiasme reprend le dessus, d’autant que le paysage me fascine. Je passe les heures suivantes à admirer l’extérieur. L’autoroute n’est guère passionnante, mais, lorsque nous la quittons, la route s’élève, les arbres se font plus nombreux, et, comme prévu, le vert s’intensifie. Ma position centrale n’est guère aisée pour regarder à l’extérieur, mais mes compagnons de route ne semblent pas y faire attention. Sans doute sont-ils blasés, tellement habitués à voir tout cela qu’ils n’y font plus attention, un peu comme un Parisien qui habite juste à côté de la tour Eiffel sans plus la voir. Mon esprit repart un instant vers la France, que je viens d’abandonner littéralement sans un regard en arrière. Abandonner, voilà le mot. Pas seulement mon pays, mais aussi ma famille. Se sont-ils déjà rendu compte de ma disparition ? Peut-être. En tout cas dans les prochains jours. Mais je ne veux pas y penser. Alors, je me concentre sur le dehors et balaie le passé. C’est ici que je veux être. C’est sur le présent que je veux me concentrer. Le présent et l’avenir.
 
 
 
 
Chapitre 2

 
 
 
Au bout de trois heures de route, mon compagnon de droite semble s’agiter. Je ne peux pas lui en vouloir. Il roule depuis plus longtemps qu’il ne le devrait. Deux heures de route maximum, c’est ce qu’ils disent toujours dans les spots de prévention routière. M’est avis qu’Oak s’en tamponne le cocotier, de la prévention routière. Comme du Code de la route d’ailleurs : on ne reviendra pas sur le non-port de la ceinture, de sa conduite plus que sportive, de sa tendance à rouler systématiquement au-dessus de la vitesse autorisée, et de sa manie assez effrayante de doubler par la droite sur l’autoroute… J’ai pris sur moi plus d’une fois avant de me faire une raison. Je suis donc soulagée de le voir bifurquer sur un parking à droite. Sans clignotant, évidemment…
Nous stoppons devant une bâtisse en bois plutôt grande, de plain-pied, surplombée par une énorme enseigne lumineuse qui annonce le « Bear bar ». Hum, espérons qu’il s’agit juste d’un jeu de mots, et pas de la preuve de l’existence de vrais ours dans la région. Oak et Beer descendent aussitôt. Si le conducteur claque sa portière bruyamment sans même un regard pour moi, Beer a la décence de rester juste à côté de la voiture pour m’offrir sa main afin de descendre du monstre métallique. Son comparse a déjà disparu dans le bar, alors que nous montons les deux marches menant au perron. Beer m’ouvre la porte pour me laisser entrer en premier. Assurément, il n’a pas tous les codes de la galanterie… Bon, en même temps, est-ce bien utile ici ? Ma remarque mentale me fait même rire intérieurement, tant elle est déplacée. L’éducation est tenace, parfois… Je balaie l’intérieur des yeux. Des tables en bois, des murs en bois, un comptoir en bois… Ma foi, c’est assez conforme à l’idée que je m’en faisais de l’extérieur. Il y a même de quoi en faire un véritable cliché : des têtes d’animaux empaillés, et des armes de chasse.
— Tu veux boire quelque chose ? me demande soudain Beer, me faisant presque sursauter.
— Un Perrier, je veux bien, dis-je aussitôt avec un sourire.
Il me regarde comme si j’avais une corne sur le front, secoue la tête et marmonne quelque chose que je ne comprends, hélas ! pas. Je m’installe à une table près de la fenêtre, pendant que Beer s’approche du comptoir pour passer commande au barman. Celui-ci tourne la tête vers moi, se met à rire de concert avec le vieil homme, puis s’affaire en se retournant. Bon, ne pas se vexer ; apparemment, le Perrier, c’est pas le truc à commander ici. Je note. Un coup d’œil circulaire à la ronde m’indique qu’il n’y a nulle trace d’Oak dans la pièce. Où peut-il bien être ? Je l’ai pourtant vu entrer.
Je n’ai pas le temps de me poser la question que Beer revient avec deux verres pleins : pas la peine de demander pour qui est la pinte de bière fraîche qu’il pose devant lui avec des étincelles dans les yeux…
— Tiens, un coca zéro, ça t’ira ?
Je souris en acquiesçant de la tête. Il fait chaud, alors toute boisson fraîche est la bienvenue.
— Il reste beaucoup de route ? demandé-je après la première gorgée.
— Moins de deux heures. C’est pas hyper loin à vol d’oiseau, mais ici les routes grimpent, alors, ça rallonge le trajet.
Je termine mon verre pendant que mon compagnon de table savoure sa pression. Bon, il semble que son nom soit un surnom, assurément… Je m’éclipse aux toilettes quelques minutes, puis reviens dans la salle. La porte à côté s’ouvre au même moment, et en sortent un homme inconnu et Oak, qui me jette un coup d’œil, mais ne s’arrête pas. Ils ne se saluent pas, ne se serrent pas la main, mais se séparent d’un mouvement commun de la tête. Oak tient une grande enveloppe brune dans sa main, fermée. Quand il arrive au niveau de Beer, sans même lui jeter un regard, il lui lance :
— On décolle.
Son comparse avale le reste de sa chope en vitesse et sort aussi vite, en m’invitant à le suivre d’un geste de la tête. Bon, il semblerait que je n’aie pas le temps de finir mon coca… Je les suis sans protester, monte dans l’habitacle, boucle ma ceinture et nous reprenons la route sans attendre et sans un mot. L’enveloppe est désormais posée sur le tableau de bord, juste devant moi. J’avoue que c’est assez intrigant. Visiblement, Oak n’apprécie pas mes coups d’œil à l’objet, parce qu’il se saisit de l’enveloppe et la fourre derrière son siège, en me jetant un regard noir. OK, j’ai compris : ça ne me regarde pas…
 
