Mariées rebelles - Permis de mariage
184 pages
Français

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Description

Lady Elinor Dunsmore a commis l’erreur de tomber amoureuse du meilleur ami de son frère aîné, disparu après une nuit de passion débridée. Six ans et une vie plus tard, leurs yeux se croisent dans un salon à Paris. Ses amis et sa famille la croient morte, mais Elle est bien en vie. Elle est à présent associée à un général impitoyable, qui veut qu’elle séduise l’homme qui lui a brisé le coeur pour découvrir ses secrets les plus intimes. Will est-il un doux érudit — ou l’agent secret notoire qu’on appelle le Rasoir?
Le fils bâtard d’un comte et d’une actrice, Will Naismith a toujours su qu’il n’était pas un parti convenable pour Elle Dunsmore, en dépit de son puissant amour pour elle. Et pourtant, il a presque laissé ses désirs ruiner l’avenir brillant d’Elle. Une fois passée la douleur intense causée par la mort présumée d’Elle, Will s’est dévoué à la Couronne, mais toute sa vie n’a fait que le mener à cette réunion inattendue. En dépit du fait qu’il la désire encore, il ne doit pas succomber une nouvelle fois à son ardeur. Car cette mission est délicate — et Elle, délicieusement dangereuse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 avril 2020
Nombre de lectures 25
EAN13 9782897861605
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2016 Dora Mekouar
Titre original : Rebellious brides -A license to wed
Copyright © 2017 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Cette publication est publiée avec l'accord de Penguin Random House LLC, New York, NY.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Lynda Leith
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe et Féminin pluriel
Conception de la couverture : Catherine Bélisle
Illustration de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Kina Baril-Bergeron
ISBN papier 978-2-89786-158-2
ISBN PDF numérique 978-2-89786-159-9
ISBN ePub 978-2-89786-160-5
Première impression : 2017
Dépôt légal : 2017
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives nationales du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
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Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750, Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Pour Zach, car tu fais toujours la fierté de ta mère et tu veux encore m’accompagner au cinéma.
Chapitre 1
Angleterre — 1796
La tentation, sous la forme de la sœur cadette de son meilleur ami, était une adversaire sans pitié prête à tuer.
Lady Elinor Dunsmore rit sottement en trébuchant devant lui, une bouteille de champagne serrée dans la main. Mauvais signe. Ils avaient déjà trop bu tous les deux.
Les couches blanches comme neige de sa robe de bal flottaient autour de ses jambes interminables, sa silhouette souple de ballerine errant comme un fantôme dans la brise légère. Aspirant de l’air dans ses poumons, Will Naismith se lança à sa suite, toujours alerte à l’odeur sous-jacente du danger rôdant dans l’air d’été.
Ni l’un ni l’autre n’avaient le pied stable en raison des généreuses quantités de champagne qu’ils avaient consommées pour souligner l’occasion du dix-huitième anniversaire d’Elinor. Il avait depuis longtemps appris à ne jamais baisser sa garde en sa compagnie, mais ce soir, il se sentait plus débauché et moins maître de lui-même ; curieusement, être avec elle était moins douloureux.
Dix-huit ans. Une femme adulte. Il était difficile de croire que la petite Elle n’était plus une fillette. Il avait remarqué l’attrait de son corps mûrissant pour la première fois deux étés auparavant quand, à sa stupéfaction et à sa surprise, l’affection anodine qu’il avait ressentie pour elle avait commencé à changer nettement pour devenir plus pressante et passionnée, et bien moins saine et innocente.
Soudainement, l’étincelle dans ses yeux gris argenté et la manière dont elle malmenait la lèvre supérieure de sa belle bouche provoquaient une agitation étrange dans son bas-ventre. Il n’était pas assez innocent pour ignorer la signification de ces sensations et qu’elles n’auguraient rien de bon pour eux deux.
***
Elle s’arrêta brusquement devant lui et se tourna pour lui faire signe de sa main mince et élégante.
— Venez, avant que l’on remarque notre absence.
— Ce n’est pas sage.
Will marqua une pause, regardant en arrière pour voir si on les avait remarqués, mais les couples se promenant sur la pelouse étaient plutôt centrés sur eux-mêmes. Derrière eux, le manoir Langtry brillait comme si un millier d’étoiles scintillaient de l’intérieur et la musique joyeuse interprétée par des musiciens locaux sortait par les fenêtres ouvertes, égayant la soirée d’été sombre.
Le marquis d’Aldridge, indulgent à son habitude, n’avait épargné aucune dépense pour le dix-huitième anniversaire de son unique fille. Les tables étaient remplies de toutes sortes de mets (des oies, des cailles et des lapins sauvages, des plum-puddings et des tartes aux framboises) et le champagne coulait librement. Peut-être trop librement, si l’on tenait compte du bourdonnement agréable dans la tête de Will.
— Revenez, tenta-t-il une nouvelle fois.
S’en aller seuls ensemble alors qu’ils se sentaient tous les deux réchauffés par l’ivresse, c’était une catastrophe en devenir.
— Il n’est pas poli de partir quand vous êtes l’invitée d’honneur.
— C’est mon anniversaire, protesta-t-elle sans se donner la peine de se retourner ou de ralentir la cadence, et si je veux prendre l’air un moment, je le ferai.
Il n’eut pas d’autre choix que la suivre. Il ne pouvait pas vraiment l’abandonner dans l’obscurité, considérant son état.
Ils trébuchèrent sur la pente herbeuse en direction du bord de l’étang où l’air humide embruma les verres de ses lunettes. Il les retira, les rangeant dans la poche de son frac. Elle laissa tomber la bouteille de champagne dans l’herbe et se laissa choir à côté, sa robe formant une flaque mousseuse autour d’elle, et elle retira ses chaussons de soie d’un coup de pied, l’un après l’autre.
Le pouls de Will accéléra à la vue de ses chevilles minces.
— Que faites-vous ?
— J’ai chaud. Je vais nager.
Elle releva sa jupe, dénudant de longs membres bien formés, et elle commença à descendre ses bas.
Le désir le traversa, rapide et puissant comme l’éclair.
— Êtes-vous folle ? Arrêtez immédiatement.
Elle se mit debout, lui tournant le dos.
— Détachez mes boutons.
Il s’écarta.
— Pourquoi pas ?
Les mots étaient empreints de sarcasme.
— Tout de suite après, je vais me poignarder au sabre pour éviter à votre frère l’ennui de devoir le faire lui-même.
Elle haussa les épaules.
— Oh, très bien.
Elle rit sottement et plongea dans l’eau, toute vêtue.
— Elinor !
L’incrédulité et l’inquiétude le traversèrent. Elle était bien capable de se noyer sous le poids de tout ce tissu. Il retira violemment son frac et son gilet et lutta pour retirer ses bottes. Comme il n’avait pas les moyens d’employer un valet (et s’habillait et se déshabillait donc régulièrement seul), il s’en débarrassa vite et se précipita dans l’eau à sa suite.
Son rire rauque éclata dans la nuit tandis qu’elle pataugeait devant lui.
— Mon doux, cette robe est plus lourde que je le croyais.
Il donna de bons coups de pied, la rejoignant en quelques brasses puissantes, et il l’attira dans ses bras. L’eau était froide, mais Elinor était chaude et docile entre ses bras.
— Accrochez-vous, grommela-t-il. Je vais vous ramener avant que l’un de nous attrape sa mort ou bien que cette robe vous tire vers le bas pour de bon.
— Mon héros, déclara-t-elle en enroulant ses bras autour de son cou.
L’odeur d’humidité estivale de l’eau se mêla au parfum des violettes.
— Vous devriez être correctement récompensé.
Elle déposa un baiser sur ses lèvres.
Pris par surprise, il ne put s’y préparer. Une fois cette douce bouche sur la sienne, la partie la plus animale en lui la captura et la retint. Elle murmura un bruit émerveillé quand ses lèvres explorèrent délicatement les siennes avec des pressions subtiles et des mordillements. Le feu se propagea dans les veines de Will. Les lèvres d’Elinor étaient souples et généreuses et il aurait facilement pu se perdre en elles.
Il interrompit le baiser en reculant brusquement la tête.
— Je vous demande pardon, s’excusa-t-il d’une voix éraillée, chagriné par sa perte de maîtrise inexcusable. C’était impardonnable de ma part.
— Je pense que je pourrais arriver à vous pardonner.
Le clair de lune saupoudra une lumière gris-bleu sur ses traits distingués, où il pouvait voir la malice briller dans ses yeux. Elle laissa délicatement traîner le bout de ses doigts sur la gorge exposée de Will.
— Si vous êtes paré à payer le prix du châtiment approprié.
Un frisson de plaisir le traversa. Il se lança en arrière, loin de son toucher provocateur.
— Nous en avons déjà parlé, lança-t-il sèchement. Vous n’êtes plus une petite fille soupirant après l’ami de son frère aîné. Ce n’est pas un jeu.
— Je suis d’accord. Les jeux sont amusants. Votre résistance constante ne l’est pas, déclara-t-elle avec décontraction. Mes sentiments ne sont pas un caprice d’enfant. J’ai rêvé de vous épouser quand j’étais une fille et je veux aujourd’hui devenir votre femme.
La frustration bouillit dans son ventre. Elle parlait d’impossibilités. Les rêves de bonheur conjugal étaient une aventure pour une jeune fille protégée qui n’avait jamais expérimenté les dures réalités de la vie. Comme si le fils bâtard d’un comte pouvait épouser la fille choyée et chérie d’un marquis. Les ressources de Will et son revenu étaient tristement limités (son propre père le reconnaissait à peine), tandis qu’Elle était la descendante gâtée de l’une des familles les plus riches et les plus respectées d’Angleterre. Avec son charme naturel, sa lignée impeccable et sa dot importante, elle était destinée à être le diamant de sa saison mondaine et ferait indubitablement un mariage exceptionnel.
— Comme c’est mon anniversaire, poursuivit-elle, nullement perturbée par sa contrariété, je pense que vous devriez accéder à mes désirs.
Sur cette déclaration, elle se blottit plus près de lui. La douce sensation aiguë de ses seins délicats se pressant contre son torse l’incita à inspirer brusquement. Puis, pour empirer les choses, elle se pencha vers lui et frotta ses lèvres contre les siennes, le mouvement insistant exigeant une réaction.
Sa maîtrise vola en éclats. Elle avait un goût sucré et vif, tout ce que devrait être une femme. Il devrait arrêter, mais une folie fébrile écrasa toute pensée rationnelle. Juste cette fois, avant qu’elle parte pour Londres et vive sa saison mondaine et soit perdue à jamais pour lui, il se permit momentanément le plaisir de la savourer comme il l’avait toujours voulu.
Il l’encouragea muettement à ouvrir les lèvres et quand elle le fit, il la goûta pleinement, l’intimité donnant satisfaction à tous ses sens. Le nectar de ses lèvres et la discrète pression de son corps contre le sien lui brûlèrent le cœur. L’étang aurait tout aussi bien pu être un chaudron d’eau bouillante.
Ils se traînèrent hors de l’étang sans rompre le contact physique, qui semblait tout à coup aussi nécessaire à la vie que respirer. Il tomba sur l’herbe humide et l’attira sur lui, son corps dur et mourant de désir pour elle. Toute raison le déserta et il ne put penser qu’à ses lèvres au goût de miel et son corps malléable et féminin. Elle était la seule fille qu’il avait jamais voulue et pour cet unique instant volé, elle lui appartenait. Il roula sur elle et couvrit sa silhouette gracile confortablement sous lui.
Elle l’embrassa voracement, ses mains cherchant avec urgence la peau nue sous sa chemise. Désirant désespérément sa caresse, il se rejeta en arrière et tira le lin humide par-dessus sa tête, puis le jeta au loin. Elle le ramena vite à elle, faisant courir ses doigts sur son dos et leurs langues s’entremêlèrent encore.
— Vous êtes si chaud, murmura-t-elle contre ses lèvres qui la pillaient. Si parfait.
Tandis qu’il dévastait sa bouche, un reste de raison s’accrocha à lui, l’implorant d’arrêter avant qu’il soit trop tard. L’avertissement explosa quelque part dans son cerveau et sans trop savoir comment, il réussit à mettre l’ancre dans son esprit enfiévré.
Il vola encore quelques baisers passionnés et désespérés avant de s’arracher à elle à contrecœur. Respirant avec difficulté, il se sauva loin d’elle, comme s’il pouvait arriver à mettre suffisamment de distance entre eux pour qu’elle soit en sécurité. Elle émit un son de protestation devant son abandon et s’apprêta à le suivre.
— Non. Ne le faites pas.
Il leva la main pour la tenir à distance.
— Nous devons arrêter.
Son cœur battait si fort qu’il pouvait tout juste respirer.
— C’est mal.
Il regarda frénétiquement autour de lui pour trouver sa chemise, qu’il repéra en tas humide pêle-mêle où il l’avait jetée trop près de l’eau. Il la laissa là, ne savourant pas l’idée du lin froid et mouillé sur sa peau nue.
Elle s’immobilisa et le contempla en essayant de deviner ses pensées, son regard admirateur traversant son torse nu avec l’expression d’un félin accroupi prêt à bondir sur sa proie. Il regretta immédiatement de ne pas s’être décemment habillé. Mais après un moment tendu, elle se contenta de hausser les épaules et tendit la main vers la bouteille de champagne qu’elle avait négligemment fait tomber sur l’herbe. Elle la déboucha avec plus d’habileté et d’efficacité qu’une fille de son âge et de son rang ne le devrait et elle retourna la bouteille contre ses lèvres. Elle but une longue gorgée, les muscles minces et pâles de sa gorge s’activant tandis qu’elle avalait.
— Où avez-vous appris à boire ainsi ? s’informa-t-il, inquiet quand elle s’arrêta enfin pour respirer.
Elle sourit largement et s’essuya la bouche du revers de la main.
— Il y a bien des choses que vous ne savez plus sur moi, Will Naismith.
— À l’évidence.
— Vous devriez peut-être nous rendre visite plus souvent.
C’était une réprimande. Elle avait sûrement remarqué qu’il s’était absenté. Il avait déjà passé chaque congé universitaire et les longs étés avec son frère, Cosmo, ici à Langtry, le domaine familial dans le Dorset près de la côte. Mais peu de temps auparavant, il avait commencé à inventer des prétextes plausibles pour décliner les invitations, n’importe quoi, pour éviter de passer des semaines à Langtry en sa compagnie. Le schéma avait continué après la remise des diplômes parce qu’il ne se faisait plus confiance avec Elinor. Elle était de haute naissance et destinée à de grandes choses alors que lui, un bâtard en bonne et due forme, n’était pas pour une fille comme elle et ne le serait jamais. Elle leva le champagne.
— Accompagnez-moi.
Il secoua la tête.
— Je pense que nous avons assez bu.
Il tenta de lui enlever la bouteille, mais elle la ramena vers elle avant qu’il puisse le faire.
— C’est mon anniversaire et j’ai le droit de me gâter.
Elle but plus doucement à la bouteille. Soudain, se souvenant de son cadeau, il tendit la main vers son frac.
— J’ai quelque chose pour vous.
— Finalement.
Son sourire en réaction était à la fois taquin et malicieux alors qu’elle lorgnait à nouveau son torse.
— Me donnez-vous finalement ce que je veux vraiment ?
Il retira une pièce de métal froid de sa poche et la lâcha dans la paume ouverte d’Elinor.
— Joyeux anniversaire, Elle.
Elle contempla les bords inégaux du disque et sa pellicule verdâtre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une pièce de monnaie ancienne.
Le profil aquilin sur la pièce de métal était celui d’une femme tenant un bébé.
— Le portrait qui y est gravé est celui de Cléopâtre, la grande reine égyptienne.
— Est-ce un bébé qu’elle tient ?
— Oui, son fils Césarion. Du même nom que Jules César et possiblement son fils, mais César ne l’a jamais officiellement reconnu.
— Comme c’est triste.
Elle fronça les sourcils en scrutant la pièce de monnaie.
— De quoi est-elle faite ?
— De bronze.
Il ignorait totalement si le cadeau lui plaisait ; il lui avait offert une des pièces précieuses de sa collection numismatique grandissante, mais pour ce qu’il en savait, ce n’était qu’une pièce de métal en décomposition pour elle.
— Comme c’est extraordinaire. C’est comme si je tenais un morceau d’histoire entre mes mains.
Elle leva les yeux, son beau visage rayonnant.
— Merci. Je vais la chérir pour toujours.
Quelque chose se serra dans sa poitrine en constatant sa compréhension innée de l’attrait des pièces de monnaie anciennes. Elle rangea son cadeau dans le « V » de son corsage et pendant un moment, il envia la place de la pièce contre la chaleur de sa peau, bien installée entre ses seins.
— Nous devrions lever un verre à votre cadeau.
Elle remonta le champagne contre ses lèvres.
— Ou plutôt lever une bouteille. Ne dites pas non encore une fois. Cela serait mal de la part d’un gentleman de laisser une dame boire seule.
Il ne se sentait pas particulièrement gentleman alors que son désir enflammé pour elle brûlait en lui, menaçant de déborder. Elle avait l’air de tout, sauf d’une dame avec sa robe blanche trempée collée à ses seins aux courbes délicates. Il pouvait tout juste distinguer l’ombre sombre de ses mamelons dressés poussant sur le tissu léger. Avalant péniblement, il détourna le regard et tendit la main vers la bouteille.
— Très bien. Je vais me joindre à vous.
S’il ne pouvait pas se perdre en elle, il valait aussi bien trouver l’oubli dans l’alcool. Il but une longue gorgée, savourant la brûlure pétillante dans sa gorge.
— Pourquoi me craignez-vous ?
Il s’étouffa dans le liquide.
— Je ne vous crains pas.
— Balivernes, déclara-t-elle. Je sais que vous craignez les sentiments que vous éprouvez pour moi.
Il s’éclaircit la gorge. Si seulement son visage n’avait pas l’air si fichtrement lumineux sous le clair de lune.
— Vous devez renoncer à ce rêve stupide. Vous êtes sur le point de vivre votre première saison mondaine. Vous avez tout un monde à découvrir.
— Vous pensez que mes sentiments pour vous sont une passade d’enfant.
Elle semblait amusée plutôt que fâchée.
— Vous croyez qu’une fois que je serai en société, je vais tout à coup comprendre que tout cela n’était qu’un engouement idiot.
— Je n’en doute pas.
Elle était trop extraordinairement vivante et pétillante pour se satisfaire d’un type flegmatique comme lui. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle arrive à la même conclusion et se tourne vers quelqu’un comme Tristan Fitzroy, le vicomte Darling, son ami d’enfance et voisin, dont le sang était aussi noble que le sien et qui n’avait jamais caché son ardent désir de l’épouser.
— Vous êtes un diamant de premier choix. Les hommes des meilleures familles avec les titres les plus élevés se battront pour vos attentions. Darling désire manifestement faire de vous sa femme.
— Bah.
Ses traits incomparables se plissèrent de dégoût.
— Tristan est comme un frère pour moi. D’ailleurs, mon affection est déjà engagée et vous le savez bien.
Elle inclina la tête, coquine et séductrice.
— Dois-je permettre aux vicomtes, aux ducs et aux comptes d’assister à des danses avec moi avant de les rejeter fermement pour prouver que je suis digne de vous ?
Ses poumons souffraient de voir la manière dont ses yeux clairs pétillaient en le regardant. Elle était digne de 10 hommes comme lui. D’un millier. Il but une autre gorgée à la bouteille.
— Vous penserez différemment une fois que vous aurez une meilleure compréhension du fonctionnement du monde.
— Ne me traitez pas comme si j’étais encore une fillette.
Elle parla avec une sécheresse peu caractéristique.
— Je sais très bien que votre père n’était pas marié à votre mère. Ce n’est pas votre faute.
— Possible.
Cette discussion avec elle sur sa naissance illégitime lui brûlait le visage.
— Mais la société voit un enfant naturel sous un jour différent. En tant que fille d’un marquis, on s’attend à ce que vous épousiez quelqu’un d’un rang bien plus élevé que le mien.
— Vous êtes le fils d’un comte.
— Ma mère était une actrice qui foulait les planches.
— Une actrice !
Son visage s’illumina et le ravissement supplanta son expression agacée.
— Je l’ignorais. Elle a dû mener une vie fascinante.
Son humeur changeante le mystifiait et l’enchantait tout à la fois. Il était fort, raisonnable et fiable, comme un cheval de trait qui labourait les champs, tandis qu’elle était merveilleusement sublime et toujours changeante ; une nymphe terrestre et un papillon vif réunis.
— Je n’en sais rien. Je peux vous assurer que la plupart des gens de la Cité ne seraient pas d’accord.
Il but une généreuse gorgée de champagne.
— Ma mère n’était pas considérée comme une personne respectable.
— La respectabilité me semble terriblement ennuyeuse.
Elle se pencha en avant et l’odeur de femme humide et chaude flotta jusqu’à lui.
— L’avez-vous déjà vue se produire ?
— Non.
Il changea de position pour maintenir la séparation physique entre eux. Il tenta encore de boire du champagne, mais il fut étonné de découvrir la bouteille vide. Il la jeta sur l’herbe, où elle atterrit avec un bruit sourd.
— Je ne l’ai jamais connue. Elle m’a déposé chez le comte et elle est partie avec sa troupe de théâtre dès qu’elle a été assez bien pour voyager après ma naissance.
— Nous sommes pareils à cet égard.
Il entendit la mélancolie dans sa voix.
— Nous n’avons jamais connu notre mère.
— Nous ne sommes pas exactement pareils à cet égard, protesta-t-il doucement, sa tête tournant légèrement sous l’effet du champagne. Ma mère a choisi de m’abandonner. La vôtre a été rappelée tôt par Dieu sans aucune voix au chapitre. Elle ne vous aurait jamais quittée autrement.
— Croyez-vous réellement que c’est vrai ?
— Évidemment.
Se sentant chaleureux et libre, il se rapprocha pour passer un bras autour de ses épaules et les presser avec affection.
— Aucune personne saine d’esprit ne vous abandonnerait.
— Y compris vous ?
— Je serai toujours votre ami.
Elle secoua la tête.
— Vous vous cachez. Vous faites de votre mieux pour m’éviter à présent. Cela fait plus d’un an que je vous ai vu.
Ses yeux étaient brillants de larmes contenues, toute trace de sa précédente gaieté envolée.
— Ne me délaissez pas, je vous en prie, Will. Je ne pourrais pas le supporter.
Sa poitrine se serra d’angoisse devant son expression. Il préférerait s’enfoncer un poignard dans le cœur plutôt que la blesser.
— Oh, Elle. Je vous en prie, ne rendez pas ceci plus difficile…
Elle l’interrompit en se penchant en avant et en fusionnant ses lèvres aux siennes. Ce baiser était empreint d’un sentiment presque lugubre. Son cœur se gonflant douloureusement, il l’embrassa doucement, comme si elle était un oiseau fragile.
Les doigts de la jeune femme glissèrent sur son dos nu, brûlant sa peau. Toute raison coula hors de lui comme l’eau à travers une passoire. Son parfum subtil emplit ses narines, et sa peau était douce et chaude sous ses doigts. Consumé d’un besoin urgent et de désir, il toucha la pointe dressée de son mamelon sous sa robe mouillée. Elle recula et, le regard fixé sur ses yeux, elle tira sur son corsage, se dénudant.
Son sang bouillonna à la vue de son torse mince, pâle et parfait, s’offrant à lui comme le plus divin des sacrifices. Ses petits seins, pointus et levés vers le ciel, étaient la perfection. Il les prit tous les deux en coupes dans ses mains et son monde se limita à la sensation soyeuse de sa chair féminine et le besoin insatiable qu’il avait de la faire sienne. Il baissa la tête pour la goûter, donnant une chiquenaude sur la pointe durcie de son sein avec sa langue.
Elle soupira de plaisir et murmura à son oreille.
— Oh, Will.
Son haleine chaude souffla sur sa joue.
— Je vous aime tant.
Il l’aimait aussi, plus que les mots ne pouvaient l’exprimer, même s’il n’avait aucun droit de l’aimer. Donc, il ne dit rien et il la déposa doucement sur l’herbe humide pour le lui montrer. Tout se réduisit à Elle, à la seule femme qu’il avait réellement vue dans sa vie.
Cette fois, elle n’eut pas à lui demander de défaire ses boutons. Il les arracha presque, ses yeux se régalant de l’étendue de sa peau parfaite à couper le souffle et qui était soudainement là pour lui. Il pressa les lèvres sur la courbe délicate de son cou gracieux, perdu dans l’urgence de son besoin d’elle, immergeant ses sens dans la chaleur de sa peau parfumée.
Le rythme doux de ses légers soupirs l’enflamma, l’appelant comme le chant d’une sirène auquel il n’avait d’autre choix que de répondre. Quand il se positionna devant son entrée et poussa pour se frayer un passage, l’euphorie envahit ses veines.
Il se comporta doucement avec elle, lui murmurant des mots tendres qu’il ne s’était jamais permis de dire à voix haute auparavant. Les prononcer maintenant, tandis qu’il lui faisait l’amour, c’était comme un immense fardeau qu’on lui enlevait. Elle se donna entièrement à lui, ses hanches se soulevant pour rencontrer ses coups de reins, le pressant de continuer. Il poussa en elle, l’embrassant passionnément, le cœur plein prêt à éclater, bouleversé de la connaître finalement dans le sens le plus intime.
Il n’avait aucun moyen de savoir que la première fois qu’il lui faisait l’amour était aussi la dernière avant que la nouvelle de sa mort lui parvienne plusieurs mois plus tard, le plongeant dans un désespoir si profond qu’il crut ne jamais s’en remettre.
Chapitre 2
Paris, six ans plus tard
Elle était censée être morte. Homme d’esprit pratique, Will ne croyait pas aux fantômes, de sorte qu’il ne pouvait pas expliquer l’apparition devant lui.
Elinor Dunsmore. Elle. Le bavardage des invités présents se réduisit à un léger bourdonnement dans ses oreilles. Presque six ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois où il avait posé les yeux sur elle, depuis la désastreuse soirée de son dix-huitième anniversaire. Elle était morte depuis cinq ans, bien que la nouvelle de son trépas ait été fausse, manifestement.
Il ajusta ses lunettes, le cœur battant très fort dans sa cage thoracique. Son esprit s’efforçait de se réconcilier avec ce que ses yeux lui disaient. Elinor, vivante ? Comment était-ce possible ? C’était impossible. Mystérieux. S’il n’était pas plus avisé, il soupçonnerait ses verres de lui faire défaut, mais il était impossible de se tromper sur ce regard gris fumé teinté de gaieté espiègle. Était-elle à Paris pendant tout ce temps ?
— À boire ?
La voix de Lucian Verney résonna quelque part au loin.
— Dites, voulez-vous à boire ? répéta-t-il.
Arrachant son regard au fantôme d’Elinor, Will se concentra sur Lucian, debout devant lui et poussant une coupe à vin dans sa direction. Il l’accepta et avala une gorgée fortifiante du bourgogne terreux.
— La femme avec l’épouse de Whitworth… qui est-ce ?
— Que je sois pendu si je le sais.
— Vous ne l’avez jamais vue ?
— Jamais au cours des deux mois de ma présence ici.
Bien que Lucian soit âgé de quelques années de moins, Will et lui avaient fréquenté certains cercles communs à Londres. Fraîchement sorti d’Oxford, Lucian s’était joint au corps diplomatique et il était à présent en poste dans la capitale française.
Will dévisagea Elle, la vieille douleur embrasant à nouveau son torse. Comment était-ce possible qu’elle soit ici dans un salon de Paris à faire la conversation polie à des fonctionnaires français et des diplomates britanniques ? Tristan Fitzroy avait juré qu’elle était morte et enterrée dans une tombe à Paris, loin de la maison.
Était-ce une ruse complexe ? L’indignation lui tordit les boyaux tandis qu’il réfléchissait aux sombres possibilités. Le père d’Elle avait déjà aimé Fitzroy, un ami et voisin, comme un fils, mais récemment, Fitzroy s’était révélé être un salaud sans scrupules capable de la pire des trahisons. Témoigner faussement de la mort présumée d’Elle pouvait-elle en être un autre exemple ?
Il continua de la fixer du regard, une partie de lui craignant qu’elle disparaisse à nouveau s’il détournait les yeux ou même s’il clignait des paupières. Elle avait adopté le nouveau style d’habillement français, se drapant dans un tissu si transparent qu’aucune Anglaise raisonnable n’aurait osé apparaître ainsi vêtue en public.
Ses poumons lui firent mal tandis qu’il se délectait de sa vision. De style grec, la création diaphane mettait ses jambes en valeur ; la culotte de couleur chair en dessous ajoutant à l’illusion d’indécence. Le tissu drapé semblait caresser la petite poitrine et les hanches minces qu’il avait une fois connues intimement (qu’il avait presque vénérées, en réalité) avant qu’elle disparaisse brusquement de sa vie. Sa seule concession à la modestie était le châle brodé d’or drapé sur une épaule et serré autour de sa taille svelte, mais inutile pour dissimuler la pleine puissance de son charme féminin.
Elle, celle dont il se souvenait, n’aurait pas considéré sa tenue comme scandaleuse, elle aurait été attirée par la fraîcheur et le côté artistique. Même lorsqu’elle était une jeune fille, elle avait toujours adopté avec empressement ce qui était nouveau et différent, elle avait toujours cherché le prochain exploit excitant.
Sa disparition de sa vie avait changé Will à jamais et avait modifié le cours de son avenir. Il l’avait pleurée non pas une fois, mais deux : la première quand elle s’était enfuie pour épouser un Français sans un mot pour lui et encore une fois, environ un an plus tard, quand il avait appris qu’elle était morte en couches. Pourtant, elle était ici, l’air vraiment robuste pour une personne mangeant prétendument les pissenlits par la racine depuis plusieurs années. Peu importe ce qui avait reporté son voyage au paradis, une partie profondément enfouie en lui était reconnaissante ; elle était une vision bienvenue pour ses yeux affligés, pour un cœur encore dévasté par son brusque départ de sa vie.
Combien de fois avait-il imaginé ce moment, la chance de la revoir ? Combien de conversations avait-il menées avec elle dans sa tête, fulminant contre elle de l’avoir abandonné, puis la serrant contre lui en lui assurant que tout était pardonné ? Il s’était dit que s’il avait l’occasion de tout recommencer, jamais il ne la quitterait, pas même un jour. Il lui dirait la vérité sur les sentiments de son cœur : elle était tout pour lui. Qu’il n’y avait jamais eu personne d’autre. Aujourd’hui, soudainement, par un mystérieux tour du destin, elle était ici, mais il ne trouvait rien à lui dire, sauf pour lui demander comment sa présence ici ce soir était le moindrement possible.
Elle conversait avec animation avec deux Anglaises, y compris la redoutable femme de lord Whitworth, l’actuel ambassadeur de la Couronne à Paris. Un homme au torse puissant et à la posture rigide s’approcha des dames et posa une main de propriétaire dans le bas du dos gracile d’Elinor. Elle accueillit l’homme avec un sourire froid qui exposa les pointes presque animales de ses incisives, un sourire d’une imperfection charmante qui teintait son allure aristocratique d’une certaine témérité qui le remuait toujours.
La jalousie lui transperça les entrailles, la chaleur se propageant dans son ventre comme une contagion. Il était impossible de se tromper sur les traits de faucon et la mine renfrognée permanente du nouveau venu. Gérard Duret. Il se demanda ce que diable Elle pouvait bien faire à batifoler avec des membres du cercle intime de Napoléon tandis que sa famille pleurait sa mort en Angleterre.
— Mais je connais le rapace avec elle, disait Lucian. C’est le général Duret. C’est de lui qu’on doit se méfier. Il sera le premier à nous planter une épée dans le cœur quand la paix échouera.
Will connaissait bien la réputation de l’homme. Le général Gérard Duret du ministère de la Police corse occupait un rang élevé dans le réseau du renseignement de Napoléon.
— Ah, voici votre ami* 1 français.
Lucian se tourna pour accueillir Henri D’Aubigne et désigna Elle de la main.
— Naismith s’interroge sur la compagne de Duret.
— Vous parlez de madame Laurent ?
L’écrivain et libre penseur semblait connaître tout le monde à Paris et sa fervente aversion pour Napoléon en faisait un informateur précieux.
— Elle est extrêmement charmante. Duret est tellement obsédé qu’il protège la dame comme le plus précieux des diamants. Il est entendu que sa femme en est très mécontente.
— La chevauche-t-il ? s’informa Lucian.
— La rumeur le dit.
Henri choisit une quenelle* dans un plateau d’argent présenté par un valet de pied qui se promenait. Les fonds anglais fournissaient bien le corpulent hédoniste en nourriture riche et spiritueux de qualité, de petits plaisirs manifestement assouvis, la preuve en était ses joues perpétuellement rougies et son gilet de soie tendu sur un ventre généreux.
— Mais personne n’en a la preuve.
La maîtresse de Duret.
— Vit-elle à Paris ? demanda Will.
— Elle vivait en ville avec son mari, le vicomte* Rodolphe Laurent, mais elle a disparu pendant plusieurs années après la fin tragique du vicomte* .
Son torse brûla en entendant mentionner la mort du mari d’Elle. C’était pathétique d’être jaloux d’un cadavre, mais il ne pouvait s’empêcher de nourrir de l’amertume envers l’aristocrate qu’Elle avait choisi pour le remplacer.
— Qu’est-il arrivé à son mari ? s’enquit Lucian.
— Il est parti à son club un soir et il n’est jamais rentré.
Le crâne chauve et luisant d’Henri brilla quand il mordit dans la boulette de viande.
— Le corps de Laurent a surgi quelques jours plus tard. Sa triste disparition a été soit l’œuvre de voleurs, soit le résultat malheureux d’une ferveur révolutionnaire persistante.
Will regarda Elle se pencher plus près de Duret pour murmurer à son oreille.
— Mais c’était il y a des années. Où était-elle pendant ce temps ?
— Je ne sais pas*. Elle a réapparu il y a quelques mois et elle s’est mise à tenir salon, ce qui est de rigueur dans la haute société cette saison.
— Avez-vous déjà assisté à l’une de ses réunions ? questionna Will.
— J’ai eu ce plaisir.
Henri parlait la bouche pleine de sa boulette de viande.
— Comme je l’ai dit, la dame est charmante. Elle invite des artistes, des universitaires et des diplomates, et elle a une excellente table.
— Je n’ai pas été invité, remarqua Lucian, l’air offensé par cette omission.
— Duret y assiste-t-il ? interrogea Will.
— Bien évidemment.
Henri avala ce qui restait de sa quenelle *.
— S’il ne l’a pas déjà amenée au lit, il le désire manifestement. Il est presque toujours aux côtés de madame Laurent.
— Que lui trouve-t-il ?
Lucian s’étira le cou pour mieux voir la femme en question.
— Elle est assez avenante, mais pas tout à fait un diamant de premier choix.
Will examina les lignes douloureusement familières du visage d’Elle, les joues aux pommettes hautes et les grands yeux largement écartés par un nez droit et les lèvres pleines. C’était vrai. Elle n’était pas une grande beauté. Elle était bien plus. Elle était la personne la plus extraordinairement vivante qu’il avait rencontrée. D’une franchise et d’une candeur rafraîchissantes, elle avait toujours vécu dans l’instant présent, prête à lâcher un rire vigoureux, l’humour brillant dans ses yeux quand elle l’incitait à mettre son étude de côté.
Peu de gens pouvaient résister à l’attrait de cette exubérance et lui avait certainement été incapable de résister à ses charmes considérables. Mais même alors qu’il était bêtement et irrémédiablement tombé amoureux d’elle, il avait su qu’elle était hors de sa portée. Il se tourna vers Henri.
— Que savez-vous d’elle ?
— Peu de choses. C’est une aristocrate anglaise, dit-on, mais son français est impeccable.
Lucian contempla sa robe transparente.
— Elle semble certainement avoir adopté le style d’habillement parisien. Aucune Anglaise respectable ne revêtirait ces robes indécentes dans lesquelles se pavanent les petites Françaises.
Henri but une bonne gorgée de son vin.
— C’est le résultat de notre affection révolutionnaire pour les valeurs de la Rome républicaine.
Lucian plissa le front.
— C’est-à-dire ?
— Même notre mode doit refléter ces nouveaux idéaux philosophiques et sociaux. On s’attend à ce que les couturières produisent tout ce qu’il y a de plus élégant avec un minimum de tissu.
Lucian secoua la tête.
— C’est un miracle qu’elles n’attrapent pas la mort.
— Hélas, cela arrive à certaines, répondit joyeusement Henri. Nos Merveilleuses* souffrent parfois de la « maladie de la mousseline ».
Lucian cligna des paupières.
— Que diable ! Vous l’inventez.
— Pas du tout, rigola Henri. C’est en fait un regrettable problème respiratoire, mais il faut souffrir pour être à l’avant-garde de la mode.
— C’est presque obscène, lança passionnément Lucian en se tournant vers Will. Ne pensez-vous pas ?
— Je remarque qu’on ne s’attend pas à ce que les dandys souffrent du même inconfort que les dames, répliqua Will en promenant un regard distrait sur les jeunes mâles connus sous le surnom des Incroyables *.
Ils portaient les cheveux longs par-dessus leurs oreilles et préféraient les manteaux cintrés à la taille et évasés sur les cuisses, invariablement portés avec une culotte jaune canari ou vert bouteille. Au moins, ils étaient habillés, au contraire de leurs alter ego féminins, dénommés les Merveilleuses, qui adoptaient le même style classique d’habillement grec qu’Elle.
Henri agita les sourcils.
— Malgré son absence de côté pratique, je trouve la mode féminine actuelle extrêmement esthétique.
— Sans doute, cracha Will.
Voir Elle adopter une nouvelle mode osée ne le surprenait pas, mais pourquoi avait-elle déserté son ancienne vie ? Avait-elle abandonné son unique enfant pour devenir l’une des Merveilleuses de la société parisienne ? Ou une putain française ? Il ferma les yeux et s’obligea à prendre une profonde respiration calmante. Imaginer Elle dans le lit de Duret le rendait malade, mais l’idée qu’elle s’y soit mise volontairement menaçait de l’envoyer à l’asile. Il ouvrit les yeux pour se découvrir scruté par le visage anguleux d’Henri.
— Connaissez-vous la dame ?
Il avala à travers la douleur persistante dans son torse.
— Nous nous connaissions autrefois, mais c’était il y a longtemps.
Ils furent interrompus par leur hôtesse, lady Whitworth, qui s’était placée à l’avant de la pièce.
— Puis-je avoir votre attention ? cria-t-elle. L’encan est sur le point de commencer.
Elinor s’adressa au général, qui sourit et regarda sa compagne avancer vers l’avant de la pièce, accompagnée d’un certain nombre d’autres dames.
— L’encan ? murmura Will à ses compagnons.
— Pour avoir le plaisir de valser avec la dame de votre choix, expliqua Henri. Les fonds recueillis seront remis à la Maison des femmes et des enfants à Paris.
Lucian inspira brusquement, scandalisé.
— Soumettre à l’encan des dames de bonne famille au plus offrant ? On se croirait à la Maison du roi sur Pall Mall, s’indigna-t-il en parlant d’un bordel fréquenté par les gentlemen de la haute société à Londres.
Henri rigola.
— Vous autres, Anglais, faut-il que vous soyez si provinciaux ? Vous n’achetez pas la vertu de la dame, seulement l’occasion de la faire tourner sur le plancher de danse.
— Tout de même, c’est loin d’être convenable, s’entêta Lucian. Ce genre de chose serait un scandale chez nous.
— Mais vous êtes à Paris, répliqua jovialement le Français. Pourquoi ne profitez-vous pas des délices offerts dans notre belle ville ?
Will avala ce qui lui restait de vin et déposa la coupe vide avec un bruit décidé sur le plateau d’un valet de pied qui passait.
— Pourquoi pas, en effet ?
***
Elinor observait les enchères avec un intérêt détaché, convaincue que Gérard Duret remporterait la mise, surtout grâce à l’intimidation pure et simple, pour avoir l’occasion de danser avec elle. Peu se risqueraient à contrarier un homme réputé plus impitoyable que Robespierre.
La dame devant elle s’avança quand les enchères débutèrent. Elle prit sa place ainsi désertée, prête pour le tour suivant. Son regard se promena sur les uniformes bleu et rouge vif portés par les officiers de Napoléon, entrecoupés par les vêtements transparents d’inspiration grecque portés par les femmes. C’était étrange d’être de retour en société après de si nombreuses années. Pourtant, elle était toujours aussi prisonnière aujourd’hui que jamais.
La frustration bouillit dans sa poitrine tandis que, de désespoir, elle survolait la foule. Toujours aucune trace de Moineau, l’homme qui avait promis de l’aider. Plus d’un mois s’était écoulé depuis les dernières nouvelles de lui. Où pouvait-il être ?
Des applaudissements polis signalèrent la fin de la dernière ronde d’enchères. La dame aux joues rougies s’avança dans la foule pour rejoindre l’homme qui avait gagné le droit de danser avec elle.
— Maintenant, je vous offre la magnifique madame Laurent, une vision, qui illumine une pièce par sa seule présence, annonça le commissaire-priseur, un homme soigné de taille moyenne et au visage lugubre.
Elle s’avança avec un sourire bon enfant et exécuta une élégante révérence. La foule applaudit et les enchères furent lancées.
— Trois francs ! cria le corpulent monsieur Henri d’Aubigne, un écrivain parisien d’âge moyen qu’elle trouvait très amusant.
Elle vit qu’il était debout à côté de Lucian Verney, un nouvel arrivant dans la ville travaillant pour l’ambassadeur lord Whitworth à l’ambassade. Elle se dit qu’il lui fallait se souvenir de se présenter au jeune homme bientôt. Monsieur Verney pourrait s’avérer utile.
Plusieurs autres misèrent et firent monter le prix. Au cours des quelques mois depuis qu’elle avait rouvert sa maison à Paris, elle était apparue comme une hôtesse populaire et elle était recherchée comme invitée. Elle avait toujours été douée avec les gens et elle comptait bien s’en servir pour son avantage, particulièrement parce qu’il y avait tant en jeu maintenant. Plus elle croisait de gens, plus les chances seraient bonnes de rencontrer une personne d’influence qui pourrait l’aider dans ses recherches.
— Huit francs, cria le commissaire-priseur. Ai-je une offre pour huit francs pour madame Laurent, une dame des plus ravissante ?
Une fois que le prix de sa compagnie eût grimpé trop fortement pour plusieurs des premiers enchérisseurs, Duret s’avança au centre et à l’avant de la foule afin de n’être qu’à quelques mètres d’Elle. Il inclina le menton, indiquant qu’il acceptait le prix du commissaire-priseur. Son regard noir de jais retenait le sien, dissimulant à peine le désir émanant de son corps solide et carré. Avec sa chevelure sombre striée de fils argentés et ses traits marqués, ce n’était pas un homme dépourvu de beauté, mais l’intensité affamée avec laquelle il la contemplait faisait dresser les poils sur sa nuque.
— Le général Duret mise huit francs pour une valse avec la belle madame Laurent !
Les paroles du commissaire-priseur se bousculèrent à la sortie, trahissant ses nerfs, maintenant que le puissant fonctionnaire de la police s’était jeté dans la mêlée.
— Une très généreuse offre, vraiment.
Elinor étouffa tout signe extérieur de nervosité et sourit, aguicheuse.
— Oh, là. Je vaux sûrement plus que huit petits francs.
La foule rit et quelques personnes crièrent qu’elle en valait bien plus.
— Ai-je une offre de 10 francs ? cria le commissaire-priseur sans beaucoup de vigueur, s’attendant manifestement à ce que la transaction se termine, étant donné la réputation du dernier enchérisseur.
— Vingt francs.
La voix masculine de baryton, sûre d’elle, résonna quelque part au fond de la pièce.
Étonnée que quelqu’un défie le puissant général, même de cette manière insignifiante, Elle regarda en direction de la riche voix calme (à l’évidence celle d’un Anglais), mais elle ne put voir à qui elle appartenait. L’homme se tenait près d’Henri et monsieur Verney, mais il était dissimulé par la foule pressée autour d’eux.
L’air renfrogné en permanence du général s’accentua.
— Vingt-cinq, renchérit-il d’une voix épaissie par le mécontentement.
— Vingt-cinq francs du général Duret, déclara le commissaire-priseur avec un soulagement évident.
— Quarante.
L’expression de Duret se durcit. Il serra les mains ensemble et les manipula jusqu’à ce que ses jointures craquent, une manie qu’elle détestait. Un murmure étouffé balaya la foule tandis que d’autres têtes encore se tournaient vers le fond de la pièce pour apercevoir l’homme qui osait défier publiquement le lieutenant malveillant de Napoléon.
— Nous avons une mise à 40 francs.
Le commissaire-priseur épongea la sueur sur son front avec un mouchoir grisonnant bien usé qui avait probablement déjà été blanc.
— Ai-je une offre à 41, peut-être ?
Il regarda Duret avec espoir.
Le général le dévisagea un moment, la fureur emmagasinée évidente dans ses yeux foncés.
— Hélas, non *, déclina-t-il finalement d’un ton léger. Malheureusement, je ne vais pas danser avec la belle dame en public ce soir.
La foule sembla pousser un soupir de soulagement collectif et le bavardage reprit.
Elle s’écarta pour faire de la place à la dame suivante pour la mise aux enchères et s’avança dans la foule, s’efforçant d’apercevoir le gentleman qui avait payé si outrageusement le privilège de danser avec elle. Il était dos à elle, presque entièrement dissimulé par la foule, mais elle entraperçut une chevelure sombre cuivrée. Son crâne picota. Il y avait quelque chose chez cet homme…
Elle atteignit Henri et monsieur Verney, et son acheteur pivota. Leurs regards se croisèrent et le cœur d’Elle tomba comme un rocher en bas d’une falaise.

1. N.d.T. : Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.
Chapitre 3
Elle fixa ses yeux pâles noisette qui la firent culbuter en arrière vers ces lointains étés dans le Dorset, l’air marin et la maison en grès patiné où elle gardait ses souvenirs les plus heureux.
— Bonsoir, Elinor.
Le regard attentif de Will Naismith l’examinait derrière des lunettes à monture noire.
— Will.
Le choc (et une joie si inattendue qu’elle la déconcerta) déroba à Elle sa capacité de parler. Elle s’imprégna plutôt de lui. Son visage avait mûri au cours des années passées sans le voir, mais sa chevelure foncée et cuivrée indisciplinée était la même et il avait conservé cette beauté hors norme qui provoquait encore un sursaut de désir dans sa poitrine.
— Bienvenue *, Madame Laurent.
Henri s’avança et porta sa main à ses lèvres.
— Vous êtes ravissante* ce soir, comme toujours.
À ce moment-là seulement se souvint-elle de saluer les gentlemen avec Will, réussissant sans trop savoir comment à dire les bonnes choses quand Henri lui présenta monsieur Verney.
— Je crois savoir que vous connaissez déjà notre cher monsieur Naismith.
Les yeux rusés, rouges et gonflés d’Henri l’examinèrent sous des sourcils touffus.
— Oui.
Sa voix lui paraissait très lointaine à ses propres oreilles. Elle se tourna vers Will, ne croyant pas encore tout à fait qu’il soit là.
— Que faites-vous ici ?
— Je suis enclin à vous poser la même question.
Le temps avait aiguisé les traits de Will, durcissant les lignes hautes de ses joues et raffermissant les courbes de ses lèvres pleines. Son nez n’était plus aussi droit qu’avant, le léger détour sur l’arête suggérait qu’il se l’était cassé depuis leur dernière rencontre, ce qui semblait bizarre pour un érudit comme Will. Le changement modifiait son apparence, lui donnant un air moins enfantin et plus rigide, comme un objet d’art grossièrement sculpté. Elle faillit sourire parce que malgré son apparence ouvertement masculine, son nez et ses joues étaient encore parsemés de pâles taches de rousseur.
— J’avais cru comprendre que vous aviez… disparu… il y a cinq ans.
— Je suis revenue tout récemment.
L’expression de Will était indéchiffrable.
— Quelle heureuse tournure d’évènements.
— Je vous demande pardon.
Monsieur Verney s’éclaircit la gorge.
— Comment vous êtes-vous connus ?
Avant qu’Elle puisse répondre, elle sentit une main effleurer le creux de son dos.
— Chérie * .
S’arrêtant à côté d’elle, Duret déplaça une main de propriétaire sur le coude d’Elle.
— Voulez-vous me présenter à ce gentleman qui a payé si généreusement l’occasion de danser avec vous ?
— Certainement.
Elle s’obligea à parler d’un ton mesuré.
— Général Gérard Duret : permettez-moi de vous présenter monsieur Willford Naismith, un ami de mon frère du temps de l’université.
— Enchanté, Monsieur*.
Il évalua Will avec des yeux sombres pénétrants.
— Qu’est-ce qui vous amène à Paris ?
— Des affaires privées dont je dois m’occuper.
Will parla avec une politesse froide.
— Monsieur Naismith est expert en pièces de monnaie anciennes, intervint Henri. Il est dans notre belle ville pour une affaire numismatique.
— Vraiment ?
Duret pinça les lèvres.
— Êtes-vous à Paris pour récupérer quelque chose de grande valeur ?
— Loin de là.
Will ajusta ses lunettes.
— Je suis ici à titre de consultant, pour évaluer une pièce qu’un de mes collègues souhaite acquérir si elle est authentique. Malheureusement, les pièces dites fourrées* peuvent être un problème pour les collectionneurs.
Le front de Duret se plissa.
— Fourrées * ?
— Des pièces de monnaie anciennes plaquées de métal précieux pour leur donner une apparence solide, expliqua Will. Elles sont considérées comme moins précieuses que les véritables pièces.
— Identifier la contrefaçon est une tâche difficile, indiqua Duret. Les objets, comme les gens, sont souvent différents de ce qu’ils semblent être.
— Débusquer la vérité est un défi, mais peut être fait, répondit légèrement Will, comme s’il n’avait pas remarqué la tension crépitant dans l’air.
— Je vais garder cela en tête, affirma Duret. En tous les cas, j’espère que vous prendrez plaisir à votre séjour.
— Je m’y attends, dit Will. C’est un plaisir d’avoir l’occasion de profiter des délices de votre ville à présent que la paix est installée.
— J’imagine que madame Laurent est l’un de ces délices, souligna Duret avec un sourire tendu, quand on songe à la somme élevée que vous avez payée pour avoir le privilège de la faire tourner.
Will retint le regard de Duret.
— Il est difficile de résister à de telles occasions quand les fonds amassés vont à une cause aussi noble.
— Oui, on aime faire ce que l’on peut pour aider la veuve et l’orphelin.
— Particulièrement quand on gagne un tel prix.
Will s’avança sur l’autre flanc d’Elle et lui offrit le bras.
— Je crois que c’est ma danse.
Sous ses doigts, elle sentit la chaleur de la peau de Will à travers le tissu de son frac.
Le mécontentement ridait le visage de Duret tandis qu’il les regardait se toucher, même si c’était à travers des gants.
— Ne vous empêchez pas pour moi.
— Je n’y songerais pas.
Le cœur d’Elle battait violemment quand il l’entraîna. Peu de gens osaient s’attirer la colère de Duret comme venait de le faire Will. Ils avancèrent lentement vers les portes donnant sur le salon, suivant un flot d’autres couples vers la salle de bal, Elle était intensément consciente de sa présence masculine près d’elle après toutes ces années.
— Vous êtes silencieux, comme toujours, se risqua-t-elle à lui dire.
— Je ne sais pas quoi dire, répondit-il. Sauf, peut-être, que la mort vous sied bien.
Elle sentit une question sous la froide ironie. Où étiez-vous ? Mais elle n’était pas prête à répondre, alors elle lui dit plutôt :
— Vous n’auriez pas dû défier Gérard publiquement ainsi.
Son bras devint rigide sous ses doigts.
— Vous usez librement de son prénom.
Elle ignora la réprimande, impatiente de lui faire entendre raison. Un érudit comme Will ne pourrait pas immédiatement comprendre quel genre de canaille impitoyable pouvait être Duret.
— Il est dangereux, particulièrement pour des gens qui le fâchent ou prennent ce qu’il croit être à lui.
— Vous êtes à lui ?
La chaleur piqua les joues d’Elle.
— Vous le premier devriez comprendre que je ne suis la maîtresse de personne, mais bien ma propre maîtresse.
— Je suppose qu’il est compréhensible que votre amant ne veuille pas vous partager avec un autre.
Elle eut envie de protester. Lui dire qu’il avait tout faux. Mais elle se mordit la lèvre et garda le silence. Il n’avait aucun droit de la juger, encore moins après ce qu’il lui avait fait subir.
Quand ils atteignirent le plancher de danse, Will la prit dans ses bras et l’odeur tannée de son savon de rasage flotta jusqu’à elle. Un sentiment de conscience exacerbée dans ce qu’il avait de plus corporel s’installa entre eux. L’autre main de Will se posa sur sa taille et ils se lancèrent dans la valse. Will avait toujours dansé sans conviction, ce n’était pas un acte auquel il se donnait. Le Will qu’elle connaissait n’était pas une créature sociable, il avait toujours préféré s’enfermer avec ses pièces de monnaie, ses livres numismatiques et ses journaux. Pourtant, à l’abri dans la force calme de son étreinte tandis qu’il la guidait sur le plancher de danse, elle se sentit en sécurité pour la première fois depuis des années.
— Où étiez-vous pendant tout ce temps, Elle ?
L’inquiétude sincère adoucit son ton.
La gorge d’Elle était douloureuse. Elle avait envie de lui dire tant de choses.
— J’ai été retenue malgré moi.
— Êtes-vous retenue ici contre votre volonté ?
L’intérêt pressant illumina son regard.
— Vous n’avez qu’un mot à me dire et je vous raccompagne dans votre famille en toute sécurité.
La peur se propagea comme une vague en elle à l’idée que Will affronte une brute sans pitié comme Duret.
— Non. Je choisis d’être ici. Je ne fais rien qui me déplaît.
Un muscle tressaillit dans la joue de Will.
— Oui, et je suis bien placé pour le savoir.
Il étudia intensément son visage, comme s’il y cherchait la vérité.
— Ce que je ne comprends pas, c’est comment le fait d’être loin de votre père et votre frère, qui ont été dévastés par votre mort présumée, pourrait vous plaire.
La culpabilité lui tordit le cœur parce qu’elle avait fait défaut aux gens qu’elle aimait le plus au monde.
— Pourquoi êtes-vous étonné ?
Elle parla sèchement, l’amertume de leur séparation encore vive à sa mémoire.
— Vous m’avez toujours cru volage.
Il pressa les lèvres vers l’intérieur de sa bouche.
— Quelle manière intéressante de décrire ce qui s’est produit entre nous.
Elle ne s’en souvenait que trop bien. Particulièrement des silences. Les souvenirs douloureux l’entaillèrent telle une hache.
— Je suis même surprise que vous vous en souveniez.
Il expira par le nez.
— Ce qui s’est passé entre nous est loin d’être une chose que je pourrais oublier.
Ils dansèrent en silence, tous les deux imprégnés de leurs propres émotions. La musique (une débauche triomphale en hommage à la révolution) tournoyait autour d’eux, les notes les plus aiguës semblant ponctuer leurs sentiments aigris. Quand la musique s’arrêta, ils se séparèrent et il lui offrit un coude raide pour l’escorter hors de la salle de bal.
— Que dois-je dire à votre père ?
Les mots maîtrisés étaient teintés de la colère qu’elle avait sentie monter en lui pendant la danse.
— Ainsi qu’à votre frère, qui se trouve être l’un de mes plus vieux amis ?
— Si vous souhaitez les protéger, vous ne leur direz rien.
Ils sauraient bien assez tôt à quel point elle était anormale.
— Ils m’ont déjà pleurée. Laissez les choses ainsi.
Pour l’instant.
Il tourna brusquement la tête pour la regarder, son incrédulité palpable.
— Par le diable, qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? Pensez-vous franchement que personne de chez nous ne finira par vous reconnaître et faire savoir la nouvelle à votre père ?
Évidemment, c’était écrit dans le ciel. À présent que la paix était signée et que les Britanniques affluaient à Paris pour profiter de ses délices, ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un la reconnaisse, comme Will ce soir. Cependant, elle était décidée à corriger le désastre qu’avait entraîné sa perfidie avant d’affronter la déception de sa famille quand elle apprendrait son terrible échec. Elle ne doutait pas un instant qu’elle en entendrait parler un jour.
— Je vais envoyer des nouvelles à ma famille à mon heure et à ma manière.
— Comment pensez-vous qu’Aldridge va réagir lorsqu’il apprendra que sa fille vit, mais ne s’est pas donné la peine de l’en informer ?
— Je crains qu’il ne puisse en être autrement.
Incapable de croiser son regard, elle regardait aveuglément devant elle.
— Des affaires urgentes me retiennent à Paris.
— Quelles sont ces affaires, au juste ?
— Des affaires de nature privée.
— Je vois.
Les mots débordaient de mépris.
— Je peux très bien imaginer avec quoi cette affaire privée a rapport.
Ils avaient atteint l’entrée de la salle de bal et il s’éloigna d’elle d’un pas, s’inclinant brusquement devant elle avant de s’éloigner avec raideur.
Le regardant s’en aller, elle s’appuya en tremblant sur une colonne proche et lâcha un long soupir frissonnant. Will . Une douleur aiguë, agréable, palpitait dans son cœur.
Si seulement il connaissait la vérité. Mais c’était mieux ainsi, car s’il savait, il la détesterait encore plus.
***
Le lendemain, Elle était assise à la table du petit-déjeuner avec le journal du matin pressé, intouché à côté d’elle, buvant lentement son thé et grignotant un bout de rôtie. Son solide appétit habituel, aussi peu féminin qu’il soit, l’avait désertée ce matin.
Elle tourna distraitement l’ancienne pièce de monnaie de Cléopâtre dans sa main. La pièce était devenue un genre de talisman et elle l’avait gardée près d’elle pendant toutes ces années. Elle était fraîche au toucher, sa patine intacte, exactement comme elle était quand Will la lui avait offerte. Il avait toujours dit que la valeur des pièces de monnaie anciennes pouvait être gâchée si une personne les nettoyait mal.
Elle passa le pouce sur la surface irrégulière. Ce n’était pas étonnant que Will soit venu à Paris pour donner suite à sa vieille obsession ; la devise ancienne avait toujours été bien plus importante pour lui que quiconque ou quoi que ce soit, y compris Elle. Peu importe, elle ne regrettait pas d’avoir refusé sa proposition des années plus tôt. Comme la vie aurait été différente. Elle n’aurait peut-être jamais découvert à quel point elle était brisée à l’intérieur.
— Voulez-vous m’inviter à me joindre à vous pour rompre le jeûne ?
La voix râpeuse de Duret résonna depuis le seuil derrière elle.
Elle réprima l’envie de rouler les yeux. Le général aimait lui rendre visite à des moments inappropriés, mais elle supportait son comportement grossier parce qu’il pourrait s’avérer utile pour ses recherches.
Elle glissa la pièce dans sa poche.
— Je vous en prie, acquiesça-t-elle aimablement, faisant signe au valet de pied d’installer une autre place à table.
Duret s’empara de la chaise à sa droite tandis que son valet de pied, Jean-Paul, qui accompagnait son maître partout, se plaçait contre le mur derrière le général, l’échine raide, le regard fixé droit devant lui.
Le Français se servit un bout de rôtie dans l’assiette d’Elle et prit une grosse bouchée, mâchant avec enthousiasme.
— Ce n’est pas du tout galant de rendre visite à une dame le matin, remarqua-t-elle avec légèreté.
— Je n’ai jamais prétendu être l’un de vos aristocrates.
Le valet de pied s’avança pour lui verser du café.
— D’ailleurs, depuis la grande révolution, vos prétendus gentlemen se font rares.
— Oui, madame Guillotine* y a certainement veillé.
Il but lentement le liquide chaud.
— Très efficacement.
— Allez-vous m’éclairer sur la raison qui vous amène à ma porte à cette heure indue ?
— J’ai une proposition pour vous.
Il changea de position pour permettre au valet de pied de poser devant lui une assiette d’œufs frits dans le beurre, de fèves et des crépinettes au porc.
— Oh ?
Elle reposa délicatement sa tasse de porcelaine fleurie sur sa soucoupe.
— Quelle est-elle ?
Duret fit signe au valet de pied de quitter la pièce. Sur un hochement de tête approbateur d’Elle, il accepta, refermant la porte derrière lui. Comme toujours, le valet de Duret resta aux côtés de son maître.
— Malgré toute la peine que me cause l’idée de vous partager avec un autre, commença Duret, le temps est venu.
Elle se raidit.
— Me partager avec un autre ?
— J’ai pleinement l’intention de vous séduire un jour.
Il passa un doigt musculeux sur l’avant-bras nu d’Elle. Réprimant un frisson, elle envoya au ciel une prière de gratitude pour la supposée blessure de guerre qui dépossédait Duret de sa capacité d’accomplir certaines fonctions masculines.
Au début, elle avait été intriguée par sa retenue (Duret n’était pas un homme à se refuser quelque chose), jusqu’à ce qu’elle en comprenne la raison. Selon son audacieuse domestique, Sophie, le général fréquentait un bordel discret où l’on divertissait les clients avec des goûts très particuliers, et souvent dépravés.
Ce n’était pas seulement que Duret aimait jouer dur dans la chambre à coucher ; les putains se plaignaient de sa fureur désespérée quand les prostituées n’arrivaient pas à ressusciter ce qui était en sommeil depuis longtemps. Elle présumait que le caractère prompt de Duret et sa supposée cruauté émanaient de sa frustration d’avoir été émasculé. Curieusement, les rumeurs de son état n’avaient pas circulé en société, fort probablement par peur de dures représailles.
— Je ne comprends pas mon engouement, poursuivit-il. Vous n’êtes pas une grande beauté et ce corps que vous avez pourrait profiter d’un peu de rembourrage.
Elle éloigna son bras.
— Vous allez me faire tourner la tête avec tous ces compliments.
— Malgré votre apparence moyenne, vous possédez un certain… je ne sais quoi *… une certaine férocité.
Il parlait comme s’il évaluait une jument chez Tatersall, le premier fournisseur de chevaux de Londres pour gentlemen bien nantis.
— En surface, vous êtes une dame, mais c’est la touche de sauvagerie sous la surface qui donne envie à un homme de vous chevaucher et vous obliger à vous soumettre.
Elle ravala son dégoût.
— Vous avez parlé d’une proposition, insista-t-elle poliment.
— Je vous propose un échange, en quelque sorte.
Il prit une grosse bouchée d’œufs au beurre.
— Je vous donne la fille et vous vous assurez d’obtenir l’information que je désire.
Elle fronça les sourcils, ne comprenant pas tout d’abord ce qu’il voulait dire.
— La fille ?
Son cœur accéléra.
— Parlez-vous de Susanna ? Avez-vous trouvé ma fille ?
Il mâcha une petite saucisse plate.
— Oui.
— Où est-elle ?
Elle agrippa son avant-bras épais, une joie prudente s’allumant dans son cœur.
— Quand pourrai-je la voir ?
Elle avait appris quatre mois auparavant la miraculeuse nouvelle que son enfant vivait. Elle avait toujours cru Susanna morte à la naissance, mais Moineau, un ami de longue date de son défunt mari, était venu la voir peu de temps après sa libération avec la nouvelle que sa fille avait été volée à la naissance. Elle ne savait pas exactement qu’elles étaient les relations de Moineau, mais le Français était reconnu pour avoir un remarquable réseau d’informateurs dans toutes les couches de la société parisienne.
La révélation mettait en lumière sa nature profondément déficiente. N’importe quelle bonne mère aurait su d’instinct que son enfant était en vie. À l’évidence, il lui manquait le plus essentiel instinct maternel. Rien d’autre ne pouvait expliquer pourquoi elle avait failli à Susanna à ce point, la laissant passer toute sa jeune vie avec des étrangers, des gens qui peut-être la maltraitaient en ce moment même.
Il se pouvait qu’elle soit une piètre mère, mais Elle était déterminée à corriger la situation autant qu’elle le pouvait. Elle avait cultivé une amitié avec Duret, croyant que ses immenses ressources de puissant fonctionnaire du ministère de la Police pouvaient l’aider à retrouver sa fille. Aujourd’hui, il semblait que son calcul avait été avisé.
— Oui, je sais, en effet, où se trouve votre fille.
Sa fourchette érafla son assiette.
— Cependant, avant que vous la voyiez, vous devez d’abord me livrer une chose précieuse pour moi.
— D’accord.
Elle savait qu’il ne lui donnerait jamais rien sans un engagement de sa part.
— Il vous suffit de me dire de quoi il s’agit.
— Je m’attends à ce que vous utilisiez votre charme unique pour identifier et séduire un agent étranger qui est du plus grand intérêt pour la République française.
Elle cligna des paupières et se cala dans sa chaise.
— Vous n’êtes pas sérieux.
— Oh, mais je le suis, confirma-t-il nonchalamment. Très sérieux. Nous sommes informés que les Britanniques ont planté un de leurs meilleurs agents parmi nous. Nous cherchons depuis longtemps à démasquer ce chef des services secrets insaisissable qu’on appelle le Rasoir *.
— Le Rasoir ?
Elle secoua la tête, incrédule.
— Un sobriquet plutôt énigmatique, ne pensez-vous pas ?
— Mais juste, je le crains. Ses opérations sont menées avec une parfaite précision. D’après ce que nous savons, le Rasoir* n’a jamais perdu un collègue-espion lors d’une mission et aucun innocent n’a été sacrifié dans sa quête pour accomplir ses objectifs. Néanmoins, il est mortel quand on le défie et il a eu le dessus sur plusieurs de nos agents sans utiliser autre chose que ses mains nues.
— Donc, il assassine uniquement des espions comme lui ? s’enquit-elle. Un véritable modèle.
— Nous avons réduit nos soupçons à un gentleman qui est arrivé récemment à Paris. Vous allez le recevoir dans le but de l’exposer, dévoiler qu’il est le Rasoir *.
Il but lentement son café.
— Vous allez devenir sa maîtresse, mériter sa confiance, découvrir sa mission actuelle et m’en faire le rapport.
Elle ne pouvait pas croire qu’il soit sérieux.
— Même si j’acceptais, comment saurais-je ce qu’il faut faire pour démasquer un espion ?
Il haussa les épaules.
— Attirez-le dans votre lit sans tarder. Le mâle de notre espèce est très accommodant une fois son désir sexuel assouvi.
— C’est un plan grotesque.
Les mots étaient froids, alors même que la panique battait dans sa poitrine. Qu’adviendrait-il de Susanna si elle ne réussissait pas à faire ce que souhaitait Duret ?
— Je ne connais rien à l’intrigue et, selon vous, même vos meilleurs hommes ne trouvent pas ce Rasoir que vous cherchez.
— Mais vous n’êtes pas un homme.
Une expression satisfaite s’installa sur son visage.
— Les hommes ont un faible pour les femmes séduisantes, et vous êtes plus envoûtante que la plupart.
— Je ne suis pas envoûtante, dit-elle aigrement.
— Ne sous-estimez pas vos charmes.
Il but une grosse gorgée de café.
— En plus, un agent de la Couronne aura plus de facilité à partager ses confidences avec la fille d’un des hommes d’État les plus respectés d’Angleterre.
L’effroi coula dans un frisson le long de sa colonne vertébrale. Ils l’avaient choisie pour piéger le Rasoir en raison du haut rang de sa famille. Cependant, un homme connu pour sa ruse baisserait-il sa garde uniquement à cause de son lien avec les plus hautes instances du pouvoir en Angleterre ? À coup sûr, sa relation amicale avec Duret mettrait sur ses gardes n’importe quel représentant anglais digne de ce nom.
— Même si je devais penser à entreprendre un tel projet sordide, comment puis-je être certaine que vous avez trouvé ma fille ?
Alors même qu’elle posait la question, elle savait qu’il l’avait trouvée. Les confidences concordaient avec les révélations de Moineau ; que son bébé avait été enlevé par une personne au sein des plus hauts niveaux du gouvernement.
— Je ne l’ai pas trouvée, à proprement parler, concéda Duret.
— Je ne comprends pas ce que vous dites.

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