Les dangers de la lumière
207 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les dangers de la lumière , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
207 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Alice est une sorte de punk désabusée par une vie qu'elle ne veut pas vivre et qui rêve d'être ingénieur lumière. Dans une époque où la jeunesse subit trop de contraintes, elle peine à faire entendre sa voix. Lassée de cette société, elle fuit en Provence où des rencontres hautes en couleur et des opportunités l'attendent.


En parallèle, Gabriel, vedette à succès de la chanson française, est atteint de la « maladie de la tristesse ». Affrontant ses démons qui émanent chaque soir sur scène de son emblématique guitare bleue, il lutte contre lui-même et ce monde du show-business par lequel il est complètement dépassé.


L'une veut atteindre la lumière, au risque de se brûler les ailes. L'autre se complaît dans l'ombre, depuis trop longtemps installée dans son âme. Ensemble, dans une ambiance eighties entre clarté et obscurité, au rythme des trajets en car entre les villes étapes d'une tournée nationale, ils vont tenter d'accéder à la lumière : celle des projecteurs, de la célébrité, mais aussi celle que l'on a en nous, flamme rageuse ou étincelle timide, dangereuse ou salvatrice.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782493219015
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES DANGERS

 
Dédicace
 
 

 
WENDY BAQUÉ
 
LES DANGERS
 
 
 
 

 
Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
«Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. L’auteur ou l’éditeur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de ce livre. Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.»
 
©2020, Wendy Baqué
Édition : Plumes de Mimi éditions, 122 rue de l’Argonne, 62117 Brebières.
Siret : 84469800100014
Dépôt légal : 08/2021
ISBN numérique : 978-2-493219-01-5
ISBN papier : 978-2-493219-02-2
 
 
 
À tous les Gabriel que la maladie emprisonne. À cette maladie qui parfois me rappelle à l’ordre.
À toutes les Julia bercées d’illusions que j’ai croisées sur la route. À la Julia que j’ai été et qui m’a permis de vivre les plus beaux moments de ma vie.
 
 
 
 
« Do it yourself ! ».
Fais-le toi-même, n’attends pas que les autres le fassent.
Devise Punk
 
J'étais parti avant, tout seul, mais perdant
Le monde entier contre moi à ne rêver que de toi
Alors, j'ai décidé de ne voir que le bien
Il y aura certainement quelqu'un pour m'écouter quelque part
Mais ils n'y arriveront pas
À nous dégrader
Moi je t'aimerai encore, encore et jusqu'à ma mort
Je serai ton chaos
Indochine – Nos Célébrations
 
 
TABLE DES MATIÈRES
PLAYLIST
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51

 
PLAYLIST The Wall – Pink Floyd Walking on the Moon – The Police Logical Song – Supertramp Purple Haze – Jimi Hendrix Je vole – Michel Sardou It’s only rock and roll (And I like it!) – The Rolling Stones I can’t get no ! (Satisfaction) – The Rolling Stones Antisocial – Trust Prends ce que tu veux – Téléphone The Passenger – Iggy Pop La groupie du pianiste – Michel Berger Blackbird – The Beatles Stairway to Heaven – Led Zeppelin
 
Chapitre 1
Le ciel est gris. Des dizaines de personnes attendent déjà derrière les grilles, cachées sous leurs parapluies, un magazine tombé du ciel ou le blouson en cuir de leur petit-ami. Les pluies d’été sont traîtres. Des voitures arrêtées à un feu tricolore klaxonnent, leurs phares rouges scintillants dans la morosité de l’atmosphère. D’habitude, à cette époque de l’année, il fait beau et chaud. Mais pas en ce soir de juillet où il pleut des cordes. Il paraît même qu’il y aura de l’orage un peu plus tard. Cependant, cette foule protégée des gouttes n’entendra pas le tonnerre menaçant. Non, ces gens seront bien au chaud, le cœur ouvert, les oreilles emplies de musique, les yeux baignés de l’éclat des projecteurs. Dans quelques heures, les grilles s’ouvriront pour laisser ces oiseaux s’envoler en file indienne indisciplinée vers la lumière artificielle et multicolore, se noyant dans les fumigènes. Ils seront agités par une envie de bouger en rythme et leurs voix, chantant les mêmes paroles que des centaines, des milliers d’autres personnes, seront couvertes par les riffs de guitare ou les breaks de batterie. Un concert aura lieu dans ce grand bâtiment qui enferme le paradis où il est impossible d’entrer sans avoir payé sa place au soleil, son droit à un moment magique.
Un autocar s’arrête derrière la file de voitures, chenille parmi les fourmis. Une grande affiche est collée sur son flanc. Elle représente un homme, une guitare bleue serrée contre lui, regardant le ciel de ses yeux verts. Le nom de ce dernier est marqué en caractères gras et rouges, ainsi que Nouvel album, nouvelle tournée , prenant toute la longueur du véhicule. Des affiches comme celle-ci, on peut en voir à chaque coin de Paris sur toutes les colonnes Morris, dans les stations de métro, ainsi que dans toutes les villes de France, et parfois même à l’étranger. À la radio, les titres de ce nouvel opus sont diffusés au moins une fois par heure, tandis que le visage de l’homme à la guitare est connu par tout le monde. C’est une star , dira-t-on. Il a de la chance, il a du fric et des nanas à foison, il peut vivre de sa passion, il doit sans doute avoir une belle maison cachée de la vue de tous à Saint-Trop’, avec une piscine, un jardinier, une cuisinière, un chien de race…
Gabriel a une moue de désapprobation et détourne le regard de ce paysage en gris et rouge qu’il contemple incognito depuis la mince fenêtre teintée de sa loge. De ses doigts fins et tremblants, il fait résonner sa guitare sur une suite d’accords. Do, mi, la mineur, do, mi la mineur, do. Les notes sèches envahissent la pièce, auparavant silencieuse, tout bruit extérieur étant étouffé par ces murs de béton sale. L’homme s’enveloppe encore plus dans son long manteau, les poils soyeux et orange du col lui chatouillant le nez. Qu’il fait frisquet dans cette loge aux odeurs âcres de tabac froid ! Avec le prix que la boîte de prod’ débourse pour la location de la salle, ils peuvent bien mettre le chauffage ! Le chanteur soupire, chose qu’il fait de plus en plus souvent malgré lui, ces derniers temps.
Soudain, il sursaute, surpris par un bruit venant éclater sa bulle de savon irisée, formée autour de lui par sa mélodie qui ne résonne plus que dans sa tête, à présent. Valérie tambourine à la porte.
— Gaby ! Il me faut vite la setlist de ce soir ! Ça commence dans deux heures et Jack voudrait savoir. Ça urge ! hurle-t-elle, apparemment furieuse.
Il expire longuement, pose son instrument à plat sur le sol, avec une délicatesse qu’on ne lui connaît pas, sauf avec ses instruments. Le chanteur écrase sa cigarette dans le cendrier, déjà plein de mégots et de cendres éteintes. Exaspéré, il se lève et soupire, encore. Chaque soir, c’est la même rengaine. Valérie lui demande la setlist du concert cette fameuse liste de chansons qui composeront le show pour la communiquer aux techniciens de la lumière et du son. Ainsi, ils prévoiront leurs différentes actions. Bien sûr, l’homme pourrait se contenter de reprendre celle d’hier ou d’avant-hier, toujours les mêmes chansons et le même enchaînement pour ne pas s’embêter. Cela faciliterait grandement le travail des intermittents du spectacle qui se rongent les sangs chaque soir pour savoir s’ils auront bien cette feuille de route essentielle. Mais pour Gaby, chaque concert se doit d’être différent. Alors, mis à part deux trois chansons phares qui se doivent d’y être, il innove.
Il prend le papier posé sur la coiffeuse illuminée par son grand miroir et des ampoules à la clarté froide, où sont déposés quelques bouquets de fleurs gigantesques à l’odeur écœurante et des peluches ridicules. Le chanteur blond jette un coup d’œil rapide à la feuille, à ce qu’il avait écrit plus tôt dans l’après-midi. C’est comme ça en ce moment. Il commence des choses et se retrouve incapable de les achever, déserté par toute motivation et le cœur soudainement lourd.
