Love Business - Intégrale
371 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Love Business - Intégrale

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
371 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Après avoir publié Jeu vespéral dans notre collection Nisha's Secret, Angel Arekin signe Love Business, une série Diamant Noir.
Entre séduction, fortune, passion et mensonges, une romance qui vous fera tourner la tête.
CE TITRE EST AUSSI DISPONIBLE EN VERSION SWEETNESS (SOFT) ;).

Béni Mordret a tout pour plaire : elle est belle, jeune, riche et surtout, ambitieuse.
Malgré des relations tendues avec sa richissime famille, cette carriériste a su gravir un à un tous les échelons. Malheureusement, Béni se voit dans l'obligation de retourner à la villa Mordret. Plutôt mourir que de se rendre seule au mariage de sa sœur cadette !
Grâce à l'intervention de Merryn, sa secrétaire, Béni rencontre Jelan, un escort rebelle... tout à fait charmant. Contre une jolie somme d'argent, le jeune homme a pour mission de séduire la haute société le temps d'un week-end. Entre hypocrisie et mépris le plus total, le secret du faux couple sera-t-il percé à jour ? Jelan parviendra-t-il à apprivoiser la jolie Béni ? Car entre eux, peu sûr que le contact reste strictement professionnel...


À propos de l'auteur :
Née en 1981 dans la belle région corrézienne, Angel partage sa vie entre sa famille, son boulot, la littérature, le cinéma, les mangas, le web, les amis, et si cela ne suffit pas, avec ses pages d'ordinateur sur lesquelles se dessinent de nouveaux univers, peuplés de créatures étranges, si possible de nature masculine, sexy et détestable à souhait. Vrai ermite à ses heures, pas la peine de lui parler quand elle écrit, elle ne sera pas disponible, sauf si c'est pour débattre bouquins.


À propos de l'éditeur :
Nisha Editions est une maison d'édition spécialisée dans la romance française. Découvrez les autres titres de notre collection Diamant noir sur https://www.nishaeditions.com/diamant-noir/
Venez découvrir notre page Facebook https://www.facebook.com/nishaeditions/ pour suivre et bénéficier d'offres et promotions exceptionnelles sur les titres Nisha Editions.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 juin 2017
Nombre de lectures 305
EAN13 9782374135380
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Angel Arekin
 
Love Business
Intégrale
 

 
Nisha Éditions
Copyright couverture : Andrey Kiselev
ISBN 978-2-37413-538-0


Have fun !
 

@NishaÉditions

Nisha Éditions

Nisha Éditions & Angel Arekin

Nisha Éditions

www.nishaeditions.com
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
SOMMAIRE
 
 
Présentation
 
1. Si tu étais une couleur… Bleue, assurément !
 
2. Si j’étais une boisson… Un mojito fraise
 
3. Si tu étais un dessert… Tu serais un éclair au café
 
4. Si j’étais ma sœur… Je me pendrais
 
5. Si tu étais un mensonge… Tu serais délicieux
 
6. Si j’étais une vengeance… Je serais la tienne
 
7. Si tu étais une sucrerie… Je voudrais toutes les dévorer
 
8. Si j’étais un tee-shirt… Je voudrais être mouillée
 
9. Si tu étais un acteur… Tu aurais l’Oscar
 
10. Si j'étais un défaut... Je serais une angoissée ou une peste
 
11. Si tu étais un animal... Tu serais un caméléon
 
12. Si j'étais une cigarette... Je me consumerais
 
13. Si étais un péché... Gourmandise ou luxure ?
 
14. Si j'étais en sucre... Je fondrais pour toi
 
15. Si tu étais une montagne... Je te gravirais sans m'arrêter
 
16. Si j'étais un brandon de paille... Je brûlerais
 
17. Si tu étais du whisky... Je serais ivre
 
18. Si j'étais un geste... Je serais une caresse
 
19. Si tu étais un héros de roman... Tu serais Rhett Butler
 
20. Si j'étais sensée... Je prendrais mes jambes à mon cou
 
21. Si tu étais un bonbon... Tu fondrais sous ma langue
 
22. Si j'étais de pierre... Tu serais de l'eau
 
23. Si tu étais une drogue... Je serais accro
 
24. Si j'étais une étoile... Je serais une supernova
 
25. Si tu étais un alcool... Tu serais fort et addictif
 
26. Si j'étais loin de toi... Je serais une harpie
 
Interlude
 
27. Si tu étais un employé... Je te virerais
 
28. Si j'étais un personnage historique... Je serais Napoléon
 
29. Si tu étais une musique... Tu serais langoureuse
 
30. Si j'étais un morceau de toi... Je serais tes lèvres
 

31. Si tu étais un volcan... Je serais la lave
 
32. Si j'étais une chanson... Je serais Fear the Fever
 
33. Si tu étais un élément... Tu serais une tornade
 
34. Si j'étais du verre... Je serais brisée
 
Interlude
 
35. Si tu étais un sentiment... Tu serais la jalousie
 
36. Si j'étais une mégère... Je ne serais pas apprivoisée
 
37. Si tu étais une larme... Tu serais un torrent
 
38. Si j'étais un café... Bien noir, s'il vous plaît !
 
39. Si tu étais un revolver... Tu serais la gâchette
 
Épilogue
 

Extraits
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À l’homme de ma vie qui
fait toujours vivre mes fantasmes


Si tu étais une couleur…
Bleue, assurément !
 
 
– Je n’aime pas cette idée !
– Ne t’inquiète pas, j’ai tout organisé. Tout se passera très bien.
 
Merryn emprunte ce ton rassurant et mielleux dans lequel je n’ai aucune confiance. Feignant d’ignorer ma mauvaise humeur, elle arrange l’une de ses mèches blondes qui s’est détachée de son chignon impeccable, puis glisse son index le long de sa lèvre supérieure pour corriger son rouge à lèvres rose foncé.
 
–  J’ai très bien choisi, ajoute-t-elle en m’offrant un sourire blanc de blanc dans le miroir.
 
Je détourne mon regard vers la baie vitrée et me concentre sur les buildings qui surplombent mon bureau. La lumière du soleil miroite et se reflète contre les fenêtres, me renvoyant un éclat aveuglant. Je pousse un profond soupir en m’enfonçant dans mon fauteuil.
 
–  Tu prétends toujours que tu n’as pas le temps de t’en occuper. Sois satisfaite. Je m’en suis chargée pour toi, m’assure-t-elle en s’approchant de mon bureau.
 
Elle pose les deux mains à plat sur le merisier, puis esquisse un large sourire.
 
– Satisfaite ou remboursée, je te le promets.
– Tu as intérêt, réponds-je d’un ton mordant avant d’appuyer sur le bouton on de mon pc, sinon amie ou non, je serai contrainte de me passer des services d’une secrétaire autrefois irréprochable.
–  Je suis la meilleure dans mon domaine, me lance-t-elle. Tu ne trouverais jamais mieux. Tu connais beaucoup de personnes que tu peux appeler durant la nuit, à des heures impossibles, juste parce que Madame a des angoisses nocturnes ?
–  Je n’ai pas d’angoisses nocturnes !
– Eh bien, parce que tu t’ennuies, si tu préfères.
– Je ne m’ennuie jamais, objecté-je sans la regarder, la longue liste de mails qui m’attend pour l’après-midi défilant sur mon écran.
 
Elle se rogne un ongle, puis pousse un soupir :
 
– Béni, accorde-moi une faveur : sois gentille ce soir.
–  Je le suis toujours, grogné-je machinalement en plissant les yeux sur un message qui retarde de deux jours un rendez-vous important. Lester décale encore. 
 
Elle m’adresse un signe de la main.
 
–  Je le rappellerai. Ne te soucie pas de ça aujourd’hui.
–  Très bien, je te fais confiance.
–  Mais sois gentille !
– Tu m’énerves, Merryn ! Va travailler au lieu de me parler d’un sujet qui m’horripile. Pire, qui me donne de l’urticaire ! 
 
Elle prend une profonde inspiration et relâche ses poumons.
 
– Comme tu veux, espèce de patronne ingrate et frigide !
–  Si tu continues, je retiendrai 1% de ton salaire à chaque fois que tu m’insulteras. 
 
Je lui envoie mon sourire « Je prélève 2% si tu crois que je bluffe ». Elle agite la main comme un éventail, puis me lance en s’éloignant :
 
– Si tu fais ça, je raconte à Lester que tu es prête à coucher avec lui pour débloquer les crédits.
–  Ne m’oblige pas à te virer, pesté-je en tapant un mail rapidement.
– Comme si tu pouvais te passer de moi ! me lance-t-elle en refermant la porte.
 
La tornade Merryn étant partie, le silence avale mon bureau, me permettant de me recentrer sur les vrais problèmes à venir : trois commandes en attente à gérer, un brief cet après-midi avec les gars du marketing, un rapport à rédiger. Tout cela pour être prête à 20 heures. Je me plonge dans le boulot sans tarder, épluche les dossiers en cours, reçois deux appels de Merryn pour me prévenir qu’elle n’arrive pas à joindre Lester. Je me dépêche de me rendre à ma réunion, examine des graphiques en tout genre et des diaporamas en donnant l’air de ne pas m’ennuyer et constate à quel point j’excelle dans les faux sourires émail diamant. Je retourne à mon bureau, travaille sur mes papiers, passe quelques coups de fil. Je m’offre le temps d’une pause cigarette dans la cage d’escalier, puis je prends une douche dans mon bureau avant d’enfiler une tenue de cocktail.
 
Tandis que je me maquille avec soin, ma secrétaire fait irruption dans mon bureau, dépose une liasse de papiers sur mon pupitre, puis juge de ma toilette par l’interstice de la porte qui s’ouvre sur ma salle de bains personnelle. Une fois prête, je me retourne face à elle et passe ma main sur le tissu pour en défroisser un pli.
 
–  Tu es ravissante, m’affirme-t-elle d’un air appréciateur. Je peux partir en week-end en paix. Amuse-toi bien à ce mariage. 
 
Elle ricane en se dirigeant vers la porte.
 
– J’espère que tu te casseras une jambe ! lui crié-je avant qu’elle referme le vantail.
 
Je l’entends marmonner depuis son bureau :
 
–  Oui, oui… 
 
Je rassemble mes affaires, range mon ordinateur portable dans sa sacoche, enfile mes talons aiguilles.
 
Le bip de mon téléphone résonne. J’appuie sur le bouton du haut-parleur.
 
– Ta voiture est arrivée, ainsi que ton cadeau.
 
Elle s’esclaffe comme une dinde et je raccroche en grommelant.
 
En descendant les trente étages de la tour Bella, je me surprends à regarder mon reflet dans le miroir de l’ascenseur. Mes cheveux couleur fauve bien coupés en un carré plongeant n’ont pas une mèche rebelle. Mon maquillage dans les tons de brun est impeccable et met en valeur mes yeux légèrement en amande ainsi que la couleur noisette de mes iris. J’ai opté pour un rouge à lèvres pourpre qui redessine ma bouche avec ostentation. Le côté clinquant mis à part, j’ai toujours choisi cette couleur parce qu’elle attirait les regards. Or, dans mon travail, sortir des sentiers battus et être celle que l’on repère ont toujours été utiles. Il ne faut jamais sous-estimer le regard que portent les hommes sur les femmes, ni se voiler la face, ni être hypocrite. Le monde tourne autour de la beauté, du sexy, de l’apparence et de l’élégance. Je ne me considère pas particulièrement comme une femme magnifique, mais je m’efforce d’entrer dans les critères qui déterminent une femme belle d’une autre. J’obtiens davantage de choses. Une femme, dans mon monde, a besoin de trimer trois fois plus qu’un homme pour atteindre les sommets. Être intelligente ne suffit pas. J’éclipserai les carriéristes aux dents longues. Être belle me permet de dissimuler mon intelligence pour leur passer devant sur la ligne d’arrivée. C’est tout un art de surfer sur les rouleaux et d’éviter de s’écraser dans la mer. Jusqu’à présent, ma stratégie a payé, même si je ne me suis pas attirée que des amis dans le milieu. Je parviens à tracer ma route, en sacrifiant cependant d’autres pans de ma vie. Je n’ai pas le temps de sortir, pas le temps de boire des cafés avec les copines. De manière générale, je n’ai pas le temps de les voir, hormis Merryn au bureau. Lorsque je rentre le soir, il est déjà si tard que la plupart, mères de famille, sont déjà couchées. Je n’ai pas de petits amis, parce que je travaille beaucoup et que je gagne trop d’argent. J’ai quelques amants de passage, encore que, ces derniers mois, ils sont plutôt rares. Je n’ai même plus le temps de me consacrer à prendre du plaisir. Quelquefois, lors de mes moments d’angoisse nocturne, je me demande si tout cela en vaut bien la peine. Autrefois, je pensais que mon travail déterminerait toute ma vie. Je ne me voyais pas exercer un métier qui m’ennuierait ou que je détesterais. Maintenant que mes ambitions sont comblées, je me rends compte de toutes les choses que je perds en chemin.
 
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et je me dirige d’un pas pressé vers le guichet de l’accueil, mes talons claquant sur le sol de marbre. L’une des trois hôtesses présentes derrière le comptoir, vêtue d’un tailleur aussi chic et cher que ceux que je porte d’ordinaire, m’accueille d’un sourire faux.
 
–  Quelqu’un doit m’attendre. Madame Béni Mordret, m’annoncé-je d’une voix vive.
–  En effet, Monsieur est arrivé. Il se trouve dans le salon. 
 
Ses yeux s’illuminent en me désignant discrètement un homme confortablement installé dans l’un des fauteuils club de l’entrée. Une cheville sur le genou, vêtu d’un costume trois-pièces bleu nuit élégant, il observe la rue au travers des verres teintés du building.
 
– Merci. 
 
Je m’éloigne promptement et m’approche de l’individu en question. Des cheveux bruns coupés courts, coiffés d’une manière volontairement négligée, mais avec allure, encadrent une peau bronzée et une mâchoire carrée. En se sentant observé, l’homme tourne la tête et lève les yeux dans ma direction. Deux prunelles d’un beau bleu azuré se posent sur moi et me détaillent de la tête aux pieds sans la moindre discrétion. Un sourire étire ses lèvres tandis qu’il se redresse, les deux mains à plat sur les accoudoirs. En m’approchant, je constate qu’il mesure deux bonnes têtes de plus que moi, qu’il est aussi grand que fin et élancé. Son costume tombe à la perfection. Il porte une grande marque de tailleur qui confectionne des smokings sur mesure.
 
–  Mademoiselle Mordret ? me demande-t-il d’une voix rauque et grave, comme s’il avait bu beaucoup de whisky depuis l’âge de ses cinq ans et fumer clope sur clope jusqu’à désintégrer ses cordes vocales.
 
J’acquiesce et lui tends la main. Il la fixe en affichant un sourire immaculé, avant de la saisir. Sa poignée de main est franche et puissante. Mon père m’a toujours appris à lire à travers la poigne des gens, à me méfier de celles qui sont flasques ou fuyantes.
 
–  Je m’appelle Finn, m’annonce-t-il.
 
En me voyant grimacer, il ajoute en souriant :
 
–  Et je vois à quel point vous adorez mon prénom.
– Parce qu’il sonne faux.
– Il est faux.
– C’est ce que je dis. Vous auriez pu trouver mieux.
– Pourquoi ?
– Pour que ça ne ressemble pas à du toc.
– Les relations que nous entretenons sont du toc. Un nom en toc me semble de circonstance. 
 
Je le regarde en silence et détaille les lignes de son visage. Ses yeux bleus me semblent francs et chauds, ce qui est plutôt surprenant pour une couleur d’ordinaire froide. Ses lèvres sont bien dessinées et légèrement rosées. Il est rasé de frais et je hume les fragrances de son after-shave. Son visage pourrait être parfait si une fine cicatrice ne fendait pas sa joue droite, s’effilant jusqu’au menton. C’est la seule chose qui dénote sur son faciès, lui conférant un air à la fois plus rebelle et plus sauvage. Il me voit l’observer et relève en souriant :
 
–  Souvenir d’une chute de vélo. 
 
Je hoche la tête, puis détourne les yeux.
 
– Nous devrions y aller. Nous allons être en retard. 
 
Je pivote sur mes talons et marche jusqu’aux portes tournantes sans regarder s’il me suit. En arrivant sur le trottoir, il s’arrête à ma hauteur, puis m’ouvre la portière de la grosse BMW noire qui attend patiemment sur la chaussée, avant qu’Arin, mon chauffeur, n’ait eu le temps de bouger de son siège. Je me glisse sur le fauteuil et me cale contre le dossier, tandis qu’il contourne la voiture et s’installe à mes côtés.
 
Arin nous salue, puis insinue la voiture dans l’artère encombrée de ce début de soirée.



Si j’étais une boisson…
Un mojito fraise
 
 
Le silence envahit l’habitacle tandis que les bâtiments défilent par la vitre. Je me sens obligée de communiquer, ce qui ne me ressemble pas du tout. L’absence de bruit ne m’incommode pas le moins du monde, d’ordinaire. Ma famille baigne dans les longs soupirs, parce que nous n’avons souvent rien à nous dire.
 
–  Ma secrétaire a pris contact avec votre société. On m’a assuré que vous rendiez un service impeccable. 
 
Il ne me répond pas, si bien que je tourne la tête vers lui. Il est en train de m’observer en affichant un sourire amusé, puis demande d’un ton moqueur :
 
–  Vous attendez une confirmation de ma part ?
– En effet. Est-ce surprenant ?
– Chaque cliente est différente, chaqu e service aussi. Tout dépend de vos exigences et de votre niveau de satisfaction. Certaines personnes se contentent de peu, d’autres ne s eront jamais comblées.
–  Que dois-je comprendre exactement ?
–  Que mon travail dépend en partie de vous.
–  Je vois. Au regard du prix que je débourse pour me payer vos offices, j’ose escompter que cela dépend un peu plus que de moi. 
 
Un sourire de plus en plus large envahit sa figure, le rendant un instant plus jeune qu’il ne l’est certainement en réalité.
 
– Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle Mordret, mes offices seront à la hauteur du prix que vous avez déboursé. 
 
Je serre les dents devant son ton ironique, puis détourne à nouveau la tête vers la rue.
 
– Ne vous méprenez pas, mais ma famille excelle dans l’art de la supercherie. Si vous ne vous méfiez pas, elle vous percera à jour en un instant et si une telle chose devait se produire, soyez assuré que je ne serais pas satisfaite. Et croyez-moi, ce n’est pas ce que vous désirez. 
 
Il laisse échapper un rire sarcastique.
 
– Vous ignorez ce qui m’intéresse, mais admettons. Votre secrétaire a exposé l’objet du service que vous sollicitez. Cela ne devrait pas poser de problème si vous m’avisez de mon rôle. Je suis là pour dilapider des mensonges.
–  Comme votre prénom, ricané-je en enfonçant mon menton dans ma paume.
 
Il garde le silence. Du coin de l’œil, je le vois appuyer sa nuque contre le dossier.
 
– Soit ! soupiré-je en passant le dos de ma main sur mon front. Déjà, commencez par vous trouver un autre nom d’emprunt. Finn… sérieusement ? C’est inenvisageable ! J’ai raconté que nous nous étions rencontrés lors d’une garden-party pendant mes vacances aux États-Unis voici deux mois, chez la famille Hannigan. Ils ont invité tellement de monde et ils étaient tellement bourrés qu’une tornade aurait pu ravager leur jardin sans qu’ils ne s’en rendent compte. 
 
Il lâche un rire amusé tout en m’examinant sans réserve.
 
– Vous êtes encore étudiant, en dernière année. Choisissez la matière qui vous convient. Je n’ai pas donné de précision.
– Quel âge avez-vous ? 
 
Je tourne la tête vers lui, surprise.
 
– Je ne vois pas en quoi ça vous regarde !
– Eh bien, si nous devons sortir ensemble, je crois que connaître quelques détails sur vous est indispensable. 
 
Je pousse un long soupir après avoir retenu ma respiration durant quelques secondes.
 
– J’ai 29 ans. Je suis directrice financière auprès des Cosmétiques Bella. La société appartient à mon oncle.
– Quoi d’autre ?
– Ça ne vous suffit pas ? 
 
Il me regarde d’un air ébahi.
 
– Pour une fille que j’ai croisée dans un bar un soir, si. Pour prétendre que nous sommes fiancés auprès de sa famille, non ! Quel parfum portez-vous ?
–  Jean-Paul Gautier.
– Votre plat préféré ?
– Des pâtes.
– Des pâtes ? se moque-t-il.
– Oui, qu’y a-t-il de si surprenant ?
– Vous avez plutôt l’air de déguster du homard à tous les repas.
– Ne vous fiez pas aux apparences. Du reste, vous ne ressemblez pas à un gigolo.
– Parce que je n’en suis pas un, me répond-il sans s’offusquer. Je vous accompagne, c’est tout.
– Vous voyez très bien où je veux en venir. Ne jouez pas sur les mots. Je paie pour vos services, quoi qu’il en soit.
– Comme vous voulez. 
 
Il m’adresse une légère grimace qu’il gomme rapidement derrière un sourire factice.
 
– Vous buvez ? me demande-t-il.
– Ça m’arrive.
– Votre boisson préférée ?
– Un mojito fraise.
– Vous n’êtes vraiment pas ce que vous voulez paraître, ricane-t-il en passant un coup de langue rapide sur ses lèvres. Vous traînez en pyjama chez vous ?
– Comme tout le monde.
– En pyjama ?
 
Son sourire devient de plus en plus criant.
 
–  Oui, en pyjama, parfois avec un gros peignoir de coton, si vous voulez tout savoir.
– Vous portez quel genre de sous-vêtements ?
– Je ne crois pas que ma famille vous interroge sur ce type de détails.
– Plus j’en sais sur vous, mieux je joue mon rôle.
– De tout, lâché-je, excédée. Quand je vais travailler, je mets des strings, parce qu’ils ne se voient pas sous mes tailleurs et quand je suis à la maison, des culottes, parce qu’elles sont plus pratiques et plus confortables. Ça vous va ?
– Parfaitement. Quelle est la première chose que vous faites en vous levant ?
–  Je vais aux toilettes, réponds-je en soupirant.
– Et après ?
– Je me prépare un café. Ce n’est pas suffisant ? 
 
Il lève la main et tapote mon crâne. J’en suis tellement surprise que je bondis dans la voiture.
 
–  Si vous vous effrayez comme ça à chaque fois que je vous touche, personne ne pensera que nous sommes fiancés, remarque-t-il à juste titre.
 
J’acquiesce et le laisse reposer sa main dans mes cheveux.
 
–  Ne défaites pas ma coiffure, le préviens-je d’une voix menaçante qui a le mérite de lui arracher un rire.
–  Pourquoi est-ce important pour vous ?
– Quoi donc ?
– De ne pas vous présenter seule à ce mariage ? 
 
Je hausse les épaules et regarde de nouveau par la fenêtre.
 
– Parce que je suis le vilain petit canard de ma famille. C’est d’une banalité affligeante. Ma sœur cadette a la fâcheuse tendance à entrer dans le moule et réussit tout mieux que moi en la matière : un mariage, un physique de rêve, un bon fiancé avec des finances effrayantes. Tout ce qui peut plaire à ma dégénérée de famille.
– Vous êtes charmante et vous êtes directrice financière, en quoi pouvez-vous être le vilain petit canard ?
– Vous aurez l’occasion d’en juger pendant le week-end. 
 
Il retire sa main de mon cuir chevelu et la pose sur sa cuisse. Le silence se répand quelques minutes dans l’habitacle, puis je le romps en regardant défiler les arbres de chaque côté de la route. Les lumières vives de la ville s’estompent peu à peu au profit d’un éclat de lune qui se peint dans un ciel de plus en plus sombre.
 
–  Et moi, que dois-je savoir sur vous ? Ou dois-je tout inventer ?
– Non, trop de mensonges finissent par être perceptibles. 
 
Il regarde par la fenêtre en énumérant :
 
– Je porte des caleçons, ma glace préférée : vanille, mon parfum, Play de Givenchy. J’adore les pâtes, mais je me damnerais pour des burritos. Je bois de la bière, peu importe la marque et du whisky avec une nette préférence pour les irlandais. J’adore les soirées pyjama, se moque-t-il, surtout si j’ai l’occasion de le retirer à une femme. J’ai vingt-deux ans, mais je peux paraître nettement plus âgé.
–  Vingt-deux ans ?  m’étonné-je, un peu alarmée.
 
Il lève les yeux au ciel.
 
– Très bien, on dira que j’en ai vingt-huit, ça vous va ?
– Vingt-six, c’est plus crédible.
– Comme vous voulez. Pour la matière, les Lettres Modernes.
– Vous êtes sûr ?
– J’ai l’air d’être illettré ? me demande-t-il d’une voix soudain froide.
– Pas vraiment, mais ma famille porte beaucoup d’intérêt à la littérature et aux arts de manière générale. Si vous partez sur ce chemin, vous devez vous y sentir à l’aise.
– Ne vous inquiétez pas pour moi.
– Je m’inquiète pour moi ! riposté-je aussitôt. Je vous paie, ne l’oubliez pas !
– Je ne risque pas. Vous n’arrêtez pas de le mentionner. Ça vous perturbe ?
 
Il me lance un regard dégoulinant de perspicacité.
 
– À votre avis ? Être contrainte de payer un homme pour qu’il prétende être mon fiancé, vous croyez que c’est plaisant ?
–  Je n’en sais rien. Vous n’avez qu’à le voir comme une pièce de théâtre. Vous jouez seulement un rôle, avec moi comme avec votre famille. Vous y prendrez peut-être même du plaisir. Vous n’avez pas l’air d’être quelqu’un qui en prend beaucoup.
– Je ne vois pas en quoi cette remarque est utile, ni en quoi ça vous regarde.
– Vous êtes toujours autant sur la défensive ? 
 
Je recule sur mon siège et lâche un grognement dédaigneux avant de détourner la tête.
 
La voiture tourne sur la gauche et remonte un chemin étroit, avant de franchir un haut portail en fer forgé ouvert sur une longue allée bordée de roses. Les jardins s’étendent de part et d’autre, avant de rejoindre les arbres qui moutonnent sous un vent léger.
 
– Comment dois-je vous appeler ? me demande-t-il, tout en lissant son col de chemise.
– Béni.
– Vous ne préférez pas « ma chérie » ou « mon poussin » ? propose-t-il, amusé.
–  Plutôt crever ! Ne soyez pas mielleux. 
 
Finn penche la tête entre les sièges en apercevant la silhouette de la villa Mordret. Une longue bâtisse blanche, tel de l’ ivoire, s’étend sur toute la longueur et sur une hauteur vertigineuse, au milieu des colonnades et des baies vitrées. Ma famille a toujours eu un goût ostentatoire. Nous aimons nous noyer sous le pompeux. On se croirait revenus dans une Rome antique décadente, furieuse de dilapider ses millions. Nous adorons marquer notre territoire comme des chiens aspergeant le trottoir. Pour cela, nous bâtissons des immeubles de cinquante étages ; nous nous établissons dans des manoirs, des villas hors de prix et des chalets aussi grands que fastueux. Nous nous affichons aux bras des puissants ; nous côtoyons des artistes, des acteurs, des peintres et des écrivains. Nous sommes mécènes, pourvoyeurs de billets. Nous payons des escorts pour nous accompagner à des galas ou… des mariages. La famille Mordret est tentaculaire. Depuis un demi-siècle, nous avons mis la main sur la ville et nous nous distrayons avec ce qui ferait pâlir d’envie les trois-quarts de la planète.
 
Je hais cette famille…
 
La voiture s’arrête sous un frontispice colossal, narrant des épopées homériques d’arènes, de chars et de gladiateurs.
 
– Vous vous êtes choisi un nom ? demandé-je, tandis que le chauffeur descend de voiture.
 
Le regard de Finn épouse les lignes géométriques de l’édifice.
 
– Jelan Leri, me répond-il d’une voix distraite.
 
Je ferme les paupières, prends une inspiration et la relâche en ramassant mon sac entre mes jambes.
 
– Ça ne vous plaît pas ?
– Je m’en contenterai, réponds-je en descendant de la voiture, tandis que mon chauffeur me tient la portière.
 
Jelan Leri m’attend donc aux pieds des escaliers et m’offre son bras. Il incline la tête jusqu’à ce que je puisse humer son parfum masculin avec une touche de sucré, puis murmure :
 
–  Dois-je continuer de vous vouvoyer ?
– Certainement pas. Nous sommes fiancés. Ma famille est fossilisée, mais pas à ce point-là. 
 
Le mot « fossilisée » a l’air de l’amuser.
 
En montant les marches, il ajoute dans un sourire suave, qui provoque un étrange, quoique désagréable, fourmillement intérieur :
 
– Ne sois pas si inquiète, Béni. Je bichonne toujours mes clientes. 



Si tu étais un dessert…
Tu serais un éclair au café
 
 
Jelan n’a pas l’air de se formaliser de l’endroit où il se trouve. En pénétrant dans le grand salon à mes côtés, plusieurs têtes curieuses se sont tournées dans notre direction. Pas toutes, bien sûr, je ne suis pas le centre d’attraction. Mais ma mère a tout de suite perçu le changement climatique dans la pièce et a viré sa tête aux lourdes boucles permanentées vers nous tel un viseur de fusil à longue portée. Moulée dans une robe fuseau bleu, rehaussant les courbes d’un corps sculpté à rendre verte de jalousie la plupart des jeunes filles de vingt ans, elle trottine jusqu’à nous, feignant d’être contente de me voir. Ma mère, Eléa Mordret, a la faculté innée de savoir sourire en étant dans un état dépressif proche de la neurasthénie. Bourrée, sous Prozac ou shootée à coup de cocaïne, ma famille est capable de demeurer dans le moule conçu pour elle, avec un sang-froid héroïque et une assurance souveraine. Ma mère ne déroge pas à la règle en découvrant l’homme qui m’accompagne, celui que j’ai annoncé être mon fiancé sans crier gare, un soir où j’étais folle de rage contre eux. J’aurais dû prétendre qu’il était barman ou surfer, mais je n’ai pas eu le courage d’affronter leur désapprobation jusqu’au bout. J’ai préféré lui assurer une carrière plus brillante d’un chercheur ou d’un futur prof de fac.
 
Jelan et ma mère se renvoient un regard curieux, frisant la défiance, puis Jelan lâche mon bras et tend la main vers elle. Elle hésite quelques secondes en sondant les grands yeux bleus de mon cavalier, puis glisse ses longs doigts manucurés dans les siens.
 
– Je suis ravi de faire votre connaissance, Madame. Votre fille m’a beaucoup parlé de vous et j’avais hâte de vous rencontrer.
–  Ma fille sait très bien mentir, déclare ma mère en guise de préambule, retirant sa main.
 
Jelan esquisse un sourire rayonnant, puis m’offre de nouveau son bras. Machinalement, je l’agrippe, comme si, durant un bref instant d’accalmie, il avait le pouvoir magique de m’emmener ailleurs.
 
Même pas deux minutes que nous sommes là et j’éprouv e déjà le besoin urgent de m’enfuir à l’autre bout de la planète. Un week-end entier parmi toute ma famille… J’ai l’impression que quelqu’un tire mes boyaux hors de mon abdomen petit à petit.
 
–  Je pense que c’est davantage de la pudeur, assure-t-il à ma génitrice d’un ton affable.
 
Ma mère prolonge son examen avec plus d’assiduité, puis rétorque sans crier gare :
 
–  Peu importe. Nous c ommencions à croire qu’elle était lesbienne. Votre présence tend à nous démontrer que nous étions dans l’erreur.
– Maman ! m’exclamé-je, outrée. Si tu croyais une telle chose, tu aurais pu me poser la question. Si c’était quelque chose qui t’inquiétait…
– Ça ne m’inquiétait pas. C’est à la mode d’avoir un enfant homosexuel, de nos jours. C’est donc le bon moment pour vous déclarer si vous changez d’avis. 
 
Je ferme les paupières et retiens mon souffle. Jelan lâche un rire manifestement retenu. J’aperçois les crispations de ses lèvres et de ses joues tant il a envie d’éclater de rire et tente de faire bonne figure.
 
–  Je suis plutôt satisfait que votre fille ne soit pas lesbienne, finit-il par déclarer en posant sa main sur la mienne.
 
Ma mère hausse les épaules, puis adresse un signe à l’un des serveurs. Celui-ci trotte jusqu’à nous, un plateau en équilibre sur la paume de sa main. Il nous offre des coupes de champagne que nous acceptons volontiers.
 
–  Vous vous êtes rencontrés chez les Hannigan, c’est bien ça ? demande ma mère, comme si elle avait vraiment besoin d’une confirmation.
– En effet, répond Jelan, très laconique.
– Les Hannigan ont le sens de la réception. J’ai entendu dire que leur fils était homosexuel. 
 
Je soupire si fort que je laisse échapper un sifflement entre mes lèvres. Jelan lâche mon bras et me tapote aussitôt dans le dos.
 
– Chérie, tout va bien ? Tu as avalé de travers ? 
 
Je lui adresse un regard furieux que je tamise aussitôt.
 
– Oui, je te remercie. Ça va, maintenant. 
 
Il noue son bras autour de mes reins avec un naturel déconcertant. J’avale une longue gorgée de champagne pour tenter de retirer le goût désagréable qui demeure suspendu à mon palais, puis demande :
 
– Où est Lucie ?
– Oh, elle se prépare. Tu la connais…
– Oui, j’imagine qu’elle veut déjà impressionner la plèbe, même si elle ne se marie que demain.
–  N’est-ce pas normal ? C’est son mariage, après tout. Si tu étais mariée, tu saurais ce que c’est. 
 
Je me crispe dans les bras de mon compagnon.
 
– Nous avons prévu de nous marier, répond Jelan, me coupant l’herbe sous le pied. À la fin de mes études, dès lors que j’aurai un travail qui me permette d’offrir à Béni tout ce qu’elle désire. 
 
Ma mère hausse un sourcil surpris.
 
– Voilà bien quelque chose de nouveau.
–  Ce quelque chose lui tient à cœur, réponds-je en sentant ma nuque devenir tellement raide que j’en éprouve des douleurs, comme des petits piques qu’on enfoncerait à loisir dans ma chair. Il est de la vieille école, c’est tout.
– Oui, oui, j’imagine que c’est très bien. 
 
Son regard s’est tourné vers de nouveaux invités. Jelan n’a pas un portefeuille financier qui nécessite son attention.
 
– Ton père va vouloir le rencontrer. Conduis-le. 
 
Sans rien ajouter, elle s’éloigne en agitant le bras en direction du couple Britt, affichant avec ostentation son rouge à lèvres rubicond.
 
Je l’entends s’exclamer à l’intention de Madame Britt :
 
– Oh, quelle robe merveilleuse, elle vous va à ravir.
 
On dirait un tube, mais certes, elle lui va certainement à ravir, je dois être mauvais juge.
 
Je pousse un soupir à peine contenu, avale une longue gorgée de champagne, puis grogne à voix basse :
 
– M’entretenir ? Mais tu es né à quel siècle au juste ? Je subviens à mes besoins par moi-même. Je n’ai pas l’utilité d’un homme pour satisfaire mes désirs.
– Désolé, je n’aime pas vivre aux crochets des femmes, rétorque-t-il, sarcastique.
 
Son sourire frise la provocation. Mon talon martèle le marbre du salon.
 
–  Allons trouver mon père. Plus vite nous aurons réglé cette question, plus vite je pourrai boire et aller me coucher ! 
 
Il hoche la tête en silence et m’emboîte le pas. Nous passons au milieu des convives. Nous échangeons quelques mots avec des familles bien nées, des actionnaires de mon père, des filles en mal d’argent désireuses de se trouver un mari fortuné, des pimbêches en tout genre et des héritiers désargentés qui courent après des couguars en mal d’amour et de divertissement. Nous nous mêlons au gratin du monde. Jelan est tout à son aise. Avec son sourire charmeur et ses beaux yeux bleus, il attire l’attention avec une certaine élégance et tout en pondération. Il ne parle pas trop, mais quand il ouvre la bouche, il ponctue toujours ses phrases d’un léger trait d’esprit qui amuse la cantonade. J’en conclus qu’il doit avoir l’habitude de traîner parmi les gens de ce monde.
 
Soudain, je suis traversée par une étrange pensée qui m’incommode. Je me colle à l’épaule de Jelan, me hisse sur la pointe des pieds et chuchote à son oreille :
 
– N’y a-t-il ici aucune des femmes que tu fréquentes dans le cadre de ton travail ? 
 
Ses prunelles azurées se tournent dans ma direction. J’y décèle une légère touche de moquerie face à mon ton angoissé.
 
–  J’en ai aperçu une tout à l’heure, en arrivant, mais ne t’inquiète pas. La confidentialité est de mise dans mon métier. Les femmes que je fréquente n’en font pas étalage et elles ignorent ma vie privée. 
 
J’acquiesce, effectivement très gênée. Jamais je n’irai me vanter que je sors avec un escort pour me soustraire aux questions de ma famille et à l’opprobre de venir au mariage de ma sœur cadette seule et célibataire.
 
Je glisse à nouveau mon bras sous le sien et l’entraîne vers la silhouette de mon géniteur, que j’aperçois près de la baie vitrée largement ouverte sur les jardins.
 
– Autant te prévenir, mon père n’apprécie pas que je me sois choisi un homme qui ne possède ni un nom connu ni une fortune conséquente.
– J’imagine que c’était délibéré ?
–  Un peu.
– C’est ce que tu sous-entendais par « vilain petit canard » ? Dans la mesure où tu n’épouses pas un homme riche, ils te perçoivent comme la ratée de la famille.
–  C’est bien résumé, en effet. Ici, les femmes ne travaillent pas. Elles épousent des hommes fortunés, agencent la maison et s’occupent des mondanités. Lorsque j’ai émis mon désir de travailler dans la société, on m’a mis des bâtons dans les roues pour que je mette un terme à mes extravagances.
–  Mais tu n’as pas renoncé. 
 
Son regard m’épie avec tant d’intensité qu’un frisson parcourt ma colonne vertébrale, descendant lentement vers mes reins.
 
– Non, c’était couru d’avance qu’ils tenteraient de m’en empêcher, mais comme je me suis accrochée à ma carrière, mon père a fini par me laisser agir à ma guise et j’ai prouvé à tout le monde ce dont j’étais capable.
–  Mais ça ne les empêche pas de te le faire payer.
–  Oui, on dirait que tu as grandi ici, plaisanté-je.
– Parce que je sais ce que l’on éprouve lorsque l’on ne satisfait pas les critères familiaux et les ambitions de ses géniteurs.
 
Le mot « géniteur » sonne bizarrement dans sa bouche, comme si c’était une insulte.
 
Nous nous arrêtons à hauteur d’un groupe d’hommes – des associés de mon père et de mon oncle. En nous apercevant, la plupart nous détaillent de la tête aux pieds avec des yeux en tesson de verre. Puis mon père se retourne pour nous toiser, un verre de whisky à la main. Sa moustache noire tombe sur ses lèvres lorsque celles-ci dessinent un rictus et lâchent un « tss » désagréable, comme si ma vision lui procurait une vive déception. Il braque ensuite un regard acéré sur Jelan qui ne cille pas et le détaille sans la moindre discrétion. Jelan ressemble à un moustique gênant dans son regard, mais il n’a pas l’air de s’en formaliser. Je note avec satisfaction sa capacité étonnante à relayer des choses désagréables ou à s’en foutre totalement. L’avenir me le dira !
 
–  Papa, je te présente mon ami, Jelan Leri. Je t’en ai déjà parlé.
– En effet, je pensais que cette lubie t’était passée, mais je constate que, comme d’habitude, il n’en est rien. Bienvenu parmi nous, jeune homme. 
 
Il tend une main glaciale à Jelan qui la prend avec un sourire qui tire presque sur le rictus amusé. Si Jelan trouve mon père drôle, je vais revoir à la baisse ses honoraires.
 
– Je vous remercie de m’accueillir en ce jour faste.
– Pour être faste, il est faste. La sœur de Béni désirait le mariage le plus ruineux de toute la région. J’ose espérer qu’elle sera satisfaite.
– Lucie ne sera jamais satisfaite de quoi que ce soit, même si tu lui apportais la lune et qu’on y découvrait des puits de diamants, rétorqué-je en saisissant une nouvelle coupe de champagne auprès d’un serveur.
 
Mon père me juge du coin de l’œil, donne un prix à ma robe et à Jelan. Il avise son costume et note qu’il est d’une grande marque, ce qui est certainement une bonne chose dans son esprit. Mais je suis sûre qu’il se demande si je le lui ai offert ou non.
 
–  Vous êtes encore étudiant, si mes souvenirs sont exacts ?
– En effet, monsieur.
– En quoi ?
– Lettres Modernes.
– Un métier qui va vous assurer de grandes espérances, n’est-ce pas ?
– Ce n’est pas ce que je recherche.
– Que recherchez-vous ? L’argent de ma fille ?
– La sincérité. 
 
Sa réponse laisse mon père coi un moment, puis il ricane, les mâchoires serrées.
 
– La sincérité n’est pas un mot de ce monde.
– Tout dépend où vous regardez, répond Jelan en glissant sa main sur mon dos nu.
 
La chaleur de sa peau se répand sur la mienne et je siffle une longue gorgée de champagne. Si je suis ivre aux côtés d’un escort sexy, qu’est-ce qui risque d’arriver ? A) Il me demande de lui payer des frais supplémentaires parce que je lui ai sauté dessus pendant la nuit. B) Il exerce gratuitement et je vais me sentir aussi ridicule que honteuse le lendemain matin. C) Je lui gerbe dessus, ce qui est des plus probables. D) Je suis vraiment en train de rédiger une liste dans ma tête sur ce que j’ai envie de prodiguer à cet homme, ce qui me place dans la catégorie des obsessionnelles des listes, et il faut vraiment que je boive une autre lampée de champagne.
 
Jelan me lorgne du coin de l’œil et je surprends son sourire en coin. Je n’avais pas remarqué à quel point son sourire était charmant. Mais j’imagine que, dans sa profession, être beau est indispensable. Il est supposé vendre du rêve aux femmes avec qui il sort. Il n’aurait aucune cliente si ce n’était pas le cas. Comme pour moi, son physique est une arme.
 
J’écoute mon père qui déblatère sur les fondements d’une relation stable et productive d’une oreille distraite et je me demande ce qu’il entend par « productive ». Je hoche la tête comme je crois bon de devoir la hocher et me concentre davantage sur ma coupe de champagne qui se vide à une vitesse dangereuse, mais je regrette qu’ils ne servent pas un whisky plus corsé. Je ferme un instant les paupières en rêvant d’un bon verre, lorsque Jelan caresse brusquement mon omoplate. Son visage se colle presque au mien et son souffle se répand sur ma joue.
 
– Béni, ton père t’a posé une question. Tu ne te sens pas bien ? La chaleur et le champagne font mauvais ménage. 
 
Il me prend ma coupe des mains et j’ai envie de le tuer avec sa cravate assortie à la couleur de ses jolis yeux.
 
Je me tourne vers mon père qui m’observe avec une mine tendant à démontrer que je ressemble beaucoup trop à ma dégénérée de mère. Je me reprends aussitôt.
 
–  Oui, excuse-moi, je réfléchissais. Que disais-tu ? 
 
Mon père pousse un grognement dédaigneux.
 
– Je te demandais si tu comptais venir accompagnée au gala de la société dans deux semaines.
–  Ça a vraiment une importance ? 
 
Son regard croise celui de Jelan.
 
– Pas vraiment. 
 
Je sais exactement ce qu’il pense. Je suis le déshonneur de cette famille, parce que je refuse de me fondre dans le moule conçu pour moi à ma naissance. J’ai tout donné. J’ai travaillé comme une dingue pour satisfaire leurs ambitions, mais ça ne suffira jamais à leurs yeux. J’aurais simplement dû fermer ma gueule et épouser un riche connard arrogant comme mon père.
 
Brusquement, des applaudissements explosent depuis l’intérieur du salon. Ma poitrine se comprime en écho. J’effectue une volte-face et observe ma sœur, toute voile blanche dehors, en train de pavaner au milieu des invités. Elle a déjà opté pour une superbe robe m’as-tu-vu tout en strass et dentelles ivoirines. Ses longs cheveux teints en blond vénitien – et pas roux comme les miens, parce que roux, c’est beurk, c’est sale, vous comprenez – sont bien tirés dans un chignon sur lequel aucune mèche frivole ne se serait permis de vagabonder. Sa bouche et, plus globalement, son visage, sont parfaitement peinturlurés. Ses seins sont mis en valeur par un décolleté plongeant et un bustier magnifique. Je dois admettre qu’elle a du goût en matière vestimentaire ou des conseillères géniales, mais j’ai tellement réduit au maximum mes liens avec elle que je n’ai pas la moindre idée de ses façons de concevoir le shopping.
 
Lucie s’arrête à tous les groupes, parade, serre des mains et embrasse des joues avec un art consommé de la flatterie. C’est un déferlement d’hypocrisie dans toute sa splendeur. J’en ai la nausée.
 
Je me retourne vers mon père, mais celui-ci s’est désintéressé de nous et discute avec ses associés. J’en profite pour me pencher sur Jelan et grogne :
 
– Je peux savoir ce qui t’as pris de me prendre mon verre ? Tu as des tendances suicidaires ?
– Pas que je sache, mais tu n’avais vraiment pas l’air dans ton assiette.
– Je ne vois pas en quoi ça te regarde.
– Je suis ton fiancé. Ton bien-être me regarde et, accessoirement, je n’ai aucune envie de devoir te tenir les cheveux si tu as dans l’idée d’être malade.
 
Je grimace.
 
– Personne ne te l’a demandé. Ne t’approche surtout pas de moi !
 
Il me lance un sourire ravageur qui doit certainement exciter toutes les filles de son âge.
 
–  Allez, Béni, ce n’est pas si dur de s’amuser.
– J’ai l’air de m’amuser ?
– Non, justement, c’est bien là le problème. Tu es la première de mes clientes à faire autant la gueule à mes côtés.
– Je suis navrée de te décevoir. Ma famille ne m’engage pas à m’amuser.
–  Tu es à un mariage. Oublie ta famille. Occupe-toi de moi !
 
Il plonge ses yeux bleus au fond des miens en m’offrant ce putain de sourire suffisant. Pourquoi ce gars a-t-il des lèvres aussi sexy, déjà ?
 
Ah oui… parce que c’est un escort !
 
– Normalement, n’est-ce pas plutôt à toi de t’occuper de moi ? souligné-je avec le même sourire arrogant.
– Si, mais d’ordinaire, mes clientes sont consentantes. Toi, tu as une barre de fer dans le…
– Ne prononce pas un mot de plus !
–  J’allais dire… le dos, ricane-t-il en me tapotant les reins. Tu es toute raide.
 
Il passe derrière moi et pose ses larges mains sur mes épaules, massant mes muscles contractés et les nombreux nœuds qui doivent parcourir le moindre centimètre de peau qui me compose.
 
C’est à ce moment-là que le radar de Lucie se met en route.



Si j’étais ma sœur…
Je me pendrais
 
 
Lucie relève la tête dans notre direction, avise le bel homme qui se préoccupe de moi… comble, pas d’elle ! et se précipite vers nous à toute vitesse, bousculant Mme Scaffer coincée dans une robe mousseline trop petite pour ses cent dix kilos d’amour et ses soixante-quinze ans bien entamés.
 
–  Oh, Béni ! Tu es venue accompagnée, me lance-t-elle avec un sourire factice.
 
Elle savait pertinemment que je ne venais pas seule ce week-end.
 
– Oui, je te présente mon ami, Jelan Leri.
– Je suis raaaaaavie. Ma sœur a enfin trouvé un homme à se mettre sous la dent.
 
Elle minaude deux fois plus qu’avec les autres invités, se sentant obligée d’en faire des tonnes pour paraître la plus belle, la plus intéressante et la plus sexy. Mais Jelan n’a pas décroché ses mains de mes épaules.
 
–  Salut, lui lance-t-il d’une voix grave, mais presque autoritaire, comme s’il la congédiait déjà, ce qui au fond, très au fond de moi, me déclenche une petite ondée de plaisir. Un truc très mesquin et puéril que je mets sur le compte du stress et de ma vie trépidante.
 
Lucie ouvre la bouche, la referme, puis l’observe.
 
– Je suis presque surprise qu’il soit réel, m’avoue-t-elle en me prenant le bras. Tu as façonné tant de mystères autour de sa présence. J’ai bien cru que c’était un copain imaginaire, comme quand tu étais gamine.
–  Bien sûr, j’ai toujours l’âge de m’inventer des copains imaginaires.
 
Dans mon dos, Jelan émet un rire moqueur qui m’arrache un grognement.
 
–  Comme ça, tu en avais un ? me chuchote-t-il à l’oreille.
– Comme beaucoup d’enfants. Il n’y a là rien de très original.
– Tu devais être mignonne.
 
Qu’est-ce qu’il joue bien la comédie !
 
– En tout cas, je suis très contente que tu ne sois pas venue seule à mon mariage, même si Laurence était tout disposé à te présenter certains de ses amis. Il va être déçu. Il avait même préparé le terrain.
– C’est trop aimable, mais ça ira, merci.
 
Je tombe contre la poitrine de Jelan qui cesse aussitôt ses petites attentions sur mes épaules et m’entoure d’un bras, le posant en travers de mes seins.
 
–  Je suis navré, déclare-t-il en regardant ma sœur, mais ce n’est plus à l’ordre du jour. Béni Mordret est tout à moi. Je n’ai aucune intention de la laisser partir.
 
Les joues de ma sœur rosissent sous le ton suave de Jelan. Même moi, j’ai du mal à déglutir. Ma bouche est sèche. J’ai besoin d’un verre, mais pour une raison subitement très différente. Son bras pèse lourd sur ma poitrine et ses doigts jouent avec la couture de ma robe.
 
– Oui, oui, bien sûr. C’est évident, répond Lucie, le nez légèrement froncé. Ce n’est pas grave. L’important, c’est que ma grande sœur soit heureuse.
 
Elle prononce ces mots-là avec un dédain si manifeste qu’un hippopotame dans le jardin n’aurait pas été plus criant.
 
– Je l’escompte bien, assure Jelan en m’adressant un large sourire, ce sourire plein de charme dont il semble savoir tirer les ficelles avec une facilité ahurissante. Il n’a que vingt-deux ans, mais il maîtrise parfaitement bien ses attraits physiques. Depuis combien de temps est-il escort ?
 
–  Je n’ai pas eu le plaisir de voir ton futur mari, souligné-je pour changer de sujet.
 
Je me sens très mal à l’aise. Le poids de Jelan sur mon dos est écrasant, non qu’il le soit physiquement, mais une sensation très pénible m’envahit et je n’ai aucune envie de ressentir ce type d’agitation maintenant.
 
–  Oh, il discute avec maman et quelques-unes de ses copines. Tu sais comment il est… Toujours aux petits soins.
 
Je manque de lever les yeux au ciel. En revanche, je surprends le très léger crachotement de rire de Jelan dans mes cheveux, mais pas assez léger pour que ma sœur ne s’en rende pas compte. Elle le fusille du regard en bonne et due forme. Jelan lève une main et la passe sur son front. J’en suis le geste jusqu’à tendre le menton vers lui. Il adresse ensuite un sourire à ma sœur.
 
– Excusez-moi, j’ai cru que c’était une blague.
 
Je manque de laisser échapper un rire à mon tour, tandis que les joues de Lucie rougissent sous l’affront.
 
– Non, non, réponds-je, Laurence est effectivement un amour, n’est-ce pas, Lucie ?
– Bien sûr, lance-t-elle d’un ton sévère. Le meilleur qu’il soit. C’est pour cette raison que je l’épouse.
 
Laurence est certainement tout sauf un homme gentil et attentionné. Il est avocat. En soi, rien que la dénomination définit le personnage. Laurence est un cliché à lui tout seul. Il est arrogant, suffisant, pédant… Je n’ai pas même pas assez de qualificatifs pour le définir. Et je préférerais m’empaler sur un lit d’oursins plutôt que d’être présentée à un seul de ses amis. Pour mémoire, je dois penser à payer un resto à Merryn pour avoir pris l’initiative d’engager Jelan.
 
Lucie se ressaisit la première, évitant de regarder le bras de Jelan toujours nonchalamment posé entre mes seins. Elle ébauche un sourire que je qualifierais judicieusement de « sourire pétasse » et déclare avec une assurance frisant le mépris :
 
– Je suis étonnée que papa n’ait rien dit.
–  À propos de quoi ?
– Eh bien de… ça.
 
Elle nous désigne tous les deux. Je déglutis et sens une ondée de colère parcourir mon corps. Le bras de Jelan se crispe légèrement. Je relève les yeux vers lui en mordillant ma lèvre, mais il ne me regarde pas. Ses beaux yeux bleus, jusque-là très stoïques, dardent sur ma sœur un air agacé.
 
–  « Ça », qu’est-ce que c’est au juste ? Ta sœur et moi ?
 
Il emploie volontairement le tutoiement et sur un ton aussi glacial que l’expression qu’il arbore.
 
Lucie ne devait pas s’attendre à ce qu’il réagisse aussi vivement. Moi non plus, d’ailleurs. C’est une défiance très puérile, mais très habituelle ; je ne prends plus la peine d’y répondre depuis longtemps.
 
Elle a un haussement d’épaules.
 
– Eh bien, oui. Ma sœur n’a que rarement amené quelqu’un ici, encore moins un homme, et tu n’entres pas exactement dans la catégorie des personnes que mes parents s’attendraient à la voir fréquenter. 
– Autrement dit, un homme avec un compte en banque rempli ? s’enquiert-il.
 
Elle lui adresse un vague hochement du menton, comme si cette conversation l’ennuyait finalement beaucoup.
 
– Quelque chose dans ce goût-là. Ne nous voilons pas la face.
 
Ça serait bien la première fois.
 
– Le compte en banque de Jelan ne regarde personne, déclaré-je. D’autant qu’aux dernières nouvelles, je ne crois pas qu’il soit possible de définir une personne…
– La réputation, me coupe Lucie. La réputation, Béni. Tu n’as toujours rien compris !
 
Elle fait mine de bâiller.
 
– Tu es désespérante, soupire-t-elle. Tu veux être bien vue des parents, mais tu n’as jamais su t’y prendre. Commence par lâcher ce boulot stupide et rentrer à la maison. Je t’assure que maman serait ravie.
 
Je me crispe de la tête aux pieds.
 
– Je crains que ça ne soit pas au programme, intervient Jelan. Béni a une carrière qu’elle apprécie. Si vos parents ne sont pas capables d’accepter ses choix, c’est qu’ils ne remplissent simplement pas le rôle qui leur incombe.
 
Je me fige. Ma sœur le dévisage comme s’il était fou et vulgaire. Elle pince les lèvres si fort qu’elles ont l’air de disparaître de sa figure peinturlurée, puis elle récupère la notion du langage assez rapidement :
 
– Tu es en train de gâcher sa vie, qui que tu sois ! lui lance-t-elle, le visage contracté par la colère.
 
Je ne comprends même pas ce revirement. Pourquoi s’énerve-t-elle ? C’est elle qui m’agresse une fois encore pour mes mauvais choix, alors que je n’ai fait que travailler, prendre mon indépendance, choisir la vie que je souhaitais pour moi. Tout ça pour me faire traiter comme si je jetais l’opprobre sur toute notre famille, voire sur nos ancêtres sur une bonne dizaine de générations.
 
Jelan se presse contre mon dos.
 
– Je crois que ta sœur s’en sort très bien, constate-t-il avec un calme profond. J’aime les femmes indépendantes et sûres d’elles.
 
Je lève les yeux vers lui, ahurie. D’habitude, j’effraie les hommes, parce que j’ai du pouvoir, des talons de dix centimètres et un compte en banque mieux garni que le leur. Et un vagin, aussi. D’habitude, les hommes craignent que je sois au lit comme je suis dans mon travail, prête à écraser ceux qui m’emmerdent. Ce n’est pas le côté indépendant qui les fascine, mais qui les met en fuite.
 
Jelan croise mon regard et penche la tête jusqu’à ce que son nez se frotte au mien.
 
– Béni, tu es la femme la plus courageuse que je connaisse. Je comprends mieux certaines choses.
 
Je me contracte un peu plus dans ses bras. Ces mots sont un demi-mensonge. En effet, il doit maintenant comprendre pour quelles raisons j’ai choisi de ne pas venir seule à ce mariage, mais, même si j’ai conscience qu’il ne me défend que parce qu’il joue un rôle, au fond de moi, ses remarques me remplissent de joie – même si celle-ci ne dure que le temps d’un week-end.
 
– Oui, évidemment, déclare ma sœur. C’est très bien.
 
Elle pince les lèvres, puis tourne la tête vers l’intérieur du grand salon.
 
– Je dois aller retrouver Laurence. Je suis contente que tu sois venue.
 
Elle lisse sa robe à froufrous, jette un coup d’œil méprisant à l’égard de Jelan, avec une petite lueur que je connais bien. La jalousie. Pour une raison qui m’échappe, ma sœur me jalouse, mais je n’ai jamais réussi à en comprendre les fondements. J’ai cessé depuis longtemps de creuser et d’y réfléchir. Plus je pense à ma famille et plus j’ai la migraine, en général.
 
Elle s’éloigne en retrouvant son sourire hypocrite et recommence à minauder auprès de chaque invité.
 
Je pousse un long soupir puis, presque à contrecœur, me détache de la poitrine de Jelan, qui ne cherche pas à me retenir.
 
– J’ai le droit à un verre maintenant, non ?
 
Il m’adresse un sourire amusé.
 
– Sûrement.
 
Il se détourne, s’approche d’un serveur et en subtilise deux. Il m’offre une coupe de champagne et j’y trempe mes lèvres comme si c’était du nectar. Je siffle quasiment toute la coupe en moins d’une minute, puis reprends mon souffle et regarde la baie ouverte sur le salon. À l’intérieur, c’est un déballage de mousseline, de soie, de fric, de mensonges.
 
–  Si je peux me permettre, ta sœur est une chipie.
– Chipie est un mot trop gentil.
– Je suis poli.
 
J’esquisse un sourire en plongeant dans ses yeux. J’ai la vague impression de chavirer un court instant avant de me ressaisir. Jelan Leri a la fâcheuse tendance à être trop sexy, trop mignon, trop… tout.
 
Je lui adresse un signe du menton pour l’encourager à me suivre. Je longe la terrasse et pousse la baie vitrée donnant sur une autre pièce. Celle-ci est plongée dans le noir et j’allume le plafonnier. Une douce lumière orangée se répand dans un petit salon, dans lequel se nichent un bar et une longue table de billard.
 
– Je suis navrée qu’elle t’ait parlé de cette façon, assuré-je en me dirigeant vers le bar.
–  Ce n’est pas grave.
 
Je me glisse derrière le comptoir en bois sculpté.
 
– Tu veux boire quelque chose d’autre ?
 
Il acquiesce.
 
– Gin, whisky ?
– Whisky.
–  Irlandais ?
 
Il m’offre un sourire entendu.
 
Je remplis aussitôt deux verres d’un délicieux Midleton de 1998, à 300 euros la bouteille, et fais glisser le sien sur le comptoir. Il le saisit, hume ses fragrances, puis attend que je m’empare du mien pour trinquer avec moi.
 
– À ce délicieux mensonge !
 
J’esquisse un sourire amusé et trempe mes lèvres dans l’alcool.



Si tu étais un mensonge…
Tu serais délicieux
 
 
Jelan a retiré sa veste et remonté les manches de sa chemise, dévoilant une peau lisse et bronzée. Il incline le buste, enroule ses doigts autour de la queue de billard, vise la boule après avoir choisi son angle de tir et cogne sèchement contre la numéro 3 qui se dirige droit dans le trou du milieu.
 
–  Tu es dans la merde, Béni, se moque-t-il.
– La chance tourne toujours. Il faut parfois savoir faire preuve de patience. 
 
Il m’adresse un sourire enjôleur, tandis que j’admire son regard concentré sur la prochaine boule.
 
– Il ne s’agit pas de chance, me corrige-t-il après avoir envoyé la numéro 7 dans le trou, mais de talent ! 
 
J’esquisse un sourire amusé en posant ma fesse droite sur le rebord de la table.
 
– Oui, j’imagine que tu as passé bien trop de temps dans les bars à billard. 
 
Il relève un sourcil, puis me renvoie mon sourire sans répondre.
 
– Aurais-je tort ? 
 
Il tourne autour de la table pour choisir son prochain coup, passe dans mon dos et frôle ma nuque en chuchotant :
 
– Qui sait ?
 
Je me fige et bois quelques gorgées de whisky, avant de relever le menton.
 
– J’ai droit à des réponses si je pose quelques questions ? 
 
Son sourire devient mutin.
 
–  Tout dépend si tu te moques d’entendre des mensonges.
– Je suis très douée pour démêler le vrai du faux. On me paie aussi pour ça.
– Oh, tu crois que tu es douée, mais tu ne fréquentes que de pauvres petits avocats et des financiers toute la journée. Tu crois que ces mecs-là savent mentir ?
–  C’est leur métier.
– C’est toute ma vie.
– Tu n’es pas si talentueux ! noté-je tandis que sa boule percute la noire, rebondit sur l’un des rebords et se perd au milieu de la table.
 
Il pousse un grognement, cale la queue sur le sol pour s’appuyer dessus et me renvoie mon regard de l’autre côté de la table.
 
– OK, Béni, je t’écoute. Essaie de me faire parler.
 
Je repose aussitôt mon verre, m’empare de ma queue de billard que je tartine de bleu et vise ma première boule.
 
– Depuis combien de temps es-tu escort ?
– Trois ans.
 
Je relève la tête pour saisir son regard, puis me recentre sur mon tir.
 
– Ça, c’est la vérité, lancé-je, avant d’envoyer la numéro 8 dans l’un des trous. Comment tu t’es retrouvé là-dedans ?
– Simple… à cause d’une femme.
 
Sa voix ne laisse rien transparaître. Son visage n’est pas marqué de tics nerveux. Son regard ne dévie pas. Pour un peu, il pourrait me faire douter.
 
– C’est un mensonge.
– Tu crois ?
– Certaine.
– Qu’est-ce qui te permet de le croire ?
–  C’est une excuse bidon. Trop facile.
– La vie n’est pas toujours très compliquée.
– Je crois que pour devenir escort, c’est que la vie a au contraire été très compliquée.
 
Une légère ridule traverse son front, entre ses sourcils.
 
– OK, Béni, à mon tour.
 
Il se penche en avant, posant les deux mains sur le billard.
 
– Pourquoi ta sœur est jalouse de toi ?
– Parce que l’un de ses copains a essayé de me draguer quand on était adolescentes.
Il a l’air de réfléchir à mon histoire. Est-ce un mensonge ou la vérité ou bien quelque chose à mi-chemin entre les deux ?
 
– Et tu as succombé ?
 
Je me mordille la lèvre.
 
Quelle gourde !
 
Un sourire moqueur s’ancre sur son visage.
 
– Vérité, dit-il fièrement. Tu avais quel âge ?
– Quinze ans.
– Il te plaisait ?
– Pas vraiment.
– Oh, alors, c’était seulement pour l’emmerder.
– Oui, elle avait toujours tout et je devais me battre sans arrêt pour obtenir la même chose. J’en ai eu marre. Alors quand Teddy est venu me draguer, je ne l’ai pas repoussé alors que je savais qu’il lui plaisait. Et ça m’a délectée. C’était mesquin et puéril et ça a creusé un fossé que je ne pourrai plus jamais remplir.
–  À supposer que tu en aies envie un jour.
– En effet.
– Tu as peu de choses communes avec ta sœur. Ça saute aux yeux.
– Nous ne vivons pas pour les mêmes valeurs et pour les mêmes intérêts. À ton tour…
 
En face à face, nous nous dévisageons en chien de faïence, analysant les mimiques de l’autre.
 
– Est-ce que tu as déjà couché avec l’une de tes clientes ?
– Non, jamais.
 
Sa voix ne tremble même pas. Mon radar qui détecte des connards à des kilomètres s’est enrayé. Je suis incapable de déterminer s’il ment ou non.
 
– Tu en as déjà eu envie ?
– C’est arrivé.
– Souvent ?
– Parfois. Il m’arrive de sortir avec de très belles femmes.
– On t’a déjà fait des avances ?
–  À ton avis ?
 
J’affiche un sourire entendu.
 
– Et tu as refusé ?
–  Bien sûr. Je ne suis pas un gigolo et j’ai une petite amie.
 
Quelque chose se fendille à l’intérieur de ma poitrine. Je suis si surprise que j’échappe ma queue de billard ; celle-ci heurte le sol dans un bruit mat. Je la ramasse promptement, toussote pour masquer une gêne affreuse et peut-être aussi mes joues cramoisies, puis la pose sur la table.
 
–  Et cela ne la dérange pas ?
–  Je rapporte plus de 10 000 euros par semaine. Non, cela ne la dérange pas.
 
Effectivement, c’est une bonne raison. Jelan gagne finalement plus d’argent que moi en sortant avec des femmes fortunées, dans des endroits sélects pour boire et déguster des mets raffinés toute la soirée. Je me suis peut-être trompée d’orientation !
 
– Ça ne la gêne pas de savoir que tu vas passer tout ton week-end avec moi ?
– Je n’entre pas dans les détails et elle a confiance en moi.
 
Je prends mon verre et agite le reste de glaçons.
 
– Je crois que… je n’en serais pas capable, mais je suis allergique à la plupart des gens. Je n’ai pas été éduquée dans cette optique. Accorder sa confiance, c’est être faible.
–  C’est parfois utile d’avoir quelqu’un sur qui se reposer.
– En effet, les gens peuvent s’avérer très utiles.
 
Il hausse un sourcil, surpris de ma remarque. Je bois une longue gorgée de whisky et je me demande pour quelles raisons je me sens soudain énervée.
 
–  Tu comptes exercer ce métier longtemps ?
–  Tant que ça marchera pour moi et tant que j’en aurais besoin.
– Ça te plaît ? Sortir avec des femmes que tu ne connais pas et dont j’imagine parfois qu’elles ont le double ou le triple de ton âge ?
 
Il hausse les épaules.
 
– Si elles s’amusent et qu’elles paient bien, pourquoi devrais-je me poser des questions superflues ?
– Tu ne t’attaches jamais à tes clientes ?
– Si, parfois. Certaines femmes me rappellent régulièrement. Cela crée des liens.
– Certaines te répugnent ?
 
Son œil luit étrangement.
 
– Oui.
 
Mon pouls s’est accéléré. Je n’arrive plus à calmer les battements effrénés de mon cœur à mesure que le regard bleu de Jelan s’approfondit, s’ourlant d’ombres.
 
– Et moi ? demandé-je d’une voix que j’espère forte et non aussi tremblotante qu’elle ne le fut dans ma tête.
– Toi ?
 
Sa canine se plante dans sa lèvre inférieure. Mes mains sont moites. À quoi suis-je en train de jouer ?
 
–  Est-ce que je te trouve répugnante ? me demande-t-il.
– A… attirante ?
 
J’ai bredouillé ? Non… Je n’ai pas fait ça ? Au secours !
 
Ses lèvres se retroussent en sourire. Il contourne le billard et se campe devant moi, glissant ses doigts sur ma nuque. Il se rapproche, sa chemise frôlant le décolleté de ma robe.
 
– Je te trouve très séduisante, Béni Mordret.
 
Je suis fascinée par les plis et les courbes de sa bouche. Un homme a-t-il déjà eu une bouche aussi sexy ?
 
Mais bon Dieu, que suis-je en train de foutre ? Réveille-toi, Béni ! Ce mec te ment ! C’est son métier.
 
Je l’oblige à me lâcher et recule d’un pas. Les yeux plissés pour ne rien perdre de son expression, je lance :
 
– Y a-t-il une information de vraie dans toutes les choses que tu viens de m’avouer ?
 
Son sourire devient éclatant.
 
– Il y a du vrai.
 
Il effectue un nouveau pas dans ma direction.
 
– Mais je te laisse deviner la vérité du mensonge.
 
De la musique éclate depuis le salon. Jelan me dévisage par en dessous, très assuré de son quotient sexuel, puis saisit ma main.
 
– Allons danser. Tu réfléchiras plus tard.
 
Son ton est moqueur, plus à l’aise aussi. Lentement, Jelan se déride, mais je n’arrête pas de me demander si ce n’est pas l’un de ses artifices. Qu’y a-t-il d’authentique dans le personnage qu’il offre aux femmes ? Ne se compose-t-il pas un masque vendeur et charmant ?
 
Je le connais depuis à peine quelques heures et je suis déjà fascinée par cet homme, par le mystère dont il s’entoure volontairement, par la façon qu’il a de montrer ce que j’ai envie de voir, comme s’il me connaissait depuis toujours. Il n’a que vingt-deux ans, mais j’ai le sentiment qu’il a vu déjà bien plus de la vie qu’un jeune homme ordinaire. On ne choisit pas ce métier impunément. On ne tombe pas dedans au détour d’un trottoir. Jelan Leri sait attiser ma curiosité. Mais à quel point en joue-t-il ?



Si j’étais une vengeance…
Je serais la tienne
 
 
Danser avec Jelan Leri, c’est comme danser avec un feu follet. Il crépite et fait des étincelles. La plupart des amies de ma mère ont les yeux braqués sur nous, l’air envieux, ce qui me combl e d’un sentiment très m esquin de contentement. Je ne pensais plus être capable d’éprouver de telles émotions, si peu productives, si puériles. On croirait que j’ai de nouveau quinze ans, lorsque ma mère passait tous les caprices de ma sœur, tandis que je me traînais derrière elle en espérant obtenir les miettes de son attention et de son amour.
 
Les mains glissées sur mon dos, à l’orée de mes fesses, Jelan se presse contre moi, le nez dans mes cheveux. Il bouge et ondule des hanches avec lascivité. Chaque fois que j’essaie de reculer un peu et d’écarter sa virilité de mon ventre, il se rapproche et ricane contre mon oreille en chuchotant :
 
–  De quoi as-tu peur, Béni ? Je ne vais pas te manger. 
 
Il a l’air d’apprécier de me mettre mal à l’aise, alors je décide de jouer son jeu. Il est hors de question que je me laisse mener par le bout du nez par un escort, qui plus est, plus jeune que moi.
 
Je me love contre son torse, sentant sous le tissu de sa chemise les entrelacs de ses muscles tendus et noue mes bras autour de sa nuque. Non content d’avoir la peau douce, il sent bon et je hume son parfum à plein nez. À croire que je n’ai pas touché un homme depuis une décennie. Être aussi sexy devrait être interdit par la loi. Combien je le paie, déjà ?
 
–  Laisse-toi aller, Béni, chuchote-t-il en resserrant son étreinte. On est là pour s’amuser. C’est un mariage, après tout.
 
Je ne sais pas si c’est le whisky que j’ai bu ou bien seulement sa présence tentaculaire, mais je me laisse tomber contre lui. Il glisse un genou entre mes jambes et m’entraîne dans la musique, me faisant lentement oublier tout ce qui nous entoure. Je finis par ne plus rien voir d’autre que son visage penché au-dessus du mien qui affiche un sourire satisfait. Je n’arrive pas à savoir s’il a vraiment une petite amie et je n’arrive pas à comprendre pourquoi son existence me perturbe autant. Jelan joue un rôle. Je le paie, comme s’il n’était qu’un vulgaire prostitué sans impact imminent sur ma vie actuelle. Je ne le connais que depuis quelques heures. Sa vie, en dehors de la villa, n’a que peu d’intérêt à mes yeux. C’est ainsi que se doivent de rester les choses. J’aime qu’elles demeurent à leur place. Quand elles sont dérangées, je suis troublée et j’ai besoin d’y remettre de l’ordre. Évidemment, j’excelle en la matière dans ma vie professionnelle et je me suis toujours demandé pour quelles raisons, dans ma vie privée, je ne parvenais pas au même résultat. Je suis une bordélique rangée ou une maniaque bordélique… ça existe ?
 
La bouche de Jelan se pose brusquement près de mon oreille et murmure :
 
–  Il y a un homme derrière toi qui nous reluque comme s’il voulait m’arracher les yeux. Tu le connais ? 
 
Discrètement, Jelan m’entraîne dans un pas de danse et me permet de regarder par-dessus son épaule. J’aperçois aussitôt, adossé à une table, Ludovic Dampierre en train de me dévisager au travers d’une mèche blonde rebelle qui tombe sur son front. Son regard brun, parfois presque vert selon la lumière, n’a en effet rien de très avenant. On dirait qu’il veut nous dévorer sur place ou, plus vraisemblablement, trancher la main de Jelan posée sur mes reins.
 
–  N’y prête pas attention. C’est l’un des employés de mon oncle. Il travaille dans les cosmétiques Bella et il a très envie de grimper les échelons de la société.
–  En passant par toi ?
–  En passant par tout ce qui peut lui permettre de grimper plus vite.
 
Jelan scrute mon visage avec attention.
 
–  Tu t’es fait berner ?
 
Je pince les lèvres, détourne les yeux et hoche la tête.
 
–  Je suis très douée dans ma vie professionnelle pour déceler les connards en tout genre, mais il m’arrive parfois de me faire avoir dans un lit. J’ai cru qu’il était sincère. Je me suis trompée. Fin de l’histoire.
–  Je suis désolé.
–  Ne le sois pas. C’est du passé.
–  Tu étais sérieuse avec lui ?
 
Je hausse les épaules.
 
–  Je n’en sais trop rien. Disons plutôt que j’espérais que ça pourrait fonctionner. Au début, il était tout ce que je pouvais désirer chez un homme, qui plus est, il pouvait plaire à ma mère. Il gagne bien sa vie. Il adore les mondanités.
–  Un deuxième Laurence, si je comprends bien.
–  On peut dire ça, oui, les mêmes dents longues qui raclent la moquette en bavant partout.
–  Il a l’air passionnant, ce type, ricane-t-il.
–  Une porte de toilettes est plus passionnante, mais j’ai été trop stupide pour ne pas m’en rendre compte tout de suite.
–  L’essentiel est de t’en être rendu compte. Au moins, tu n’épouses pas ton Laurence.
 
J’affiche un sourire fier.
 
–  Je préférerais encore avoir de l’herpès.
 
Jelan éclate de rire en adressant un regard des plus explicites à l’encontre de Ludovic. Il m’attrape par la main et virevolte sur la piste en me blottissant de nouveau dans ses bras.
 
–  Ceci étant dit, au-delà du statut qu’il perd depuis que vous avez rompu, on dirait bien qu’il est jaloux, remarque Jelan.
–  Tant mieux !
–  Ça te plaît qu’il souffre un peu ?
–  Bien sûr. Tu crois que je devrais culpabiliser ?
–  Surtout pas. Tu veux que j’enfonce le clou ?
 
Je relève les yeux et balaie son visage d’un regard étonné. Son sourire s’accroît. Il se penche au-dessus de moi et murmure :
 
–  Ne panique pas, Béni. On fait juste semblant.
 
Sans crier gare, il pose se s lèvres aux co ins des miennes. Je me contracte de la tête aux pieds comme si on avait glissé un balai à la place de ma colonne vertébrale. Son baiser est furtif. Il presse à peine sa bouche sur la mienne, puis s’éloigne comme si j’avais rêvé. Son regard aux reflets de cobalt me fixe d’un air soudain sérieux en apercevant ma mine ahurie, puis un sourire ravageur inonde ses traits. Il secoue la tête en se pinçant les lèvres.
 
–  Béni, t’es vraiment douée pour mentir, tu es sûre ?
 
Je secoue la tête pour me réveiller.
 
–  Je n’ai pas l’habitude de… ça !
–  Oh allez, t’as bien laissé Teddy te draguer pour emmerder ta sœur. Ce n’est pas plus difficile de prétendre être avec moi, si ?
 
Il se penche un peu plus et ajoute :
 
–  Je ne te plais pas, Béni ?
–  Ça n’a rien à voir. C’est juste intime, c’est…
 
Il plisse les yeux, puis pouffe de rire.
 
–  Je te rappelle que tu es ma fiancée. À part si tu veux rester pure jusqu’au jour de notre mariage, il y a de fortes chances pour que les gens imaginent qu’on ait une vie sexuelle débridée. Les filles qui paraissent sérieuses sont souvent les pires.
 
Je lui fais les gros yeux, ce qui provoque un nouvel éclat de rire.
 
–  Parce que tu crois avoir la tête d’un moine, peut-être ?
 
Il s’écarte légèrement sans cesser de ricaner.
 
–  J’espère bien que non, sinon je vais rapidement faire faillite.
 
Je virevolte de nouveau dans ses bras et m’aperçois que j’ai complètement oublié la réaction de Ludovic, mais en me retournant pour en juger, il a disparu.
 
–  Ne t’inquiète pas, il nous a vus.
–  Ce n’est pas très important. C’est seulement une petite revanche mesquine.
–  Quelquefois, c’est jouissif, non ?
–  Ça t'est déjà arrivé ? Une revanche mesquine ?
–  Il m’est arrivé de ne pas me montrer très gentil.
–  Oh, Jelan Leri va-t-il me confier le secret qui craquelle le masque du beau gosse sexy ?
 
Je me dresse dans ses bras, me levant sur la pointe des pieds pour être à sa hauteur. Son regard s’embrase et son sourire devient moqueur.
 
–  Tu veux un secret, Béni ? Tu n’as pourtant pas la tête d’une femme curieuse.
–  Je me dissimule très bien.
 
Au contraire, pourquoi je me dévoile autant auprès de lui ? Est-ce parce qu’il n’est pas là pour me juger ? Est-ce parce que je le paie qu’il m’est plus facile d’être moi-même sans me prendre la tête sur des questions de maintien, d’apparence, de faux-semblant ?
 
Jelan me regarde dans les yeux, ce qui me déstabilise un peu, mais je parviens à garder une contenance. Son sourire ne s’efface pas. Il pose sa joue contre la mienne.
 
–  Un jour, quand j’ai eu 17 ans, j’ai couché avec la copine de mon meilleur pote pour me venger.
–  Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’avait fait ?
 
Il hausse les épaules, fixe par-dessus ma tête un point invisible, puis, en revenant sur moi, une certaine dureté se peint sur son visage.
 
–  Ce n’est pas très important.
–  Allez, Jelan, je t’ai avoué un secret. À ton tour.
–  Je ne suis obligé de rien, tu sais ?
 
Je hausse les épaules.
 
–  Qu’est-ce qu’on s’en fiche ? Je paie un homme pour tenir le rôle de fiancé auprès de ma famille. Franchement, question humiliation et bassesse, j’en connais un rayon. Avoue…
 
Il soupire.
 
–  Il a baisé ma mère.
–  Quoi ?
 
Son visage se ferme d’un coup. Il s’éloigne de moi et se dirige sans attendre en direction des coupes de champagne. Il se saisit d’un verre et boit d’un trait, puis il baisse les yeux sur moi.
 
–  Ma mère est assez jeune et elle est plutôt jolie. Elle lui a fait du gringue et lui, il est tombé dans le panneau. Elle ne sait pas s’arrêter. Elle est comme ça…
 
Sa voix s’éteint tandis que ses prunelles se perdent au fond des miennes comme s’il cherchait à y déceler mes pensées ou si je comprenais bien le sous-entendu de ces quelques mots.
 
Ma génitrice étant elle-même une femme adultère, je comprends ce qu’il ressent, même si, étant dans des vies très différentes, je ne le vis certainement pas de la même façon que lui. Chez nous, il est courant et accepté d’être trompé, trahi ou mystifié. Ça fait partie du jeu. Ma mère trompe mon père et mon père trompe ma mère, avec des filles plus jeunes ou en mal d’argent, avec des vieilles rombières friquées ou actionnaires. Le sexe est un moyen d’action dans mon monde. Comme Ludovic avec moi. Il est utile et sans sentiment.
 
–  Je suis très rancunier, admet-il. J’ai attendu un an et demi qu’il se trouve une copine, qu’il en tombe amoureux et j’ai pris plaisir à la lui voler.
 
Il continue d’inspecter mon visage, étudiant mes réactions, mais je me contente de le fixer en retour. Il enfonce sa main droite dans la poche de son pantalon de costume. Il se pince les lèvres, puis pousse un soupir.
 
–  Est-ce que ça écorche l’image de l’escort parfait que tu étais en train de te construire ? plaisante-t-il.
 
Je souris.
 
–  Je ne connais personne de parfait, encore moins de la part d’un homme qui vend ses charmes.
 
Je n’avais pas l’intention d’être blessante, mais à ses sourcils légèrement froncés, je devine aussitôt qu’il aurait été de meilleur ton de me mordre la langue.
 
–  Tu as certainement raison, n’est-ce pas ? Que peut-on attendre d’un homme dans mon genre ?
–  Ce n’est pas ce que je voulais dire.
–  Menteuse, Béni. Tu ne sais vraiment pas mentir. Ce n’est pas grave. Ce que je suis dans la réalité n’a pas d’importance pour toi. Ce qui compte, c’est mon sens du spectacle. Du moment que je travaille à la hauteur de ce que tu désires, rien d’autre n’entre en ligne de compte.
–  Non… Je…
 
Le regard bleu profond de Jelan me trouble. Son sourire est faux. Il a reposé son masque d’escort modèle. En quelques phrases, je suis retournée à la case départ. Jelan est redevenu ce bel inconnu.
 
Sans me quitter des yeux, il boit une gorgée de champagne, puis me sourit et tend la main pour m’inviter à poursuivre notre danse. En glissant les doigts entre les siens, je me surprends à trembler. J’ignore s’il s’en aperçoit et s’il préfère l’ignorer, mais quoi qu’il en soit, il n’en montre rien. Il m’entraîne au cœur de la piste et malgré le fait qu’il soit près de moi, je le sens tout à coup très loin.



Si tu étais une sucrerie…
Je voudrais toutes les dévorer
 
 
Dans le couloir qui conduit à ma chambre, Jelan marche dans mon dos, les deux mains dans les poches. Son silence, palpable, a l’air de rebondir sur les murs et de revenir dans ma direction. Je ne suis pourtant pas de celles déstabilisées pour un rien, mais sa présence silencieuse a un effet inattendu sur ma psyché. J’ai envie de briser la glace, mais je ne suis pas sûre de savoir de quelle manière m’y prendre. J’ai envie de fêler son masque de playboy, de gratter et de voir ce qu’il y a en dessous, sous les multiples couches d’artifices. Je suis pourtant entourée de gens qui passent leur journée à mentir et à faire semblant, mais je sens qu’il est différent. Il ne construit pas des mensonges pour le paraître ou pour exister, mais pour se camoufler et se protéger. Un peu comme moi.
 
Je pousse la porte de ma chambre et m’efface pour lui permettre d’entrer.
 
En posant le pied sur le tapis couleur chocolat, il affiche un sourire moqueur. Ces sourires du début emprunts de sarcasmes.
 
–  Une chambre digne d’une directrice, ricane-t-il en observant mon lit king size , mon vieux secrétaire sur lequel trônent encore quelques bouquins d’adolescente et les deux posters de paysages qui ornementent les murs blancs.
–  Je n’ai touché à rien depuis que j’ai quitté la maison. Je devrais m’estimer chanceuse que ma mère ne l’ait pas transformée en salle de gym.
–  Ce n’est pas ce que je sous-entends. Ta chambre ne ressemble pas à ce que l’on peut imaginer d’une ado. T’as vraiment vécu dans ici ?
–  Oui, pourquoi ? Elle ne te plaît pas ?
–  Elle est très bien. C’est juste qu’elle manque de vie et d’inspiration.
–  Moins tu en montres, plus longtemps tu vis paisiblement. La personne que je suis ne regarde pas ma famille. Je suis certaine que tu sais de quoi je parle.
 
Il lâche un « tss » en haussant les épaules.
 
Il se laisse tomber sur le couvre-lit blanc, les mains posées en arrière. Je m’assois à ses côtés et retire ces satanés escarpins qui me maltraitent les pieds depuis des heures. Je le surprends en train d’observer les posters punaisés au mur.
 
–  Tu n’as vraiment fourni aucun effort pour paraître originale, s’amuse-t-il.
–  Mes posters ne te plaisent pas ? ricané-je à mon tour en regardant le traditionnel coucher de soleil sur une plage de sable fin et le lac de montagne au milieu des nuages blancs.
–  Pour faire chier tes parents, tu aurais dû accrocher des posters d’AC/DC ou de Kiss. Effet garanti.
–  Pour être envoyée chez un psy, sans aucun doute. Tu ne connais pas mes parents. Si tu te conduisais comme un ado ordinaire, ils te considéraient comme un schizophrène potentiel ou un psychopathe en puissance. Je préférais bouquiner autour de la piscine plutôt que d’assister à des séances chez un psy tous les mercredis, c’est un choix de vie.
 
Il rigole en retirant sa veste. Il se relève, marche jusqu’au bureau et la dépose bien pliée sur le dossier de la chaise. En relevant la tête, il jette un coup d’œil par la fenêtre et s’abîme dans la contemplation des jardins à la française.
 
–  C’est fou comme certaines personnes ont des vies peu orthodoxes, murmure-t-il.
–  Tu parles de toi ou de moi ?
–  De nous deux, mais dans deux sphères très différentes.
–  Tu as grandi où ?
 
Ma tentative aussi discrète qu’un pétard dans un bureau lui soutire un sourire amusé. Il me dévisage en retirant ses chaussures, la pointe du pied appuyant sur le talon de l’autre, puis il me désigne le lit.
 
–  Tu dors de quel côté ?
 
Je tourne la tête, fixe le matelas, déglutis, sens le filet de sueur qui glisse le long de ma colonne vertébrale, puis me retourne face à lui. Jelan est en train de déboutonner les premiers boutons de sa chemise et je suis en train de fixer le mouvement de ses doigts. Je dois avoir l’air d’une idiote pré-pubère, parce qu’il ricane de plus belle.
 
–  Béni, de quel côté ?
–  Euh… peu importe. Je dors au milieu.
–  Tu es en train de sous-entendre que tu vas prendre toute la place ?
–  C’est possible, tenté-je de plaisanter en me redressant.
 
Je me dirige vers mon placard et y déniche un vieux tee-shirt noir.
 
–  Je… Je vais à la salle de bains.
–  Fais comme chez toi.
 
Je ne me retourne pas pour voir dans quel état de nudité se trouve Jelan. Je fonce dans le couloir comme une dératée. Ma vie serait menacée par un ours affamé que je n’irais pas plus vite. J’ouvre la porte si fort que je manque de me la prendre en pleine figure. Je m’y adosse à peine refermée, cherchant à retrouver mon souffle.
 
D’accord ! Tout va bien. Dans quelques minutes, je vais partager un lit avec un homme magnifique, escort, bâti comme un dieu du sexe et je… ne pourrai pas le toucher !
 
Je pousse un soupir si long que mes poumons ont l’air de se décoller de ma cage thoracique.
 
Par acquis de conscience, je me brosse les dents. Aurais-je l’espoir ridicule qu’il dépose de nouveau ses lèvres aux coins des miennes ? Jelan n’est pas un gigolo. D’ailleurs, coucherais-je avec un gigolo ? Par définition, il n’accomplirait que son travail. Il n’aurait pas envie de moi. Le désir serait factice. Ce genre de relations artificielles pourrait-il me convenir ?
 
Je fixe mon reflet dans le miroir, constate que mon rouge à lèvres couleur vermeille s’est effacé et me donne un air bancal. Je finis de le retirer à l’aide d’un disque de démaquillage que je fauche à ma sœur, puis, les deux mains posées à plat sur le rebord de l’évier, j’observe le regard brun de cette femme jeune extérieurement, mais qui semble déjà si vieille à l’intérieur. Je me sens desséchée. En dehors de Ludovic, je n’ai connu que deux amants un peu sérieux. Les autres étaient de passage, aussi rapides et bruyants qu’un Mirage. Ils sont partis sans laisser de traces. L’un d’entre eux a juste vidé mon portefeuille avant de s’en aller au beau milieu de la nuit.
 
D’une main nerveuse, j’attrape mon téléphone dans mon sac à main. Mes doigts volettent sur le clavier.
 
Plusieurs sonneries retentissent, puis :
 
–  Merde, Béni, mais t’as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu fous ?
–  Tu m’as foutue dans la merde, Merryn, c’est à toi de m’en sortir !
–  Comment ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu n’es pas au mariage de ta sœur ?
 
Je prends le temps d’allumer une cigarette et, adossée à l’évier, j’aspire une longue bouffée rafraîchissante, imbibant mes poumons de nicotine.
 
–  Si, j’y suis.
–  Alors quoi ? Il est deux heures du mat’, Béni. Je ne suis pas ta secrétaire à cette heure-ci. Je ne suis pas un être humain à cette heure-ci et, pour être honnête avec toi, je ne suis pas seule non plus.
–  O h !
 
Je recrache la fumée et maudis Merryn sur plusieurs générations. Elle, au moins, sait profiter d’être en vie.
–  Tu as une crise d’angoisse ? me demande-t-elle en soupirant dans le téléphone.
–  Je n’ai pas de crises d’angoisse, grogné-je pour toute réponse.
–  Si, tu en as, mais tu peux appeler ça comme tu veux. Un épisode de paranoïa aiguë, une crise de somnambulisme, un état pré-coïtal…
–  Très amusant. Pour être dans un état pré-coïtal, il faudrait que je sois en passe de profiter d’un coït, or, je suis accompagnée par un homme que je ne peux pas toucher.
 
J’entends un grand «  Ah » dans le combiné, puis un éclat de rire, suivi de quelques mots échangés avec son compagnon d’un week-end.
 
–  Arrête de rire… Arrête de rire, Merryn, bordel de Dieu !
 
Mais elle rit de plus belle. Elle a l’air secoué ; elle manque presque de s’étouffer et j’entends son amant rire à son tour devant son allégresse communicative, même si, en tout état de cause, j’ai envie d’envoyer valser les crèmes antirides qui traînent sur l’étagère.
 
–  Tu m’as foutue dans une merde noire et tu te bidonnes comme une truie, tes cheveux vont pourrir et tomber !
–  Ah, Béni, mais arrête. Voyons, ce n’est pas si grave. Tu profites de ton week-end avec un type qui te plaît. Où est le mal ?
–  Je le paie, voilà où est le mal.
–  Et alors ? Au moins, c’est un pro.
–  Ce n’est pas un gigolo.
 
Un silence me répond.
 
–  Merryn ?
 
Elle tousse.
 
–  Quoi ? Mais dis quelque chose ?
 
Encore un silence, puis :
 
–  Tu lui as demandé si c’était un gigolo ?
–  Comme ça, dans la conversation.
 
Sans la voir, je pourrais parier qu’elle a levé les yeux au ciel.
 
–  Il a répondu quoi ?
–  Qu’il ne couchait pas avec ses clientes.
 
Elle semble réfléchir, puis je l’entends glousser et comprends que ses silences sont une autre sorte de silence. Je pousse un grognement :
 
–  Désolée de te déranger !
–  Rah, Béni, tu es une jolie femme. Alors range tes gaines de grand-mère. Sers-toi de tes charmes pour changer, et rentre lui dedans ! Tu verras bien si ça paie. T’as tout un week-end pour le foutre dans ton lit. Bouge tes fesses et sors tes nichons de ton soutien-gorge !
–  Merryn !
–  Quoi ? C’est quand la dernière fois que tu as lâché du lest et été toi-même  ? Je suis sûre que tu ne t’en souviens même plus. Alors, s’il te plaît, tu es à un mariage. Tu profites de l’ambiance romantique, tu t’éclates, et su rtout, surtout, tu reviens lundi décontractée.
 
Sur quoi, elle raccroche en me menaçant de me coller un procès si j’ose la rappeler avant la fin du week-end.
 
J’éteins ma cigarette dans l’évier, loin d’être apaisée. Merryn est tout le contraire de moi. Elle est naturelle, spontanée, toujours euphorique. Elle s’extasie devant un clair de lune ou une photo d’Anne Geddes avec des gamins dans des fleurs. À l’inverse, j’ai passé mon temps à cloisonner mon environnement, bâtir des murs autour de mes pensées ou de mes aspirations, si bien que je me suis moi-même éloignée de la personne que je désirais être au départ. J’ai fait passer mon boulot avant tout le reste, parce que c’était la seule chose qui me différenciait de ma famille. Je suis le vilain petit canard. La fille Mordret qui ne se laisse pas emmerder, qui ne se laisse pas utiliser, qui gère tout un département de l’une des plus grosses boîtes d’affaires de la région. Pourquoi diable me soucierais-je d'un type que je ne connais pas ?
 
Je prends une bouteille de parfum hors de prix et en asperge la salle de bains pour masquer l’odeur de tabac, puis j’ôte rapidement ma robe et enfile mon vieux tee-shirt noir, avec écrit en gros le chiffre 60. Pas la moindre idée du sens. Je jette un dernier coup d’œil à mon reflet, tapote mes joues, relève mes seins et secoue la tête en souriant d’un air caustique.
 
En poussant la porte de ma chambre, j’ai l’impression d’avoir rajeuni et je me sens un peu bête. J’ai de nouveau quinze ans et j’entre dans la chambre d’Erwan Poullon, mon premier petit-ami.
 
Mais Jelan n’a rien à voir avec Erwan Poullon. Non… Rien du tout.
 
En boxer noir, les fesses calées contre le rebord de mon bureau, il me regarde entrer et refermer la porte derrière moi.
 
–  Je t’attendais, m’affirme-t-il, en croisant les bras sur la poitrine. Tu veux peut-être que je dorme par terre ?
 
Je cligne des yeux et laisse courir mon regard sur son torse musculeux. J’ai déjà vu des hommes bien bâtis. Je suis même sorti avec un athlète de haut niveau de l’équipe nationale de Biathlon, mais Jelan n’a rien à lui envier. Les muscles courent sur son corps et épousent ses courbes comme si celles-ci avaient été tissées de sucreries. Ses épaules sont plus larges que ne le laissait supposer son costume. Ses pectoraux sont discrets, mais ses abdominaux et ses obliques sont suffisamment bien marqués pour attirer l’œil de la plus rigide des femmes de cette galaxie. Comme une gamine, mon œil est attiré plus bas, mais je le remonte aussitôt, rattrapée par un soupçon de pudeur. Il n’est certainement pas dupe de l’effet qu’il produit sur les femmes, parce que je devine le léger sourire qui estampille ses lèvres. Jelan connaît son métier, après tout.
 
Je feins de l’ignorer, m’avance jusqu’à mon lit en passant ma langue sur mes lèvres brusquement desséchées.
 
–  Nous pouvons partager le lit, réponds-je sans rien ajouter.
 
Je m’assois en bordure, lui tournant le dos. Je fixe un instant le poster qui affiche avec bravade une plage de sable blanc et une mer cristalline. Celui-ci est ridicule. En apparence, il est parfait pour donner l’impression de la normalité.
 
Derrière moi, le froissement des draps m’arrache un frisson, puis le matelas s’enfonce sous son poids.
 
–  Qu’est-ce que tu fiches, Béni ? Tu comptes dormir assise ?
 
Je pousse ma salive dans ma gorge.
 
–  Non, je…
 
Je tire sur le drap et glisse une jambe à l’intérieur, avant de me retourner et de le dévisager. Il a passé un bras sous sa nuque et me regarde fixement, avec son sourire emprunté sur les lèvres. J’aimerais tellement le lui effacer. Je voudrais retrouver celui qui semblait naturel tandis que nous discutions autour de la table de billard.
 
–  Tu es bien plus jolie sans maquillage, me lance-t-il soudain.
 
Je secoue la tête et me laisse tomber sur mon oreiller, les battements de mon cœur frappant ma poitrine comme un tambour.
 
–  Jelan, nous ne sommes que tous les deux. Il n’y a personne à impressionner. Tu peux laisser tomber le masque quelques minutes.
–  Tu me paies pour être ton fiancé, ce week-end.
–  Devant ma famille uniquement. Je n’ai pas besoin de flatteries.
 
Je m’apprête à lui tourner le dos quand il saisit mon poignet.
 
–  Tout ce que je dis n’est pas forcément un mensonge, Béni. Je te trouve très jolie sans maquillage.
 
Jelan est si difficile à percer que j’ignore si cela relève de son personnage ou non. Je finis par hocher la tête, incapable de savoir quoi répondre. Être naturelle. Pour Merryn, ça semble si facile, mais pour moi, être naturelle, c’est être cachée. C’est porter un masque, une combinaison de femme fatale, dissimulée derrière des talons hauts, du rouge à lèvres et un ton dédaigneux. C’est dissimuler au monde mes faiblesses, mes désirs, mes envies, parce que le plus petit d’entre eux pourrait se retourner contre moi.
 
–  Jelan…
 
À l’intonation de ma voix, il redresse la nuque et me renvoie un long regard, en attente.
 
–  Je ne sais pas vraiment quelles sont les limites que se donne un escort, à moins que ce ne soit l’agence.
–  Je suis le seul à décider de mes limites. Pourquoi ?
 
Ses sourcils noirs se froncent légèrement, accentuant la profondeur de ses yeux de cobalt.
 
–  Je me demandais jusqu’où tu pouvais aller avec une femme.
 
Je ne prononce pas le mot « cliente » si impersonnel.
 
Il garde le silence un moment, puis se pince les lèvres avant de répondre :
 
–  Je dois comprendre quelque chose de particulier ?
 
J’ai brusquement très froid. Je pourrais presque sentir la morsure du vent qui filtre par la fenêtre entrouverte, mais ce n’est pas l’air frais de cette fin de nuit qui me dégrise. Je me redresse sur un coude pour reprendre une contenance, puis saisis mon courage à deux mains :
 
–  Qu’ai-je le droit de faire avec toi ? demandé-je de but en blanc.
 
Un sourire traverse brièvement ses lèvres. Il se redresse à son tour sur un coude et m’examine avec intensité.
 
–  J’imagine que tu ne parles pas de quelque chose que nous pourrions satisfaire en présence de ta famille ?
 
Je secoue la tête.
 
–  Tu fais allusion à quelque chose dont nous pourrions nous acquitter maintenant ?
 
J’acquiesce.
 
Sa langue passe sur ses lèvres. Son sourire et ses fossettes se sont évanouis. Il a l’air sérieux, une fine ride se creusant entre ses sourcils.
 
–  Tu veux connaître mes limites ?
–  Oui.
–  Je ne peux pas coucher avec toi, Béni. C’est ma limite.
–  Je sais. Tu n’es pas un gigolo.
 
Il hoche la tête, mais ses yeux brillent, même si je ne suis pas certaine de l’interprétation que je doive en donner.
 
–  Qu’est-ce que tu cherches ? me demande-t-il en se rapprochant de moi, si bien que son parfum m’environne, joue avec mes narines, taquine mes sens.
–  Ma… secrétaire pense que j’ai besoin de lâcher du lest, avoué-je avec honnêteté en levant les yeux au ciel.
 
Il ricane, son index devant ses lèvres.
 
–  Ta secrétaire… Tu veux que je t’aide à te détendre, si je comprends bien ?
–  Oui, quelque chose comme ça, je suppose.
 
Devant mon air gêné, il rit de plus belle. J’ai l’impression de revoir le sourire de Jelan, le vrai, celui qu’il ne mystifie pas.
 
–  Ce doit être dans mes cordes. Ne sois pas si nerveuse, Béni. Tu as le droit de me le demander.
–  Ce n’est pas… gênant ?
–  Non. Je suis là pour te tenir compagnie.
 
Il détache son index de sa bouche et le pose sur mon épaule en partie dénudée, le faisant glisser le long de mon bras. À mesure qu’il s’approche de mon poignet, ma peau se couvre de chair de poule comme si son doigt était aimanté.
 
Il se rapproche encore, au point que, sous les draps, son genou vient frôler le mien.
 
–  De quoi as-tu envie, Béni ? murmure-t-il, son visage si près du mien que j’ai peur de loucher. Tu veux que je te caresse ? Que je t’embrasse ? Tu veux que nous fassions semblant ? Ou tu veux me toucher ?
 
OK, mon cœur s’apprête à lâcher. Mes yeux vont jaillir de mes orbites et ma langue va rouler hors de ma bouche. Je suis sûre que je bave !
 
–  Ce… qui ne te répugne pas.
 
Il éclate de rire.
 
–  Tu ne me répugnes pas, Béni. « Répugner » est un mot un peu fort, non, pour m’occuper d’une jolie jeune femme ?
–  Tu vois très bien ce que je veux dire.
 
Son index se pose soudain sur mes lèvres tandis qu’il glisse sur le matelas jusqu’à ce que la chaleur de son torse effleure ma poitrine. Ses grands yeux bleus s’ancrent au fond des miens et je comprends brusquement que je suis en train de commettre la plus monumentale des conneries.



Si j’étais un tee-shirt…
Je voudrais être mouillée
 
 
– Béni, détends-toi, murmure-t-il près de mon visage.
–  Je ne suis pas très douée pour ça.
–  Je l’aurais parié, ricane-t-il d’un ton pince-sans-rire.
 
Je pousse un grognement qui l’amuse, puis son index me coupe le sifflet. Il s’éloigne de mes lèvres pour suivre le contour de ma mâchoire, jusqu’à mon oreille où il s’évanouit le long de ma gorge pour se déployer en direction de ma poitrine. À mesure que ce simple doigt se rapproche de mon sein, ma respiration s’amenuise au point que lorsque je reprends mon souffle, je me rends compte que j’ai cessé de respirer durant quelques secondes. Son index se faufile par-dessus mon tee-shirt, sinue sur la courbe de mon sein droit, puis dessine le contour de l’aréole. Le contact du tissu me rend folle et je prends conscience de la barrière insurmontable qui me sépare de cet homme. Le tissu est une métaphore de la relation fermée qui nous lie. Il ne le franchira jamais. Ce n’est pas mon amant. C’est un escort. Il accomplit ce pour quoi je le paie.
 
Quand son index frôle soudain mon mamelon, je me raidis de la tête aux pieds et mordille ma lèvre inférieure dans l’espoir de calmer mes nerfs à vif. Je ferme les paupières de crainte de voir se peindre sur son visage quelque chose qui ressemblerait à une obligation, une nécessité, un devoir, mais il chuchote aussitôt :
 
–  Béni, ouvre les yeux. Regarde-moi.
 
Je secoue la tête sans lui obéir. Ses doigts pincent aussitôt mon mamelon en guise d’opposition. J’entrouvre les paupières, prête à grommeler quand ses lèvres me décochent un sourire fier et amusé. Lèvres situées à quelques minuscules et colossaux centimètres des miennes. Prise au dépourvu, je suffoque, déglutis et savoure la caresse de son doigt qui repart explorer mon corps en direction de mon ventre.
 
–  N’aies pas peur, Béni. Je ne tenterai rien qui ne me déplairait, alors profite seulement de ce moment.
 
Je suis persuadée que c’est un mensonge, mais je hoche la tête et lorsque sa bouche se pose à l’orée de la mienne, juste au bord, je manque de gémir d’impatience et de frustration.
 
Son index continue son exploration et gravite sur mon ventre, puis il frôle la couture de mon tee-shirt et aborde le sommet de ma cuisse. Au contact de son doigt sur ma peau, un frisson se loge dans mon bas-ventre, sournois et irrépressible. Je ne suis plus certaine que ce procédé parvienne à me détendre !
 
Sa bouche effleure la mienne sans s’y attarder. Je n’ose plus bouger. Je n’ose pas entrouvrir les lèvres pour goûter les siennes, pourtant j’en crève tellement d’envie que je suis obligée de me rappeler à l’ordre pour ne pas le mordre. Puis, à son tour, sa bouche dérive sur ma joue et ma mâchoire. Dressé sur un coude, il se laisse lentement tomber sur moi jusqu’à ce que ses lèvres se couchent dans mon cou. Son parfum m’assaille aussitôt, ce léger goût de sucré et de vent d’été. Son poids me recouvre lentement, lorsqu’il bascule ses hanches entre mes cuisses. Le contact de sa peau, de son corps tout entier, précipite mon pouls au rythme d’une course effrénée. Il ne relève pas la tête de mon cou, laissant ses lèvres s’attarder sous mon oreille et courir jusqu’à ma clavicule. En collant son bassin contre le mien, je suis surprise de sentir, pressé contre mon bas-ventre, un début d’érection. Soulagée et un peu béate, je me relâche lentement contre lui. Je l’entends aussitôt rire contre mon épaule.
 
–  Je t’ai avertie que je ne te mentais pas, Béni, se moque-t-il, faisant écho à mes pensées. Tu es une jolie femme et je reste un homme, que tu me paies ou non.
 
Il redresse la nuque et saisit mon regard, mais je me perds dans le sien, ce bleu pur, parfait, envoûtant. Mon cœur manque un battement. Une sensation de vide m’envahit peu à peu, précipitée par la pression de son corps contre le mien. J’ai envie de lui. J’ai envie de le sentir en moi. J’ai envie qu’il me caresse davantage, mais je dois me faire une raison. Ce foutu tissu est toujours là, entre nous, séparant nos deux corps.
 
Le feu augmente lentement, à mesure qu’il couche de nouveau ses lèvres dans mon cou, longeant ma gorge depuis mon épaule jusqu’à la couture de mon tee-shirt, puis son souffle chaud se glisse par-dessus l’étoffe et se coule sur ma poitrine, réchauffant la pointe tendue de mon téton. Je manque de gémir et tout mon corps se contracte sous lui. Satisfait de son petit effet, Jelan renouvelle l’opération et pose ses lèvres sur mon sein, par-dessus le tissu. La chaleur de sa bouche me rend ivre et je me soulève légèrement sur les fesses pour l’obliger à me prendre davantage entre ses lèvres. Aussitôt, à travers l’étoffe, je ressens la pression et l’humidité de sa langue sur mon mamelon et je lâche prise. Je pousse un gémissement qui lui relève soudain le menton, avant de sourire et de me lécher à nouveau. J’ai envie de me cacher tellement j’ai honte de ce qui est en train de se passer et dans le même temps, j’ai envie d’arracher ce qui reste de nos vêtements et de me rouler nue dans ses bras.
 
Son coude gauche est calé dans le matelas pendant qu’il lape doucement mon sein, mais sa main droite est posée sur ma hanche, à même ma peau.
 
–  Jelan ?
 
La bouche égarée sur ma poitrine, il murmure :
 
–  Oui ?
–  Ai-je le droit de te toucher ?
–  Oui, mais reste sage.
 
Ce petit rappel à l’ordre me glace de l’intérieur, mais il efface très vite cette sensation désagréable en resserrant ses lèvres sur moi.
 
Je faufile aussitôt mes doigts dans ses cheveux bruns et l’ébouriffe jusqu’à ce que quelques mèches tombent sur son front. Il a l’air plus jeune une fois dépeigné, mais ça lui donne aussi une allure plus sexy, comme au sortir d’un lit après une nuit de sexe intense. Jelan déborde de sensualité, comme s’il avait acquis toutes les ficelles du sexe et des femmes dans un manuel très explicite. Et quand son nez se frotte contre moi, puis que ses lèvres jouent avant de laisser sa langue s’emparer de mon téton, une légère humidité envahit mes sous-vêtements, et je pense bêtement qu’en dépit de son boxer, il doit en sentir la chaleur. Et au moment où je me demande si ça lui fait de l’effet à lui aussi, son érection devient si dure que je ne peux décemment plus me poser cette question.
 
–  Béni, murmure-t-il, tu sens bon.
 
Il enfonce son nez dans mon sein et me hume, puis sa bouche captive de nouveau mon téton ; ses dents le mordillent et sa langue en tamise la morsure aussitôt.
 
Emportée par sa caresse, mes mains glissent sur sa nuque, puis sur ses épaules athlétiques et ses biceps. Sa peau est douce, mais ses muscles sont tendus. En longeant ses bras, mes doigts effleurent les veines gonflées qui gravitent jusqu’à ses mains. De grandes mains aux doigts fins, mais d’où je sens quelques cales dans la paume. Puis je repars en sens inverse, remonte les muscles de ses bras, de ses épaules, longe sa colonne vertébrale et ses omoplates et me perds au creux de ses reins et le sommet de ses fesses. J’ai envie de les tâter et de les pincer, mais je me demande si « rester sage » sous-entend que je ne doive pas séjourner en dessous de la ceinture – même de ce côté-ci de la ceinture. En mon for intérieur, je prends mon courage à deux mains et laisse mes mains palper le rebondi de son fessier. Au pire des cas, il me chassera et je me planterai la tête dans un seau d’eau gelée.
 
Mais, contre toute attente, il ne proteste pas et me laisse tout loisir de le caresser. Il a les fesses aussi dures et musclées que je pouvais m’y attendre, mais la légère courbe qui trace le chemin vers ses cuisses est plus souple et je prends un plaisir dingue à les palper. Il doit me prendre pour une fétichiste ! Il n’aurait pas entièrement tort ; j’ai toujours adoré les toucher et les siennes sont particulièrement attrayantes.
 
Jelan lâche soudain mon sein et m’adresse un regard si brillant de désir que je ne peux ignorer l’effet que lui procurent nos caresses, si j’avais pu ignorer le sexe sauvagement dressé contre le mien.
 
–  Retourne-toi, Béni.
 
Je hausse un sourcil, surprise. Mais il ne me laisse pas le temps de l’interroger et s’écarte pour me permettre de me retourner face contre matelas. J’obéis en silence et m’étends sur le ventre. J’imaginais qu’il allait s’allonger à mes côtés, clôturant ainsi cette séance, mais une partie de son poids retombe aussitôt sur mon dos.
 
Jelan soulève mon tee-shirt jusqu’à mes omoplates et un délicieux frisson accompagne son geste. Puis ses lèvres se posent à même ma peau et je tressaille. Tandis qu’il est à moitié étendu sur moi, je sens toujours son érection, mais celle-ci vient désormais flatter mon fessier.
 
Sa bouche, taquine, longe mes épaules et ma colonne vertébrale, me couvrant de chair de poule et de frissons. Mon bas-ventre crie famine. Je serre le poing sur l’oreiller, étouffant le cri de frustration qui menace de franchir mes lèvres. Que se passerait-il si je perdais tout bon sens et lui sautais dessus ? Me flanquerait-il un procès en cas de pipe non désirée au regard de la raideur plus que tentante de son sexe ? Ce petit jeu n’est pas humain. C’est une torture. Jelan m’a été envoyée pour me châtier de tous mes péchés. Il est une tentation, comme un gros éclair au chocolat dans une vitrine un soir d’hiver alors que la pâtisserie a d’ores et déjà fermé ses portes.
 
Tandis que sa bouche s’égare dans le creux de mes reins, je lâche, excédée par l’afflux d’excitation qui me tiraille :
 
–  Jelan… Touche-moi, s’il te plaît.
–  Je te touche, Béni.
–  Pas comme ça. Si tu continues, je…
 
Il ricane dans mon dos, les lèvres frôlant ma peau. Il poursuit sa descente sur mes fesses, longeant la bordure de ma culotte de dentelles violines. Puis il la franchit et je sens l’humidité de sa langue entre les broderies. Il se rapproche tellement du point que j’aimerais lui voir franchir que j’émets un gémissement plaintif. Et j’oublie, l’espace d’un instant à qui j’ai affaire. Emportée par mon élan, alors que ses mains sont enfoncées dans le matelas, de part et d’autre de mes hanches, j’exécute une volte-face. Jelan redresse légèrement la nuque pour saisir mon regard, le visage entre mes cuisses. Je me mordille la lèvre tellement j’ai honte et je lis dans ses yeux, l’espace d’un bref instant, l’envie qu’il a de réaliser mon souhait, mais il l’efface très vite. Son regard prend une teinte plus foncée, plus froide et quelque chose à l’intérieur de ma poitrine se rétracte et se brise lentement.
 
Il dépose un baiser sur l’intérieur de ma cuisse, se refusant avec une grande finesse, avant de remonter le long de mon corps et de se laisser retomber sur moi, les coudes posés de chaque côté de mon visage.
 
J’ai l’impression de suffoquer. Je pourrais en pleurer tellement j’ai envie de lui. J’essaie de me convaincre que je ne le désire autant que parce que je ne peux pas l’avoir, mais face à son regard d’encre marine, je ne suis pas crédible une seule seconde. Et son érection soigneusement placée entre mes cuisses n’arrange rien à mon état d’esprit.
 
Il penche la tête jusqu’à caresser mon lobe d’oreille et murmure d’une voix rocailleuse :
 
–  Si je pouvais, je réaliserais ton souhait, Béni, mais je ne peux pas. Je suis désolé.
 
Je hoche la tête, ravagée, puis détourne les yeux vers mon poster de plage ridicule. Il enserre aussitôt mon menton entre ses doigts et me force à le regarder.
 
–  Tu veux que je continue ?
 
Je secoue la tête.
 
–  Je ne préfère pas. Je… je suis désolée aussi pour mon comportement déplacé. J’ai…
–  Ne t’inquiète pas. Tu n’as rien fait de mal et ça ne me dérange pas de continuer.
–  Non, tu es une tentation trop grande, Jelan Leri.
–  Tu crois que tu ne pourrais pas me résister ? se moque-t-il.
–  Je crois qu’aucune femme ne le pourrait, assuré-je très sérieusement, ce qui le réduit au silence.
 
Il se contente de me regarder d’un drôle d’air. Je ne parviens pas à savoir ce qu’il pense. Il finit par hocher la tête, puis se laisse retomber à mes côtés. Je redescends aussitôt mon tee-shirt sur mes cuisses, m’enroule dans les couvertures et lui tourne le dos, me soustrayant à sa présence bien trop imposante. Je me sens tellement frustrée qu’un feu a l’air de brûler dans mon ventre. Si je n’étais pas une fille aussi calme et posée, je pourrais me masturber pour me soulager, ça lui ferait les pieds ! Lui, l’instigateur de tous mes maux. J’étais tellement mieux sans homme dans ma vie. Pas de tentations, pas de disputes, pas de désillusions ou de souffrance. Le calme plat. L’ennui… J’en veux à Merryn de m’avoir fourré dans les pieds un homme aussi séduisant que lui, que je ne peux même pas toucher. Ce monde est cruel. Quelqu’un dans ce vaste univers s’est dit : « Je vais envoyer à Béni Mordret le type le plus charmant et sexy du monde et elle ne pourra ni l’embrasser ni le toucher, combien de temps tiendra-t-elle avant de lui succomber et de devenir complètement marteau ? »
 
Bordel de merde !
 
–  Béni, est-ce que ça va ?
–  Oui, très bien.
–  Tu m’en veux ?
–  De quoi pourrais-je t’en vouloir ? Je me suis punie toute seule. C’est moi qui te l’aie demandé.
–  Je suis peut-être allé trop loin. Tu me fais de l’effet.
 
Nouvelle illusion qu’il va s’empresser de me reprendre.
 
–  Ne t’inquiète pa s pour ça. Je ne suis plus une gamine.
 
J’ai juste envie de me taper tous les objets de forme phallique qui occupent ma chambre. Rien de grave, donc !
 
–  Et puis, c’est une bonne chose, en réalité, déclaré-je d’un ton froid et mesquin. Coucher avec un escort n’est certainement pas l’idée du siècle.
 
Un silence oppressant se glisse dans la chambre. Je me mords la lèvre et m’oblige à rester tournée vers le mur. Si je le regarde, mon masque va se fendiller et exposer ma détresse. Parce que… parce que, bon sang, j’ai seulement envie de sentir ses bras autour de moi.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents