Mariées rebelles - La chute de l’espion
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Description

Un roman d’espionnage de l’époque de la Régence
Quand une flamboyante parachutiste française atterrit sur un lord Cosmo Dunsmore ivre, il présume que c’est un ange tombé du ciel. N’est-elle pas plutôt une espionne en quête d’une chose bien plus sinistre que son âme de débauché? Une parachutiste intrépide totalement dépassée…
Mari Lamarre acquiert de la célébrité grâce à ses audacieuses aventures aéronautiques, mais son aventure la plus dangereuse commence quand elle entre en collision avec le fils sombrement charismatique du marquis d’Aldridge. Si sa mission est un succès, le père de Cosmo sera perdu.
Un libertin tombe sous le charme d’une femme dangereuse…
En s’abandonnant à une violente passion, les deux nouent une liaison torride, alors même que Cosmo jure de protéger sa famille à tout prix. Mais, ce faisant, courra-t-il le risque de perdre la beauté captivante qui est entrée inopinément dans sa vie et lui a volé son coeur?

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Informations

Publié par
Date de parution 24 avril 2020
Nombre de lectures 19
EAN13 9782897861575
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2013 Dora Mekouar
Titre original : Rebellious brides - Spy fall
Copyright © 2017 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Cette publication est publiée avec l'accord de Penguin Random House LLC, New York, NY.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Lynda Leith
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe et Féminin pluriel
Conception de la couverture : Catherine Bélisle
Illustration de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Kina Baril-Bergeron
ISBN papier 978-2-89786-155-1
ISBN PDF numérique 978-2-89786-156-8
ISBN ePub 978-2-89786-157-5
Première impression : 2017
Dépôt légal : 2017
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives nationales du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750, Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
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Pour Zach, car tu fais toujours la fierté de ta mère et tu veux encore m’accompagner au cinéma.
Chapitre 1
Dorset, Angleterre — 1802
La mort n’était pas ce qu’avait prévu lord Cosmo Dunsmore.
Il ne s’était pas attendu à ce que l’ange des ténèbres s’empare de lui dans un champ de maïs du Dorset à l’aube. Toutefois, c’était approprié, quand il y songeait, étant donné l’ampleur de sa débauche la veille. À plat sur le dos, la rosée fraîche de l’herbe s’infiltrant à travers le lin mince de sa chemise, il regarda l’apparition dans le ciel. Il avait présumé que Hadès porterait du noir ou encore du rouge, la couleur du vice. La vision descendait plutôt dans un nuage blanc gonflant sous le vent et formant une silhouette embrouillée sur le fond gris de l’aube.
— Seigneur Dieu, marmonna-t-il. Le diable est une femme.
Avec les plus longues jambes qu’il avait vues de sa vie. Il les voyait très bien, car les membres étaient enveloppés dans une culotte en peau de daim très ajustée. Sûrement, un tel séraphin ne pouvait pas émerger du gouffre de l’enfer.
Pour couronner le tout, elle s’approchait par la mauvaise direction. La sagesse conventionnelle suggérait que le diable résidait bien plus au sud. Elle flottait plus près, un tissu blanc claquant derrière elle. Il s’agissait peut-être de Perséphone venue l’entraîner de force vers son destin fumant. Un homme pouvait faire pire. En clignant des paupières pour dissiper le flou, il se demanda quelle quantité d’alcool il avait imbibée le soir précédent. Crotte. Il devait être encore complètement poivré pour apercevoir des esprits en plein jour.
Il frotta ses yeux avec ses jointures et cligna de nouveau plusieurs fois ; l’intérieur de ses paupières brûlait. Mais elle était toujours là, arrivant du ciel. Bizarre, il avait présumé que les anges flottaient sur un nuage de sérénité. Celle-ci avait dû perdre l’usage de ses ailes, étant donné sa manière de tomber en chute libre vers la terre. Elle se trouvait à présent suffisamment près du sol pour qu’il entende le vent siffler à travers ses plumes. Ces appendices avaient l’air bien étranges. Des poufs blancs qui ressemblaient à des nuages déformés, et non au dispositif en forme de papillon auquel on s’attendrait.
Se relevant, il marcha vers l’endroit où il apparaissait qu’elle allait atterrir pour mieux la voir, mais son ange sembla changer brusquement de direction, filant droit sur lui. Avant que son cerveau embrouillé par l’alcool puisse réagir, des bandes de soie enveloppèrent sa tête, et l’aveuglèrent et le déséquilibrèrent. Quelque chose frappa son corps, lui coupant le souffle, et ses jambes déjà chancelantes se dérobèrent sous lui.
Pendant un bref instant, il vit des tourbillons noirs, ce qui se conformait davantage à la couleur qu’il avait cru voir apparaître quand la fin viendrait. En reprenant ses esprits, il se retrouva à plat sur le dos. Encore. Sauf que cette fois, il était empêtré avec de la belle chair féminine et enveloppé du parfum des citrons et des clous de girofle. Paradis ou enfer, cette histoire de vie après la mort n’allait pas être aussi désagréable qu’il l’avait anticipé.
— Parbleu* 1 ! Êtes-vous stupide * au point d’ essayer d’entrer en collision avec moi ?
La messagère de Dieu parlait un anglais à l’accent français. Elle lâcha une série d’obscénités qu’aucun ange ne dirait.
— Idiot *. Vous auriez pu nous tuer tous les deux.
Son accent était vraiment charmant. Il ne pouvait pas la voir de face, il ne voyait rien, en fait, au-delà du tissu blanc les recouvrant tous les deux, mais inutile de voir ce petit lutin pour saisir l’ampleur de son exaspération. Le Tout-Puissant l’avait peut-être envoyée pour un des saints du village, par exemple le pasteur Payne ou sa bienveillante femme, et l’ange comprenait la nature colossale de l’erreur qu’elle avait commise en le trouvant à la place.
Crachant encore des épithètes en français, elle donna des coups de pied en essayant de libérer ses jambes prises au piège. Le talon de l’une de ses bottes frappa un endroit particulièrement sensible de sa personne, le poussant à lâcher quelques mots de choix de son cru en bon anglais du roi. Il s’obligea à respirer malgré la douleur lancinante dans son aine. Elle l’avait cogné avec tellement de précision qu’il allait probablement arborer un pénis flasque pour le reste de ses jours. Ou, Dieu l’en garde, selon la tournure qu’allait prendre cet évènement, pour l’éternité. Plusieurs considéreraient cette condition comme une punition méritée pour un scélérat impénitent dans son genre. Néanmoins, la détresse sévère émanant de ses parties masculines le rassurait étrangement. Elle suggérait qu’il circulait encore parmi les vivants, à moins que l’on expérimente la douleur physique atroce dans la vie après la mort.
Il se trouvait peut-être en enfer, après tout.
— Levez-vous, idiot *.
Elle lutta pour s’asseoir dans l’enchevêtrement de tissu et de câbles les liant. Il ne savait pas où ils étaient l’un et l’autre ou de quel côté pointait le ciel.
Quelque chose de moelleux et arrondi se cogna sur sa joue et se mit à califourchon sur sa tête. Son ange était assis sur son visage. En souriant, il referma les mains sur les charmants renflements de son derrière.
Le paradis était peut-être ce qu’on souhaitait.
***
En se relevant à toute vitesse, Mari Lamarre pivota et enfonça sa botte gauche avec force dans la surface molle sous le ventre du crétin *.
— Aïe ! Par le diable.
Il s’efforça de s’asseoir parmi les restes enchevêtrés du parachute.
— Puis-je vous demander, Madame, de faire attention où vous mettez votre botte ?
— Non, vous ne pouvez pas, cochon *.
Elle cracha les mots, le cœur battant fort à cause de l’atterrissage raté.
— J’aurais dû vous donner un coup de botte sur votre tête de dépravé.
L’air légèrement inquiet qu’elle puisse mettre sa menace à exécution, il se releva, montrant une étonnante agilité pour un homme aussi imposant. Se dépliant pour retrouver toute sa hauteur, il s’éleva à presque une tête de plus qu’elle, qui n’était pas une femme menue.
— Je suppose que j’aurais dû vous permettre de demeurer assise sur mon visage jusqu’au moment où je serais mort étouffé.
Son anglais parfaitement articulé résonna avec un accent précis, élégant. Tout le reste chez lui était débraillé, depuis sa chevelure acajou emmêlée jusqu’aux rides autour de ses yeux qui trahissaient sa débauche. Il ne portait ni cravate ni manteau, et sa chemise en lin blanc froissée s’ouvrait en « V », dénudant des touffes de poils foncés sur son torse qui remontait légèrement sur sa gorge.
— Ou bien puis-je espérer, Mademoiselle, que vous ayez quelque chose de plus imaginatif en tête ?
— Oh, taisez-vous.
En examinant le carnage, elle lança les mains en l’air.
— Ah non*! Mon parachute est détruit.
— Assurément, vous ne songez pas à m’en blâmer ? Puis-je vous rappeler que c’est vous qui êtes entrée en collision avec moi ?
Il estima les dommages avec les yeux les plus foncés qu’elle avait jamais vus, d’un noir pur, même sous la lumière du matin.
— Êtes-vous certaine qu’il s’agit d’un parachute ?
— Tout à fait certaine.
En assimilant les rangées de grains couverts de rosée les entourant, elle secoua la tête, frustrée par sa malchance d’avoir atterri sur un vaurien au milieu d’un champ de maïs.
— Je vous le demande, reprit-il d’une manière insouciante qui mit à l’épreuve son humeur qui s’assombrissait, car il semble manquer sa nacelle à votre appareil.
En serrant les dents, elle se pencha pour ramasser le reste de son équipement. Même si elle tira avec force, la soie ne broncha pas. Les bottes sales de l’homme la clouaient sur place, comme tout son corps. Elle remonta le regard sur ses bottes rayées, puis sur les énormes cuisses paraissant faites de béton gainées dans une culotte chocolat. Malgré son langage élégant et des vêtements apparemment coûteux, il possédait le physique musclé d’un ouvrier.
— Veuillez, je vous prie, retirer votre personne de mon équipement.
Il fit un pas de côté, laissant des marques sombres sur le tissu blanc. L’amusement brillait sur son front haut et impudent.
— Je ne suis pas un expert ; cependant, je suis raisonnablement sûr que l’on a besoin d’une nacelle pour tomber du ciel avec succès.
En fermant les yeux, elle expira.
