Malédiction
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Description


Bit-lit - Anges et démons - 400 pages



« Si l’enfer est éternel, mon amour pour lui est immortel. »


Azraël est parti. Sombrant dans une noirceur absolue, il a tout abandonné derrière lui. Rosalie, dévastée, va devoir s’allier à Lucifer afin de le ramener, jusqu’à franchir les portes de l’Enfer qu’elle n’imaginait pas ainsi.


En embrassant le chaos, Azraël est sur le point de réveiller un mal plus grand encore. Une menace gronde, bien plus obscure que les entrailles de la Terre.



Pestilence, Famine, Conquête et Guerre :


par quatre, ils chevaucheront.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 19
EAN13 9782379612305
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Malédiction – 2 – Le requiem de Lucifer

Cécilia Armand
Cécilia Armand


Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-230-5
Illustration de couverture : Nicolas Jamonneau
À mon phare, qui m’éclaire toujours, même en pleine tempête…

« Sic itur ad astra »
« C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles »
« Je suis – mais qui je suis, nul ne sait ou s’en soucie ;
Mes amis me délaissent tel un souvenir vieux :
De mes propres souffrances je me rassasie-
Elles enflent et meurent dans un essaim oublieux
Comme les ombres de nos affres amoureuses-
Et pourtant je suis et je vis – ballotté, vaporeux,

Dans le vaste néant du mépris et du bruit,
Dans l’océan vivant des rêves éveillés
Sans le moindre bonheur et sans la moindre vie,
Seul le grand naufrage de mes vies estimées ;
Et même les êtres que j’aime, les êtres chers,
Me sont devenus étrangers – et je les perds.

Je rêve de lieux où nul homme n’a marché,
Où nulle femme encore n’a souri ni pleuré,
Ainsi là avec Dieu, toujours, y demeurer,
Et rêver tel qu’enfant doucement j’ai rêvé,
Serein et calme, couché dans un songe éternel,
L’herbe en dessous – par-dessus, l’arche du ciel. »
(John Clare – I am)
Lucifer


« Si je suis méchant, c’est que je suis malheureux.
Ne suis-je pas repoussé et haï par tous les hommes ?
Toi, mon créateur, tu voudrais me lacérer et triompher de moi ; souviens-t’en et dis-moi,
Pourquoi il me faudrait avoir davantage pitié de l’homme qu’il n’a pitié de moi ? »
(Mary Shelley — Frankenstein)

Il y a plusieurs millénaires…
Je marche dans les nuages, les Anges me frôlent sur leur passage. Le menton haut, je me dirige vers le bureau d’Azraël. Comme il se plaît souvent à le dire, la mort ne connaît point de répit. Aux côtés de Caliel, il s’acharne à rendre notre Père fier, en vain.
Moi, contrairement à lui, j’ai déjà compris que rien, mis à part ses créations, ne pourrait satisfaire ce dernier.
Je fus, jadis, son fils favori, celui qu’il pouvait écouter pendant des heures avec fierté et passion, mais il m’a oublié au profit des humains qu’il chérit tant. Ses pantins ambulants, condamnés à se faire la guerre et se déchirer, incapables de se respecter. Putrides créatures erronées, mais jalousées de tous, car libres d’aimer.
Je ne prends pas la peine de frapper et entre dans le bureau d’Azraël. Il est assis face à son office de granit noir, devant son éternelle liste des morts, une satanée plume à la main. Ézéchiel se trouve dans un coin de la pièce, comme à son habitude. Les deux hommes ne se séparent que rarement. Il m’arrive souvent d’interroger mon frère au sujet de cette relation si particulière. Azraël lève un sourcil vers moi, intrigué, s’adosse à son fauteuil pourpre satiné.
— Que me vaut l’honneur de ta présence, mon cher frère ?
— Ne fais pas l’idiot, lancé-je en m’appuyant sur l’énorme bloc de pierre ébène, tu sais ce qui m’amène !
Après un hochement de tête, Ézéchiel sort de la pièce en nous laissant seuls. Le Prophète a toujours été discret, il sait quand se retirer, avant même que l’on ait besoin de demander. Azraël lui adresse un petit sourire avant qu’il ne disparaisse.
— Précisément, il me semble t’avoir dit que j’approuvais ce que tu voulais faire.
D’un geste de la main, je referme la grande porte, nous isolant ainsi des oreilles indiscrètes qui traînent dans le Paradis.
— La nuit ne t’a donc pas dissuadé de renverser notre Père avec moi ? lui demandé-je, le sourire aux lèvres. Tu n’en as parlé à personne, j’espère ? Pas même à Raphaël. Il tenterait de me raisonner. D’ailleurs, où est-il ?
— Sûrement avec Lelehel, tu sais combien il aime son art. Ne te méprends pas, personne ne saurait faire taire ton orgueil, Lucifer, pas même notre frère.
— Ne confonds pas complaisance et ambition, même si je consens à avouer être doté des deux, enchaîné-je en affichant un rictus triomphant.
J’ajoute d’un ton badin :
— Si tu veux mon avis, Raphaël n’apprécie pas que son art. Un peu comme toi et ton poète.
— Je t’ai déjà dit qu’il ne se passe rien entre Ézéchiel et moi. Il m’attire déraisonnablement, c’est vrai. Parfois, nos gestes dépassent le stade de l’amitié, je te l’accorde, mais nous en restons là. J’adore sa compagnie.
— Dis plutôt que tu l’adores, lui !
Azraël me regarde comme s’il désirait me foudroyer. Entendre la vérité n’est jamais chose aisée pour qui se refuse à la regarder.
— Nous suivra-t-il dans notre soulèvement ? questionné-je.
— Tu sais bien qu’il me suivra toujours.
Il souffle et se lève pour venir se placer devant moi, les bras croisés sur son costume sombre.
— Comment allons-nous faire ? Père ne va pas te céder son trône, même si tu le lui demandes gentiment. Tu as beau être son préféré, jamais il ne te laissera accéder au pouvoir.
— Quand comprendras-tu que ce que tu désires tu dois le prendre, sans cela tu n’auras rien ! Et je ne suis plus son favori depuis qu’il passe son temps à observer ses satanés humains, misérables Adam et Ève. Ils ne sont guère mieux que nous. Si nous les soumettions à la tentation, ils y céderaient aussi rapidement qu’un claquement de doigts. Lilith, elle, l’a compris. Comme je l’envie parfois !
La toute première femme d’Adam a choisi de se rebeller, elle a quitté le Paradis pour embrasser une autre destinée : celle de la liberté.
J’arpente la pièce en faisant des cercles autour de mon frère. Il m’observe sans bouger, attendant que je m’explique. Il me connaît par cœur, nous sommes indissociables l’un de l’autre. Il est l’ombre et moi la lumière, à moins que cela ne soit l’inverse, qu’importe. Sans lui, je ne pourrais pas vivre, cela reviendrait à m’arracher un membre, le cœur. Je reporte mon regard vairon sur lui, lisse les plis de mon costume et viens prendre place dans son fauteuil.
— Figure-toi que j’ai passé la nuit à rassembler nombre d’Anges dans notre camp, même Bélial veut se joindre à nous. Ensemble, nous prendrons le Paradis, alors Michel s’agenouillera devant moi… Saint Michel, toujours dans les jupes d’Uriel et de Gabriel à se pavaner tel un dieu qu’il n’est pas ! craché-je.
— La jalousie est un péché, mon frère.
— Tout comme la colère, il me semble que tu en es pourtant repu. Ne me mens pas ! Je peux sentir son âcre fumet d’ici.
Un voile de tristesse danse dans son regard. Depuis la mort de Vénus, il n’a plus jamais été le même. Il passe la main dans ses cheveux noirs et m’adresse un sourire qui n’atteint pas ses yeux.
— Tu as raison, renversons ce maudit Paradis. Faisons tomber les Séraphins de leur piédestal, détrônons notre père, déclare Azraël, le torse bombé de défi.
Je m’approche de lui, l’attrape par la nuque et colle mon front contre le sien.
— Me suivras-tu sans jamais faillir, mon frère ?
— Toujours !
— M’aimeras-tu sans jamais me trahir ?
— Toujours !
J’embrasse son front, le relâche, satisfait de ses réponses, et frappe dans mes mains pour lui signaler ma joie, tel l’enfant intrépide que je suis.
— La rébellion va s’organiser très vite, il faut les prendre par surprise, rien ne doit leur parvenir, nous devons agir avec hâte et précision.
Je me lève et me dirige vers la porte.
— Je te laisse à ton labeur et retourne à mes diableries, je te ferai signe quand il sera temps. D’ici là, comporte-toi normalement. Renfermé et taciturne, ça ira.
Il m’adresse un signe du majeur en guise de salut, je sors en ricanant, agitant la tête dans tous les sens. Mes longs cheveux blonds retombent en une cascade d’or devant mes yeux. Je repousse mes mèches rebelles d’un geste souple et gracieux avant de me diriger vers Bélial. Il n’est pas mon frère, mais je le considère comme tel. Fidèle compagnon, il me suivrait jusqu’aux confins du monde si je le lui demandais.



Le soleil est bas dans le ciel, tous les Anges ou presque vaquent à leurs occupations, le moment est enfin opportun. Ce soir, je monterai sur le trône, tel un souverain. Je pars retrouver Azraël à la hâte, il m’attend dans une salle qui nous sert habituellement pour les rassemblements.
— Tu es prêt ? Tu ne vas pas te dérober à la dernière minute ?
— Je suis prêt, dit-il en sortant une longue épée de son fourreau.
— Bien, allons-y. Tu sais ce que tu as à faire. Je m’occupe de neutraliser Michel et nos frères. Toi et les autres, occupez-vous des séraphins, s’ils daignent se montrer.
Armés et déterminés, nous nous dirigeons vers la serre où sont regroupés les êtres célestes. D’un seul mouvement parfaitement synchronisé, tous les Anges et les Archanges qui composent ma milice se regroupent autour de moi. D’un geste ample de la main, je plonge le Paradis dans les ténèbres. Pendant un instant, le chaos règne sur l’Élysée. Seules mes ailes déployées propagent un halo blanc autour de moi.
Je me dirige d’un pas vif vers Michel qui me regarde avec un sourire provocateur. Les Anges guerriers ne tardent pas à le rejoindre tels de fidèles soldats. Je hurle des ordres aux Anges derrière moi, un vacarme assourdissant retentit dans tout le Paradis.
— Qu’espères-tu faire, Lucifer ? demande Michel. Sache que je vais mettre un terme à ta piètre tentative de rébellion avant même qu’elle n’ait le temps de commencer.
— C’est ce que l’on va voir, clamé-je en me mettant en position, prêt au combat.
— Depuis le temps que j’attends cela. Père va être tellement déçu de son chérubin porteur de lumière, ricane-t-il. Je l’avais pourtant prévenu, tu as le malin en toi.
Dans un élan brutal, je me jette sur lui. Les Anges guerriers passent à l’offensive eux aussi en se lançant sur mon armée.
Des coups pleuvent, du sang coule sur les dalles de marbre blanc, les amis d’hier ne sont plus. Chacun se bat férocement, des râles de souffrance me parviennent par-delà le bruit de la bataille.
Nous entamons avec Michel un long combat, à mains nues dans un premier temps. Je parviens à le saisir par la nuque et à l’enfoncer à plusieurs reprises dans le sol qui se fend sous la violence des chocs. Il se relève, me percute avec ses poings et ses pieds, sa rage explose. Il m’attrape par une aile et me projette dans l’immense muraille qui borde la serre, cette dernière éclate en mille éclats sous l’impact.
Je me redresse péniblement, prends mon élan et avance sur lui à la vitesse du vent. Nous roulons un moment sur le sol avant de nous envoler et de continuer notre combat dans le ciel.
Des éclairs retentissent, prémices d’une tempête sans précédent, des arcs lumineux déchirent l’atmosphère. D’un puissant coup, je parviens à précipiter Michel dans le vide. Il dégringole et s’écrase sur le sol entre les Anges guerriers. Je me projette à côté de lui afin de l’achever, mais le mécréant se relève, en souriant.
— C’est tout ce que tu as, Lucifer ? Tu n’aurais pas dû te penser au-dessus de moi et refuser les leçons de combat.
— Ne t’es-tu jamais dit que, contrairement à toi, je n’en avais pas besoin ?
— L’orgueil a toujours été ton point faible, mon frère, je savais qu’il causerait ta perte.
Il sort son épée de son fourreau et m’entaille la cuisse, puis l’épaule.
Je plie sous la douleur, mais ne romps pas. Je frappe Michel qui n’hésite pas à me rendre coup pour coup. Nous avons toujours peiné à nous entendre et nous comprendre. Ceci n’est que le reflet de la compétition qu’a instaurée notre Père entre nous. Depuis notre création, il a toujours dit à l’un comme à l’autre que nous étions ses fils préférés, faisant naître en nous une rivalité sans fin.
Notre géniteur a toujours aimé opposer les êtres, il est comme ça ! Avec le temps, j’ai compris qu’il se délecte du désordre et des querelles que cela provoque entre nous, comme il a pu le faire avec ses propres œuvres, Abel et Caïn.
Les plumes de mes ailes sont barbouillées d’un sang qui ne m’appartient pas, je glisse à plusieurs reprises sur de l’éther pourpre, me réceptionnant maladroitement contre les colonnes de marbre qui sont dressées tout autour de nous. Je parviens à entailler profondément l’abdomen de Michel qui recule devant moi. Un heurt violent me percute l’arrière du crâne, je me retourne en chancelant pour me retrouver nez à nez avec Uriel et Gabriel.
— Pourquoi fais-tu cela ? crie Gabriel. Tu as tout détruit.
L’homme aux cheveux châtains et aux ailes cendrées se tient devant moi, arme à la main, bien décidé à me faire payer ma révolte.
— Rejoins-moi, ensemble nous serons invincibles, hurlé-je.
— Ensemble ? répète Uriel. Regarde-toi, tu es seul, Lucifer, les Anges guerriers ont maîtrisé ton armée avec une facilité déconcertante, tu n’es qu’un amateur. N’espère pas voir Azraël voler à ton secours, le pauvre est perdu. Il a déposé son arme et s’est retiré dans son bureau, attendant lâchement que l’on décide quoi faire de toi.
— Tu mens ! dis-je.
— Le mensonge est un péché que je ne saurais tolérer ! tonne Uriel.
Michel se redresse péniblement. La main plaquée sur son abdomen, il affiche une mine réjouie par la tournure que prennent les événements.
Dans un fracas de brumes pourpres, les trois Séraphins apparaissent devant moi.
— Maîtrisez-le, demande l’un des Archanges au crâne rasé et aux yeux entièrement blancs.
Il se délecte de ma déchéance, Kamaël a toujours été contre moi, il ne m’a jamais apprécié.
Je déploie de nouveau mes ailes, tente de m’échapper, mais mes trois frères m’attrapent et me maintiennent fermement au sol. Mon visage se retrouve plaqué sur le marbre froid par le pied de Michel, mes mains sont solidement maintenues dans mon dos par Uriel et Gabriel.
Je tente de me débattre en hurlant, mais je ne suis pas assez fort. Je crie le prénom d’Azraël pour qu’il vienne me porter secours, mais rien ne se passe. Il ne viendra pas.
— Arrête de t’époumoner de la sorte, Lucifer, il ne t’aidera pas. Ne compte pas non plus sur Raphaël, nous avons pris soin de le neutraliser. Sa loyauté envers toi aurait causé sa perte, reprend l’un des Séraphins en s’approchant de moi.
Un orage zèbre le ciel, des gouttes de pluie viennent mourir sur mon visage toujours à terre. Les éclairs sont d’une violence inouïe, les séraphins lèvent la tête et acquiescent en chœur.
— Le Tout Puissant a parlé ! La sentence est tombée : le bannissement du Paradis pour toi et tous ceux qui ont osé se rebeller contre leur Dieu, tonne l’un des Archanges qui vient de déployer ses trois paires d’ailes aussi rouges que le sang qui macule les miennes.
Je tente de me relever sans succès, je ne peux pas être exclu du Paradis ! Que vais-je devenir ? Où vais-je aller ?
— Michel, cette tâche te revient. Ne nous déçois pas ! dit Saraphel, un Séraphin aux longues dreadlocks et aux yeux violets.
— Ne m’approche pas, m’époumoné-je, arrêtez !
Les séraphins se mettent à psalmodier en Enochien. Ils appellent l’épée flamboyante 1 , gardienne des portes du Paradis.
Miséricordia  ! C’est donc en train de se passer, je vais être déchu ainsi que tous les Anges qui m’ont suivi dans cette révolte. La longue épée à la lame ondulée, sertie de petits diamants blancs, s’invite entre leurs mains osseuses. Ils la tendent à Michel qui la saisit, peinant à cacher la joie que lui insuffle cette tâche.
D’un claquement de doigts, les Séraphins font apparaître ceux avec qui ma tentative de révolte a pris fin. Ils sont tous attachés, les mains dans le dos, en posture de soumission. Tous sauf lui, mon traître de frère ! Azraël m’a bel et bien abandonné, me laissant subir seul le prix de sa lâcheté.
Les yeux me piquent, mais je garde la tête haute. Uriel et Gabriel me redressent avec fermeté, me placent à genoux devant Michel. Mon regard rencontre celui de Bélial qui me fait signe qu’il ne m’en veut pas. Ézéchiel a quant à lui la tête basse, une larme roule sur sa joue. Je sais que comme moi, il pleure sur Azraël qui ne le suivra pas.
Michel soulève l’épée flamboyante au-dessus de sa tête et vient frapper le sol avec la pointe de la lame. La foudre s’abat sur le Paradis. Mon corps entier me brûle, je suis parcouru de spasmes et de tremblements, j’ai l’impression d’être consumé par les flammes éternelles.
Le sol se fend par endroit, mes frères me lâchent, s’écartent de moi. Soudainement, je suis happé par une force invisible vers le bas. Alors commence une longue et vertigineuse chute.
Je me suis fourvoyé en pensant que cela allait être rapide, la déchéance est lente et douloureuse.
Des centaines d’Anges tombent autour de moi. La foudre, la pluie et le vent m’empêchent de me servir de mes ailes. Je tombe, tel un pantin désarticulé, dans des cieux semblables à une pluie d’étoiles filantes, nous subissons notre décrépitude, jusque dans les ténèbres.
À mon arrivée, il ne reste rien d’autre que le froid. Une profonde affliction parcourt nos corps blessés. Des gémissements s’élèvent ici et là. Je reste à terre, meurtri, jusqu’à ce que je la voie, si belle, nue devant moi. Lilith se baisse, m’embrasse les paupières, passe la main dans mes cheveux emmêlés.
— Relève-toi, fils, je vais faire de toi un roi.
Rosalie

 
« Les larmes les plus amères, que l’on verse sur les tombes, viennent des mots que l’on n’a pas dits et des choses que l’on n’a pas faites »
(Harriet Beecher)
 
De nos jours
Je me trouve dans le salon du manoir en compagnie d’Esdras et de Tristan qui nous ont rejoints peu après notre retour de la clairière. Raphaël et Lucifer se sont isolés voilà plusieurs heures maintenant. Je n’ai entendu ni hurlements ni bruits, j’en déduis qu’ils doivent être en train de discuter.
Tristan est profondément endormi sur le canapé. Un feu crépite dans la cheminée, malgré ça, je reste gelée, incapable de me réchauffer. Je suis épuisée, mais mon cerveau ne semble pas vouloir m’accorder de repos. Après les événements de la clairière, nous sommes revenus en silence, sans lui. Azraël est parti depuis quelques heures et son absence m’est atrocement douloureuse.
J’ai encore du mal à comprendre ce qu’il s’est passé. Je me souviens être restée dans la clairière à attendre qu’il revienne, incapable de formuler une phrase cohérente. Les bourdonnements des voix de Lucifer et Raphaël ne parvenaient pas à me faire sortir de ma torpeur.
Lucifer a finalement pris les devants en me transportant jusqu’au manoir. Sa présence m’a fait l’effet d’une douche chaude après une forte fièvre, réconfortante et insupportable à la fois.
L’arrivée au manoir s’est faite dans un silence religieux. Partout où mes yeux se posaient, le spectre d’Azraël apparaissait devant mes paupières brûlantes. Son absence est plus douloureuse que la mort elle-même. Je voudrais le prendre dans mes bras, mais il n’est pas là.
« Je n’ai plus rien à faire ici  », a-t-il dit. 
Je me répète qu’il a besoin de temps pour digérer les événements qui viennent de s’écouler. Les retrouvailles avec Lucifer n’ont pas été de tout repos, mais cela n’explique pas son comportement envers moi. Cela fait quelques heures qu’il ne m’a plus accordé sa présence. Même ses sentiments me sont lointains.
Après un long moment, je décide de rompre ce silence oppressant. J’ai besoin de réponses à mes questions. Personne ne m’a expliqué ce qu’il vient de se produire. Ou alors, n’ai-je rien entendu ?
— Va-t-il revenir ?
Ma voix est peuplée d’inquiétudes et d’incertitudes, la tristesse y ajoute quelques trémolos. Esdras soupire, ma question le met visiblement mal à l’aise.
— Je n’en sais rien, il faut que tu comprennes que ce qui s’est déroulé cette nuit a déversé en lui une vague de haine. Il a poignardé son frère de sang-froid et a failli par la même occasion te tuer, toi, son amour. Il n’a pas réussi à gérer ce flot d’émotions. S’il avait été encore un être Céleste, il ne se serait sûrement pas laissé dominer par sa colère, mais en tant qu’entre-deux, c’est impossible pour lui de faire le tri dans sa tête.
— Nous devons l’aider ! Comment peut-on faire ? imploré-je.
— Il faut qu’il prête allégeance. Lilith veille sur ses enfants comme elle aime appeler les Démons. Lucifer ne permettra pas que son frère sombre dans le chaos.
— Ça n’a aucun sens, les Démons sont mauvais.
— Non, pas forcément. Ils servent une autre cause, c’est tout. L’univers pour fonctionner a besoin du bien et du mal. Les Démons ne sont pas plus mauvais que les Anges, tu en as eu la preuve. En devenant un Démon, Azraël pourra choisir librement ce qu’il veut être. Là, en tant qu’entre-deux, les Ténèbres décident pour lui. Si nous ne faisons rien, il va sombrer dans le chaos, provoquant la mort sur son passage. Puis, il finira par perdre la raison, devenant l’ombre de lui-même.
Les larmes brouillent ma vue, je plaque ma main sur ma bouche. Cela ne peut pas lui arriver, je ne le permettrai pas ! S’il le faut, je retournerai les entrailles de la Terre pour le retrouver. Lucifer doit faire quelque chose, c’est de sa faute !
— Qui est Vénus ?
Je n’ai pas pu m’empêcher de demander, ce prénom tourne en boucle dans ma tête.
— Ce n’est vraiment pas à moi de te parler d’elle, je… tu le lui demanderas, lorsqu’il reviendra. 
— Non ! Esdras, personne n’est là pour répondre à mes questions. Je suis sur le point de me rouler en boule dans un coin pour me laisser glisser dans la folie. Alors, s’il te plaît, ne me dis pas que tu ne peux rien me révéler, parce que je te jure que je serais capable de t’étrangler.
Esdras hausse un sourcil, visiblement surpris par ma tirade un brin hystérique, et me sourit avec tendresse.
— D’accord. Vénus était, vraisemblablement, l’unique amour d’Azraël.
— Vraisemblablement ? le coupé-je
Mon cœur se serre en entendant cela, je pensais naïvement être l’amour de sa vie. Je me suis visiblement trompée.
— Il y a quelque chose que tu ne me dis pas.
Il me regarde en se passant nerveusement la main sur la nuque.
— Écoute, ce n’est pas à moi de te parler de sa vie privée et de ses amours, passées ou non. Tu devras le lui demander. Je suis désolé, Rosalie, mais je ne prendrai pas la responsabilité de te révéler ces choses-là.
J’ai envie d’insister, de le secouer pour lui arracher les mots de la bouche, mais je me ravise. Il a raison, ce n’est pas à lui de m’en parler.
— Continue, l’invité-je d’un signe de la main.
— Cette histoire remonte à des millénaires : un Archange tombant éperdument amoureux d’une humaine, un amour interdit qui va les mener au drame. Les Séraphins sont très stricts sur les règles, ils ne pouvaient tolérer cet amour clandestin. Ils ont fait en sorte de tuer Vénus et, en guise de punition, ils ont forcé Azraël à lui donner le baiser de la Mort. Il n’a jamais pu oublier, il ne se l’est jamais pardonné. Vénus est morte dans ses bras.
— Toute cette souffrance, c’est monstrueux ! Comment ont-ils pu lui infliger ça ?
— Quand je te parlais du bien ou du mal, cet exemple en est la définition.
— Mais quel rapport avec moi ?
— Nous y voilà. Si seulement j’avais su que ce serait moi qui m’y collerais, je…
— Esdras ! Va droit au but, je t’en prie. Ma patience est légèrement ébranlée depuis quelques jours.
Il soupire et passe les mains sur son visage.
— Oui, oui, j’y viens.
Un nouveau soupir las s’échappe de la bouche du Scribe.
— Lucifer, en te créant, t’a faite à l’image de Vénus, il voulait être certain qu’Azraël tomberait amoureux de toi. Quoi de mieux que de se servir du visage de l’ancien amour de son frère ?
Je reste sans voix devant cette révélation. Je ne respire plus, ne bouge plus, je suis même certaine que la Terre a arrêté de tourner à ce moment-là. Après ce qu’il me semble une éternité, la voix d’Esdras me ramène à la réalité.
— Rosalie, ça va ?
— Tu me demandes comment je vais !
— Non. Enfin, oui.
— Pour tout te dire, je n’en sais rien, je suis la réincarnation de… de Vénus.
— Physique, réincarnation physique, précise-t-il. Pour le reste, vous êtes aussi différentes que l’eau et le feu, le noir et le blanc, le jour…
— Stop ! Ça va, c’est bon, j’ai compris, le coupé-je.
Je prends un instant pour réfléchir. Mon cerveau bouillonne, pense à mille choses à la fois. Les derniers événements déferlent encore en moi comme de la lave en fusion. Et maintenant, ça. Je ne sais pas quoi en penser. Je suis probablement sous le choc, parce que j’ai vraiment envie de rire. Je refoule le gloussement hystérique qui monte dans ma gorge et me concentre sur ce que vient de m’expliquer Esdras.
— Cela veut dire qu’Azraël est amoureux d’un souvenir et pas de moi ?
Des larmes emplissent de nouveau mes yeux, une larme solitaire roule sur ma joue.
— Bien sûr que non ! Au début nous avons aussi tous cru que c’était le cas. Cela dit, je pense qu’il t’aime à sa manière. Bien sûr, son attirance, sa curiosité, vis-à-vis de toi étaient dues à la ressemblance, mais ensuite, il a appris à te connaître, toi, à t’aimer. Je pense, non, je suis certain, qu’il t’aime pour ce que tu es. Les relations d’Azraël ont toujours été très complexes, lâche le Scribe. Il est très difficile de savoir ce qu’il pense vraiment. Je ne suis même pas certain que lui le sait.
Je ne peux m’empêcher de m’attarder sur le «  les relations  », me demandant qui, à part cette Vénus, hante le cœur d’Azraël.
— Mais pourquoi ne pas m’en avoir parlé ?
— Il ne savait pas comment faire. Ce n’est pas ce qu’on annonce au petit déjeuner «  tiens, au fait, tu ne connais pas la meilleure ? Tu ressembles comme deux gouttes d’eau à mon ex qui est morte  ». Non, vraiment, je t’assure, ce n’était pas évident à annoncer.
Il arrive à m’arracher un sourire, je comprends ce qu’il veut dire, mais j’ai du mal à admettre qu’Azraël ait pu me cacher une chose si importante.
— Comment peux-tu être aussi sûr qu’il m’aime, moi ? insisté-je.
Je suis bien consciente que m’attarder sur la profondeur des sentiments d’Azraël n’est pas en haut de la liste des priorités, mais c’est plus fort que moi, il faut que je sache.
— Il ne le peut pas. En fait, personne ne sait si le Subjectae ...

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