Le reste du trajet se fait dans un silence de mort, et j’en profite pour m’abreuver de nature en étudiant les forêts que nous traversons. Ma contemplation est cependant mise à rude épreuve quand Oak décide d’allumer l’autoradio. Une musique tonitruante que j’identifie comme du métal se met à bourdonner dans le pick-up. Bon, après, j’avoue ne pas être spécialiste : métal, hard rock, allez comprendre la différence pour mon oreille de néophyte. Ça braille, ça fait du bruit, mais ça a l’air de le dérider un peu. C’est déjà ça. Un coup d’œil à ma droite m’indique que Beer a l’air d’apprécier aussi, puisque son pied se met à battre la mesure sur le plancher du véhicule. La majorité ayant raison dans une démocratie, je ne pipe mot. Peut-être qu’à force d’écouter, je vais finir par aimer. Hum, plus ça avance, et moins j’y crois… Pas grave, je crois que rien ne pourrait me contrarier aujourd’hui. Je suis là où je veux être. Bizarrement accompagnée pour l’instant, certes, mais au bon endroit, j’en suis persuadée.
Alors que je commence à sombrer dans une douce torpeur malgré le bruit, Oak ralentit la voiture à l’approche d’un chemin sur la gauche. Un haut portail métallique barre l’accès, mais, dès la voiture engagée, les deux vantaux s’ouvrent. Ils ne sont pas électriques, car je découvre de l’autre côté deux hommes qui referment la porte sur nous. Nous ne nous arrêtons pas, mais, vu qu’Oak roule au pas, j’ai tout le temps de me rendre compte qu’ils arborent le même accoutrement que mes deux acolytes : jeans foncé, t-shirt et blouson en cuir à écussons. Mais ce qui me surprend le plus, c’est qu’ils sont armés de fusils, qu’ils tiennent en bandoulière. Sont-ce des chasseurs ? Ils me semblent un peu jeunes pour ça, la petite vingtaine tout au plus. Je leur jette un regard surpris, mais sans doute moins bizarre que celui qu’eux me portent. Ils me dévisagent sans honte à travers le pare-brise, mais reprennent leur place près du portail. Visiblement, ça n’a pas perturbé Oak, qui continue son chemin. En même temps, j’ai bien l’impression qu’il ne doit pas y avoir grand-chose qui doit le toucher… Une maison en bois à deux étages apparaît au tournant du chemin, à moitié cachée par des arbres. Nous sommes en plein milieu de la forêt, mais l’avant de la maison est rempli de motos rutilantes en tous genres. Je n’y connais rien, mais une chose est sûre : elles sont énormes ! Noires, pour la plupart, mais certaines semblent customisées, avec des flammes de couleurs ou d’autres motifs que je distingue mal d’ici. Il doit bien y en avoir une quinzaine, bien rangées sur leurs béquilles. Oak stoppe la voiture sur le côté et s’extirpe aussitôt en sautant à terre.
— Putain, râle-t-il à mon voisin de droite, marre de cette merde de bagnole. Hâte de retrouver ma Harley…
— Tu m’étonnes, concède Beer. J’ai mal au cul.
Je hausse un sourcil. Visiblement, je suis tombée sur un rassemblement de bikers. En même temps, leur dégaine aurait pu me mettre sur la voie… Je suis nouille parfois… En France, il n’y a que peu de bikers, mais mon collègue Fred m’a fait découvrir quelques séries télé américaines sur le thème l’an dernier, et ça y ressemble fort. Je descends à mon tour, et inspecte les lieux. C’est joli, pittoresque et boisé. Si c’est là que je vais vivre, ma foi, ça me convient. Ou alors c’est un autre bar ?
Le fait qu’Oak se saisisse de ma valise pour me la balancer sans un regard me conforte dans mon idée : c’est le point final de notre voyage. Il monte les marches et disparaît dans l’embrasure de la porte. L’obscurité intérieure m’empêche de voir ce qui s’y passe, mais une clameur joyeuse semble accueillir le nouveau venu. Bon, il semble connu et apprécié ici, c’est déjà ça. La musique est forte, et du même genre que dans la...

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