— Il y a eu une faille, imbécile *. La voiture s’est désengagée.
Il fit claquer sa langue.
— Imbécile , cochon *.
La voix ironique adopta un français fluide et sans accent.
— Je pense que vous essayez de me faire tourner la tête avec de si grands compliments.
Non seulement le gros idiot avait failli les tuer tous les deux en se précipitant en travers de sa descente, mais en plus, il avait probablement saboté sa mission et elle commençait à manquer de temps. Elle survola le lieu du regard en essayant d’évaluer sur quelle distance elle avait dévié de sa course. Des arbres et des plantes sauvages bordaient le champ de maïs ambre. Au-delà s’étiraient des collines aux pentes douces et verdoyantes. Elle ne voyait pas d’eau, mais ils devaient se trouver près de la côte ; la faible présence d’air marin humide le lui indiquait.
— Où sommes-nous*?
— Bienvenue en Angleterre.
« Idiot*. »
— Je sais que je suis en Angleterre.
Il regarda au ciel.
— Qu’est-il advenu de votre montgolfière ?
Son regard intense revint sur elle.
— Ou bien êtes-vous réellement un ange tombé du ciel ?
Oh, elle n’était pas un ange et il allait le découvrir assez vite.
— Je me suis élevée à Barnsley et ensuite, je me suis détachée de la montgolfière, qui descendra en temps et lieu.
— Barnsley ? Ce n’est pas très loin.
Des bandes de sourcils foncés se rejoignirent.
— Donc, vous ne venez pas de l’autre côté de la Manche.
— Non, je suis dans votre pays pour préparer un saut à Londres.
— Vous semblez avoir besoin de beaucoup vous exercer encore.
Elle expira par les narines pour chasser son agacement.
— Quel est cet endroit ?
— Le Dorset. La résidence du marquis d’Aldridge.
Un peu de la tension quitta ses muscles. Elle n’avait pas dévié après tout.
— Vous êtes ?
— Cosmo Dunsmore, à votre service.
L’héritier d’Aldridge. Elle n’arrivait pas à croire à sa chance. L’abruti pourrait se révéler utile après tout.
— Puis-je avoir le plaisir de connaître votre nom ?
En faisant attention à ne pas dévoiler son intérêt soudain pour lui, elle examina le parachute triste, qui ressemblait à un massif parapluie cassé.
— Mari Lamarre.
Il exécuta une belle révérence et le soleil fit briller de petits points rouges dans sa chevelure sombre et emmêlée.
— Mademoiselle Lamarre, enchanté *.
Il se pencha pour ramasser son équipement.
— Permettez-moi de vous aider.
Sa respiration commença à revenir à la normale tandis qu’elle reprenait son sang-froid après le dur atterrissage.
— Inutile.
— Néanmoins.
Il se baissa pour saisir le tissu, son corps massif aux épaules larges se déplaçant avec l’aisance d’un renard.
— J’adopte souvent des comportements inutiles.
— Je ne sais pas pourquoi, mais cela ne m’étonne pas.
Il leva une partie de ce qui avait été la structure du dôme du parachute.
— Votre structure de soutien semble avoir subi plus de dommages que vous.
— Oui *, elle va nécessiter quelques réparations.
En s’émerveillant encore de sa chance d’avoir atterri sur lui, Mari se détourna de Dunsmore, et laissa son pied droit glisser sous elle.
— Oh !
Lâchant la structure, il se précipita à côté d’elle et la puanteur de l’alcool l’enveloppa de son souffle. Des doigts fermes se refermèrent sur son coude, lui offrant un soutien solide.
— Vous êtes blessée.
— Ce n’est rien*.
En prétendant tester son poids sur sa jambe gauche, elle insuffla un peu d’incertitude dans sa voix.
— Ce n’est rien, juste mon genou. Ça ira.
— Vous ne devez pas mettre de poids dessus.
Il la souleva dans ses bras, montrant une adresse physique inattendue pour une personne souffrant à l’évidence des conséquences d’une nuit de complaisance.
— Vous avez peut-être sérieusement blessé votre jambe en tombant ainsi du ciel.
— Je ne suis pas tombée. J’ai atterri .
— Un genre d’atterrissage en catastrophe, vous devez l’admettre.
De près, les signes de la décadence se voyaient clairement dans le blanc injecté de sang des yeux de charbon brillants.
— Où m’amenez-vous ?
Comme si elle ne le savait pas.
— Je dois partir.
— Personne ne va nulle part pour l’instant. Nous devons gagner la maison et examiner cette blessure.
Parfait.
— Vous êtes un homme des plus exaspérant.
— Vous ne savez pas à quel point.
— Posez-moi à terre, au moins, déclara-t-elle en guise de fausse protestation. Je vous certifie que je peux m’en sortir seule.
— Ce n’est rien.
Il marcha avec de longues enjambées assurées en semblant faire attention à ne pas secouer son genou gauche. En passant un bras autour de son large cou tendineux, elle s’efforça de parler d’un ton résigné.
— Si vous êtes sûr.
— Je le suis.
Il la déplaça dans ses bras, la rapprochant de la chaleur de son corps imposant. Au lieu de nuire à l’attrait du cochon *, son apparence fripée y contribuait, en fait, même s’il puait le mâle en sueur, l’alcool et le parfum bon marché. En plus de dégager une odeur terreuse de moisi, qui persistait sous celle du cèdre de son savon de rasage. Le ventre de Mari se serra à la pensée de cette montagne d’homme s’engageant dans l’acte charnel.
— C’est toujours un plaisir de sentir la douce chair de femme si près.
Elle roula les yeux.
— Vous êtes une pomme de terre avec le visage d’un cochon d’Inde*.
— Une pomme de terre avec le visage d’un cochon d’Inde.
Il fit tout un spectacle de réfléchir à ses mots.
— Dites-moi : qui est-ce censé insulter ? La pomme de terre ou le cochon d’Inde ?
— C’est censé vous insulter, Monsieur *.
— Au moins, mon rang s’est amélioré en passant de cochon à monsieur *.
Des étoiles dansèrent dans ses yeux couleur de nuit.
— Il faut s’en réjouir.
Elle réprima un sourire. Le poivrot avait un genre de charme d’ivrogne. Détournant son attention de Dunsmore, elle examina le manoir de grès imposant qui apparut quand ils émergèrent des arbres.
— Bienvenue au manoir Langtry, annonça-t-il en suivant son regard. Ce n’est pas grand-chose, mais il convient à nos besoins de base.
Elle se demanda ce que les aristos considéraient comme des besoins de base. La vieille maison sombre où elle avait grandi collait à cette description, mais pas ce manoir paisible de trois étages avec du lierre s’étalant sur sa façade. Pourtant, malgré sa taille imposante et ses lignes élégantes, le manoir Langtry affichait la patine gentiment usée commune aux demeures en bordure de mer, donnant l’impression que le lieu ancien était parfaitement dans son élément. Non que quoi que ce soit dans la maison sable l’étonnait. Après tout, elle avait étudié la disposition du manoir géorgien dans ses moindres détails.
— Langtry n’est pas le siège d’Aldridge, poursuivit Dunsmore. Cet honneur revient au château Aldridge dans l’Oxfordshire.
Elle le savait très bien. Quelques semaines plus tôt, le marquis s’était enfermé loin du monde ici sur la côte. Son retrait soudain de la société avait suscité cette visite.
— Y a-t-il beaucoup de contrebandiers ici ?
— Un terme si déplaisant. Nous préférons celui de commerçants libres.
— Quels types de marchandise passe-t-on en contrebande ?
— En commerce libre, rectifia-t-il d’un ton ironique et amusé. L’habituel. Du brandy, surtout.
Ils entrèrent dans la résidence par l’arrière, à travers une grande cuisine carrée. Le cliquetis des talons des bottes de Cosmo sur le plancher en dalles rugueuses annonça leur arrivée. Une dame grassouillette plus âgée portant un bonnet et un tablier blancs était penchée sur le feu, veillant sur un assortiment de chaudrons noirs. Une grosse pièce de viande rôtissait sur une broche, saturant l’air chaud et humide de son arôme riche.
— Madame Godfrey, nous avons une invitée.
Une jeune fille mince hachant des oignons sur une table de travail en bois jonchée de légumes s’arrêta pour les dévisager, ses yeux pâles ronds dans son visage étroit, le couteau suspendu à mi-chemin de son mouvement.
Madame Godfrey se tourna vers eux avec un regard scrutateur, les joues rouges brillant sous l’effort.
— Très bien, Milord.
Elle pressa les lèvres vers l’intérieur, puis vers l’extérieur, la désapprobation irradiant d’elle comme la chaleur d’un feu.
— Dois-je préparer une chambre pour… elle ?
Des fossettes apparurent dans la mâchoire en forme de lanterne de Dunsmore tandis qu’il déplaçait le poids dans ses bras.
— Ne vous inquiétez pas, Godfrey. Je n’ai pas ramené une de mes catins à la maison, mais je dois me soulager de mon fardeau à toute vitesse.
Il transporta Mari jusqu’à une chaise à dos sculpté près de la table de travail.
— Mademoiselle Lamarre n’est pas tout à fait la femme la plus légère de la métropole. Mon dos menace de céder à tout moment.
« Brute*. »
— Quand je pense que maman * a toujours dit que les gentlemen anglais ont les plus belles manières.
Il l’installa sur le siège avec un geste prudent qui détonnait avec son comportement désinvolte.
— Oui, bien, il y en aurait beaucoup pour contester ma prétention d’être un gentleman.
Les deux paires d’yeux féminins se tournèrent vers elle.
— C’est une grenouille, lança la fille avec le couteau d’une voix perçante en remarquant manifestement l’accent de Mari.
— Sarah, dit Dunsmore à la fille. Nous sommes en paix avec Napoléon, maintenant que notre sage et omniscient souverain a abandonné sa revendication au trône français.
Seul un fou pourrait croire que la paix tiendrait. Même la servante savait qu’il fallait considérer une Française avec méfiance.
— Mon père est Français, mais maman * est Anglaise, déclara Mari.
Dunsmore centra toute son attention sur Mari.
— Bon, maintenant, regardons ce genou.
Elle retira vivement sa jambe.
— Vous n’allez absolument pas vous occuper de mon genou. Cela ne serait pas du tout convenable, protesta-t-elle de sa voix la plus guindée.
Les lèvres pleines de Dunsmore tressaillirent sous l’effet d’un rire étouffé.
En français, il lui dit :
— Je n’aurais pas cru qu’une personne qui jure comme un charretier se soucierait des convenances.
— Que se passe-t-il avec votre genou, chère ?
L’évidente désapprobation de madame Godfrey s’était apaisée. Elle avait peut-être décidé que Mari n’était pas une catin, après tout.
— Elle l’a endommagé en tombant du ciel, expliqua Dunsmore.
— Je ne suis pas tombée. J’ai atterri .
— C’est comme appeler un lion un chaton.
Il se déplaça pour que madame Godfrey puisse évaluer la fausse blessure à travers le tissu rêche de la culotte en tâtant la zone avec des doigts délicats. Mari grimaça, ses genoux étant les seules régions chatouilleuses de sa personne. Elle aurait dû se plaindre d’une foulure, mais alors, Dunsmore aurait certainement insisté pour la soigner. Madame Godfrey interpréta mal sa nervosité.
— Oh, je vois qu’il est très sensible.
La fille des légumes intervint.
— Que voulez-vous dire quand vous dites que vous avez atterri ?
— Je suis une aéronaute, indiqua Mari en tentant de ne pas se trémousser chaque fois que madame Godfrey lui donnait un léger coup sur le genou avec son doigt. J’ai connu une petite mésaventure avec mon parachute.
— Oui.
Appuyant sa hanche gauche sur la table de travail, Dunsmore croisa les bras sur sa poitrine. Un torse considérable et bien formé qu’elle fut agacée de remarquer.
— De la même manière que moi, je me fais plaisir en buvant un petit brandy.
— Une aéronaute !
Les yeux ronds de Sarah se fixèrent sur Mari.
— Sautez-vous en bas d’une montgolfière ?
— Oui.
Elle gratifia la fille d’un sourire encourageant. Les alliés dans la maisonnée se révéleraient utiles et les serviteurs des grandes maisons savaient généralement où étaient cachés les secrets de famille.
— J’attache mon parachute et ma nacelle à la montgolfière afin qu’elle m’emporte dans le ciel. Quand je suis assez haut, je coupe le câble me retenant au ballon. Une fois que la séparation se produit, mon parachute s’ouvre et me permet de flotter en toute sécurité jusqu’en bas.
— Vous auriez mieux fait de rester attachée au ballon.
Il prit une pomme de terre et la lança à quelques centimètres dans les airs, puis la rattrapa.
— Ou mieux encore, sur la terra ferme. Après tout, nous ne sommes pas des oiseaux.
Elle arqua un sourcil.
— Curieusement, votre effarant manque d’imagination ne m’étonne pas.
Sa bouche insolente se releva en un sourire qui laissait voir une grande malice.
— Au contraire, Mademoiselle Lamarre, s’il y a une chose dont je ne manque pas, c’est bien d’imagination.
L’effet de ce sourire diabolique la brûla comme l’acide. Elle avait eu tort de supposer que Dunsmore était inoffensif. Sa dangerosité ne venait pas d’un esprit intelligent et inquisiteur, ce qu’il ne possédait manifestement pas, mais plutôt de son puissant attrait masculin. Il émanait de lui aussi fort que la chaleur s’échappait du soleil. Aucun doute que les femmes partout en Angleterre relevaient leurs jupes à l’instant où il faisait briller ce sourire sur elles.
— Allez, ouste ! lui intima madame Godfrey. Nous devons mettre Mademoiselle Lamarre dans un bain chaud pour soulager son genou.
Un bain. Mari réprima un soupir de plaisir. Elle n’avait pas pris un vrai bain depuis des jours.
— Je ne voudrais pas vous causer d’ennuis.
— Sottises, émit madame Godfrey. Ce n’est rien.
— Acceptez l’offre de madame Godfrey, Mademoiselle Lamarre, je vous en prie.
Dunsmore plissa le nez.
— Vous avez assurément besoin d’un bain.
Mari se raidit.
— Au moins, je ne sens pas le connard* trempé de brandy qui a rebondi sur un matelas toute la nuit, rétorqua-t-elle en français.
— Vous l’avez remarqué, n’est-ce pas ? dit-il suavement dans la même langue. Ne vous dressez pas sur vos ergots. Je pense que je peux encore tenir une ronde si vous voulez vous y adonner avec moi.
— Cochon* .
Le voyou ne montrait aucune manière et pourtant, un éclair explosait dans ses entrailles chaque fois qu’il dirigeait toute la force de sa masculinité animale vers elle. En se détournant de lui, elle revint à l’anglais.
— Madame Godfrey, commença-t-elle gentiment. Un bain serait juste ce qu’il me faut.
— Bien sûr, chère.
La femme plus âgée se tourna vers la servante.
— Sarah, courez dire à Toby que nous avons besoin d’un bain dans la chambre bleue.
En s’installant contre le dossier droit de la chaise en bois, Mari lui sourit de gratitude. Être transportée dans la demeure de la personne que l’on soupçonnait de traîtrise, plutôt que d’y entrer par effraction, avait assurément ses avantages. Non seulement elle pourrait mener son enquête dans le confort, mais de plus, une fois qu’elle aurait mis la main sur la preuve contre le père de l’homme, elle tirerait un grand plaisir à faire tomber l’imbécile arrogant d’un échelon ou deux.

1. N.d.T. : Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.
Chapitre 2
Quelques heures plus tard, après un long bain et une sieste encore plus longue, Cosmo descendit les marches au trot, se sentant particulièrement revigoré, avec des pensées de la parachutiste tout plein la tête.
Elle mijotait quelque chose.
Il le pressentait. Même s’il ignorait sa motivation, elle n’était manifestement pas ce qu’elle paraissait à première vue. Avec cette langue acérée, Mari Lamarre (si c’était là son véritable nom) ne pouvait pas avoir en tête de séduire un homme titré pour en faire son mari. Pas qu’il refuserait d’entremêler ses membres avec les siens, non. Il mettrait son héritage en jeu pour parier que cet ange tombé du ciel n’était pas innocent.
Après tout, elle avait reconnu l’odeur du dandy vaniteux chez lui et ses yeux aux paupières lourdes brillaient de trop de savoir pour qu’elle soit vierge. Étrange, par contre, qu’il ne se souvienne pas de la teinte exacte de ces orbes lustrés, à moins que le mépris puisse compter pour une couleur. Il pouvait cependant bien imaginer les longues jambes enroulées autour de ses hanches ou appuyées sur ses épaules tandis qu’ils accomplissaient leur terrible forfait. Avec son grand corps assuré, mademoiselle Lamarre semblait bien capable d’accommoder un homme de sa taille. Le simple fait d’y penser faisait palpiter sa queue.
Les lignes pures de son corps, les jambes interminables cédant la place à des hanches étroites, le torse mince couronné de seins charnus tenteraient n’importe quel homme. Sans parler de sa prestance, son infatigable confiance en elle, l’intelligence criante dans ses yeux observateurs. Une femme comme elle ne laisserait pas passer grand-chose à un homme. Peu importe son véritable motif pour venir à Langtry, il allait s’amuser à regarder son ange déchu dévoiler son jeu.
Encore mieux si le jeu comprenait un peu de sport au lit.
S’arrêtant devant la lourde porte familière à l’arrière de la maison, Cosmo tira sur son gilet pour le redresser avant de frapper à la porte du bureau de son père.
— Entrez.
Il pénétra dans la pièce aux lambris foncés pour découvrir le marquis d’Aldridge assis à sa table d’échecs devant la fenêtre. La lumière entrait à flots, découpant la crinière ondulée et grisonnante d’Aldridge et les angles nets de son profil.
— Bonjour, Monsieur.
— Nous sommes l’après-midi, Cosmo.
Les yeux sur l’échiquier, Aldridge déplaça son chevalier noir.
— Je crois que tu as bien aimé tes excès d’hier soir.
— Oui. C’était très divertissant.
Encore aujourd’hui, la désapprobation du vieil homme donnait l’impression à Cosmo d’être un garçon rappelé à l’ordre pour avoir déposé une grenouille dans le lit de la gouvernante, une chose qu’en fait, il n’avait jamais faite, car ce tour prouvait un manque d’imagination flagrant.
— Je suppose que c’est trop espérer qu’un jour, tu te fatigues de cette vie de débauche.
— Sans doute.
La désinvolture de Cosmo démentait la tension dans les muscles à l’arrière de ses épaules.
— Je ne m’imagine pas me lasser de m’amuser un peu avec une jeune fille bien disposée.
— Non, je pense que tu ne le peux pas.
La déception teintée de tristesse apparut brièvement dans les yeux gris autrement indéchiffrables de l’homme plus âgé. Une nuance tellement semblable à celle d’Elinor, sauf que ses yeux à elle avaient brillé de lumière et pétillé d’humour. La vague connue du sentiment de perte submergea Cosmo, provoquant une douleur dans ses poumons. Le rire avait quitté cette maison en même temps que sa sœur.
— Tu as 31 ans, énonça Aldridge en répétant un refrain familier. Il est plus que temps que tu prennes une femme et remplisses la chambre d’enfants. En tant que mon unique héritier, c’est ton devoir.
Il ne pouvait pas imaginer assujettir une femme respectable à une vie avec lui comme mari, particulièrement à la lumière de ce qui était arrivé avec Ellie.
— En temps et lieu.
— Qu’est-ce que j’entends sur le fait que tu aurais ramené une jeune fille à la maison ? J’en déduis que c’est l’un de tes petits jupons.
— Pas vraiment.
Les interactions avec Aldridge ressemblaient beaucoup à l’escrime sans le bouton de sécurité sur la pointe de la lame. Chaque coup direct faisait gicler le sang.
— Je n’ai pas encore eu le plaisir de prendre mademoiselle Lamarre.
— Je vois.
Aldridge fixa son fils d’un regard impénétrable.
— Je n’accepterai pas de catins levant leurs jupes dans ma maison.
— Cela ne devrait pas poser de problème, car je porte habituellement la culotte.
La profonde voix de gorge à l’accent français provoqua une secousse d’anticipation chez Cosmo. Les deux hommes se tournèrent vers le seuil, où l’ange déchu se tenait dans ladite culotte.
Cosmo réprima un sourire.
— Monsieur, permettez-moi de vous présenter mademoiselle Mari Lamarre. C’est une parachutiste qui s’est blessé le genou en atterrissant dans la propriété tôt ce matin.
Il aima la manière dont sa joue gauche tressaillit en entendant la note délibérément sceptique qu’il avait mise sur le mot atterrir .
Elle portait les mêmes vêtements que le matin, sauf que quelqu’un les avait nettoyés. Une cravate blanche étreignait son cou mince tandis que le chemisier de cavalier blanc bouffant dissimulait des atouts plus féminins. Une culotte en peau de daim épousant ses formes soulignait les lignes souples de sa silhouette et la courbe subtile de ses hanches.
— Mademoiselle Lamarre.
En poussant sur les appuis-bras de son fauteuil pour se soutenir, Aldridge se hissa sur ses pieds avec un effort considérable. Quelque chose pinça le cœur de Cosmo devant la preuve de la vitalité décroissante de son père.
— Je vous présente mes excuses pour mon intrusion, dit poliment Mari à l’homme plus âgé.
Des mèches folles de cheveux foncés tombèrent sur ses épaules, s’échappant d’un chignon désordonné à la base de son cou.
— J’ai connu une mésaventure avec mon moyen de transport et j’ai dévié de ma course.
— Vous pratiquez la science de l’aérostation, n’est-ce pas ?
L’intérêt brilla sur les profondes rides du visage d’Aldridge.
— Avez-vous dit vous appeler Lamarre ?
— Oui, Milord, Mari Lamarre.
Aldridge toussa dans son mouchoir, de rudes aboiements qui secouèrent son torse.
— Je vous demande pardon, s’excusa-t-il une fois la toux passée. Êtes-vous parente avec Guillaume Lamarre ?
— Oui, c’est mon oncle*.
Aldridge passa à un français impeccable.
— Votre atterrissage ici est des plus providentiel, Mademoiselle. Je suis un grand admirateur des travaux scientifiques de votre oncle.
— Scientifique ? répéta Cosmo, déconcerté par l’intérêt de son père pour cette forme barbare de divertissement.
— En effet, l’oncle de mademoiselle Lamarre est un inventeur digne d’admiration. Guillaume Lamarre a conçu et testé le premier parachute en soie.
Un respect étonné passa brièvement sur le visage de Mari. Elle se rapprocha d’Aldridge, où la lumière éclaira la peau de miel drapant un visage franc à l’ossature forte. Seigneur, quelle femme séduisante ! Jolie était un mot trop banal pour décrire l’énergie assurée qu’elle projetait.
— Vous suivez vraiment l’étude de l’aérostation, remarqua-t-elle.
— Oh, oui.
Un rare sourire adoucit l’attitude sévère d’Aldridge.
— Purement comme amateur, évidemment.
— Cette appréciation mutuelle m’émeut, se hérissa Cosmo. Mais de tirer du plaisir à voir un être humain s’exposer au danger me frappe comme un acte plutôt sauvage.
— Tu es primitif dans ta manière de penser, Cosmo.
Le regard admiratif d’Aldridge resta fixé sur Mari.
— Les parachutes sont bien plus qu’un divertissement. Un jour, ils pourraient bien sauver des gens qui doivent s’échapper des plus grandes structures.
— Tout à fait exact, Milord.
Le corps fin de Mari vibra presque d’enthousiasme pour son passe-temps dangereux tandis que l’estomac de Cosmo bouillonnait à l’idée de la femme se jetant en bas d’un ballon à des milliers de kilomètres dans les airs.
— Même aujourd’hui, ils s’avèrent un important dispositif de sécurité. Les montgolfières ont la méchante habitude de prendre feu dans les airs. Avec un parachute, le pilote a au moins un espoir de survie.
Aldridge hocha la tête.
— Un jour, ils pourraient bien amener les agents secrets de l’autre côté des lignes ennemies.
— Oui ! Mon oncle * en a parlé.
Seigneur Dieu. Sous peu, ces deux-là allaient finir mutuellement leurs phrases. Juste au moment où Cosmo était convaincu qu’elle avait oublié sa présence, Mari leva un sourcil foncé dans sa direction.
— Votre père est un homme très avant-gardiste.
— Oui, c’est un parangon de tout ce qui est bon dans le monde.
Aldridge se raidit un instant, mais son visage s’adoucit quand il reporta son attention sur Mari.
— Vous êtes la bienvenue ici jusqu’à ce que vous vous soyez entièrement rétablie. Votre compagnie nous serait très agréable.
Elle sourit, le rouge envahissant les courbes hautes de ses joues.
— Merci, Milord. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’aimerais aller m’occuper de mon équipement.
En s’inclinant, Aldridge reprit la parole dans un français formel.
— Mais bien sûr. J’espère que vous allez nous faire l’honneur de votre compagnie pour le dîner, Mademoiselle. J’ai hâte de vous entendre encore sur vos expériences.
Toujours irrité sans savoir pourquoi par l’effet qu’elle produisait sur son père, Cosmo la suivit par la porte.
— Pourquoi ne viendrais-je pas avec vous ? Je ne détesterais pas examiner votre équipement.
***
Cette fois, ils utilisèrent l’entrée principale, sortant sur le palier pour passer sur la vaste étendue de pelouse rase bien entretenue entourant la vieille demeure. L’odeur saline de la mer flottait sur l’endroit, même si elle ne pouvait pas voir la plage de là.
Dunsmore marcha à pas lents, peut-être soucieux du boitillement qu’elle affectait.
— Comment va votre genou ?
— Beaucoup mieux, merci. Je devrais pouvoir partir demain.
— Je crains que cela ne soit pas possible. L’unique pont reliant Langtry au monde extérieur est inondé en ce moment.
Elle feignit la surprise, même si le pont immergé était la raison pour laquelle elle s’était parachutée à Langtry.
— Il doit exister un autre moyen de sortir, Dunsmore.
— Cosmo, je vous en prie. Après tout, vous vous êtes assise sur mon visage. Sûrement, cela nous donne le droit de nous appeler par nos prénoms.
L’homme était incorrigible, mais faussement encourager le scélérat pourrait l’aider dans sa cause.
— Très bien, Cosmo. Il y a certainement un autre moyen de partir.
— Non, je crains que non.
Il semblait content de partager cette information qui la garderait à Langtry indéfiniment. Ils étaient donc deux à se réjouir.
— Il faudra quelques jours avant que l’eau se retire.
— Quelques jours !
Pour marquer davantage sa déception, elle le gratifia d’un juron coloré en français.
— Oui, et ensuite, le pont devra être vérifié pour s’assurer qu’il est sécuritaire avant qu’on puisse le traverser. Mon père sera ravi d’avoir votre compagnie pendant ce temps. Dites-moi, faites-vous cet effet à tous les hommes ?
Elle ignora la question, se concentrant plutôt sur le sujet concernant sa mission.
— Votre père est très impressionnant.
— Tout à fait. Il est brillant en tout, juste et éthique, moral à l’excès. Vous ne trouverez pas un homme plus largement admiré.
Aucun de ces qualificatifs ne l’étonnait. Elle possédait un dossier soulignant les nombreuses réussites éminentes du marquis d’Aldridge.
— Vous comptez-vous parmi ses admirateurs ?
— Comment pourrait-il en être autrement ? répondit-il de la même voix ironique. C’est l’un des meilleurs hommes d’État de l’Angleterre. Aldridge a personnellement participé aux négociations du traité d’Amiens pour assurer la paix actuelle avec votre Napoléon.
Elle le contempla pendant un moment, remarquant les similitudes physiques avec son père : le front fort et la mâchoire prononcée, le grand corps bien formé. Cependant, là où le père avait un corps mince et élégant, celui de Cosmo, avec ses épaules larges et bien charpentées, n’avait rien de subtil.
— Votre père est très différent de vous.
— Très. Il n’est pas facile d’être l’héritier dilettante de l’un des plus grands hommes d’État de l’Angleterre.
— Je l’imagine.
Elle nota la tension bourdonnant sous la surface.
— Réussir ainsi à s’apitoyer sur son sort doit nécessiter un immense effort de votre part.
Il aboya un rire, libérant un peu de cette émotion, exposant deux rangées de dents légèrement trop collées d’un blanc éclatant.
— Il espère en fait que je devienne bientôt un adulte.
— Ce n’est pas un espoir déraisonnable. Vous n’êtes pas ce qu’on appelle un garçon.
— Vous n’êtes pas vous-même une jeunesse du printemps.
Il fit courir son regard impertinent et scrutateur sur elle.
— Quel âge avez-vous, au fait ?
En stoppant, elle se tourna face à lui.
— Non que cela vous regarde, mais j’ai 26 ans.
Il détailla son visage. Probablement à la recherche de rides, si l’on pensait que c’était un vaurien mal élevé.
— Vos yeux sont tout à fait extraordinaires, prononça-t-il en la surprenant avec le compliment. Je défierais n’importe qui de mettre un nom sur ce mélange singulier de verts, bruns et ambres.
En se penchant plus près, il regarda ses yeux, et l’odeur de cèdre et de chair masculine fraîchement lavée l’envahit.
— Est-ce un éclat violet tourbillonnant aussi là-dedans ?
Elle devint très consciente de sa proximité ; son cou et sa poitrine rougirent. Piquée au vif par sa réaction physique inexplicable envers un fat dissolu, elle tourna les talons et reprit sa route. Il accorda son pas à celui de Mari.
— De quelle couleur sont vos yeux ?
Elle haussa les épaules.
— Je ne sais pas *. Mon frère a les mêmes. Quand nous étions enfants, nous disions qu’ils étaient arc-en-ciel *.
— Des yeux arc-en-ciel.
Il réfléchit un moment à ce qualificatif.
— Vous avez un frère ?
— Oui *. Deux. Qu’en est-il de vous ?
Elle savait qu’il n’en avait pas, mais elle voulait ramener la conversation sur sa famille.
— Non, bien que j’aie déjà eu une sœur.
Son rapport indiquait qu’Elinor Dunsmore était morte à Paris après avoir épousé un Français.
— Déjà eu ?
— Elinor. Ma sœur cadette.
Son parler restait poliment désinvolte, mais sa peine évidente transperçait l’air.
— Elle n’est plus parmi les vivants. Elle, c’était vraiment un ange sur terre.
— Je suis désolée d’apprendre votre deuil. Qu’est-il arrivé à lady Elinor ?
Il regarda droit devant lui, le visage figé en traits catégoriques.
— Je l’ai tuée.
Chapitre 3
Il l’avait prise au dépourvu, évidemment. Il vit ses yeux en kaléidoscope se plisser avec une expression songeuse. Un aveu de meurtre était voué à capter l’attention de tout le monde.
— Vraiment* ?
— Tout à fait.
Il s’obligea à parler d’un ton léger malgré la lourdeur dans sa poitrine. Il ne supportait pas les sentiments larmoyants.
— Voyez-vous, elle se trouvait dans une situation délicate, mais j’étais autrement occupé entre une paire de cuisses charnues.
— Votre père est un homme redoutable. Il aurait sûrement pu se porter à son secours.
— Le vieux peut habituellement déplacer des montagnes, mais il était lui-même pris. Il fallait pour secourir Elinor une personne pouvant voyager rapidement à cheval.
L’amertume remonta en bouillons de son ventre et lui brûla la gorge.
— Quelqu’un qui pouvait chevaucher ventre à terre une fois de l’autre côté de la Manche.
Elle lui jeta un petit regard.
— Votre sœur était en France ?
— Oui, notre Elinor a épousé un des vôtres. Rodolph était un aristocrate français qui a mal fini. Il a quitté son club un soir et il n’est jamais rentré. Son corps a été retrouvé quelques jours plus tard. Que sa mort ait été causée par des voleurs ou soit la conséquence d’un reste de ferveur révolutionnaire, nous ne le saurons jamais.
— Qu’en est-il de votre sœur ?
— Elle était enceinte de plusieurs mois et ne pouvait pas sortir seule de Paris immédiatement. Mon père endure un mal de hanche chronique qui l’empêche de monter à cheval. Il souffre presque tout le temps.
Une petite ride apparut entre les sourcils de Mari.
— Ce n’est pas visible.
— Bien sûr que non. Aldridge a de trop bonnes manières et c’est un pilier qui ne laisse pas un peu de douleur le détourner de son noble maintien.
— Quand il n’a pas pu vous localiser, pourquoi n’a-t-il pas dépêché un domestique à son secours ?
— Malheureusement, les gens du commun ne parlent pas votre langue maternelle. Quand Aldridge n’a pas réussi à me trouver, il a envoyé un ami de la famille à ma place, mais il est arrivé trop tard à Paris. Elinor et son fils étaient morts pendant l’accouchement.
— De nombreuses femmes perdent la vie pendant le processus de la naissance, le rassura-t-elle doucement. Ainsi va la nature. Vous ne pouvez pas vous tenir pour responsable.
La colère lui serra le ventre. Tout était parti à vau-l’eau après la mort d’Elinor et il était à blâmer.
— Je serais déçu si vous deviez soudainement devenir mon défenseur, cherchant à excuser mon comportement corrompu.
Les mots étaient secs et teintés de douleur. La culpabilité, née parce qu’il avait laissé tomber sa sœur, l’accompagnait à tous les instants, lourde et accusatrice, toujours près de la surface. Il n’en serait jamais libéré et il ne méritait pas de l’être.
Il fixa un regard furieux sur Mari.
— Dites-moi, ai-je suffisamment suscité votre sympathie pour que vous baissiez votre culotte et me donniez la permission de vous baiser à mort pour soulager mon chagrin ?
Au lieu de la réplique cinglante qu’il en était déjà venu à attendre d’elle, Mari répondit d’un ton réfléchi, comme s’il l’avait invitée à partager une tasse de thé.
— Peut-être. Cela contribuerait-il à apaiser votre culpabilité autant que votre peine ?
La fureur lui embrouilla l’esprit. Elle voulait le tourmenter ? En l’attrapant par la taille, il attira le bas de son corps tout contre le sien.
— Je ne sais pas. C’est possible.
Il fit glisser ses hanches sur les siennes afin qu’elle puisse sentir la saillie dure que formait sa queue. Pourtant, elle resta molle entre ses bras, sa douce chair féminine accommodante contre son corps tendu, l’enveloppant de son parfum discret de citron et de clous de girofle. Il voulait la jeter au sol et baiser cette calme assurance qu’elle affichait jusqu’à l’effacer.
— Qu’en dites-vous, allons-nous essayer ? s’enquit-il durement. Je suis plutôt doué dans ce domaine. Vous ne serez pas déçue.
— Mais vous-même pourriez l’être.
Ses yeux calmes soutinrent son regard furieux, les petites taches de couleur en eux dansant d’une manière captivante.
— Cela ne vous fera pas oublier la sœur que vous avez perdue.
Piqué au vif, il la lâcha.
— Allez au diable.
Il s’éloigna d’un pas raide, tremblant de colère. Son esprit se fixa sur la crue des eaux par-dessus le pont qui menait au village. Elle ne pouvait pas baisser assez vite à son goût. À cet instant, Cosmo ne s’intéressait plus aux secrets que cachait Mari.
Il voulait seulement qu’elle parte.
***
En aspirant une bouffée d’air, Mari essaya de retrouver un peu de force dans ses jambes. Étourdie, elle ferma les yeux et avala, sa peau picotant encore sous la sensation illicite de l’érection de Cosmo gonflant sur sa chair. Le feu s’était propagé comme une flèche dans ses membres quand il avait frotté ses hanches sur les siennes, faisant trembler ses jambes et lui embrouillant l’esprit. Elle n’avait pas réagi à un homme de cette façon depuis Pascal, et même lui n’avait pas rendu son corps sensible jusqu’à se tendre, agité et attendant quelque chose. Des émotions obstruèrent sa poitrine au souvenir des doux yeux bleus de Pascal et sa tendre chaleur. Elle cligna vivement des paupières, obligeant ses pensées à revenir à l’affaire en cours.
En regardant Dunsmore se diriger furieusement vers le manoir à longues enjambées colériques, elle réprima un pincement de compassion. La mort de sa sœur le tourmentait manifestement, mais développer de l’empathie pour un homme pouvait compromettre son objectivité. Elle ne devait pas oublier sa mission ; elle était ici pour protéger sa mère et ses sœurs du mal que pouvait leur causer Aldridge. Elle devait garder sa concentration. Tout ce qui pouvait lui brouiller l’esprit était dangereux.
En entrant dans le bois, elle se baissa vivement et revint sur ses pas. Le parachute emmêlé pouvait attendre ; pas son rendez-vous avec Marcellin. Elle trouva rapidement le sentier de terre battue près d’arbres anarchiques et sauvages. Ayant mémorisé une carte de l’endroit, elle marcha en direction du pont tout en réfléchissant à ce qu’elle avait appris jusque-là. Aldridge ne semblait pas bien. Sa relation avec son héritier était tendue. Une conversation avec Sarah, la servante qui avait monté ses vêtements propres à Mari après son bain, avait révélé que le marquis ne sortait pas souvent de la maison. Il ne recevait pas beaucoup de visiteurs non plus, à l’exception de son médecin, qui venait presque quotidiennement. Son penchant initial la portait à bien aimer le vieil homme, qui projetait une bonté innée, mais alors, les traîtres se présentaient sous toutes les formes.
Dunsmore demandait aussi à être surveillé. Comme il passait presque tout son temps à Londres, le trouver en résidence était une tournure inattendue. Son chagrin causé par la mort de sa sœur semblait plutôt sincère ; néanmoins, il ne paraissait pas tenir la France ou l’Angleterre pour responsables. Seulement lui-même. Ce qui le rendait moins suspect.
Elle émergea des arbres à un endroit où le sentier cédait sa place à une berge herbeuse qui menait à un pont de pierre couronné d’une unique arche basse et inondée.
— Enfin *.
Une silhouette masculine familière apparut, de taille moyenne, avec une chevelure foncée et un corps maigre et nerveux.
— Tout s’est-il passé comme prévu ?
— Assez, oui, répondit-elle en français, l’accueillant avec un baiser sur les deux joues, étant donné que ma nacelle s’est détachée.
Marcel jura.
— Maxime, cet idiot *, n’a pas dû la fixer correctement.
— Elle était vieille et endommagée. Peu importe, je suis à l’intérieur.
Il se pencha pour cueillir un brin d’herbe.
— Tu me parais bien contente de toi. L’as-tu déjà trouvé?
— Non.
Elle lui offrit un sourire triomphant.
— Mais je suis une invitée au manoir Langtry.
Marcel siffla d’admiration.
— Tu étais censée entrer par effraction. Tu t’es plutôt installée dans la maison de l’aristo.
Elle hocha la tête, songeant que sa mère s’amuserait beaucoup de l’ironie de voir sa fille en invitée d’un des plus grands seigneurs d’Angleterre. Un furieux ennui la transperça en pensant à maman *, qu’elle n’avait pas vue depuis presque un an. La chaleur et le rire facile de sa mère lui manquaient. Avec de la chance, une fois sa mission complétée, elle pourrait rentrer chez elle pour lui rendre visite. Ramenant ses pensées sur son affaire, elle annonça :
— Je ne pense pas que nous devions détruire le pont.
— Est-ce sage ?
Il mâcha le brin d’herbe verte.
— Tu as besoin d’une bonne raison pour rester ici.
— Je pense que nous en avons une. Aldridge est un grand admirateur de l’aérostation.
— Je n’aime pas cela.
Il fronça les sourcils.
— C’est un risque. Détruire le pont élimine la question de ton départ.
— Cela coupe aussi la maison des visiteurs. Il est possible qu’il n’envoie pas l’information par bateau.
— Alors, pourquoi est-il ici sur la côte ?
Le brin d’herbe oscilla entre ses dents.
— Pourquoi pas dans son château dans l’Oxfordshire ?
Elle haussa les épaules.
— Je ne sais pas. De plus, le vieil homme est malade et son médecin peut lui rendre visite uniquement si le pont est praticable.
Marcel pencha la tête en la regardant.
— Ne ramollit pas, Mari. Si le vieil homme meurt, qu’il en soit ainsi. Cela pourrait régler nos problèmes.
— Ou non. S’il détient le document, il pourrait très bien tomber entre les mains de quelqu’un d’autre.
— Je n’aime pas cela.
Elle durcit le ton.
— Je dis que nous ne détruisons pas le pont. Pour l’instant.
Il secoua la tête de dégoût. Marcel ne s’était jamais habitué à recevoir des ordres d’elle.
— Très bien. C’est toi qui cours le risque en fin de compte. Que faisons-nous à présent ?
— Demande à Maxim de venir à Langtry avec la montgolfière.
— Atterrir dans la propriété en plein jour ?
Il lança les mains en l’air pour montrer son exaspération.
— Juste ainsi ?
— Exactement *.
— Et après*?
— J’ai un plan.
Il lui suffisait de s’assurer que Dunsmore n’entrave pas son objectif.
— Laisse-moi faire.
***
Les deux hommes se levèrent quand Mari entra dans la salle à manger ce même soir. Dunsmore sembla bouger plus lentement, de sorte que le manque d’agilité de son père fut moins apparent.
— Mademoiselle Lamarre, je suis si ravi que vous ayez pu vous joindre à nous, l’accueillit Aldridge depuis l’autre bout de la longue table en acajou.
— Merci, Milord. Je vous présente mes excuses pour ma tenue.
Elle désigna sa culotte.
— Mais je crains de n’avoir rien d’autre à mettre.
— Inutile de vous excuser. Avec le pont inondé, il est impossible d’aller chercher la couturière du village pour vous fournir une tenue convenable.
Le majordome entra et se dirigea vers le marquis. En s’excusant, Aldridge se détourna de la table pour conférer avec l’homme sur une affaire dont ils discutèrent avec des murmures que ne put entendre Mari.
Dunsmore vint vers elle pour lui tirer une chaise.
— J’avoue que c’est la première fois que je dîne avec une femme portant une culotte, affirma-t-il d’un ton léger dans son oreille.
— Je ne peux qu’imaginer ce que mettent les femmes que vous fréquentez habituellement, rétorqua-t-elle en prenant sa place.
— Ou ne mettent pas, murmura-t-il, ses lèvres touchant brièvement son oreille.
Le pouls de Mari s’accéléra tandis qu’elle étouffait une forte envie de frissonner.
— Pour mon éternel plaisir.
Il se redressa et s’éloigna d’un pas nonchalant, s’installant contre le dossier sculpté de sa chaise en bois foncé. Mais il l’avait déjà troublé. Le raton * l’avait amenée à imaginer son corps musclé dans un état de nudité en face d’une femme tout aussi indécente. Juste avec quelques mots d’insinuation, il avait réussi à susciter une réaction physique chez elle. Manifestement, il avait chassé le désarroi qu’elle avait pu provoquer chez lui plus tôt dans la journée.
Quand Aldridge revint à table, Toby (l’homme qui avait monté l’eau pour son bain) servit l’entrée.
— J’espère que cela ne vous dérange pas que nous mangions de façon informelle ici à Langtry, s’excusa Aldridge quand Toby déposa une soupe devant lui. Nos repas sont simples.
Rien dans les assiettes de porcelaine peintes à la main et bordées d’une tresse dorée ni dans les coupes en cristal brillant sous la lumière des bougies ne la frappait comme étant informel. Elle sentait qu’elle détonnait totalement et qu’elle était aussi peu à sa place que Robespierre l’aurait été à un dîner à Versailles.
Aldridge poursuivit.
— Nous séjournons rarement ici en ce moment ; par conséquent, nous employons un personnel restreint.
— Tout à fait, renchérit Dunsmore entre deux cuillères de soupe, sa chevelure foncée aux reflets dorés formant un grand contraste avec les murs de la couleur du melon de la pièce. Nous sommes un petit groupe chaleureux ici au manoir Langtry.
Quatre domestiques, pour être précis, comme l’avait appris Mari plus tôt de Sarah, la jeune servante, mais des ouvriers arrivaient souvent du village pour la journée. Donc, plusieurs personnes allaient et venaient dans le domaine, ce qui ouvrait la porte à plus de possibilités qu’avait envie d’en contempler Mari.
— Avec le pont inondé, nous sommes plutôt isolés en ce moment, ajouta Aldridge.
— Aucun moyen de sortir ou d’entrer.
Dunsmore jeta un regard malicieux dans sa direction.
— Nous en sommes réduits à utiliser notre imagination pour nous divertir.
Mari saisit son occasion.
— Pas vraiment.
Aldridge cessa de couper son agneau.
— Je vous demande pardon ?
— Moi, par exemple, je n’ai pas emprunté le pont. Je m’attends à ce que des collègues aéronautes viennent me rejoindre sans tarder, pour s’assurer que je vais bien.
— Il va pleuvoir des parachutistes partout sur Langtry ?
Dunsmore jeta un coup d’œil par la fenêtre.
— J’espère qu’aucun ne trouera le toit.
— Non, je suis la seule parachutiste.
Mari centra son attention sur Aldridge.
— Cependant, je m’attends à ce que le pilote de la montgolfière et son copilote s’occupent bientôt de moi.
L’attitude d’Aldridge s’égaya.
— Vous voulez dire qu’ils vont atterrir ici en montgolfière ?
— Je suis désolée pour cette intrusion, indiqua-t-elle. Mais nous devons aller à Barnsley.
— Barnsley ? répéta Dunsmore. Diable, pourquoi voudriez-vous aller là-bas ?
— C’est assez isolé, souligna Aldridge.
— Voilà pourquoi nous l’avons sélectionné. Mon oncle a organisé un saut spectaculaire pour moi près de Grosvenor Square dans quelques semaines.
— Donc, les Français ont choisi de nous envahir par les airs.
L’amusement teintait les mots de Dunsmore.
— Un plan diaboliquement brillant.
— C’est une preuve d’amitié, maintenant que le traité de paix a été signé.
Mari se prépara à ferrer le poisson.
— Nous avons besoin d’un grand espace ouvert pour nous exercer pour le spectacle.
Aldridge se pencha en avant avec un enthousiasme palpable.
— Vous devez rester ici, bien sûr.
C’était plus facile qu’elle l’avait prévu.
— Je ne choisirais pas de m’imposer.
— Vous ne vous imposez pas du tout, insista Aldridge. Je serais vraiment ravi de regarder vos exploits. Dites, je vous en prie, que vous allez persuader vos collègues aéronautes de rester.
Dunsmore poussa un soupir.
— Dois-je comprendre que vous allez vous détacher à répétition d’une montgolfière en préparation pour cette folie dans Grosvenor Square ?
— La montgolfière va monter des terrains de parade des volontaires de St-George près de Grosvenor Square, répondit Mari.
— C’est réglé, donc.
Un chaleureux sourire sincère adoucit les profondes rides sur le visage d’Aldridge.
— Nous possédons une petite maison confortable dans la propriété. Vos collègues aéronautes pourront y prendre leurs aises pendant la durée de votre séjour.
— Vous êtes très gentil.
Se sentant une affinité étonnante avec l’homme plus âgé, Mari imita son sourire.
— Je vais vérifier s’ils acceptent de modifier nos projets.
Enfournant une bouchée de tourte au pigeon, elle savoura son goût riche et humide et la satisfaction de voir son plan démarrer si rapidement et de façon aussi opportune.
Après le dîner, Mari fut contente de laisser les gentlemen à leur porto et leurs cigares. Décidée à saisir l’occasion pour explorer la maison, elle se fraya un chemin dans le corridor en parquet jusqu’au bureau au fond de la demeure, où elle avait rencontré Aldridge la première fois. L’absence du nombre habituel de domestiques dans un manoir de cette taille était à son avantage. On pouvait accomplir bien plus de choses quand on n’avait pas à s’inquiéter d’yeux curieux.
Atteignant la lourde porte en bois qui avait été laissée légèrement entrouverte, elle entra dans le bureau et referma la porte derrière elle. Un feu crépitait dans l’âtre, ses ombres dansant sur le papier peint en damas. Elle avança sans bruit sur le tapis d’Aubusson, ses tons de pierre précieuse colorée fanés par le temps, et passa devant les bibliothèques vitrées de style gothique en s’arrêtant pour examiner le portrait d’une jeune femme suspendu derrière l’imposant bureau en bois de rose d’Aldridge.
L’air fragile dans une robe d’été blanche et ample, elle posait avec un coude sur une coiffeuse basse, le rire nuançant ses yeux gris remplis de lumière. Elle détournait les yeux de l’artiste, regardant vers la fenêtre, ce qui donnait à sa peau une lueur translucide et mettait en lumière les reflets dorés dans ses cheveux couleur de miel. Il devait s’agir d’Elinor Dunsmore.
Délaissant le portrait de la fille décédée, Mari contourna le bureau et ouvrit le premier tiroir. À toute vitesse, elle fouilla méthodiquement chaque tiroir, triant les papiers et les autres documents en cherchant la liste. Elle ouvrit les registres qu’elle avait remarqués lors de sa rencontre avec Aldridge plus tôt dans la journée et elle étudia les rangées nettes de colonnes, mais elle ne décela rien de particulier.
Replaçant chaque volume précisément là où elle l’avait trouvé, Mari s’agenouilla pour vérifier la construction du bureau avec plus de soin à la recherche de compartiments cachés où l’on pouvait dissimuler des documents importants. Le verrou de la porte cliqueta, faisant bondir son cœur. Elle se baissa vivement au sol en un seul mouvement fluide, se recroquevillant sous le bureau juste au moment où la porte s’ouvrait.
— Il n’est pas utile que tu restes. Je sais que tu préfères les distractions de la capitale, indiqua la voix d’Aldridge.
— Impatient de vous débarrasser de moi, n’est-ce pas ?
— Comme tu peux le constater, je vais très bien. Je n’ai pas besoin que l’on s’occupe de moi.
— Je trouve très étrange cette hâte de me voir partir.
La voix de Dunsmore se rapprocha d’elle.
— Étant donné que vous êtes normalement très heureux de me détourner des effets néfastes de la Cité.
— Une fois que le pont sera praticable, tu devrais former des projets pour aller ailleurs.
Un petit bruit dans les parages de la fenêtre indiqua que le marquis s’était installé à sa table d’échecs. Mari expira. Au moins, il ne venait pas prendre place derrière le bureau.
— Je dois mettre certaines affaires en ordre.
La voix de Dunsmore se tendit.
— Vous pourriez me laisser vous aider.
— Non. Il me faut agir seul.
Un long soupir pesa sur la réponse d’Aldridge.
— Une vieille affaire à régler.
— Cela signifie que vous ne me faites pas confiance pour vous aider à soulager votre fardeau. Quel qu’il soit.
Il y eut une pause pleine de sens.
— Il s’agit d’une affaire d’une extrême délicatesse qui requiert une main fiable.
— Une chose pour laquelle je suis naturellement mal équipé pour réussir.
Les bottes de Dunsmore bougèrent avec des bruits sourds sur le tapis vers la porte.
— Je vous verrai demain matin, Monsieur.
— Où vas-tu ?
— Je doute que vous vouliez réellement une réponse à cette question.
— Reste loin de la Française. C’est une invitée dans cette maison, et non une de tes catins.
— Je suis d’accord.
La porte s’ouvrit.
— On pourrait même dire que s’occuper de mademoiselle Lamarre est une affaire d’une extrême délicatesse. Comme il est heureux que la séduction soit une entreprise pour laquelle je suis admirablement fiable.
La porte se ferma, suivi par le cliquetis des talons de botte s’éloignant sur les parquets. La quinte de toux d’Aldridge remplit le silence laissé dans le sillage de Dunsmore. Puis, une chaise érafla le sol et la table d’échecs gémit. Aldridge se servait de sa main pour se lever. Des pas lourds avancèrent dans la pièce et s’arrêtèrent. Elle entendit le tintement du verre, suivi par le son d’un liquide que l’on versait. Des pas résonnèrent encore, cette fois en direction du bureau. Mari retint son souffle. Les longues bottes noires cirées du marquis apparurent, leurs glands foncés se balançant comme s’ils la saluaient.
Retenant encore son souffle, Mari se fit aussi petite que possible. Une tâche difficile, considérant ses longues jambes.
Tout s’immobilisa, jusqu’à ce que la voix d’Aldridge rompe le silence.
— Je sais ce que tu veux.
Chapitre 4
Le cœur de Mari stoppa brusquement. Elle garda le silence, attendant qu’il en dise plus, mais il se contenta de rester là, immobile, le dos tourné. Pourquoi ne se retournait-il pas ?
— Je vais le faire pour toi.
Les mots étaient empreints d’angoisse. Faire quoi pour elle ? Pourquoi ne se plaçait-il pas face à elle ?
— Il n’y a rien que je ne ferais pour toi, Ellie.
Elle ferma les yeux et relâcha le souffle qu’elle retenait. Aldridge ne lui parlait pas. Il s’adressait au portrait. À sa fille.
— Je ne te laisserai pas tomber cette fois-ci. Je vais redresser les torts. Je le jure, même si je dois agir d’une manière impensable.
Il resta là pendant quelques minutes avant de s’éloigner d’un pas traînant. Le bruit de la porte que l’on ouvrait et refermait fut suivi par celui des bottes du marquis frappant le sol, cliquetant à chaque pas.
En étirant ses jambes contractées, Mari ne bougea pas, réfléchissant à ce qu’elle venait d’entendre. Peu importe ce qu’Aldridge préparait, il ne faisait pas confiance à son fils à ce sujet, ce qui expliquait pourquoi il voulait que Dunsmore parte. Il ne souhaitait peut-être pas mêler son fils à son complot. Ou bien il ne croyait pas son fils capable de ne pas gâcher les choses. Encore plus intrigante était la possibilité qu’Elinor soit impliquée dans la possession interdite de la liste, elle qui était décédée depuis longtemps et ne pouvait plus être aidée par son père, ce qui n’était pas logique. La culpabilité que ressentait Aldridge était évidente, mais quel tort devait-il redresser pour son enfant morte depuis des années ?
Demain, elle commencerait à rassembler des renseignements sur Elinor Dunsmore. Elle devait déterminer s’il y avait quelque chose à propos de la fille qui avait poussé son père apparemment honorable à trahir son pays de la pire façon imaginable.
***
— Elle arrive ! Ils sont ici !
Sarah passa la porte de la cuisine en courant pour voir la descente de la montgolfière.
En essuyant ses mains sur son tablier, madame Godfrey suivit la servante, regardant dans les airs l’imposante construction rayée avec des yeux ronds.
— Mon Dieu.
Cosmo, tout juste revenu d’une chevauchée en fin de matinée, était sorti des écuries avec les palefreniers derrière lui.
— Ça vole, dit l’un des plus vieux palefreniers. Je n’aurais jamais cru voir ça.
Utilisant une main pour se protéger les yeux, Cosmo regarda la construction dans le ciel. N’étant pas un admirateur de montgolfière, il n’en avait jamais vu une se poser. De 10 m de diamètre environ et d’une hauteur de 15 m, le véhicule aérostatique donnait un spectacle imposant, même dans la vaste étendue de terrain découvert. De grosses rayures verticales en soie bleu céruléen et jaune scintillaient sous le soleil, non atténuées par le filet noir recouvrant le ballon. Une chose d’une extravagance aussi éhontée et faite de main d’homme semblait anormale parmi les oiseaux et les nuages.
Mari apparut à côté de lui.
— Qu’en pensez-vous ?
Il ne l’avait pas revue depuis le dîner la veille, après lequel elle s’était retirée remarquablement tôt. Il ne savait pas du tout si elle s’était présentée à la table du petit-déjeuner. Lui-même y allait rarement, préférant le calme de son lit à une heure aussi indue.
— Au moins, ils n’ont pas perdu la nacelle, remarqua-t-il. Je ne peux qu’espérer que leur atterrissage se passe plus en douceur que le vôtre.
Elle haussa un sourcil foncé bien formé.
— Vous pourriez vous organiser, peut-être, pour ne pas finir sous le ballon, cette fois.
Semblant perdre tout intérêt pour lui, elle posa les mains sur ses hanches et observa la descente du regard exercé de la professionnelle. Elle avait de nouveau attaché ses cheveux dans ce chignon désordonné avec ses sombres mèches folles échappant aux liens fins. Son évidente indifférence pour son apparence exprimait une assurance naturelle qu’il trouvait attirante.
— Je vais m’efforcer de rester hors du chemin, l’assura-t-il. Même si je ne me plaindrais pas de finir sous vous encore une fois.
— Cochon *, lança-t-elle sans paraître lui prêter beaucoup d’intérêt.
Elle s’avança de quelques pas devant lui, son attention sur le ballon. Il saisit l’occasion de sa distraction pour la regarder tout son soûl, prononçant une prière de remerciement muette parce qu’elle n’avait pas autre chose à porter que la culotte de la veille, ce qui lui donnait une excellente vue de la rondeur subtile de son gentil petit cul.
Sa queue tressaillit avec intérêt. Sa silhouette mince possédait certainement toutes les courbes féminines aux bons endroits. Quelqu’un lui avait procuré une nouvelle blouse blanche, peut-être Sarah, étant donné que la coupe ajustée soulignait les seins charnus et que la servante était considérablement moins bien pourvue de ce côté que la parachutiste.
Sa violente attirance pour Mari le déconcertait. Il profitait de bien des séances de sexe, mais quelque chose chez cet ange français l’amenait à la désirer avec force. C’était peut-être parce qu’elle semblait impossible à conquérir et qu’il aimait le défi. Peu importe la raison, la sensualité naturelle de Mari l’attirait comme un aimant.
La montgolfière s’abaissa doucement. Un de ses occupants, un grand homme aux cheveux foncés avec des lunettes, jeta un câble et une ancre alors qu’ils s’approchaient de la terre. La nacelle en osier frappa le sol avec un bruit d’éraflure avant de rebondir de plusieurs mètres et toucher de nouveau la terre, bondissant comme un lapin géant. Dès l’instant où le véhicule émit son dernier bruit sourd, acceptant de rester relié à la terre, un deuxième homme, d’une coloration semblable à celle de son compagnon, sauf qu’il était plus petit, avec un corps maigre et nerveux, sauta en bas avec une belle agilité.
Mari courut en avant, ses longues jambes se déplaçant avec fluidité, puis elle attrapa un câble. Elle et les hommes travaillèrent en équipe ; ils lancèrent l’ancre et attachèrent la montgolfière au sol avec une rapidité efficace. Des ballasts remplis de sable furent jetés au centre de la nacelle pour l’alourdir.
Le panier en forme de bateau était plus grand que Cosmo s’y attendait, mesurant environ deux mètres par un mètre et demi. Il semblait fait de rotin et de roseau tressés avec des liens en cuir. Les côtés s’élevaient à la hauteur des cuisses et il y avait un siège à chaque extrémité de la nacelle, laissant un espace pour le ballast au milieu.
La tâche d’ancrer la construction au sol complétée, l’homme longiligne à lunettes sauta hors de la nacelle et attira Mari dans ses bras avec une familiarité rieuse qui provoqua une brûlure dans le torse de Cosmo. Il avait envie de lui briser les genoux.
En souriant, elle passa sa main aux os fins sur la barbe sombre sur la joue de Binocles.
— Tu as l’air d’un paysan, commenta-t-elle en français. Je ne devrais pas te permettre de m’embrasser avec ce visage.
Les baisers étaient-ils une chose qu’elle distribuait régulièrement à cet homme ? Le second type, avec son corps maigre, posa un bras autour de la taille de Mari et lui embrassa la joue. Elle le gratifia du même sourire facile que le premier animal avait reçu.
— L’atterrissage était excellent, n’est-ce pas * ?
Binocles retourna à la nacelle tressée pour tout remettre en ordre.
— L’hydrogène fonctionne parfaitement, souligna-t-il. Mais nous devons encore travailler sur les oscillations du parachute.
— J’y ai réfléchi, rétorqua Mari.
Les trois se lancèrent alors dans une discussion en français à propos des ouvertures du parachute. À l’évidence, les deux hommes étaient Français. Cosmo ne se donna pas la peine d’essayer de suivre leur conversation. Il était trop occupé à remarquer l’aisance qu’elle semblait avoir à bavarder avec le bras de Maigrichon autour de sa taille. Lui permettait-elle de l’amener dans son lit ? Ou encore, elle couchait avec les deux. Ils courtisaient le risque et le danger ensemble. C’était logique qu’ils puissent s’adonner à d’autres activités aussi.
Il serra la mâchoire, étonné de fortement détester la vision de Mari Lamarre nue avec un autre homme. Par principe, il ne partageait pas ses femmes, mais c’était risible de ressentir de la possessivité pour une femme qu’il connaissait depuis un jour seulement. Il croisa les mains à l’arrière de son dos et s’éclaircit la gorge.
— Voulez-vous nous présenter, Mademoiselle Lamarre ?
— Bien sûr *.
Le rire éclaira ses yeux couleur d’arc-en-ciel.
— Monsieur Dunsmore, cette fripouille est Marcellin, annonça-t-elle en inclinant la tête vers Maigrichon, dont le bras restait drapé autour de sa taille. Cet autre scélérat est Maxim.
— Bienvenue à Langtry, Messieurs, dit-il avec raideur. J’espère que vous vous sentirez à l’aise ici.
Le défi brilla dans les yeux de Maigrichon… Marcellin.
— Nous ne serons pas ici assez longtemps pour cela.
Mari lança un bras autour des épaules de l’autre homme.
— Marcel, il me faut partager une excellente nouvelle.
Ils faisaient presque la même taille, Mari étant plutôt grande pour une femme. Leur coloration (chevelure sombre et peau olive) était aussi similaire.
— Le marquis d’Aldridge s’est montré des plus généreux. Il nous a offert l’usage de sa propriété.
Binocles, qu’elle avait présenté sous le nom de Maxim, sauta hors de la nacelle et marcha vers eux.
— Nous allons nous préparer ici pour le spectacle ?
Mari acquiesça d’un signe de tête.
— Il y a même une petite maison à notre disposition.
Notre ? Le ventre de Cosmo se durcit. Il n’aimait pas trop le tour que prenait cette conversation.
— Nous pouvons facilement continuer à vous accueillir au manoir Langtry, Mademoiselle.
Elle sourit largement, exposant un léger écart entre ses incisives centrales, ce qu’il n’avait pas remarqué auparavant.
— C’est très généreux de votre part, mais il y a beaucoup de travail, déclara-t-elle. Je vais dormir avec les garçons. Nous allons assurément être occupés jusque tard dans la nuit.
Sans doute. La chaleur causée par l’irritation lui brûla le ventre, mais il y avait quelque chose dans son sourire espiègle, et dans la multitude de couleurs inhabituelle dans les yeux de Marcel, qui se trouvait être précisément de la même nuance que ceux de Mari…
— Seigneur Dieu, lâcha-t-il brusquement. Mari. Marcellin. Maxim. Vos parents ne savaient-ils pas qu’il y a 25 autres lettres dans l’alphabet ?
Les trois échangèrent le genre de sourire entendu qui vient d’une vie d’expériences communes, le genre qu’il partageait avant avec Elinor.
— Je suppose que nous ne devrions pas lui parler de Marielle, intervint Maxim.
— Ou bien de Mariette, ajouta Mari.
— De Mélisande non plus, renchérit Marcel.
— Par Zeus ! s’exclama Cosmo. Combien êtes-vous donc ?
— Il n’y a que nous six.
— Que le Seigneur vienne en aide à vos parents si vos sœurs vous ressemblent un tant soit peu, affirma-t-il à Mari, remonté par la confirmation du lien fraternel entre elle et les hommes. Allons-nous à l’intérieur pour vous présenter à mon père ? Il est très impatient de discuter aérostation avec vous.
— D’aérostation ?
Mari haussa un sourcil.
— Vous le dites sans dédain ?
— Je ne voudrais pas être abattu par une armée de « M », se défendit-il. Un homme intelligent sait quand il est surpassé en nombre.
Le regard futé de Marcel se promena entre Cosmo et Mari.
— Bon* . Il est bon que vous compreniez qu’il y a des limites.
Un avertissement résonnait dans sa voix.
— Parce que nous autres, les Lamarre, nous protégeons les nôtres.
***
— Comment allez-vous arrêter les oscillations ? s’informa Aldridge tandis qu’ils attendaient le dîner quelques soirs plus tard.
Marcel accepta un verre que Boyle offrait sur un plateau d’argent.
— Mari pense ajouter un autre trou au sommet de l’auvent.
Ils se tenaient debout dans le salon, attendant Mari. Cosmo tapa du pied avec impatience. Depuis l’arrivée de ses frères deux jours auparavant, il n’avait vraiment pas assez vu la parachutiste. Les trois « M » passaient leur temps à travailler dans la grange, qui avait été temporairement convertie en espace de travail pour leur usage. Étrange, mais sa compagnie lui avait manqué. Au moins, elle avait gardé sa chambre dans la maison principale, décidant ultimement de ne pas se joindre à ses frères dans leurs quartiers dans la petite maison.
Évidemment, garder sa chambre à coucher lui assurait de conserver son accès à la maison et à son père. Il avait remarqué l’intérêt subtil, mais assidu de Mari pour Aldridge. Les deux soirs précédents, elle avait joué aux échecs avec le vieil homme après le dîner et le marquis semblait grandement aimer sa compagnie.
Il sentait qu’elle ne représentait aucun danger physique immédiat pour son père. S’il avait ressenti le moindre doute à ce sujet, la parachutiste aurait été mise à la porte d’un bon coup de pied au cul. Peu importe ce qu’elle cherchait, il n’allait pas lui permettre de faire du mal à Aldridge. Depuis la mort d’Elinor, la santé de son père avait décliné et dernièrement, quelque chose semblait lourdement peser sur lui. L’inquiétude pour l’homme plus âgé avait incité Cosmo à le suivre dans le Dorset pour l’été.
Il était possible que Mari souhaite épouser Aldridge, bien que Cosmo ne perçoive pas ce motif chez elle. Il n’avait pas décelé de timidité affectée ou de tentative de séduction dans les interactions entre la parachutiste et son père. Elle se comportait de manière polie et respectueuse. Au contraire de son attitude avec lui, ce pour quoi Cosmo lui était reconnaissant. La dernière chose qu’il voulait était que son ange déchu se montre poli et courtois. Il aimait assez être la victime de sa langue acérée.
Il serait toutefois logique que Mari courtise Aldridge pour en faire son bienfaiteur pour l’aider à financer sa périlleuse entreprise. Peu d’hommes en Angleterre avaient les poches plus profondes que le marquis d’Aldridge.
— La nacelle est certainement ornementée, remarqua Aldridge en parlant du panier en osier orné doré et bleu du ballon.
— Malheureusement, c’est une frivolité nécessaire, expliqua Maxim.
Marcel approuva d’un signe de tête.
— Tout le monde ne considère pas l’excursion aérienne comme la démonstration scientifique qu’elle est.
La voix de gorge de Mari résonna depuis la porte.
— Ils souhaitent un spectacle, alors nous devons le leur offrir.
La bouche de Cosmo s’assécha. À son avis, le meilleur spectacle de la métropole se tenait à quelques pas de lui. Son ange déchu avait rejeté sa culotte au profit d’une robe de soie vert foncé qui accentuait sa silhouette à merveille. Avec sa chevelure sombre relevée, le profond décolleté exposait un long cou mince et une peau soyeuse comme du miel drapée sur des épaules arrondies. Ses seins étaient aussi beaux qu’il les avait imaginés : pâles, charnus et courbés à la perfection. Soudainement, il n’en eut rien à faire de ce que pouvait manigancer la parachutiste, tant qu’elle continuait de les gratifier de sa présence. Il pouvait seulement espérer que son plan nécessitait une séduction.
— Mademoiselle Lamarre.
Aldridge s’inclina devant elle.
— Vous êtes certainement en beauté ce soir.
Elle exécuta une révérence, le mouvement ressemblant à celui de l’eau.
— Merci *, Milord.
Elle jeta un regard tranchant à ses frères.
— Je le dois à Maxim et Marcel.
Les frères « M » échangèrent un genre de regard de vaurien commun aux jeunes garçons impliqués dans un mauvais coup. La bouche de Maxim tressaillit sous un rire étouffé.
— Tu as l’air… décidément… féminine, ma sœur.
— Belle *. Une véritable dame, la complimenta Marcel avec une expression admirablement sérieuse, trahie par l’étincelle d’humour dans les yeux vifs si semblables à ceux de sa sœur.
Ah, Mari n’avait pas choisi la robe. Les frères avaient décidé de s’amuser un peu à ses dépens. En les chassant d’un geste élégant du cou, elle s’adressa au père de Cosmo.
— Vous parliez du spectacle, Milord ?
— En effet. Vos frères se lamentaient sur la nécessité d’ajouter des embellissements à ce qui est essentiellement un projet scientifique.
— Il est extrêmement dommage que le public vienne pour le spectacle, souligna-t-elle, et non pour la science.
Cosmo secoua la tête de dégoût.
— Voir une créature comme nous s’exposer au danger ne constitue pas un divertissement suffisant pour la masse ?
Il déposa son verre vide sur une table basse recouverte de marbre avec un cliquetis.
— Comment se fait-il, Messieurs, que votre père ait permis à mademoiselle Lamarre de poursuivre une vocation aussi dangereuse ?
Marcel rigola.
— Non seulement il l’a permis, mais il a insisté.
Les yeux de Cosmo s’arrondirent.
— Vous plaisantez sûrement.
— Pas du tout, confirma Maxim en haussant les épaules. Une fois que mon père * a compris que les gens se montreraient plus attentifs s’ils regardaient une femme tomber du ciel, il a commencé à former Mari pour prendre la relève.
— L’idée d’une damoiselle en détresse est très attrayante pour les foules, expliqua Marcel.
Sa poitrine brûla sous l’effet de son incrédulité.
— Votre mère l’a permis ?
Les lèvres de Mari se relevèrent en un petit sourire coquin.
— Seulement une fois qu’elle-même a pu sauter.
— Pardieu !
Cosmo secoua la tête avec scepticisme.
— Tout le monde dans votre famille a-t-il des envies de suicide ? Je suppose que vos sœurs sont des cracheuses de feu.
— Pas tout à fait, le corrigea Maxim, mais il est vrai que nous autres, les Lamarre, n’en avons rien à cirer des vocations ennuyeuses. C’est possiblement pour cette raison que nous avons adopté l’aérostation.
— Comment en êtes-vous arrivés à vous intéresser à la montgolfière ? les questionna Aldridge.
Tandis que son père engageait une discussion avec les frères sur leur histoire personnelle, Cosmo saisit l’occasion pour rejoindre son ange déchu.
— Dites-moi, Mademoiselle Lamarre, tous les « M » courtisent-ils le risque et le danger ?
Ses yeux changeants brillaient comme une opale verte ce soir, reflétant la nuance vive de sa robe.
— N’avez-vous pas envie d’un peu d’excitation, Dunsmore ?
— En ce moment, j’ai envie de vous.
Ses yeux glissèrent sur la vue spectaculaire offerte par son corsage.
— Préférablement débarrassée de cette robe.
Elle sourit, exposant le charmant petit espace entre ses incisives.
— N’aimez-vous pas ma tenue ?
— Au contraire, je ne l’aime que trop.
Il avait chaud dans ses vêtements chics du dîner.
— Aussi attrayant que soit l’emballage, je suis impatient d’apercevoir l’intérieur du paquet.
— Parfois, les cadeaux avec les plus beaux emballages s’avèrent décevants.
Sa voix rauque coula en lui comme une liqueur fine, sombre et douce, mais avec une dernière note enflammée.

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