Lunisia - 2 - Orage
209 pages
Français

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Description

Romance - Suspense - 378 pages


Le mal me ronge, je n’y peux rien. Il ne me reste que peu de temps, et je préférerais le passer avec elle. Ma vengeance vaut-elle le sacrifice de mes derniers instants de bonheur ? Sans doute pas, mais c’est plus fort que moi. Il doit payer pour ce qu’il a fait. Je dois comprendre pourquoi il a fait de ma vie un enfer.


Le mal le ronge, je le vois dans ses yeux. De l’espoir, il n’en a plus. J’en ai pour deux. Je dois le sauver, il survivra. Même si je dois me battre contre celui qui a détruit sa vie et découvrir mes propres ténèbres. Je ne le laisserai pas seul face à ses démons.



Jusqu’où ira l’Orage pour sauver le Tonnerre ?


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 21
EAN13 9782379611599
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lunisia – 2 – Orage


Loïs Smes
Loïs Smes



Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-159-9
Illustration de couverture : Caroline LOR
Ne donne pas tes larmes aux cons. Ça les arrose et ils seraient foutus de pousser.
A.T.W.
Prologue



Haze
Quelque part près de Genève, octobre 1997

— « Un, deux, trois, j’veux qu’tu sortes de là.
« Quatre, cinq, six, t’es qu’une grosse saucisse.
« Sept, huit, neuf, mange une côte de bœuf.
« Dix, onze, douze, il a des ventouses. »
Je tape le milieu de mon front avec mon pouce en chantant. Si je chante assez, ils s’en vont.
— Un, deux, trois…
— Haze ? Regarde-moi.
— Docteur ?! Docteur, il faut chanter !
— Tout va bien, Haze. Tu te souviens de ce que je t’ai dit ?
— Les petites filles normales ne voient pas de monstres.
— Et ?
— Il n’y a que les monstres qui voient les monstres.
— C’est ça. Qu’est-ce que tu es, toi ?
— Je… je… je suis un petit garçon !
Je recommence à frapper mon front en me balançant d’avant en arrière, sur les genoux. Docteur vient s’accroupir près de moi et soulève ma blouse, révélant ma culotte trempée d’urine.
— Regarde, Haze. Tu n’es pas un petit garçon. Tu es un monstre.
— Un monstre. Un monstre. Je suis un monstre qui voit des monstres. Monstre. Monstre. Monstre.
— Que préfères-tu être ? Un monstre ou une petite fille ?
— Je suis un monstre. Monstre. Monstre.
— Haze ! Regarde-moi. Tu préfères être un monstre ou une petite fille ?
— Je… veux être une petite fille.
— Que font les petites filles, Haze ?
— Elles se languissent de toi, docteur.
— Viens contre moi.
J’avance sur mes genoux égratignés. Docteur me prend dans ses bras et me caresse les cheveux.
— Haze est une petite fille. Haze se languit de moi. Les petites filles sont obéissantes avec moi. Toujours.
— Toujours.
— À demain, Haze.
Il se lève et s’en va. De l’urine coule sur mes cuisses. C’est chaud, j’ai froid, alors je reste dedans.
— « Alouette, petite alouette / Alouette, je te couperai / Je te couperai la tête / Tu me couperas la tête. »
Ils reviennent. Ils sont gentils. Ils sont méchants.
— Maman !
Haze est une petite fille. Les petites filles ne voient pas de monstre. Je ne suis pas Haze. Je suis un petit garçon.
— Maman… dis-leur. Je suis un petit garçon. Haze est une petite fille. Je suis un petit monstre.
— Je sais, ma puce. Tu es un petit garçon. Tu te souviens de l’histoire ?
— Oui, maman.
— Tu connais la fin.
— Non, tu es partie. Loin. Loin. Loin. Tu n’as pas fini l’histoire.
— La Lunisia peut te transformer.
— Où es-tu ? Maman, viens me chercher !
Je pleure. Je ne la vois plus. Docteur me manque. Je me languis de lui.
I



Thunder
Paris, février 2020

J’allume mon téléphone. Trois messages sur mon répondeur, cinq SMS. J’oublie le répondeur. Qui utilise encore ça ?

Chloé
[Je n’arrive pas à te joindre. Je vais pouvoir quitter New York plus tôt. Rappelle-moi, tu me manques.]

