Les Infectés
144 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les Infectés , livre ebook

-
traduit par

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
144 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dans un monde où un virus félithrope a changé toute la société, Roan McKichan, infecté-né et ancien flic, est un détective privé qui élucide des crimes impliquant d’autres infectés.


Le meurtre d’un autre ex-policier attire Roan dans une enquête étrange où une espèce non-identifiée de félin semble faire montre d’un degré inhabituel d’intelligence. Il doit jongler entre cette affaire et celle de la disparition d’un adolescent qui, à l’insu de ses parents, était obsédé par « les chats ».


Travailler sur ces enquêtes va mener Roan à travers un labyrinthe de haine, de rancunes personnelles, et de dangers mortels. Avec l’aide de son partenaire, Paris Lehane, un infecté par la souche-tigre, Roan fait de son mieux pour survivre dans un monde qui hait et craint leur espèce... et qui parfois la vénère.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 3
EAN13 9782390060383
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Infectés

Andrea Speed

Infectés – Tome 1



Dans un monde où un virus félithrope a changé toute la société, Roan McKichan, infecté-né et ancien flic, est un détective privé qui élucide des crimes impliquant d’autres infectés.
Le meurtre d’un autre ex-policier attire Roan dans une enquête étrange où une espèce non-identifiée de félin semble faire montre d’un degré inhabituel d’intelligence. Il doit jongler entre cette affaire et celle de la disparition d’un adolescent qui, à l’insu de ses parents, était obsédé par « les chats ».
Travailler sur ces enquêtes va mener Roan à travers un labyrinthe de haine, de rancunes personnelles, et de dangers mortels. Avec l’aide de son partenaire, Paris Lehane, un infecté par la souche-tigre, Roan fait de son mieux pour survivre dans un monde qui hait et craint leur espèce… et qui parfois la vénère.
Réédition 1.1

Titre original : Infected Book One (première partie d’ Infected Prey )
Édition originale publiée par Dreamspinner Press, 2010

© Andrea Speed, 2014, pour le texte
© Reines-Beaux, 2016, pour la présente édition
© Anne Cain, 2010, pour l’illustration de couverture
© 2010, Mara McKennen, pour la conception graphique

Collection Mystère : 2015-4001
(Précédemment Collection Noire, n°: CN-2015-001)

Suivi éditorial par Aviva Levy

Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, lieux et évènements décrits dans ce récit proviennent de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes, des lieux ou des évènements existants ou ayant existé est entièrement fortuite.

Tous droits réservés. Cette œuvre ne peut être reproduite, de quelque manière que ce soit, partiellement ou dans sa totalité, sans l’accord écrit de la maison d’édition, à l’exception d’extraits et citations dans le cadre d’articles de critique.

Avertissement sur le contenu : cette œuvre dépeint des scènes d’intimité entre deux hommes et un langage adulte. Elle vise donc un public averti et ne convient pas aux mineurs. La maison d’édition décline toute responsabilité pour le cas où vos fichiers seraient lus par un public trop jeune.

ISBN : 978-2-39006-038-3
Ce titre est également disponible au format papier sous l’ISBN : 978-2-39006-039-0

Dépôt légal : avril 2015

Édité en Belgique

info@reines-beaux.com
Andrea Speed

Les infectés



Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cassie Black



www.reines-beaux.com
Remerciements


Merci à Ruth, Craig, Taryn, Mom, Corinna, Semesta Samudra, Dyaname Carmen, et toutes les bonnes gens de CxPulp
~ 1 ~
Bienvenue dans la jungle


Il venait d’entamer sa troisième bière de la soirée quand il crut entendre un bruit dans le jardin.
Hank DeSilvo se renfrogna et regarda par la fenêtre de la cuisine, au-dessus de l’évier débordant de vaisselle sale. Il ne voyait rien, hormis la pénombre et le léger reflet de la télévision sur la vitre. Il était un peu trop tard pour se rappeler que la lumière du porche avait grillé deux jours plus tôt et qu’il avait oublié de la remplacer.
Non pas que cela ait une quelconque importance. À ce moment-là, la seule lumière qui éclairait la maison venait de la télévision, et tant qu’il ne regardait pas dans sa direction, sa vision de nuit s’était suffisamment développée pour qu’il distingue une forme qui bougeait au fond du jardin. Ou peut-être était-ce juste le vent dans un arbuste ? C’était difficile à dire.
Il posa brutalement sa canette et poussa un grognement agacé. C’était probablement l’abruti de clébard des Hindle, qui venait une nouvelle fois chier dans son jardin et déchirer ses poubelles. Il détestait cette bestiole, un croisé rottweiler particulièrement moche que les maîtres qualifiaient de chien « amical », alors qu’il avait cette lueur dans son regard noir et bovin qui disait à Hank que cette saloperie était enragée. Et bien sûr, ils ne le tenaient jamais en laisse et trouvaient « mignonne » son habitude de venir détruire le jardin des voisins. Hank allait enfin quitter cette baraque de merde, mais cette saloperie venait le faire chier une dernière fois. Et il allait s’assurer que ça serait bel et bien la dernière fois.
Il retourna dans son salon en lançant au passage un regard vers son match – un match particulièrement chiant, soit dit en passant – et alla récupérer son fusil de chasse rangé en vitrine. C’était totalement illégal d’avoir ça chez soi, un calibre .30-06 à canon scié si court qu’il pouvait le cacher sous son manteau. Mais le canon avait été scié avec soin, c’était un travail de professionnel et sûrement pas celui d’un quelconque amateur. C’était aussi pour cela que, quand ils avaient fouillé la bagnole du passeur de drogue et qu’il avait trouvé cette arme cachée sous le siège conducteur, il l’avait soigneusement planquée dans sa propre voiture sans parler de sa découverte dans son rapport. De toute façon, ça n’aurait pas aggravé la peine du passeur, il avait suffisamment caché de came dans sa boîte à gants pour passer le restant de sa vie inutile en taule, d’autant plus qu’il s’agissait de sa troisième interpellation (sans grande surprise) et il doutait que cet homme soit assez stupide pour demander pourquoi la détention d’arme illégale ne faisait pas partie de ses chefs d’inculpation. Et pourtant, il était bel et bien stupide, car il fallait forcément être un abruti pour faire un excès de vitesse, totalement shooté, quand on transporte quelques milliers de dollars en coke. Mais demander ce qu’il était advenu de l’arme aurait été encore plus stupide, d’un niveau de débilité que seuls les politiciens ou les acteurs de télé-réalité peuvent atteindre.
Il ouvrit l’arme et s’assura qu’elle était chargée avant de la refermer d’un mouvement preste et ferme du poignet. C’était foutrement agréable. C’était une arme pour les vrais mâles, qui lui donnait l’impression de mesurer un mètre de plus et d’être fait de muscles durs, et il comprenait pourquoi ce connard de junkie se promenait partout avec. Une arme comme celle-ci, elle vous donnait des ailes, elle vous donnait l’impression d’être invincible.
C’était bien sûr un peu trop excessif. Le clébard des Hindle était gros, pourtant un seul coup de cette arme déchiquetterait son corps en deux, puissant au point d’émettre une détonation si forte que toutes les alarmes des voitures du quartier se mettraient à hurler. Mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Il était ancien flic, il n’aurait qu’à dire que le chien l’avait attaqué, il pouvait tirer sur ce qu’il voulait tant que c’était dans les limites de sa propriété. Il irait cacher son fusil et prendrait son Remington avant que la police arrive. Les calibres ne concorderaient pas, mais le temps qu’ils puissent le prouver, il serait parti depuis bien longtemps. Adios, ville de merde ; bonjour, paradis tropical. C’était dommage qu’il n’ait pas pu le faire plus tôt.
Il resta un moment sur le pas de la porte de derrière, le fusil tenu avec délicatesse dans sa main, le temps que sa vue s’adapte à la pénombre avant de s’engager sur la terrasse. Il avait une mini Maglite avec lui, avec un viseur rouge, il pourrait donc voir sans souci si quelque chose se présentait à son regard, et ce sans perdre sa vision de nuit. Il n’avait cependant pas besoin de viser avec précision, même s’il se contentait d’érafler le clebs, ça serait suffisant pour lui arracher la tête, et peut-être même une patte.
Quand il fit son premier pas sur la terrasse, son pied plongea dans une substance étrange. C’était trop liquide pour être des merdes de chien, l’odeur était un mélange de viande froide, de matières fécales, d’ordures, et Dieu savait quoi encore. Cet enculé de chien avait déjà déchiqueté ses poubelles ? L’enfoiré.
Tenant son fusil de chasse d’une seule main, il brandit la lampe torche et la pointa au sol pour illuminer ce dans quoi il venait de marcher.
À première vue, on aurait dit une flaque de boue, ce qui n’avait aucun sens vu qu’il n’avait pas plu depuis une semaine, et c’était bien trop sombre pour être de la pisse de chien, surtout que l’urine de chien n’était pas noire. Ou rouge foncé ? Il pointa sa lampe plus loin et vit des déchets graisseux et dégoûtants qui ne provenaient sûrement pas de sa poubelle, puis un énorme morceau de viande sanglante, fraîche et à vif, qui ressemblait à un jarret d’agneau... mais il était trop long et fin pour être un jarret, trop sombre aussi, et il se finissait par des coussinets.
C’était une patte de rottweiler.
Quelqu’un – quelque chose – avait démembré le chien taré des Hindle et avait éparpillé un tiers de son corps à travers son jardin. Il voyait la patte, qui était le plus gros morceau, ainsi qu’un assortiment d’organes internes, un tas de viscères étalés comme autant de serpentins, et énormément de sang. Mais où étaient passés les deux autres tiers du chien ?
Il sentit les cheveux en bas de sa nuque se hérisser quand il réalisa qu’il ferait mieux de rentrer immédiatement. Mais lorsqu’il se retourna, l’arme prête à servir et plaquée contre sa hanche, il vit un flash de dents blanches dans la lueur de la lune, et son cerveau lui ordonna de tirer immédiatement.
Il n’eut pas le temps de se demander pourquoi il ne l’avait pas fait, car déjà les dents déchiquetaient sa gorge.



À en croire les films et les nombreuses séries télévisées de réputation discutable, être un détective privé était un boulot passionnant, ou tout du moins exotique. Roan se demandait s’il y avait une touche de réalité là-dedans.
Pour le moment, il était bien loin du drame exotique. Il regardait le soleil se lever au-dessus de la nationale tout en ravalant ses bâillements, et se força à avaler le liquide de transmission absolument immonde que le 7-Eleven du coin osait appeler du café, tentant de son mieux de rester éveillé suffisamment longtemps pour rentrer chez lui. Il détestait vivre dans le trou du cul du monde, mais il y avait plusieurs raisons à cela. Il aimait protéger sa vie privée, il en avait même besoin. Et Paris également.
Et il rentrait de son affaire exotique du jour, qui avait consisté à prendre des photos d’un homme qui retrouvait sa maîtresse dans un motel miteux. Il avait pris assez de clichés pour compromettre leur position (c’était sympa de leur part d’être allés dans un motel sordide où il pouvait trouver de très bons angles pour photographier, puis d’avoir baisé dans la voiture). Il était donc sûr que sa cliente aurait suffisamment de preuves pour annuler leur mariage. Elle avait porté des fringues de luxe pendant l’audience de divorce, et pourtant il n’avait rien touché de plus que ses minables honoraires et remboursements divers. Ce boulot était si glamour qu’il avait du mal à s’y faire. Il ne manquait plus qu’un petit déjeuner au burrito et une bonne crise d’hémorroïdes et putain de merde, il serait au comble du bonheur. Raymond Chandler n’avait qu’à bien se tenir !
Il ne devrait probablement pas se plaindre, au moins il travaillait sur le terrain, même si ce terrain se trouvait d’un côté de la ville où brûler des voitures sur le trottoir était devenu une coutume locale d’après les brochures touristiques. La plus grande partie de son travail consistait à faire des recherches sur le passé des gens et sur leurs comptes en banque, tout cela depuis le confort de sa maison ou de son bureau, sur ordinateur. De temps en temps, il avait le droit de chercher une personne disparue, ou se retrouvait avec une affaire que Paris qualifiait digne du « Jerry Springer Show » (des époux infidèles, des compagnons infidèles, ou bref, des personnes infidèles).
Ces affaires à la « Jerry Springer » lui donnaient l’impression d’être un pourri, comme s’il était un voyeur qui participait à la tromperie, mais le pire dans tout ça, aux yeux de Roan, c’était la réaction de ces époux/amants soupçonneux quand ils découvraient que, non, leur partenaire de baise ne les trompait pas. La plupart étaient soulagés, ce qui était normal, mais il y avait ceux que Roan abhorrait, ceux qui lui faisaient haïr l’espèce humaine, ceux qui insistaient que si , leur compagnon les trompait bel et bien. Et ils l’accusaient soit de ne pas avoir assez cherché, ou soit de travailler pour l’autre connard/connasse qui partageait leur vie. Plutôt que d’être soulagés, ils restaient convaincus que quelque chose était anormal et que leur partenaire n’était pas digne de confiance.
Les conseils qu’il donnait – rompre avec leur moitié et passer à autre chose, parce que de toute évidence ils n’étaient pas heureux et tentaient de faire porter le chapeau à leur partenaire – étaient en général reçus avec colère, irritation et diverses menaces de violence physique. Il espérait parfois que ces gens tenteraient vraiment de l’agresser, mais jusqu’ici ils n’avaient eu que de la gueule.
Il se demandait s’ils savaient qu’il était un enfant-porteur ; durant sa brève carrière dans les forces de l’ordre, ses partenaires le savaient. Il était certain que deux ans suffisaient largement pour recouvrer son anonymat, mais on ne pouvait être sûr de rien. Et le fait qu’il ait un nom aussi spécial que Roan McKichan, un nom écossais si merdique que personne ne pouvait le prononcer correctement, ne devait pas aider. (Étrangement, beaucoup de personnes s’entêtaient à prononcer Roan « Ro-Anne » – non, mais sérieusement, il avait l’air d’une femme ? –, et McKichan devenait « McKiche-anne » ou « McKitchen ». Ils étaient toujours choqués d’apprendre que le « ch » se prononçait « k ». On disait « McKee-Cann », et les gens se plaisaient alors à dire qu’on ne l’écrivait pas du tout comme il le fallait.) Le bon côté, c’était qu’il était associé avec un homme dont le nom était pire que le sien : Paris Lehane. Oui, de toute évidence il était facile de le prononcer, mais on lui demandait à chaque fois : « Comme Paris Hilton ? »
Roan aimait alors répondre que oui, oui, tout à fait, exactement comme Paris Hilton. Sauf qu’il n’était pas une blondasse sans talent notable et avec un énorme pif. Paris était un homme qui ressemblait toujours à l’athlète qu’il avait été avant d’être contaminé et de péter un câble, et lui avait des talents notables. Enfin peut-être qu’il était un peu taré comme la Hilton – après tout, elle était sûrement sous traitement médical, pour ce qu’on en savait.
Finalement, Roan prit la route de graviers qui menait à la maison, bâillant tout du long, et se gara derrière la GTO de 68 que Paris tentait de restaurer durant son temps libre. La carrosserie demandait ceci dit encore beaucoup de travail – l’arrière était défoncé, la rouille envahissait le pare-chocs, et tout le côté gauche était parsemé d’enduit –, mais personne ne risquait de la voler, parce que Paris avait enlevé le moteur pour le remonter, et il se trouvait présentement étalé en pièces détachées sur une bâche sur le sol du garage. Si quelqu’un voulait voler la GTO, il aurait besoin d’une remorqueuse.
Roan renversa le jus de chaussette qu’on osait appeler café sur le bord de l’allée, puis jeta la tasse dans la poubelle de sa voiture avant d’attraper le sac qui contenait son ordinateur et son appareil photo, piliers centraux de son travail, et de se diriger chez lui.
Il posa la bandoulière du sac sur son épaule pour glisser la clé dans la serrure, tout en se demandant s’il devrait rester silencieux. C’était le cycle de Paris, non ? Ils avaient tous deux un cycle viral différent, et parfois quand il était trop pris par son travail, il oubliait les dates. Si c’était bien son cycle, Paris se trouvait actuellement dans le sous-sol et Roan n’avait pas à se soucier d’être bruyant ou non, pour le moment du moins. Paris serait en colère contre lui, mais il s’en préoccuperait plus tard, une fois reposé et rempli de caféine.
Mais à peine eut-il franchi la porte, il sut qu’il se passait quelque chose d’anormal.
Plusieurs détails lui mirent la puce à l’oreille. Quand il referma la porte, un courant d’air sembla traverser la maison, faisant entrer l’odeur fraîche de l’air extérieur. Cette odeur fut suivie d’une autre, une odeur de souffrance accompagnée de l’odeur musquée d’un félin inexorablement mêlée à celle d’un humain. Mises ensemble, c’était comme du lait caillé avec une pointe de chair, de fer et d’herbe fraîchement coupée. Une odeur non seulement étrange, mais terriblement troublante.
— Paris ? appela-t-il, alerté, en posant son sac sur un bord de la table avant de rejoindre le salon.
Ce qui l’attendait là ressemblait au résultat d’une explosion. La moitié de la baie vitrée menant au jardin avait volé en éclats et des bris de glace s’étalaient dans tous les sens, étincelant comme des diamants sur la terrasse gris ardoise, et les rideaux avaient été en partie arrachés de la tringle, le tissu se balançant au gré du vent comme une voile à l’abandon. Un fauteuil avait été réduit en miettes, des caillots de rembourrage l’entouraient çà et là, et la table basse avait été renversée, les quatre fers en l’air comme un cadavre d’insecte. Sur le sol, entre la table et le canapé, une silhouette nue se tenait en position fœtale. Paris, à moitié évanoui, haletait de douleur. Il était entièrement humain, sa peau brillait de sueur, mais quand ses paupières s’ouvrirent par intermittence, Roan put voir les yeux encore presque intégralement ambrés, avec le blanc à peine visible sur les bords, la pupille noire et verticale comme celle d’un chat. Il était courant que les yeux soient les premiers à apparaître et les derniers à disparaître.
— Je suis désolé, haleta Paris. Je me suis endormi en haut, et quand je me suis réveillé... j’ai essayé de descendre, mais...
— Ça ne fait rien, mentit-il.
Compte tenu de la souche de Paris, le laisser sortir n’était jamais une bonne idée. Non seulement il se faisait rapidement remarquer, mais la quantité de dommages qu’il pouvait causer était abominable, ils avaient de la chance de n’avoir perdu que quelques meubles et une baie vitrée. Il espérait que ça serait tout, mais Roan n’était pas d’un naturel optimiste. C’était pour ça qu’ils vivaient ici, au milieu de nulle part, loin des autres personnes : il y avait moins de risques de dommages collatéraux si les choses tournaient mal. Quand on était un félin-garou, il fallait toujours penser à ces choses.
Ils gardaient une trousse de secours dans la salle de bains du rez-de-chaussée, il alla donc la récupérer et fouilla son contenu en chemin. La plupart des trousses de secours étaient remplies de gazes, de pansements et d’antiseptique, mais celle-ci était faite sur mesure. Ce qui signifiait qu’elle était pleine d’aiguilles hypodermiques et de beaucoup d’antidouleurs. Après sa transformation, il souffrait, mais ce n’était pas si terrible. Mais en même temps, il était un enfant-porteur, et de ce fait différent ; le virus faisait partie de leur ADN même, cela les rendait légèrement différents de ceux qui commençaient leur vie comme des humains normaux et, plus tard, se retrouvaient contaminés. Il avait entendu dire que, pour ces personnes, la douleur était abominable et souvent responsable de leur mort prématurée. Paris était la preuve vivante de ces dires.
Il remplit une seringue de Fentanyl générique qu’il avait acheté la dernière fois qu’il était allé au Canada. C’était non seulement moins cher et plus facile à trouver là-bas, mais ils posaient aussi beaucoup moins de questions quand vous avouiez être un infecté. Ils concluaient par eux-mêmes que personne n’inventerait un tel mensonge.
Il s’agenouilla près de Paris et planta l’aiguille dans sa fesse. Il était tellement plongé dans sa douleur post-transformation qu’il ne sentit rien. Il regarda Roan, l’ambre de ses yeux disparaissait peu à peu, mais ses pupilles étaient toujours fendues.
— Je suis vraiment désolé..., dit-il.
— Ne t’en fais pas, le rassura Roan.
Ce n’était pas la peine de s’inquiéter de ça maintenant, ce qui était fait était fait. Il ne pouvait pas remonter le temps et enfermer Paris dans la cage du sous-sol.
Paris soupira et son corps tout entier sembla se détendre lorsque l’antidouleur fit son effet. Les spasmes de ses muscles s’apaisèrent, plus aucun monstre ne semblait vouloir percer sa peau pour vous sauter au visage, et il s’affala sur la moquette comme s’il n’avait plus aucun os dans le corps. Il ne perdait pas vraiment conscience, celle-ci semblait plutôt s’échapper de lui.
Roan attrapa le plaid du canapé et couvrit le corps de Paris, avant de se coucher également au sol pour s’étendre près de lui, passant un bras autour de son corps pour le réconforter. Paris s’appuya contre lui, rassuré par ce contact.
— Je n’ai blessé personne, tu crois ? murmura-t-il d’une voix qui sembla s’éteindre à la fin de sa phrase.
— On vit dans le trou du cul du monde. Qui aurais-tu pu blesser ?
Mais alors même qu’il prononçait ces mots, il sut que si Paris n’avait pas été aussi proche de l’inconscience, il aurait perçu l’hésitation dans la voix de Roan. Oui, ils vivaient au milieu de nulle part, mais ce n’était pas si loin que ça du reste du monde, et à peine deux kilomètres de là, on pouvait déjà trouver ces petites maisons de banlieue qui semblaient pousser un peu partout comme un tas de champignons. Paris aurait facilement pu rejoindre le quartier, manger une famille de quatre personnes tout entière, et aurait encore eu tout le reste de la nuit à tuer. Enfin, façon de parler.
Si seulement une souche pouvait représenter le caractère d’une personne. Paris était un homme bon et incapable de faire du mal à une mouche, et pourtant il avait été contaminé par la plus terrible d’entre toutes. Roan savait qu’il était lui-même une personne plus sombre, plus dure, et pourtant la souche de Paris pouvait le tuer sans le moindre souci.
Comme s’il avait besoin qu’on lui rappelle une fois de plus que la vie était injuste.
 
 
~ 2 ~
Une maison dans les ruines
 
 
Il fut tiré d’un sommeil sans rêves par la sonnerie du téléphone, et la première pensée qui traversa son esprit embrouillé fut « mais pourquoi j’ai mal partout ? » Son bras était endormi, poids mort attaché à son épaule, et une douleur sourde se faisait sentir dans son épaule et sa hanche. Il ouvrit les yeux, vit le crâne de Paris et se souvint qu’ils étaient tous deux sur le sol du salon. Ah, oui. Avait-il prévu de s’endormir à la base ?
Le téléphone continuait de sonner, alors il se traîna à genoux en s’aidant de son bras valide, se redressa sur pieds tandis que son bras endormi commençait à être envahi par des petites piques et des fourmillements alors que les sensations revenaient. Il était vraiment trop vieux pour ces conneries.
L’identifiant d’appel lui apprit que son correspondant était la personne à laquelle il avait le moins envie de parler pour le moment, mais le simple fait qu’il l’appelait signifiait que les problèmes n’étaient pas loin. Grognant, jurant dans sa barbe, il répondit.
— Qu’est-ce tu veux, Sikorski ?
— Oh, bonjour à toi aussi, Roan, répondit l’inspecteur Gordon « Gordo » Sikorski avec une joie feinte.
Il était l’un des rares anciens amis de Roan du département de police qui lui parlaient encore et qui, malheureusement, le considérait comme un « expert » en tout ce qui concernait les « crimes de matous ». Être ancien flic semblait faire de lui une référence plus légitime que quiconque, ou peut-être le fait qu’il soit un matou lui aussi jouait en sa faveur. Probablement un mélange des deux.
— On s’est levé du mauvais pied ?
— On peut dire ça.
Il regarda à nouveau Paris, qui dormait encore paisiblement, les antidouleurs et l’épuisement dû à la transformation le garderaient inconscient un bon moment, et peut-être même que tirer une balle à un centimètre de sa tête ne le sortirait pas de son sommeil. Roan se dit un peu tard qu’il aurait dû se faire une injection lui aussi.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il soupira. Sikorski aimait faire de son mieux pour être amical, comme pour montrer à quel point il était libéral pour un flic, comme si être amical et s’intéresser à quelqu’un comme Roan prouvait son ouverture d’esprit, mais Roan était trop habitué au mépris, à la méfiance et à la haine pure et dure pour faire confiance aux gens qui utilisaient la gentillesse pour arriver à leurs fins. Paris lui dirait qu’il était beaucoup trop cynique pour son propre bien, mais Roan pensait au contraire qu’il était justement assez cynique pour son propre bien.
— Nous avons ce qui semble être un homicide par félin, mais il y a quelques... étrangetés. Je crois que ton expertise pourrait nous être bénéfique.
Roan ferma les yeux et frotta son poing sur son front d’un geste doux, mais ferme. Oui, il était bien réveillé.
— C’est pas, genre, illégal ? Inadmissible ?
— Tu as été blanchi par la justice. Tu te souviens, l’affaire Parvinder ? Quoi qu’il en soit, je ne te demande pas de faire une déposition, juste de... jeter un coup d’œil.
Par « jeter un coup d’œil », il parlait surtout de renifler la scène du crime, mais il n’allait pas le dire à voix haute. La plupart des infectés n’avaient aucun sens félin quand ils n’étaient pas transformés, ce n’était que des gens ordinaires qui faisaient de leur mieux pour gérer un problème malheureux cinq jours par mois. Mais en tant qu’enfant-porteur, Roan était doué d’effets secondaires qui demeuraient même quand il était dans sa forme humaine. Cela incluait un sens accru de l’odorat et un bien meilleur sens du goût que les humains – des sens bien trop développés, s’il devait donner son opinion, surtout quand il se trouvait près des toilettes pour hommes.
— Je risque de contaminer la scène du crime.
— C’est déjà sous scellés. Et ce n’est pas loin de chez toi, c’est sur Pacific Court.
Un étau de glace s’empara de son estomac et du nitrogène liquide sembla couler dans ses veines.
— Quoi ?
— 815, Pacific Court South. Ce n’est qu’à trois kilomètres de chez toi, non ?
Il regarda la silhouette endormie de Paris, enfoui sous le plaid en acrylique vert et rouge. C’était suffisamment près d’ici pour que Paris ait pu le faire, c’était une personne qu’il aurait pu tuer. Même si la question était idiote, il se devait de la poser.
— T’es sûr que c’est un chat qui l’a tué ?
Sikorski eut un ricanement ironique.
— Nuque brisée, pratiquement décapité, éventré par des griffes ? Ouais, je crois que je vais parier sur un chat. Tu te ramènes ?
Roan couvrit le micro et soupira. Il avait donc la gorge arrachée ? Bordel de merde, ça pouvait effectivement être Paris, ça faisait même de lui une victime très probable de Paris.
— Ouais, je serai là dans vingt minutes.
— Vingt minutes ? Mais tu es...
— J’ai besoin d’un café, dit-il avant de raccrocher immédiatement.
Il regarda la silhouette recroquevillée de Paris, conscient que même en position fœtale, l’homme n’était franchement pas petit. Il était impossible pour un gars d’un mètre quatre-vingt-treize, avec une carrure aussi large que celle de Paris, de sembler petit. La Cour faisait parfois des exceptions pour les crimes commis sous forme de chat, parce que la personne était légalement non compos mentis à ces moments-là, mais les législateurs insistaient toujours sur le fait que ce n’était pas vrai, et ils avaient fait passer une loi stipulant qu’une personne était responsable des crimes de son félin si elle n’avait pas pris soin de s’enfermer en cage, ou de se rendre dans un centre de détention, durant ce cycle du mois.
Mais quand on devenait un félin, même si on était un enfant-porteur comme Roan, alors on n’avait plus rien d’humain. Les fonctions cérébrales supérieures disparaissaient – certains disaient qu’elles étaient endommagées, mais il n’avait jamais eu le sentiment d’avoir des dommages cérébraux dans sa forme humaine –, on ne pouvait plus parler, plus raisonner ; on ne marchait plus qu’à l’instinct. Et le problème, c’était que ces instincts étaient ceux d’un tueur.
Il savait qu’il devait se rendre sur la scène du crime, même si c’était juste pour confirmer ou infirmer les paroles de Sikorski. Si l’homme avait d’abord été éventré, puis avait eu la gorge arrachée, alors il saurait que ce n’était pas l’œuvre de Paris, et son nœud à l’estomac disparaîtrait.
Parce que les tigres visaient toujours la gorge en premier.
 

 
Il prit une douche rapide, ne supportant pas sa propre odeur, et choisit de boire une canette de Frappuccino froid plutôt que de se fatiguer à en préparer lui-même. En vérité, il détestait le goût de ces foutus milk-shakes au café, mais la caféine et le sucre lui donnaient un superbe coup de fouet. Il se sentait parfaitement réveillé et anxieux une fois sur la route pour rejoindre Morning Crest, le quartier résidentiel où vivait la victime.
Pacific Court était...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents