Loving doll
281 pages
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Description


*** DARK ROMANCE ***


Un an après la mort de sa petite sœur, Wolfgang von Gail se voit offrir un curieux cadeau d'anniversaire.
Une fillette, copie conforme de sa cadette.
Au fil des années, un lien malsain se tisse entre Wolf et Katharina.
Elle lui est interdite.
Parce qu'elle vit sous le même toit.
Parce qu'elle porte son nom.
Pourtant,dans ce manoir hors du monde, l'amour s'apprête à prendre la plus immorale de ses formes.
Combien de temps Wolf sera-t-il capable de garder le contrôle ?
Les von Gail dissimulent bien des secrets dans le manteau de la nuit, jusqu'à commettre l'irréparable.
Alors, aucun retour en arrière ne sera plus permis...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 23
EAN13 9782379931345
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Loving doll
 
 
Farah Anah
 
 

 
L’auteure est représentée par Black Ink Éditions. Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit, sous n’importe quelle forme.
 
Nom de l’ouvrage : Loving doll
Auteur : Farah ANAH
Suivi éditorial : Sarah Berziou
 
© Black Ink Éditions
Dépôt légal septembre 2020
 
Couverture © Black Ink Éditions. Réalisation Juliette BERNAZ. Crédits photo Shutterstocks.
ISBN 978-2-37993-134-5
 
Black Ink Éditions
23 chemin de Ronflac - 17440 Aytré
Numéro SIRET 840 658 587 00018
Contact : editions.blackink@gmail.com
Site Internet : www.blackinkeditions.com
 
 
 
Table des matières

Prologue
1.Poup é e
2.Katharina
3.Ob é issance
4.Reviens - moi
5.Obsession
6.Sourire
7.Marques
Interlude
8.Possessivit é
9.F é minit é
10. Fant ô me
Interlude
11. Kai
Interlude
12. Col è re
Interlude
13. Distance
Interlude
14. Sacrifice
15. Rien ne doit changer
16. Purge
17. Trahison
18. Pulsion
19. M é tamorphose
20. Raison
21. Nadia
22. Pression
23. Rupture
24. Sang
25. Carnage
26. Folie
27. Monast è re
28. Le tra î tre
29. Grimage
30. Deuil
31. Amour
32. R é ponses
33. Approche
34. Sonia
35. R é alit é
36. Ruines
37. Douleur
38. Visite importune
39. Libert é
40. Preux chevalier
41. On cessera de souffrir
42. Abandon
43. Partie
44. Guerri è re
45. Les couleurs de l ’ enfer
46. Rien ne sera perdu
47. Secrets
48. Anniversaire
É pilogue
Remerciements

 
 
 
Prologue

 
Petite poupée démantibulée.
Petite poupée cassée, aide-moi à recoller tes morceaux.
Sous mes griffes, je veux sentir ta peau.
Éprouver ta haine jusqu’au fond de mes viscères.
Jolie poupée de porcelaine, avec tes yeux de verre.
Tes yeux morts et tes joues fardées.
Tes boucles de soie, autour de mes poignets.
Le néant de ton âme a soif.
Le gouffre de ton cœur est abyssal.
Mais, petite poupée brisée, ton sourire est mon cristal.
Toi, petite poupée, rêve de vide et de chaos.
Et notre amour sera mon tombeau.
Petite poupée de porcelaine, tu m’enveloppes de ta ruine.
Tout est noir, tout est décrépi. À ta seule exception.
Tu m’as mangé, petit poupon. Tu nous as engloutis.
 
 
 
1.Poup é e

 
Un jour d’hiver
 
L’eau tiède s’écoulait sur mon crâne, propageant dans la baignoire une couleur caramel. Une odeur âcre emplissait mes narines qui me piquaient depuis qu’on avait enduit mes cheveux d’une pâte étrange. Mon corps était nu et raide dans une totale appréhension. Ensuite, la dénommée Sophie me massa le cuir chevelu. Pas trop fort, pour ne pas me faire mal.
Où était- il  ?
Les mots qu’elle murmurait formaient une douce mélodie que mon esprit d’enfant ne comprenait pas, tourmenté par mes questions intérieures.
J’avais froid.
Elle me demanda de me redresser, me rinça, me frictionna à l’aide d’une serviette, puis m’emmitoufla dans un peignoir à la senteur agréable.
Sur ses ordres, je la suivis dans le beau et large couloir. La première chose qui m’interpella fut la sombre musique s’envolant depuis l’étage inférieur. Ensuite, comme tout à l’heure, mon attention fut happée par tous les tableaux qui parsemaient les murs déjà chargés de lampes étincelantes et de roses factices.
La main de la dame chercha la mienne que je lui refusai d’instinct. Quand elle baissa la tête et posa sur moi ses iris marron voilés d’une indescriptible expression, j’obéis.
Où était Hansel ?
Une fois dans la pièce attenante, j’observai discrètement les lieux. Je n’avais jamais vu une chambre pareille. Elle était si belle. Elle était propre et chaleureuse, les murs crème étaient parés de grandes fenêtres qui donnaient sur d’immenses arbres verts. Le tapis moelleux était une bénédiction pour mes pieds meurtris et le lit était si large qu’il pouvait contenir plusieurs personnes.
Sophie m’habilla d’une robe toute simple à la couleur du ciel qui m’arrivait jusqu’en dessous des genoux. Elle me rendit mon pendentif en forme de croix que je pressai dans ma paume.
—   Voilà, tu es toute propre, sourit-elle en se plantant devant moi.
Ses doigts passèrent entre mes mèches humides. Elle admira son travail capillaire, puis son regard confus s’ancra au mien.
—   Tu lui ressembles tellement…
J’ignorais de quoi elle parlait. Ne remarquai que sa lèvre supérieure plus prononcée que celle d’en dessous, très fine, son nez un peu écrasé et ses yeux très tirés, comme ceux d’un chat.
Elle sentait les fleurs.
—   Je vais te sécher les cheveux, il ne faudrait pas que tu tombes malade. Tiens, installe-toi sur la chaise, là-bas.
J’obtempérai.
Lorsqu’elle déclencha le sèche-cheveux, je tentai de me rappeler comment j’avais atterri ici.
Nous n’étions plus que toutes les deux dans ces lieux où je m’étais réveillée quelques minutes plus tôt. Avant qu’elle ne me donne le bain, une autre dame et Hansel étaient présents. Ils discutaient de choses que je ne saisissais pas. M’épiaient, l’air étrange, tandis que je les dévisageais franchement.
La dame se nommait Frieda. Tante Frieda. Elle était plus âgée que Sophie, que je pouvais appeler « juste Sophie ».
J’avais peur qu’Hansel disparaisse.
Une fois mes cheveux secs, Sophie me montra mon reflet dans le miroir. Objet que j’avais découvert récemment grâce à Hansel.
Ma longue crinière très sombre était à présent brun clair. Avec mes grands yeux bleus, mon visage paraissait plus doux. C’était comme si une autre petite fille m’observait à travers la glace.
—   Cette couleur te va très bien, émit la voix vacillante de Sophie.
Elle abandonna le miroir sur une console au moment où Frieda et Hansel nous rejoignirent. Je fixai ce dernier intensément, attendant la suite des instructions.
Lui maintint le regard, au moment où la femme à côté poussa un petit cri de stupeur. Elle s’avança à grandes enjambées, empiétant désagréablement sur mon espace vital.
Je me crispai d’un coup, quand elle captura mon menton pour le hisser vers elle.
Qu’allait-elle m’infliger ?
—   La ressemblance est affolante, laissa-t-elle échapper, les yeux ronds.
Je n’aimais pas sa voix tranchante. J’étais habituée à ce genre de timbre, mais je ne l’aimais pas. Je détestais aussi tous ces plis profonds autour de sa bouche pincée et de ses yeux.
—   Croyez-vous que ça soit une bonne idée ? lui demanda Sophie, l’air inquiet.
Sans se détourner de moi, Frieda articula :
—   Regarde-moi ces yeux, elles ont le même regard. C’est incroyable.
—   Tante Frieda…, insista Sophie.
Frieda s’énerva.
—   Ne cherche pas à interférer, Sophie. Nous avons tout essayé, et cette enfant tombe à pic. Si je suis troublée, comment lui réagira-t-il, selon toi ?
—   Il… il pourrait mal le prendre, bégaya la brune. Imaginer qu’il s’agit d’un affront. Vous le connaissez, il est imprévisible et souffre encore énormément. C’est alors la petite qui en pâtira.
—   Nous aussi nous avons souffert ! Toi plus encore ! Sainte-Marie, il est temps qu’il se reprenne en main ! Cela fait des mois qu’il se morfond en se repliant sur lui-même, lorsqu’il ne se perd pas dans la débauche, nous compliquant la vie avec ses frasques et ses états d’âme. Cela a assez duré ! Dieu me punira si je ne lui viens pas en aide.
Le corps de Sophie se voûta. Elle ne répondit rien, me jeta un coup d’œil soucieux.
À ses côtés, Frieda était très grande et très mince. Son regard bleu était hostile et son visage fripé semblait perpétuellement fâché, encadré par un carré blond aux racines grises. Elle était vêtue d’une longue robe rouge cintrée sur le buste qui ne dévoilait rien de son cou jusqu’aux chevilles, et ne portait comme bijoux qu’un pendentif en argent en forme de croix.
Je ne l’aimais pas beaucoup. Cherchai à me raccrocher à Hansel.
L’homme bedonnant à la barbe blanche s’approcha et s’accroupit devant moi, s’interposant devant la dame plus âgée.
Son regard bleu à lui me sécurisait. Avec ses mains sur mes épaules, je respirais mieux.
—   Ma petite, tu comprends ce qui se passe, n’est-ce pas ?
Je cillai. Secouai la tête.
Il paraissait calme, son ton était confiant. Il dégageait son habituelle odeur de tabac. Je me décontractai un tantinet.
—   À partir de maintenant, tu obéiras à tante Frieda.
Obéir.
Ce mot provoqua un déclic en moi. Mon corps se redressa, aussi dur que la pierre, et je hochai la tête.
Il fallait que j’obéisse. À tout prix.
À tante Frieda.
Pourquoi tante Frieda ?
Hansel me caressa les cheveux.
—   Cette couleur est très jolie. Ces gens s’occuperont bien de toi. Tu n’as plus à avoir peur, à partir d’aujourd’hui, cette maison sera la tienne.
Cette maison serait la mienne.
D’habitude apaisant, son ton commençait à m’alarmer.
Sophie s’approcha, mais je ne la regardais pas. Je ne me détournai pas d’Hansel.
Quelles étaient ses instructions ? J’étais perdue.
L’espace d’un instant, il sembla ennuyé. L’incommodais-je ?
Ma respiration s’accéléra.
—   Je ne pourrai malheureusement pas rester, m’expliqua-t-il, mais tante Frieda… ma sœur, s’occupera de toi comme si tu étais son enfant. Tu vivras comme une petite fille normale, tant que tu feras ce qu’elle te dit.
« Faire ce qu’elle me dit », étaient les seuls mots qui résonnaient en moi.
J’avais compris. Hochai la tête.
Mais je ne voulais pas qu’il parte.
Lorsqu’il se releva, j’attrapai son bras. J’avais peur.
Il me caressa la tête, puis tendit son cou en direction de Frieda. Sa sœur. La dame antipathique.
—   Elle est encore effrayée. Ça s’arrangera avec le temps.
Frieda me recouvrit d’un regard embêté.
Je lâchai brusquement la manche d’Hansel.
Ce fut au tour de Sophie de s’agenouiller.
—   Pauvre enfant, elle s’était attachée à vous. Ne t’en fais pas, jolie jeune fille, la maison est spacieuse, tu pourras y jouer autant que tu voudras.
Je ne la regardais pas.
Hansel allait partir.
Je restais immobile, la bouche fermée, les yeux grands ouverts, évitant de décevoir quiconque. Il devina quand même ma terreur.
—   Il ne t’arrivera rien, ici, me certifia-t-il, plus autoritaire.
La scène qui se déroula ensuite, les mots, les images s’entremêlèrent. Tout était flou. Mon cœur battait si fort que je ne comprenais plus rien à ce qui m’arrivait. Ma poitrine se serra.
La voix rauque de tante Frieda s’éleva, tandis que Sophie m’enjoignait à gagner la porte.
—   Il est temps que tu rencontres Wolfgang. Il est un peu spécial, mais ne t’en fais pas, il aboie plus qu’il ne mord !
Les mots ricochèrent dans ma tête.
Wolfgang mordait.
Je cherchai le visage d’Hansel, dus me retourner pour le trouver.
Il m’adressa un sourire.
—   Wolfgang ne mord pas, répéta-t-il d’un air censé me mettre en confiance.
Sophie me prit la main. Sa large paume était chaude, aussi douce que ce qu’elle dégageait. Pourtant, j’avais peur.
—   Ne crains rien, murmura sa voix basse, comme si elle était entrée dans ma tête.
Nous sortîmes dans le couloir, atteignîmes un grand escalier en bois qui couinait sous nos pas, se mêlant aux notes sombres de la musique tout autour.
—   Nous sommes dans le vieux manoir du domaine von Gail, il est resté dans la famille pendant des siècles, même s’il est rénové, c’est normal que les marches grincent, tenta de me rassurer Sophie.
Je ne saisis pas tout son charabia, mais ces bruits ne me faisaient pas peur. Wolfgang, ses aboiements et ses morsures, me terrorisaient.
La pièce dans laquelle nous nous retrouvâmes me coupa le souffle.
La première chose qui s’imposa à moi était tous ces yeux. Des yeux partout. Immobiles, vides, luisants. Je me sentis écrasée par l’attention d’une dizaine de poupées habillées de chapeaux et de robes à froufrous, dispersées çà et là sur le mobilier.
Ce salon était plus grand que tout ce que j’avais pu voir avant. Le plafond était si haut, de belles lampes en or et en cristal pendaient en son centre. Les murs étaient recouverts de motifs sur toute leur surface, jusqu’au sol en bois clair. Les tapis paraissaient aussi doux que de la fourrure. Ils étaient du même rose que les lourds rideaux en velours, amassés sur le côté pour dévoiler le jardin extérieur.
L’extérieur. Ce mot fit remonter des frissons dans mon dos.
Je fuis en portant immédiatement mon attention sur les fauteuils. Ils avaient l’air tellement confortables, recouverts d’un velours mauve, garnis de coussins à plumes, à poils et à franges. Une cheminée trônait sur le côté, sur laquelle étaient déposés les plus beaux vases que j’avais vus de toute ma vie. Il y avait beaucoup d’or et de dessins dessus. Le tableau accroché au mur était également magnifique. J’étais incapable de comprendre ce qu’il représentait, mais les couleurs pastel étaient en harmonie avec cette jolie pièce. Lui aussi était entouré d’or.
La décoration était chargée. Je n’eus cependant pas le temps de tout observer, un fracas retentit au loin.
Ma main serra celle de Sophie, affichant une mine soucieuse.
—   Assieds-toi, petite, me somma durement Frieda.
J’obéis à son ordre. Toujours sans lâcher Sophie qui m’accompagna.
J’avais vu juste, les canapés étaient plus moelleux encore que le lit dans lequel je m’étais réveillée, plus tôt dans la journée.
Ça sentait le sucre.
—   Je vais chercher Wolfgang, souffla la plus âgée.
Mon cœur battait fort, tandis qu’Hansel restait debout à côté de nous, mains derrière le dos.
Je n’aimais pas quand il prenait cette posture. Rien de bien n’était jamais survenu après qu’il avait placé ses mains derrière le dos. La dernière fois, je m’étais endormie alors que je n’étais même pas fatiguée, pour me réveiller dans ces lieux inconnus.
Tout à coup, la dame désagréable réapparut aux côtés d’un homme.
Je me raidis dès que mes yeux croisèrent son visage menaçant.
Lui aussi s’immobilisa, comme choqué.
L’attention des trois adultes dans la pièce se vissa sur lui, guettant sa réaction.
Il devint tout blanc. Ses yeux s’agrandirent et sa mâchoire lâcha. Ensuite, il accourut vers moi.
Je m’agrippai à l’épaule de Sophie, déstabilisée par l’énergie dévastatrice qui émanait de lui.
La plus jeune dame aussi était tendue.
Debout face à moi, l’homme respirait fort, me fusilla de ses yeux profonds. Je connaissais cette expression de colère. Celle qui suivit, en revanche, m’était étrangère.
—   Ka… Katharina… ? lança-t-il d’une voix étranglée.
Je le dévisageai, méfiante, ne sachant ce que voulait ce garçon.
Il était plus jeune que les trois autres. Mais plus grand que moi. Ses cheveux en bataille étaient plus sombres que les miens – les nouveaux –, et ses habits étaient simples : un tee-shirt sur ses larges épaules et un pantalon bleu. Il avait l’air fort. Cette idée me fit trembler. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi fort. Même Hansel, robuste, ne dégageait pas tant de vigueur.
Les iris bleus de Wolfgang étaient effrayants. Hansel avait eu beau me rassurer, j’avais peur à l’intérieur de ma poitrine.
—   Dites-moi que c’est une blague ? cria-t-il soudain. Vous vous foutez de moi ?! Qui c’est ? Ça ne peut pas être elle !
—   Calme-toi, tenta Sophie, en détresse.
—   Me calmer ? Qu’est-ce que vous cherchez à faire ?
La voix du jeune homme chancelait maintenant. Ses yeux étaient mouillés. De tristesse ou de rage, je n’en savais rien.
Je n’avais conscience que de ma peur.
—   Ça suffit ! tonna tante Frieda. La ressemblance est perturbante, nous l’avons tous remarqué. Mais cette enfant vivra avec nous, à présent, car elle n’a nulle part où aller.
Il la regarda, ahuri. Ses poings s’étaient fermés. Il était fâché.
—   Allez tous vous faire foutre ! hurla-t-il en désertant les lieux au pas de course, claquant l’immense porte derrière lui, faisant cliqueter les lampes au-dessus de nos têtes.
Je compris que ma présence le mettait hors de lui.
Mais lui aussi obéissait aux ordres de tante Frieda.
 
2.Katharina

 
Wolf
 
J’avais le cœur en vrac.
Ce n’était qu’une odieuse blague, impossible autrement. Comment osaient-elles m’infliger ça ? Me punissaient-elles pour les tracas que je leur avais causés cette dernière année ? Frieda était une vieille sorcière, une bigote délirante, elle aurait très bien pu débourser afin que la gosse lui ressemble. Mais Sophie… et oncle Hansel ?
J’avais mal, tellement mal derrière les côtes.
Allongé sur le matelas au parfum de bonbon, j’enfouis ma figure dans l’oreiller de soie, les jointures de mes mains pâles d’avoir été trop serrées.
Les larmes n’affluaient pas, mais mon corps hurlait sa douleur.
Son joli visage apparut dans mon esprit, et j’avais l’impression que, lentement, ses petits doigts s’enroulaient autour de mon cou pour m’étrangler.
Katharina… Oh, Katharina…
Pardonne-moi, Katharina…
J’étouffais. La colère m’ébouillantait, comme à chaque seconde, chaque minute et chaque heure de cette dernière année. Ne disait-on pas : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ? » Un seul être me manquait, et mon enfer était repeuplé. À craquer.
Mais cette chambre, sa chambre, parvenait souvent à me calmer. Aujourd’hui, après l’avoir revue, mes nerfs étaient à fleur de peau.
À moins que ça ne fût qu’un rêve ? J’allais me réveiller au milieu des innombrables poupées de porcelaine, au milieu des fleurs et de son souvenir.
Non, la douleur était trop aiguë. J’étais dans la réalité. Du moins, ma réalité. Celle où, le jour de cet anniversaire que j’exécrais tant, le jour de sa disparition, je n’avais même pas eu le cran de pleurer sur sa tombe comme je me l’étais promis. D’ailleurs, j’avais toujours été trop lâche pour m’y rendre, me confronter à mes erreurs. J’aurais dû prier, supplier pour qu’ elle m’accorde son pardon. Je n’avais même pas été fichu d’appeler Lukas pour qu’il m’embarque dans l’une de ses soirées de beuverie afin de me vider la tête, comme j’en avais pris l’habitude. Tout ce à quoi j’étais parvenu, aujourd’hui, était de fixer ce ridicule étang dans mon immense jardin en me questionnant sur les lois de la poussée d’Archimède.
Tout à coup, le sol grinça dans le couloir. Des chuchotis féminins me parvinrent. Alerte, je me retournai sur le matelas, mes yeux exorbités fixés sur le sommet des baldaquins. Mes membres se bandèrent à leur paroxysme au souvenir de cette enfant que je venais de rencontrer. La grande porte s’ouvrit lentement sur la silhouette de ma tante, sur son faciès ascétique qui m’asséna sa froide indignation dès que je m’assis sur le bord du lit.
—   Je pensais que ton cadeau d’anniversaire te plairait, lança-t-elle, remontée.
Elle entra, Sophie sur les talons. Elle-même suivie par la petite fille dissimulée derrière son dos.
« Mon cadeau d’anniversaire »…
Je déglutis. Sentis mon pouls s’accélérer, incapable de détourner mon attention de cette image que j’avais cru rêver.
La vérité me sauta à la gorge.
La gamine osa s’écarter, ses sublimes iris de ce même bleu profond fichés dans les miens.
Comme dans le salon, le décor tangua.
—   Ka…
Ma voix désespérée se mourut dans ma gorge. « Inspire, expire », me répétai-je afin d’y voir plus clair.
—   Mon cadeau d’anniversaire ? Expliquez-moi. C’est une supercherie, c’est ça ? Une illusion ? hasardai-je, caustique.
La carrure d’oncle Hansel apparut derrière le cadre de la porte. Le sexagénaire m’épiait sans oser entrer dans l’antre de Katharina.
C’était lui qui l’avait amenée. Pourquoi ne prenait-il donc pas ses responsabilités ? Jubilait-il de me voir dans cet état, cette ombre n’ayant jamais fait qu’une apparition dans mon existence ?
J’avais rencontré le frère de feu mon père aux funérailles de mes parents, il y avait de ça neuf ans. Pourtant, ils officiaient dans la même université. Ces deux doctorants en psychologie prenaient plaisir à échanger leurs thèses. Cela avait causé l’absence de mon paternel si souvent que trop de souvenirs s’étaient effacés bien tôt de ma mémoire. Mon oncle avait débattu avec tante Frieda au sujet de notre garde, à Katharina et moi, lui avait promis de la soutenir financièrement, si mes souvenirs étaient exacts. Du haut de mes neuf ans, mon esprit avait toujours été d’une perspicacité surprenante.
En revanche, quand ma petite sœur, ma prunelle, était décédée, un an plus tôt, il n’avait pas daigné nous témoigner son soutien, ni pendant ni après cet enterrement aussi chic que nauséabond.
Il puait le mensonge et la fausseté. Qu’importaient nos liens de sang, je ne pouvais pas le blairer.
Tante Frieda intima à Sophie d’approcher avec la gamine. Cette dernière se tenait droite, d’une posture presque militaire, et, outre ses traits dénués d’émotion, ses prunelles étaient d’un vide abyssal. Pourtant, impossible d’ignorer cette impression qu’elle avançait contre son gré. Son visage poupin scia mes os un par un, il revêtait la même expression angélique que Katharina. Elle portait le même masque.
Non… le sien possédait quelque chose de plus vif et de plus vide.
Elle n’avait pas examiné cette chambre si particulière, à l’image d’une maison de poupée datant du XIX e siècle. Comme si ces lieux lui étaient familiers, elle n’avait semblé ni éblouie ni piquée de curiosité comme l’aurait été n’importe quelle autre jeune fille.
Elle n’avait d’yeux que pour moi.
Et je n’avais d’yeux que pour elle.
Seigneur…
À deux mètres de moi, elle me provoqua des milliers de frissons le long de l’échine.
—   Hansel a trouvé cette petite orpheline non loin des ruines d’un monastère incendié. Elle était seule et en difficulté, elle n’appartient à personne, n’est enregistrée nulle part, ne possède ni parent ni la moindre connaissance. C’est la raison pour laquelle nous allons l’accueillir dans notre famille.
—   Dans notre famille…, murmurai-je, sous le choc.
À nouveau, ma poitrine s’oppressa.
J’entendis ses rires dans ma tête. Vis son sourire étincelant se peindre sur le visage de cette fille impassible.
—   Quel âge a-t-elle ? m’entendis-je demander, envoûté par ses traits si familiers.
—   Onze ans.
Onze ans. Katharina en avait treize lorsqu’elle avait succombé.
Tétanisé, je ne savais que croire, que penser. Une multitude d’idées absurdes s’entrechoquaient dans mon esprit.
Accueillir un nouveau membre dans la famille… Quelle famille ? De notre branche des von Gail, il ne subsistait rien. Que des pions décapités rassemblés au sein d’un sinistre manoir hors du temps.
N’aurait-elle pas pu m’en parler avant ? À moins qu’elle ne prenne sa revanche sur cette année passée à subir ma colère, à la suite des dernières obsèques. J’aurais voulu sauter à la gorge de Frieda pour m’infliger une telle épreuve le jour de mes dix-huit ans.
Je restai là, hébété.
—   Elle a besoin d’un foyer, s’éleva la voix paisible de Sophie.
Sans lâcher la petite main, elle s’approcha de moi et me servit son expression la plus engageante.
Sophie symbolisait pour moi la bonté. J’avais beau lui apporter toutes les misères du monde, la blesser profondément était inenvisageable. Et, à l’instant présent, notre complicité de toujours parvint à ouvrir une brèche dans mon apathie.
—   ...

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