Ben
[Il me faudrait un nouveau prélèvement. Et une grosse fiesta.]

Chloé
[Un FaceTime hot ? J’ai envie de toi.]

Chloé
[Thunder, je n’aime pas quand tu ne réponds pas.]

Chloé
[J’espère que ce n’est pas ce que je pense. Rappelle-moi.]

Je suis parti comme un voleur. J’ai juste prévenu Phil, le patron du bar où je bosse. Ce que je fais, je dois le faire seul. Chloé ne m’aurait jamais laissé m’en aller.
Qui l’aurait cru ? J’ai une nana. Pour la première fois de mon existence, je suis maqué. Et putain, j’aime ça. Depuis qu’elle m’a retrouvé à Topanga Beach, Chlo ne m’a plus vraiment quitté. Elle vit avec moi, dans la maison que je retape, quand elle n’est pas en déplacement à New York. D’ailleurs, je dois avouer que depuis qu’elle est là, mon appétence pour les travaux manuels se porte moins sur la réfection de mon toit que sur la découverte du grain de peau de ma puce.
Presque six mois qu’on apprend à se redécouvrir, à vivre le quotidien d’un couple à notre image, barré et passionné. J’essaie d’apprivoiser mes pulsions, elle apprend à aimer aussi cette partie de moi. Presque six mois, donc, que nous vivons comme si c’était le dernier. C’était un peu le cas. Ça l’est totalement aujourd’hui. Il ne m’en reste qu’un. Je ne veux pas le passer loin d’elle, mais j’ai une chose très importante à faire.
Je récupère mon sac à dos et m’engage dans le métro. Entre les changements et le RER, j’en ai pour une heure avant de rejoindre la gare Saint-Lazare. Ensuite, le train et… je finirai probablement en stop. C’est sûr, ç’aurait été plus simple si Henry était venu me chercher. Cependant, il aurait été difficile pour lui de me reconnaître. Marie, Jean et lui me verront bien assez tôt. Je leur ai envoyé un message depuis le portable de Haze pour leur donner rendez-vous au manoir.
Je suis dans le train quand mon téléphone vibre. Chlo. Il doit être 6 heures du matin à New York, sa nuit a été courte. Merde ! Je m’en veux de lui faire ça. Après tout ce qu’elle a supporté pour être avec moi. Elle m’a accepté, avec mes casseroles. À mon niveau, c’est carrément une usine Tefal. J’hésite à répondre. Allez, t’as des couilles, oui ou non ?
— Chloé.
Un long soupir me répond.
— Tu vas bien, ma puce ?
— Je vais bien ?! Où es-tu ?
— Je dois régler un problème.
— Ash… tu es en France, c’est ça ?
— Oui, réponds-je après quelques secondes.
— Ce n’est pas vrai ! Ash ! On en a discuté, tu ne peux pas agir seul ! Tu n’as d’ailleurs pas à le faire !
— Je suis dans les transports. Je ne peux pas avoir cette discussion maintenant.
— Alors rentre, et on en parle.
— Chloé…
— C’est à la police d’arrêter ce fou dangereux !
— Et comment, Chlo ? Je vais les voir et je leur dis de ma voix la plus douce que ce type m’a violée quand j’étais petite  ? chuchoté-je pour que personne ne m’entende.
— Thunder… j’ai peur. On a besoin de toi ici, Ben est sur une piste, il nous faut un prélèvement…
— Plus de prélèvement.
J’entends renifler. Je n’ai pas envie de la faire pleurer, mais inutile de se bercer d’illusions, le temps m’est compté.
— Ne pleure pas, ma puce. Je vais régler ça rapidement. À mon retour, je quitte mon job et je me fais entretenir par ma séduisante et richissime laborantine. Je serai ton toy boy .
— Je… je viens.
— Quoi ? Non, Chlo.
— Je te laisse, je dois faire mes valises.
— Chlo !
Elle a raccroché. Bordel, qu’est-ce qu’elle est têtue ! Je ne veux pas d’elle dans ce merdier. Ça va tout compliquer. J’envoie un message à Ben.

[J’imagine que tu sais déjà où je suis. Empêche-la de me rejoindre, je ne veux pas qu’elle se mette en danger.]

J’espère que je vais trouver ce que je cherche rapidement. Je veux retrouver ma puce et profiter de mon bonheur jusqu’à la fin.
Me rendre au manoir n’a finalement pas été difficile. Devant la gare, après m’être pris deux râteaux, je suis tombé sur une bande d’étudiants complètement stones qui prenaient la route dans la bonne direction. J’ai fini de me flinguer les genoux sur la banquette arrière de leur Clio, après les dix heures de vol en classe éco – ma taille n’est pas toujours un avantage. En revanche, c’en est un pour franchir les murs entourant le domaine du manoir. Vraiment plus facile que pendant mon enfance. J’ai trouvé un double des clés sous l’aile du cygne en plâtre dans le jardin, rien n’a changé. Je n’ai plus qu’à attendre mes invités – qui ne devraient pas tarder – en cherchant comment leur expliquer qui je suis et les persuader de m’aider.
Une dizaine de minutes plus tard, j’entends le crissement de pneus sur les gravillons. Je ne me lève pas, je reste assis dans le fauteuil du petit salon en fumant ma clope. La lourde porte de l’entrée émet ce son caractéristique des vieilles demeures. Des bruits de pas. Ça y est, ils sont là. C’est quitte ou double. J’espère au moins éviter les flics. Je me lève, me retourne et fais face à trois regards effrayés.
Henry n’a pas changé, mais je l’ai vu il y a quelques mois. Je suis juste surpris de le voir en tenue décontractée. Il porte un pull bleu-marine et un pantalon de velours noir. Je ne l’avais jamais connu qu’en costume.
Jean, lui, a vieilli. Ça doit faire dix ans que je ne l’ai pas vu. Toujours costaud, il a gardé l’allure d’un homme qui travaille de ses mains. Ses cheveux se sont faits rares, ses yeux semblent moins vifs sous ses épaisses paupières tombantes. Plus que tout, son âge exacerbe son côté bourru.
Marie… Marie, elle, a tout fait pour me donner le sentiment d’avoir une mère, sans jamais chercher à la remplacer. Sur elle aussi, le temps a laissé sa marque. Pourtant, ses cheveux blancs serrés dans son éternel chignon, les lignes qui creusent par endroit son visage ne la rendent que plus attendrissante. Ses yeux bleus me fixent avec intensité.
— Qui êtes-vous ? Où est Haze ? demande Henry, sur le qui-vive.
— Je…
Merde, aucune de mes phrases d’introduction ne me revient.
— J’ai besoin d’aide.
— D’accord, mon garçon, mais réponds d’abord à nos questions, reprend Jean.
— Je suis… je…
En plein bug, je vois la frêle silhouette de Marie avancer à petits pas rapides vers moi. Elle me prend dans ses bras. Elle est si petite, sa tête arrive à peine à mes pectoraux. Elle la colle contre moi, une larme dévale sa joue, se perdant dans les sillons de ses rides.
— Ma petite Haze, tu l’as trouvée ! Je suis si heureuse pour toi, tu es un beau garçon. Tu lui ressembles tant !
Décontenancé, je referme les bras sur les épaules fragiles de Marie, sous le regard perplexe de Jean.
— Haze ? C’est impossible, reprend ce dernier.
Henry, lui, s’approche. Il me scrute comme si j’avais trois têtes.
— Petite Haze ? chuchote-t-il.
— Je ne suis plus Haze.
Je garde le contrôle sur ma réaction. Mon sang bout toujours quand on m’appelle par son prénom. Marie se détache de moi, je dépose rapidement un baiser sur son front.
— Je vais te préparer un chocolat chaud avec de la mousse de lait, ton préféré. Tu vas tout nous raconter.
— Marie, je n’ai plus 8 ans !
— Tut tut tut, laisse-moi au moins me faire plaisir.
Elle me sourit, ses yeux brillants et pleins de malice.
— D’accord. Avec de la cannelle sur la mousse.
— Bien évidemment ! Pour qui me prends-tu ?
Je ris tandis que Marie part en direction de la cuisine. Henry, toujours choqué, ne bouge pas. Jean me jette un regard mauvais avant de s’asseoir et de me faire signe de le rejoindre. Je prends place dans le fauteuil en face de lui.
— Alors, mon garçon, comment dois-je t’appeler ?
— Ash, monsieur, Ash T. Wesner.
Je n’ai jamais appelé Jean par son prénom. Enfant, je le trouvais impressionnant. Il l’est toujours.
— Très bien, Ash Wesner . Maintenant, tu vas me dire qui tu es vraiment. Ma femme est fragile, vois-tu. Les années à travailler pour cette famille à problèmes ne l’ont pas épargnée. Mais un petit arnaqueur comme toi doit le savoir.
— Je ne suis pas un arnaqueur, monsieur. Je sais que ça paraît fou, mais Marie m’a reconnu…
— C’est vrai que ta ressemblance avec Samuel et Haze est troublante…
— Qui est Samuel ?
Il tique et se fige. Samuel ? Un cousin ? J’étais l’unique enfant de mes parents. Mon père, Richard Teissier était lui aussi fils unique. Ma mère, Viviana, avait un frère, Anton Wesner. Il est mort sans avoir eu d’enfant, même s’il a légitimé malgré lui mon existence grâce à mes contacts qui lui ont inventé une paternité, la mienne.
— Qui est Samuel ?! Je n’ai ni frère ni sœur, aucun cousin. Qui est-il ? Pourquoi je lui ressemblerais ?
Marie revient, ma tasse fumante tremblant entre ses mains. Elle avance vers nous, les épaules voûtées par un fardeau trop lourd pour elle. Ma boisson posée sur la table, elle prend ma main dans les siennes, minuscules.
— Mon petit dragon, dit-elle en m’appelant par le surnom qu’elle m’avait donné, enfant, nous n’avons jamais eu le droit de t’en parler. Samuel était ton grand frère. Il est mort quand tu avais 1 an.
Je suis venu chercher des réponses à mes questions, mais celle-là, je ne pensais pas la trouver. Ma vie est un putain de merdier.
Marie et Henry s’installent sur le canapé. Ils m’observent tous les trois tandis que je bois mon chocolat comme un môme, la mousse de lait dans ma barbe de trois jours en plus. J’ai besoin de quelques minutes pour digérer. À la première gorgée, je retombe en enfance. Marie me préparait un chocolat à chaque bobo et, surtout, à chaque cauchemar.
— Haze, dit-elle.
— Ash.
— Ash ? C’est le prénom que tu t’es choisi ?
— Non, c’est Chloé qui me l’a donné.
— Qui est Chloé ? demande-t-elle avec un regard entendu.
— C’est la jeune fille qui a accompagné Haze à la mort de monsieur, lui indique Henry.
— Oh, alors elle te connaît… tout entier ?
Je ris. Oui, elle me connaît tout entier. C’est le moins qu’on puisse dire. Marie rit à son tour, comprenant le chemin de ma pensée.
— C’est elle qui m’a permis de devenir… celui que j’ai toujours été.
— Elle est bien plus que ça, n’est-ce pas, mon petit dragon ? Tu es amoureux ?
Je prends quelques secondes avant de répondre. Pourtant, la vérité est indéniable. Chloé est toute ma vie.
— Je crois que je l’aime, soupiré-je.
Et je ne le lui ai jamais dit.
— Oh ! Je suis si heureuse ! Quand nous la présentes-tu ? Vous viendrez ici quand vous aurez une famille ? Je serais tellement contente d’avoir à nouveau des enfants à chérir !
Je souris. Marie et Jean n’ont jamais pu avoir d’enfants. J’imagine que le caractère acariâtre de Jean vient de là. Marie, elle, a reporté son affection sur moi. D’une certaine manière, je suis sa seule chance d’avoir un jour des petits-enfants.
— Marie… vous savez, la Lunisia n’agit que sur un temps limité.
— Et alors ? Les couples de femmes ont des bébés maintenant.
Ne souhaitant pas l’attrister avec mon funeste compte à rebours, je ne la contredis pas.
— Oui, certainement.
Je laisse le silence prendre place quelques minutes, ne sachant pas comment reprendre. Jean a toujours l’air sceptique, Henry, absent.
— Écoutez, je ne suis pas ici pour parler de Chloé. Je suis venu chercher des réponses, comprendre mon enfance. Avec ce que vous venez de m’apprendre, Marie, je m’interroge plus encore. Dites-moi ce que vous savez, s’il vous plaît. Aidez-moi à retrouver le docteur.
Ils frémissent tous sensiblement à ce dernier mot. Ils ont été témoins de ma destruction, ils l’ont vu, lui. J’ai besoin de savoir ce qu’ils savent. Il me faut un nom pour aller régler mes comptes avec celui qui a ruiné ma vie.


Chloé

Je suis en colère ! Très en colère. Et, par-dessus tout, terriblement inquiète. Lors de notre première nuit ensemble, Thunder m’a tout raconté. Son enfer. Les tortures subies lorsqu’il n’était qu’un enfant, un gosse paumé, sans mère, sans père digne de ce nom, avec la malchance d’être né dans le mauvais corps sont simplement inimaginables.
Cet obscur « docteur » a réussi son œuvre : il a fait de Thunder un monstre. Par son comportement parfois tortueux, son incapacité à gérer ses sentiments, ses pulsions destructrices. Mais un monstre capable d’empathie, de générosité et d’amour, à sa façon. Une créature à part dont je suis amoureuse. Et que je vais perdre dans un mois. Je hurle en donnant un coup de poing dans la porte de mon dressing. Bien joué, je saigne. Ça m’est égal, je tremble de rage à l’idée de le perdre. C’est mieux que la tristesse, ça me permet de tenir. Je ne veux pas, je ne peux pas vivre sans lui. Je dois le retrouver avant qu’il ne fasse une bêtise et le ramener. Un mois, c’est peu, mais ce n’est pas rien. Ben et moi devons trouver comment le sauver. En parlant du loup…
— Tu as déjà réservé ton billet d’avion ?
Ben arrive avec sa tête des mauvais jours. Il faut dire que le sommeil est sacré chez lui et, encore une fois, je l’ai réveillé pour le prévenir de mon départ.
— Oui, je pars dans quatre heures.
— Il m’a demandé de t’empêcher de partir.
— Et tu vas y arriver, tu penses ? ricané-je.
— Non. Alors je pars avec toi.
— Merci, dis-je en prenant ma valise avec une grimace.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien. J’ai un peu mal à la main.
— Fais-moi voir ça.
Il attrape ma main aux jointures râpées. Mes phalanges commencent à enfler.
— Dans quoi as-tu tapé ?
Je porte mon regard sur la porte du dressing.
— Chlo, ce n’est pas en agissant comme lui que tu vas pouvoir l’aider. Il faut qu’on passe à l’hôpital, c’est peut-être cassé.
Bravo ! Il ne manquait plus que ça.

***

J’ai de la chance dans mon malheur. Nous n’avons pas attendu aux urgences. Après m’avoir examinée, le médecin a chargé une infirmière de m’accompagner au pôle de radiologie. Le médecin-radiologue, petit homme chauve à lunettes, me pose des questions sans lever les yeux de son formulaire.
— Avez-vous des bijoux ; bagues ; bracelets ?
— Non.
— Portez-vous un pacemaker ?
— Non.
— Êtes-vous ou pensez-vous être enceinte ?
— …
Non. Non ? Mes règles… Oui, c’était il y a un moment, mais rien d’anormal avec ma pilule. Il se passe souvent plusieurs mois sans que je saigne. Thunder et moi n’utilisons pas de préservatifs, on s’est fait tester après notre première nuit. Son hypothèse selon laquelle il serait stérile n’a pas été vérifiée, mais reste une probabilité loin d’être négligeable. Je prends mon contraceptif très consciencieusement. Non, impossible que je sois enceinte.
— Mademoiselle ? Si vous avez des doutes, il est plus prudent que vous portiez un tablier de plomb.
J’acquiesce, n’arrivant pas à dire clairement : « Non, je ne suis pas enceinte ». Se pourrait-il qu’au cœur de ma matrice, l’enfant de Thunder prenne vie ? Ça pourrait me permettre de garder un peu de lui, peut-être même le convaincre de subir l’arrêt des effets de Lunisia. Non, je déraille. Je ne suis pas prête à être mère et ce serait injuste de faire ça à Thunder.
Le médecin me passe le lourd tablier, ma main est sur la table, maintenue par plusieurs blocs de mousse. J’attends qu’il fasse les clichés.
— Mademoiselle, vous avez de la chance. Il n’y a pas de fracture.
— Ah ? Tant mieux.
— Allez voir le médecin qui vous a examinée. Il va vous poser une attelle et vous prescrire des antalgiques.
— D’accord. Merci.
— Si je peux me permettre, le labo est juste à côté. Passez faire une prise de sang. À cette heure-ci, les prélèvements des patients hospitalisés ne sont pas encore arrivés. Ils pourront sans doute vous donner le résultat immédiatement.
Loin de son impassibilité de tout à l’heure, le petit bonhomme me regarde avec un sourire amical.
— Après tout, pas de fracture et un bébé, c’est une journée qui commence bien, non ?
Il me fait un clin d’œil, gribouille une ordonnance et m’indique de tourner à gauche pour le labo. J’y vais, la boule au ventre, ne sachant pas quoi penser. Je tape à la porte vitrée du laboratoire d’analyses. Une femme en blouse blanche me fait signe d’entrer. Ça me fait bizarre, d’habitude, c’est moi qui fais les examens.
— Bonjour. C’est le médecin-radiologue qui m’envoie. Je me suis fait ça, dis-je en montrant ma main bleue, et… il est possible que je sois enceinte.
Je lui tends ma prescription.
— Vous avez de la chance, c’est très calme aujourd’hui. Je vous fais ça tout de suite. Asseyez-vous.
La laborantine se lave les mains, sort un kit qu’elle pose sur son plateau et s’installe à côté de moi. Elle enfile des gants, pose le garrot, désinfecte la zone. Ses gestes, je les connais. Ce n’est pas pour ça que ça me calme. Je déteste les piqûres.
— Attention, je pique.
Je sens l’aiguille dans ma peau et j’observe le tube se remplir. La femme en blanc retire le garrot, l’aiguille, pose une compresse qu’elle fixe avec un sparadrap. Voilà, c’est fait. La vérité se trouve dans ce tube rouge qu’elle amène dans la pièce des analyses. Je n’ai plus qu’à attendre et j’ai une main en moins à triturer.


Thunder

— Nous ne savons rien de lui. Ton père s’est montré très discret. Le docteur venait te chercher tous les trois ou quatre mois, parfois plus. Souvent, on ne te voyait plus pendant un mois. Tu étais différente à chacun de tes retours. Il fallait des jours, des semaines pour te ramener à la vie. Au début, tu le craignais. Ensuite, tu l’attendais avec impatience. Je crois que c’était pire.
Marie écrase ses larmes dans son petit mouchoir blanc.
— Que disait mon père de mes absences ?
— À nous, la vérité, je crois, reprend Henry. Il disait qu’il avait peur pour toi. Peur que tu deviennes comme ta mère.
— Viviana était malade, mon petit dragon, ajoute Marie de sa voix chevrotante. Elle a toujours été fragile. Quand Samuel est né et que tes parents ont découvert sa maladie, un syndrome rarissime provoquant une dégénérescence cellulaire, elle s’est mise en tête, avec ton grand-père, de trouver cette fameuse fleur. Elle était toujours partie de par le monde, elle ne s’occupait pas de Samuel. Ton père a veillé sur lui, seul.
Mon géniteur a donc été père ? J’ai de l’imagination, mais pas à ce point. Richard Teissier, grand homme aux yeux verts perçants, aussi chaleureux que les hivers sibériens, prenant soin d’un enfant ?
— C’était très dur pour lui, tu sais. Marie et Jean avaient même dû emménager au manoir.
— Mon père ne s’est jamais occupé de moi. J’ai du mal à croire ce que vous dites.
— Pourtant, c’est vrai. Viviana s’est calmée quand elle est tombée enceinte de toi. Richard et elle semblaient avoir retrouvé un soupçon de bonheur, malgré la maladie de Samuel. Lorsque tu es née, petite Haze, en parfaite santé, ils ont repris espoir. Bien sûr, tout le monde savait que Samuel ne vivrait pas jusqu’à l’âge adulte, mais il n’allait pas si mal à cette période. Malheureusement, tu n’avais pas un an quand une insuffisance respiratoire sévère l’a emporté. Il avait tout juste 10 ans.
Jean se lève, prend sa femme qui éclate en sanglots dans ses bras, en me jetant un regard noir. C’est étrange, je me sens triste. Triste d’avoir perdu mon frère sans jamais l’avoir vraiment connu. Il me manque ? Henry prend la parole.
— Après ça, tout a empiré. Ton père en voulait à ta mère d’avoir délaissé son fils, ta mère culpabilisait de n’avoir pas su s’occuper de lui ni le sauver. Richard l’a forcée à couper les liens avec ton grand-père, qu’il considérait comme coupable d’avoir éloigné Viviana de Samuel. Elle s’est enfoncée dans la dépression, ne vivait que par toi. Quand tu avais 4 ans, ton grand-père est mort. Ça a accéléré sa chute. Puis elle est partie.
— Tu sais, mon petit dragon, je comprends que tu puisses avoir du ressentiment envers ton père. Je crois qu’il a fait beaucoup d’erreurs avec toi, pourtant il a toujours essayé de t’apporter le bonheur. Quant à la distance qu’il avait vis-à-vis de toi, c’était sûrement pour se protéger, lui. Il avait si peur de te perdre aussi.
— C’est comme ça qu’il m’a perdu.
— Sans doute. Ce docteur lui a mis dans la tête que ton problème d’identité te mènerait tout droit à la folie de ta mère. Monsieur voulait que tu sois heureuse. Il n’a jamais pensé que tu puisses être heureux .
Non, c’est trop tordu. Mon père n’aurait été qu’un type perdu et malheureux prenant de mauvaises décisions, guidé par la peur ? J’aime pas. Je préfère qu’il reste le connard que j’ai toujours connu. Merde !
— Je… je crois que je peux le comprendre. Mais je ne pourrai jamais lui pardonner. Ce docteur m’a détruit, Marie.
— Je sais. Tu n’as jamais voulu me dire ce qu’il se passait là-bas. Cependant, ton comportement, tes cauchemars, tes problèmes de…
— D’énurésie. C’étaient les médicaments. Il m’a drogué. Il m’a…
Non. Ça, je ne pourrai plus jamais le raconter. Une fois, pour Chloé, c’était suffisant.
— Je dois le retrouver. Il faut que vous m’aidiez.
— Nous ne savons rien de lui, pas même son nom. Cependant, il y a peut-être quelqu’un qui pourrait t’aider.
— Qui ?
— Mᵉ Hénault.


Haze
Le manoir Teissier, novembre 1996

— Le commandant Haze appelle la Terre. J’ai aluni. Je suis en chemin vers les champs de Lunisia-Atlis !
Dans mon costume de cosmonaute un peu trop petit, je fais de grands pas sur mon lit. Je rebondis, c’est rigolo. Je manque de tomber quand mon père ouvre la porte si fort qu’elle tape contre le mur.
— Change-toi, Haze.
— Non, papa, s’il te plaît. Je m’amuse !
— Enlève ton casque tout de suite !
Il a pas l’air content. J’enlève mon casque. Papa devient tout rouge. Je crois que je n’aurai pas de dessert ce soir.
— C’est donc vrai ?! Tu t’es coupé les cheveux à l’école aujourd’hui ? Pourquoi ?
— Je me suis battue, marmonné-je.
Je les déteste tous. Ils se moquent de moi tout le temps. Ils chuchotent derrière mon dos. Ils croient que je ne le sais pas, mais je les vois.
— Pourquoi ?
— Parce que les autres voulaient pas me croire quand je leur disais que j’étais un petit garçon. Alors j’ai tapé Théo et après, j’ai coupé mes cheveux pour qu’ils comprennent tous !
— Tu n’es pas un garçon, Haze !
Papa m’attrape et me déshabille. Je me débats, mais il est trop fort. Il me jette cette horrible robe bleue qui gratte. Dans un grand sac en plastique, il met mon costume de cosmonaute, ceux de chevalier et de Spiderman. Il prend aussi mes petites voitures, mes Power Rangers, même mes pantalons dans ma penderie.
— Qu’est-ce que tu fais, papa ?!
— Habille-toi.
— Non !
— Habille-toi tout de suite, Haze !
Il a vraiment l’air très en colère. J’enfile ma robe qui gratte en fronçant le nez. Papa me prend par le coude et m’entraîne dans l’escalier. Il avance trop vite avec ses grandes jambes. On arrive dans le grand salon, il me lâche. Il y a un monsieur adossé au mur du fond. Il a l’air vieux, pas autant que papa, mais au moins 30 ans ! Il me fait un petit sourire. Pff, j’ai pas envie de sourire, moi. Papa vide le sac dans la cheminée.
— Non, papa !
— Haze, tu dois comprendre.
On dirait qu’il est moins en colère. On dirait même qu’il est triste.
— Maman, elle me croyait, elle ! Elle savait que j’étais un petit garçon !
— Ta mère était folle !
— C’est pas vrai !
Maman est pas folle. Elle se cache, comme la lune, et reviendra me chercher pour m’aider à devenir un vrai petit garçon.
Papa allume le feu. Ça fume beaucoup et ça pue très fort. Le monsieur au fond de la pièce s’approche de lui, tape sur son épaule et s’en va. Papa part aussi, la tête baissée. Moi, je reste là. Je regarde tous les cadeaux que maman m’a faits se transformer en fumée qui pue.
II
 
 
 
Thunder
 
Henry m’a proposé de m’amener chez Mᵉ Hénault. Tant mieux, je n’ai pas de temps à perdre. Je dois quitter le manoir avant l’arrivée de Chloé. Ben n’a pas répondu à mon message, ce salopard. Ils se sont ligués contre moi, je les vois venir. En tout cas, il a intérêt à garder ses papattes de minet dans ses poches. J’ai du mal à accepter qu’ils aient baisé pendant des semaines tous les deux. Leur proximité me rend, disons, irritable.
Je dois me magner. Plus vite j’aurai mis la main sur le docteur, plus vite je retrouverai ma puce.
— Merci, Henry. Je sais que la situation est surréaliste…
— Qu’est-ce que tu m’as dit à l’aéroport ?
Henry ne m’a jamais tutoyé sauf… la dernière fois que l’on s’est vus.
— Pardon ?
— Haze m’a dit quelque chose avant de partir. Dis-moi ce que c’est, si c’est bien toi.
— Je t’ai dit qu’on ne se reverrait sans doute pas, que j’avais besoin de changer. Je t’ai fait promettre d’offrir ma BM à ta fille, Émilie, si elle obtenait son bac. Et je t’ai dit que si l’on pouvait choisir son père, c’est toi que j’aurais choisi. Je le pense toujours.
Il freine brusquement, déclenchant un concert de coups de Klaxon derrière nous.
— J’étais très fier d’avoir une seconde fille en la personne de Haze. Je crois l’être tout autant d’avoir un fils. Je ne peux pas dire que je comprends, cependant, je sais que tu as souffert. Alors si tu es heureux comme ça, ça me va.
— Je le suis, Henry.
Il reprend la route et sourit.
— Je savais bien qu’il y avait quelque chose entre la petite Chloé et toi.
— Non, ça s’est fait après ça, dis-je en désignant mon corps.
— Oh non, crois-moi.
Il se gare devant le cabinet du vieux notaire.
— Je vais venir avec toi, Jean-Michel ne voudra pas te croire.
— Il sait. Enfin… Je lui ai dit que Haze allait disparaître, qu’il me fallait une nouvelle identité. Il ne s’en est pas occupé directement, mais il s’est chargé de la cession d’Antica.
— Tu as cédé Antica ? s’exclame-t-il.
— Oui. Tu as devant toi pas loin de tout ce que je possède, déclaré-je en montrant mon sac à dos. J’ai aussi une voiture, une vieille moto et la maison que j’ai retapée en Californie. Je n’en demande pas plus.
— Mais…
— Plus tard. Ne t’en fais pas, Henry, ce sont mes choix et ils me conviennent. Allons-y.
Nous montons, je sonne à la porte. Une voix féminine nous propose d’entrer. L’assistante nous sourit derrière son bureau impeccablement rangé. Comment fait-elle pour travailler avec ce bordélique ?
— Bonjour, Henry. Comment allez-vous ?
— Bien, merci, Anne. Mᵉ Hénault a-t-il quelques minutes à nous accorder ?
— Je vais lui demander. Henry et monsieur… ?
— Ash, juste Ash, réponds-je.
— Je reviens.
La petite bonne femme se dandine sur ses talons hauts et disparaît dans le couloir.
— Pourquoi ne pas lui donner ton nom ?
— Je me présenterai en personne.
La silhouette aristocratique et néanmoins bancale de Jean-Michel Hénault s’avance vers nous. Il me paraît plus petit. Je crois que je me suis plus vite habitué à ma queue qu’à ma taille.
— Henry, c’est toujours un plaisir de vous voir. Monsieur Ash, enchanté. Que puis-je faire pour vous ?
— Pouvons-nous aller dans votre bureau, maître ? demandé-je.
— Bien sûr, suivez-moi.
Nous entrons dans le foutoir du notaire. C’est pire que dans mes souvenirs. Ça dégueule de papier à tous les étages. Une étincelle et tout flambe comme une boîte...

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