Chaque soir, tout est à recommencer. Il est adulé pour cela, lui, le grand Gabriel Henley, l’homme aux albums de platine, aux actions humanitaires multiples et aux luxueuses pubs en noir et blanc pour des parfums ou des voitures, aux interviews dans les grands journaux du pays. Chacun de ses concerts est unique et spectaculaire. Ce soir, il commencera bien entendu par « Je me révolte », le dernier succès de son album éponyme, pour chauffer la salle. Ce long cri, « Révolution ! », lancé en tout début de concert pour annoncer sa venue fait à chaque fois sensation. Pour le reste du concert, mû par un regain de vitalité dû à l’urgence de l’échéance, il fait vaguement le tri parmi ses chansons les plus rock et ses anciens succès, les étoffant de quelques reprises célèbres de ses propres idoles. Il y ajoute aussi la « chanson de la guitare bleue », son plus gros succès. Celle-ci, il ne peut pas y couper, même s’il aimerait bien. Une fois, juste une fois, ne pas chanter ces horribles paroles qui le projettent dans l’horreur, des années auparavant.
Envie de bouger ce soir à Paris, de tout donner et de cracher ses tripes ! Cracher ses tripes pour oublier. Y aura-t-il du monde ? La fosse sera-t-elle pleine à craquer de visages souriants, entonnant ses refrains avec lui ? Les fans – véritable spectacle à eux tous seuls –, ces milliers de gens qui s’amassent dans une salle, font parfois des centaines de kilomètres à travers la France pour le suivre à chaque date de la tournée, lui offrent des cadeaux, attendent des heures dans la nuit et le froid à la sortie des artistes pour espérer avoir une photo avec lui ou un autographe. Il y a aussi les groupies, ces filles qui sont là à chaque fois au premier rang, juste devant son micro avec leurs sourires aguicheurs et qui le suivent jusqu’à son hôtel, dans l’espoir d’obtenir plus que ce qu’il peut déjà leur offrir. Tous ces gens sont là pour lui, depuis huit ans déjà. Et ça le touche au plus profond de son cœur, l’artiste ! Toutefois, il a parfois du mal à les comprendre, mais il les aime, car, sans eux, il ne demeure pas grand-chose. Non, il n’est pas grand-chose, de toute façon.
Quand il ouvre la porte en brandissant la liste tant attendue, son agent pousse un soupir de soulagement avant de lâcher :
— Ah, bah ce n’est pas trop tôt, Gaby ! Tout ce temps pour une simple liste de chansons !
Le chanteur balaie la remarque d’un haussement d’épaules.
— Tu penseras à aller faire les balances dans un moment. Les gars ont bientôt fini de monter le matos… Il faut que je revienne te chercher ? demande la jeune femme prévenante et habituée aux absences de son protégé.
Les balances, cet instant où, avant chaque concert, l’ingénieur du son règle ses machines et ajuste les niveaux sonores de chaque instrument, afin que le public puisse entendre le meilleur son possible. Gabriel apprécie ces moments de préparation où il est en symbiose avec toute son équipe. Valérie s’éloigne déjà dans le couloir sombre, élevée sur ses hauts talons, à la recherche de l’ingénieur du son et du manager pour organiser la suite des opérations. Tout est d’abord à approuver par le manager expérimenté. Lui seul sait si ce qu’a prévu sa meilleure recrue plaira à son public et ne sera pas de mauvais goût, comme cela peut parfois lui arriver. Ces débordements doivent à tout prix être évités pour soigner son image déjà ternie.
— Non, merci. Ça ira ! Et de toute façon, si tu frappes encore une fois à cette porte, elle tombe ! plaisante Gabriel Henley en adressant un large sourire à sa régisseuse.
Valérie lui renvoie une grimace et disparaît dans les méandres des back stage . Valérie est son ange gardien. Aucun détail ne lui échappe. Pour chaque problème, elle détient une solution miracle. La jeune femme est la reine pour lui trouver les meilleurs hôtels et restaurants, sait le remotiver quand il veut tout laisser tomber et rentrer chez lui, pour faire de l’ordre parmi les bouquets et les lettres qu’il reçoit, parmi les groupies et les paranoïaques qui cherchent à le toucher à tout prix. Elle peut tout faire tout en restant tirée à quatre épingles, fleurant bon la rose dans son petit tailleur gris perle. Gabriel soupire en la regardant partir, ses longs cheveux blonds et lisses se balançant au rythme de ses hanches.
Le souffle du chanteur se perd dans les coulisses et se mêle aux sons caractéristiques du milieu. Un peu plus loin, on entend les techniciens s’affairer pour placer les enceintes, raccorder les câbles et installer des spots supplémentaires sur la scène, le tout dans une atmosphère feutrée où flottent des volutes de fumée de cigarette. Quelques notes de guitare s’échappent de temps à autre et une cymbale résonne. D’un pas ralenti, Gabriel se dirige vers l’accès à la scène. Il trouve Lucas en train de monter sa batterie lui-même. Même après huit ans, même si cette tâche est résolument une corvée, même si les techniciens sont habitués, son meilleur ami s’obstine à galérer tous les soirs de concert pour passer un moment privilégié avec son instrument. Précipitamment, un roadie apporte un micro et sa guitare électrique au leader. La guitare électrique récupérée dans sa loge, la bleue, celle qu’il déteste, mais dont il ne peut se séparer. Celle qui a servi à composer la chanson qui l’a rendu célèbre. Ce n’est pas une chanson d’amour comme tout le monde le croit – et puis, c’est à la mode, les chansons d’amour –, mais quelque chose de plus fort, qui ressemble à une longue plainte lancée à la nuit, enjolivée en ballade mélodieuse. Un appel à l’aide déguisé en chanson pour le Top Cinquante. Son malheur qui a ainsi fait son succès. Amère ironie !
