Love and hope - tome 3 Shadna
274 pages
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Love and hope - tome 3 Shadna

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Description

Une saga en 4 tomes, 4 personnages attachants, 4 destins liés...

Argent, sexe et embrouilles familiales sont les principaux ingrédients de cette saga romantique.

Passionnant !
Enfant, Shadna a eu un coup de foudre pour Berkley, un garçon de trois ans son aîné qui a ignoré son existence jusqu'à ce qu'elle entre au collège et qu'il vienne s'assoir à côté d'elle dans le bus. Une amitié se noue alors entre eux, même si pour Shadna, c'est plus que cela. A la fin de l'année scolaire, Berkley doit quitter l'Etat pour aller dans une autre école et se consacrer à sa passion, le football américain.
Dès lors, la vie des deux amis bascule. Parviendront-ils à se retrouver ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 février 2019
Nombre de lectures 301
EAN13 9782360756254
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Direction éditoriale : Stéphane Chabenat Conception graphique et mise en pages : Pinkart Ltd Conception couverture : Élise Godmuse / Olo. éditions

16 rue Dupetit-Thouars 75003 Paris www.editionsopportun.com
ISBN : 978-2-36075-625-4
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
Sommaire
Titre
Copyright
Chapitre 1 - Shadna
Chapitre 2 - Shadna
Chapitre 3 - Shadna
Chapitre 4 - Berkley
Chapitre 5 - Shadna
Chapitre 6 - Shadna
Chapitre 7 - Shadna
Chapitre 8 - Shadna
Chapitre 9 - Berkley
Chapitre 10 - Shadna
Chapitre 11 - Berkley
Chapitre 12 - Shadna
Chapitre 13 - Shadna
Chapitre 14 - Berkley
Chapitre 15 - Shadna
Chapitre 16 - Berkley
Chapitre 17 - Shadna
Chapitre 18 - Berkley
Chapitre 19 - Shadna
Chapitre 20 - Shadna
Chapitre 21 - Shadna
Chapitre 22 - Berkley
Chapitre 23 - Shadna
Chapitre 24 - Berkley
Chapitre 25 - Berkley
Chapitre 26 - Shadna
Chapitre 27 - Berkley
Chapitre 28 - Shadna
Chapitre 29 - Berkley
Chapitre 30 - Shadna
Chapitre 31 - Shadna
Chapitre 32 - Shadna
Chapitre 33 - Shadna
Chapitre 34 - Berkley
Chapitre 35 - Shadna
Chapitre 36 - Berkley
Chapitre 37 - Shadna
Chapitre 38 - Berkley
Chapitre 39 - Shadna
Chapitre 40 - Shadna
Chapitre 41 - Shadna
Chapitre 42 - Shadna
Chapitre 43 - Shadna
Chapitre 44 - Berkley
Chapitre 45 - Shadna
Chapitre 46 - Shadna
Chapitre 47 - Berkley
Chapitre 48 - Shadna
Chapitre 49 - Berkley
Chapitre 50 - Shadna
Chapitre 51 - Shadna
Chapitre 52 - Shadna
Chapitre 53 - Berkley
Chapitre 54 - Shadna
Chapitre 55 - Shadna
Chapitre 56 - Berkley
Chapitre 57 - Shadna
Chapitre 58 - Berkley
Chapitre 59 - Shadna
Chapitre 60 - Berkley
Chapitre 61 - Shadna
Chapitre 62 - Berkley
Chapitre 63 - Shadna
Chapitre 64 - Berkley
Chapitre 65 - Shadna
Chapitre 66 - Shadna
Chapitre 67 - Shadna
Chapitre 68 - Berkley
Chapitre 69 - Berkley
Chapitre 70 - Shadna
Chapitre 71 - Shadna
Chapitre 72 - Berkley
Chapitre 73 - Shadna
Chapitre 74 - Shadna
Remerciements
Chapitre 1
Shadna

Dans un état semi-conscient, j’ouvris la porte de la sortie de secours et pus prendre une véritable respiration, en même temps que le battant se ferma, emprisonnant la musique trop forte qui sortait des baffles de la discothèque.
Les mains tremblantes, je tirai mon paquet de clopes de la poche arrière de mon jean et en allumai une. Je pris une grande bouffée, comme si c’était une question de vie ou de mort. Mes gestes n’étaient pas encore complètement sûrs. Le fantôme du passé que je venais de voir m’avait ébranlée profondément. Il faisait remonter trop de choses à la surface.
Je commençais à retrouver mon self-control, lorsque j’entendis la porte métallique s’ouvrir derrière moi. Alors que je prenais une nouvelle latte, une voix que je connaissais bien me dit :
— Tu n’étais pas censée arrêter de fumer ?
— Et toi, tu n’étais pas censé arrêter de te comporter comme si tu étais mon père ?
Se plaçant dans mon champ de vision, mon frère de cœur me prit la cigarette des mains et vint à son tour tirer une taffe, juste pour m’enquiquiner, car il ne fumait pas habituellement.
— Il y a une raison particulière pour que tu désertes ton poste ? Le premier jour qui plus est ?
— J’ai demandé à Vicky si elle pouvait me remplacer dix minutes et elle a accepté. Donc, techniquement, je n’ai pas déserté. J’avais vraiment besoin de prendre l’air.
Je ne voulais pas inquiéter Scott, aussi baissai-je le regard pour qu’il ne puisse pas lire la détresse qui devait s’y dessiner. Il me connaissait si bien que je savais qu’il verrait immédiatement que j’étais bouleversée. Malheureusement, je n’avais pas été assez prompte à cacher mes émotions, et mon ami et frère devina que je tentais de lui cacher quelque chose. Le connaissant, je n’avais désormais aucune chance de m’en tirer sans subir son inquisition. Lorsqu’il avait flairé qu’un truc me dérangeait, il était pire qu’un chien ayant reniflé un os. Il ne me lâcherait pas avant que j’aie craché le morceau.
Me donnant raison, je sentis un doigt venir se glisser sous mon menton pour m’obliger à lui faire face. Son geste était délicat, en grande partie pour ne pas raviver la douleur sur mon visage meurtri.
J’avais cramé une telle somme pour cacher ces horreurs violacées qui marquaient ma peau, et le résultat était loin d’être satisfaisant à la lumière du jour. Heureusement pour moi, il faisait nuit. Avec le faible éclairage de notre environnement de travail, une personne non avertie n’aurait pas repéré les marques qui me mangeaient une partie de la joue gauche et le coin de l’œil. Sauf que ce n’était pas le cas de Scott, qui savait très bien ce que mon maquillage tentait de cacher.
Je vis à son regard torturé qu’il n’arrivait toujours pas à faire abstraction de ce qu’il devinait à travers ma couche de fond de teint. Pourtant, j’avais été claire avec lui : il n’était pas question qu’il s’apitoie sur mon sort. Je ne voulais plus que l’on parle de cette terrible nuit survenue il y a une semaine. Le plus important était que j’avais enfin quitté cet enfer. J’avais réussi à lui arracher sa parole, mais il semblait que Scott n’arrivait pas à la tenir.
— Arrête de me regarder comme ça, Scott.
— Désolé, Shad’, mais je n’y arrive pas. À chaque fois que je vois ce que ce connard t’a fait, j’ai envie de retourner là-bas et de le buter !
— On en a déjà parlé, je veux laisser ça derrière moi. Or, à chaque fois que tu me regardes ainsi, tu me rappelles ce qu’il a fait.
— C’est moche de me donner un coup bas pareil. Je t’aime. C’est normal que cela me fasse mal de savoir qu’il ait osé faire ça !
Et encore, tu ne sais pas le pire , pensai-je amèrement. Si je lui avais raconté tout ce que Bran m’avait fait subir ce soir-là, Scott aurait fait un carnage.
Pour éviter une énième dispute entre nous, je lui répondis :
— Moi aussi je t’aime et je t’assure que je vais bien.
Encore une fois, c’était un honteux mensonge. J’étais plus bas que terre, je devais lutter pour ne pas sombrer dans le chaos qui me tendait les bras. Je me sentais comme une coquille vide. Et sale aussi. Seul le jeune homme en face de moi m’empêchait de perdre complètement pied. Depuis une semaine, je lui devais énormément. Il avait accepté de m’héberger chez lui, alors que son appartement était minuscule. Il m’avait dégoté un boulot pour que je puisse avoir un peu d’argent, en faisant jouer ses relations, alors qu’il me fallait attendre encore quelques semaines pour être majeure, ce qui signifiait que, techniquement, je n’avais pas vraiment le droit d’occuper le poste que j’avais actuellement.
Je savais que Scott s’en voulait énormément de ne pas avoir été là pour prendre soin de moi, bien que ce soit impossible. Ayant eu lui-même dix-huit ans il y a quelques mois, Amanda l’avait fichu à la porte, car il ne lui rapportait plus d’argent. En effet, l’État payait uniquement les familles d’accueil pour la garde d’enfants n’étant pas majeurs. Scott ayant dépassé cette limite, elle n’avait alors plus eu aucune raison de le garder avec elle.
Celui que je considérais maintenant comme mon grand frère depuis environ six ans avait essayé de négocier avec Amanda pour rester. Il lui avait juré de trouver un travail et de lui reverser une partie de son salaire pour participer aux frais de la maison. Mais elle n’avait rien voulu savoir et avait refusé. Et pour cause, elle voulait tellement faire plaisir à son minable de petit copain – alias Bran – qu’elle ne voulait pas garder Scott une seconde de plus.
Chapitre 2
Shadna

Notre tutrice, Amanda, n’était pas ce que l’on pouvait espérer de mieux comme famille d’accueil mais, à côté de ce pourri de Bran, elle faisait presque office de figure parentale enviable. Cela faisait trois ans que ce type était entré dans nos vies.
Notre seule chance le concernant avait été qu’il était militaire et qu’il s’absentait pour de longues périodes. Notre malheur était que lorsqu’il revenait d’OPEX, il se déchaînait à la maison. Il était teigneux, méchant et vicieux. Il était violent avec nous trois et avait tout le temps les mains baladeuses avec moi quand Amanda avait les yeux tournés ailleurs. Autrement dit, c'était un sale type.
Depuis le début, Scott n’avait pas été dupe de son manège. Il avait très bien vu comment ce type se comportait avec la gamine de quinze ans que j’étais alors. Malheureusement, Scott était trop chétif du haut de ses quinze ans et demi pour espérer lui faire peur. Il avait donc ruminé, devant se contenter de lancer des regards noirs à ce connard qui s’en était amusé. Une fois, cette ordure l’avait même nargué en lui disant :
— T’inquiète Scott, je vais te la préparer cette petite cochonne. Je vais lui apprendre des trucs qui te rendront fou quand tu la baiseras à ton tour.
Lorsqu’il avait dit ça, j’avais bien cru que Scott allait faire une grosse connerie et allait lui sauter dessus pour l’achever. Malheureusement, il fallait bien reconnaître que mon frère n’avait aucune chance de faire le poids face à Bran. Ce dernier avait au moins vingt kilos de muscles de plus que lui et le dépassait facilement d’une tête. De par son métier, Bran avait un corps parfaitement entretenu et il le savait très bien. Il en jouait même, ce qui faisait de lui un plus gros connard encore.
Suite à cette remarque, Bran avait été appelé pour une nouvelle mission et était parti pour dix mois. J’ai alors vu celui qui était mon meilleur ami se métamorphoser devant moi. En à peine un an, la puberté fit son œuvre. Scott prit pas loin de quinze centimètres, avoisinant désormais les un mètre quatre-vingt-dix. Il décida également de s’inscrire dans l’équipe de foot de notre école et se mit à passer au moins deux heures par jour à s’entraîner et se muscler. Ce changement fut surprenant. Le gamin un peu chétif devint un jeune homme bourré de muscles et impressionnant. Les tatouages qu’il se fit faire sur tout le corps vinrent ajouter une touche un peu plus dangereuse au tableau qu’il représentait à maintenant dix-sept ans. Je ne sais pas trop comment il avait trouvé l’argent pour payer le tatoueur – ou plutôt je ne voulais pas le savoir – ni comment il avait réussi à passer outre l’autorisation d’une personne majeure, mais ce dernier avait su donner une véritable âme aux dessins d’origine.
Au lycée, j’avais vu le regard des filles changer à l’égard de Scott. Alors qu’il passait jusque-là inaperçu, comme moi, il attira désormais le regard de mes consœurs. Pourtant, il ne profita pas de ce qui lui était offert sans aucune pudeur. Obtenir un physique de garde du corps semblait être la seule chose qui l’intéressait.
Je dois admettre qu’il me fut impossible de retenir le sourire pervers qui se forma sur mon visage lorsque Bran rentra de sa mission et découvrit à quoi ressemblait désormais celui qu’il avait tant dénigré. J’avais bien noté la petite pointe de panique quand il s’était rendu compte qu’il n’était plus certain d’avoir l’ascendant sur mon frère.
Malheureusement, Scott ne fut pas le seul à changer physiquement. À mon grand dam, je ne fus pas non plus épargnée par la puberté et mon corps changea également durant ces dix mois. Ma poitrine, qui n’en était qu’à ses balbutiements au moment du départ de Bran, avait doublé de volume. Le regard des autres vis-à-vis de moi avait également changé. Sauf que Scott était là pour veiller au grain. Quand un garçon me fixait avec un peu trop d’insistance, mon frère le regardait avec un tel regard de tueur que ledit garçon détournait immédiatement les yeux.
Au début, cela m’amusa, puis cela finit par m’énerver. J’aimais que Scott soit protecteur avec moi, mais, parfois, il m’étouffait. Quand un garçon me plaisait, je n’avais aucune chance d’espérer avoir une histoire avec lui, puisque Scott me suivait comme une ombre menaçante.
Quand Bran avait franchi à nouveau la porte de notre appartement miteux, Amanda lui sautant au cou, j’avais senti son regard de pervers glisser sur moi, me salissant, rien que par cette inspection visuelle. Mon corps avait été parcouru d’un frisson. De son côté, Bran avait eu une expression lubrique. Jusqu’à ce que Scott sorte de sa chambre et le toise d’un air meurtrier. J’avais alors vu la surprise laisser la place à une certaine crainte sur le visage de ce taré. Il venait de comprendre qu’il avait désormais un adversaire de taille dans cette maison. Ce constat me soulagea à un point que vous ne pouvez imaginer.
Je pensais être tranquille désormais et que Bran garderait ses distances. Ce fut le cas durant les deux premiers mois. Il fit bien attention à son attitude vis-à-vis de moi. Puis, sa nature reprit le dessus, et il recommença son manège, mais de manière plus subtile cette fois. Il laissait traîner ses mains de pervers sur mon corps dès que Scott n’était pas dans les parages, faisant croire à un frôlement accidentel. Sauf que cela arrivait trop souvent pour que cela soit considéré comme vrai et son expression le trahissait.
La première fois qu’il avait osé le faire, je l’avais regardé avec fureur, imaginant déjà Scott lui faire sa fête pour avoir eu ce geste à mon égard. Pas du tout impressionné, il m’avait répondu avec un sourire en coin :
— Si tu vas te plaindre à ce petit enculé, je m’arrangerai pour qu’Amanda le foute à la porte.
Connaissant Amanda, je savais qu’elle ne serait que trop contente de répondre aux attentes de son mec. D’autant que Scott venait de me raconter qu’elle lui avait fait des avances et qu’il l’avait envoyée bouler en réponse. Ces deux tarés s’étaient finalement bien trouvés. Il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre et nous étions pieds et poings liés avec Scott. Notre situation n’était pas géniale, mais au moins nous n’étions pas à la rue, même si je dois admettre que l’idée m’avait quelques fois traversé l’esprit. J’étais cependant assez lucide pour savoir que ce qui risquait de m’arriver serait bien pire que les attouchements fourbes de Bran.
J’avais donc fermé ma gueule, me contentant de haïr encore plus fort ce type et ses mains baladeuses. À la maison, je me mis à coller au train de Scott, m’arrangeant pour offrir à ce porc le moins d’opportunités possibles pour m’approcher. Lorsque mon frère me demandait si tout allait bien, je lui mentais honteusement pour le protéger. Je ne me serais jamais pardonné qu’il soit mis à la porte par ma faute.
Fort heureusement, je n’eus pas à subir trop souvent les caresses déplacées de Bran et la chance voulut qu’il soit appelé en OPEX six moins seulement après son retour. Je sais, c’est mal, mais j’en vins à me réjouir qu’un nouveau conflit ait pris naissance au Moyen-Orient. Pire, il se pourrait même que j’aie prié pour qu’il lui arrive quelque chose lors de sa mission. Peut-être que je serais condamnée à aller en enfer pour cette pensée, mais je ne pouvais nier que j’aurais été loin d’être dévastée si Bran mourrait à la guerre.
Une fois ce pervers parti, j’avais pu reprendre le cours de ma vie, lâchant un peu Scott. Je réussis même à me trouver un copain, Welson, super mignon et qui survécut à l’intimidation de Scott. Je n’eus pas le coup de foudre pour lui, mais je me sentais bien en sa compagnie. À tel point que je décidai de lui offrir ma virginité. Bien sûr, Scott ignore toujours ce détail, sinon le pauvre Welson se serait retrouvé avec au moins un œil au beurre noir pour avoir osé toucher à sa précieuse petite sœur.
Malheureusement, j’aurais dû savoir que la vie avait décidé de me réserver toutes les vacheries qu’elle pourrait trouver.
Avant que je n’aie pu penser à ce qui se passerait lorsque Scott aurait atteint ses dix-huit ans, ce fut le jour de son anniversaire. Pour fêter l’occasion, je l’accompagnai chez son tatoueur. Je dus me battre avec Scott pour qu’il accepte que je participe financièrement à son projet de tattoo en guise de cadeau. La lutte fut rude, il argua que j’apportais déjà ma contribution, puisque c’était moi qui avais conçu le motif. Sauf que c’était le cas de la grande majorité des tatouages qu’il portait. Je voulais marquer le coup pour ses dix-huit ans.
C’était mon petit plaisir à moi, le dessin. Au début, gribouiller m’avait permis de chasser mes démons suite à l’accident de mes parents. Lorsque je laissais courir le crayon sur la feuille, mon esprit s’évadait et cessait durant ce temps de me montrer des flashbacks de mon passé révolu.
Certes, mes dessins étaient loin d’être gais, mais je m’en moquais. Et puis, si j’essayais d’avoir un regard un peu critique sur ce que je faisais, je devais admettre que le rendu n’était pas trop mal. Bien sûr, je n’aurais jamais imaginé les montrer à qui que ce soit, mais Scott en avait décidé autrement.
Un jour, il était entré sans frapper dans ma chambre et m’avait surprise en pleine création. Avant que je n’aie pu cacher ma feuille, il l’avait attrapée et m’avait dit :
— C’est trop stylé, Shad’. Tu accepterais que je me le fasse tatouer ?
Au début, j’avais cru qu’il se foutait de moi, puis je m’étais rendu compte qu’il était sérieux. Et voilà comment il arborait désormais plusieurs de mes « œuvres » sur son corps.
Pour en revenir à son cadeau, j’avais réussi à avoir gain de cause pour mettre la main à la poche. Je restai à ses côtés durant tout le temps que le tatoueur utilisa son dermographe pour marquer un peu plus la peau de mon frère. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un salon de tatouage et que je voyais en vrai quelqu’un se faire tatouer. Le S stylisé qu’il se fit faire sur le pectoral gauche me toucha. C’est lui qui avait eu cette idée et je la trouvais géniale et émouvante.
Le commun des mortels y verrait l’initiale de son prénom, mais pas moi. Je savais qu’en réalité la lettre était pour l’initiale de mon propre prénom.
— Comme ça, je t’aurai toujours près du cœur, petite sœur.
Lorsqu’il m’avait avoué cela, j’avais laissé échapper une ou deux larmes, profondément touchée par celui qui était désormais ma seule famille.
Une fois sortis du salon de tatouage, nous étions allés manger une glace avant de rentrer. J’avais voulu le convaincre d’aller en boîte tous les deux, en utilisant nos fausses cartes d’identité, mais Scott avait été inflexible sur ce point.
Il était vingt-et-une heure passées lorsque nous franchîmes le pas de la porte d’Amanda. Celle-ci nous avait accueillis en annonçant à Scott :
— C’est la dernière nuit que tu passes sous ce toit. Demain, tu dégages.
— Quoi ? Tu rigoles putain ! avais-je immédiatement répondu.
— Shad’, tenta de me calmer Scott.
— Non, y a pas de Shad’ qui tienne. Elle ne peut pas te foutre à la porte comme ça !
— Au contraire, j’ai tous les droits. Il n’est plus mineur. Il n’a plus besoin d’un tuteur pour l’héberger. Il ne me rapportera plus un rond maintenant. Il n’est pas question que je garde ce vaurien une minute de plus sous ce toit. Je lui fais déjà une faveur en le laissant dormir là cette nuit.
Voyant que j’allais lui arracher la tête, Scott m’avait coupée en me disant :
— Va te coucher Shad’. Je dois discuter avec Amanda.
— Y a rien à discuter, c’est tout vu, rétorqua cette dernière.
— Toi, ta gueule ! répondit sèchement Scott.
Puis, s’adressant à moi, il dit d’un ton plus doux :
— Monte, s’il te plaît.
Je lui avais obéis pour la simple raison que je sentais les larmes commencer à prendre naissance au coin de mes yeux. Pas question que je fasse le plaisir à cette connasse de pleurer devant elle !
J’avais donc pris l’escalier, laissant derrière moi mon seul rempart entre moi et Bran le pervers. Je l’entendis se prendre la tête avec Amanda, essayer de négocier pour rester un peu plus longtemps, jusqu’à mes propres dix-huit ans. Il lui proposa de payer un loyer, mais cette salope ne voulait rien entendre.
Lorsque les hurlements eurent cessé, j’entendis quelqu’un frapper doucement à ma porte de chambre.
— Entre.
Scott passa la tête dans l’ouverture en me disant :
— Allez Shad’, boude pas.
— Je ne veux pas que tu partes, avouai-je avec des sanglots dans la voix.
— Hé, ne pleure pas. Tout va bien se passer. Tu sais bien que je ne te laisse pas tomber.
— Je pars avec toi ! dis-je, convaincue que c’était la seule solution à mes problèmes.
— Tu ne peux pas sweety. Je n’ai pas le droit de t’emmener avec moi. Sinon, tu penses bien que je n’aurais pas attendu que tu le proposes. Je ne t’aurais même pas laissé le choix.
— Personne ne le saura.
— Non, Shadna. On ne peut pas prendre le risque. Et puis, il ne te reste que quelques mois avant que tu ne sois majeure à ton tour. Tu pourras alors venir vivre avec moi. Chez Amanda, ce n’est peut-être pas la panacée, mais c’est mieux que ce que je peux t’offrir pour l’instant.
Sa réflexion me fit penser à un détail.
— Où vas-tu loger ?
Après tout, sauf erreur de ma part, Scott ne pensait pas se faire mettre à la porte comme une merde le jour de ses dix-huit ans.
— J’ai envoyé un message à Jess, mon pote. Il accepte de me prêter son canapé, le temps que je me retourne.
— Je la déteste, répondis-je hargneusement en parlant d’Amanda.
— Je sais. Moi aussi, mais elle est pour le mo- ment ta meilleure option. Quand j’aurai réussi à trouver un coin où habiter, je t’emmènerai avec moi. Promis.
Heureusement, Bran serait normalement absent jusqu’à mon anniversaire. Je pouvais donc rester ici pour l’instant, même si j’aurais préféré habiter avec Scott.
Je ne voulais pas être un poids supplémentaire sur les épaules de mon frère qui aurait déjà assez de choses à gérer dans les jours à venir, alors j’acceptai sans – trop – rechigner de rester dans ce trou à rat, avec cette connasse.
Les quatre mois qui suivirent, je gardai contact avec Scott tous les jours. Il venait me chercher pour qu’on aille ensemble sur le campus et le soir je l’appelais avant d’aller me coucher. Il jonglait entre ses cours et le boulot de videur qu’il avait trouvé dans une boîte de nuit à l’autre bout de la ville. Il avait réussi à décrocher ce job grâce à son physique. Sauf que ce nouvel emploi du temps l’avait obligé à stopper le foot, car il n’arrivait pas à tout gérer. Lorsque j’appris ça, j’en voulus encore un peu plus à Amanda. Il jouait tellement bien ! Et je savais que cela lui plaisait beaucoup même si, au début, il ne s’était inscrit à ce sport que dans le but de prendre du muscle pour faire face à Bran. Sauf qu’il avait vraiment du talent. J’étais même persuadée qu’il aurait pu décrocher une bourse grâce à son jeu, mais il ne voulut rien entendre quand je lui dis que c’était une grosse connerie.
— Tu sais Shad’, les études et moi, ça fait deux. Je compte d’ailleurs finir mon année et ensuite j’arrête.
— Connerie !
— Je saute de plus en plus de cours de toute façon.
J’étais certaine qu’il disait cela uniquement pour que je lui foute la paix. Malheureusement, je n’avais aucun moyen de le faire changer d’avis, même si je trouvais dommage qu’il gâche ainsi son avenir. En revanche, le destin lui offrit une possibilité que nous n’aurions pas pu imaginer.
Non loin de l’appartement qu’il avait trouvé, il y avait souvent des jeunes qui jouaient au ballon. Un jour, Scott avait fait son bon samaritain, et s’était arrêté pour leur donner quelques conseils. Dieu – ou qui que ce soit – avait décidé de lui rendre sa bonne action.
Sans qu’il l’ait anticipé, ces quelques minutes s’étaient transformées en un entraînement en bonne et due forme. Les enfants en vinrent à devenir fans de mon frère et il se retrouva bientôt avec toute une équipe de mini-footballeurs.
L’aventure aurait pu s’arrêter là mais ce ne fut pas le cas. L’initiative de Scott ne passa pas inaperçue et fut remarquée par le maire qui y vit une belle opportunité de gagner des électeurs. Il proposa alors un marché à Scott. Il finançait ses études pour devenir coach sportif et mettait à disposition des équipements sportifs dignes de ce nom. En échange, Scott s’engageait pour quelques années, une fois son diplôme en poche, pour l’aider à mener à bien ce projet en assurant les entraînements. C’était une chance inespérée et Scott avait sauté dessus.
Il n’était pas compliqué de comprendre ce qui avait convaincu le maire. Il suffisait de passer cinq minutes en compagnie de Scott et de ces enfants pour comprendre que mon frère était fait pour ça et que les gosses l’adoraient.
J’étais vraiment heureuse pour lui. Tout avait été très vite mais je voyais bien que Scott semblait heureux. Il le méritait vraiment car la vie ne lui avait pas fait de cadeau jusqu’à présent, alors que c’était un garçon qui avait le cœur sur la main.
Une fois que Scott fut mis dehors, je n’eus plus la tête à faire quoi que ce soit. Je rompis avec Welson qui ne fut pas vraiment surpris par ma décision. Il faut dire que cela faisait déjà quelque temps que je le négligeais. Je n’eus même pas un pincement au cœur après notre rupture, ce qui me confirma que je prenais la bonne décision.
J’en voulais à Amanda d’avoir ainsi chamboulé la vie de mon meilleur ami et la mienne. Sa présence me manquait le soir. Je détestais les tête-à-tête avec ma tutrice. D’ailleurs, la plupart des repas se passaient dans un silence de mort. Nous nous regardions toutes les deux en chiens de faïence. Je ne pouvais pas lui pardonner d’avoir mis Scott à la rue sans préavis. De son coté, elle me traitait de sale égoïste. Toutefois, nous gardâmes une façade polie. Laissez-moi vous dire que ce ne fut pas une mince affaire pour moi de ne pas la noyer sous les insultes qui me venaient à l’esprit dès que je me trouvais dans la même pièce qu’elle.
Et puis, ce fut la catastrophe, mon monde s’écroula.
Un soir, alors que je franchissais le pas de la porte et prenais la direction de ma chambre, persuadée d’être seule à la maison, je fus stoppée par une voix mesquine qui me lança :
— Tiens, tiens, mais regardez qui voilà. T’es vraiment de plus en plus gaulée, Shadna. Une vraie bombasse.
Bran.
En entendant ses propos dégoûtants, la bile me monta à la gorge en même temps que la terreur s’emparait de moi. Toutes les particules de mon corps me hurlaient de fuir ce gros porc lubrique. Sauf que si je faisais ça, je savais que j’allais au contraire l’encourager dans ses travers de pervers. J’allais me transformer en une proie fuyant devant un prédateur et nous savons tous comment cela se termine pour ladite proie. Mal. D’un autre côté, une proie ne bougeant pas devant le prédateur n’avait pas beaucoup plus de chances. En fait, ma seule option était d’avoir l’air aussi prédatrice. Le problème étant que je ne m’en sentais pas du tout l’étoffe en cet instant.
Je n’avais que trop conscience de la précarité de ma situation. J’étais seule avec lui. Personne ne viendrait m’aider. Il était inutile que je hurle et il aurait été stupide d’attendre un secours extérieur. Je n’avais pas le choix, je devais paraître aussi féroce que lui. Alors, prenant sur moi pour ne pas montrer que je ne souhaitais qu’une chose, me tenir éloignée de lui, je le regardai de mon regard le plus froid et lui dis :
— T’es qu’un gros dégueulasse, Bran. J’aurais tellement voulu que tu crèves sur le champ de bataille !
Je vis que mon insulte fit mouche à ses narines qui se gonflèrent sous la colère. D’ailleurs, je n’avais aucune idée de ce qu’il faisait là. Je croyais qu’il devait être parti pour plusieurs mois encore. C’était d’autant plus incompréhensible qu’il ne semblait pas être gravement blessé – ce qui aurait justifié un rapatriement avant l’heure.
— Sale pute, je te ferai regretter ces mots ! Ce petit merdeux de suceur de queues n’est plus là pour te protéger. Je peux t’assurer que je vais t’apprendre les bonnes manières, comme j’aurais dû le faire il y a déjà longtemps ! Je vais te montrer comment te comporter avec un homme.
En disant cela, il se lécha les lèvres dans un geste qui me fila immédiatement la gerbe.
— Gros porc, va crever ! lançai-je en me dirigeant à pas pressés dans ma chambre.
Cette fois, rien ne pourrait m’empêcher de fuir ce connard. Si je restais avec lui ne serait-ce qu’une minute de plus, cela allait mal finir, pour lui ou pour moi.
Une fois à destination, je verrouillai la porte à clé et pris plusieurs grandes inspirations pour calmer mes nerfs. J’étais très loin de ressentir l’assurance que j’avais voulu afficher devant de Bran. En réalité, j’étais terrorisée par ce qu’il pouvait me faire, d’autant qu’Amanda n’était pas présente ce soir-là, car elle travaillait de nuit.
Durant un bref instant, j’envisageai d’appeler Scott pour l’informer du retour de Bran et lui demander de venir me chercher. Mais je ne le fis pas, ne voulant pas le déranger dans son travail. J’étais déjà suffisamment sur son dos. Après tout, il fallait que j’apprenne à me débrouiller toute seule, Scott ne serait pas toujours là pour moi.
Si j’avais su, j’aurais mis mon orgueil mal placé de côté...
Chapitre 3
Shadna

— Alors, tu vas me dire ce qui t’as mis dans un état pareil ? me demanda Scott.
Sa remarque me ramena à l’instant présent et me fit quitter mes sombres pensées.
— J’ai vu quelqu’un que je connaissais.
— Qui ça ? Bran ?
Aussitôt, un air de tueur s’inscrivit sur son visage.
— Non pas lui. Berkley.
Étonné, Scott demanda :
— LE Berkley ?
— Ouais. LE Berkley.
— T’es sûre ? Parce que bon, ça fait combien de temps que tu ne l’as pas vu ?
— Six ans. Et oui, j’en suis certaine.
Son visage était gravé dans ma mémoire et même si l’homme que j’avais vu était beaucoup plus viril que l’ado de quinze ans de mes souvenirs, les traits étaient les mêmes. Déjà à l’époque, il avait une barbe de quelques jours. Pour l’avoir connu plus jeune, je savais qu’il avait commencé sa puberté très jeune, ayant rapidement eu des airs de jeune homme. C’était d’ailleurs en partie pour cela qu’il avait eu un succès fou auprès des filles. Et malheureusement, votre servante faisait partie du lot, même si je n’étais pas forcément fière de ce point.
— Merde alors. Il est vachement loin de chez lui.
— Ou alors ses parents ont déménagé.
De toute façon, le pourquoi importait peu, seul le résultat comptait.
— Il t’a reconnue ?
— J’sais pas.
En fait, je ne lui avais pas laissé le temps de me dévisager. Dès que mon regard avait croisé le sien, interrogateur, j’avais pris la fuite. Je ne saurais dire si, sur l’instant, j’avais souhaité qu’il me reconnaisse ou non. D’ailleurs c’était toujours le cas. C’était en partie pour cela que j’avais tourné les talons. Il me fallait quelques instants pour digérer tout ça. Ce n’était pas seulement le garçon dont j’étais follement amoureuse à l’époque qui me revenait en mémoire. C’était tout un tas de souvenirs que je n’étais pas prête à gérer. Surtout avec toutes les merdes que je devais déjà traiter en ce moment. On pouvait dire qu’il n’aurait pas pu choisir un plus mauvais moment pour resurgir dans ma vie.
— Et tu comptes rester planquée dans cette ruelle toute la soirée ?
Je répondis à son sarcasme par un regard noir.
J’avais bien conscience que je ne pourrais pas rester ici toute la soirée. J’avais un boulot qui m’attendait. Après tout, il était fort probable que Berkley ne m’ait même pas reconnue. J’avais bien changée physiquement depuis mes douze ans. L’hypothèse la plus probable était qu’il m’avait dévisagée parce qu’il me trouvait jolie.
Je n’étais pas vaniteuse – et Bran m’avait bien appris que ce n’était pas forcément un atout d’être bien fait de sa personne – mais je ne pouvais nier qu’il n’aurait pas été le seul mec à avoir cette réaction envers moi. C’était ma première semaine de travail en tant que barmaid dans cette discothèque et j’avais déjà eu mon lot de propositions plus ou moins classes. Heureusement pour moi, Scott avait toujours joué l’amoureux transi, les faisant tous fuir.
Honnêtement, tous les hommes étaient en ce moment dans ma black-list. Je ne n’étais même pas certaine d’être capable d’en laisser un s’approcher à nouveau de moi. Mes blessures étaient encore trop à vif pour que je puisse me prononcer sur ce sujet. Heureusement, mon caractère fort m’empêchait de craquer. Je pense que plus d’une se serait effondrée à ma place. Pour ma part, j’essayais de faire abstraction de ce mauvais moment. Malheureusement, je pressentais que ce n’était que les débuts des emmerdes pour moi.
Le tableau de ma vie était plus que sombre. Je n’avais même pas dix-huit ans, légalement je dépendais toujours d’Amanda et pourtant j’avais fugué. Heureusement pour moi, sur ce point, j’avais des circonstances atténuantes.
J’avais stoppé d’un coup les cours malgré la colère de Scott à ce sujet. Comme je n’avais aucune chance d’obtenir une bourse, cela signifiait que j’aurais de toute façon dû arrêter bientôt mes études, puisque je n’aurais pas les moyens de me payer une université. Je n’avais fait qu’anticiper de quelques mois ma situation. Résultat des courses, je me retrouvais avec un néant en guise de futur. Je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais faire de ma vie. Tout avait été trop vite pour que j’assimile ma nouvelle situation. Je ne sais même pas comment j’aurais fait sans Scott. Il était mon phare dans ce brouillard d’incertitudes et de peur.
— Plus sérieusement, tu veux que je demande à Vicky si elle peut prendre le service à sa charge ? Ce soir, c’est relativement calme. Je ne pense pas que Paul t’en voudra.
Paul était notre patron et accessoirement un ami de Scott. Il avait gentiment accepté de me donner ma chance en tant que barmaid apprentie alors que rien ne l’obligeait et que je n’avais aucune expérience dans le domaine. J’étais presque certaine qu’il faisait ça pour rendre service à Scott. Quand il avait vu mes marques aux visages à la lumière du jour, lors de mon entretien, il m’avait même proposé d’attendre que je guérisse avant de commencer.
— Je te garde la place au chaud, m’avait-il dit.
Il n’était donc pas question que je lui fasse faux bond le premier soir de rush, alors que la discothèque était passablement bondée – contrairement à ce que venait de dire Scott pour me rassurer.
Je pouvais bien faire face à ce fantôme du passé, même si je ne pouvais pas nier que les souvenirs qu’il faisait remonter étaient à la fois doux et douloureux. Il me rappelait une époque qui me semblait si loin. Une époque où j’étais heureuse et où mon seul souci était d’attirer l’attention d’un garçon de trois ans mon aîné, beau à se damner et qui malheureusement ne me voyait que comme un bon copain.
— Non, c’est bon. J’y retourne.
Jetant mon mégot dans le pot prévu à cet effet, je pris la direction de la porte métallique avant de changer d’avis.
Chapitre 4
Berkley

— Ils sont trop mignons tous les deux, me fit remarquer Sheldon en désignant Micah et Ether du menton.
C’est vrai qu’ils transpiraient le bonheur. Il était visible qu’ils formaient un couple heureux. En les voyant, personne ne se serait douté qu’ils ne se connaissaient même pas il y a de cela quelques mois et qu’ils ne sortaient ensemble que depuis quelques petites semaines, date de leur mariage.
— C’est clair.
J’étais vraiment content que mon coloc – enfin plutôt ex-coloc – ait trouvé chaussure à son pied, même si je devais admettre que j’étais toujours surpris par les événements de ces derniers jours. Dire qu’une semaine plus tôt, j’ignorais tout de son histoire avec Ether. On pouvait dire que notre pote était un sacré cachottier !
Détournant les yeux du couple, je balayai la piste des yeux pour voir si je repérais une fille à mon goût. Après tout, j’avais l’appart pour moi tout seul désormais et je comptais bien en profiter un max. Bon d’accord, je ne peux pas vraiment dire que la présence de Micah m’avait retenu jusque-là, mais pour certaines de mes partenaires cela avait été le cas. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais entendu :
Je ne peux pas faire trop de bruit, Berkley, je ne veux pas que ton coloc m’entende.
J’avais beau leur expliquer que Micah n’en avait rien à cirer, certaines ne voulaient pas céder, ce qui ne convenait pas du tout à mon petit côté dominateur. J’aimais que ma partenaire prenne son pied au point d’oublier tout ce qui n’était pas elle et moi. Et pour ça, je prenais toujours les choses en main. Je n’étais pas violent, mais j’aimais le sexe brusque où ma partenaire était entièrement à mon écoute. J’aimais qu’elle s’en remette entièrement à moi pour son plaisir.
Je repérai plusieurs candidates potentielles sur le dance-floor. Mon inspection m’amena ensuite à jeter un coup d’œil en direction du bar, histoire de voir si une fille désespérée n’était pas en train de noyer sa peine dans un verre. Je me serais alors fait un plaisir de la divertir. Ce n’était pas le cas. En revanche, la barmaid attira mon attention. De là où j’étais, je ne pouvais pas distinguer tous les détails de son physique, mais le peu que je voyais retint mon attention. Je me mis à l’observer quelques minutes.
Peut-être sentit-elle mon regard sur elle, en tout cas elle tourna soudain le sien dans ma direction. Durant une ou deux secondes, il ne se passa rien. Un peu comme si quelqu’un avait appuyé sur la touche « pause ». On se fixa et un étrange frisson remonta le long de mon échine. J’avais l’impression de connaître cette fille.
Je l’étudiai avec plus d’attention et elle en fit de même. Toute à son inspection, elle pencha la tête sur le côté et cette mimique me rappela une jeune fille que j’avais connue dans ma jeunesse et qui avait l’habitude de faire ça quand elle réfléchissait intensément.
Se pourrait-il que… ?
Je n’eus pas le temps de pousser plus loin la réflexion que la fille se barra comme si elle avait le diable aux trousses. Était-ce moi qui venais de la faire fuir ou bien l’avait-on appelée ? Je n’avais aucun moyen de le savoir, car elle était trop loin et la musique trop forte.
J’aurais dû passer à autre chose, mais je n’y arrivais pas. Je ne sais pourquoi, mais cette fille ne voulait pas quitter mon esprit. Bien trop souvent pour que cela ne paraisse pas louche, je jetai un coup d’œil en direction du bar, mais aucune trace d’elle. Pour un peu, j’aurais cru qu’elle était le fruit de mon imagination.
Un Micah au sourire de pervers et une Ether aux joues rougies vinrent me tirer de mon obsession. Mon ex-coloc annonça qu’ils partaient et je lui dis :
— Vous partez déjà ?
Tout content de lui, il répondit :
— Je suis pressé d’honorer ma femme et mes devoirs conjugaux.
Sa réponse rendit Ether encore plus carmin. Cette nana était craquante à rougir dès que son mari avait une parole osée – ce qu’il faisait plus souvent qu’à son tour. Je soupçonnais même Micah d’en faire exprès. On aurait pu croire que l’effet s’estomperait avec le temps, mais il semblerait que non. Ou alors, il faudrait attendre des années.
De mon côté, la barmaid était toujours dans mon esprit sans que je ne puisse expliquer pourquoi et cela m’énervait prodigieusement.
Quand le couple fut parti, malgré moi, mes yeux revinrent dans le coin de la pièce où s’alignaient les alcools en tout genre. Toujours aucune trace de ma mystérieuse ensorceleuse. Peut-être avais-je bien rêvé en fin de compte.
— Tu cherches quelqu’un ? me demanda Sheldon en se penchant vers moi pour que je suis puisse l’entendre à travers la musique.
Ce type avait des yeux de lynx. Il ne parlait pas beaucoup, mais il observait énormément. C’était d’ailleurs un atout précieux sur le terrain. Il arrivait à analyser le jeu adverse comme personne. À chaque quart-temps, il nous faisait un topo sur ce qu’il avait compris de la stratégie des joueurs en face de nous et il ne se trompait jamais. Malheureusement, il faisait preuve de la même attention dans la vie de tous les jours. Et si ses talents étaient très appréciés et recherchés sur le terrain, c’était une autre histoire lorsqu’ils s’appliquaient à nos vies. Cependant, il fallait reconnaître qu’il était discret. Si Micah ou Tirell m’avait surpris à mater obsessionnellement dans une direction, il ne se serait pas gêné de le dire lorsque les autres étaient là, histoire qu’ils m’interrogent en groupe. Sheldon avait, lui, attendu que Micah soit parti pour me poser la question.
Histoire d’avoir la paix, je lui répondis :
— Ouais, je cherchais une meuf à mon goût pour la ramener avec moi.
Il me regarda et je vis dans son regard foncé qu’il ne me croyait pas vraiment. Pourtant, il n’insista pas. C’était un des gros avantages à côtoyer Sheldon. Il respectait la notion de vie privée et n’insistait pas, ce qui n’était, il fallait bien le reconnaître, pas le cas de Micah, de Ty et moi. Il entra même dans mon jeu en ajoutant :
— As-tu trouvé quelqu’un à ton goût ?
— Nan.
Et comme j’en avais marre de ce bar vide monopolisant mon attention, je lui dis :
— D’ailleurs, je suis fatigué. On se casse ?
— OK, ça me va.
Je ne lui avais même pas demandé s’il cherchait quelqu’un de son côté. Sheldon était très mystérieux sur ses aventures. Il ne ramenait jamais ses coups d’un soir à l’appartement. Quand il voyait quelqu’un, il découchait. Sans ces absences occasionnelles, nous aurions pu croire qu’il avait fait vœu de chasteté ou un truc dans le genre. En réalité, il devait simplement être plus pudique que nous trois sur ses aventures. Comme nous étions de véritables commères, Micah, Tirell et moi en avions déjà discuté ensemble lors de l’une de ses absences. Micah pensait qu’il était peut-être homo. Tirell n’était pas d’accord. Pour ma part, je n’avais aucune idée sur le sujet. J’avais déjà observé comment il se comportait avec les hommes ou les femmes et je n’avais vu aucun indice me permettant de savoir s’il était de mon bord ou s’il jouait dans l’autre équipe. Dans un cas comme dans l’autre, cela ne changerait rien à notre amitié, mais comme je vous l’ai dit, nous étions une vraie bande de commères. Plus Sheldon était discret sur sa vie sexuelle, plus nous étions rongés par la curiosité. Bien évidemment, nous n’avions jamais fait d’allusion devant lui, sinon il aurait été capable de devenir encore plus secret, simplement pour nous faire rager. Même si je ne voyais pas trop comment il aurait pu faire.
Sheldon avait l’habitude de jouer les Sam lors de nos sorties et ce soir ne fit pas exception. C’est lui qui nous ramena. Je n’avais pas bu tant que cela mais, comme lui n’avait pas du tout bu, il était mieux que ce soit lui qui prenne le volant. D’autant que nous étions venus avec sa voiture.
Le trajet se fit dans un silence agréable, avec une bonne musique de fond. Nous avions tous les deux les mêmes goûts musicaux, c’était un avantage. Nous n’avions ainsi pas besoin de nous battre pour savoir qui aurait le privilège d’imposer ses préférences.
Une fois la voiture garée, nous nous dirigeâmes vers notre immeuble pour aller nous coucher dans nos apparts respectifs.
Je devais bien reconnaître que le déménagement récent de Micah avait laissé un certain vide. L’air de rien, j’aimais bien vivre avec lui. Enfin, on va dire que je n’aimais pas forcément vivre tout seul. Tout me semblait trop silencieux. Cela ne faisait qu’une semaine que mon coloc n’habitait plus ici et je commençais déjà à m’ennuyer.
Une idée m’avait déjà traversé une ou deux fois l’esprit et je me demandais si je devais en faire part à Sheldon. Depuis que Ty avait quasiment élu domicile chez Megan, mon ami était lui aussi tout seul dans son logement. Ressentait-il également un vide ? Si c’était le cas, nous pourrions peut-être devenir colocataires.
Certes, j’étais un brin – beaucoup – bordélique et lui un brin – beaucoup – maniaque. D’ailleurs, c’était sur la base de ce critère que nous avions tous les quatre déterminé qui vivrait avec qui. Cependant, j’étais persuadé que nous pouvions réussir à trouver un terrain d’entente. De toute façon, vu notre mode de fonctionnement, nos appartements étaient déjà, quasiment tout le temps, ouverts. Nous passions de l’un à l’autre comme si le tout ne formait qu’un seul logement.
Une fois allongé dans mon lit, mes réflexions sur ma colocation cédèrent la place à une brune pulpeuse qui vint s’inviter dans mon esprit pour le monopoliser. Je me mis alors à construire un scénario où elle n’aurait pas fui. En même temps qu’il se déroulait, je fis glisser mes mains le long de mon buste jusqu’à venir agripper mon sexe.
Dans mon film perso, je me levai pour la rejoindre au bar. Je lui fis une ou deux allusions un peu coquines auxquelles elle répondit avec joie. Elle me proposa après quelques minutes de me faire visiter la réserve et j’acceptai sans me faire prier, sachant très bien ce que cachait cette invitation et plus que prêt à y répondre. Une fois la porte fermée, elle me plaqua contre celle-ci et se mit à dévorer ma bouche avec un art certain.
J’aime quand les filles savent ce qu’elles veulent et n’hésitent pas à le faire savoir. Et ma petite barmaid appartenait clairement à cette catégorie. Ses mains étaient partout sur moi, pendant que ses lèvres ne laissaient aucun répit aux miennes. Bientôt, sa langue fut de la partie, s’appliquant à me rendre fou.
Une fois les premiers instants de surprise passés, j’entrai moi aussi en action. Je n’avais rien contre le fait de laisser les rênes à une fille, mais cela ne durait jamais très longtemps. Très vite, mon naturel revenait au galop et exigeait que je reprenne les commandes.
J’inversai donc nos rôles pour que ce soit elle qui se retrouve prise au piège entre mon corps et la porte. Je partis alors à la découverte de son corps de déesse pour lequel j’étais prêt à me damner.
Dans mes songes, je me mis à le sculpter avec mes mains, ne lui laissant aucune chance de me cacher le moindre détail. Elle était parfaite. Partout où mes mains se posaient, j’y découvrais des merveilles. Et le summum fut quand mes doigts s’invitèrent dans son string. Son humidité me rendit fou. Il fallait que je vienne me noyer dans cette douce moiteur. Je ne me retins d’ailleurs pas de lui faire remarquer :
— On dirait que tu es plus que prête pour moi, bébé. Tu es toute trempée.
En guise de vengeance, ma belle inconnue se laissa tomber à genoux. Avant que je n’aie eu le temps de dire ouf, je me retrouvai la queue à l’air libre puis emprisonnée dans sa bouche chaude et accueillante.
J’étais tellement bien ici que j’aurais pu jouir à l’instant. Son regard provoquant m’indiqua que c’était exactement l’effet qu’elle recherchait. J’étais certain que, si elle avait pu me parler, elle m’aurait dit :
— On dirait que tu es plus que prêt pour moi.
D’ailleurs, je n’allais pas tenir très longtemps à ce régime. Ce qu’elle faisait avec ses lèvres et sa langue me rendait fou. Le regard chargé de désir, elle sortit sa langue pour la faire glisser le long de ma veine saillante jusqu’à finir sur mon gland turgescent. Ce fut la goutte en trop. Je dus lui accorder la victoire de ce round et vins me perdre dans sa bouche accueillante.
Alors que mon film se déroulait, je sentis mes couilles se serrer à m’en faire limite mal. Au moment où je m’imaginais me répandre dans sa bouche, je le fis pour de vrai dans ma main. Je dois admettre que la jouissance fut meilleure que celles que j’avais l’habitude d’avoir lorsque je me branlais.
Alors que je me nettoyais, je me fis deux réflexions. Tout d’abord, cette fille m’avait vraiment retourné le cerveau. Je ne l’avais aperçue que quelques instants et j’avais réussi à monter un fantasme de toutes pièces qui m’avait fait prendre un pied d’enfer pour une jouissance solitaire.
Ensuite, et cela me dérangeait plus, lorsque je l’avais imaginée me fixer de son regard de braise, c’étaient des yeux très particuliers qui m’avaient fait face. Des yeux que je n’avais vus que chez une personne de toute ma vie, lorsque j’étais plus jeune : Shadna Amerth.
Chapitre 5
Shadna

Après avoir retrouvé un peu de courage, je repartis à mon poste. Dès que la porte métallique s’entrouvrit, je fus envahie par le bruit qui sortait des baffles. L’avantage de ce job était que je n’avais pas beaucoup l’occasion de ressasser tout ce qui m’était arrivé. La musique assourdissante et la sollicitation continuelle des clients m’empêchaient de sombrer dans le néant qui me tendait les bras.
— Alors, où est-il ce fameux Berkley ? me demanda Scott qui me suivait de près.
Je balayai la pièce des yeux pour jeter un coup d’œil du côté de la table où il était installé avant ma fuite. Il n’y était plus. Ni aucun de ses potes d’ailleurs. Face à cette découverte, je réagis bizarrement. Je fus à la fois soulagée et déçue.
Avisant que Scott attendait toujours une réponse de ma part, je lâchai :
— Parti.
Cette réaction de déception me ramena tout droit dans le passé. Combien de fois Berkley Huston avait-il suscité ce sentiment chez moi alors que je commençais tout juste à entrer dans l’adolescence ? Trop pour que je ne puisse les compter. Cependant, je me souvenais très bien de cette douleur lancinante.
Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le béguin pour Berkley. Plus d’une fois je l’avais observé dans la cours de l’école élémentaire. Il était mon obsession. En même temps, il attirait le regard de toutes les filles avec son air coquin et rebelle. Il avait d’ailleurs toujours une petite amie pendue à son bras. Ce n’était jamais la même mais, surtout, ce n’était jamais moi, ce qui n’avait rien d’étonnant puisque j’étais de trois ans plus jeune que lui. À cette époque, une telle différence d’âge constituait un mur infranchissable. À ses yeux, je n’existais même pas. Je m’étais donc contentée de l’observer de loin.
Et puis, il était entré au collège. Je ne le voyais plus au moment des récréations qui me semblaient, d’un coup, beaucoup moins attrayantes, ni à la cantine. Une partie de moi se mit alors à espérer que mon obsession pour lui disparaisse. Ne dit-on pas « loin des yeux, loin du cœur » ? Sauf que justement, il n’était pas si loin que cela. Jusqu’à présent, nos parents respectifs nous emmenaient à l’école, je n’avais donc pas pu voir l’endroit où il habitait, je savais juste que ce n’était pas l’un de mes proches voisins. Et puis, un matin, alors que j’ouvrais mes volets, miracle, je l’avais vu passer sous ma fenêtre pour attendre le bus qui l’emmenait au collège.
Mon obsession reprit alors de plus belle. Je mis un point d’honneur à les ouvrir tous les jours à la même heure pour le voir passer. Sauf le jeudi, car il commençait les cours plus tard ces jours-là. Un soir, alors que ma mère me ramenait à la maison, je le vis sur le bord de la route, s’engageant dans une propriété. C’est ainsi que j’appris que ses parents habitaient sur le chemin menant à la boulangerie du coin.
Je devins alors une vraie psychopathe. Lorsque je passais devant chez lui en allant ou en revenant de l’école, je jetais toujours un coup d’œil pour avoir la chance de l’apercevoir ne serait-ce qu’une seconde. Je me proposais systématiquement pour aller chercher le pain avec l’espoir de pouvoir le voir ou, mieux, de le croiser. Je me mis à guetter également ses retours de cours. Il finissait presque tous les jours après moi. Je pris donc l’habitude de le regarder passer sous ma fenêtre lorsqu’il rentrait chez lui à pied. Je me mis à détester les jours de pluie, car il se faisait emmener en voiture. Je me mis au vélo afin d’avoir une excuse de passer devant chez lui le week-end. Lorsque j’avais de la chance, je pouvais le regarder jouer avec ses potes sur la pelouse de ses parents à s’échanger le fameux ballon ovale, me régalant de la vue qu’il m’offrait sans le savoir.
J’étais pathétique. Le pire étant que, même à l’époque, j’en avais conscience. Mais c’était plus fort que moi. J’étais toujours à sa périphérie et lui n’avait pas la moindre idée de mon existence.
Le premier coup porté à mon cœur de petite fille fut lorsque je le vis un soir descendre du bus avec une fille accrochée à sa main. Une puissante haine s’était emparée de moi. C’était la première fois que j’étais autant jalouse d’une autre. Certes, il avait eu des petites amies à l’école élémentaire, mais ce n’était pas pareil. Cela me semblait plus important, plus officiel, maintenant qu’il était au collège. Quelque part, cela ne faisait qu’augmenter la distance nous séparant.
Malheureusement, cette fille ne fut que le début d’une longue série. Le moins que l’on puisse dire, c’était que Berkley n’était pas pour les relations longue durée. C’est mal mais, quelque part, son inconstance m’avait rassurée et m’avait fait espérer. Cela signifiait qu’aucune des filles que je voyais n’avait de l’importance. Elles n’étaient que de passage. Je ne cessais de me dire qu’il valait mieux ça plutôt qu’il trouve une copine et reste avec elle pour la vie. En gros, j’essayais de positiver, de me dire qu’il n’avait pas encore trouvé la bonne. Et pour cause, puisque c’était moi ! C’est juste qu’il ne le savait pas encore.
Pendant deux longues et pathétiques années, je suivis ainsi son manège de Don Juan, incapable de tourner la page, ce qui était d’une stupidité sans nom. Quand on savait qu’il ne m’avait même jamais adressé la parole, c’était du vrai délire. Sauf que la réalité était là, j’étais incapable de me sortir Berkley Huston de la tête. Il était toujours présent dans mon esprit. Je ne pouvais m’empêcher de comparer tous les garçons de ma classe à lui et aucun ne tenait jamais la comparaison.
Et puis, ce fut enfin à mon tour d’entrer au collège. J’avais même réussi à gagner une année d’avance en me donnant à fond dans mes études. En même temps, j’étais une fille très solitaire. Je n’aimais pas vraiment la compagnie de mes consœurs. Je passais donc mon temps libre à étudier mes cours et à observer Berkley. Mes parents s’en inquiétaient un peu mais, comme je semblais heureuse, ils ne m’obligèrent pas à me trouver des copines. Dieu merci.
Le premier jour où je dus prendre le bus, je me fis violence pour ne pas croiser « accidentellement » la route de Berkley. Je ne voulais pas lui faire peur et paraître louche. Je devais aussi admettre que j’étais un peu flippée à l’idée de le rencontrer pour de vrai. Il faut dire qu’il était de plus en plus impressionnant. Il était clair qu’il n’était pas en retard pour sa puberté ! Il ressemblait à un vrai jeune homme. Je vous laisse imaginer sa côte de popularité.
Le hasard fit que ce jour-là, le bus était blindé et qu’il vint se mettre à côté de moi. Enfin, il me le demanda. Je fus à deux doigts de tomber dans les pommes lorsqu’il m’adressa la parole pour me dire :
— Salut. Je peux me mettre à côté de toi ?
Je dus même me faire violence pour ne pas me retourner, histoire de vérifier que c’était bien à moi qu’il s’adressait, mais j’avais déjà l’air assez stupide à le regarder avec des yeux ronds sans en rajouter une couche. La gorge nouée et le cœur battant à mille à l’heure, je lui avais répondu un timide :
— Oui.
En retour, il m’avait offert un sourire qui m’avait fait me sentir toute chose. À l’époque je l’ignorais mais, en fait, je venais de vivre mon premier moment d’excitation. Complètement hermétique à mon trouble, il avait enchaîné :
— Moi, c’est Berkley. Et toi ?
— Shadna.
— Sympa comme nom.
Je ne savais pas quoi dire.
Cela faisait des années que je priais pour avoir l’occasion de croiser la route de Berkley et maintenant que l’occasion m’était donnée, je n’arrivais pas à sortir un mot. J’avais les lèvres scellées et j’étais à deux doigts de vomir tellement je me sentais stressée et mal. J’avais envie de me donner des claques pour gâcher ainsi une opportunité qui ne se reproduirait certainement jamais. Il était en effet peu probable que j’aie une seconde chance de discuter avec lui.
Finalement, Berkley ne devait pas être si insensible que cela à mon malaise puisqu’il me demanda :
— C’est ta première journée ?
— Ouais.
— T’inquiète pas. Tu vas voir, ça va bien se passer.
C’est à cet instant que mon béguin pour lui se transforma en amour fou. Il ne me connaissait pas et pourtant il prenait la peine de me réconforter. Ce garçon était un ange. Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?
Une fois arrivés au collège, il me dit :
— Bon, bah, bonne chance et peut-être à une prochaine fois.
Puis, il alla directement à son premier cours, alors que de mon côté, j’essayais de ne pas m’évanouir sous le coup de l’émotion. Je venais de passer un bon quart d’heure assise à côté du garçon qui faisait battre mon cœur plus vite depuis des années et il venait de faire la discussion avec moi. J’étais sur un petit nuage.
La journée se passa sans embûche et je ne croisai Berkley qu’une fois et de loin. Il faut dire que l’établissement était beaucoup plus grand que notre petite école.
Le soir, alors que je venais de prendre place dans le bus et que je regardais à nouveau mon emploi du temps de l’année à venir, une voix me tira de ma contemplation :
— Alors cette première journée ?
Je relavai immédiatement la tête pour me noyer dans le regard de Berkley qui me souriait avec malice. Ce garçon était vraiment trop beau. Je n’avais jamais eu l’occasion de le regarder de près, mais cela aurait paru suspect que je le fasse maintenant alors qu’il venait de me poser une question et qu’il attendait une réponse de ma part. Je me forçai donc à baisser les yeux et lui répondis :
— Ça peut aller.
— Tu attends quelqu’un ?
Il fallut quelques instants à mon cerveau chamboulé pour que me parvienne le sens de sa question. Lorsque je compris qu’il me demandait indirectement s’il pouvait s’asseoir à côté de moi, mon petit cœur fit une nouvelle cabriole dans ma poitrine.
— Euh… non, bafouillai-je.
Il allait finir par croire que j’étais limitée intellectuellement avec les maigres réponses que je peinais à lui fournir à chaque fois qu’il me posait une question.
Il s’installa alors à côté de moi et me prit l’emploi du temps des mains pour le regarder. Il se mit ensuite à le commenter, mais je dois admettre que je n’étais pas très attentive aux mots qui sortaient de sa bouche.
L’occasion m’était donnée de pouvoir le mater à loisir et je n’allais pas laisser passer ma chance ! Je commençai par son visage. Il devait avoir treize ans, mais la puberté avait déjà bien commencé son œuvre. Il était visible qu’il se rasait déjà. Je sais que c’est bête, mais la vue de son menton ombré provoqua un remous dans mon ventre. Je ne pris toutefois pas le temps de m’appesantir sur la sensation. Il n’avait plus vraiment les traits du garçon que j’avais repéré dans la cours de l’école et ce n’était pas pour me déplaire. On aurait dit un mini-homme. C’était d’ailleurs sûrement de là qu’il tirait une partie de son succès auprès des filles.
Il avait les cheveux bruns et fins qui tombaient de chaque côté de son visage. Sur le devant, les mèches étaient un peu plus courtes et encadraient ses tempes. Il était magnifique, sublime, bref, vous l’aurez compris, j’étais complètement sous le charme.
Sans vraiment m’en rendre compte, je posai mon regard sur ses lèvres. Je ne pus alors m’empêcher de me demander ce que cela ferait de les embrasser. J’avais déjà vu de nombreux couples se bécoter mais, personnellement, cela ne m’était jamais arrivé. En même temps, à part Berkley, aucun garçon n’avait su retenir mon attention. Ils étaient tout simplement invisibles à mes yeux. Mon petit cœur ne battait que pour un seul d’entre eux qui, jusqu’à ce matin-là, ne savait même pas que j’existais.
Lorsqu’il eut fini l’analyse de mon emploi du temps, Berkley me tendit le papier en concluant :
— Tu t’en tires pas trop mal. Le mien était pire.
Je n’eus pas l’occasion de lui répondre, car deux gars entrèrent dans le bus et le saluèrent :
— Yo, Berkley.
— Salut, les mecs.
Tout naturellement, ses deux potes vinrent s’installer sur la banquette derrière nous. J’avais pensé que Berkley changerait de place, mais il n’en avait visiblement pas l’intention et je n’allais certainement pas m’en plaindre.
Durant tout le temps que dura le trajet, je regardai donc par la fenêtre et laissai traîner mes oreilles sur la discussion qui avait lieu sur le siège à côté de moi. J’appris ainsi que les trois garçons se préparaient à passer les sélections pour entrer dans l’équipe de foot. Comme ils avaient déjà été sélectionnés les deux années précédentes, ce n’était qu’une formalité pour eux, surtout pour Berkley, qui semblait a priori briller dans ce sport. En entendant cela, je me fis la promesse de m’arranger pour voir ça de mes propres yeux. Je l’avais déjà observé jouer au ballon sur la pelouse de ses parents, mais je ne l’avais jamais vu dans son équipement, sur un terrain. À cette idée, une certaine excitation s’empara de moi.
 
Ils évoquèrent ensuite les filles avec qui ils étaient sortis durant l’été. Cette fois, mon cœur saigna lorsque ce fut au tour de Berkley de relater ses histoires. Apparemment, il n’avait pas eu le temps de s’ennuyer et n’avait pas été célibataire de toutes ses vacances, attirant le respect de ses amis, surtout lorsqu’il décrivit les filles en question. Inutile de préciser qu’elles étaient à des années-lumière de moi.
Quand le bus arriva à notre arrêt, nous nous levâmes tous les deux. Avisant que je prenais la même direction que lui, Berkley me fit remarquer :
— On est presque voisins, on dirait.
Je pris un air surpris et lui répondis :
— Il faut croire.
Au moment où j’arrivais devant chez moi, je lui dis :
— Bon, bah, à plus.
— Ouais, on aura certainement l’occasion de se revoir, me répondit Berkley.
C’est ainsi que débuta notre relation un peu particulière. Les matins où nous prenions le bus aux mêmes horaires, nous faisions la route que nous avions en commun ensemble, même chose pour le retour. Dans le bus, Berkley se mettait toujours à côté de moi et nous discutions si ses potes n’étaient pas là, sinon je les écoutais. Et une fois arrivés au collège, chacun suivait son chemin, jusqu’au trajet du retour.
On peut dire que nous devînmes en quelque sorte amis, mais uniquement des amis de bus. Et cela m’englua un peu plus dans les sentiments que Berkley faisait naître en moi. Alors que de son côté, il ne me voyait pas comme une fille, simplement comme un pote. Le pire étant que je préférais encore ça à rien du tout.
J’étais pathétique. Mais bon, il me semble que nous avons déjà statué sur ce point !
Chapitre 6
Shadna

La soirée se termina sans incident notable. Berkley était toujours présent dans mon esprit, mais j’avais passé tellement d’années dans cet état d’esprit que je n’y prêtai pas vraiment attention. C’était un peu devenu naturel pour moi, comme de respirer. Je l’avais fait pendant des années et le mécanisme se remettait tout seul en marche.
Le lendemain, quand Scott vint me voir durant sa pause, il me fit remarquer :
— Ne t’inquiète pas, tu auras certainement d’autres occasions de le voir, ton Don Juan.
Je pris alors conscience que je n’avais pas arrêté de penser à lui depuis que nos regards s’étaient croisés la veille et que j’avais passé une bonne partie de la soirée à guetter la porte d’entrée pour ne pas rater son arrivée. Ce constat me mit dans une fureur noire. J’avais déjà perdu ma jeunesse à penser à lui inutilement. Pas question que je reprenne mes travers de pauvre adolescente paumée. Je n’étais plus cette Shadna ! Elle avait commencé à disparaître lorsque son amour de toujours avait balayé d’un revers de main sa déclaration d’amour, elle était en grande partie morte avec ses parents et le peu qui restait d’elle avait été détruit une semaine plus tôt. Non, mon béguin pour Berkley était terminé et je refusais catégoriquement qu’il reprenne du service.
Hargneuse, je répondis donc :
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
— Mais bien sûr ! ricana Scott.
— Tu veux ma main dans ta figure ?
— Oooh, mais c’est que tu me ferais presque peur, Shad’. Pas la peine de faire ta teigneuse. Je te faisais simplement remarquer que tu semblais avoir l’esprit ailleurs.
— Eh bien, garde tes remarques pour toi !
— On dirait que j’ai touché un point sensible. Ou alors, c’est la mauvaise semaine !
Vous ne pouvez pas imaginer à quel point cela m’énervait lorsque Scott se comportait en grand frère pénible. Alors, plutôt que de lui répondre, je fis le choix de l’ignorer et de retourner à mon travail. Il restait encore une bonne heure avant que l’établissement ne ferme ses portes et j’avais encore quelques clients à servir. Au moins, quand j’étais occupée avec quelqu’un, je ne pensais ni à Berkley ni à Bran.
Une fois que tout le monde fut parti, je nettoyai le bar avec Vicky. Pour le reste de la pièce, Paul embauchait une femme de ménage, mais l’entretien du bar était à notre charge. Notre boss était convaincu que c’était à nous d’organiser notre espace de travail pour nous y retrouver durant le rush. Pour lui, il fallait que l’on sache exactement où se trouvait chaque bouteille. Cela nous permettait d’être plus efficaces à l’heure de pointe, lorsque les commandes pleuvaient de partout et que nous n’avions pas le temps de les chercher. Elles devaient nous tomber sous la main. Bon, pour ma part, je n’aurais pas la prétention de dire que je savais le faire. Après tout, je ne travaillais ici que depuis quatre jours.
Comme tous les soirs où je travaillais, Scott attendit la fin de mon service pour que nous rentrions ensemble. Je savais que nos collègues se posaient des questions sur notre relation. J’étais la petite nouvelle fraîchement débarquée et pistonnée par Scott pour avoir cet emploi, nous étions souvent fourrés ensemble (pour ne pas dire tout le temps). Par conséquent, tous nos collègues se demandaient si nous étions en couple ou non. C’était notamment le cas de Vicky, l’autre barmaid. Elle m’avait déjà posé plusieurs questions la veille et m’en avait posé d’autres ce soir. À partir de là, il n’était pas compliqué de comprendre que Scott ne la laissait pas indifférente. En même temps, tout mec mignon semblait au goût de Vicky. Rien que cette semaine, j’avais vu deux gars attendre la fin de son service pour la « raccompagner ». Il fallait reconnaître qu’avec ses cheveux roses bonbon, ses tatouages sur les bras et ses formes généreuses, Vicky savait retenir l’attention d’un homme. Si l’on ajoutait à cela qu’elle ne semblait pas farouche, autant dire qu’elle n’avait jamais de problème pour remplir son lit quand elle le souhaitait. Lorsque j’avais fait remarquer à Scott l’intérêt qu’elle lui portait, il m’avait répondu :
— Pas mon style.
Je ne savais pas quel était exactement le « style » de mon frère, même si j’avais ma petite idée sur la question. Pour le coup, Vicky était en effet à des années-lumière de ses goûts. Avec moi, Scott avait toujours été très discret sur ses relations sentimentales. Je pense que c’était par égard et aussi par pudeur. Entre nous, je lui en étais reconnaissante. C’était une partie de sa vie que je ne tenais à pas à découvrir, sauf quand il aurait trouvé la bonne personne. Il n’empêche que, contrairement à ce qu’il s’imaginait, je n’étais pas complètement aveugle. Il s’était trahi avec certains comportements. Mais tant qu’il voulait garder son jardin secret, je respectais son souhait.
En revanche, je voyais très bien comment Scott pouvait être le style de Vicky et de pas mal de filles qui mettaient les pieds ici. Même s’il était comme mon frère et que je n’avais aucune attirance physique pour lui, je savais reconnaître qu’il était un beau spécimen. Son côté armoire à glace, confiant de lui mais réservé, était un vrai aimant à filles. Sa barbe de trois jours amplifiait l’impression de bad boy que lui conféraient ses muscles et ses tatouages.
Je ne comptais d’ailleurs plus le nombre de nanas qui lui avaient demandé, une main sur le bras, la signification de tel ou tel dessin, ou bien s’il en avait sur tout le corps, la question implicite étant de savoir si elles pouvaient le découvrir par elles-mêmes. Il se contentait alors de leur faire une remarque bateau pour rester poli, tout en leur faisant comprendre qu’il n’était pas intéressé. Malheureusement, plus il les repoussait, plus elles s’accrochaient. La preuve avec Vicky.
Je devais être mesquine car, dans ces moments-là, rien que pour les embêter, je rêvais de leur avouer que je connaissais la réponse. Et pour cause, non seulement je l’avais déjà vu en maillot de bain, mais en plus la plupart des dessins étaient de moi.
Comme je vous l’ai dit, j’ai un certain un talent artistique. Au début, ce n’était que des gribouillages dans la marge de mes cahiers, dont beaucoup représentaient Berkley. Le phénomène s’était d’ailleurs amplifié lorsque nous étions devenus amis et que j’avais commencé à passer du temps avec lui, notamment à le regarder s’entraîner. J’avais un nombre incalculable de dessins de lui, un ballon à la main. Bien sûr, il n’en avait jamais rien su. Et puis, il y avait eu l’accident de mes parents et mon arrivée chez Amanda. Mon art avait alors été un exutoire pour évacuer toute cette peine et cette rage qui m’habitaient.
Quand Scott était tombé sur certains d’entre eux, il m’avait avoué apprécier beaucoup mon style. Il avait émis le souhait d’en avoir de moi sur sa peau. Je croyais qu’il se payait ma tête. Puis, il m’avait mise au défi de réaliser le dessin de son prochain tatouage en me donnant le thème qu’il voulait. Et j’avais accepté de le relever. Il avait adoré le résultat. Il était revenu tout fier de chez le tatoueur en me montrant mon œuvre dessinée sur lui. Je dois admettre que cela m’avait fait tout drôle. Et cela n’avait été que le premier d’une longue série.
Quand Scott avait avoué à Paul, qui trouvait trop cool les dessins sur ses bras, que beaucoup étaient de moi, cela avait conforté toute l’équipe dans leur idée que nous formions couple. Nous n’avions pour le moment donné aucune info sur le sujet. Nous tenions à rester les plus discrets possible et à ne pas en révéler trop sur moi. Après tout, mon agresseur était toujours en cavale et je ne souhaitais pas vraiment qu’il me retrouve. Même s’il n’avait pas le droit de m’approcher, je n’étais pas certaine que cela arrêterait Bran. Depuis que je le connaissais, il n’avait pas fait preuve d’une intelligence débordante. Je devais donc être la plus discrète possible.
Par ailleurs, il y avait un avantage à ce que cette rumeur concernant Scott et moi circule, cela m’évitait de me faire draguer. Puisque tout le monde était plus ou moins convaincu que ce type baraqué était mon petit ami, cela dissuadait même les plus courageux. Il y avait suffisamment de filles prêtes à continuer la fête en dehors de la discothèque pour risquer de mettre en colère un des videurs. Du moins, pour l’instant cela avait fonctionné, car il ne fallait pas oublier que je ne faisais que débuter. Je n’étais pas naïve. Je savais que certains allaient bien se rendre compte que nous ne nous embrassions jamais. Ils commenceraient alors à se poser des questions. Enfin, j’avais encore le temps de voir venir.
Quand j’eus fini de nettoyer mon coin, Scott et moi prîmes enfin la direction de notre appartement pour aller nous coucher. Certes, ce n’était pas un palace et nous étions obligés de partager le même lit, mais je le considérais comme notre chez nous, depuis mon arrivée la semaine dernière. À partir du moment où Scott était avec moi, cela me suffisait. Je savais qu’il ne partageait pas mon avis. Il n’aimait pas que je sois obligée de vivre dans ce boui-boui. Même si je n’arrêtais pas de lui dire que cela m’allait très bien, il n’en démordait pas. Pour lui, je ne devais pas habiter dans un endroit pareil. Je l’avais déjà surpris plusieurs fois cette semaine à regarder les petites annonces, mais il n’avait rien trouvé de correct dans notre budget qui était, il fallait l’admettre, assez serré. Peut-être que lorsque j’aurais commencé à mettre quelques paies de côté, nous pourrions changer d’appartement, mais ce n’était pas pour tout de suite.
Comme tous les soirs depuis que j’avais commencé mon boulot, j’étais exténuée et ne rêvais que d’une chose, pouvoir m’allonger. Il fallait bien reconnaître que mon rythme de vie avait été complètement chamboulé. Avant les événements de la semaine passée, la nuit, je dormais, et le jour, j’étudiais. Désormais, la nuit, je travaillais ; le jour, je dormais.
Scott avait beaucoup de mal à se faire à ce changement. Nous avions eu une très grosse dispute à ce sujet. Comme il me restait encore un semestre avant d’avoir dix-huit ans et que j’étais orpheline, je bénéficiais d’aides. Je m’étais donc inscrite sans grande conviction pour suivre une formation de secrétaire. Cependant, j’avais toujours su que je ne la terminerais pas. Primo, je n’avais pas les moyens de me la payer. Deuzio, après quelques semaines de cours, je pouvais affirmer que ce n’était pas pour moi.
Jusqu’aux derniers événements, je n’en avais pas touché mot à Scott, car je savais très bien comment il allait réagir. D’autant que je n’avais pas de plan B, car je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire de ma vie.
Et puis, il y avait eu mon agression. Je m’étais retrouvée chez Scott et ne voulais pas lui laisser seul la charge du foyer. Je lui avais donc rapidement demandé s’il pouvait me pistonner au Too Night.
— Tu veux un boulot en plus de tes études ? m’avait-il demandé surpris.
Je lui avais alors expliqué que je ne comptais pas retourner à l’école.
Après une dispute mémorable, j’avais fini par avoir gain de cause. J’avais fait valoir à Scott que, s’il n’acceptait pas mon choix, je partirais de chez lui et que j’arrêterais de toute façon mes études. Depuis, j’évitais d’aborder le sujet, parce qu’il avait tendance à s’énerver quand je le faisais.
Une fois la porte de l’appartement franchie, je me dirigeai vers notre chambre, me mis en pyjama pendant que Scott allait prendre une douche. J’étais endormie avant qu’il ne m’ait rejointe dans le lit.
Chapitre 7
Shadna

Ce fut un bruit inhabituel qui me tira de mon sommeil. Au début, je crus qu’il y avait à nouveau des souris dans le mur, car j’avais l’impression d’entendre gratter. Sauf que le son ne venait pas de là, mais de la porte. Je compris alors que quelqu’un essayait de la déverrouiller. Et par quelqu’un, je voulais bien sûr parler de Bran. La peur me réveilla complètement. J’avais beau faire la fière devant lui, je n’étais pas stupide. Je savais très bien que je n’avais aucune chance de faire le poids face à lui. Il était plus grand que moi, plus lourd aussi et surtout entraîné pour le combat.
Malheureusement, mes options étaient limitées. Ma chambre était très petite et assez peu meublée. Je n’avais donc aucune chance de me cacher, ce qui de toute façon aurait été idiot puisque Bran savait très bien que j’étais là-dedans. La fenêtre était trop exigüe pour que je puisse espérer m’y faufiler, à moins de me couper en deux dans la largeur, ce qu’il savait aussi. J’étais donc faite comme un rat. Je n’avais aucune issue, si ce n’était le combat, car j’étais bien décidée à me battre bec et ongles, même si j’avais peu de chances de m’en sortir indemne. Il n’était pas question que je me laisse faire sans rien dire. Je comptais bien faire le plus de dégâts possibles.
Je réfléchis à toute allure pour trouver quelque chose qui pourrait faire office d’arme, mais le bruit effrayant de la serrure me tétanisait trop pour que je sois en capacité d’avoir la moindre idée pertinente. Mes yeux étaient rivés sur la porte, même si je n’y voyais presque rien vu qu’il faisait nuit noire.
J’aurais dû penser à me jeter sur mon téléphone, le rallumer en priant d’avoir le temps de passer un appel avant que ce taré n’entre dans ma chambre. Mais la seule chose qui tournait en boucle dans mon esprit, c’était que j’étais dans une sacrée merde et que cela allait être ma fête dans très peu de temps. De fait, la porte céda et s’ouvrit sur ce connard de Bran qui sourit en me voyant réveillée :
— Cool, j’avais peur que tu ne dormes.
— Casse-toi de là, Bran.
J’essayais de faire bonne figure, mais je ne convainquis ni moi ni lui, qui me répondit avec un sourire de pervers :
— C’est ça, fait la maligne. D’ici dix minutes, tu vas me supplier, salope.
— Connard.
En temps normal, je n’étais pas aussi vulgaire mais, dès qu’il s’agissait de Bran, je ne me contrôlais plus.
Sa réponse fut immédiate. Il me fonça dessus et me mit une gifle magistrale. Je fus certaine que j’allais avoir une marque le lendemain. Mais bon, ce n’était pas la première fois qu’il levait la main sur moi. J’avais l’habitude et je n’allais pas rendre les armes pour si peu.
— Pauvre type. Ça t’amuse de taper sur une femme ? T’es tellement nul au combat que c’est le seul moyen que tu as pour avoir le dessus sur quelqu’un ?
J’admets que le provoquer ainsi n’était pas forcément le meilleur des plans, mais je n’en avais aucun autre sous la main pour le moment. Je comptais bien dire son fait à ce gros con. J’aurais aimé déclarer qu’il ne me faisait pas peur, malheureusement ce n’était pas le cas.
Il me donna un nouveau coup qui ressembla plus à un coup de poing qu’à une claque, en me disant :
— Sale traînée. Je vais t’apprendre à me parler ainsi.
— Enculé.
Après ça, tout s’enchaîna. Il se défoula littéralement sur moi. Les coups pleuvaient et je tentais tant bien que mal de me protéger, sans grand résultat. Je commençais à avoir mal partout. Je sentais le goût du sang dans ma bouche, à cause de la lèvre qu’il venait de me fendre. Bran semblait déchaîné. Il m’insultait de tous les noms. Il n’épargnait aucune partie de mon corps trop faible pour lui faire face.
Durant un bref instant, j’eus une révélation. S’il continuait ainsi, il allait me tuer. Cela me redonna un peu de vigueur et je me mis à me débattre plus fort, lui rendant ses coups, même si je ne me faisais aucune illusion sur le fait qu’ils ne lui faisaient pas grand-chose. En revanche, cela déclencha une autre réaction chez lui que je n’avais pas anticipée.
Sans prévenir, il arrêta ses coups et immobilisa mes mains dans une des siennes, pendant que l’autre vint se faufiler entre nous.
— Je vais t’apprendre comment te comporter avec un homme, moi. D’ailleurs, j’aurais dû le faire depuis longtemps.
Je compris alors que cette ordure comptait me violer. Je me mis à me tortiller sous lui, mais mon corps, meurtri par la violence qui venait de s’abattre sur lui, était dans l’incapacité de lui résister.
Au désespoir, je m’entendis lui dire :
— Non Bran, s’il te plaît, ne fais pas ça.
Alors que je répétais cette phrase en boucle, il me souffla à l’oreille :
— Tu vois, je t’avais bien dit que tu allais me supplier, sale chienne.
Sa première intrusion m’arracha un cri de douleur.
— Shadna, Shadnaaa !!!
Le cri affolé de Scott me tira de mon horrible cauchemar qui malheureusement n’en était pas un.
Dès que je fus réveillée, les larmes se mirent à couler et il m’entoura de ses bras réconfortants.
— Tout va bien Shad’. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Il ne peut plus te faire de mal.
J’avais envie de lui dire qu’il se trompait, que ce n’était pas un rêve, mais un souvenir, et que ce connard pouvait encore me faire du mal parce que personne ne savait où il se terrait. Et, quand bien même, ce qu’il m’avait fait continuait à me faire mal, à me ronger petit à petit. Je me mis à trembler de plus belle.
Depuis cette terrible histoire, je revivais toutes les nuits ces instants horribles. À chaque fois, je finissais en pleurs dans les bras de Scott. La journée, j’arrivais à faire face, à faire comme si ce taré ne m’avait pas fait subir toutes ces choses. Durant mon sommeil, en revanche, mes démons s’en donnaient à cœur joie. Je n’avais pas la force de les tenir éloignés comme je le faisais lorsque j’étais éveillée.
— Shad’. Tu sais que je suis là, si tu as besoin de parler.
J’adorais Scott, mais je ne me voyais clairement pas lui raconter dans le détail ce qui s’était passé. D’autant qu’il ignorait un élément capital qui, s’il venait à l’apprendre, lui ferait péter un plomb et pourrait l’amener à faire une très grosse bêtise. Pour lui, Bran s’était contenté de me tabasser grièvement. Il ignorait que j’avais été violée. Et je ne voulais pas qu’il l’apprenne. Jamais.
Je pris sur moi pour essayer de le rassurer :
— Ça va Scott. C’était juste un mauvais rêve.
— Non, ce n’était pas juste un mauvais rêve. Toutes les nuits, c’est pareil.
— Désolée, j’irai dormir dans le canapé demain, pour ne pas te réveiller.
— Ne dis pas de bêtise. Ce n’est pas ça, le problème. Écoute, je sais déjà ce que tu vas me dire, mais je crois vraiment que tu devrais voir quelqu’un pour parler ce qu’il s’est passé. Tu as besoin de vider ton sac et je comprends que tu ne puisses pas le faire avec moi. Mais c’est important que tu ne gardes pas ça pour toi, sinon ça va te tuer à petit feu et je refuse que ce type te fasse plus de mal qu’il ne t’en a déjà fait.
Il était hors de question que j’aie cette discussion avec lui, surtout à cette heure de la nuit. Pour lui faire comprendre que je n’avais pas l’intention de dire le moindre mot à ce sujet, je m’éloignai de ses bras réconfortants et lui tournai le dos.
Je l’entendis souffler derrière moi, avant qu’il ne m’enveloppe de son étreinte accueillante.
— Très bien, on n’en parle pas pour le moment mais, si cela ne va pas mieux rapidement, je prendrai les choses en main pour t’empêcher de faire l’autruche. Il n’est pas question que je te laisse tomber Shad’. Tu m’entends ?
Des larmes de douleur coulèrent silencieusement sur ma joue. J’étais touchée par ses propos et démunie. Il fallait que je trouve rapidement une solution pour remonter la pente. Scott ne méritait pas de découvrir tous les détails de ce qui s’était passé. Malheureusement, le connaissant, il n’allait pas laisser tomber si je continuais à faire ces crises.
Chapitre 8
Shadna

La discothèque était des plus animées ce samedi soir. C’était la folie ! Demain débutaient les vacances de Noël. Tout le monde semblait décidé à fêter ça dignement. Je n’arrêtais pas de servir des verres et je n’avais pas encore eu une seule minute à moi pour souffler, ce qui n’était peut-être pas une si mauvaise chose. La discussion que j’avais eue avec Scott la nuit dernière flottait toujours dans un recoin de ma tête. Cela m’embêtait de le reconnaître, mais il avait raison. Je ne pouvais pas laisser Bran continuer à m’atteindre ainsi. Il avait déjà fait suffisamment de dégâts sur mon corps pour que j’accepte qu’il en fasse également dans mon esprit. Il n’était pas question que je continue à avoir des nuits comme celles que je passais en ce moment.
Alors que j’étais en train de servir une énième Corona – boisson qui se vendait le plus ici –, la voix de Scott attira mon attention :
— Viens, je vais te la présenter.
Presque aussitôt, je le vis apparaître dans mon champ de vision, accoudé au bar.
— T’as une minute, Shad’ ?
En fait, mon dernier client venait d’obtenir ses consos et personne ne prit la relève, ce qui était un exploit. Je lui répondis donc en me tournant vers lui :
— Yep. J’ai quelques instants avant qu’une nouvelle personne en proie à une déshydratation féroce se pointe.
Ma remarque le fit rire ainsi qu’un type qui était juste derrière lui. Je portai mon attention sur le type en question. Il était plutôt jeune, la trentaine légèrement passée, le crâne chauve. Il était visible, à la manière dont il se tenait, qu’il accompagnait Scott. Il était presque aussi immense que lui et ses bras n’avaient rien à envier à ceux de mon frère de cœur avec tous ces tatouages. Ils étaient tout aussi colorés que les siens. Je devais reconnaître qu’il avait une belle gueule et son attitude sûre de lui venait ajouter à son charme. À première vue, il semblait plutôt sympathique.
Voyant que j’avais repéré son acolyte, Scott fit les présentations :
— Shadna, je te présente Sean. Sean, voici Shadna.
Ce dernier tendit une main et me dit :
— Enchanté de faire enfin ta connaissance.
— Moi de même, répondis-je par automatisme, même si je n’avais strictement aucune idée de qui était ce type.
Scott ne m’avait jamais parlé du moindre Sean. Peut-être venaient-ils de se rencontrer. Sauf que ce dernier venait de laisser entendre qu’il avait déjà entendu pas mal parler de moi. Il dut se rendre compte que je ne comprenais pas son sous-entendu, car il ajouta :
— Scott m’a beaucoup parlé de toi.
Merci pour la précision, mais on ne pouvait pas vraiment dire qu’elle m’éclairait.
Se pourrait-il qu’il soit… Scott me coupa dans ma supposition et m’expliqua :
— Sean est mon nouveau tatoueur.
— Je ne savais pas que tu avais fait un nouveau tattoo.
Je ne voulais pas faire ma peste, mais je dois admettre que j’étais vexée qu’il ne m’en ait pas parlé plus tôt. D’autant que les derniers tatouages qu’il avait sur sa peau étaient passés auparavant entre mes mains. Je ne pus m’empêcher de me demander pourquoi il ne m’avait pas demandé de travailler sur ce nouveau projet.
Son rire me tira de mes pensées :
— C’est trop drôle. Si tu voyais ta tronche. On croirait une femme qui vient d’apprendre que son mari est allé voir ailleurs !
— Ha, ha, très hilarant, répondis-je, un brin fâchée qu’il se moque si ouvertement de moi devant Sean.
— Allez, fais pas la tête. Je n’ai fait aucun nouveau tatouage, mais je suis allé voir Sean parce que je comptais te demander un nouveau projet en guise de cadeau de Noël et je voulais trouver un bon tatoueur pour le réaliser. Peter a déménagé et je lui cherchais un remplaçant.
Peter était son ancien tatoueur, celui qui avait réalisé tous les derniers tatouages que Scott avait. Je me souvenais que Peter avait en effet évoqué qu’il voulait changer de ville afin de suivre sa femme qui venait d’être mutée.
— Tu fais ce que tu veux, tu es un grand garçon, Scott, répondis-je toujours vexée.
— T’es trop mignonne quand tu fais du boudin. Toujours est-il que, lorsqu’il a vu mes tatouages actuels, Sean a été impressionné par tes dessins.
— Très, ajouta l’intéressé.
— Il m’a donc demandé quel était l’artiste qui en était l’auteur et je lui ai parlé de toi. Il m’a alors supplié de te présenter à lui.
C’était la première fois que l’on parlait de moi en tant qu’artiste, même si ce n’était pas exactement en pensant à moi que Sean avait eu ce qualificatif. Cela me fit tout drôle. Je dois admettre aussi que cela gonfla un peu mon ego.
— Tu as beaucoup de talent, enchaîna Sean.
— Merci.
Je n’étais pas vraiment habituée aux compliments. En fait, à part Scott, personne ne m’en faisait. Par conséquent, je ne savais pas comment réagir. Je ne voulais ni paraître hautaine ni donner l’impression d’une fausse modestie.
— Il m’a demandé s’il pouvait te rencontrer le plus tôt possible, continua Scott. Alors, quand je lui ai dit que tu venais de débarquer et que tu travaillais ici désormais, il a sauté sur l’occasion.
Tout ça était gentil tout plein, mais je ne voyais toujours pas pourquoi ce type se donnait tant de mal pour faire ma rencontre.
Répondant à ma question muette, le tatoueur me dit :
— Tu n’as jamais pensé à faire carrière ?
Ne comprenant pas le sens de sa question, je répétai comme une idiote :
— Faire carrière ?
— Dans le tatouage.
Sa réponse me fit rire. Puis, voyant qu’il était sérieux, je lui répondis :
— Pardon. Je ne voulais pas me moquer. Simplement, étant donné que je m’évanouis dès que je vois une goutte de sang et que les aiguilles me donnent des sueurs froides, je dois avouer que je n’ai jamais envisagé de devenir tatoueuse.
Certes, j’exagérais un peu, mais à peine. Lorsque j’avais accompagné Scott pour son tatouage en forme de S, j’avais réellement été à deux doigts de tourner de l’œil. Scott avait d’ailleurs bien ri de moi.
— Tu pourrais te charger de faire les dessins sur papier. Tu as un style qui plairait à beaucoup de mes clients.
Je ne comprenais pas où il voulait en venir. Était-il en train de dire ce que je pensais qu’il était en train de dire ?
— J’adore ce que tu fais et j’aimerais beaucoup que tu réalises des dessins pour mon salon.
Ce type était flippant. Il lisait dans mon esprit ou quoi ? Cela faisait deux fois, en quelques minutes, qu’il répondait à des questions non exprimées.
— Alors, t’en penses quoi ? me demanda Scott, tout content.
Honnêtement ? À cet instant, penser n’était pas la meilleure de mes capacités. Je fis donc une réponse très intelligente :
— Euh…
— Laisse-lui le temps de réfléchir à tête reposée Scott, dit Sean en venant à mon secours. Elle a besoin d’y repenser au calme, sans toute cette musique bruyante dans les oreilles. Surtout qu’on la prend un peu par surprise.
C’était le moins que l’on puisse dire, en effet. Il me tendit alors une carte de visite très jolie sur laquelle il était inscrit « Art D’Corps » en me disant :
— N’hésite pas à venir voir mon salon avant de prendre une décision, cela ne t’engage à rien. Cela devrait être plutôt calme durant les vacances. Tu peux aussi m’appeler si tu as des questions. Je comprends que cela te tombe dessus un peu comme un cheveu sur la soupe, mais je crois vraiment que tu as du talent et que ce serait du gâchis de ne pas t’en servir. Après tout, Scott n’aura bientôt plus de place, me taquina-t-il.
Pour ma part, je n’étais pas vraiment en capacité de répondre à sa blague. Je n’arrivais pas encore à assimiler ce qui venait de se produire. Venait-on de m’offrir un boulot ? À moi ? La pauvre fille paumée, à moitié en cavale et sans aucune qualification ? Cela me semblait trop beau pour être vrai. Surtout que ce n’était pas un job tout pourri. C’est vrai quoi, on venait de me proposer de dessiner des tatouages. C’était trop la classe !
De son côté, Scott avait un grand sourire. Il n’aimait pas trop que je fasse ce job de barmaid et que je sois confrontée à des types lourds – même si, heureusement, j’en avais croisé peu depuis que j’avais débuté. Il jeta un coup d’œil derrière moi, en même temps qu’un gars me disait :
— Une bière s’il vous plaît.
La pause venait de prendre fin. Je mis la carte dans la poche arrière de mon jean et dis à Sean :
— Merci. Je te promets d’y réfléchir.
Je me tournai ensuite vers le mec en lui décapsulant sa Corona. Je la posai devant lui, en lui annonçant :
— Et voilà, monsieur.
Se faisant, je relevai les yeux pour me noyer dans un regard que je n’avais pas croisé depuis de nombreuses années. Mon interlocuteur me dit, avec un sourire canaille :
— Bonsoir, Shadna Amerth.
Le souffle à moitié coupé, je lui répondis comme un automate :
— Bonsoir, Berkley Huston.
Chapitre 9
Berkley

Je savais que c’était stupide de ma part, mais il fallait que je sache. Depuis que j’avais quitté cette discothèque la semaine dernière, l’image de cette barmaid ne voulait pas disparaître de ma tête. Je n’aurais su expliquer pourquoi, mais je voulais avoir la confirmation que c’était bien Shadna.
Ce soir, j’aurais bien proposé à Sheldon de m’accompagner, mais je n’avais pas vraiment envie que ses yeux de lynx soient de la partie. Je devais déjà gérer mes propres interrogations, pas besoin que je subisse également celles de mon ami.
Comme vendredi dernier, la musique vint inonder mes tympans dès que j’eus franchi les portes. J’aimais bien cette boîte, le « Too Night ». L’ambiance et la programmation musicale étaient plutôt bonnes et je n’avais jamais vu une seule bagarre y éclater, ce qui était presque un exploit. Il arrivait souvent que l’on vienne ici avec les gars, mais jamais deux semaines de suite ; et puis, nos visites avaient été plus rares cette année. Il faut dire que la probabilité que Megan y mette les pieds était quasi nulle, donc celle que Tirell le fasse l’était également. De leur côté, Micah et Ether avaient d’autres priorités. Ils étaient en quelque sorte encore en lune de miel. D’ailleurs, aujourd’hui, ils partaient dans la famille de Micah pour les fêtes. Quant à Sheldon, je ne saurais dire s’il appréciait ce genre d’endroit. Autrement dit, je n’avais aucune idée de quand nous aurions l’occasion d’y revenir. J’aurais donc dû laisser toute cette histoire derrière moi, puisque je n’aurais normalement plus l’occasion de croiser cette fille qui semblait surgir du passé. Sauf que je n’étais pas tout à fait certain que c’était bien elle et que cette incertitude me semblait inacceptable. Elle m’avait turlupiné toute la semaine.
Décidé à avoir le plus rapidement possible les réponses à mes questions, je posai immédiatement mon regard en direction du bar. Elle était bien là, en compagnie de deux mecs taillés comme des joueurs de football – et j’étais bien placé pour savoir de quoi je parlais – couverts de tatouages. Autrement dit, le genre de bad boy qui attirait les nanas comme des aimants. La première réflexion qui me vint à l’esprit fut de me demander si un des deux était son mec, ce qui était idiot de ma part. Non seulement, je n’avais toujours aucune certitude que c’était bien Shadna Amerth, mais en plus je ne voyais pas en quoi cela me concernait.
J’en avais marre de me prendre la tête avec toute cette histoire. Je pris donc la direction du bar pour obtenir la réponse à la question qui m’obsédait depuis plusieurs jours. Je pourrais ensuite retourner à ma vie.
Pendant qu’elle continuait sa discussion avec les deux malabars, je me mis à observer la fille discrètement. Maintenant que je la voyais de près, j’avais un doute sur son identité. Dans mon souvenir, Shadna était une ado avec assez peu de formes. La fille que j’avais devant les yeux était une vraie bombe atomique. Elle avait ce qu’il fallait, où il fallait. Elle était superbe. Du moins, le côté pile, car je n’avais pas encore eu l’occasion de voir dans le détail le côté face. En fait, la seule chose qui me laissait penser que cela pouvait être mon ancienne amie d’enfance, c’était ses longs cheveux noirs et cette petite mimique très particulière qu’avait Shadna lorsqu’elle réfléchissait et que la fille venait justement de refaire. Mais bon, elle ne devait pas être la seule à voir ce tic. Aussi bien m'étais-je fait une montagne d’une taupinière. Elle n’était certainement pas Shadna. D’autant que l’on était tout de même très loin de ma ville natale qui était également celle de Shadna.
Malgré tout, comme je viens de le dire, la fille me semblait jolie, donc peut-être n’allais-je pas exclure une idée d’un rapprochement entre nous. Sauf si l’un des deux mecs était le sien. Non pas que cela m’effraie, mais j’avais des principes. Je ne touchais pas aux filles des autres. Sauf si la fille en question me suppliait de le faire et, même dans ce cas, j’acceptais uniquement à la condition qu’elle quitte l’autre gars avant. Les triangles amoureux, merci mais non merci. J’en avais fait l’expérience une fois, cela m’avait servi de leçon. Plus jamais !
Décidé à lever sans plus tarder le mystère entourant cette fille, je lui dis :
— Une bière s’il vous plaît.
C’était un peu salaud de ma part de la couper alors qu’elle semblait en pleine discussion, mais il était clair que ses deux interlocuteurs n’étaient pas ici pour se faire servir.
Elle mit quelque chose dans la poche arrière de son pantalon, attirant de ce fait mon regard appréciateur sur son magnifique fessier. Elle se retourna ensuite pour attraper ma boisson, mais elle n’avait toujours pas levé les yeux vers moi. C’était la seule chose dont j’avais besoin pour être fixé.
Lorsqu’elle posa ma conso sur le bar en me disant :
— Et voilà monsieur.
Je me demandai une seconde comment lui faire lever le regard. Comme si elle avait entendu ma supplication, la fille me fixa et j’eus alors ma réponse.
Une paire d’yeux pareille, il n’y en avait pas deux au monde. Impossible. À l’époque, ils provoquaient un certain remous en moi. Je pus constater que l’effet qu’ils suscitaient chez moi était maintenant encore plus puissant. Je savais, étant plus jeune, qu’il était possible d’avoir des yeux vairons, mais j’en avais eu la preuve vivante lorsque j’avais pris place dans le bus à côté de cette fille un peu maigrichonne, un jour de rentrée scolaire. Shadna avait un œil gris vert et l’autre gris bleu. Ce regard unique était magnifique, surtout avec sa peau légèrement mate. Et ce regard était maintenant rivé au mien. J’étais désormais certain d’avoir affaire à elle. Je lui dis donc :
— Bonsoir, Shadna Amerth.
Durant un quart de seconde, j’eus peur de me prendre un vent magistral. Après tout, elle n’était pas la seule à avoir changé depuis quoi... six... sept ans ? Il était fort probable qu’elle m’ait oublié. Je n’avais pas de signe distinctif comme elle. Pourtant, elle me répondit du tac au tac :
— Bonsoir, Berkley Hudson.
Je n’aurais pas dû sentir ce soulagement à l’idée qu’elle se souvienne ainsi de moi, néanmoins ce fut le cas.
Si je ne voulais pas avoir l’air d’un idiot fini, il fallait que je parle sans tarder. Je sortis donc la première chose qui me passa par la tête, un truc bateau :
— Tu as l’air en forme.
Il me sembla que ses pommettes se colorèrent, mais difficile à voir avec la couche de maquillage qu’elle avait sur le visage. Je n’avais pas de goût très prononcé pour les filles qui trichaient ainsi. Sans parler des mauvaises surprises qu’elles réservaient souvent au réveil. Cela m’étonna venant d’elle. Dans mes souvenirs, Shadna ne mettait jamais de maquillage.
Soudain, un détail attira mon attention. Un détail qui me fit regretter ma remarque lancée à la va-vite. Peut-être n’était-ce qu’une illusion due à la lumière, mais j’étais presque certain d’apercevoir une ombre sur une de ses joues à travers son fond de teint. Un peu comme un bleu.
Je me mis alors à la scruter avec une attention accrue, à la recherche d’autres marques. En réalité, je voulais à tout prix me persuader que ce que je voyais n’était pas ce que je pensais. Malheureusement, il me sembla deviner d’autres bleus et une de ses lèvres portait une légère marque visible sous son rouge-à-lèvres. Comme si elle avait eu la lèvre fendue. J’en avais suffisamment vu, dans le cadre de mon activité sportive, pour savoir les détecter rapidement.
Les implications de ces constats me firent serrer les poings fermement. Je détestais – non je haïssais – les mecs qui frappaient les femmes. Pour moi, ils méritaient la peine capitale. Les femmes étaient faites pour être caressées par nous, pas brutalisées.
Inconsciente de la rage qui commençait à bouillir en moi, Shadna me répondit :
— Merci. Toi aussi, tu as l’air en forme.
Durant quelques instants, ce fut le silence – enfin, si on omettait la musique qui était loin d’être silencieuse. Je sentis comme un malaise s’installer entre nous. Elle ne savait visiblement pas quoi dire. De mon côté, je me voyais mal poser de but en blanc la question qui me brûlait les lèvres :
— Qui t’a fait ça ?
Voyant qu’elle allait tourner les talons pour retourner à ses occupations, je sortis la première question qui me passa par la tête et qui n’avait pas un lien avec les marques qu’arborait son visage :
— Alors, tu deviens quoi ?
J’eus l’impression qu’elle était gênée par ma question somme toute assez anodine.
— Rien de particulier.
Ne voulant pas mettre fin à notre échange, même si je sentais qu’elle n’était pas très chaude pour répondre à mes questions, je me vis continuer mon interrogatoire :
— Tu travailles ici ?
Houlà, quel génie tu fais Berkley ! Tu as une grande carrière de détective qui te tend les bras !
J’en conviens, ma question était stupide, mais je voulais prolonger ce moment en sa compagnie, quitte à passer pour un idiot. Ne m’en demandez pas la raison, je n’en avais pas la moindre idée ou, du moins, je ne voulais pas me pencher sur la question.
— Ouais.
— C’est la première fois que je t’y vois.
Certes, cela faisait un petit bout de temps que je ne venais plus régulièrement au Too Night, mais j’étais certain que les dernières fois où j’avais mis les pieds ici, je ne l’avais pas vue. Et pour cause :
— J’ai débuté il y a deux semaines.
— Super. Et ça te plaît ?
Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais qu’elle ne collait pas vraiment aux lieux. Un peu comme une Ferrari flambant neuve garée au milieu de vieilles Dacia.
— Oui, c’est cool. Et c’est plutôt bien payé.
Curieux, je lui demandai ensuite :
— Et, à part ça, tu deviens quoi ?
Je sentis comme un malaise, mais je n’eus pas l’occasion de m’appesantir sur ce point, car un des deux mecs baraqués de tout à l’heure vint s’adosser à côté de moi au bar et demanda à Shadna :
— Ça va, sweety ?
OK, le message était clair. Ce type était clairement en train de marquer son territoire. Cela répondait donc à la question que je m’étais posée tout à l’heure, de savoir si l’un des deux était son petit ami. Lui, il me semblait l’avoir déjà vu ici en tant que videur, si je ne me trompais pas. Il avait bien la tête de l’emploi, avec ses muscles et ses tatouages. Il faisait très jeune – je ne sais même pas s’il avait mon âge – mais je comprenais comment il avait réussi à décrocher ce job. On y réfléchirait à deux fois avant de se frotter à lui.
Durant un instant, Shadna sembla un peu déstabilisée par l’intervention du type, puis elle lui répondit :
— Oui, tout va bien, Scott.
Ledit Scott lui lança un regard appuyé. J’eus l’impression d’assister à une sorte de discussion cachée entre eux. Immédiatement, une pensée me traversa l’esprit. Serait-il possible que ce type soit la cause des marques que portait Shadna ? À cette idée, je me mis à serrer à nouveau mes poings. Cela pouvait expliquer la réaction étrange qu’elle venait d’avoir face à son arrivée. Peut-être craignait-elle des représailles de sa part pour m’avoir adressé la parole.
Afin de prévenir toute crise de jalousie non justifiée, je me tournai vers Scott et lui dis en lui tendant une poignée de main :
— Berkley Hudson. Un ami d’enfance de Shadna.

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