Love on process - L intégrale
231 pages
Français

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Love on process - L'intégrale

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Description

Chaque mercredi à 18h30 sur la page Facebook de Nisha Editions, vous avez découvert un épisode des aventures de Pomme.
Laura est une jolie attachée de presse qui vient de fêter ses trente ans. A priori sa vie est idyllique, copines sympas, parents adorables, super job¿ Mais elle a tant travaillé ces dernières années qu¿elle a totalement négligé sa vie sentimentale. Mariage et enfants ? Célibat ? Aventures sans lendemain ? Que veut Laura ? Si seulement elle le savait¿ Tome 1 sur 3 de la série Love on process Chaque titre Nisha est également disponible en version Sweetness [Amour, romance, passion]


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 juin 2016
Nombre de lectures 97
EAN13 9782374130644
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rachel

Love on process
L’intégrale

Nisha Editions
Copyright couverture : Konrad Bak
ISBN 978 - 2 - 37413 -064-4



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@NishaEditions

Nisha Éditions & Rachel

www.nishaeditions.com

TABLE DES MATIERES

Présentation
Livre I
Prologue
1. La grande nouvelle
2. Working girl
3. Besoin d’aide ?
4. Paul
5. S’assumer
6. Paul
7. De drôles de nouvelles
8. Paul
9. SOS déesse
10. De nouvelles rencontres
11. Stéphane
12. Il venait d’avoir… 23 ans
13. The rendez-vous !
Livre II
Prologue
14. Paul
15. Le bilan
16. Paul
17. Téléphone-moi !
18. Rendez-vous manqué
19. Et si on dînait ensemble ?
20. Perdues en amour
21. Je garde le contrôle
22. Stéphane
23. Rien ne va plus
24. Jour J
25. Paul
26. Toi + moi
27. Conclusion… provisoire…
Livre III
Prologue
28. Réveillon
29. Paul
30. Noël en famille
31. Jour de l’an… étonnant
32. Gros changements
33. La vie avec ma colocataire
34. À la recherche de la robe parfaite
35. Rien ne va plus !
36. Révélation
37. Paul
38. Grande nouvelle
39. Je me lance
40. Paul
41. On déménage ?
42. Mon amour
43. Que faire ?
Épilogue
À paraître




« À mes ami(e)s et à nos questions existentielles.
À Xavier, mon ami de plume, nos conversations et nos projets fous.
À ma famille, pour toujours.
À Charles, l'amour inconditionnel.

À toi Bryan G., à jamais dans mon coeur... »

Livre I

Prologue

C’est chic d’avoir 30 ans… Le plus bel âge pour les femmes, à ce qu’il paraît.

Mais suis-je vraiment en train de vivre la plus extraordinaire période de mon existence ? J’ai un travail en or qui me permet de sortir et de rencontrer des personnes différentes, m’offre énormément d’avantages, cadeaux, buffets de luxe et autres petites attentions. Je suis attachée de presse.

Je vis au cœur de Paris dans un chouette appartement. Mes parents sont géniaux, même s’ils habitent un peu loin. Je m’entends à merveille avec ma grande sœur, même si on n’est pas toujours d’accord…

Et mes meilleures amies ? Parfaites ! Je les adore !

Lucie, la rebelle ; en couple et boulot stable. Mais elle garde toujours en elle cette soif de défendre la veuve et l’orphelin, d’aller à contresens, de suivre ses envies ! Si demain, elle en a marre de son job, hop un coup de fil et ciao ! Elle a gardé un côté adolescente fiévreuse. Elle bouillonne !

Élise, partie s’installer près de Montpellier, trop loin de nous. C’est un peu la « docile ». Non, exprimé ainsi, c’est négatif. Je dirais plutôt que c’est la raisonnée de la bande. Étude, mariage, enfant, elle a tout fait dans l’ordre. Elle est carrée, a toujours privilégié les choix réfléchis. Elle est de bons conseils… Quand on a un dilemme, c’est souvent à elle que l’on s’adresse.

Camille, la romantique. Sage, jolie comme un cœur, la voix douce, elle rêve depuis toujours du grand amour. Elle semble l’avoir trouvé d’ailleurs avec Benjamin. Elle m’apaise et son côté fleur bleue est trop chou.

Finalement, je suis la seule célibataire. J’ai passé les années post-fac à bosser d’arrache-pied, ne me préoccupant pas vraiment de ma vie sentimentale. Et voilà qu’à 30 ans je me trouve heureuse, certes, mais seule… Où sont passés les Michael, les Sébastien ou encore les Julien ?

Ils ne sont que de lointains souvenirs d’asmourettes sans grande importance… Je n’ai rien vécu de transcendant. Est-ce que c’est triste ? Peut-être pathétique ? Pourquoi à 30 ans devrait-on déjà être mariée avec enfants ? Peut-être que les femmes n’ont pas toutes envie de la même chose ?

1. La grande nouvelle

- Laura, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer.

Je suis assise avec Camille à la terrasse de notre café préféré dans le 5 e arrondissement. Il fait beau ; jusqu’à présent, je profitais du soleil, tranquillement adossée à ma chaise si typique des cafés parisiens, en plastique tressé vert et blanc. Mais le ton que mon amie a employé me crispe. Elle est beaucoup trop sérieuse : sa « grande nouvelle » risque fort d’être un tsunami.

J’écarquille les yeux :

- Ah oui ?

Je sens qu’elle a du mal à se lancer. Elle se racle la gorge comme pour évacuer une petite gêne. Elle respire, reprend la paille plongée dans son diabolo citron entre ses lèvres et la mordille. Je pose sur elle un regard interrogateur et insistant. Quelques secondes se passent avant que, dans un soupir, elle avoue :

- Avec Benjamin, nous avons décidé…

Que va-t-elle m’annoncer ? Oh non… un truc de couple… Elle est enceinte ? Et ce sont des triplés ?

- Nous avons décidé de nous installer ensemble !

Les affaires d’un mec au milieu des miennes. Nausée.

Elle semble soulagée d’avoir balancé l’info. Pour ne pas la vexer, je prends le temps de ravaler ma salive et lance un grand :

- Mais c’est génial ! Je suis vraiment très contente pour toi. Tu dois être tellement HEUREUSE. C’est super.

Fantastique !! J’étais tellement convaincante…

- Mais qu’est-ce qui vous a pris ?

Elle me fixe interloquée.

- Euh… qui a pris la décision ?

Ouf, je me suis rattrapée…

- Raconte-moi, je veux tout savoir.

Camille peut enfin en placer une :

- Et bien pour être tout à fait honnête, j’en avais très envie et j’ai évoqué l’idée. Il a commencé par répondre non. Enfin pour être précise, il m’a dit « oui, mais à une seule condition : que tu deviennes ma femme ».

Quoi ?

J’avale de travers mon sirop d’orgeat et manque de m’étouffer.

- Non ???? crié-je d’une voix suraiguë. Ne me dis pas que tu as dit oui ?
- Siiiii !

Pour une raison incompréhensible, je n’ai plus l’estomac retourné, mais une grosse boule entrave ma gorge, je suis brutalement au bord de la crise nerf, si bien que je hurle et répète, antinaturelle au possible :

- Mon amie va se marier, mon amie va se marier… Champagne !

Et nous voilà cinq minutes après avec nos coupes en train de discuter de ce mariage qui promet d’être… un mariage ! Robe meringue, église et riz lancé sur les mariés, grande salle et DJ.

Que du bonheur…

Pourquoi cela me touche-t-il autant ?

***

Que du bonheur, que du bonheur.

Je me répète ce mantra en boucle, toujours assise à la terrasse du même café…

Que du bonheur !

Camille est partie depuis une heure déjà et je suis là, le regard dans le vide, remuant inlassablement mon champagne avec la paille qui me restait de mon sirop d’orgeat. Je me suis resservi déjà deux coupes pour trinquer au bonheur de mon amie… seule.
Eh oui ! Camille a dû vite partir retrouver son BEN-JA-MIN, car ils avaient un dîner ce soir chez ses parents. Madame va se marier et Madame dîne chez ses beaux-parents.

Pathétique !

La robe meringue, mon Dieu que c’est ringard ! Entendre toute la journée les proches débiter des clichés sur cette prétendue union sacrée, alors que la moitié des futurs époux trompent leur promise avec la demoiselle d’honneur. Et je ne sais pas qui a eu l’idée du riz, mais ça fait mal de recevoir des grains dans les yeux !

Nul, nul, nul.

Pourquoi Camille, MA Camille, est-elle tombée dans ce piège ? J’ai gardé le sourire, car je ne veux pas qu’elle pense que je ne partage pas son bonheur, mais…
Mais j’éclate en sanglots.

Je me planque derrière mes lunettes de soleil pour que personne ne remarque ma réaction disproportionnée. La serveuse, pourtant, n’est pas dupe.

- Ça ne va pas ?

Je mens encore une fois :

- Si très bien, au contraire. Mon amie m’a annoncé qu’elle allait se marier, alors je suis heureuse, couiné-je. Servez-moi une nouvelle coupe de champagne, s’il vous plaît. Je dois fêter ça dignement. Oh et puis non, apportez-moi carrément le reste de la bouteille.

Elle hausse les sourcils, étonnée, et s’exécute.

Abandonnée devant ma bouteille et ma coupe, je reste encore là des heures et des heures, les yeux dans le vague, plongée dans mes pensées. À vingt heures, la serveuse, un peu embarrassée, s’approche de moi et marmonne un :

- Excusez-moi, Mademoiselle, il est tard.
- Oui, c’est gentil.

Pourquoi ai-je dit, c’est gentil ? Quel rapport ?

Quand j’ai bu, je suis à côté de la plaque.

- Nous allons fermer.

Ah OK, elle me vire quoi !

Pourquoi Camille m’a-t-elle annoncé sa merveilleuse nouvelle dans un café qui ferme à vingt heures ? Je me serais bien vue accoudée au bar à noyer mon chagrin jusqu’à minuit avec les ivrognes du quartier.

Ce n’est pas sans difficulté que je me lève. Je règle l’addition (douloureuse soit dit en passant) et reprends mon chemin, obligée…

C’est ainsi, je dois continuer ma route… soupir, soupir…

J’arpente le 5 e arrondissement et descends la rue Mouffetard. J’adore cet endroit, sorte de mélange du Paris branché et du Paris authentique. J’entre dans une pâtisserie qui n’est pas encore fermée et je m’achète un bon gâteau au chocolat. Pas une part… mais le gâteau entier !

***

Le réveil sonne, ma tête va exploser. Qui a inventé le réveil ? Qui a inventé le matin ?... Et qui a inventé le MARIAGE ?

Je me rends compte que je me suis endormie sur mon canapé : les coussins sont dans tous les sens, une bouteille de champagne trône sur la table (j’ai dû en ouvrir une autre en rentrant, je ne m’en souviens plus) ainsi que le gâteau qui est comment dire… en miettes. Je n’ai même pas eu la délicatesse de me couper des parts, non, je l’ai mangé à la cuillère directement dans l’emballage. Absolument pas présentable… jamais on ne pourrait faire ça… à un MA-RI-A-GE !

Mon téléphone sonne.

À cause de la fatigue et de l’alcool, j’ai du mal à ouvrir la bouche. J’émets un difficile :

- Allo ?
- Laura ?
- Qui veux-tu que ce soit, grogné-je à ma sœur.
- Excuse, je n’ai pas reconnu ta voix.
- Ah !

Tu m’étonnes, avec la bouche empâtée que j’ai ce matin.

- Tu vas bien ?
- Je vais bien.

Pas plus.

- Ça n’a pas l’air.
- L’air de quoi ?
- L’air d’aller bien.
- Mais si, ça va.

Il faut qu’elle raccroche, les larmes montent.

- Je t’appelle pour savoir si on peut se voir ce soir ?
- Pourquoi tu vas m’annoncer que tu souhaites te marier ?

C’est sorti tout seul, vraiment pas fait exprès.

- Euh tu es vraiment sûre que tu vas bien ?

Je sens mes larmes couler.

Ma carapace se fendille.

Je tente d’une petite voix :

- Uui ?
- Tu ne travailles pas ce matin ? s’inquiète-t-elle
- Non.

Décidément, il m’est impossible de cacher mes émotions.

- Ne bouge pas, j’arrive !

Je n’ai pas le temps de répondre ; elle a raccroché. Ça ne sert à rien d’insister elle n’en fera qu’à sa tête : je ne la rappelle pas. Par contre, je décide de ranger rapidement le chantier qu’est devenu mon salon. Que va-t-elle penser si elle voit une bouteille de champagne vide et le gâteau que j’ai bâfré alors que j’étais « légèrement » saoule ?

Que sa sœur divague et perd la raison ?

Mais je ne délire pas, j’ai toute ma tête. C’est juste que l’idée du mariage de Camille, je ne m’y fais pas, et à cause de mes réactions excessives je commence à me demander si ce n’est pas autre chose qui me travaille.


***


On sonne. J’ai eu le temps de prendre une douche rapide, histoire d’être présentable. Avec ma sœur, pas de chichis, mais tout de même... J’ai planqué les vestiges de ma soirée d’ivrogne, espérant ne pas lui mettre la puce à l’oreille concernant mon état de la veille.

À peine la porte ouverte, elle me saute dessus, anxieuse :

- Alors, raconte-moi tout, que t’arrive-t-il ?
- Rien… rien du tout.

Elle fronce les sourcils d’un air réprobateur. Ma sœur est un peu une deuxième maman pour moi : elle comprend tout, devine tout.

- Laura, ça suffit, dis-moi ce qui ne va pas. Tu avais la voix pleine de sanglots tout à l’heure.
- Mais rien, je te dis ! Tu t’es déplacée pour rien…
- Ça ne prend pas.
- Écoute, je n’ai vraiment pas envie d’en parler !
- Je sais très bien ce qui ne va pas.
- Non tu ne sais pas !

Comment pourrait-elle le savoir ? Moi-même je n’en suis pas sûre.

- Si je sais.
- Non tu ne sais pas.
- Si.
- Non.
- Si.
- Non.

Nous nous regardons, et elle rit comme lorsque nous étions enfants ; je tente de sourire et échoue lamentablement.

- Pourquoi m’as-tu appelée ?

J’imagine que ce n’est pas d’une noce dont elle souhaitait me parler, vu qu’elle est anti mariage au possible.

- N’essaie pas de changer de sujet, crache le morceau.

Encore manqué.

Ce n’est pas que je ne me confie jamais à Charlotte, mon aînée de deux ans, au contraire. Mais j’ai vraiment honte d’évoquer les raisons de mon chagrin.

Est-ce qu’elle me comprendrait ?

- Toi d’abord !

Résignée, elle me tire la langue. Cependant, heureuse de partager son excitation avec moi, elle piétine :

- L’été prochain, je pars un mois au Japon !
- C’est génial ! Tu t’envoles avec quelqu’un en particulier ?
- Avec les copines, comme d’habitude !

La chance ! Moi je ne pourrai plus jamais partir en vacances avec mes amies…

Je me vois seule pour des siècles et des siècles - Amen -, loin de mes amies filant le parfait amour, vieillissant non pas aux côtés de 99 chats, mais de 99 poissons rouges, c’est plus facile à entretenir. Je craque à nouveau et fonds en larmes. Ma sœur me prend dans ses bras. Et comme une enfant qui a un gros chagrin, je lui beugle dans l’oreille :

- Camille va se marier !!!

Gros sanglots. Elle essaie comme elle peut de me consoler :

- Quelle drôle d’idée ! Elle a perdu tout sens commun ! Non, mais c’est n’importe quoi. À notre époque, se marier encore… Pour le meilleur et pour le pire ? Le pire surtout ! Quand tu vois qu’au boulot la plupart de mes collègues sont divorcés…

Elle m’entraîne sur le canapé et je pose ma tête sur ses genoux, l’écoutant me réconforter comme elle peut en me papouillant les cheveux.

- Nous, on n’a pas besoin de ça… N’est-ce pas ?

Je sens bien que je n’ai pas beaucoup d’alternatives concernant la réponse.

- N’est-ce pas ? insiste-t-elle lourdement.

Je m’essuie les yeux avec mon vieux mouchoir Mickey, et cède :

- Non, nous on n’en a pas besoin !

Na !

2. Working girl

Ce soir, c’en est fini de la petite fille pleureuse et de son mouchoir Mickey qui se console dans les jupes de sa sœur. Je dois me préparer pour le travail. Je suis attachée de presse pour une marque de cosmétique connue (chut !), autant dire que je peux travailler la journée comme le soir.

Je file sous la douche, me délasse sous l’eau chaude et me lave soigneusement les cheveux avec un nouveau shampoing qui sent bon la coco. J’enroule une grande serviette autour de moi et une plus petite autour de la tête, me scrute dans le miroir et me force à reprendre l’air sérieux et inatteignable que mon métier m’oblige à arborer.

J’enduis mon corps de monoï (ça fait la peau douce et ça sent vraiment très bon) et applique de l’anti cernes sous mes yeux fatigués. Je passe ensuite un fluide bonne mine avant de choisir un fond de teint compact qui fait une peau de velours. Un peu de khôl pour mettre en valeur le bleu de mes yeux, sans oublier le petit gloss qui sent bon… la coco. Si je pouvais me transformer en fruit, ce serait celui-là.

Enfin, je sèche et coiffe mes longs cheveux châtains pour les attacher en chignon. J’enfile mon tailleur noir très classe d’une grande marque.

Griffée, coiffée, maquillée, je suis Laura Anvers attachée de presse.

Je sors et rejoins ma mini garée juste devant chez moi. Je parcours les rues de Paris pour arriver dans le 16 e arrondissement où une réception se tient en l’honneur d’une grande marque de prêt-à-porter avec laquelle nous allons collaborer pour une campagne de publicité. J’ai passé l’après-midi à vérifier que tout était parfaitement établi : la liste des invités, les journalistes, la déco, le buffet… En fait, une attachée de presse s’occupe un peu de tout. C’est d’ailleurs ça qui est excitant dans ce métier : constamment sur le qui-vive, à l’affût. On ne s’ennuie jamais. J’adore vraiment ce que je fais.

- Bravo, bravo, bravo !

Cette voix m’horripile. Je me retourne et souris de toutes mes dents, comme je sais si bien le faire. Elle recommence :

- Bravo, bravo, bravo…

Oui, c’est bon, j’ai compris…

Je me sens obligée de concéder un « ravie que cela vous plaise » des plus hypocrites.

- Ma petite Laura, vous avez fait des merveilles, continue-t-elle avec sa voix exagérément snob.

Madame Foucart, la directrice commerciale de ma boîte approche de moi, le dos courbé, les mains recroquevillées à hauteur de poitrine, toujours sur le qui-vive. Je l’appelle La Fouine. Au détour d’un couloir, à la machine à café et même aux toilettes, elle apparaît et disparaît en un claquement de doigts. À croire qu’elle a des pouvoirs magiques, cette vieille bique. Quelquefois j’en arrive à sursauter quand je la croise : pourtant, à force, je devrais m’y attendre...

Ses grandes oreilles traînent partout.

Si on veut savoir quelque chose sur quelqu’un, c’est elle qu’il faut aller consulter. Je ne le fais jamais, car je ne veux pas entrer dans ce genre de combines. Et cela m’horripile de savoir qu’elle rapporte des informations sur tout le monde, invente ou extrapole si besoin.

C’est aux Renseignements Généraux qu’elle aurait dû bosser.

Il y a quelques mois, n’ayant pas ma voiture, elle m’a proposé de me raccompagner, car il était tard. Cela partait d’un bon sentiment, mais je crois qu’elle bouillait d’impatience et d’excitation en songeant aux infos qu’elle parviendrait à glaner.

Je déteste partager mon petit cocon avec les collègues. Seuls mes vrais amis et ma famille y sont les bienvenus. Il était impensable de lui permettre de monter chez moi.

Mais après un parcours en voiture qui me parut interminable (pourtant le 6 e arrondissement jouxte le 5 e ), elle s’est arrêtée devant le porche et – bla-bla-bla – a continué à parler. Étant bien élevée, j’ai senti que je devais lui proposer d’entrer cinq minutes.

Pure politesse.

- Voulez-vous prendre un café ?

Normalement, elle aurait dû refuser gentiment. Au contraire, elle n’a pas hésité :

- Volontiers !

À peine entrées dans mon appartement, ses yeux se baladaient partout, comme si elle voulait tout enregistrer le plus vite possible pour ne rien oublier. Je suis sûre que si on lui propose de dessiner mon intérieur, elle n’aura pas oublié le moindre détail : chaque tableau, chaque objet auraient été à sa place au millimètre près !

- C’est vraiment charmant chez vous Laura… charmant ! C’est bien là l’intérieur d’une femme active… et célibataire.

Sourire légèrement figé… Vieille peau !

Le lendemain, au bureau, toute la boîte peut tracer les plans de mon chez-moi. Et non contente de décrire avec une précision maniaque l’agencement de mon appartement, elle ne se gêne pas pour ajouter systématiquement son petit commentaire « elle vit seule… a une unique chambre… elle ne veut pas d’enfant… ça ne m’étonne pas ».

Et pourquoi ça ne l’étonne pas ? Quel rapport avec l’exiguïté de mon appartement ?

Retour à la réception. Elle n’en finit pas de me saouler avec ses commentaires.

- Et ce traiteur ! Parfait, ce traiteur ! C’est un nouveau si je ne m’abuse ?

« Si je ne m’abuse », mais qui parle encore ainsi à notre époque ? Je souris toujours, les zygomatiques traversés de crampes douloureuses :

- Oui tout à fait, je l’ai découvert il y a un mois et je l’ai trouvé très agréable alors j’ai fait appel à ses services pour ce soir.
- Excellente initiative !

Elle s’en va… Je me masse les joues, mon sourire instantanément enfui.

La directrice générale, Jocelyne, me rejoint à son tour :

- Tout semble parfait. Bon travail, Mademoiselle Anvers.

Contrairement à Madame Foucart, la Directrice Générale a l’air très froide au premier abord, mais est plus franche que la plupart des personnes qui gravitent dans mon milieu professionnel. Elle dit ce qu’elle pense, clairement. Elle a, je crois, décidé de mettre des distances entre elle et son personnel. Ni copinage ni autoritarisme. Elle est juste. Je l’apprécie pour cela. C’est une femme qui, la cinquantaine passée, a une expérience qu’elle partage volontiers, jamais par snobisme.

Les premiers invités arrivent et poussent des cris admiratifs et exagérés :

- Quel lieu magnifique !
- Humm, ces petits fours sont exquis !
- Quelle décoration incroyable ! Époustouflant ! Miraculeux !

Les éloges n’en finissent pas. Tout se déroule exactement comme je le souhaitais : sans aucun accroc.

Jusqu’à ce qu’Héléna s’approche de moi. Elle travaille pour la boîte au service marketing. Je m’en méfie comme de la peste, car sous ses allures de mannequin blonde branchée et toujours impeccable, se cache une véritable pourriture. Elle est délibérément méchante. Nous parlons du nouvel eye-liner, dernier produit phare de la boîte et, tout d’un coup, elle lance :

- Mais regardez-moi ça. Une pure beauté.

De quoi me parle-t-elle ?

- Le serveur qui s’avance vers nous ! Celui-là, je me le taperai bien.

Eh bien, grande classe la blonde !

Je tourne discrètement les yeux vers l’un des serveurs du traiteur qui propose des petits fours. Et en effet, il est très beau. Héléna attend un encouragement de ma part, alors je lui fais un petit sourire pincé. Alors même que je ne m’y attends absolument pas, elle lève le bras et secoue légèrement la main :

- Jeune homme.

Je ne supporte pas son ton snob.

Héléna est la fille de Madame Foucart et je l’ignorais, ou quoi ?

Mais à l’inverse de sa « mère spirituelle », elle n’a pas ce quelque chose d’amusant, quoiqu’horripilant. Héléna, elle, est l’incarnation même de la cruauté froide. OK, elle a des yeux de biche et des jambes de gazelle, mais ce n’est pas une raison pour être odieuse avec le reste de la planète. Penser qu’on est irrésistible enlève tout charme !

Le serveur approche avec un sourire de circonstance et nous propose un plateau garni.

- Mesdames.

Hélèna saisit un petit four délicatement, et se force à croquer dedans.

Oh, mon Dieu ! Elle vient de grossir d’un milligramme ! Va-t-elle survivre ?

- Délicieux. C’est vous qui les avez faits ?

Le jeune homme se sent obligé de répondre.

- Non, je ne suis que serveur.
- Et vous vous appelez ?

Il semble hésiter :

- Stéphane.
- Vous travaillez depuis longtemps pour ce foooooormidable traiteur ?

Un peu plus à l’aise, il répond :

- À vrai dire, je ne suis qu’un extra pour Monsieur Bardet. Le midi je suis cuisinier dans un bistrot du 15 e . J’économise pour ouvrir mon propre restau.

La garce continue :

- Ah oui ? Un gastro ?

Un « gastro », mais que c’est ridicule d’employer ce mot en pensant être dans le « coup ». Moi personnellement, quand j’entends « gastro », je pense immédiatement gastro-entérite, en aucun cas à un restaurant proposant des mets délicats.

Le serveur lui rétorque :

- Non pas du tout. J’aimerais ouvrir en province un petit restaurant de spécialités italiennes.

Toute pleine d’arrogance et de mépris, la blonde hausse le sourcil et lâche un petit « ah… » méprisant.

Pas assez arriviste pour la séduire.

Le serveur reste planté comme un idiot. Je vois bien qu’il se sent humilié. Je hausse les épaules pour qu’il comprenne que je suis désolée de la réaction de ma collègue. Je ne voudrais certainement pas qu’il pense que je suis comme elle. Même si je n’ai rien à lui prouver, peu importe, c’est gênant.

Il me sourit en s’éloignant et je suis scotchée de constater qu’Héléna continue à admirer son… postérieur. On dirait qu’elle se lèche les babines. Comme elle se rend compte que je l’observe, elle me balance :

- Les jeunes n’ont plus aucune ambition de nos jours. La médiocrité, ça ne m’excite pas, mais pour une nuit, j’en ferai bien mon affaire.

Elle s’en retourne tout en marmonnant : « Un Italien ! Mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. »

Grognasse va, est-ce qu’elle apprécie les « gastros » ? Elle qui se fait vomir dès qu’elle croque dans une carotte ! Un restaurant italien n’est pas assez tendance pour elle ?

Un peu plus tard, je la regarde fanfaronner à nouveau devant le pauvre serveur. Pas de chance d’être la proie d’un rapace comme elle. Mais je me demande s’il va malgré tout profiter de la situation : elle est jolie si elle la boucle. Il serait bête de ne pas en jouir : elle n’attend que ça.

Alors que la soirée bat son plein, je fais un détour par les toilettes histoire de respirer. Parfois ce monde m’étouffe. Il y a toujours un temps dans la soirée où j’ai besoin de m’isoler : impossible de m’aérer à l’extérieur, car j’y serais toujours alpaguée par un invité. Les petits coins ne sont certes pas très glamour, mais au moins j’y suis tranquille. Je me cache dans celles pour handicapés. En général, elles sont propres vu que personne ou presque n’y va. Je suis toujours choquée par la différence flagrante entre la salle et les commodités. Une salle qui brille de mille feux remplie de robes haute couture et de coupes de champagne étincelantes, et des toilettes que je ne préfère même pas décrire.

Pourtant, ce sont les mêmes personnes qui fréquentent ces deux lieux…

Je suis donc assise « confortablement » sur la cuvette et je réfléchis, imagine ce que pourrait être ma vie si…

- Eh bien dis donc, tu as craqué sur le beau serveur !

Deux filles viennent d’entrer.

- Hum hum..., répond la deuxième.

J’ai reconnu les voix d’Héléna et de Chrystal, une autre fille qui travaille au marketing.

Personne ne s’appelle Chrystal. Son véritable prénom est Christelle. Mais elle trouve son prénom pas suffisamment chic.

Enfin j’imagine…

J’écoute leur conversation d’allumeuses affamées.

- Il ne va pas résister longtemps.
- Je ne sais pas, je ne sais pas… minaude-t-elle.

Et elles éclatent de rire comme si le fait que le pauvre mec finisse par craquer était une évidence, comme si aucun homme ne pouvait se retenir de succomber à la beauté irrésistible d’une grande dinde anorexique.

- J’avoue Héléna que tu as bien choisi. Il est vraiment très beau. Un p’tit encas que je t’envie… d’ailleurs toutes les femmes doivent baver dessus à cette heure-ci.
- Toutes ? Tu plaisantes. J’étais avec Laura, quand je l’ai vu. Je le lui ai montré et elle a à peine tourné la tête pour le voir. Il ne lui a fait ni chaud ni froid.
- Un vrai frigidaire, celle-là.

J’avale ma salive. Je sens que ce que je vais entendre ne va pas être agréable. Comme pour confirmer, Héléna reprend :

- Jamais on ne la voit avec un mec. De toute façon, tu sais bien qu’elle dit haut et fort qu’elle ne veut pas vivre avec un homme et qu’elle refuse absolument d’avoir des d’enfant…

Ah bon ? J’ai dit ça moi ? Mais à qui ?

J’ai envie de sortir de ma cachette et de leur crier que c’est la fouine qui a déduit cela en voyant que je n’avais qu’une chambre. Mais qu’il n’y a aucun rapport ! C’est juste que je ne vais pas prendre une pièce en plus, alors que je n’ai même pas de copain ! Et d’abord, ça ne les regarde pas ! Et Puis…

Mais je suis tétanisée et reste figée sur mes toilettes…

- Elle doit être frigide.
-Ou alors elle est plutôt intéressée par tes charmes, qui sait ?

Elles pouffent bruyamment. La porte claque. Elles sont sorties.

Je reste seule avec cette phrase qui résonne dans ma tête « elle doit être frigide », « elle doit être frigide », « elle doit être frigide ». Je ne peux retenir mes larmes. Sur ma cuvette, le tableau est pathétique. Dans mon beau tailleur, assise sur un tas de merde, serait-ce là le reflet de ma vie ?

Il faut absolument que je parle à quelqu’un qui me rassure, à quelqu’un qui sait qui je suis. Je sors mon portable et compose le numéro de Camille.

- Bonjour, vous êtes bien sur le téléphone de Camille, je ne suis pas disponible pour le…

Bip…

Je raccroche, dépitée. Il n’y a encore pas si longtemps, on pouvait s’appeler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Et là je tombe sur un « je ne suis pas disponible ». Maintenant qu’elle va se marier avec son chéri, elle n’a plus besoin de moi, donc elle coupe, c’est ça ?

Cela fait plus de vingt minutes que je suis là. Il faut absolument que j’y retourne. Je sors mon petit miroir de mon sac et je me repoudre le nez rapidement. Mes yeux sont rouges, je décide de mettre mes lunettes. Après tout avec les cheveux tirés et mon tailleur, ça fait plutôt classe et dans ce milieu de snob, cela ne surprendra personne.

Devant la porte, je ferme les yeux quelques secondes, prends une longue respiration avant de sortir enfin. Déjà un premier grand sourire, alors qu’au fond de moi j’ai envie de pleurer et de m’allonger à côté de ma sœur pour me faire consoler. Mais je ne peux pas, Laura Anvers ne peut pas. Laura Anvers doit sourire de toutes ses dents et être forte quoi qu’il arrive.

Alors que je m’avance vers une serveuse pour prendre une coupe de champagne, Héléna et Chrystal viennent à moi, mielleuses.

Qu’est-ce qu’elles me veulent ?

- C’est vraiment une réussite Laura. Bravo, bravo.

Je crois que je vais m’étrangler ou les étrangler. J’ai envie de leur dire une saloperie, mais pour quoi faire ? Ce serait trop simple. Une guerre ouverte au boulot, je n’ai pas besoin de ça. Je vais la jouer plus fine. Les évincer de certaines réceptions (car ces filles n’attendent que ça : voir et être vues…), ne plus leur donner de cartons d’invitation pour les défilés et les showrooms. Ce serait mentir de prétendre que l’attachée de presse a tous les pouvoirs, mais elle a son mot à dire… et elle a les moyens d’empêcher ces deux pétasses d’approcher les soirées huppées. Bye bye, Javotte et Anastasie… La vengeance est un plat qui se mange froid, et la frigide va se régaler !

3. Besoin d’aide ?

- Frigide ! Tu te rends compte ? Frigide !
- Mais tu ne vas pas écouter ces vipères ! tente de me rassurer Camille au téléphone.

Elle m’appelle en début d’après-midi le lendemain, après avoir vu que j’avais tenté de la joindre.

- Je suis désolée, mon portable était déchargé, m’a-t-elle expliqué dès les premières minutes de notre conversation.

Et elle ajoute, sentant bien que j’étais dépitée de ne pas avoir pu la joindre :

- Tu sais bien que tu pourras toujours m’appeler n’importe quand. Je pourrais toujours aussi ?
- Bien sûr ! réponds-je tout en reniflant.

Je lui raconte ma petite mésaventure de la veille.

- Je me doutais bien qu’elles devaient dire des choses par-derrière vu qu’elles-mêmes bavent l’une sur l’autre. Mais de là à ce qu’elles me traitent de frigide !

Camille toussote.

- Euh Laura, je ne voudrais pas leur donner raison, mais toi aussi tu passes ton temps à me raconter des horreurs sur ces deux filles. Tu les traites carrément de « salopes », non ?

Je me sens un peu bête

- En revanche, je n’ai jamais raconté ça à quelqu’un de la boîte.
- Peut-être, mais si par hasard elles t’avaient entendu me dire ça à moi, elles n’auraient pas apprécié non plus.
- Ce n’est pas pareil. Elles, c’est vrai ; ce sont des salopes. Elles le savent et elles le clament haut et fort…

Camille rit de ma mauvaise foi, moi aussi.

Notre conversation continue quelques minutes, puis je raccroche, à nouveau seule sur mon canapé, face au désert de ma vie amoureuse qui me pèse chaque jour un peu plus.

Frigide, frigidaire…

Je n’y avais jamais pensé. Mais elles ont peut-être raison les deux grandes asperges. Et si je souffrais d’un sérieux problème ? Je n’ai jamais eu de véritables histoires d’amour. Si, à l’âge de 13 ans, j’étais très amoureuse de mon professeur d’anglais… mais pas lui, bien entendu… heureusement. Sinon, quelques amourettes par-ci par-là. Pas grand-chose finalement.


***


Lunettes noires, magazine devant les yeux, je suis dans la salle d’attente d’un psy et je n’ai qu’une seule crainte : que l’on me voie. J’ai décidé de trouver des solutions à mon problème, de parler à quelqu’un de neutre. Car je ne peux pas avouer l’inavouable à mes amies et encore moins à ma sœur.

Aller chez un psy, c’est plutôt tendance dans mon milieu, et je n’ai vraiment pas envie de croiser quelqu’un que je connais. Dans la salle, des fauteuils en velours frappé et des tableaux contemporains accrochés sur les murs taupe : on s’y sent plutôt bien. Un homme entre. Il a le regard fuyant. Il a certainement peur ou honte d’être là. J’entends la lourde porte du cabinet s’ouvrir. Le psy appelle sa prochaine cliente :

- Madame Androit ?

Lui, il est plutôt pas mal ! Cheveux courts, brun, trente-cinq ans, un petit côté Robert Downey Junior.

Il est même carrément craquant !

Une petite fossette qui ne manque pas de charme creuse une de ses joues… Je souris. Un bon point : je ne suis pas totalement perdue puisque j’ai regardé ce beau Robert. Ce sera son surnom…

- Madame Androit, insiste-t-il

Je sursaute. C’est moi qu’il appelle, j’avais oublié mon stratagème. Mauvais jeu de mots, mais je n’ai pas voulu donner mon véritable nom de famille, car je me suis dit que si en ouvrant la porte je me rendais compte que je connaissais le psy, j’aurais toujours le temps de prendre mes jambes à mon cou et de m’enfuir ni vue ni connue… Ce qui est idiot, maintenant je m’en rends compte, je n’ai jamais rencontré de psy de ma vie et n’en fréquente aucun. Mais sur le moment ça m’a paru une bonne idée.

Ouf je ne le connais pas.

Évidemment, à quoi je m’attendais ?

J’enlève mes grosses lunettes noires et me dit, qu’il est peut être dommage d’avoir enfilé mon sweat griffé au nom d’une grande université américaine dans laquelle je n’ai jamais collé un orteil : je ressemble à un sac à patates. Je m’attendais à voir un vieux barbu avec des lunettes et une pipe, pas à un mec sexy.

Il me fait asseoir devant son bureau. Je lui souris et pendant que je découvre la pièce, il me regarde fixement, semble dans ses pensées, mais ne cesse de me dévisager.

Tiens ! Les jolis yeux noisette !

Le sérieux de ses prunelles me fait frissonner.

Je suis gênée. Pourquoi me scrute-t-il comme ça ?

Je cherche dans ma mémoire ; nous connaissons-nous ?

Ma crainte en venant ici…

Non vraiment, non.

Ou alors j’ai quelque chose sur le visage.

Je passe une main rapide sur mes joues, mon nez et mon front.

Il n’y a rien… a priori.

Je me racle la gorge pour le pousser à revenir sur terre. Il sort de son rêve éveillé.

Étrange.

- Pardon. Oui !

Il secoue légèrement la tête pour reprendre ses esprits et poursuit :

- Qu’est-ce qui vous amène ?

Comment ça qu’est-ce qui m’amène ?

Déjà je pensais que j’allais m’allonger sur un beau et grand canapé, mais après un rapide aperçu des lieux, je me rends compte qu’il n’y en a pas.

- Euh…

Il sourit et reformule la question.

- De quoi souhaitez-vous parler ?

Il commence à m’énerver ce Robert. Il ne veut pas se contenter de me dire ce que j’ai, comme un bon médecin ? Déstabilisée, je réplique :

- Je ne sais pas. Ce n’est pas vous qui…

Il ne me laisse pas finir.

- Je suis psychologue, pas voyant mademoiselle.

Bon, Robert, tu vas te calmer ! Ou bien tu n’auras pas ton chèque de soixante-dix euros ! À la place de cette tirade bien sentie, comme une gentille petite fille sage, je réponds avec un air d’idiote timide :

- Oui, c’est sûr.

Il poursuit :

- Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de prendre rendez-vous ? C’est la première fois que vous venez chez un psychologue, n’est-ce pas ?
- Oui, la première fois.

Il écrit quelque chose.

J’ai prononcé trois mots et il écrit déjà quelque chose… c’est angoissant.

Il reprend.

- Alors je vous écoute.

Plus vague, c’est possible ?

De toute façon, il faut bien que je me lance, je suis là pour ça :

- Je crois que tout a commencé la semaine dernière, quand j’ai entendu des collègues me traiter de frigide. Et pourquoi ? Parce que je n’ai qu’une chambre chez moi ? Parce que tous les célibataires qui n’ont qu’une chambre chez eux sont obligatoirement frigides ! Tout le monde le sait ! Pourquoi ne pourrait-on pas avoir une chambre et changer d’appartement plus tard pour en avoir deux ? Mes collègues pensent que parce que je n’ai qu’une chambre, je ne veux pas d’enfant et donc si je ne veux pas d’enfant, c’est parce que je suis frigide ! C’est la vieille bique, qui a vu mon appart’, qui a dit à tout le monde que je n’avais qu’une chambre et que si je n’avais qu’une seule chambre, c’est parce que j’étais célibataire et que je ne voulais pas d’enfant. Alors les deux grandes dindes, elles, elles en ont conclu que j’étais frigide. Comme ça, tranquille… Un peu facile, le raccourci ! Mais finalement, là où ça a vraiment commencé, c’est quand Camille m’a annoncé qu’elle allait se marier avec Benjamin. Robe blanche, église, banquet, riz, confettis et tout ce qui va avec. Camille, ça fait déjà un an qu’elle est avec son copain. Et puis j’ai mes autres amies aussi : Lucie qui vit en couple avec Jérôme ; Élise aussi, partie s’installer dans le sud de la France avec son conjoint et sa petite fille, Nina. Avant, nous étions toutes les quatre un peu comme les mousquetaires. Bon d’accord il n’y en a que trois, des mousquetaires. D’ailleurs c’est peut-être révélateur : j’étais de trop. Bref, depuis un an, depuis que Camille est maquée, je suis la dernière, la seule rescapée du naufrage amoureux, l’irréductible Gauloise du célibat. Attention ! Je suis très heureuse pour elles, même si on se voit moins… ce que je comprends parce qu’entre le boulot, le mari et les enfants ce n’est pas évident… Je sais qu’elles m’aiment quand même et qu’elles seront toujours là pour moi… Mais vous comprenez, je ne peux pas leur en parler à elles, car elles le prendraient mal, obligatoirement ! Elles penseraient que je leur en veux d’être en couple… que je suis jalouse ! Et puis il y a ma sœur, l’anti mariage ! Ses copines sont pareilles. Elles ont monté le groupe des « je ne me marierai jamais ». Peut-être que je devrais rejoindre leur club. Mais moi mes amies ce sont Camille, Lucie et Élise, les « pas célib’ ». Alors vous pensez bien que je ne peux pas lui en parler à elle non plus. Parce que vous voyez, elle, les robes meringue, l’église, le riz, elle ne supporte pas…

Je fais une petite pause et crie presque :

— Moi j’en rêve de tout cela ! JE VEUX ME MARIER. Je VEUX la demande à genoux ou la bague glissée dans une coupe de champagne, je VEUX la robe, je VEUX recevoir du riz à la sortie de l’église, des mamans qui pleurent de joie et des copains qui sont saouls à en devenir lourds. OUIIII JE LE VEUX, JE LE VEUX, JE LE VEUX…

C’est dit ! Pour la première fois… haut et fort…

Je suis complètement essoufflée. Ma respiration est rapide, je viens de découvrir le sens du mot logorrhée. Après tout, il m’a demandé ce qui m’amenait ici : je l’ai joué carte sur table. Le beau Robert a l’air complètement abasourdi. Je crois qu’il essaie de se retenir de rire. Je suis sûre qu’il me trouve ridicule.

- En effet, vous aviez besoin de vider votre sac.

Comme tout à l’heure, il reste soudain muet, me fixe droit dans les yeux, ses lèvres s’étirent en un sourire gêné. Il baisse la tête sur sa feuille, se dérobe à mon regard interrogateur, et reprend :

- Si je comprends bien, autour de vous, deux clans. D’un côté, vos amies en couple, mariées avec ou sans enfants et que vous ne voyez plus aussi souvent qu’avant. Vous ne pouvez pas leur parler de vos envies, car ce serait leur avouer qu’au fond de vous, au plus profond de vous, même si vous êtes ravie et heureuse pour elles, vous les enviez, et vous rêvez de la même chose. Chose que vous n’avez pas… pas encore. De l’autre côté, votre sœur qui a une influence importante dans votre vie : vous ne pouvez pas lui avouer non plus vos doux rêves, car elle est à l’opposé de ce que vous désirez.

Il a tout compris !

- Première chose. Affirmez-vous ! Vous avez le droit d’avoir vos propres désirs et cela ne fera pas de vous une méchante sœur. Parlez-en aussi à vos amies. Vous avez le droit de les envier, d’être même un peu jalouse. C’est naturel.
- D’accord.

Il m’observe à nouveau. Ses iris sont profonds, intelligents et tendres. Je suis troublée.

- Je vais maintenant vous poser une question.
- Oui ?
- Vous savez que vous avez envie de ça, de « rencontrer le grand amour ». Est-ce que vous faites quelque chose pour y parvenir ?
- Comment ça ?
- Je ne parle pas de faire des recherches sur Internet ou de vous inscrire dans une agence. Je vous parle de votre comportement. Êtes-vous prête à vous ouvrir à quelqu’un ?

Je viens de comprendre.

- Non, pas vraiment, soufflé-je. Je ne regarde pratiquement pas les hommes et jamais je ne fais attention aux propositions de rendez-vous.
- Et pourquoi ?
- Je ne sais pas.
- Parce que vous rêvez d’une vie de couple, mais vous en avez peut-être aussi un peu peur.

Je reste muette. Peut-être a-t-il raison…

Il a sûrement raison.

- Je n’ai qu’une chose à vous dire. Soyez vous-même avec vos proches, affirmez vos désirs et vous verrez que vous vous sentirez plus détendue pour trouver l’amour.

Il laisse passer un petit silence.

- Je pense que l’on a tout dit, mon travail est terminé avec vous.
- Ah bon ?
- Hum hum.
- Je n’ai pas besoin de revenir et de débuter une psychothérapie ?

Il rit en dévoilant des dents parfaites.

- Non, c’est inutile. Si d’ici quelques mois, vous vous sentez encore emprisonnée dans quelque chose qui n’est pas vous, revenez. Je suis certain qu’une fois que vous aurez dit à vos proches que vous aussi vous avez envie de trouver l’amour, vous irez beaucoup mieux ! Attention cependant, ne vous bloquez pas non plus sur la recherche du grand amour ! Vous ne le trouverez peut-être pas tout de suite. Vivez des expériences ! Faites des rencontres et un jour…

Il suspend sa phrase et disparaît à nouveau dans ses pensées. Son œil frise, et sa lèvre, encore une fois, dessine un léger sourire.

À quoi pense-t-il ?

Peut-être que lui aussi rêve du grand amour ou pense-t-il à la femme qui partage sa vie ?

Je ne vais pas rester plantée là pendant qu’il répond à ses propres interrogations. Je sors mon portefeuille :

- Je vous dois combien ?
- Absolument rien.

Je suis confuse, mais il insiste.

- Vous n’avez absolument pas besoin de thérapie, et ce fut un plaisir de vous ren.. de vous aider…

Je me lève. Il me raccompagne à la porte. Machinalement je regarde sa main. Il n’a pas d’alliance.

- Au revoir et bon courage !

Il était bizarre, mais il m’a remonté le moral. Pour moi, une nouvelle vie commence. J’ai eu trente ans il y a deux mois, et je sais ce que je veux… enfin, je crois.

4. Paul

- Allo ?
- Stéphane, c’est Paul.
- Salut Paul, tu vas bien ?
- Ça va merci. Je profite d’une petite pause pour t’appeler. Un patient s’est décommandé. Alors ta soirée d’hier ?
- Bien terminée si tu vois ce que je veux dire.
- La blonde qui te faisait de l’œil ? Celle dont tu m’as parlé dans ton texto ?
- Non, sa copine. Moins jolie, mais beaucoup plus ouverte. Et toi ça va ?
- Oui… Je… Je suis un peu troublé. Je viens de terminer une séance avec une jeune femme…
- Comment ça ?
- Ah je ne vais pas trop t’en dire, ce ne serait pas déontologique. Très jolie, brune, des yeux bleus incroyables, amusante. J’aurais aimé la rencontrer ailleurs.
- Oui, mais bon les foldingues, bof non ?
- Tu sais que je n’aime pas qu’on appelle mes patients comme ça ! Non, mais là rien n’à voir. Elle n’a absolument pas besoin de voir un psy. Une trentenaire qui se pose des questions sur son avenir sentimental…
- Tu devrais plutôt faire docteur love, hein ! Mais pourquoi tu ne l’invites pas si elle te plaît et que tu ne la suis pas ?
- Je ne peux pas ! Je l’ai eu comme patiente, même si ce n’était que pour une séance. Et puis elle semble accro à l’idée du mariage. Et tu sais ce que j’en pense…
- Tu n’as qu’à faire comme moi. Vivre au jour le jour et butiner.
- C’est sûr…

5. S’assumer

Quelques jours plus tard, je convoque ma sœur, Camille et Lucie. Elles s’installent toutes les trois confortablement dans mon canapé, pendant que je me connecte à la messagerie instantanée pour qu’Élise puisse assister à cette réunion d’urgence. Son visage rieur s’affiche à l’écran. Je me lance sur un ton solennel :

- Tout le monde est là, c’est parfait ! Si je vous ai rassemblées aujourd’hui c’est que j’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Charlotte, surtout je ne voudrais pas que tu le prennes mal, mais il faut que tu admettes que je n’ai pas toujours les mêmes aspirations que toi. Les filles, quant à vous, vous allez comprendre pourquoi j’avais l’air un peu tourmentée ces derniers temps. Quand Camille m’a annoncé qu’elle allait se marier, je dois avouer que, même si j’étais contente pour elle, j’ai été un peu abattue. Ne croyez pas les filles que je vous en veux parce qu’on ne peut plus se voir comme avant depuis que vous êtes en couple. Non, ce n’est pas ça… enfin si, un petit peu quand même. Mais si je suis perturbée par ces nouvelles configurations, c’est surtout parce que je vous envie. Peut-être que vous avez toujours cru le contraire, pourtant, moi aussi je rêve de trouver le grand amour. Je rêve de dire « oui » un jour et pourquoi pas… avoir des enfants…

Cette grande déclaration assénée, un silence perdure quelques instants. Puis Élise tente un timide « mais c’est super » ! Alors Camille et Lucie laissent exploser leur joie. Ma sœur, quant à elle, s’est affaissée dans le canapé, l’air un peu déçue.

Le clan des anti-mariages est battu à plat de couture.

Je lui jette un œil désolé et baisse les yeux :

- Je suis désolée sœurette. Il fallait que je vous le dise.

Nous parlons encore quelques dizaines de minutes. Notre sujet de conversation ? Les grandes questions existentielles que sont l’amour, la vie de couple… et le mariage.

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