Il scrute la salle vide devant lui. Des centaines, voire des milliers, de sièges se rempliront dans quelques instants. La fosse sera bientôt pleine de gens en sueur hurlant son prénom. Face à cette foule invisible, Gabriel ferme les yeux et plaque quelques accords. Ses doigts courent le long du manche d’ébène. Lucas se joint à lui, faisant claquer ses baguettes sur la caisse claire d’un geste adroit. L’ingénieur du son fait quelques réglages. Ce qu'il joue lui parvient depuis leurs caissons de retour. Il a de la réverb , un peu trop peut-être, alors d’un signe de la main, l’artiste indique ce défaut, tout de suite arrangé.
— Gaby, le chant maintenant, reçoit-il dans ses retours.
Le chanteur ouvre alors les yeux, ajuste son micro et s’échauffe la voix en fredonnant une chanson de Téléphone – un autre groupe à la mode en ce moment – et qu’il admire beaucoup. Certains journaleux en font des concurrents dans le monde de la scène rock. Il s’est promis qu’un jour, il proposera à ce groupe un concert commun pour démentir ces rumeurs. À la fois claire et grave, pouvant monter dans les aigus de manière inattendue, le diamant rare de Gabriel enchante tout l’espace.
Sa voix s’empare de l’immensité de la salle pour les balances finales, où tout le groupe joue ensemble pour évaluer le rendu global. Derrière lui, Virgile le pianiste et Fred le bassiste, l’accompagnent. Comme avant, quand ils étaient ados et qu’ils jouaient dans le garage de Fred en banlieue parisienne. Le chanteur est pris d’une vague nostalgie en repensant à ces instants d’innocence, où ils avaient raison de croire que tout était possible. Un rêve de gosses devenu réalité à force de faire des apparitions aux fêtes de la musique, bringues de quartiers ou dans les boums des copains. Mais surtout grâce à cette chanson, composée à la guitare bleue, dont l’inspiration de génie lui est venue une nuit, alors qu’il était ivre. D’une seule nuit seulement ? Peut-être pas… L’inspiration de toute une adolescence, rassemblée en couplets, en refrains et en accords de guitare. Huit ans que cela dure, que cette mélodie maudite produit son effet enchanteur sur une foule d’ignares et d’innocents. Huit putains d’années que Gaby ne sait toujours pas pourquoi. Pourquoi tous ces gens viennent-ils voir Gabriel Henley et remplissent de si grandes salles ? Lui, il voulait juste faire de la musique, à la base. Pourquoi cette chanson a-t-elle si bien fonctionné dans l’inconscient collectif qui l’a adoptée, le propulsant malgré lui sous le feu des projecteurs ? Franchement, aucune idée.
Les balances finies, les artistes sortent de scène. Il faut faire entrer les gens, maintenant. Cela urge. La vedette du pop-rock française pénètre dans sa loge pour se vêtir de ses habits de scène : un blouson au cuir luisant et bardé de pics, sur un t-shirt moulant déchiré par ses soins le soir d’une crise un peu trop violente, une ceinture cloutée et du noir autour des yeux. Sa chevelure d’un blond étincelant reste disciplinée, comme à son habitude, dévalant son dos jusqu’au creux des reins.
Il trouve sa femme assise devant la coiffeuse, considérant tous les bouquets de fleurs en silence. De sa main aux ongles manucurés glissent plusieurs papiers ornés d’écritures rondes d’écolières et de cœurs dessinés au stylo-feutre rouge. Certaines sentent le parfum suave de dames d’âge mûr. Hélène le dévisage avec une once de stupéfaction dans ses prunelles, mais surtout l’ombre de l’incompréhension. Aucune trace de jalousie ne marque son regard fier. Non, elle sait trop bien que le chanteur est à sa merci, qu’elle n’a rien à craindre de ces midinettes écervelées et de ces quinquagénaires en mal d’affection. Subsiste simplement le fait que tant de preuves d’amour envers celui avec qui elle partage sa vie semblent défier toute logique. Et puis, sait-on jamais. Gabriel reste un homme avec une bite, malgré sa souffrance ! Alors, pour lui faire oublier tout ça, Gabriel l’embrasse avec fougue et prend une bière dans le minibar. Il éprouve la même incompréhension qu’elle chaque soir, mais il n’en est plus étonné. Les questions qui l’avaient empêché de dormir en début de carrière ne sont à présent que de lointains échos dans sa tête. Le chanteur, n’y trouvant pas de réponse, s’y est habitué. Pourquoi les gens l’aiment-ils autant ? Pourquoi lui ? Lui qui se sent si sale, si peu légitime dans ce bas monde, tant il aurait dû cesser d’exister avant que tout ce succès n’advienne.

 
Chapitre 2
La rue presque déserte se déroule sous mes pneus usés, semblable au tapis rouge du Festival de Cannes sur des kilomètres. La rue est à moi, c’est mon terrain de jeu. C’est ma piste de danse, mon ring de combat, ma scène avec une foule en délire. L’asphalte suinte en ce chaud matin de juillet. Sous mon poids plume, l’engin vrombit. Chaque secousse retentit dans ma colonne vertébrale sur laquelle rebondit mon sac à dos où se disputent les clous et les graffitis. Ça me fait mal. Ça me fait mal, mais je m’en contrefiche, car ma douleur est ailleurs. Dans ma cage thoracique, près du sternum ou un truc comme ça, je crois. Ça brûle, ça m’oppresse et me fait suffoquer entre deux crises de larmes. Ça me dévore de l’intérieur. En moi se battent la honte, la colère et la frustration. Je ne sais pas qui va gagner, mais je sais que le champ de bataille ne sera pas beau à voir, si un jour ce combat prend fin.
J’évite de justesse une jeune mère qui brandit pourtant fièrement son landau avant elle sur un passage piéton. Cela lui arrache une injure, mais je suis déjà trop loin pour l’entendre. Je prends de la vitesse. Encore plus de vitesse pour sécher le torrent qui dévale rageusement mes joues. Ça devient trop humide dans mon casque. C’est chiant, ça fait de la buée.
Manquerait plus que tu écrases quelqu'un parce que tu ne vois rien et que tu finisses en taule, la mort d’un innocent sur la conscience. Tu crois pas que tu as déjà assez fait de conneries comme ça ?
Oui, sûrement. Peut-être. Je ne sais pas. Et puis, je m’en contrecarre le coquillard, au point où j’en suis. J’aimerais tant m’envoler ! Prendre de l’élan au bas de l’avenue et partir dans les airs pour ne plus jamais revenir. J’aurais mieux fait de ne pas me lever ce matin. Pas me lever, pas me laver, pas m’habiller, comme la petite fille modèle que je ne suis pas – personne n’est dupe, même pas moi ! – pas prendre un café, pas me rendre dans ce trou à rats morts de lycée pour ne pas écouter cet enfoiré de proviseur me dire mes quatre vérités.
Les paroles de « The Wall » 1 des Pink Floyd résonnent toujours dans mon esprit. Les guitares hurlent dans mes oreilles pour camoufler les bruits de la ville et de mon véhicule de fortune. Elles ont commencé à m’envahir alors que je marchais dans le couloir de la mort vers le bureau de ce supérieur hiérarchique qui se la joue un peu trop derrière son bureau. « We don’t need no education. We don’t need no throught control. » .
Tu l’as dit, bouffi ! C’est clair qu’on n’a pas besoin de cette éducation-là pour devenir ingénieur lumière !
Ingénieur lumière. Les gens qui, derrière une multitude de boutons multicolores, de câbles électriques et d’ampoules, dirigent les éclairages d’un concert, d’une exposition ou d’un spectacle. Mon rêve, quoi ! Mais un rêve inaccessible pour l’instant, comme je n’ai pas eu mon bac A au rattrapage, que je redouble et que je vais me faire passer un sacré savon par ma mère, après celui déjà gratiné du protal. Un rêve si difficile à concevoir et à peine tué dans l’œuf. Mais un rêve qui me semble si réaliste ! Pour ça, pas besoin d’études, juste de l’expérience et de la créativité ! Alors, pourquoi ne veulent-ils pas me laisser tranquille ? « No dark sarcasm in the classroom. Teachers leave them kids alone. Hey, teachers, leave them kids alone ! ».
J’ai déjà quelques idées innovantes avec les éclairages tamisés derrière une toile où le chanteur est tout seul et son orchestre derrière, caché. Et là, paf, les lumières à fond, juste quatre grands projecteurs de lumière blanche. Ça rend la toile moins opaque et l’orchestre immense se dévoile, effet de surprise ! Ou alors, si j’ai vraiment des moyens illimités d’une grosse entreprise d’événementiel, je peux créer des hologrammes de l’artiste, comme je l’ai récemment vu faire dans un film de science-fiction. Ainsi, les spectateurs voient leur idole se démultiplier aux quatre coins de la scène. Sensas’ ! Je pensais naïvement que ça allait lui trouer le cul, à ce prolo de protal. Qu’avec ça, il comprendrait que je ne suis pas destinée à rester entre quatre murs. Que c’est ça que je veux faire ! De la lumière ! Mettre les éléments d’un show en valeur, faire bouger les spots en rythme, balancer des rais de lumière multicolores, suivre un comédien avec un gros projecteur blanc pendant sa tirade ! Éclairer tous les spectacles, toutes les scènes, de la musique au théâtre et plus encore. Bref, de l’art ! Mais ça n’a pas suffi, loin de là. Pour lui, je ne suis qu’une brique à faire rentrer dans le mur avec les autres. Peut-être un peu plus récalcitrante que les autres, avec des bords irréguliers, mais une brique quand même. « All in all, you’re just another brick in the wall ». C’est comme si cette magnifique chanson était écrite pour ce moment de merde.
L’idée d’exercer cette profession, de faire partie de ceux que l’on nomme les intermittents du spectacle , m’est venue comme ça, il n’y a pas si longtemps. Avant, je n’étais rien. Pas d’envie particulière, à part de vivre l’instant présent. Ainsi, je n’ai pas pu accrocher en cours pour obtenir des bases solides en vue d’obtenir ce satané diplôme, vu que mon esprit s’envolait régulièrement vers un autre monde illuminé, où j’ai ma place, où je peux être moi-même.
C’est grâce à Greg que j’ai trouvé ça comme échappatoire. Greg et le groupe qui m’ont permis de tester mes talents derrière la console, un soir où Guizmo n’était pas là. Juste pour essayer comme ça, m’éclater, parce qu’il n’y avait personne pour assurer le job de toute façon, et que ça servait un peu à attirer le regard des gens sur le spectacle. Et cela m’avait énormément plu, genre la révélation de ma vie, l’accomplissement de tout mon être par la coordination des effets lumineux. J’avais l’impression d’être le capitaine de mon vaisseau spatial derrière ma table de mixage, décidant quelle étoile illuminer ou éteindre au-dessus de mes amis. Je m’y étais accrochée comme à l’étoile du berger en pleine traversée du désert. Car c’était ça, ma vision de l’avenir, avant : un désert. J’avais assuré pendant tout le concert, touchant à tout, enchaînant idée sur idée. Greg m’avait même félicitée à la fin. J’étais en transe ! Depuis, je remplace Guizmo, qui ne vient plus beaucoup d’ailleurs, ou alors si défoncé qu’il s’écroule derrière la machine criblée de boutons, au bout de deux chansons, plongeant la scène sous une lueur statique.
Tout ça, grâce à Greg. Le beau Gregory aux cheveux de feu, entré dans ma vie au début du collège. Il y occupe une place de plus en plus importante depuis. Greg, je l’ai toujours connu avec une guitare. On a commencé à tricher ensemble au collège pendant les interros de maths, où il m’aidait. On a pleuré de concert pour la mort de Sid Vicious en février l’année passée et frissonné l’un contre l’autre lors du visionnage du premier volet d’ « Alien » sur grand écran. On a assisté à la première représentation de Starmania en avril, au Palais des Sports et pleuré ensemble sur « Le monde est stone ». On a fait le mur pour sécher les cours de latin et aller au Prisunic regarder les nouveautés du rayon musique. J’ai été séduite par la voix douce et sensuelle de cet adolescent maniant la guitare et l’harmonica, avec des pics dans les cheveux et mince comme un clou, dans ses grands pantalons de cuir moulant et ses chemises léopard. Je n’avais jamais été confrontée à ce monde-là, ce monde de musicos . Mon monde à moi était bien vide avant tout ça.
Dans ce temps, j’ai pris goût de porter des minijupes flashy. J’ai les cheveux teints et un anneau dans le pif, un blouson clouté et bariolé, signe du mouvement punk en France. Je ne sais pas trop ce que c’est, mais j’adore le look. Je ne comprends pas vraiment ce que ça veut dire, mis à part ce côté révolutionnaire et anarchiste, contre tout. Moi, je suis contre les emmerdeurs, les briseurs de rêves, les metteurs de bâtons dans les roues, les conformistes, les gosses endimanchés en permanence et les adultes qui savent mieux que toi-même ce qui est bon pour toi. J’ai des amis comme moi et on nous distingue grâce à nos piercings et nos crêtes iroquoises, stigmates d’une jeunesse en manque de liberté.
Un jour, Greg a eu l’idée de fonder un groupe. C’était après un concert des Clash. Parce que ça faisait classe, un groupe, et qu’il avait suffisamment de potes musiciens pour le suivre dans cette aventure folle. Qui, à l’époque, n’avait pas son petit groupe de musique ? Ça pullulait dans chaque quartier. Ça créait des rivalités. C’est comme ça qu’est né « Flipper obsession », dont mon amoureux charismatique a pris la tête. Au programme, des reprises de leurs artistes favoris, des compos originales, de bonnes barres de rires dans la cave d’un vieil immeuble qui nous sert de local de répétition et beaucoup de bières. Avec Greg, Jean, Jim, Guizmo et moi, comme pièce rapportée. Comme chasse gardée du leader. Comme leur petite sœur.
On possède juste une petite console pour brancher le micro, les amplis et quelques boutons pour diriger les projos, sur une machine rajoutée à notre attirail de débutants sans le sou. Tous les week-ends, ils se produisent chez l’oncle de Jim ‒ Marcel, un brave type qui nous laisse jouer au flipper autant que nous le voulons, d’où le nom du groupe ‒ qui tient un rade pas loin. Pour qui veut bien entendre quatre gamins se lancer corps et âme dans leur musique, chanter avec leurs tripes même pour deux géants à gros bides, puant la vinasse et la sueur, avachis sur le comptoir et pas un rond. De fil en aiguille, nous avons réussi à sortir un peu du quartier et nous produire sur les scènes des places publiques, pour les fêtes, ou dans les boums chez des potes. Les gars ont en vue de monter sur la scène du Gibus, la boîte branchée où ils ont écouté plusieurs de leurs idoles.
Avec le temps, leur répertoire s’est enrichi, ils égrènent autant du reggae que du rock anglais. Les gars font à présent les premières parties d’artistes connus localement. Pas les stars, mais presque : ceux qui vont l’être. Même que dans une semaine, ils prendront place en première partie d’Alain Bashung, lors de son passage tant attendu dans je ne sais plus quelle salle parisienne. Le groupe ne cesse de répéter et nous sommes tous excités à l’idée de ce concert qui va sans doute nous ouvrir des portes vers des plus grandes scènes, et peut-être même que Bashung nous pistonnera vers un producteur.
Tout est écrit, comme sur du papier à musique. Leur avenir apparaît tout tracé, sans aucun doute, vers un immense succès. Je vais les accompagner derrière mes projecteurs et les révéler au grand jour tous les soirs.
Tout était écrit, devrais-je dire… Trop beau pour être vrai ! T’as cru quoi, ma pauvre Alice ! T’es trop idéaliste ! Faut pas t’étonner de tomber de si haut et d’avoir mal, quand tu vises la lune au lieu des étoiles !
En effet, je me trouve dans une société qui préfère que les jeunes aient un parcours tout tracé, dans les normes. Difficile de faire son nid parmi tous ces gens qui ne veulent pas faire de place à ceux qui dérogent à leurs règles… Les profs, les parents et la hiérarchie scolaire croient que mon projet n’est qu’une illusion passagère. J’aurais tant aimé leur dire « Goodbye, cruel world. I’m leaving you today », comme dit David Gilmour, mais c’est impossible. Je n’ai nulle part où aller.
À présent, me voilà sur ma mob, à chialer comme une gosse qui vient de se faire disputer parce qu’elle a fait une grosse bêtise. Est-ce que foirer son Bac peut se considérer ainsi ? À droite et à gauche, la rue défile, avec ses colonnes Morris, ses enseignes aux néons criards, ses stations de métro, ses clodos hurlant à l’injustice, ses flaques de pisse, ses mégots encore chauds et ses crottes de chiens, entre deux jardins ouvragés et quelques monuments historiques attirant les touristes fortunés. Bienvenue à Paris, ma ville, dont le décor familier s’enchaîne dans mon champ de vision. Rien de bien attirant, mais je l’aime comme cela, avec ses mystères et ses imperfections.
Je force encore sur l’accélérateur, après avoir tourné à droite. Sur la terrasse du café qui fait l’angle, Marcel me salue. À l’allure où je vais, il ne doit pas percevoir ma tristesse, mais je préfère filer sans m’attarder. Pas envie de causer. Pas avec un adulte, qui plus est. Marcel est gentil, mais il fait partie de la génération de mes parents et, même s’il est bienveillant, il me servira le même discours. Je fonce sans m’arrêter, d’autant plus que je vais chez Greg. Lui saura me consoler. Je ralentis en vue du bâtiment défraîchi où loge l’homme de ma vie. Je passe sur le trottoir où je bouscule deux ou trois personnes hagardes et moroses.
Au moins, je ne suis pas la seule !
Je gare ma mob proche des vélos de Jean et Jim. Ils doivent déjà être en pleine répète. J’ôte mon casque, libérant ma tignasse noire qui me retombe devant les yeux, aplatie. Je m’ébouriffe d’une main et verrouille mon cadenas au pied d’un lampadaire crasseux. Un coup d’œil rapide dans le rétroviseur rond m’indique que mon visage n’apparaît pas trop ravagé par les larmes. Mon maquillage a un peu coulé et cerne mes yeux de traces noires, mais qu’importe, cela fait plus punk !
Casque au bras, sac sur le dos et moral dans les chaussettes, David Gilmour hurlant encore sa complainte anarchiste dans mes oreilles, j’entre dans la bâtisse faussement luxueuse, bien décidée à reprendre du poil de la bête en compagnie de mes amis et de mon amoureux qui sauront me remonter le moral.

 
Chapitre 3
Greg loge dans un appartement acheté par ses darons, dans le treizième, où il a aménagé un studio de répète dans sa cave. Il réside dans l’un de ces anciens immeubles d’imitation haussmannienne, plus hauts que larges, dont les moindres recoins fleurent bon la pisse et la moisissure, avec un accès au toit par un escalier branlant. On aime bien y aller pour fumer, la nuit. On y voit presque tout Paris et surtout, on peut admirer les étoiles par temps clair. Sensas’ !
Je remets mes grolles roses, que j’ai pris soin d’emmener dans mon sac.
Manquerait plus que je me pointe chez mes potes fringuée en petite bourge et je serai foutue !
Dans l’entrée, j’entends déjà le bruit assourdi de la batterie. Je salue la concierge qui me scrute derrière ses carreaux sales. J’ôte mon pantalon et enfile en vitesse ma jupe, stockée elle aussi dans mon cabas – Adieu, futal en velours qui gratte ! – et rejoins le groupe directement au sous-sol. J’entre vite et referme la porte derrière moi. Ça sent le renfermé et la transpiration, sous des effluves d’humidité, caractéristiques de ces vieux cagibis. Sur le mur du fond est tagué le nom du groupe en rouge sang. La peinture a dégouliné et ça donne un petit côté lugubre à la pièce, à peine éclairée par une ampoule au plafond.
Roxane, la copine de Jim, me fait signe, assise dans un coin avec une bière à la main. Elle m’en tend une que je décapsule à l’aide d’un gros clou qui traîne. Une fois ce geste risqué...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents