Lisa
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Description

Lisa a quitté sa ville natale, Belfort, pour aller vivre avec Jérémy à Widensolen, près de Colmar. Elle est heureuse un temps, mais très vite, elle sent que les choses bougent et pas dans le bon sens. Un soir qu’elle suit Jérémy, elle tombe en panne devant un hôtel/restaurant où elle est hébergée par le propriétaire et son petit-fils. Pour Lisa c’est la révélation... Mais Jérémy n’a pas dit son dernier mot.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2015
Nombre de lectures 21
EAN13 9782365383172
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LISA
B rigitte BAUMONT  
Avertissement
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, certains lieux et évènements sont le fruit de l’imagination de l’auteure ou utilisés fictivement, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, des évènements ou des lieux serait pure coïncidence.
Chapitre 1
Samedi en soirée
Décembre a fait son apparition, raccourcissant terriblement les jours, et il fait nuit noire lorsque j’entre dans le salon. J’actionne l’interrupteur qui commande les lumières indirectes et m’installe dans mon fauteuil préféré. J’aime ce salon, il me rappelle celui de mes parents : vaste, lumineux, et surtout les souvenirs qui vont avec. Je me revois petite fille, jouant à leurs pieds, près de la cheminée, pendant qu’ils lisaient ou parlaient. Quelquefois, le feu faisait crépiter un peu trop fort les bûches dans l’âtre jusqu’à me faire peur. Mes parents me rassuraient tendrement, et je reprenais mon jeu, surveillant et appréhendant malgré tout le retour de ce bruit tellement effrayant. Mais c’était il y a longtemps.
À présent, je suis dans le salon de Jérémy et je l’attends, bien sagement et sans impatience. Enfin, presque.  
Pour ne pas exploser et lui balancer tout ce que je pense lorsqu’il va réapparaître, je feuillette distraitement un magazine. J’aurais pu me plonger dans la lecture d’un livre, mais je n’ai pas trop la tête à me concentrer, même sur une histoire quelconque ; la mienne domine largement tout ce qui a déjà été écrit.
D’un conte de fées, ma vie a basculé et presque viré au cauchemar. Au fil des jours et même des semaines, j’ai constaté que Jérémy s’éloignait de moi, doucement mais sûrement, et le constat est assez récent. En y repensant, je ne saurais dire depuis quand cette situation s’était dégradée. Peu à peu, il s’est transformé en courant d’air, prétextant maintes et maintes réunions, souvent tardives, et il ne fallait pas être devin pour imaginer que les réunions en question n’étaient que de bien mauvais prétextes à ses infidélités.
Quel gâchis !
Le bruit familier d’un SMS m’interpelle, me sortant de mes rêveries. Il ne provient pas de mon téléphone mais de celui de Jérémy et je doute qu’il ait entendu puisqu’il est au premier étage. Il se prépare à rejoindre les propriétaires viticoles de la région pour leur réunion annuelle. Je sais qu’il rentrera tard, et même s’il me l’a encore demandé hier soir, je ne souhaite pas l’accompagner. En fait, il y a bien longtemps que je ne vais plus nulle part avec lui et là, contrairement aux autres fois, il n’a soulevé aucune objection à mon refus ; je pense, au contraire, qu’il en était même soulagé.
Je me décide enfin à me lever et, fébrilement, je cherche le téléphone dans la poche intérieure de la veste de Jérémy, soigneusement accrochée à la patère de l’entrée : sa plus belle veste. Ben voyons !  
Sans curiosité malsaine mais quand même envahie par le doute, je jette un rapide coup d’œil à l’écran où s’affiche un numéro suivi d’un SMS.
ǀ J’ai hâte, viens vite. Je t’aime. Mimi.
Je vacille et blanchis à la seule pensée de Jérémy dans les bras d’une autre fille ; c’est peut-être une erreur. Pourtant, son comportement des derniers jours ne laisse presque aucun doute. Mais j’ai tellement envie de croire que je me trompe. Ce SMS pourrait provenir de n’importe qui et ne s’adresse pas forcément à Jérémy, les erreurs sont si fréquentes. S’il avait quelqu’un, j’imagine qu’il aurait enregistré le numéro. Malgré tout, ce que je viens de lire me laisse sans voix, sans réaction et surtout incapable de donner un nom au malaise qui me cloue. Je me fais la réflexion suivante : que je n’aurais jamais dû ouvrir ce maudit message. Je remets le téléphone à sa place et retourne dans le salon. Je n’ai pas le temps de m’asseoir que Jérémy redescend déjà.
—  Tu as reçu un SMS.  
—  OK, me répond-il simplement.  
Jérémy se dirige vers l’entrée, plonge la main dans la poche de sa veste et en retire son portable. Il vérifie le SMS et j’entends comme une voix lointaine me dire :
—  C’est une erreur.  
Bien sûr, une erreur !
Tranquillement, il enfile sa veste sans rien laisser paraître, me jette un rapide regard, et demande une dernière fois, connaissant déjà ma réponse :
—  Tu es sûre de ne pas vouloir venir ?  
—  Oui. J’ai mille choses à faire et c’est mieux quand tu n’es pas là. Et puis je sais que tu n’aimes pas que je fasse certains travaux moi-même.  
—  En effet, tu pourrais laisser la femme de ménage s’en occuper.  
—  Je n’aime pas qu’on touche à mes affaires.  
—  Comme tu voudras. Bon, j’y vais, je rentrerai tard, ne m’attends pas. Bonsoir.  
—  Bonsoir.  
Et voilà, Jérémy est parti et m’a jeté un « bonsoir » sur le même ton qu’il emploie avec son personnel. Plus aucune chaleur, même pas un bisou. Concernant le SMS, je veux croire à une erreur, mais il tourne en boucle dans ma tête. Il contribue à augmenter les soupçons que je m’obstine à rejeter. Est-il vraiment possible que Jérémy me trompe ? Plus j’y pense et plus je crois la chose vraisemblable. Tristement, je me dis : Pourquoi pas lui ? D’autres le font bien ! J’aimerais savoir et en même temps, je refuse l’évidence, nous étions tellement amoureux. Pourtant ses absences répétées, tardives aussi, me crient le contraire.
Mais que me reste-t-il à faire vraiment, à part le suivre, surveiller son téléphone, ses mails, les poches de ses vestes, son agenda ? Même si j’ai jeté un coup d’œil pour lire ce maudit SMS, je ne me sens pas capable de me livrer à de telles bassesses et surtout je n’en ai pas envie. Pourtant, je ne peux pas vivre non plus avec un tel poids, ce poison qui me ronge chaque fois qu’il part, chaque fois aussi qu’il reçoit un appel ou qu’il rentre tard. Je n’imagine même pas lui poser la question, parce que je sais déjà qu’il ne me dira jamais la vérité ou même qu’il ne me répondra tout simplement pas. Et ce que je veux encore moins, c’est qu’il me dise que je suis folle ou jalouse. Alors non, je ne lui poserai pas la question.
Bon sang, mais quand tout cela est-il arrivé ? Il me semble que c’est assez récent. Notre vie est devenue d’une telle banalité et d’une telle tristesse que je ne sais même pas si j’aurais du chagrin et ce que je ferais le cas échéant. Pourtant, il faut que je sache, mais par où commencer, quelle est la meilleure solution ? Que font les autres dans pareille situation ? C’est débile, je ne peux quand même pas rester sans rien faire !
Alors d’un bond, je me lève, chausse mes bottines, enfile ma doudoune et sors. Je  prends les clefs de ma voiture dans mon sac et actionne l’ouverture des portières. Il a encore neigé toute la journée, mais depuis que je vis dans cette région avec Jérémy, je me suis super bien habituée. Je n’éprouve plus aucune crainte à prendre mon auto, ni à me déplacer sans lui. Confortablement installée, je démarre doucement et me dirige vers le lieu de rendez-vous de cette réunion.
Il y a pas mal de circulation, c’est rare à Widensolen, et je pense que certaines des voitures devant moi vont sûrement au même endroit. Je les suis tranquillement et arrive sans problème à la salle polyvalente. C’est toujours là que s’organisent les plus grandes manifestations, et particulièrement l’assemblée générale des exploitants viticoles de la région 1 . Il y a toujours beaucoup de personnes présentes, puisqu’il existe dans les 120 domaines, d’après Jérémy. La salle accueille également le réveillon de la Saint-Sylvestre, mais aussi le bal de la Saint-Valentin et d’autres fêtes encore. C’est un village qui vit au rythme des traditions, comme beaucoup de villages alsaciens. Cette région me plaît bien.  
Je voulais garer mon auto, mais au moment de le faire, je me ravise. Devant moi, à quelques mètres, je remarque la voiture de Jérémy, stationnée en double file, alors qu’il y a encore quelques places libres, et une blonde monte côté passager. Ils repartent. Mes doutes viennent soudainement de voler en éclats pour se transformer en certitudes. La tête me tourne, une nausée s’annonce, mais malgré tout, je réussis à avancer la voiture jusqu’à une place libre et j’arrête le moteur. J’ai besoin de réfléchir et en même temps, je me sens si lasse. Ai-je bien vu ? Est-ce vraiment la voiture de Jérémy ? Il en existe tant d’autres comme la sienne et évidemment je n’ai pas eu le réflexe de regarder le numéro d’immatriculation. Alors, la première chose à faire est d’abord de vérifier si son auto est garée, puisque logiquement il est arrivé avant moi, ensuite j’aviserai.
Comme il me semble avoir repris quelques forces et de l’énergie, la tristesse s’étant transformée en indignation, je recule pour sortir de la place. Je sillonne les nombreuses allées pour, finalement, renoncer : et c’est un fait, la voiture de Jérémy n’est pas là. Maintenant j’en suis certaine, c’est bien lui que j’ai vu avec cette fille.
Non, mais quel hypocrite !
Seulement voilà, le temps que j’ai perdu à chercher sa voiture, les deux complices se sont évaporés. Quelle route ont-ils pris ? Vers quel lieu de débauche se dirigent-ils ? Je sors du parking et prends la direction opposée à notre maison, parce que s’ils doivent aller quelque part, ce sera forcément de l’autre côté et le plus loin possible. Ils ne sont certainement pas restés dans le coin ; tous les habitants ou presque connaissent Jérémy. Je passe devant la grotte 2 et sors du village ; la chaussée est tout juste praticable, mais je m’y engage tout de même, constatant que je ne suis pas la seule à être passée par là. Je file sur cette portion de route où le bois forme comme un mur, sombre, épais, presque inquiétant. Aucune lumière, aucun voiture, seule l’obscurité m’entoure.  
Arrivée au bout de la route, deux options s’offrent à moi. Soit je tourne à gauche et file vers l’Allemagne, soit je tourne à droite et c’est la direction de Colmar. Jérémy détestant l’Allemagne et surtout les Allemands, je choisis la deuxième option. Le pire concernant les Allemands, c’est que Jérémy ne les déteste pas à cause de la guerre, mais parce qu’ils ont de bons vins blancs et qu’ils lui font un e réelle concurrence. Et il avait insisté sur réelle ave c véhémence. Pourtant, avec tous les domaines viticoles en Alsace, il avait plus à craindre la concurrence ici qu’ailleurs. C’est pathétique !  
Jérémy et cette fille sont donc partis du côté de Colmar et sont peut-être tout simplement allés chez elle. Je ne les vois toujours pas, aucune voiture ne me précède. Il est inutile de continuer, je les ai bel et bien perdus, ou alors je me suis trompée concernant la direction qu’ils ont prise, et en même temps, je ne sais même plus où je suis. Ce n’est pas que je ne distingue pas la route, mais la nuit et la neige me gênent un peu pour reconnaître l’endroit exact et savoir où tourner. Comme je ne souhaite pas perdre de temps à chercher, j’enclenche le GPS et sélectionne notre adresse à Widensolen. Mais non, pas question, je n’ai pas envie de rentrer, pas envie de retrouver cette maison vide, et de passer la soirée toute seule. Alors je change à nouveau l’adresse de la maison pour entrer celle de mon amie Stéphanie. C’est ma meilleure amie, la plus proche, celle qui me comprend toujours, ce qui me fait inévitablement penser à Nathalie, ma première amie depuis mon installation dans la région ; mais cette dernière apprécie un peu trop les hommes, leur donne souvent raison, ne comprend pas toujours mes réactions vis-à-vis de Jérémy, et je ne veux surtout pas entendre les conseils qu’elle n’hésitera pas à me donner. Ce soir, j’ai envie d’être comprise, écoutée, à la limite consolée et il n’y a que Stéphanie pour en être capable : elle sera ma balise, ma bouée de sauvetage dans cette mer tourmentée et agitée.  
Complètement perdue dans mes pensées, je me rends compte que je roule un peu trop vite et dans un virage, les deux roues de droite montent sur l’accotement.
Help ! May Day ! May Day !
La voiture, légèrement déséquilibrée, semble bien réagir à mon coup de volant pourtant brusque et je me retrouve à nouveau sur la route, à mon grand soulagement. Je secoue la tête de dépit. Je n’allais quand même pas avoir un accident. Pas maintenant ! Que ferais-je, perdue on ne sait où et comment expliquer ma présence à cet endroit ? Je me secoue et ralentis considérablement.
Tout en conduisant et en suivant la voix impersonnelle du GPS, je fais un petit retour dans le passé, et me remémore ma rencontre avec Jérémy.
Je travaillais dans une cartonnerie près de Belfort 3 - ma ville de naissance où mes parents habitent encore - et c’est là que je l’ai vraiment vu pour la première fois. Il prenait tous ses emballages de bouteilles dans cette société et un jour, au milieu d’une importante grève des routiers, mon patron m’a demandé si je pouvais exceptionnellement faire une livraison. Tous les chauffeurs ayant décidé de suivre le mouvement, il ne restait plus que moi pour effectuer le transport. Et en plus d’être comptable, secrétaire, standardiste et réceptionniste, je me suis retrouvée livreur. Comme il s’agissait d’un gros client, j’avais accepté et le lendemain matin, je suis partie en direction de l’Alsace, près de Widensolen, pour livrer les cartons au domaine André Berger et Fils 4 , dont le propriétaire n’était autre que Jérémy. En fait, il n’était pas le vrai propriétaire mais le fils, et prenait désormais presque toutes les décisions, son père lâchant progressivement les rênes et laissant à Jérémy la direction de toutes les opérations commerciales. Mais son père, monsieur Berger, lui apportait toujours son aide en qualité de testeur professionnel et pour la réception des clients étrangers. Jérémy et son père formaient une très bonne équipe ; une seule personne n’aurait pas suffi, parce que le domaine prospérait plus que sérieusement. Le père avait toujours cette volonté de faire fructifier ce qu’il avait lui-même hérité de son père, et le fils prenait le même chemin. Ils étaient aussi battants l’un que l’autre.  
À mon arrivée dans leurs locaux, j’avais constaté que Jérémy n’était pas là et c’est son père qui m’avait accueillie. Le temps pour les employés de tout sortir du petit camion, Jérémy était revenu alors que je me trouvais en grande conversation avec monsieur Berger dans le bureau de ce dernier. Il avait à peine levé les yeux sur moi, lorsque son père l’avait informé que j’étais venue spécialement les livrer alors que ce n’était pas du tout mon métier. Jérémy m’avait remerciée, et m’avait vivement demandé si j’avais la facture. Il me l’avait prise des mains, m’avait remerciée à nouveau en me souhaitant un bon retour à Belfort, m’avait saluée et était ressorti du bureau, sans plus de commentaire. J’aurais dit à ce moment-là qu’il m’avait à peine regardée, et j’en avais été légèrement chagrinée. Je l’avais vu quelques fois dans le bureau de mon patron, mais lui ne m’avait jamais remarquée.
J’ai appris plus tard que le père de Jérémy avait plaidé ma cause, qu’il avait parlé de moi à son fils et que le fils en question, contre toute attente, avait été d’accord avec son père pour dire que j’étais ravissante, charmante, intéressante… etc. Plus tard, lorsque Jérémy avait eu besoin de cartons pour ses bouteilles, il s’était lui-même déplacé à la cartonnerie, et s’était arrangé avec mon patron pour lui emprunter « sa » secrétaire le temps d’un déjeuner. Nous avions vraiment sympathisé et à la fin du repas, on se tutoyait. Mais Jérémy était reparti dans son Alsace natale, sans aller plus avant, sans même me demander mon numéro de téléphone. J’ai cru ce jour-là que notre conversation ne l’avait pas emballé et qu’il ne me donnerait plus jamais de ses nouvelles.
Un peu avant l’arrivée de Jérémy dans ma vie, j’avais fait la connaissance du nouveau venu dans la société, Raphaël. Il était chauffeur-livreur depuis peu, c’était son premier emploi en tant que tel. Avant d’être embauché, il était au chômage. Il travaillait dans une entreprise de métallurgie et avait été licencié comme tous les salariés. Pendant son temps de chômage, Raphaël n’avait pas perdu son temps et en avait profité pour passer son permis poids lourd, afin de se donner une chance de retrouver du travail assez vite et c’est ce qui était arrivé. Mon patron cherchait désespérément un autre chauffeur et ce fut lui qui avait eu le poste. Raphaël et moi nous entendions bien, mais je ne souhaitais pas entamer une relation sérieuse, je n’étais pas prête ou peut-être qu’inconsciemment j’attendais autre chose. Et après mûre réflexion, je me dis qu’avec lui, ça n’aurait pas forcément été pire.
Les jours avaient passé, les semaines aussi, puis les mois et j’en avais presque oublié Jérémy, qui n’était plus revenu à la cartonnerie. Je sortais de temps en temps avec Raphaël, mais juste en copain ; il était déçu mais prévenu. Et un jour, alors que je n’y croyais plus, j’ai reçu des nouvelles de Jérémy. Depuis que nous avions pris ce déjeuner ensemble, c’est son père qui téléphonait pour commander, on aurait dit que son fils m’évitait. Je passais en revue le seul repas pris ensemble, du début à la fin, pour savoir à quel moment il s’était éloigné de moi, ou si, tout simplement, j’avais dit quelque chose qui l’avait dérangé. Mais le constat était nul, je n’avais rien trouvé ; et apparemment, ce n’était pas la cause. Je ne l’intéressais pas, voilà tout. Et lorsque j’y repense, je me dis que c’est à ce moment-là que j’aurais dû me méfier et ne pas donner suite à sa demande. Il semblait que ce monsieur avait déjà un beau palmarès de conquêtes féminines à son actif. Pourquoi avait-il eu besoin de moi pour grossir son harem ? Il aurait pu en sélectionner une au hasard, plus près de chez lui, en évitant ma candidature et s’en contenter pour satisfaire ses besoins à domicile. Au lieu de cela, il a été d’un coup plus amoureux que jamais et, bêtement, je l’ai cru. Le père avait poussé son fils à se ranger et Jérémy avait tout simplement accepté, sans préciser que ce ne serait que provisoire. Combien de temps avait-il tenu après mon arrivée chez lui ? Je ne saurais le dire, je n’avais vraiment rien remarqué, rien soupçonné, alors confiante, je m’étais installée.
Jérémy a encore un autre gros défaut, il ne supporte pas qu’une femme travaille, lorsque son mari, voire son copain, apporte ce qu’il faut à la maison. À peine 35 ans d’âge et 150 ans dans la tête. Je me retrouvais propulsée un siècle en arrière avec des idées pareilles et je me suis battue comme une lionne pour conserver un tant soit peu d’indépendance, autant financière que sociale. Je m’étais décidée à regarder les petites annonces, mais sans forcément chercher un travail à plein-temps, parce que je devais aider Jérémy dans l’entreprise. Il avait souhaité que je travaille avec lui, que je m’investisse dans le bon déroulement de ses affaires et j’avais accepté en faisant quelques heures par semaine, trouvant le travail intéressant, puisqu’assez ressemblant à celui que je venais de quitter. Mais il avait déjà une secrétaire et je me sentais un peu en double emploi avec elle. Je voulais bien l’aider, mais faire les comptes annexes avec lui, dans le bureau de notre maison et non pas dans celui de la société. Et puis, maintenant, il me revenait à l’esprit que la secrétaire de Jérémy n’était pas spécialement ravie de supporter la copine de son patron, même pour quelques heures. Elle avait sûrement des vues sur lui depuis toujours et les regards qu’elle lui lançait étaient loin d’être les mêmes que ceux qu’elle voulait bien m’accorder. J’étais de trop, c’est certain.
Parallèlement, je n’avais pas abandonné mon idée. Si je voulais réussir l’exploit de travailler à l’extérieur, il me fallait jouer finement. Peut-être accepterait-il dans la mesure où ce n’était pas toute la journée ? Et bien sûr, je l’avais trouvé ce travail, ce mi-temps. C’était un petit poste sans grande importance, rien de bien ambitieux, dans une étude à Colmar, qui consistait à prendre en note les procès-verbaux des interventions de l’huissier et de son clerc. C’est là que j’avais fait la connaissance de Nathalie, ma seule collègue, qui allait devenir mon amie. Cette dernière était originaire de Kingersheim, plus bas, près de Mulhouse, mais habitait Muntzenheim pour des raisons pratiques, et elle avait autant de route à faire que moi pour venir travailler. Toutefois, elle n’aurait laissé son emploi pour rien au monde, elle le trouvait bien trop drôle quelquefois. Oui, mais seulement quelquefois, parce que ce n’était pas toujours aussi agréable. Dans d’autres cas, il s’agissait de violences conjugales ou de violences sur enfants et là, nous étions moins ravies. Et de la manière dont l’huissier et le clerc faisaient leurs rapports, il n’y avait pas la moindre place au doute, c’était vraiment horrible. Tout était minutieusement consigné, ils n’avaient pas droit à l’erreur, ils le savaient.
Alors un jour que je qualifierais d’héroïque, j’ai pris mon courage à deux mains, ne souhaitant absolument pas me fâcher avec Jérémy, mais je l’ai informé que ma décision était prise et qu’il ne devait même pas essayer de m’en dissuader. J’avais un peu demandé conseil auprès de son père qui m’avait soutenue autant qu’il était possible de le faire. Il restait mon allié et son fils avait capitulé de mauvaise grâce. Je lui avais aussi confié mes soupçons vis-à-vis de la secrétaire et le père de Jérémy avait un peu éludé la question. Il s’était contenté de me rassurer et de m’affirmer, sûr de lui, que son fils ne me quitterait jamais. Il ne contestait pas l’idée qu’il était, certes un peu volage, mais qu’il s’était bien arrangé depuis mon arrivée. Sans être totalement rassurée, j’avais décidé de laisser l’affaire en l’état.
Mais à peine avais-je pris ce travail qu’une autre opportunité s’offrait à moi. Je n’étais pas comme mon amie Nathalie, je n’avais pas forcément envie de taper des rapports toute ma vie, ni même de faire des kilomètres pour aller travailler, surtout avec la neige que nous avions en hiver. À Belfort, ma ville de naissance, il y en a aussi, mais ce n’est rien en comparaison. En fait, ils ont moins de neige mais également moins de soleil, ce qui n’est pas forcément mieux. Une seule chose allait me manquer, la proximité des commerces et surtout de la librairie Hartmann, où je me précipitais lorsque mes auteurs préférés, connus ou inconnus, sortaient une nouveauté. Ce serait un peu plus loin, mais ce n’était pas non plus à l’autre bout du pays.
À la mairie du village, en m’y rendant pour renouveler mes papiers d’identité, j’ai donc fait la connaissance de celle qui devait devenir ma meilleure amie : Stéphanie. Cette dernière aimait beaucoup son travail et m’avait dit que si un jour je voulais me rapprocher de mon domicile, même à mi-temps, elle serait contente de me faire embaucher. Jugeant l’idée excellente, j’avais tout simplement annoncé à Jérémy que je prenais un poste à la mairie du village – enfin, je l’espérais. Mais tout a merveilleusement bien fonctionné et j’avais eu la place. Quel bonheur !  
C’était plus près, à peine dix minutes à pied, et miracle, Jérémy en fut enchanté, puisque je revenais dans le village. Il m’avait avoué plus tard qu’il n’appréciait pas trop que je travaille à Colmar – ça, je l’avais bien compris.
Mais en peu de temps, les choses avaient pris une autre tournure et je survivais plus que je ne vivais. J’en avais parlé plusieurs fois à Stéphanie et c’est pour cette raison que, ce soir, je me dirigeais vers sa maison. Elle pensait un peu comme moi, vu les commentaires et évènements successifs liés au comportement de Jérémy. Les faits étaient plus que troublants et donnaient à penser que nous ne faisions fausse route, ni l’une ni l’autre.
Je dois reconnaître que ce retour dans le passé me dérange un peu. Ma conduite n’est pas normale et au final, je me demande s’il ne serait pas plus judicieux que je retourne chez moi, plutôt que d’aller chez mon amie. Et puis, même si Stéphanie est adorable, que son mari est adorable aussi, qu’ils me recevraient sans aucun doute avec plaisir, je me dis qu’il est tard. Et ce n’est pas très convenable d’arriver, même chez une amie, à une heure aussi avancée, sans l’avoir prévenue. Je lui téléphonerai demain pour lui raconter, c’est préférable.
J’arrête l’auto au bord de la route et sélectionne l’adresse de notre maison. Enfin quand je dis « notre maison », c’est plutôt celle de Jérémy. Il paie tout, donc tout lui appartient et sans qu’il le dise ouvertement, je le sens comme ça.
Puis je repars, satisfaite de ma décision, mais c’est de courte durée. Soit la jauge d’essence fait des siennes, ce qui m’étonnerait fort puisque l’alerte s’était déjà signalée un peu avant, soit l’auto est réellement en train de tomber en panne de carburan t. Galère !  
Il fait nuit, c’est le grand désert et je suis seule. Mais, au détour d’un virage, miracle, j’aperçois dans le lointain des lumières, provenant des fenêtres d’une maison. Je dois absolument y arriver. Bien sûr, la direction à prendre me dévie un peu de ma route, mais je suis mon instinct. Je prie pour que les quelques gout tes d’essence qui restent dans le réservoir se transforment en litres. On peut toujours rêver ! Toutefois la chance est de mon côté ; j’arrive enfin à la maison en question. Génial ! C’est une auberge.  
Je me gare, coupe le contact et sors. Mais cette fois, la chance ne me suit plus, parce qu’à peine le deuxième pied dehors, je dérape sur un sol particulièrement glissant et je tombe. Ma tête rebondit lourdement sur ce que je pense être le bas de l’auto, j’émets un petit cri et puis plus rien, c’est le trou noir…
Plus tard, dans la nuit, je me réveille dans un lit qui n’est pas le mien. Depuis combien de temps suis-je ici ? Et d’ailleurs, où suis-je ? Je ne l’apprends que plus tard, de la bouche même de celui qui a pris soin de moi jusqu’à mon réveil. J’ouvre d’abord un œil, puis le second et je distingue progressivement le lieu, puis tout redevient normal. Je grelotte, tellement j’ai froid. Instinctivement, je remonte la couette qui avait un peu glissé. Puis j’entends des pas et apparaît devant moi une silhouette d’homme.
—  Bonjour, je m’appelle Pascal. Comment allez-vous ?  
—  J’ai froid, me contenté-je de dire.  
Je lui réponds si vite qu’il n’a même pas le temps de me demander autre chose. Il se dirige vers une grande armoire et en extrait une couverture. Il l’installe minutieusement sur moi et me questionne :
—  Comment vous appelez-vous ?  
—  Lisa. Lisa Rolland.  
—  Ça va mieux ? Vous avez moins froid ?  
—  Oui, merci. Où suis-je ? Qu’est-ce qui s’est passé ?  
—  Vous avez fait une mauvaise chute sur le verglas et votre tête a heurté le bas de caisse de votre auto. Vous avez perdu un peu de sang, mais le médecin a dit qu’il n’y a rien de grave.  
—  Le médecin ?  
—  Je suis restaurateur, pas médecin, sourit-il, comme pour me rassurer.  
—  Bien sûr, excusez-moi ! Et c’est tout ? Il n’a rien dit d’autre ?  
—  Non, rien d’autre. Nous vous avons découverte très peu de temps après votre chute, ce qui a évité l’hypothermie. Et avec cette température, il s’en est fallu de peu.  
—  Et c’est vous qui m’avez trouvée ?  
—  Non, c’est mon grand-père.  
—  Votre grand-père ?  
—  Oui, nous vivons ici tous les deux.  
—  Il faudrait que je prévienne mon...  
—  Je vous apporte un téléphone.  
Mais pour une raison que j’ignore, je décline l’offre. Vu la tête que fait mon sauveur, je devine qu’il est étonné, c’est certain, pour ne pas dire plus. Peu importe, je n’ai aucune envie d’appeler Jérémy. Au souvenir de cette filature qui m’a amenée ici, je suis furieuse.
Qu’il se fasse du souci, ça lui apprendra à me traiter de la sorte.
Mais peut-être qu’il n’est même pas rentré et l’appeler sur son mobile n’est pas vraiment une bonne idée. Je demande :
—  Quelle heure est-il ?  
—  Il est onze heures. Vingt-trois heures, si vous préférez.  
Je sursaute, tellement la réponse ne correspond pas à l’idée que j’ai du temps présent et surtout passé. Ça veut dire que Jérémy n’est pas rentré, c’est certain, et qu’il ne s’inquiète pas pour moi. Il aurait pu m’arriver n’importe quoi et d’ailleurs s’en soucierait-il ? Pascal demande à son tour :
—  Vous voulez manger quelque chose ?  
—  Je n’ai pas très faim. Je suis surtout fatiguée.  
—  Alors reposez-vous !  
Incroyable. Je n’ai pas mangé depuis ce midi et pourtant je n’ai même pas faim. Je me dis que le coup à la tête a été fatal, que j’ai perdu connaissance trop longtemps et que, de ce fait, je ne raisonne plus correctement.
Comme disent certains, j’ai les fils qui se touchent.
Je ressens comme une espèce de ras-le-bol, un immense besoin d’évacuer tout ce qui va de travers, et qui me dérange.
D’ailleurs je me sens très bien ici.
Mais pourquoi dis-je cela, je suis vraiment folle. Cet homme vit avec son grand-père, mais il vit sûrement avec une femme. Ce doit être elle qui s’est occupée de moi, qui a retiré mes chaussures et mes vêtements - enfin pas tous - et elle ne va pas tarder à réapparaître, en me faisant gentiment comprendre que je dois partir. Dommage, je me sens tellement bien. Et puis mon sauveur a des yeux si bleus qu’ils en paraissent irréels. Je n’en ai pas souvent vu de cette couleur. Une fois peut-être... Je dois vraiment penser à autre chose.
Je reviens à l’heure qu’il est et ça ne m’inquiète pas plus que ça. Jérémy doit bien s’amuser et ne se demande sûrement pas où je suis, ni ce que je fais, puisque logiquement, je suis censée être restée sagement à la maison.
Tant mieux !
Quelque part, je me sens un peu rejetée, sans importance pour lui ; mais je ne dois me faire aucune illusion, c’est certainement le cas. J’ai soudainement un sentiment de vengeance qui va crescendo et qui tourne en boucle dans mon esprit. Pour éviter de trop ressasser, je demande :
—  Et donc vous vivez avec votre grand-père ?  
—  Oui. En fait, c’est plus compliqué que ça.  
—  Racontez-moi !  
—  Demain, peut-être.  
—  Promis ?  
—  Promis ! Et vous me raconterez, vous aussi, ce qui vous a conduite ici ?  
—  OK.  
—  Là, il faut que je me repose, le dimanche est toujours très chargé, me dit-il, comme pour s’excuser.  
—  Oh, je suis désolée.  
—  Ne vous en faites pas, je ne suis pas seul. Vous êtes vraiment sûre de ne rien vouloir manger ?  
—  Je ne veux pas vous déranger, je mangerai mieux demain.  
—  Ce n’est pas une bonne idée, je vous apporte quelque chose.  
—  Merci, c’est gentil, mais pas trop.  
—  Bon. Je reviens.  
Nos regards se croisent, mais de façon différente, comme si les prochaines révélations que nous nous apprêtons à faire nous engagent. Pascal descend me chercher quelque chose à manger ; je ferme les yeux et j’attends. Je rêve aussi et je m’endors, mais ce n’est que de courte durée. J’entends des pas. C’est Pascal. Il est déjà revenu. Je remarque un plateau, mais ne vois absolument pas ce qu’il y a dedans. Une question me vient naturellement.
—  Qu’est-ce que c’est ?  
Au lieu de répondre, Pascal soulève le chapeau qui coiffe l’assiette et je découvre ce qu’il a amené.
Une tarte au fromage blanc ! Ah, j’adore.
Il a même rajouté quelques feuilles de salade en décoration. J’ai l’impression d’être dans un super restaurant et, en plus, je suis servie dans ma chambre, comme les grands seigneurs d’il y a fort longtemps. Pascal est aux petits soins pour moi, comme Jérémy ne l’a jamais été. C’en est presque comique. Il semble que je me suis vite remise de ce qui m’est arrivé, mais je ne pourrai pas évoquer la fatigue très longtemps. Pascal me regarde et attend ma réaction.
—  Hum ! J’adore.  
—  Vraiment ?  
—  Vraiment. Une tarte au fromage blanc, tout le monde adore.  
—  Alors, mangez ! Ça vous suffira ?  
—  Largement. Merci. Vous restez ?  
—  Le temps que vous mangiez.  
—  Alors racontez-moi, juste un peu ?  
—  Vous ne lâchez jamais ?  
—  Jamais.  
Je souris. Je lui parle comme si nous nous connaissions depuis toujours. C’est très agréable. Je commence à manger et lui commence à raconter.
—  Mes parents vivent à Strasbourg et moi, j’habitais tout près de chez eux. Je travaillais dans la même banque que mon père, à un poste moins important, bien sûr. Un jour, nous avons appris que ma grand-mère, très malade, venait de mourir et que mon grand-père se retrouvait tout seul pour faire tourner le restaurant. J’avais toujours rêvé d’en avoir un à moi et lorsque je pouvais, je venais les aider. J’aimais beaucoup faire ça.  
Je ne peux m’empêcher de l’interrompre :
—  C’est vrai ?  
—  Bien sûr que c’est vrai.  
—  Mais la banque, c’est mieux !  
—  Peut-être, mais ce n’était pas mon avenir. En tout cas, je ne le voulais pas comme ça, se confie-t-il, tout en me surveillant du coin de l’œil. Mangez !  
—  Continuez !  
En même temps que des ordres, nous nous lançons des regards presque complices, ou plutôt frondeurs. En souriant, Pascal continue :
—  J’ai tout de suite sauté sur l’occasion. Mon père a cessé de me harceler pour que je reste à la banque. Je voulais acheter un restaurant dans Strasbourg, mais ici, c’est cent fois mieux.  
—  Cent fois mieux ? Vous devez avoir moins de monde ? C’est la campagne !  
—  Détrompez-vous, nous avons le même mode de vie qu’en Forêt-Noire. Les gens aiment se retrouver au calme après une semaine bien chargée et bruyante.  
—  Ah, OK.  
—  Je me suis donc installé ici et nous continuons tous les deux, mon grand-père et moi. Nous faisons aussi hôtel et c’est d’ailleurs grâce à un client qu’on vous a découverte.  
—  Ah bon ? Mais je croyais que c’était votre…  
—  Mon grand-père avait tout fermé et s’apprêtait à éteindre la grande salle lorsqu’il a entendu une voiture. Il a pensé à un client qui rentrait tard et en fait de client, c’était vous. Il a vu la lumière dans l’habitacle et pourtant personne ne venait. Il faisait nuit noire hier soir, il a donc pensé qu’il devait aller vérifier. Et il vous a trouvée…  
—  Je pourrai le remercier ?  
—  Bien sûr. Et puis, il faudrait peut-être que vous avertissiez quelqu’un ? Votre mari ?  
—  Je ne suis pas mariée...  
—  Ah !  
—  Je ne suis pas mariée, mais je vis avec quelqu’un.  
—  Il doit s’inquiéter.  
—  Je ne crois pas.  
—  Si vous aviez disparu, je m’inquiéterais et je vous chercherais.  
—  Merci.  
Il y a tant de sous-entendus dans sa phrase, et tant de choses dans le regard de Pascal, que je détourne le mien. Comment réagir ? Comme s’il se rendait compte de quelque chose, Pascal oriente la conversation vers un sujet différent et me demande si je travaille et quel est ce travail. Je lui raconte que j’ai d’abord été secrétaire-comptable dans une entreprise de cartonnage à Belfort. Qu’ensuite, après ma venue en Alsace, j’ai été employée chez un huissier de justice à Colmar, mais que maintenant je travaille à mi-temps à la mairie de mon village. J’ignore pourquoi mais je ne lui donne pas le nom. Peut-être par prudence, peut-être par peur, les deux sûrement.
Nous avions prévu de tout se raconter le lendemain et là, nous déballons notre vie, sans aucune retenue, comme de vieux amis. Nous comparons nos parcours et il semble que nous ayons eu tous les deux une enfance dorée. Nos parents respectifs ont tout fait pour que leur unique enfant soit he ureux et pour moi, jusqu’à Jérémy, c’était encore le cas. Pascal évite soigneusement le sujet copine ou épouse . Je n’ose demander, mais lorsque je repense à Jérémy, mon cœur se serre.  
Les larmes me viennent aux yeux, sans que je puisse les empêcher. Pourtant ma grand-mère m’a toujours dit : « On ne pleure pas n’importe où, ni devant quelqu’un, surtout si on ne le connaît pas… si tu as envie de pleurer, va dans ta chambre et si tu es dehors, retiens-toi ». Le souci, c’est que là, je suis dans une chambre. Alors que faire, à part les laisser couler ? Puis tout s’enchaîne et je me retrouve debout, dans les bras de Pascal. Je n’oppose aucune résistance. À quoi bon, puisque quelque part, nous le souhaitons tous les deux.
Délicatement, Pascal prend mon visage entre ses deux mains et m’oblige à le regarder. Et ce qui devait arriver arriva. Une fois le baiser échangé, nous nous retrouvons aussi gênés l’un que l’autre. J’aurais pu penser avoir accepté par vengeance, mais ce n’est pas vraiment le cas ; parce que la magie de la nuit, l’incident, la situation, toutes les conditions sont réunies. Il parle le premier :
—  Je suis désolé, Lisa… mais je ne regrette pas.  
—  Moi non plus.  
Et sans plus attendre, il reprend mes lèvres, comme pour se persuader qu’il a bien entendu ma réponse. Nous en sommes là lorsqu’un bruit de pas et un toussotement attirent notre attention. Nous nous séparons vivement.
—  Bonsoir. Je vous dérange ?  
—  Lisa, je te présente mon grand-père, réagit immédiatement Pascal.  
Je ne m’étonne même pas qu’il me tutoie. Après le baiser que nous avons échangé et qui nous a considérablement rapprochés, il est difficile de conserver le vouvoiement.
—  Bonsoir. Merci, monsieur.  
—  De rien. Appelez-moi Antoine.  
—  Sans vous, Dieu seul sait ce qui me serait arrivé.  
—  Il n’aurait pas fallu que vous restiez trop longtemps comme ça, étendue dans la neige. Le médecin a été formel, quelques minutes plus tard…  
—  Elle le sait déjà, l’interrompt doucement Pascal.  
—  Bien. Et comment vous sentez-vous maintenant ?  
—  Ça va beaucoup mieux, merci. Grâce à vous deux. Je ne vous remercierai jamais assez.  
—  Ce fut un plaisir, dit Antoine avec un sourire plein de sous-entendus. Je vous laisse. Bonsoir.  
Puis Antoine quitte la pièce. Pascal se tourne vers moi et demande :
—  Finis tranquillement ton repas et laisse tout ici, je viendrai le chercher demain matin.  
—  Non, tu peux emmener le plateau, je ne mangerai plus.  
—  Tu n’as pas aimé ?  
—  Mais si, bien sûr, mais je n’ai plus faim. Je suis encore un peu fatiguée.  
—  Veux-tu prendre une douche ? Tu t’en sens capable ?  
—  J’hésitais à te le demander.  
—  Je t’apporte tout ce qu’il faut.  
—  Merci.  
Évidemment, il fallait qu’il m’apporte certaines choses indispensables, c’est-à-dire tout puisque je n’avais rien. Quelle idée de partir comme cela, en plein hiver, surtout par ce temps et avec cette neige.
Pascal revient, quelques minutes après avoir disparu, avec effectivement tout ce qu’il faut.
—  S’il te manque quelque chose, tu demandes.  
—  OK.  
Je souris et le remercie. Il a vraiment pensé à tout, je n’aurai pas à réclamer. Pendant la douche, je règle l’eau assez chaude et repense à ce qui m’a conduite ici.
Je te hais, Jérémy, je te hais !
Je n’ai même plus envie de rentrer, pourtant il va bien falloir. Tant que Pascal ne me jette pas dehors… mais je ne suis pas sûre qu’il en ait envie. Malheureusement, je dois repartir. Que me reste-t-il comme solution ? Je sors enfin de la douche, mais avec toujours les mêmes interrogations. En revenant dans la chambre, je constate que Pascal m’a apporté un pyjama.
À qui était-il ? Ou à qui est-il ?
Que de questions ! Une chose est sûre, ce n’est pas un pyjama d’homme. Une cliente qui l’aura oublié ? Pourquoi pas ! Et Pascal a même eu la gentillesse d’y ajouter un peignoir. Quelle délicatesse ! Je laisse la petite serviette sur mes cheveux mouillés le temps qu’ils soient suffisamment essorés. Je les sécherai ensuite, puisqu’il y a un appareil dans la salle de bains ; cette chambre est vraiment bien équipée. Je ne connaissais pas cette auberge, mais l’hôtel est top. Je me demande pourquoi Jérémy ne m’a jamais invitée ici. Il préférait toujours aller à Colmar et même à Strasbourg, sûrement pour être vu et voir. Son côté commercial transpire dans tout ce qu’il entreprend.
Je retourne dans la salle de bains pour sécher mes cheveux. Il ne faut pas que je le fasse quand ils sont encore mouillés, le souffle trop chaud du sèche-cheveux ne leur convient pas. Et il ne faut pas non plus que je les laisse humides toute la nuit, parce que, le matin, c’est comme si je les avais coiffés avec un pétard. Malgré le bruit que fait l’appareil, j’entends des pas dans la chambre.
—  C’est moi. Tout va bien ?  
—  Oui, tout va bien. Merci.  
Pascal s’inquiète de savoir si je tiens sur mes jambes, mais je pense être définitivement sortie d’affaire. En attendant demain et la décision que j’aurai à prendre, il est tard, Pascal me souhaite une bonne nuit, mais il se garde bien de s’approcher. Il sait que la tentation est très forte, qu’il doit l’être plus qu’elle et je ne fais rien pour l’encourager. Quelques minutes plus tard, le sommeil m’emporte loin de la réalité et vers de beaux rêves.
 
Chapitre 2
Dimanche matin
Autant ma nuit a été belle, parce que sans cauchemar, autant le réveil ne l’est pas du tout. Des bruits venant de la rue, ou plus exactement du parking, me sortent du lit ; il semble que ce sont des portières de voitures qu’on claque. Je me dirige donc vers la fenêtre pour vérifier : des gendarmes semblent s’intéresser sérieusement à mon auto. Je râle toute seule.
Jérémy ! Ça ne peut être que Jérémy …  
Il a fait intervenir ses copains de la gendarmerie pour me retrouver. Évidemment, ce n’était pas très compliqué et les recherches n’ont pas été longues puisque je n’étais pas loin. Je peste intérieurement. J’aurais voulu prolonger mon séjour, rester encore un peu, mais là, je n’ai plus le choix. Ils vont m’obliger à sortir de ma cachette et m’emmener avec eux. Toutefois, je ne bouge pas et j’attends que Pascal vienne me prévenir ou pire, me chercher.
Je reste scotchée à la fenêtre, sans me montrer, parce qu’un des gendarmes regarde vers le haut d’un air suspicieux. Qu’est-ce que Jérémy a bien pu leur raconter ? Et que s’imagine-t-il ? Sûrement des bêtises, comme celles qu’il est capable de faire.
Et non, monsieur, je n’ai rien fait, moi !
Pascal a rejoint les gendarmes dehors, mais je n’entends rien. Je suis impatiente de savoir ce qu’ils se sont dit. Je ne peux pas ouvrir, sinon ils me verraient. Je prendrai une douche dès que j’en saurai plus et ensuite, je devrai partir. J’en avais même oublié que je travaille demain.
Quand je vais raconter ça à Stéphanie, je me demande bien comment elle va réagir ? J’imagine aisément sa tête. Là, elle me demandera sûrement de réfléchir, de ne rien faire d’inconsidéré, ni d’irréparable. Mais le pourrai-je ? Jérémy ne changera jamais, c’est trop tard. Et sachant tout cela, je serais bien débile de cautionner. Je n’en ai pas fait mention à Pascal, inutile d’en rajouter ; ce genre d’explications n’est jamais facile à donner. Et puis nous étions allés suffisamment loin dans les confidences. Déjà qu’il trouvait bizarre que Jérémy ne se soit pas inquiété de mon absence à notre domicile.  
Pascal n’étant toujours pas remonté, je me lève pour enfiler le peignoir. J’ai froid. Pourtant, énervée comme je le suis, je devrais plutôt avoir chaud. Je ne fonctionne plus normalement et je le dois à Jérémy. J’aimerais prendre cette maudite douche et m’habiller, mais je préfère attendre Pascal. Comme je suis debout et que le mieux est d’occuper mon esprit, j’en profite pour admirer les deux tableaux qui décorent la chambre. Le même peintre pour les deux œuvres : certainement une personne originaire de la région, mais je ne la connais pas. Par contre, sa façon de peindre me plaît. À première vue, il s’agit de peinture à l’huile, mais sans épaisseur, comme une aquarelle. Ce n’est évidemment pas la même chose, mais la légèreté du rendu s’en approche. Mes parents m’avaient inscrite à Belfort à des cours de dessin, puis de peinture et ça me plaisait beaucoup. Mes études avaient stoppé net ce loisir, plus assez de temps, et je n’avais jamais repris. Un des tableaux représente une rue de Colmar, un jour de marché et l’autre des vignes à perte de vue…
Finalement, j’entends des pas qui se veulent discrets. C’est Pascal qui revient, je vais enfin savoir.
—  Bonjour, Lisa.  
—  Bonjour, Pascal. Alors ? C’était pour moi ?  
—  Oui, c’était pour toi. Ton mari…  
—  Non, pas mon mari…  
Pascal sourit et reprend :
—  Ton ami est fou d’inquiétude.  
—  Ça, c’est ce qu’il leur a dit. Quel faux jeton !  
—  Pourquoi ? Il s’inquiète peut-être vraiment.  
—  Je ne crois pas, non.  
Pascal semble se poser mille questions. Comme il me l’avait dit cette nuit, il se serait inquiété et m’aurait cherchée. Sûrement qu’il m’aurait téléphoné pour savoir où j’étais et ce qu’il pouvait bien m’être arrivé. Mais Pascal, ce n’est pas Jérémy. Pour couper court à toutes ses questions, je lui montre l’écran de mon téléphone, avec la liste des SMS reçus.
—  Regarde, je n’ai pas un seul SMS de Jérémy. Et tu peux me croire, je n’ai rien effacé. Il n’a même pas essayé de me joindre. Il a tout de suite fait interveni r ses copains .  
—  Mais pourquoi ?  
Là, je pense qu’une explication s’impose et que Pascal comprendra qui est vraiment celui avec qui je vis. J’essaie de lui faire un récit le plus clair possible, mais aussi le plus bref. Je lui raconte ma soirée à suivre Jérémy et ma tristesse lorsque cette blonde est montée dans sa voiture. Très vite, il comprend.
—  Voilà, tu sais tout.  
—  Il a voulu te faire passer pour la méchante, celle qui s’en va sans prévenir, sans avertir. Il s’est gardé le beau rôle.  
—  Cette nuit, si j’ai accepté ton baiser, c’est aussi pour cette raison. Si Jérémy avait été sans reproche, jamais je ne t’aurais laissé faire et surtout je ne me serais pas retrouvée dans cette situation, ni ici.  
—  Je comprends, sois tranquille.  
Pascal s’approche de moi et m’attire contre lui, comme pour confirmer ses dires, pour me faire comprendre qu’il n’avait jamais rien pensé de mauvais à mon encontre. Je me rassure comme je peux et au final, je me sens vraiment rassurée. Pascal a réussi ce tour de force.
—  Et qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?  
—  Pas grand-chose. En fait, ils voulaient être sûrs que tu étais bien là, qu’il n’y avait pas seulement ton auto.  
—  Et ils sont repartis ? Comme ça ?  
—  Ils vont faire leur rapport.  
—  Bien sûr ! Leur rapport ! Pfff ! Ils ne feront aucun rapport officiel, ils vont simplement le répéter à Jérémy.  
—  Tu penses qu’il va venir te chercher ?  
—  Il en est bien capable. Juste pour savoir où je suis et avec qui !  
—  On pourrait penser qu’il n’a pas confiance ?  
—  Je m’en fiche, il pense ce qu’il veut. Je vais aller me doucher.  
—  Tu veux descendre pour le petit-déjeuner ?  
—  Oui. Je n’en ai pas pour longtemps.  
—  Prends ton temps. À tout de suite !  
—  Merci, à tout de suite.  
Pascal sort de la chambre et je file enfin dans la salle de bains. Cette douche va me faire le plus grand bien, j’y crois très fort. Et quelques minutes plus tard, effectivement, je me sens beaucoup mieux. Un vrai miracle !
Je récupère mes vêtements de la veille, m’habille et descends. Je n’emmène rien, ni téléphone, ni sac, vraiment rien. Je ferme la porte et prends la clef. Arrivée au rez-de-chaussée, je constate que Pascal a tout déposé sur une table, dans un coin de la grande salle. C’est la première fois que je la vois et elle me paraît immense. Apparemment, c’est un grand restaurant, et ils ne sont que deux à s’en occuper. C’est dingue ! Mais non, je me trompe... Apparaît soudain une jeune femme, une serveuse sûrement, qui se dirige droit vers moi, d’un pas décidé.
—  Bonjour. Voulez-vous du thé ou du café ?  
—  Bonjour. Du café, s’il vous plaît.  
Et elle repart. Pascal ne tarde pas à sortir de ce que j’imagine être la cuisine. Il s’installe face à moi.
—  Mais c’est grand ! dis-je, très impressionnée.  
—  Oui, assez.  
—  Je me disais que seulement ton grand-père et toi, c’était un peu juste pour vous occuper de toutes ces tables, non ? Je suppose que le dimanche, c’est plein ?  
—  Tous les dimanches. C’est pour ça que nous avons dû embaucher.  
Je regarde dans la direction de la cuisine. Pascal précise :
—  Elle, c’est Marion, elle n’est là que pour les petits-déjeuners. Et pour les deux autres repas, nous avons embauché Pauline.  
Je lui souris. Il continue :
—  Juste avant le décès de ma grand-mère, je venais les aider mais pas suffisamment pour le travail à faire. Mes grands-parents auraient certainement été obligés d’embaucher si je n’avais pas été là. Et lorsque j’ai repris avec mon grand-père, nous avons dû nous résoudre à le faire. Là, nous sommes plus cool. Dans la semaine, ça va encore, mais le dimanche et même le samedi, surtout le soir, c’est complet.  
—  Tant mieux, ça veut dire que le restaurant marche bien.  
—  Il marche bien, oui. Je ne me plains pas.  
La serveuse revient avec du café pour deux. Pascal nous sert.
—  Tu as tout ce qu’il te faut ?  
—  C’est parfait.  
—  Alors bon appétit.  
—  Merci.  
Je ne sais pas si c’est par gourmandise, mais le croissant ne reste pas longtemps entier ; je l’engloutis comme si j’avais faim. Peut-être est-ce le cas, ça change de la veille. J’encourage Pascal à continuer son histoire, là où il s’était arrêté, parce que je suis persuadée qu’il ne m’a pas tout raconté. Deviendrais-je curieuse ? Possible ! Ou peut-être, par expérience récente, soupçonneuse…
—  Tu sais, je n’ai plus grand-chose à rajouter. Nous avons bien parlé hier soir.  
—  Et tu ne pars jamais en vacances ?  
—  C’est quoi « vacances » ?  
—  Tu plaisantes ?  
Il me sourit.
—  Je suis parti une semaine l’an dernier.  
—  Où ?  
—  Dans les Vosges.  
—  Mais c’est juste à côté ! Ce ne sont pas de vraies vacances ! Ça ne compte pas.  
—  Oh que si, c’étaient de vraies vacances. Tu ne peux pas savoir comme je suis rentré en pleine forme.  
—  Et c’était en été ?  
—  Non, en hiver.  
—  Tu skies ?  
—  Bien sûr !  
—  Et évidemment, tu es bon skieur ?  
—  Le meilleur.  
Et Pascal se met à rire. Je l’imite et rajoute, légèrement moqueuse.
—  Mais bien sûr !  
—  Je te montre quand tu veux. Et toi, tu skies aussi ?  
—  Alors, comment dire…  
—  Tu ne sais pas ?  
—  Je n’ai jamais chaussé de skis de ma vie.  
—  Tu plaisantes, me taquine-t-il.  
—  Mais non. Ce n’est quand même pas vital.  
—  Dans la région, si, un peu.  
C’est vrai qu’il y a souvent plus de neige qu’il n’en faut. Mais je n’avais jamais pensé en tirer profit, ni même voir la neige sous un autre jour que la source de mes ennuis. Bon, depuis mon arrivée dans la région, je me débrouille assez bien pour conduire par n’importe quel temps, même neigeux ou un peu verglacé, mais c’est à peu près tout. Les sports de glisse ne m’ont jamais attirée, ni même les sports en général. Mes parents ont orienté mon éducation dans un sens artistique et surtout littéraire.
—  Tu n’as jamais eu l’occasion d’y aller ou tu as refusé d’y aller ?  
—  Je crois que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion. Peut-être que j’aurais aimé faire du ski… Mais maintenant, il est trop tard.  
—  Trop tard ? Mais non ! Il n’y a pas d’âge pour commencer.  
—  C’est parce que tu connais que tu dis ça.  
—  Non, je pense que tu peux essayer, ça devrait te plaire.  
—  Un jour, peut-être.  
Il est certain que, pour l’instant, l’idée de faire du ski n’est pas une priorité. Dans un premier temps, je dois rentrer et affronter Jérémy. Et ça, c’est une vraie priorité.
—  Que comptes-tu faire maintenant ?  
—  Pour le ski ?  
—  Mais non, sourit-il. Tu veux rentrer chez toi ?  
—  Il le faut, et même temps, je n’en ai pas envie.  
—  Tu peux rester ici autant que tu voudras.  
—  Merci.  
—  Je peux te laisser ? Il faut que je prépare les menus avec mon grand-père. Certaines personnes arrivent avant midi.  
Pascal finit sa tasse et se lève.
—  Oh, désolée ! Je te fais perdre du temps avec mes histoires.  
—  Ne t’en fais pas pour ça.  
—  Je remonte dans la chambre.  
Puis, soudainement, je me rappelle pourquoi je suis là et surtout pourquoi mon auto est immobilisée. La panne d’essence. Je n’en ai pas parlé, j’avais complètement zappé le problème, mais c’est pourtant la seule et unique raison qui m’a fait stopper ici, hier soir. Il ne doit pas rester plus d’un quart de litre dans le réservoir, et encore. Je ne pourrai sûrement pas retourner chez Jérémy avec ce qui reste.
—  Tu sais que je n’ai presque plus d’essence dans mon auto ?  
Pascal me sourit, pourtant il n’y a rien de drôle.
—  Mon grand-père va en mettre dans le réservoir afin que tu puisses rentrer.  
—  Merci, vraiment. Tu me diras combien je te dois. Pour tout.  
—  Bien sûr. Pour tout, souligne Pascal.  
Je le regarde et me demande s’il se moque de moi ou s’il va vraiment accepter que je le rembourse. En attendant, je remonte pour essayer de réunir mes idées et réfléchir à ce que je dois faire ou pas.
J’arrive dans la chambre qui a déjà été faite. Quelqu’un a profité de mon absence pendant le petit-déjeuner pour tout nettoyer et remettre en place. Le peignoir a été plié et déposé sur la chaise. Comme j’ignore encore ce que je compte faire, j’enlève mes chaussures et file dans la salle de bains pour me brosser les dents. Même les serviettes ont été changées. Puis je reviens dans la chambre et m’allonge sur le lit. Bien sûr, il faut que je rentre. Bien sûr, que je ne peux pas rester ici. Je le sais très bien, mais ce n’est pas l’envie qui me manque de jouer les touristes. Ça ne serait pas raisonnable, mais alors pas raisonnable du tout. Le souci, c’est qu’à force de réfléchir, d’essayer toutes les combinaisons pour me sortir de ce guêpier, je finis tout simplement par m’endormir. C’est Pascal qui me réveille.
J’ai été piquée ou quoi ?
Il ne pensait sûrement pas me déranger et me dit qu’il est désolé. Et il est d’autant plus désolé qu’il doit m’annoncer quelque chose à laquelle je ne m’attends pas du tout.
—  Ton ami est là.  
Je suis un peu étonnée et surtout mal réveillée, parce que par « ami », j’entends aussi « amie » et je me demande bien de qui il parle. Pascal croit comprendre ma méprise, ainsi que mon étonnement, et rajoute :
—  Ton ami Jérémy est là.  
C’est bien ce que je disais, les copains de Jérémy l’ont prévenu et il est venu me chercher. Je ne suis vraiment pas contente. J’aurais voulu rester encore, au moins jusqu’à ce que ma décision soit prise et non forcée. Maintenant, je n’ai guère d’autre choix que de quitter l’établissement.
—  Il est où ?  
—  En bas, il t’attend.  
—  Il est seul ?  
—  Mon grand-père est avec lui.  
—  Non, je veux dire, il est venu seul ?  
—  Apparemment.  
Je n’obtiens pas plus d’explications de Pascal.
—  Mon grand-père voudrait mettre de l’essence dans ta voiture.  
—  Je vais lui donner la clef, mais s’il te plaît, laisse-moi te rembourser.  
—  Ne t’en fais pas pour ça, il ne va pas faire le plein, sourit-il, sans me quitter des yeux.  
Cette complicité qui s’est installée entre nous dès le premier instant est tellement évidente et intense que je m’abstiens de rétorquer. Pascal et son grand-père sont tout simplement gentils, je ne souhaite pas les froisser.
—  Tu descends avec moi ?  
—  Bien sûr.  
Il passe un doigt sur ma joue avec une douceur infinie et je sais qu’il se retient de me prendre dans ses bras. Je suis d’accord avec lui, ce serait encore plus difficile de se séparer s’il faisait une chose pareille ; et je crois surtout qu’une fois devant Jérémy, ce dernier n’aurait aucun mal à comprendre que Pascal ne m’a pas seulement hébergée dans son hôtel, mais également dans son cœur. J’effleure volontairement sa main en prenant mon sac sur la table et je le précède pour descendre.
Autant en finir le plus rapidement possible.
Il est dit qu’on a la vie qu’on mérite. Eh bien, à ce moment précis, je ne suis pas loin de penser que ce n’est pas complètement faux ; pour moi, en tout cas. Si je décide de repartir avec Jérémy et de rester avec lui, dans sa maison, c’est bien que je le souhaite comme ça, c’est bien moi et personne d’autre que moi, qui le souhaite. Donc si j’accepte de continuer à être malheureuse parce que trompée, c’est bien que je le mérite. Sinon quoi ! Je travaille, j’ai un revenu, donc je peux louer un appart, même petit. Je ne serais pas la seule à me prendre en charge. Alors pourquoi je m’apprête à repartir avec lui ? Pour l’instant, je n’ai pas de réponse, je vais bêtement le suivre et accepter qu’il me torture à nouveau. Je secoue la tête de découragement.
J’arrive en bas de l’escalier et j’aperçois Jérémy qui fait les cent pas. Le grand-père de Pascal lui a effectivement tenu compagnie, sans toutefois faire avec lui une vraie conversation. Ce dernier a bien compris le problème et n’apprécie pas outre mesure l’homme qui se tient devant lui. Je tends la clef de mon auto à Antoine et il sort.
—  Eh bien, tu m’en as fait faire du souci !  
Ben voyons !
Jérémy qui se fait du souci pour moi, c’est bien le comble. Certaines âmes sensibles pourraient le croire tellement il joue la carte de la sincérité. Il s’avance vers moi, le regard plein de reproches que je suis la seule à déchiffrer, mais il n’en dit pas plus. Il le fera assurément plus tard lorsque nous serons seuls. Il doit penser qu’ici, ce n’est ni l’endroit, ni le moment et que surtout, il n’aura pas la partie facile. Avec cette phrase, il passe juste pour quelqu’un qui s’est fait du souci pour celle qu’il aime. Mais autant Pascal que son grand-père sont loin d’être dupes.
J’aurais voulu lui lancer un « Bonjour » pour lui montrer qu’il était impoli, mais je ne souhaite pas attiser encore plus cette colère qu’il a du mal à contrôler et à garder en lui. Encore une fois, je le préserve et le protège pour ne pas le faire passer pour ce qu’il est vraiment. Je préfère ne rien dire et le suivre gentiment comme n’importe quelle épouse le ferait, sauf que nous ne sommes pas mariés. Je me dis que c’est peut-être mieux comme ça.
Après quelques minutes lourdes et interminables, je jette un dernier coup d’œil autour de moi, croise le regard presque neutre de Pascal, puis celui de son grand-père, qui rentre à l’instant et je leur dis :
—  Je vous remercie pour tout. Vous êtes mes sauveurs et je vous suis redevable.  
—  Aucun problème, répond Antoine, c’était un plaisir de vous avoir avec nous.  
Et en même temps, il me rend la clef de mon auto.
—  J’espère que tout ira bien pour vous, rajoute-t-il. Passez nous voir quand vous voudrez. Au revoir, Lisa.  
Pascal me lance également un au revoir, mais sans commentaire, et volontairement indifférent. Je l’imite, pour ne pas être tentée d’en dire davantage et de me précipiter vers lui.
Finalement, je sors avec Jérémy et Antoine ferme la porte derrière nous. Je n’essaie même pas d’imaginer la conversation qui aura lieu entre Pascal et son grand-père. J’aimerais savoir et en même temps, à quoi bon ?
Une fois dehors, je remarque que le père de Jérémy est là aussi. Il est resté dans l’auto de son fils, pendant que ce dernier rentrait pour me récupérer. Mais pourquoi est-il là ? Je n’ai pas le temps de poser la question qu’il vient vers moi.
—  Donne-moi la clef de ta voiture, je la ramène, me dit-il brusquement. Monte avec Jérémy.  
—  Mais je peux conduire !  
—  Non, tu montes avec moi, insiste Jérémy, sur un ton sans appel.  
Je m’exécute. Que faire d’autre ? Ils ont tout planifié. Ce qui m’étonne, c’est l’attitude de reproche du père de Jérémy. Habituellement, il est plutôt de mon côté. Que lui a raconté son fils pour qu’il me jette un regard pareil ? Je compte bien lui demander, je ne laisserai sûrement pas les choses en l’état. Je n’ai rien fait, qu’on se le dise, c’est Jérémy qui me trompe, pas le contraire, et il le sait très bien. Peut-être qu’il a pensé que je m’étais enfuie ? Ça, c’est très possible, alors je le détromperai. Mais comment expliquer ce que je faisais dehors la nuit, sans avouer que je le suivais. Je sens que je risque de m’engluer dans une discussion qui peut virer au désastre. Je dois y réfléchir, et trouver les bons mots.
—  Qu’est-ce qui t’a pris ?  
—  Comment ça ?  
—  Joue pas les innocentes !  
—  Pardon ?  
—  Qu’est-ce que tu faisais dans cet hôtel ?  
Alors celle-là, elle est bien bonne ! C’est moi qui vais dans un hôtel maintenant. Trop facile.
Là, je m’énerve et rétorque, du tac au tac.
—  Et toi, tu étais où ?  
Jérémy ne répond même pas. Apparemment, il essaie de trouver une parade et je suis certaine qu’il va y parvenir.
—  Tu savais très bien où j’étais.  
—  Je savais où tu allais, mais ensuite ?  
—  Le problème n’est pas là. Tu n’as pas répondu à ma question.  
—  Je suis tombée en panne d’essence.  
—  Devant un hôtel ?  
—  Heureusement. J’étais partie chez Stéphanie et je me suis perdue.

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