Ne rougis pas - Saison 1 Intégrale
426 pages
Français

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Description

Découvrez l'intégrale de la Saison 1 de Ne rougis pas de Lanabellia.
Rose fête ses 25 ans. Le regard gris acier qu'elle croise ce soir là bouleverse son univers et s'impose à elle.
Pourquoi cet homme si mystérieux, au caractère sombre et imprévisible s'intéresse-t-il à elle ? Que cherche-t-il réellement ? Qui est-il ? Que cache-t-il ?
La passion dévorante entre eux sera-t-elle son échappatoire ou bien provoquera-t-elle le retour de ses anciens démons ?
Quand mensonge et trahison s'en mêlent, Rose sera-t-elle capable d'abandonner les souvenirs qui la hantent ?



À propos de l'auteur :
Lanabellia vit dans le nord-est de la France. Passionnée de lecture, elle a commencé à écrire vers l'âge de 15 ans pour finalement abandonner et y revenir des années plus tard, poussée par ses proches. L'histoire s'accélère lorsque ses romans connaissent un succès inattendu chez Nisha.



À propos de l'éditeur :
Nisha Editions est une maison d'édition spécialisée dans la romance française.
Venez découvrir notre page Facebook pour suivre les actualités de Nisha Editions.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 décembre 2016
Nombre de lectures 162
EAN13 9782374134420
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lanabellia
 
Ne rougis pas
L’intégrale
 

 
Nisha Editions
Copyright couverture : Branislav
ISBN 978-2-37413-442-0


Have fun !
 

@NishaEditions

Nisha Editions

Nisha Éditions & Lanabellia

Nisha Editions

www.nishaeditions.com
 
TABLE DES MATIERES
 
 
Présentation

1. Nouvelle vie

2. Prise d’otage

3. Trouble & tentation

4. Panique à bord

5. As-tu confiance, Rose ?

6. Escapade nocturne

7. Le saphir

8. Monsieur compliqué

9. Les étoiles du Saphir

10. La grande roue des sensations

11. La harpie

12. Amère désillusion

13. La soirée des célibataires ?

14. Le tourment de Gabriel

15. Un… et deux

16. Le retour du démon

17. Planter et rebondir

18. Trottoir, vodka et conséquences

19. Vite, sortir !

20. Proximité dangereuse

21. Faux couple et tatouages

22. Le whisky du démon

23. La colère de l’océan

24. Mystère et jalousie

25. Qui est Gabriel ?

26. Mon célibataire de l’année

27. Pincez-moi je rêve

28. Choix et conséquences

29. D’un cauchemar à un autre

30. Route abrupte

31. Pointure 37 !

32. Le commencement de la fin

33. Sanglots

34. Respecte mes choix !

35. Pitié…

36. Dangereuse possession

37. Bêtises et nouvelles expériences

38. Machin

39. Très jolie robe

40. Quatre mots

Remerciements

Extrait


Nouvelle vie
 
 
« Insomnie. Singulier état où l’acuité des sens s’accroît, où les souvenirs s’accumulent jusqu’à devenir parfois intolérables, où le temps qui s’écoule pourtant au ralenti permet à la pensée de galoper follement. »
Yvette Naubert
 
J’ouvre un œil et le soleil me titille à travers le rideau mal ajusté de la chambre. Je me retourne une fois, deux fois et soupire. Bon allez, il faut que j’affronte ce jour à la con ! Je sens la mauvaise humeur m’envahir comme une petite bête sous la peau qu’on aimerait extraire, mais qui continue à se balader malgré tout le soin que l’on met à essayer de la tuer.
 
Je m’allonge à plat ventre, tentant un combat déjà perdu d’avance avec mon oreiller. J’entends du bruit dans la pièce à côté, ce qui me donne encore moins envie de me lever. Je m’assieds en tailleur sur le lit, l’oreiller posé sur mes jambes. Je le tapote machinalement, déjà agacée par la journée qui m’attend.
 
Et me voilà aujourd’hui avec un mal de crâne lancinant, car la veille je n’ai pas réussi à m’endormir et me suis écroulée vers les cinq heures du matin, devant un film dont je n’ai strictement rien suivi. J’essaie de rassembler mes cheveux et attrape l’élastique que j’ai lâchement jeté par terre cette nuit. Un chignon vaguement improvisé fera l’affaire.
 
Je marque une pause dans mes pensées qui affluent de partout en même temps.
 
OK, OK, ça craint !
 
J’ai dit ça à voix haute ?
 
Récapitulons, on m’a virée hier, ma vie sentimentale est un désastre absolu, je vis dans un appartement minable et en plus je dois fêter mes vingt-cinq ans ce soir ! Magnifique ! Un grognement s’échappe de ma bouche, ce qui me surprend moi-même. Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? J’ai l’impression que la vie me tient fermement par les pieds et me tire vers le fond, quoi que je fasse.
 
Un bruit sourd me sort de mes pensées et ma coloc déboule en trombe dans la chambre, le sourire aux lèvres et tapant comme une idiote dans ses mains. Je lève les yeux au ciel, désespérée.
 
–  Joyeux anniversaire !
 
Pitié ! Elle a crié ça d’une voix aiguë, ce qui me tire une grimace aff reuse qu’elle ne remarque même pas.
 
Je marmonne un vague salut et me laisse tomber en arrière sur le lit, m’écroulant de tout mon poids.
 
–  Je suis trop excitée pour ce soir !
 
Pas moi... Elle s’assied à côté de moi et pose un plateau déjeuner sur la couette.
 
–  C’est pour toi !
 
Un sourire illumine de plus belle son visage.
 
–  J’ai piqué ça au boulot, je ne voulais pas que tu n’aies pas de petit dèj le jour de ton anniversaire !
 
Elle hausse les épaules, l’air très fière d’elle. Je jette un œil au plateau et j’esquisse un sourire avec une petite moue tentée. J’ai vraiment trop faim !
 
–  Heureusement que tu es là, je pensais me taper le pain rassis qui reste dans la cuisine.
 
Elle rit. Je me redresse, attrapant un pancake et l’enfournant directement dans ma bouche.
 
–  Quelle heure est-il ?
–  Environ onze heures, allez bouge-toi !
 
Elle me pousse de la main. Je lui réponds la bouche pleine et sans grand enthousiasme.
 
–  Deux minutes, je savoure mon petit déjeuner et en plus je n’ai pas très envie de me lever, je resterais bien au lit toute la journée ! Je passe ma main sur mon cou douloureux. Voire toute la vie !
 
Je détourne les yeux, sentant le poids de son jugement m’aplatir comme une crêpe.
 
–  Arrête de te plaindre et bouge-toi. C’est bon, ce n’est pas la fin du monde si on t’a virée et en plus ce n’est pas comme si c’était ta faute.
 
Tout est si facile avec elle si on l’écoute !
 
Elle se lève, ramasse quelques trucs qui trainent par terre et se retourne vers moi pour me balancer d’un ton que je trouve un peu exagéré :
 
–  On va s’éclater ce soir Rose ! J’ai trop hâte et puis ça te fera du bien et à moi aussi !
 
Ah oui, c’est vrai ; j’ai aussi un prénom à la con, j’avais presque oublié !
 
Je me lève tranquillement pendant que ma coloc s’affaire tant bien que mal à ranger notre chambre. Nous dormons à deux vu qu’on a déjà du mal à payer le loyer de cet appartement minable. Mes yeux passent machinalement sur la moisissure qui apparaît en haut des murs, à cause de la fuite chez la voisine du dessus et que le proprio ne prend pas la peine de réparer. Un fainéant dans toute sa splendeur !
 
Je me dirige d’un pas nonchalant vers ce qu’on peut appeler notre salle de bain, une pièce si petite que je me demande encore comment ils ont réussi à y faire entrer une douche...
 
La pièce est d’un glauque ! Je hausse un sourcil rien que d’y penser. Le carrelage est fendu à plein d’endroits différents et la fenêtre est si petite que même la journée on est obligé d’allumer la lumière, le lavabo goutte sans cesse. Mais le proprio n’a pas le temps de s’y intéresser, comme d’habitude !
 
Je jette un coup d’œil à ma tête. Quand j’aperçois les cernes qui se dessinent disgracieusement sous mes yeux, je détourne le regard, soupire et saute sous la douche. L’eau à peine chaude me fait quand même du bien.
 
J’entends ma coloc ouvrir la porte de la salle de bain.
 
–  Je me maquille pendant que tu te laves.
 
J’acquiesce d’un geste de la main et la voilà partie dans une tirade qui m’exaspère déjà.
 
–  Tu vas voir, ce soir ça sera notre soirée ! Ça fait super longtemps qu’on n’est pas sorties et j’ai entendu dire qu’un nouveau bar vient d’ouvrir. On en dit que du bien !
 
Elle se dandine et continue dans sa lancée. J’ai mal au crâne, pitié !
 
–  Il paraît que la musique est super et la déco d’enfer. Sam y est allée le week-end dernier. C’est super classe, tout comme la clientèle, ce qui nous changera de nos sorties habituelles. Je suis certaine que ça sera géant ! Par contre tu sais ce que tu vas porter ? Moi j’ai trop de mal à me décider : la robe bleue ou la verte ?
 
Elle parle tellement que je me demande comment elle parvient à se maquiller ! J’esquisse un sourire.
 
Elle allume la petite radio près du lavabo et se trémousse sur une musique que je ne connais absolument pas.
 
J’ouvre la porte de la douche et attrape ma serviette.
 
–  Tu ne m’as pas répondu Rose. La bleue, la verte ou alors tu crois que ce serait mieux une jupe ?
 
Je la regarde attentivement ; je la connais par cœur.
 
–  Tu me feras un défilé, comme ça je t’aiderai à choisir. Allez pousse-toi, tu es assez jolie comme ça !
 
Elle se décale, l’air très heureuse de ce que je viens de lui dire et me laisse de la place. Aude est ma meilleure amie. Depuis toujours, je pense. Elle est optimiste et me pousse souvent aux fesses, heureusement pour moi !
 
J’observe ses cheveux raides, d’un beau brun doré, coupés en carré plongeant et ses beaux yeux verts qu’elle souligne d’un trait noir. Elle est très jolie, mais comme elle est un peu ronde, elle n’a pas spécialement confiance en elle. Elle est vraiment classe, malgré son petit boulot de serveuse à temps partiel ; elle tient toujours à être bien apprêtée en toutes circonstances, contrairement à moi.
 
Je l’admire beaucoup, même si je ne le lui dis jamais.
 
Je me promets de réparer ça... un de ces jours...
 
D’un geste, elle attrape mes vêtements et me les lance en pleine face.
 
–  J’espère que tu vas faire un effort ce soir, j’en ai marre de ton vieux jean !
 
Je hausse les épaules sans lui répondre, passe mon pantalon bleu et un tee-shirt blanc sans fioritures. Je l’aime bien, moi, mon vieux machin !
 
–  J’ai rendez-vous avec Sam. Je te rejoins pour manger ce soir et on se préparera toutes les trois, OK ?
–  OK. Est-ce que tu peux lui demander si elle n’aurait pas un truc un peu habillé à me prêter ?
 
Son visage s’illumine déjà, mais je la coupe avant qu’elle n’ait pu sortir un mot.
 
–  Pas de robe, ni de jupe, je te préviens d’avance Aude !
–  Une veste ou au pire un jean noir, enfin dans ce style-là.
 
Elle embrasse furtivement ma joue.
 
–  Je suis trop contente. Ça va être super !
 
Si tu le dis !
 
Mais qu’est ce qu’elle croit ? Que parce que je fais un effort vestimentaire et qu’un nouveau bar a ouvert, notre vie va changer ! Je rigole toute seule, comme une idiote. Ma seule intention est de ne pas lui pourrir la soirée en me faisant refouler à l’entrée à cause de mes fringues. Le reste je m’en fiche pas mal !
 
J’entends la porte claquer. J’attache mes longs cheveux blonds en queue de cheval, m’observe un instant dans le vieux miroir qui trône sur le lavabo en me demandant s’il va tenir encore longtemps sur le mur qui s’effrite, me promettant d’essayer de faire quelque chose.
 
Mes yeux gris sont assombris par les cernes des dernières nuits d’insomnies dont je suis victime. Je cherche dans la trousse de toilette un truc qui s’appelle anticernes et qui est censé être miraculeux. En quelques gestes maladroits, j’essaie de barbouiller un mieux qui arrive presque à me convaincre que le maquillage peut être utile.
 
Je ne range rien et me dirige vers le canapé, allume la télévision qui surplombe la petite pièce sans séparation qui réunit salon et cuisine. Je m’endors.
 
***
 
Des rires étouffés me tirent de ma rêverie. Je m’assieds avant que les filles n’entrent dans l’appartement, pour ne pas me prendre en pleine face que je n’ai rien glandé de mon après-midi. J’attrape un bouquin pour créer un semblant d’occupation. Merde, il est à l’envers ; je le retourne vite fait.
 
La porte s’ouvre un peu trop vivement et elles déboulent dans la pièce comme des furies.
 
Aude arrive, un paquet à la main et Sam avec une bouteille. Elles ont l’air complètement excitées.
 
Je me lève en jetant mon bouquin sur la table basse. Sam m’attrape dans ses bras, un peu trop affectueusement à mon goût, et me lance un bon anniversaire qui a vraiment l’air de lui sortir du fond du cœur.
 
Elle recule et sautille en attrapant Aude par le bras.
 
–  Donne-lui son cadeau !
 
Elle hurle presque et j’ouvre de grands yeux, assez surprise… par le cadeau, mais surtout par son cri strident. Je crois que mon mal de crâne a posé ses valises et ne compte pas me quitter de sitôt !
 
Elle le cache derrière son dos et lui répond avec un clin d’œil complice.
 
–  Non, non. On boit d’abord un verre !
 
Elle pose la bouteille devant nous, s’éclipse vers le coin cuisine aussi vite que possible et attrape des verres dans le placard.
 
Samantha me regarde avec un sourire idiot. Je ne sais pas pourquoi ma bonne humeur a soudain envie de se montrer. Je la gratifie d’un petit rictus.
 
Aude ouvre la bouteille d’un geste habile et rapide, sûrement dû à son boulot, et verse dans les verres ce qui semble être un champagne rosé. Elle tend un verre à Sam et un autre à mon attention.
 
–  Je sais que tu ne bois jamais, mais là, c’est ton anniversaire ! L’année dernière, on ne l’a pas fêté parce qu’on n’avait pas de boulot ni l’une ni l’autre. Mais cette année, on se rattrape ! Et puis ça ne te fera pas de mal.
 
J’attrape le verre et y trempe mes lèvres ; je suis agréablement surprise.
 
–  Ce n’est pas mauvais !
 
Je regarde le liquide rosé avec délice et je me tourne vers Sam, un léger sourire accroché à mes lèvres.
 
–  Tu n’aurais pas une aspirine dans ton fourre-tout ?
 
Je désigne son sac à main d’un signe de tête.
 
Le fourre-tout de Sam, c’est un peu du grand n’importe quoi. Il y a vraiment de tout, mais j’avoue qu’il m’a déjà bien rendu service par le passé.
 
Elle me tend un comprimé que j’avale avec le champagne, presque soulagée d’avance que ce fichu mal de crâne s’envole.
 
S’il pouvait emmener mes soucis avec, ce serait encore mieux !
 
Aude se relève d’un coup, vidant son verre cul sec.
 
–  Je vais essayer mes fringues et vous serez les juges les filles !
 
Nous approuvons, en nous mettant à rire à l’unisson. Je crois que le verre que je viens de terminer commence déjà à faire de l’effet. Sam en profite et me ressert sans que j’aie eu le temps d’émettre une réserve à ce sujet. Oh et puis zut ! Elles ont raison, ça ne peut pas me faire de mal pour une fois...
 
Sam se tourne vers moi et m’observe avec un air un peu plus sérieux.
 
–  Il t’embête encore, l’autre taré ?
 
Je recrache la gorgée que je venais de prendre, un peu désarçonnée par cette question qui, pour moi, aurait pu être évitée ce soir.
 
Je soupire et lui lâche un « ouais » chargé de lassitude.
 
Aude arrive, toute guillerette, et nous coupe dans ce début de conversation, ce qui m’arrange vraiment. Surtout maintenant : je ne suis pas d’humeur !
 
–  Alors ?
 
Elle tourne sur elle-même, nous regardant tour à tour.
 
Elle porte une jupe noire simple au-dessus des genoux, un haut rouge plutôt provocant et de jolis escarpins noirs pour lesquels elle a économisé pendant six mois.
 
Je lève le pouce. Sam m’imite et lui lance un « parfaite » qui me soulage, car on vient d’éviter de se faner toute sa garde-robe !
 
Sam m’attrape par le bras, soulève son fourre-tout d’un geste précis et m’incite à la suivre dans la salle de bain.
 
–  À ton tour ma belle !
 
Elle passe derrière moi pour me pousser à l’intérieur.
 
On a du mal à tenir toutes les trois devant le miroir, ce qui nous vaut un fou rire qui dure plus que de raison, l’alcool aidant.
 
Sam déballe le contenu de son sac et Aude son maquillage.
 
–  Eh doucement les filles ! Je vous préviens, on y va tranquille : je ne suis pas une poupée Barbie !
 
Je recule d’un pas, mais j’ai oublié que l’espace est très réduit, du coup je me retrouve coincée contre le lavabo avec deux furies de la mode prêtes à sauter sur moi. J’affiche une grimace affreuse ; ça ne les rebute pas.
 
Au secours !
 
En deux trois mouvements, Sam m’a débarrassée de mon jean ainsi que de mon tee-shirt et me sort une robe.
 
–  Stop !
 
Ma voix est ferme et sans appel. Hors de question que je porte ce genre de chose !
 
Elles lèvent les yeux vers moi et Sam, l’air un peu déçue, me montre un slim noir d’un regard interrogateur. J’acquiesce et l’enfile, ainsi qu’un haut en satin, noir également, qui me dessine un joli décolleté. Rien de vulgaire.
 
–  Tu es trop belle !
 
Aude hurle cette phrase à côté de moi comme si elle était à l’autre bout de l’appartement. Je sursaute, mais je n’ai pas le temps de respirer qu’elle attrape mes cheveux et enlève ma queue de cheval. Doucement ! Sam, quant à elle, a attrapé un truc sur le lavabo.
 
–  Arrête de bouger !
 
Elle tente de me fourrer un crayon dans l’œil. J’esquisse un affreux rictus. Elles sont folles ma parole !
 
Aude rigole à pleins poumons en me bouclant les cheveux avec son appareil de torture. Je soupire, hausse les épaules et râle, mais impossible de les arrêter.
 
–  Oh, doucement !
 
Je cherche à les repousser.
 
J’ai l’impression que ça dure une éternité. Pourtant, me connaissant, elles ont fait le minimum et cela n’a dû durer que dix minutes grand maximum... enfin pour elles.
 
–  Voilà ! C’est fini !
 
Aude est fière. Sam et elle m’observent assez nerveusement et me retournent.
 
J’ai un léger recul de surprise et avance mon visage vers le miroir. Mes cheveux blonds ondulent en magnifiques boucles autour de mon visage. Le maquillage est très simple ; un peu de fond de teint, du crayon noir au-dessus de l’œil qui intensifie mon regard gris et un gloss très discret.
 
Bizarrement, je me trouve pas mal. Je me redresse et m’observe un moment ; elles en ont l’air ravies.
 
–  J’aime bien !
 
Je suis satisfaite du résultat et tout autant étonnée de me trouver jolie. Aude applaudit et Sam me pousse hors de la salle de bain.
 
–  Eh beauté fatale, vas remplir nos verres ! On finit de se préparer !
 
Elles rigolent toutes les deux en se regardant.
 
Je m’échappe rapidement et retourne au salon.
 
Pour me détendre, je lance la musique en me décidant pour un petit « Madness », de mon groupe préféré Muse. Je me jette sur le canapé, un verre à la main et ferme les yeux. Un sourire se dessine sur mes lèvres, dû sûrement à mes amies et leur envie de me faire plaisir, tout ce stress qui s’évacue, plus quelques verres dont je n’ai pas l’habitude.
 
Je suis bien...
 



Prise d’otage
 
 
« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent. »
Pablo Casals
 
Le répit n’est que de quelques minutes : quand Muse entonne Resistance, mes deux furies de copines arrivent en chantant et se trémoussant comme si elles étaient en discothèque.
 
Sam porte une robe rouge qui ressort merveilleusement sur sa peau mate de latino. Elle est vraiment très jolie avec ses longs cheveux noirs, ses grands yeux et son beau sourire aux dents d’une blancheur surréaliste. Dommage que quelques fois elle soit trop provocante ; mais bon, c’est un de ses côtés que j’aime, quand même. Autrement, ce ne serait plus elle.
 
Elles terminent leurs verres cul sec quand le téléphone d’Aude se met à sonner. Elle répond et se tourne vers nous.
 
–  Notre chauffeur est là ! On y va les filles !
 
Nous enfilons nos vestes et attrapons nos sacs au vol. Je pense que je vais laisser la musique tourner, ça fera les pieds aux voisins ! J’étouffe un rire.
 
On descend à une vitesse hallucinante et je me félicite d’avoir des ballerines quand je les regarde, perchées en hauteur, avec dans leurs yeux la peur de tomber. Dehors, le vent frais nous surprend, mais la bonne humeur du moment est là et je tente de me l’approprier pour qu’elle nous suive jusqu’à notre soirée.
 
Sam crie de bon cœur :
 
–  Regardez ! Il est garé là-bas !
 
Un peu plus loin, j’aperçois la Mini Cooper flambant neuve de Valentin. Nous nous précipitons à l’intérieur, sautant tour à tour à son cou pour le serrer dans nos bras et le saluer au passage.
 
Valentin est le garçon le plus gentil du monde, toujours prêt à rendre service. En plus, il est trop craquant, avec ses petites fossettes et ses grands yeux rieurs.
 
Celui-ci nous gratifie de son plus beau sourire.
 
–  Prête mes chéries ?
–  Prête !
 
Elles entonnent ça d’une seule voix.
 
–  Ce soir, éclatez-vous, c’est moi qui vous invite !
 
On se regarde toutes, avec une joie non dissimulée. Il démarre et nous voilà sur la route qui nous mène à notre soirée.
 
En une quinzaine de minutes, on arrive devant une façade grise colossale assez foncée, sans fenêtres, éclairée sur tout le haut par des lampes rouges en forme de gouttes d’eau. Je suis impressionnée ; je n’ai pas trop l’habitude des Clubs, mais pour le peu que je connaisse, je n’ai jamais vu une devanture si spectaculaire.
 
Deux gros balaises se tiennent devant l’entrée, face à une file de personnes assez conséquente souhaitant passer la soirée au même endroit que nous. J’espère qu’on n’attendra pas une plombe devant !
 
Sam m’attrape par le bras et me chuchote à l’oreille :
 
–  C’est super sélect, si on entre, c’est grâce à Valentin. Son père a certainement des actions là-dedans ou un truc dans le genre.
 
Elle glousse, comme elle sait si bien le faire alors qu’on se rapproche de quatre mecs dans la queue devant nous.
 
Je rêvasse un peu sous l’effet de l’alcool quand j’aperçois une Cadillac Escalade, noire, vitres teintées, s’arrêter à quelques mètres devant moi. Un homme assez costaud sort du côté conducteur dans un costume noir impeccablement repassé et contourne la voiture.
 
J’observe la scène sans même savoir pourquoi. Mais ma curiosité me force à regarder et je ne quitte pas le véhicule des yeux. Il ouvre la portière passager et un autre homme sort tranquillement. Je pose mes yeux sur des boots noires, un jean tout aussi sombre que les chaussures, un tee-shirt blanc et une veste en cuir super belle, je l’avoue.
 
Quelque chose lui monte le long du cou. Je tente d’apercevoir ce qui ressemble à une ronce et qui a tout l’air de lui transpercer la peau.
 
J’ai l’impression que le temps s’arrête quand j’arrive sur ses cheveux noirs. Un petit frisson me parcourt. Son visage, un peu caché par ses lunettes opaques, a l’air d’avoir été sculpté à la main ; il est parfait en tout point. Des traits durs d’homme avec une impression de douceur harmonise le tout. Mon regard glisse sur des lèvres merveilleusement bien dessinées. Je n’en perds pas une miette.
 
Il marque un temps d’arrêt près de nous ; je ne sais pas trop ce qui l’a stoppé. Valentin me tire de ma rêverie.
 
–  Hé poupée, tu avances !
 
Il sort ça bien fort, pour être sûr que je me reconnecte à la réalité. Puis plus bas :
 
–  Il est canon quand même, rien à jeter !
 
Il se penche pour le suivre du regard, pendant que l’intéressé se déplace tranquillement jusqu’au bout de la file et passe devant nous sans la moindre gêne. Le pire, c’est que tous les yeux se braquent sur lui. Surtout ceux des filles. J’entends même quelques remarques plutôt déplacées.
 
Je suis un peu dégoûtée d’attendre dans le froid, avec mes amis, en repassant ce spectacle dans ma tête. La file avance trop lentement à mon goût, ce qui donne à ma mauvaise humeur le loisir de venir me titiller.
 
Je râle et Aude se retourne pour me gratifier d’un joli sourire.
 
–  Il ne reste plus que le groupe de mecs juste devant nous.
–  Ça avance vite, ne t’inquiète pas.
 
Franchement, ça ne me rassure pas le moins du monde...
 
Malheureusement pour eux, ils sont refoulés en deux secondes, ce qui vaut une déception à Sam qui les regarde s’éloigner. Je doute vraiment qu’on m’autorise l’entrée. Surtout que les filles derrière nous dans la file d’attente ont sorti tous leurs atouts : maquillage en grande quantité, des robes minuscules, des talons de dix centimètres. Enfin voilà, à côté, je me sens ridicule et me glisserais bien dans un trou de souris.
 
Ah, c’est à nous ! Je me cache au maximum derrière Sam, qui est à coup sûr notre atout majeur. Mais Valentin glisse quelques mots au colosse de gauche et avec une facilité déconcertante, nous entrons.
 
J’attrape mon élastique dans ma poche et me rattache les cheveux en queue de cheval, laissant quelques mèches s’échapper autour de mon visage. Aude grimace et je lui lance assez naturellement :
 
–  Oh ça va, on est entré, c’est le principal ! Il était temps d’ailleurs !
 
Nous nous retrouvons dans une sorte de sas en forme de tunnel. Il y a le vestiaire et la caisse à quelques mètres de distance l’un de l’autre.
 
Valentin nous envoie déposer nos affaires le temps qu’il paie les entrées.
 
On obéit toutes les trois sans broncher et on se débarrasse de nos vestes, de nos sacs à main, ne gardant que le minimum utile.
 
Lorsque nous avançons, la musique devient de plus en plus forte. Nous arrivons devant la sortie du sas. Les portes s’ouvrent et je reste bouche bée. Je me retrouve face à une pièce immense. Des passerelles en métal la contournent sur plusieurs étages.
 
Les lumières rouges sont toujours présentes. Il y a un revêtement de sol assez spécial, comme de la gomme, rouge également ; c’est très agréable quand on se déplace. Des fauteuils avec de petites tables sont disposés tout le long des passerelles. Et le centre de la pièce principale est bordée par deux immenses bars, en métal eux aussi, mais avec un mur de lumière derrière chacun d’eux. La classe !
 
J’ai un peu l’impression de me retrouver dans un autre monde. J’avance, observant la piste centrale où quelques personnes dansent sur une musique entraînante appropriée au lieu.
 
Je suis mes amis, en détaillant tout autour de moi, comme une enfant dans un magasin de jouets. Ces gris, noirs, rouges mélangés et contrastés par les deux murs de lumières rendent l’atmosphère un peu spéciale et agréablement surprenante.
 
Les filles se retournent vers moi, tout en suivant Valentin avec des yeux brillants de bonheur.
 
On prend place au premier étage.
 
Je suis surprise du confort quand je me laisse glisser sur le fauteuil noir. Je m’incline légèrement, levant les yeux vers le plafond, très très haut au-dessus de moi. La pièce est surplombée d’un immense lustre aux pierres noires qui, je suppose, est plus gros à lui seul que notre salon.
 
Une tape sur ma cuisse. C’est Aude qui me tend un verre de champagne. Je ne me suis même pas aperçue que l’on venait de nous servir.
 
Mon portable a vibré trois fois dans ma poche depuis que je suis assise. Je soupire en l’extirpant de mon slim étroit et jette un œil à l’écran.
 
Alexis • 3 nouveaux messages
 
Je lève les yeux au ciel, agacée, et me décide, après une longue pause, à ouvrir le premier.
 
Alexis
[Rose, vas-y, décroche ce putain de téléphone ou je…]
 
Je l’efface sans lire la suite et les deux suivants subissent le même sort. Valentin passe un bras autour de moi.
 
– Décide-toi à changer de numéro ma beauté !
 
Je hausse les épaules et le regarde, désemparée.
 
–  Avec lui, il faudrait carrément que je change de planète...
–  J’en ai marre de tout ça, tu sais !
 
Il resserre son étreinte et me sourit.
 
–  Allez, c’est ton anniversaire, prends un verre et éclate-toi !
 
Il hausse le ton de sa voix rauque et enchaîne.
 
–  Les filles, on est là pour quoi ce soir ?
 
Et on entonne tous ensemble en entrechoquant nos verres.
 
–  On est là pour s’éclater !
 
Ils ont l’air si heureux que je me sens au fond de moi obligée de faire un effort pour eux.
 
On termine nos verres d’un trait. Valentin lance des blagues sur les gens qui passent près de notre table. Je sens que l’alcool coule dans mes veines et la chaleur qu’il me procure me donne une sensation de bien-être.
 
La soirée se déroule à merveille ; on rigole de plus en plus fort, sans prêter attention à ce qui nous entoure. Je me sens bien et détendue, quand je commence à avoir une envie pressante. Je me penche vers Valentin.
 
–  Val, tu sais où sont les toilettes ?
 
Il se lève à ma suite, se penche au-dessus de la passerelle et me montre du doigt l’espace entre les deux bars.
 
–  De ce côté, regarde. Ne te trompe pas : de l’autre côté, c’est la salle VIP et n’y a que des cons là-bas.
 
Il se marre bruyamment et les filles le suivent dans son élan.
 
Je m’éloigne. En me retournant, je les aperçois rire de bon cœur. Ils ont l’air déjà un peu éméchés, c’est marrant. Ma démarche n’est plus aussi assurée qu’au début de la soirée ; je me tiens à la rampe pour descendre. Les gens me bousculent sans faire attention à moi, ce qui a le don de m’exaspérer. Je grogne entre mes dents.
 
J’arrive à l’endroit indiqué par Valentin, mais la queue sort jusqu’à l’extérieur des toilettes. Je passe ma main sur ma nuque, agacée, en prenant place dans la file et maudit intérieurement mon manque de bol. Je jette un œil aux toilettes pour hommes, sans personne devant. J’aurais été un mec, ça aurait été beaucoup plus simple !
 
J’ai l’impression étrange qu’on me regarde, mais je mets ça sur le compte de l’alcool. Je lève les yeux vers mes amis qui dansent debout autour de la table. Je m’aperçois que je souris comme une idiote et me ressaisis. Je jette un œil à l’autre bout, du côté de l’épais rideau rouge qui, je suppose, nous séparer des VIP.
 
Et là, je me sens mal ; d’un coup mon corps se vide de tout son sang. Le mec à la Cadillac est là, à l’opposé de salle, regardant fixement dans ma direction. Machinalement, je détaille les gens autour de moi, me redresse, avance un peu, car il y a un écart devant moi dans la file. Je redonne un coup d’œil, que je pense être le plus discret possible, mais il est toujours là, à regarder fixement dans ma direction. Merde ! Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je ne distingue pas la couleur de ses yeux, mais même de si loin, ils sont perçants et intimidants. Aucune expression ne transparaît sur son visage.
 
Je sens quelqu’un me pousser dans le dos. Je me retourne et la fille derrière moi me demande poliment d’arrêter de dormir et d’avancer. Je m’exécute, me sentant un peu idiote, et entre enfin dans les toilettes.
 
Tiens, j’aimerais que ce soit aussi grand chez nous. Tout est gris ici aussi, sauf que la dominante rouge est remplacée par un rose foncé assez flashy. Mais l’ensemble est toujours si harmonieux et bien calculé ; donc forcément, ça ne peut être que beau.
 
Je me dirige vivement vers des toilettes qui se sont libérées, repensant au regard de ce mec et un frisson me parcourt encore une fois des pieds à la tête. Mais pourquoi je pense à lui ? Encore un connard plein de tunes qui croit sûrement que tout lui est dû ! Je hausse un sourcil et je ris en silence, me lave les mains en me regardant dans le joli miroir en forme de goutte. Ah oui, je suis maquillée ! Je ris de plus belle. Je devrais me forcer plus souvent, ça me plaît beaucoup.
 
Je ressors tant bien que mal des toilettes, l’alcool ne m’aidant pas à coordonner correctement mes mouvements… je tourne machinalement la tête du côté de l’épais rideau rouge. Il n’est plus là… Je suis déçue. Je l’aurais bien regardé encore un peu…
 
Il n’y a aucun mal à seulement… regarder…
 
Ma réflexion a l’air idiote en y repensant, mais sur l’instant, je la trouvais très appropriée.
 
Je n’ai pas encore atteins la passerelle que mon téléphone vibre. Je l’attrape, mais il m’échappe et disparaît au milieu d’un tas de pieds qui ne se soucient pas de ce qui vient de tomber. Je grogne et jure en même temps que je le cherche du regard. Je m’accroupis tant bien que mal et tends le bras entre toutes ces jambes qui gigotent.
 
Non, mais sérieux, personne ne me voit ou quoi ! Bande de cons !
 
C’est foutu, ma meilleure amie la mauvaise humeur est là pour m’aider dans ma recherche.
 
Me voilà comme une idiote, presque à quatre pattes, dans un des lieux les plus branchés de la ville.
 
Ah le voilà ! J’allonge mon bras, mais une main autre que la mienne attrape le téléphone. Je lève la tête vivement pour voir qui est en train de me piquer mon portable. Je m’apprête à bondir, quand on me propose une main surmontée d’un gros bracelet de cuir noir, sûrement là pour m’aider à me relever. Je l’observe un moment et l’accepte sans vraiment chercher à savoir à qui elle appartient. Au moins, on a eu pitié de moi.
 
Je me redresse et jette un œil à mon bienfaiteur, mais recule d’un pas quand des yeux gris me transpercent de part en part. Ils sont magnifiques, légèrement en amande et d’une couleur acier très profonde. Je suis figée comme une idiote devant lui. Ses cheveux noirs coiffés négligemment et sa barbe naissante provoquent en moi l’envie de le toucher.
 
–  Est-ce que ça va ?
 
Étonnamment, il a l’air inquiet.
 
–  Euh… oui.
 
Je reprends mes esprits et évite soigneusement de le regarder. Il me rend le téléphone.
 
–  J’ai comme l’impression que ceci t’appartient.
 
Je le saisis d’un geste rapide, lui souris discrètement me risquant à le regarder et je m’aperçois qu’il a lui aussi un léger sourire aux lèvres, l’air amusé et qu’il se frotte la nuque machinalement. Ce mec est vraiment intimidant !
 
Je lui lâche un pauvre « merci », le seul truc correct capable de sortir de ma bouche. C’est à ce moment précis qu’une fille, très grande et très belle, avec une robe qui pourrait servir à une poupée tant elle est ridiculement courte, s’accroche à son bras pour le tirer en arrière. Il tourne la tête par réflexe et la repousse, mais je profite de ce moment pour m’échapper, entendant vaguement au loin un « attend ».
 
Je monte le plus vite possible sur la passerelle et fonce tout droit vers mon siège. Ouf ! Je m’enfonce dans celui-ci, soulagée. Je suis complètement chamboulée par ce qui vient de se passer ; je sens encore sa main sur la mienne...
 
J’attrape un autre verre et le bois d’un trait sans respirer. Valentin marque un temps d’arrêt.
 
–  Tu en as mis du temps ! Les filles sont parties danser là-bas.
 
Il me désigne la piste du doigt, du côté de la salle VIP.
 
–  Euh… oui. Mon téléphone était tombé.
 
Je suis encore troublé et Valentin pouffe de rire.
 
–  Eh bien, ça t’a plongée dans un drôle d’état !
 
Il me regarde avec insistance, mais ne rajoute rien. Pourtant je sens bien qu’il ne me croit qu’à moitié. Il me dévisage encore une fois.
 
–  On va se trémousser un peu ?
 
Il ne me laisse pas trop le temps de me décider et m’attrape par le bras.
 
En descendant, j’observe le corps grand et fin de Valentin avec ses cheveux châtain hérissés en un mouvement de côté sur sa tête. Je suis complètement retournée à cause du dernier verre que j’ai avalé. Même si, moi qui n’ai pas l’habitude de boire, je tiens mieux que ce que je ne pensais et ça me surprend.
 
On retrouve les filles sur la piste. Aude saute directement près de moi et d’un œil complice, m’indique de la tête l’endroit à regarder. Mes yeux tombent sur Sam en train de danser lascivement avec un mec à quelques pas de nous. Je réprime un rire et réponds au regard complice de ma meilleure amie.
 
La musique est plutôt entraînante ; je me laisse porter et même si je ne suis pas une grande danseuse, je ne me débrouille pas trop mal. Aude répète toujours que, malgré que je ne sois pas la délicatesse incarnée concernant le vocabulaire, j’ai une grâce naturelle qu’elle m’envie beaucoup. Le rythme m’emporte et j’oublie tout.
 
***
 
Je saisis mon téléphone, regarde furtivement les appels et messages manqués que j’efface sans remords et réalise qu’il est cinq heures du matin. Nous franchissons le seuil d’un seul pas, moi, Aude et Valentin. Quant à Sam, elle traîne derrière, sa proie de la soirée accrochée à la taille comme un accessoire de mode.
 
Le froid nous fouette le visage ; je m’empresse d’enfiler ma veste et les autres m’imitent rapidement. Je tangue le long de la bordure du trottoir malgré le soutien de Valentin, qui lui n’a bu qu’un verre à peine, puisqu’il conduit. Aude se pend à son autre bras et nous baragouine un truc incompréhensible. J’explose de rire, mais ma joie est extirpée violemment de mon corps quand je constate que je suis trempée d’en haut jusqu’en bas. C’est quoi ce délire ?
 
Hors de moi, je hurle un « espèce de connard », attrape ma chaussure d’un geste vif et empreint de colère, la balance de toutes mes forces sur la voiture qui m’a éclaboussée et qui continue tranquillement sa route. Je la regarde atterrir sur le toit et s’éloigner avec elle.
 
Je reste là, comme la dernière des idiotes, les bras tombant le long du corps, trempée comme une soupe, avec une seule chaussure aux pieds. Lamentable !
 
Un tableau qui commence à me sembler trop familier…
 
Valentin me dévisage, n’osant ni rire, ni dire quoi que ce soit. Je courserais bien cette foutue bagnole noire !... Mais mon corps n’a pas l’air de vouloir me suivre.
 
Je reste plantée sur place un moment, dépitée. Aude m’enlève ma veste trempée et me pose la sienne sur les épaules. Valentin m’attrape par la taille et me traîne jusqu’à la voiture dans un silence total.
 
Une vague de culpabilité me traverse quand je pense à ma chaussure que j’ai perdue comme une imbécile trop impulsive.
 
On est comme trois idiots à attendre que le truc accroché à Samantha lui file son numéro de téléphone et daigne bien la lâcher pour qu’elle nous rejoigne. Enfin au complet, Valentin sort de la place de parking et s’insère dans la circulation. Il lance volontairement du Muse à fond dans les enceintes.
 
Un sourire passe sur le coin de mes lèvres et je regarde la ville défiler sous mes yeux, repoussant le regard gris acier qui s’impose à moi contre ma volonté. Je m’assoupis, bercée par la musique…
 
***
 
À la seconde où j’ouvre les yeux, mon nouvel ami le mal de crâne est de retour. Je cherche en tâtonnant autour de moi mon téléphone qui traîne sûrement quelque part dans le lit. Finalement, il est posé bien en évidence sur la table de chevet. Je l’attrape, quand je réalise que je ne me souviens pas de m’être couchée.
 
Je réfléchis et la soirée me revient en pleine face, d’un coup d’un seul, avec des images qui se bousculent, de beaux yeux gris, la piste de danse et moi, trempée. Je m’étire et regarde l’heure sur mon téléphone. Il est quinze heures. Je grimace et jette un œil à ma coloc qui dort comme un bébé. Je la pousse délicatement du pied.
 
Il y a un message sur mon portable, mais celui-là n’est pas d’Alexis. Je me redresse dans le lit et me frotte un peu les paupières pour me concentrer.
 
Numéro Inconnu
[De si vilaines paroles ne devraient pas sortir d’une si jolie bouche...]
 
Quoi ? Je le relis trois fois. Je ne comprends absolument rien ! Ma coloc pose sa tête sur mon épaule pour regarder ce qui a l’air de me perturber à ce point. Elle lit à haute voix, se retourne vers moi avec un regard lourd d’un millier de questions et un petit sourire malicieux aux lèvres.
 
–  Ne me regarde pas comme ça ! Je ne sais absolument pas qui c’est !
 
Je hausse les épaules.
 
–  Et bien, demande-lui !
 
Ce qui semble apparemment, pour elle, vraiment facile.
 
–  Et si c’était encore Alexis ?
 
Elle hausse le ton.
 
–  Impossible ! Il est bien trop bête pour te sortir un truc pareil.
–  C’est sûr, mais où a-t-il eu mon numéro ce mec ?
 
J’essaie en vain de me rappeler si j’aurais, sous l’effet de ma soirée bien arrosée, pu laisser mon numéro à quelqu’un, mais rien... vide total !
 
Je pianote, recommençant mon message par deux fois.
 
Moi
[Qui est-ce ? Et comment avez-vous eu mon numéro ?]
 
La réponse est immédiate. Aude tente de m’arracher le téléphone des mains, parce que je ne lis pas le message.
 
–  C’est bon, je l’ouvre ! Pousse-toi un peu !
 
Je la repousse, car elle commence à s’écrouler lamentablement sur moi.
 
J’ouvre tout doucement, juste pour l’énerver un peu plus.
 
Numéro Inconnu
[Je suis l’espèce de connard qui détient ta chaussure en otage !]
 
Je reste comme une imbécile à fixer le message et Aude m’imite. On se regarde mutuellement sans avoir trop de réponses. Le téléphone vibre à nouveau, accusant l’arrivée d’un autre SMS.
 
Numéro Inconnu
[Rendez-vous ce soir au Saphir pour que je te rende l’otage en main propre. Pas de rançon exigée.]
 
Je regarde ma copine, haussant les épaules et levant les yeux au ciel. Je ne comprends absolument rien !
 
–  C’est quoi le Saphir ?
–  C’est le bar d’hier, espèce d’idiote !
 
Ah bon !
 
Elle se lève d’un coup et me sourit.
 
–  Je trouve ça carrément romantique ; un rendez-vous avec un inconnu.
 
Elle se dandine, comme si j’avais décroché le gros lot à la loterie. Je lui balance mon oreiller en pleine face.
 
–  Parce que tu crois que je vais y aller ?
 
Je lui ai dit ça sur un ton peut-être trop agressif, mais elle m’exaspère à vivre dans son monde de Bisounours. Cela ne la choque pas le moins du monde...
 
–  Bien sûr que tu vas foncer ! Ce sont tes chaussures préférées !
 
Elle lève les bras au ciel, comme si c’était une évidence.
 
–  Non, je n’ai pas envie.
 
Elle se plante devant moi.
 
–  En même temps, je te rappelle que tu ne peux pas te permettre de perdre ta seule paire de chaussures valable pour les sorties.
 
Je hausse le ton : elle commence à m’énerver !
 
–  Et je rentre comment là-bas, sans tunes et sans chaussures hein ? Petite maligne !
–  J’avais économisé pour la soirée d’hier, mais Valentin a tout payé, donc on peut y aller !
Comment ça « on » ?
 
Elle saute sur le lit, s’allongeant à mes côtés.
 
–  Tu ne crois quand même pas que je vais te laisser aller toute seule le soir dans un bar avec un inconnu ! Imagine si c’est un tueur en série !
 
Elle me balance à son tour le coussin. On éclate de rire et une bataille d’oreillers s’improvise avant que je ne repense aux chaussures.
 
–  Je ne vais pas pouvoir y aller en basket !
 
Je me mords la lèvre, nerveusement.
 
–  Ne t’en fais pas, j’appelle Sam. Elle fait la même pointure que toi. En attendant, réponds-lui !
 
Elle se retourne pour que le poids de son regard pèse sur l’objet en question.
 
Je cherche quoi écrire pendant quelques minutes et me lance.
 
Moi
[OK pour ce soir. J’espère que tu n’es pas une espèce de sadique ! Je te préviens, je ne serai pas seule !]
 
La réponse me parvient une minute à peine après l’envoi du message.
 
Numéro Inconnu
[J’aurais préféré que tu sois seule, mais je dois me rendre à l’évidence : je suis un sadique qui détient une chaussure en otage, doublé d’une espèce de connard, donc je me soumets à ta volonté sans discussion.
À plus Cendrillon !]
 
Je me surprends à sourire, jette mollement mon téléphone sur le lit et me dirige vers le salon où Aude est déjà en train de tout raconter à Samantha. J’ai l’impression qu’elle en rajoute des tonnes, quand mes yeux passent furtivement sur le cadeau qu’elles ont carrément oublié de m’offrir hier soir. Je le secoue devant ses yeux et je la vois, avec un air gêné, me faire un signe me désignant le téléphone dans lequel elle parle et un autre pour me demander d’attendre un peu.
 
Je repose le cadeau et lui fais comprendre que je file à la douche.
 
L’eau coule sur chaque partie de mon corps et je me rends à l’évidence : danser toute la nuit m’a laissé quelques courbatures. De fil en aiguille, je repense à ma vie, me torturant encore un peu. Je passe ma main sur mon poignet, encore douloureux de mon dernier accrochage avec Alexis, le grand malade qui a partagé ma vie pendant deux ans.
 
Je me raisonne et me convaincs que demain, je chercherai activement un boulot. Mais mon ventre a raison de moi : il gargouille et me ramène sur terre, m’imposant le besoin élémentaire de me nourrir.
 
Je sors de la salle de bain. Ma copine étant toujours au téléphone, je fouille les placards en quête de quelque chose à manger. Le bilan est plutôt maigre : il ne reste que des céréales. Je prépare deux bols et je suis agréablement surprise de trouver du lait dans le réfrigérateur, à côté d’un fond de jus de fruit que je nous garderai pour ce soir.
 
Hop, je verse le lait et pose un bol devant Aude qui me gratifie d’un clin d’œil. Pourquoi est-elle toujours d’aussi bonne humeur ? Mon attention se reporte sur mes céréales que j’avale en quelques cuillères avec avidité.
 
***
 
Il est déjà dix-neuf heures quand quelqu’un frappe à la porte. Aude étant sous la douche, il n’y a plus que moi pour ouvrir.
 
J’entrebâille la porte et découvre Valentin, un grand sourire aux lèvres, tenant deux sachets devant lui. Je recule, enlève la sécurité et ouvre pour l’accueillir chaleureusement. Il n’attend pas qu’on l’invite pour entrer et le parfum qui sort des sachets est divin. J’ai trop faim !
 
–  Chinois, ça te tente ma poupée ?
 
Avec de gros yeux d’envie, je lui arrache un sac des mains.
 
–  C’est toi l’homme de ma vie !
–  Ouais, je sais !
 
Il prend d’un seul coup un air un peu plus sérieux et me menace, son doigt juste devant mon nez.
 
–  J’ai eu Sam au téléphone. Tu as des choses à me raconter ma beauté ! Et avec tous les détails !
 
Il s’assoit sur le canapé et ne me lâche pas des yeux. Il reste imperturbable, attendant patiemment que j’ouvre la bouche. Alors par dépit, je lui narre la fameuse histoire, qui pour moi, est complètement ridicule. En plus, il se permet d’aller chercher mon téléphone pour lire par lui-même les messages.
 
Au dernier SMS, il bloque.
 
–  Cendrillon ! Ah ouais, carrément ! Eh bien il a intérêt à ressembler au prince charmant pour se la péter comme ça, celui-là ! Ne t’en fais pas, je vous accompagne aussi.
 
J’acquiesce, vu que j’ai déjà la bouche pleine. Il m’examine de la tête aux pieds.
 
–  Tu comptes y aller en pyjama ?
 
Je regarde vaguement ma tenue et hausse les épaules ; ça m’est totalement égal ! Je replonge le nez dans ma boîte.
 
Aude nous rejoint quelques minutes après, déjà maquillée et habillée, avec sa robe bleue que je connais par cœur. Je lui souris et Valentin et elles se font des films tout en mangeant, ouvrant les paris sur la tête du mec.
 
Je ne sais pas trop ce qui les motive à ce point, mais je suis sûre que tout ça n’est qu’une bonne excuse pour se refaire une sortie et je me réconforte moi-même grâce à cette réponse.
 
Quand Sam nous rejoint, il est déjà vingt et une heure. Elle aussi est à fond dans cette histoire idiote.
 
D’un seul coup, elle nous regarde d’un air exagérément agacé.
 
–  Bon alors, c’est quoi cette bande de mollusques !
 
Elle me jette mon cadeau dans les bras. Aude lui a sûrement rappelé qu’elles l’avaient oublié hier soir.
 
J’ouvre le paquet et me retrouve avec un bout de tissu noir dans les mains. J’essaye de trouver l’utilité de cette chose en la retournant dans tous les sens.
 
Valentin me murmure à l’oreille :
 
–  C’est une robe, idiote.
 
Je lève les yeux au ciel et tout le monde se met à rire.
 
–  Tu la portes ce soir !
 
L’ordre sort tout droit de la bouche de Sam. Je me lève d’un bond.
 
–  Hors de question ! Surtout pour rencontrer un malade !
 
Ils ont tous un mouvement de recul en voyant mon visage se fermer. Je me radoucis. Il faut que je prenne sur moi !
 
–  Une autre fois… promis.
 
L’ambiance se détend à nouveau.
 
Sam et Aude se lèvent et m’attrapent chacune par un bras pour me transporter malgré moi jusqu’à la salle de bain.
 
Samantha me regarde un peu trop sérieusement à mon goût.
 
–  Allez ma belle ! On ne sait jamais ! Ça fait deux ans que tu es seule. Ce connard d’Alexis ne va pas éternellement t’empêcher de vivre !
 
Elle me sourit tendrement et je lui rends : je suis d’accord avec elle.
 
Après un long moment de torture auquel je commence à m’habituer, me voilà avec le même slim noir qu’hier, que quelqu’un apparemment aurait nettoyé et fait sécher pour moi. Un haut couleur or très moulant. Un peu trop peut-être. Je trouve que ma poitrine et mes hanches ressortent trop. Mais je ne formule pas de remarques, de peur de les vexer, vu l’air ravi qu’elles affichent toutes les deux.
 
Sam m’annonce d’un air désolé qu’elle n’a pas de ballerines et que je devrai me contenter d’un petit talon. Elle me tend la paire de chaussures et je l’envisage sous tous les angles. Je les enfile. Elles sont confortables, mais j’effectue quand même quelques pas pour être certaine d’arriver à marcher. Aude me rattrape au vol et me rappelle qu’il faut que je passe au maquillage. Pas motivée du tout !
 
–  Franchement non, pas trop envie ce soir. C’est déjà bien !
 
Je désigne ma tenue d’un geste de la main. Sam me détaille en réfléchissant, un doigt posé sur la bouche.
 
–  Tes cheveux au moins ?
 
Un effort Rose !
 
–  OK, allez-y !
 
Je m’assieds sur le lit. J’angoisse à l’idée de rencontrer un inconnu juste pour une chaussure. C’est vraiment un truc de dingue ce que je m’apprête à faire. Heureusement, je ne serai pas seule !
 
Je soupire et laisse mes assaillantes se battre avec mes longs cheveux tout emmêlés. Cette situation est vraiment ridicule.
 
Dans quelle galère me suis-je encore fourrée ?
 



Trouble & tentation
 
 
« C’est impossible, dit la fierté
C’est risqué, dit l’expérience
C’est sans issue, dit la raison
Essayons, murmure le cœur. »
William Arthur Ward
 
Il est vingt-deux heures trente quand la voiture démarre enfin. Je regarde mon téléphone. Aucun message, j’espère au moins que ce n’est pas une farce. Mon angoisse grandit au fur et à mesure que l’on se rapproche du Saphir. Pourquoi j’appréhende autant ? Ce n’est rien du tout ; je suis avec mes amis, je récupère ma chaussure, un merci et basta. Quoique, un merci ? Et puis quoi encore ! Ce connard m’a éclaboussée sans même s’arrêter ! Voilà, ça y est je suis remontée sur du cent vingt volts. Quand je descends de la Mini j’inspire profondément et me sens plus forte que jamais.
 
Nous nous dirigeons vers la file d’attente qui, je le reconnais, est encore plus importante en ce samedi soir. Ça ne me ravit pas du tout. On se regarde tour à tour un peu dégoûtés et là, comble du bonheur, il commence à tomber une sorte de pluie fine et très désagréable.
 
Chacun de nous râle et peste contre ce sale temps et cette file d’attente. Un des gros bras de l’entrée se balade le long de cette file interminable, sûrement pour calmer les esprits qui risquent de s’échauffer. Je remarque que beaucoup sont sortis des rangs et sont congédiées sans ménagement.
 
Il se rapproche ; je pousse Sam du côté de la corde. Dans sa jolie robe noire, elle s’abrite tant bien que mal sous sa veste pour protéger sa coiffure. Il s’arrête près de nous. Je bloque ma respiration. Mais il ouvre la corde rouge et nous ordonne de sortir de là.
 
Je regarde les filles d’un air désolé ; j’aurais dû me maquiller, c’est de ma faute à tous les coups. J’espère au moins qu’elles ne vont pas trop m’en vouloir.
 
Monsieur gros bras se retourne vers notre groupe, se penche vers moi et nous sort d’une grosse voix :
 
–  Suivez-moi s’il vous plaît, monsieur, mesdames.
 
Il nous indique le devant de la file. Nous restons un moment bloqués et aucun de nous ne bouge. Sam avance soudainement, peur de rien. On lui emboîte le pas en nous interrogeant du regard.
 
Il nous escorte jusqu’au rideau rouge et le soulève, nous priant d’entrer.
 
Je me tourne vers lui au lieu de passer le rideau et ose quelques mots :
 
–  Excusez-moi, mais je pense qu’il doit y avoir une erreur. On n’est pas…
 
Il me coupe avant que j’aie le temps de continuer.
 
–  Non, il n’y a pas d’erreur mademoiselle. Tout a été réglé pour vous et vos amis. Votre table vous attend.
 
Je me risque à le contredire, mais il me fait signe d’avancer.
 
Puisqu’il insiste !
 
–  Votre table est par là.
 
Il me désigne de la main une table avec des amuses gueules et du champagne. Mes amis se précipitent sans se poser de questions, alors je les rejoins.
 
Je m’assieds près de Valentin en bout de fauteuil.
 
–  Dis-moi Val, ce ne serait pas ton père tout ça ?
 
Je balaie la table du regard.
 
–  Non je ne pense pas, il m’aurait averti et en plus je n’avais pas prévu de venir donc il n’est même pas au courant.
Sam nous toise comme des idiots.
 
–  C’est sûrement une erreur, alors on en profite avant qu’ils s’en aperçoivent !
 
Elle glousse comme une idiote, s’enfilant du champagne de bon cœur. Je finis par me détendre, savoure quelques verres et amuses gueules vraiment délicieux.
 
L’endroit est plutôt agréable. Les canapés noirs sont beaucoup plus spacieux que dans l’autre salle. Des rideaux rouges font le tour de la pièce. Il y a peu de tables. Une autre est occupée par un groupe de personnes qui transpirent le fric à plein nez et rien qu’à leurs gestes, on en devine beaucoup sur eux. Ils parlent fort et avec des manières complètement ridicules ; ils me font rire.
 
Je cherche en vain un élastique dans mes poches pour m’attacher les cheveux. La chaleur due à l’alcool, plus l’atmosphère ambiante me donnent chaud. Pas moyen d’en trouver un. Je râle et m’aperçois que Sam sourit. Elle me toise de l’autre bout de la table.
 
–  Eh Cendrillon ! Et si on cherchait le prince charmant ?
 
Il ne risque pas de te trouver ici.
 
–  Arrête de m’appeler comme ça, c’est nul !
 
J’empoigne mon téléphone. Il est déjà minuit et aucune nouvelle. Je me lève. J’aimerais bien quand même récupérer ma ballerine.
 
–  OK, on fait un tour.
 
Je me tourne vers Aude et Valentin qui sont en pleine conversation, les questionne du regard.
 
–  On vous rejoint après, allez faire un repérage.
 
J’ai le sentiment de m’être fait avoir : Sam a raison, il ne risque pas de me rendre ma chaussure ici. Alors nous passons le rideau VIP, sans être vraiment sûre que l’on pourra retourner à l’intérieur par la suite.
 
Sam m’attrape la main et m’entraîne à travers toute la piste de danse.
 
–  Alors, tu le vois ?
 
Je lève les yeux au ciel.
 
–  Ne sois pas idiote. Je ne sais pas à quoi il ressemble, comment veux-tu que je le reconnaisse !
–  Ah oui ! Et bien viens, on va danser, lui, il te trouvera.
 
Elle ricane comme une gourde.
 
Nous voilà sur la piste. Je me sens beaucoup moins à l’aise que la dernière fois, sûrement parce que j’ai moins bu. Il y a tellement de monde que la place pour danser est assez restreinte. J’ai envie de rentrer !
 
Une bonne demi-heure s’écoule avant que je n’arrive à me détendre. La musique me transporte peu à peu quand je m’aperçois que Sam s’est trouvé un nouveau compagnon de soirée.
 
Ah celle-là !
 
Je continue à danser seule et je m’en fiche.
 
Je me remémore les paroles de mon amie « ce connard d’Alexis ne va pas t’empêcher de vivre éternellement ! » Elle a entièrement raison !
 
Je regarde les gens autour de moi avec tous ces sourires sur leurs visages et je me laisse aller.
 
Mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors et regarde le message que je n’attendais plus.
 
Numéro Inconnu
[Je ne me lasse pas de te regarder danser.]
 
Je stoppe net scrutant la foule autour de moi. Mais rien. Personne ne me prête vraiment attention. Sam revient à mes côtés avec son nouveau boyfriend du jour. Elle se penche vers moi.
 
–  Je te présente Thomas !
 
Celui-ci m’offre un large sourire. Je lui réponds par politesse, mais avec Sam, il y en a tellement eu que je ne me fatigue pas à faire connaissance. Elle me donne un coup de coude et un mec se plante entre nous deux.
 
–  Et ça, c’est son ami Léo ! Vous pourriez faire connaissance.
 
Elle affiche un sourire digne d’une star de la télé. Je soupire lourdement sans que Léo ne le remarque. La galère !
 
Il se rapproche et commence à danser près de moi et me pose quelques questions auxquelles je réponds par politesse. Je remarque au loin Aude et Valentin se frayer un chemin au milieu de la foule et je suis presque soulagée. Mais ils se séparent et à ce moment précis, je comprends que je suis fichue : je vais me le coltiner !
 
Léo se colle à moi. Je tente de lui faire comprendre que ça ne m’intéresse pas, mais en sentant son haleine alcoolisée je me rends compte que je fais ça en vain. Comment vais-je me sortir de ce pétrin ?
 
C’est à cet instant qu’une main attrape la mienne fermement et me tire vers l’arrière avec beaucoup de force. Dans un premier temps, j’ai le réflexe de résister. Mais au final ça m’arrange bien de m’éloigner de Léo, alors je me laisse emporter.
 
***
 
Je vais tomber si je n’arrive pas à me retourner. J’accomplis un effort surhumain pour garder l’équilibre. Cette main qui me tient n’a pas l’intention de me lâcher. Je n’aperçois qu’un tee-shirt noir devant moi, dessinant de larges épaules surplombées d’une tête aux cheveux noirs en bataille.
 
Je ne sais pas pourquoi, mais je continue à suivre ce type sans aucune peur ; ce qui est étrange et à la fois excitant. J’ai une impression de déjà vu et je me plais à rêver aux magnifiques yeux gris d’hier soir.
 
Arrivé devant le rideau rouge des VIP, il se retourne et plante ces mêmes yeux acier dans les miens, à quelques centimètres seulement de mon visage, un petit sourire aux coins de ses lèvres parfaites. Je frissonne et reste là, figée, un moment qui me paraît une éternité.
 
Il s’approche de mon oreille et murmure d’une voix douce qui me semble presque irréelle:
 
–  J’ai quelque chose qui t’appartient.
 
Non, ne me dites pas que c’est lui ! Mon sang ne fait qu’un tour lorsqu’il me tire de l’autre côté du rideau rouge, ne me lâchant toujours pas la main.
 
Il me fait asseoir sur le canapé de notre table, me lâche et se place à côté de moi avec une désinvolture naturelle. Il me sert une coupe de champagne d’un geste assuré et me la tend. J’observe chacun de ses mouvements. Il est d’une beauté à couper le souffle, je n’arrive pas à sortir un mot ! Je saisis la coupe et la bois d’un trait pour me donner un peu de courage.
 
Il me regarde, étonné, avec un haussement de sourcil.
 
–  Eh bien, tu as drôlement soif !
 
Il rit en affichant un sourire parfait, peut-être même trop parfait...
 
Je me reprends. Ce mec ne doit pas être bien net, sûrement un dragueur du genre de ma Sam, version mec. Mais enfin, il me veut quoi celui-là ?
 
Il m’observe, son sourire toujours accroché aux lèvres.
 
–  Tu n’es pas très bavarde, mais tu n’es pas muette, ça, c’est sûr !
 
Je suis un peu gênée par cette réflexion. En y repensant, tout ce qu’il a entendu de moi, ce sont des insultes au bord d’un trottoir.
 
Je me redresse un peu. Allez Rose un petit effort.
 
–  Oui, je sais parler. Mais toi, tu ne sais pas t’excuser !
 
Je lui reproche ça d’un ton sec qui a l’air de l’amuser.
 
–  Tu ne trouves pas que vous accueillir avec tes amis en VIP pourrait être une manière de présenter des excuses ?
 
Je hoche la tête vaguement sans lui donner raison.
 
Je suis surprise que l’attention vienne de lui, mais ce ne sont pas des excuses à proprement parler. Alors j’enchaîne.
 
–  C’est un fait, mais me laisser trempée comme une mal propre sur le bord de la route et en plus me faire tourner en bourrique, c’est abusé. Tout ça alors que tu aurais pu simplement me demander mon adresse pour me renvoyer ma chaussure !
 
Je me mords la lèvre, cherchant mes mots. La colère montant en moi, je continue.
 
–  Et ça rime à quoi tout ça ? Comment as-tu eu mon numéro ? Tu veux quoi ?
 
Il a l’air un peu surpris, mais m’adresse un petit sourire qui me fait fondre intérieurement. C’est déloyal !
 
Il me ressert un verre et se rapproche de moi, toujours aussi calmement.
 
–  J’avais envie de te revoir, alors j’ai fait sonner mon téléphone avec le tien quand je l’ai ramassé par terre. Pour ce qui est de l’arrosage non prémédité, cela aurait été un plaisir de t’aider à te sécher moi-même si j’avais pu.
 
Il marque un temps d’arrêt et passe sa langue sur sa lèvre inférieure, ce qui me fait frémir et me trouble au plus haut point.
 
Il reprend tranquillement.
 
–  J’étais très pressé, alors la délicatesse avec laquelle tu m’as offert une excuse pour te contacter est tombée à pic.
 
Son sourire est éblouissant. Je suis intimidée, mais j’essaie de ne pas le montrer.
 
Notre petit tête-à-tête est interrompu par mes furies de copines arrivant en chancelant jusqu’à la table. Elles stoppent net. Aude a la bouche entrouverte et Sam détaille mon voisin de siège de haut en bas.
 
Il les salue, les invitant à s’asseoir.
 
Samantha se colle presque à lui en le dévisageant, comme s’il était un extra-terrestre.
 
–  Tu ne serais pas… je euh… enfin, tu es Gabriel non ?
 
Il lui confirme d’un signe de tête et se frotte la nuque, comme s’il était un peu gêné. Elle trépigne de joie et n’arrête pas de toucher son bras tatoué. Il n’a vraiment pas l’air très à l’aise. Aude et moi, nous les regardons tour à tour, ne comprenant strictement rien à ce qui se passe.
 
Il se lève rapidement, sûrement agacé par Samantha qui le dévore des yeux.
 
–  Mesdames, je vous laisse profiter de cette soirée, commandez ce qui vous plaît.
 
Il se rapproche lentement, me regardant avec insistance et se penche vers moi. Je retiens mon souffle lorsqu’il plante ses yeux merveilleux dans les miens. Je voudrais que ce moment dure l’éternité…
 
Il pose délicatement sa main sur la mienne. Ce contact éveille tous mes sens que je croyais jusqu’alors éteints à jamais. Mes joues doivent s’être empourprées. Je perds pied quand sa voix envoûtante me ramène à la réalité.
 
–  Pourrais-je connaître au moins ton prénom ?
 
Ses yeux sont interrogateurs et comme chargés d’espoir.
 
Je retrouve avec difficulté la faculté de réfléchir.
 
–  Rose… je m’appelle Rose.
 
Les mots que j’ai prononcés me semblent presque inaudibles.
 
Je m’en veux d’être aussi quiche en cet instant.
 
Mais il a, apparemment, très bien entendu.
 
–  Charmé d’avoir passé ce peu de temps avec toi Rose.
 
Il resserre sa main sur la mienne, la soulève, y posant délicatement un baiser sans me quitter des yeux. Je reste complètement hébétée, le regardant se diriger vers la sortie d’un pas assuré. Pincez-moi, je rêve !
 
Valentin entre en se retournant sur le passage de Gabriel et nous observe en secouant les mains.
 
–  Oh la, mais il est hot ce mec !
 
Sam se lève d’un bond en hurlant presque.
 
–  Je n’y crois pas ! Non mais sérieux, je n’y crois pas ! C’était Gabriel ! Il est chaud comme la braise ce mec !
 
Elle ne tient plus en place et se tortille dans tous les sens.
 
–  C’est un truc de dingue Rose. Tu te rends compte au moins ?
 
Elle me dévisage pendant que Valentin nous interroge du regard.
 
–  Je dois me rendre compte de quoi ?
 
Je suis encore perchée sur mon petit nuage douillet.
 
–  Mais attends, réveille-toi ma chérie ! Ce mec est un putain de modèle photo, c’est une pure bombe !
 
Elle insiste bien sur chaque syllabe. Aude s’évente furieusement avec la carte des consommations.
 
–  Ah bon ?
 
C’est tout ce qui sort de ma bouche. Je n’ai pas envie de parler, juste de rester là et qu’on me foute la paix pour réaliser tranquillement ce qui vient de se passer.
 
Aude repose la carte devant elle.
 
–  Il est à tomber par terre !
 
Elle me sort ça dans un soupir non réprimé.
 
–  Ne me dit pas que c’est sur sa voiture que tu as lancé ta chaussure quand même ?
 
Je me mords la lèvre, me sentant coupable tout à coup d’un crime.
 
Les regards qui se posent sur moi avec un tel poids me donnent l’impression que je rapetisse et je m’enfonce plus profondément dans le moelleux canapé. Je les observe lancer des vannes sur ma conduite d’hier et spéculer sur le mec au corps d’Apollon qui m’a effleuré la main de ses lèvres. Quand tout à coup, mon téléphone vibre.
 
Je le sors avec toutes les précautions du monde, espérant un message que je me surprends à désirer. Il faut que je me rende à l’évidence : je n’attends que ça, un autre message ! Je soupire d’agacement quand le nom d’Alexis s’affiche sur l’écran et grimace involontairement.
 
Mes amis ne me calculent même plus. Ils sont à fond dans leur petit délire. J’efface les trois messages que je ne lis même pas et mon regard s’attarde sur le numéro de Gabriel.
 
Je l’enregistre avec un petit sourire.
 
Mes doigts tapotent machinalement un message et je l’envoie.
 
Moi
[Et ma chaussure ?]
 
Je regrette aussitôt ce sms nullissime. Mais quelle abrutie sérieusement !
 
Il se passe une éternité avant que mon téléphone vibre à nouveau. Je le regarde avec angoisse, c’est lui !
 
Gabriel
[Si je te dis que je suis volontairement reparti avec, tu m’en voudras ?]
 
Je relis le texte un nombre indéfini de fois et me décide à répondre.
 
Moi
[Non, je ne pense pas.]
 
Chaque message que j’envoie est totalement ridicule. Je soupire. La réponse arrive assez vite.
 
Gabriel
[Tu vas être obligée de me revoir, est-ce que tu t’en rends compte ?]
 
Je regarde autour de moi. Mes amis sont toujours occupés et je n’ai pas très envie de partager ce moment. Une chaleur envahit mes joues rien que de penser à la possibilité de le revoir.
 
Moi
[Oui je m’en rends compte. Mais je trouve l’idée plutôt agréable.]
 
Je me demande si je ne suis pas trop directe là. Mon téléphone vibre encore.
 
Gabriel
[Il n’y a pas que ça que tu pourrais trouver agréable Rose... Ne rougis pas…]
 
Je reste la bouche ouverte, à la fois offusquée, mais aussi très intriguée et tourmentée par ce manque de tact qui me fait imaginer des tas de choses. Je repousse tout ça hors de mon esprit et sèche totalement, décidant de ne plus répondre pour ce soir.
 
***
 
Le réveil de ma coloc sonne, m’extirpant brutalement des doux bras de Morphée. Je la sens se lever péniblement à côté de moi, mais je fais semblant de dormir. Je n’ai plus envie de répondre à ses questions. Hier, on est rentrées vers trois heures du matin et en arrivant, elle a voulu tout savoir, dans les moindres détails.
 
Après ça, j’ai revécu la scène un nombre incalculable de fois et me suis posé un nombre infini de questions.
 
J’entends l’eau de la douche, en profite pour ouvrir les yeux et attrape mon téléphone pour vérifier si mon imagination ne m’a pas joué des tours. Mais non, les messages sont bel et bien là sur l’écran. Je les relis plusieurs fois et des papillons m’envahissent le ventre avec une grande ferveur.
 
Qui est ce mec ? Un modèle photo ? Samantha en est-elle vraiment sûre ? Il est trop parfait pour être réel. Ou alors, il a beaucoup de choses à cacher ! Est-ce que je vais vraiment le revoir ou je me fais des idées ? Pourquoi s’intéresse-t-il à moi ?
 
Toutes ces questions m’arrivent en pleine face, comme une vague en pleine tempête. J’ai l’impression que j’étouffe. Je décide de me lever pour me changer les idées.
 
À peine debout, mes jambes flageolent. Je me rassieds un instant au bord du lit quand Aude sort en trombe de la salle de bains.
 
–  Coucou, bien dormi ?
 
Elle m’observe du coin de l’œil en préparant ses affaires pour le boulot.
 
–  Oui.
 
Je mens pour éviter les questions et j’ajoute machinalement.
 
–  Je vais préparer mes CV pour demain et m’occuper du ménage.
 
Elle me regarde d’un air compatissant que je déteste.
 
Je commence par me préparer un thé, pendant qu’Aude se dirige vers l’entrée et me rappelle qu’elle ne rentrera qu’à vingt-trois heures du boulot. Je regarde la pendule au-dessus de la télévision. Il n’est que onze heures. La nuit a été courte, très courte.
 
Me voilà seule avec moi-même. Je fixe ma tasse un long moment avant de me décider à boire. Les yeux gris acier tentent encore de s’immiscer en moi, alors je me lève et range. Au passage, j’allume la musique pour me forcer à penser à autre chose.
 
À quatorze heures, je m’arrête, fière de moi. Notre chez nous est propre et rangé. Je lance une machine à laver et envoie un message à Valentin pour savoir s’il lui est possible de m’imprimer quelques CV.
 
Où postuler ? Je n’arrive pas à réfléchir correctement, alors je file sous la douche.
 
Quand je sors habillée avec un jeans, un tee-shirt Basic et coiffé d’un chignon fait à la va-vite, il n’est que quinze heures. Le temps paraît interminable et la musique de Portishead qui s’échappe des enceintes avec un « give me a reason » ne parvient qu’à ajouter un poids à mon estomac désespérément vide.
 
Je farfouille dans les placards. Mais il faut se rendre à l’évidence : il n’y a plus rien à grignoter. Je me prépare donc un autre thé pour combler le vide. Mon téléphone vibre sur la table du salon. Je saute dessus et l’attrape. Mais ce n’est que Valentin. Je soupire. Pourquoi suis-je déçue ? À quoi je m’attendais, franchement ?
 
Je lis la réponse de Valentin ; il prépare mes CV et passera m’amener ça ce soir, aimerait savoir si j’ai un truc à manger aujourd’hui. Je suis mal à l’aise. Cela fait plus de deux ans que régulièrement il nous apporte de quoi manger à cause de mes conneries. Je me demande comment Aude arrive encore à me supporter... Je lui réponds que « oui », même si je meurs de faim. Je m’allonge sur le vieux canapé qui n’est plus très confortable et je crois que je m’endors presque instantanément.
 
Je suis réveillée par un petit tambourinement à la porte. Je reconnais instantanément la façon de frapper de Valentin. Je me précipite pour ouvrir, soulagée de ne plus être seule avec moi-même. Il est tout sourire, entre avec une assiette recouverte de papier d’aluminium. J’observe obstinément l’assiette pendant qu’il me raconte sa journée.
 
Il me désigne le plat dans sa main avant de la poser.
 
–  Sers-toi, ma mère a fait des crêpes. J’étais certain que ça te plairait !
 
Je n’ai pas attendu la fin de sa phrase que j’en ai déjà une dans la bouche. Il me juge d’un seul regard.
 
–  Tu es trop maigre en ce moment. Il va falloir te remplumer Rose.
 
Je n’aime pas quand il m’appelle Rose, cela veut dire qu’il est sérieux.
 
–  Il faut déjà que je retrouve du boulot pour aider pour les factures. Ça commence à s’accumuler.
 
Je lui désigne de la tête la porte du frigo où sont accrochées au moins cinq lettres de relance différentes. Je regarde machinalement mon téléphone pour la énième fois de la journée.
 
–  Alors, des nouvelles du beau brun ténébreux ?
 
Je hoche négativement la tête.
 
–  Tiens ! Dis-moi ce que tu en penses.
 
Je lui lance mon téléphone.
 
Je me ressers une crêpe et le laisse lire les messages, ce qu’il effectue précautionneusement.
 
Un immense sourire lui illumine le visage.
 
–  Comment il t’allume le mec ! Pourquoi tu n’as pas répondu au dernier message ?
–  Euh… qu’est-ce que tu veux que je réponde à ça ? Je ne le connais même pas !
–  Ben quoi. Un plan cul ça ne t’intéresse pas ?
 
Je secoue frénétiquement la tête d’un non catégorique, tout en le regardant les yeux grands ouverts et puis je réfléchis.
 
–  Tu crois que je suis prête pour un truc pareil ?
 
Je me lance dans quoi là ? Je commence à perdre la raison !
 
–  Mais bien sûr que oui ! Tu as vu comment tu es gaulée ? Le mec a dû rêver de toi toute la nuit !
 
Je grimace à ses propos, mais cela ne l’empêche pas de continuer.
 
–  Tu es plus que prête, moi j’en suis sûr ! Sam m’a raconté que quand vous vous regardiez hier, la pièce aurait pu s’embraser si on vous avait laissé juste un peu plus longtemps face à face.
 
Il a l’air très fier de sa tirade, passe la main dans ses cheveux et continue.
 
–  Regarde-moi Rose.
 
Je me retourne vers lui.
 
–  Tu en as besoin poupée. Tous les mecs que tu as pu rencontrer ces deux dernières années, Alexis les fait fuir, et ça, au moins, il ne pourra pas le savoir ! Et puis si vraiment tu n’es pas intéressée, je peux toujours me sacrifier !
 
Sur ses dernières paroles, il explose de rire se laissant tomber lourdement sur le canapé.
 
Je m’allonge près de lui et on regarde le plafond. Il me prend dans ses bras pour qu’on réussisse à tenir à deux sur le canapé. Je réfléchis longuement, sans un mot. Il a l’air d’attendre ma conclusion. Tout ça ne me ressemble vraiment pas...
 
Je me redresse. Valentin est toujours allongé et me fixe sans un mot.
 
–  Allez, dis-moi ce que je peux répondre.
–  Sérieusement ?
 
Il se redresse et s’assied près de moi.
 
–  Oui, dépêche-toi avant que je ne change d’avis.
–  Dis-lui que ce n’est rien par rapport à ce que toi tu pourrais lui faire !
 
Il est dingue ! Je secoue les mains frénétiquement.
 
–  Non, c’est trop direct, je ne vais pas gérer le truc ! Ça fait plus de deux ans que je n’ai personne. Tu ne t’imagines pas à quel point j’appréhende le simple fait d’être embrassée !
–  Mouais attends, je réfléchis.
 
Il saisit le téléphone. Celui-ci vibre dans sa main, il le regarde et un instant après, me sourit en me le tendant.
 
–  Je crois qu’il a réglé le problème pour nous.
 
Je me mords la lèvre machinalement et attrape le portable avec des yeux pleins d’envie.
 
Gabriel
[Rose, pourquoi ne réponds-tu pas à mon message d’hier ? Si je t’ai offusqué, je m’en excuse, mais ne me torture pas plus longtemps… réponds-moi.]
 
Valentin se penche sur mon épaule pour regarder.
 
–  Oh ça sent bon pour toi ça !
 
Il me chatouille et on part dans un éclat de rire, presque nerveux pour moi. Je crois que recevoir ce message m’a enlevé un poids considérable.
 
–  Qu’est-ce que je lui réponds ?
–  Dis-lui que tu as envie de lui !
 
Je lui jette un regard mauvais suivi d’un coussin en pleine figure.
 
–  Allez arrête, c’est sérieux !
 
Il me pique mon téléphone des mains et tapote.
 
–  Tu me montres avant hein ?
–  Mais oui, ne t’inquiète pas et laisse-moi me concentrer. Je suis attentive à chacun de ses gestes.
 
Moi
[Te torturer serait un plaisir, mais il faudrait déjà pouvoir te toucher pour cela... Là, je rougis…]
 
Je regarde longuement le message écrit par Valentin, j’hésite un moment et appuie sur « envoyé » en poussant un petit cri aigu. Je suis complètement folle !
 
Valentin me regarde fixement, la bouche ouverte.
 
–  Je n’y crois pas, tu l’as fait !
–  Moi non plus je n’y crois pas !
 
Je pouffe de rire, ce qui me rappelle vaguement Sam et ses rires idiots. Le portable vibre à nouveau.
 
–  Lis, toi !
 
Je pousse le portable vers lui. J’ai les joues en feu. Il lit tranquillement le message et le tend devant mes yeux.
 
– Ça va te plaire ! Regarde, petite chanceuse.
 
Gabriel
[Ne me dis pas des choses comme ça quand je bosse. Je n’ai qu’une envie c’est d’envoyer tout balader et te rejoindre !]
 
Je cache ma tête dans mes mains pour dissimuler mon sourire idiot. Le portable vibre de nouveau.
 
–  Encore ! Il est accro ma parole !
 
Je trépigne sur place. Valentin s’accroche à mon épaule, presque aussi impatient que moi.
 
Gabriel
[Dis-moi que demain soir tu es libre et toute à moi.]
 
J’enchaîne sans réfléchir.
 
Moi
[Je suis libre demain soir et toute à toi !]
 
Valentin me serre dans ses bras de bon cœur. La panique me saisit tout à coup.
 
–  Je vais porter quoi ? Oh la la, je n’ai rien de correct et encore moins des sous-vêtements potables.
 
La honte ! Je me recroqueville, serrant mes jambes contre moi.
 
Ne t’en fais pas, tu as une robe flambant neuve et pour les sous-vêtements, on se charge de ça demain. Je ne t’ai pas encore offert de cadeau pour ton anniversaire, j’attendais de trouver quelque chose d’adéquat et bien là, je pense que j’ai mon idée !
 
Je le regarde, les yeux pleins de gratitude et d’amour. Il va vraiment falloir que je porte une robe ?
 
– Qu’est-ce que je ferais sans toi ?
 
–  Rien. Tu n’es rien sans moi poupée !
 
Nos rires sont teintés de soupirs de soulagement. Un message arrive de nouveau.
 
Gabriel
[Je te donne l’heure demain. Il faut que je consulte mon planning. Ne te fais pas trop belle, je déteste quand tout le monde te regarde !]
 
Mon cœur est complètement affolé dans ma poitrine, le rythme est totalement irrégulier. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Mes mains sont moites. L’appréhension m’attrape à la gorge et serre cruellement plus fort à chaque seconde qui s’écoule.
 
La porte s’ouvre avec fracas et me voilà sur la terre ferme, réalisant que je suis toujours là, assisse sur le canapé, les yeux rivés sur le dernier message d’un mec ténébreux et incendiaire qui me fait perdre tous mes moyens, même à distance.
 
Aude chantonne un « salut » en jetant négligemment son sac par terre. Elle nous regarde, la main posée sur sa hanche, un air grave sur le visage.
 
–  Qu’est-ce qui se passe ? Vous en tirez des tronches !
 
Je remarque que Valentin me dévisage comme si je venais de me transformer en quelqu’un d’autre.
 
Mon sourire réapparaît sur mes lèvres.
 
–  Tu m’as fait peur poupée, tu as fait une de ces têtes ! J’ai cru que tu allais te sentir mal.
 
Il me regarde, assez dérouté, puis se tourne vers Aude.
 
–  Tu as manqué pleins de choses. Assieds-toi il faut que je te raconte, c’est un truc de malade !
 
Valentin est mon meilleur allié quand il s’agit de raconter ma vie, ce qui m’évite des efforts que je n’ai pas forcément envie de faire à certains moments, précisément comme aujourd’hui.
 
Il s’agite, exécute de grands gestes dans tous les sens. Aude sourit, puis rit, tape dans ses mains comme une enfant, mais bizarrement je n’entends rien de leur conversation. Dans mon cerveau, se bousculent en pagaille tous les événements de ce week-end. Je n’arrive plus trop à savoir si je dois me réjouir ou laisser ma vilaine angoisse reprendre le dessus.
 
Je n’ai jamais eu de chance jusque-là, alors pourquoi ça changerait ? Qu’est-ce qui va encore me tomber dessus ? À chaque fois que quelque chose de bien m’arrive, cela se termine irrémédiablement par une catastrophe.
 



Panique à bord
 
 
« Étrange sensation que l’angoisse : on sent au rythme de son cœur qu’on respire mal, comme si on respirait avec le cœur… »
André Malraux
 
J’ai chaud, quelque chose m’empêche de respirer. Je me débats de tout mon être pour enlever les mains qui me serrent le cou si fort. On m’empêche de bouger ; je ne trouve plus mon souffle, je me sens mal, si mal…
 
Je me redresse vivement et je réalise que je suis dans mon lit, trempée de sueur. Je retrouve une respiration presque normale, me passe la main sur le cou. Il n’y a rien ni personne dans cette chambre.
 
Mais quelle heure est-il ? J’attrape mon téléphone : huit heures. Je recouvre mes esprits un instant, regroupant mes cheveux derrière mes oreilles tant bien que mal.
 
Je me lève et me dirige vers le salon, m’apercevant qu’Aude et Valentin se sont endormis sur le canapé. Je me prépare un thé caramel le plus silencieusement possible. Je m’assieds sur un pouf et sirote en les regardant, heureuse au fond de moi de les trouver si paisibles. Je reste là au moins une heure à les contempler quand mon téléphone sonne. Je réponds machinalement.
 
–  Allô.
 
Je suis surprise par ma voix enrouée.
 
–  Rose ! Il faut que je te parle. Arrête de m’éviter comme ça !
 
Un coup violent me traverse le ventre de part en part quand je reconnais la voix d’Alexis.
 
–  Ton petit jeu ne te mènera à rien. Tu sais que tu ne peux pas m’échapper ! Tu es à moi, tu m’entends !
 
Il a l’air furax comme à son habitude. Je suis incapable d’articuler le moindre mot.
 
–  Rose ! Réponds-moi bordel !
 
Il hurle dans mon oreille. J’éloigne le portable en grimaçant.
 
Aucun son ne sort de ma gorge. J’ai la nausée. Je sens qu’on m’arrache le téléphone des mains, et lève les yeux vers Aude.
 
–  Écoute moi bien Alex, y en a marre de ton cinéma. Elle ne veut plus de toi ! Fais ta vie et oublie-la !
 
Je vois de la colère dans ses yeux. Ses traits sont tirés et je ne l’ai jamais entendu parler avec cette intonation glaciale.
 
Elle écoute les beuglements qui sortent du combiné, lève les yeux au ciel, exaspérée.
 
–  Je t’ai averti la dernière fois. Si tu rappliques encore ici, j’appelle les flics, tu entends !
 
Sur ces derniers mots, elle raccroche, balance le téléphone sur le canapé l’air excédé et fonce d’un pas décidé vers la salle de bain. J’entends claquer la porte et la douche couler.
 
Valentin a assisté à la scène sans prononcer un mot. Il me regarde, l’air désolé.
 
–  Tu sais, il va falloir qu’on le tue, je crois ! On trouvera bien une idée pour se débarrasser du corps !
 
Je le scrute, n’étant pas sûre d’avoir bien compris. Puis il rit et je l’imite, soulagée en comprenant qu’il souhaitait juste détendre l’atmosphère.
 
–  File te préparer. Je repasse à la maison me doucher et on va se faire les boutiques.
 
Il se lève, attrape son sac et se retourne.
 
–  Je te laisse une heure. À toute beauté !
 
Aude sort enfin de la salle de bain, tout sourire, comme si rien ne s’était passé. Je ne comprendrai jamais comment elle fonctionne ! Je lui souris en retour.
 
–  Je me sauve ! Au boulot !
 
Elle cherche ses affaires et je lui désigne son sac par terre dans un coin.
 
–  Je quitte à dix-sept heures aujourd’hui, donc ne t’inquiète pas, je serai là pour t’aider à te préparer pour ce soir.
 
Elle ajoute un clin d’œil un peu forcé et s’en va.
 
Allez hop, à mon tour ! J’entre en trombe dans la salle de bain, décidant de prendre modèle sur mon amie. Aujourd’hui sera une belle journée !
 
Je me douche, attrape mon éternel jeans bleu, enfile un tee-shirt blanc et passe un gilet long. J’attache mes cheveux en queue de cheval et me lance le défi d’arriver à me mettre un peu de mascara noir. Je crois que les deux dernières soirées m’ont donné envie d’être plus féminine.
 
La tâche est assez laborieuse. Après avoir essuyé les dérapages avec un coton-tige, je me contemple, fière de ma réussite. Je suis prête pour affronter les magasins, ce qui n’est pas pour moi une grande passion. Mais aujourd’hui, c’est différent, j’ai envie de plaire ! Enfin… de lui plaire…
 
Il est dix-heures quinze. Je reçois un message de Valentin : il sera là dans cinq minutes. Je glisse mon téléphone dans ma poche et ferme la porte, descends les escaliers lentement avec bonne humeur. Le stress de la soirée ne m’a pas encore envahie, alors je profite du moment.
 
Vingt minutes plus tard, nous entrons dans le centre commercial. Pour un lundi matin c’est assez calme, ce qui me va très bien. On déambule bras dessus bras dessous dans les allées bordées de vitrines nous présentant un étalage impressionnant de vêtements pour tous les styles et tous les goûts.
 
–  Regarde là, ça devrait faire l’affaire !
 
Il me tire d’un coup sec pour m’attirer devant une boutique de sous-vêtements et déshabillés assez suggestifs. Je la contemple de plus près, imitant Valentin. Je plante mon doigt sur la vitre.
 
–  Regarde celui-là. C’est joli non ?
 
Il retrousse le nez et me fait signe que non.
 
–  Ça irait si tu avais quarante ans ! Réveille-toi un peu, on est au vingt et unième siècle, sors de ta caverne ! Viens, on entre.
 
Je ne me fais pas prier et me laisse guider, pendue à son bras. Sauf que là, j’ai l’impression d’être accrochée à une bouée de sauvetage.
 
À peine entrés, la vendeuse nous saute dessus.
 
–  Puis-je vous être utile ?
 
Sa voix m’agace déjà !
 
Valentin la congédie gentiment et nous faisons le tour en observant chaque ensemble. Je ne me sens pas franchement à l’aise.
 
–  C’est quoi ta taille ?
 
Il observe attentivement les étiquettes.
 
–  Je ne sais pas.
 
Je traîne un peu derrière, totalement ailleurs.
 
–  Mets-y un peu de volonté, Rose !
–  Je n’ai aucun goût.
 
Je hausse les épaules avec une petite tête le suppliant de venir à mon aide.
 
–  OK. Va te déshabiller dans la cabine, je me charge du reste.
–  Quoi ? Il faut que j’essaie en plus ?
 
Ma voix est un peu plus haut perchée que je ne l’aurais voulu et Valentin me détaille.
 
–  Et bien, si tu préfères t’apercevoir que ça ne te va pas juste avant d’aller au rendez-vous, ça te regarde !
 
Je soupire et fonce dans la cabine sans prendre le temps de lui répondre, surtout que je sais pertinemment qu’il a entièrement raison.
 
Je me déshabille et me regarde en entier avec mes vieux sous-vêtements complètement usés. C’est assez rare que je puisse m’observer de haut en bas comme ça, de face et de dos simultanément. J’ai l’air d’une misérable !
 
Le temps commence à me paraître long quand Valentin passe enfin la main dans la cabine avec trois ensembles : un blanc, un rose et un rouge, tous en dentelles.
 
–  J’ai demandé à la vendeuse pour les tailles, j’espère que ce sera bon !
 
Je commence par l’ensemble rose. J’ai l’impression d’être compressée de la poitrine. Je ne suis pas bien grosse, mais j’ai quand même une poitrine généreuse.
 
Je passe la tête de l’autre côté du rideau et murmure à Valentin que c’est trop petit. Il sourit avec une tête d’idiot et retourne voir la vendeuse.
 
Elle se précipite vers la cabine, entrouvre et d’un coup d’œil, m’annonce qu’elle revient avec ce qu’il me faut.
 
Me revoilà avec les trois hauts dans la taille du dessus.
 
J’enfile le rose et je dois me rendre à l’évidence : c’est quand même vachement mieux que mes anciens sous-vêtements. Le shorty en dentelle me plaît beaucoup.
 
–  Je peux voir ?
 
Cette question me surprend, mais de toute façon j’ai besoin d’un avis et je n’ai que lui sous la main.
 
Il me reluque de haut en bas, l’air satisfait.
 
–  Tu es gaulée comme une déesse ma beauté ! Par contre le rose ça fait trop... fille sage.
 
Un petit rire s’échappe de ses lèvres.
 
Il ne serait pas homosexuel, je ne prendrais pas cette réflexion de la même manière. Mais j’avoue que ça me fait drôlement plaisir, surtout que Valentin a un esprit très critique sur les femmes.
 
J’enfile l’ensemble blanc, également accompagné d’un shorty et me regarde dans les miroirs pour évaluer l’effet sur mon derrière.
 
–  Val, regarde celui-là, tu en penses quoi ?
 
Il ouvre de grands yeux.
 
–  J’adore ! Passe quand même le rouge.
 
J’évalue le rouge sous toutes les coutures. Je ne suis pas convaincue par la couleur, mais je dois faire confiance à Valentin, alors je l’enfile. Il est vraiment très sexy avec un brésilien qui me sied à la perfection.
 
–  C’est bon !
 
Il entrouvre le rideau et me fait signe de tourner sur moi-même. J’exécute.
 
–  Waouh ! Tu me ferais presque devenir hétéro !
 
Je rougis jusqu’aux oreilles et il se prend une tape sur le bras.
 
Je me rhabille, un peu déçue de devoir remettre mes anciens sous-vêtements.
 
Valentin passe à la caisse pendant que je termine.
 
Je sors et il me tend le paquet.
 
–  Merci, mon sauveur ! Tu as choisi lequel ?
 
J’essaie de regarder dans le paquet, mais il est fermé.
 
Il me reprend le bras, m’escortant vers la sortie pendant que la vendeuse nous salue et nous souhaite une bonne journée.
 
–  J’ai pris le blanc, le rouge et en bonus le même ensemble que le rouge, mais en noir.
 
Il a un air très satisfait. J’ai envie de râler et de faire demi-tour pour qu’on lui rembourse les achats, mais je n’ai pas envie de gâcher sa bonne humeur. Donc je me résigne et me promets de lui en rembourser au moins deux. Je l’embrasse de tout mon cœur sur la joue.
 
–  Beauté, on se mange un truc avant de rentrer ?
 
J’acquiesce avec un sourire.
 
Nous mettons plus de vingt minutes à nous décider sur le restaurant et finalement nous commandons à emporter, las de traîner dans ce centre commercial.
 
***
 
Il est dix-sept heures. Je suis en train de me laver les cheveux quand Valentin me crit depuis derrière la porte de la salle de bain :
 
–  C’est le beau gosse ! Il demande par message où il peut passer te chercher et si vingt heures te convient.
–  Envoie-lui l’adresse et réponds-lui que ça me va.
–  OK poupée !
 
En y réfléchissant, je n’ai pas très envie qu’il voie l’appartement dans lequel je vis. Mais il est trop tard pour reculer. Je descendrai en bas un peu en avance, comme ça, il n’aura pas l’occasion de monter.
 
Je me sèche les cheveux et malgré moi je repense à la veille, à ses yeux gris si intenses, son sourire, sa démarche très assurée quand Aude arrive en trombe dans la salle de bain.
 
–  Salut ! Regarde un peu ce que j’ai trouvé !
 
Elle pose devant moi un magazine avec une publicité pour des jeans et mon regard se fige sur la page ouverte.
 
–  Je te laisse contempler l’œuvre d’art !
 
Elle en glousse bêtement et claque la porte.
 
Il est là, torse nu. Son buste et un de ses bras sont tatoués. Je détaille un par un les dessins sur son corps. Ils ne sont pas très nombreux au final, c’est comme s’ils avaient été créés pour embellir encore plus ce torse magnifique.
 
Il a un corps sculpté à merveille. Son visage est grave, sans expression à l’exception de son regard ; il est si intense que j’ai l’impression qu’il me fixe vraiment. Je passe mon doigt sur le papier glacé. Des papillons s’immiscent dans le bas de mon ventre et je m’en mords la lèvre.
 
Soudain, ma gorge se serre et je panique. Mes jambes vacillent…
 
Je m’examine dans le miroir, puis m’attarde sur la photo dans une incompréhension totale.
 
Qu’est-ce qu’il me trouve ? Je me regarde encore une fois avec mes cheveux en bataille et ma petite mine décomposée. C’est inconcevable, c’est ridicule, je suis ridicule ! J’attrape le magazine et sors en trombe de la salle de bain.
 
Aude et Valentin sont surpris de me voir arriver comme un boulet de canon.
 
–  Je ne peux pas faire ça !
 
Ma voix sonne comme un appel de détresse.
 
–  Faire quoi ? entonnent-ils d’une seule voix.
–  Le rendez-vous ! M’y rendre ? C’est impensable ! Non, mais sérieusement, regardez-le !
 
Valentin attrape le magazine et le retourne à droite puis à gauche.
 
–  Il est canon dans tous les sens !
 
Il se met à rire bruyamment, il se reprend et me sourit gentiment, comme pour me rassurer.
 
–  C’est juste l’angoisse du premier rendez-vous, c’est normal. Arrête de paniquer, ça nous est tous arrivé un jour ou l’autre.
 
Aude se lève et attrape mon visage dans ses mains.
 
–  Eh, ne panique pas maintenant ! Je vais te rendre canon toi aussi et c’est lui qui en perdra ses moyens, fais-moi confiance !
 
Je n’ai pas le temps de réfléchir qu’elle me tire vers la salle de bain.
 
–  Déjà, enlève ton peignoir et habille-toi ! Tu t’es rasée au moins ?
 
J’acquiesce et attrape les sous-vêtements blancs que j’ai trouvés les plus adaptés à un premier rencart. Même si ce n’est qu’un plan cul comme le raillait Valentin, je ne suis pas prête à mettre le rouge, bien trop sexy pour moi.
 
J’enfile ensuite la robe noire. Elle est sans manches, m’arrive à mi-cuisse et souligne parfaitement mes courbes. Moi qui n’aime pas les robes, je me trouve quand même pas mal dedans. Elle n’est pas décolletée et pourtant elle est sexy.
 
Aude m’ordonne de m’asseoir sur le tabouret, attache mes cheveux avec une pince et attrape sa trousse à maquillage.
 
Elle me poudre le visage. J’éternue deux fois de suite, mais ne bronche pas. Je suis tellement anxieuse. Elle continue en me racontant que le fard gris qu’elle pose sur mes paupières accentue mon regard, puis elle passe au mascara. Je tente de m’observer, mais elle se positionne devant le miroir.
 
– Tu verras après !
 
Elle m’explique ensuite que le rouge à lèvres carmin va à coup sûr lui donner l’envie de m’embrasser. Elle finit par me prodiguer quelques conseils pour bien me comporter, ce qui ne me rassure pas vraiment.
 
Je relativise en admettant que si ça foire et bien ça foire et puis c’est tout. Il est peut-être beau, mais sûrement bête comme ses pieds ! Car quand j’y pense, nous n’avons pas eu de vraie conversation. Je reprends peu à peu confiance en moi.
 
Elle entonne une fois de plus que ma grâce naturelle a dû le séduire, alors, je n’ai qu’à rester le plus normal possible.
 
Elle boucle mes cheveux sur les longueurs avec beaucoup d’attention. Mon téléphone me signale un message.
 
Sam
[Passe une bonne soirée ma poulette et lâche-toi un peu ! Et n’oublie pas de tout me raconter dans le moindre détail !!!!!]
 
Un [OK promis] suffira. Je n’ai pas envie d’approfondir.
 
–  Voilà c’est terminé ! Tu es magnifique !
 
Je me lève et elle se pousse pour que je puisse me regarder.
 
Je marque une pause, me contemple et une toute nouvelle assurance s’empare de moi : c’est une autre personne que j’aperçois dans le miroir. Mes yeux ressortent effectivement beaucoup et mes lèvres sont pulpeuses à souhait.
 
Je ne pensais pas que les artifices de la mode étaient capables de me rendre si jolie.
 
Je rejoins Valentin qui a envoyé un petit air de Muse ; il me connaît si bien. Il affiche un grand sourire, m’attrape la main et m’attire vers lui pour me faire tourner.
 
–  Au pire des cas, si tu ne repars pas avec lui, c’est sûr que tu ne rentreras pas seule !
 
Il me tend un verre de vodka cerise et m’ordonne de boire. Ça me détendra selon lui. Je n’aime pas franchement le goût, mais tant pis.
 
Je bois tranquillement le verre qu’il a bien dosé, car une sensation de chaleur me traverse le corps. Je regarde la pendule et m’aperçois qu’il est déjà dix-neuf heures quarante-cinq. J’enfile un petit gilet noir et passe rapidement les chaussures que je n’ai toujours pas rendues à Sam. J’attrape mon sac à main et embrasse mes deux amis qui m’observent comme deux parents heureux et inquiets pour leur progéniture.



As-tu confiance, Rose ?
 
 
« Tu peux fermer les yeux sur les choses que tu ne veux pas voir, mais tu ne peux pas fermer ton cœur aux choses que tu ne veux pas ressentir. »
Johnny Depp
 
Je descends les marches assez vite, prenant soin de bien me tenir à la rampe qui tremble dangereusement par endroit, et me voilà en train de râler intérieurement après ce con de proprio qui n’entretient absolument pas son immeuble… C’est désespérant !
 
L’alcool me brûle encore la langue et la gorge, mais j’avoue que Valentin avait raison, je ne suis plus aussi anxieuse qu’il y a une heure.
 
Je l’aperçois à travers la porte d’entrée. Il est adossé à la Cadillac, les mains dans les poches de son jeans noir. Je m’arrête un instant pour le contempler. Il a les yeux rivés vers le sol, il porte une chemise noire qui lui sied extrêmement bien et laisse deviner sa musculature : les manches sont repliées aux trois quarts et le col négligemment ouvert. Il est d’une élégance folle ! Je ravale ma salive restée bloquée dans ma gorge et inspire une bonne bouffée d’oxygène avant de sortir.
 
J’ai à peine franchi le pas de porte qu’il relève les yeux vers moi. Un sourire apparaît sur son visage et ses yeux s’éclairent tandis qu’il me contemple des pieds à la tête.
 
J’avance de quelques pas dans sa direction. Il ôte rapidement les mains de ses poches, se redresse et m’ouvre la portière. Il passe ses doigts dans ses cheveux et m’indique le siège passager, ajoutant quelques mots pendant que je m’installe.
 
–  Mademoiselle, vous êtes éblouissante !
 
Il referme la portière, ne me quittant pas des yeux. Je retiens un sourire, un peu chamboulée par la montée d’adrénaline qui me parcourt. Moi, éblouissante ?
 
Il s’installe au volant et, sans un mot, démarre avant de s’engager sur la route. Je ne peux pas m’empêcher de le regarder discrètement, lui et ses cheveux en bataille et son style mal rasé. Je me liquéfie sur le siège en cuir en me mordant machinalement la lèvre.
 
–  Ne te mords pas la lèvre, Rose.
 
Il est calme et me lance un regard perçant avec un sourire en coin, me laissant découvrir une fossette qui me donne une envie irrépressible de le toucher.
 
Reprends-toi Rose ! Ne lui montre pas qu’il te plaît à ce point !
 
Je me bats contre moi-même.
 
–  Tu aimes la cuisine italienne ?
–  Oui, beaucoup !
 
Je ne dissimule aucunement mon enthousiasme.
 
–  Je t’emmène dans un petit restaurant que j’affectionne particulièrement, c’est calme et plutôt intimiste. Je suis presque sûr que ça va te plaire.
 
Il ne cesse de me sourire et m’explique où cela se trouve.
 
À vrai dire, je m’en fiche un peu. Tout ce que je désire, c’est être avec lui ce soir. Je me sens si bien, plus aucune angoisse ne me menace. On dirait presque que je viens de les laisser sur le bord de la route, un peu comme une valise que j’aurais abandonnée volontairement.
 
Le chemin est assez court, nous nous garons sur un parking en face du restaurant dont il m’a parlé. C’est vrai que c’est petit, et ça à l’air plutôt cosy vu de l’extérieur. La façade verte est surplombée d’un drapeau italien.
 
Il me coupe dans ma réflexion.
 
–  Tu comptes dîner dans la voiture ?
 
Il se tient devant ma portière ouverte.
 
Je sors en essayant d’être la plus élégante possible et il referme derrière moi.
 
Il pose sa main en bas de mon dos et un courant électrique remonte le long de ma colonne vertébrale. Ce contact est des plus délicieux.
 
Nous traversons le parking et entrons dans le restaurant. Sa main est toujours là, mais il l’ôte quand un grand type, assez âgé et arborant une moustache, le salue et lui assène une tape amicale.
 
–  Gabriel, je suis content de te voir !
 
Il a un accent italien très prononcé qui au final lui sied à merveille. Le grand type me regarde avec insistance.
 
–  Enchanté, charmante demoiselle. Je me présente, je suis Gino et voilà mon restaurant.
 
Il me désigne d’un geste élégant son établissement. C’est très chaleureux. On se croirait vraiment en Italie avec sa dominante de vert et rouge, ses nappes à carreaux, et la musique en fond sonore.
 
–  Enchantée également. Moi c’est Rose.
 
Je lui offre un joli sourire.
 
–  Rose ! Mais cela vous va à merveille et…Gabriel le coupe dans son élan.
–  Ne te fatigue pas Gino ! Rose est avec moi.
 
Il repose rapidement sa paume au creux de mes reins. Gino éclate de rire et nous montre du doigt une petite table dans le fond de salle.
 
–  Ta table est libre, régalez-vous les enfants !
–  Merci !
 
Je lui souris, mais Gabriel me pousse déjà pour que j’avance.
 
Nous nous installons. Le serveur nous sert aussitôt du vin, sans qu’on lui ait demandé quoi que ce soit.
 
–  Je dois avouer que je suis très content que tu sois si maladroite et impulsive Rose.
–  Quoi ?
 
Je le regarde avec de gros yeux, l’air abasourdie. Qu’est-ce qu’il raconte ? Il rit, boit une gorgée et reprend.
 
–  Je m’explique, avant de recevoir le contenu de ton verre en pleine face !
 
Il étouffe un autre rire.
 
–  Si tu n’avais pas laissé tomber ton téléphone, je n’aurai jamais eu ton numéro. Et si tu n’avais pas envoyé ta chaussure sur le toit de ma voiture, j’aurais eu un peu de mal à trouver une excuse pour te contacter. Et sans raison à peu près valable, tu aurais certainement pensé que j’étais un malade ou un pervers.
–  Je l’ai pensé !
 
Ce que je viens de dire l’amuse beaucoup apparemment.
 
–  Et maintenant, tu penses quoi ? Est-ce que j’ai l’air un peu plus sympa ou tu me prends encore pour un taré ?
 
Je ris. Il me sort ça sur un ton tellement amusé que je rentre dans son petit jeu.
 
–  Disons que je réfléchis encore. Je pense te répondre un peu plus tard... enfin peut-être.
–  J’aime beaucoup ta répartie !
 
Gino vient nous interrompre dans notre petit jeu.
 
–  Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ce soir mes amis ?
 
Il est très convivial ce Gino, pas besoin de regarder la carte, je sais déjà ce qui me tente.
 
–  Des lasagnes !
 
Gabriel a été le parfait écho de ma voix et on en reste muets quelques instants avant d’exploser de rire.
 
–  Eh bien parfait. Deux lasagnes alors.
 
Il tourne les talons et repart vers les cuisines.
 
Le temps que les plats arrivent, j’apprends qu’il a vingt-huit ans et qu’il bosse comme modèle depuis sept ans. Il me parle un peu de son boulot et de sa passion pour les sports de combat, bien qu’il soit interdit de compétition à cause de son métier. Je lui pose plein de questions ; j’ai besoin de savoir qui il est. Il n’est pas du tout idiot comme je l’avais imaginé, loin de là.
 
Je suis accrochée à ses lèvres et j’aimerais que ce moment dure encore et encore. J’adore son enthousiasme et ses manières quand il parle.
 
On nous sert et c’est vraiment délicieux. Je savoure chaque bouchée et constate que lui aussi.
 
Au milieu de son plat, il pose sa fourchette et plonge ses yeux dans les miens.
 
–  Dis-moi Rose, est-ce que tu as assez confiance pour tenter un truc de dingue avec moi ?
–  Qu’est-ce que tu entends par « truc de dingue » ?
–  Quelque chose qui va te plaire, mais qui n’est pas vraiment légal.
 
Je réfléchis un instant, ne sachant pas trop quoi répondre.
 
–  Tu peux développer ?
 
Il boit une gorgée de vin et se pince les lèvres.
 
–  Non, autrement ce ne serait pas marrant ! Alors soit tu me fais confiance, soit on laisse tomber. Mais je ne t’en voudrai pas, rassure-toi.
 
Ma curiosité est piquée au vif. Je pèse le pour et le contre.
 
Et puis zut, tant pis, je me lance !
 
–  OK !
 
Il a l’air très étonné par ma réponse.
 
–  Je pensais que tu m’aurais posé mille questions avant ou même que tu aurais refusé catégoriquement, mais là Rose je suis agréablement surpris !
 
Ce mec est déconcertant, mais j’adore ça…
 
Notre repas est très vite écourté. Il me tire jusqu’à la sortie, demandant au passage à Gino de mettre ça sur sa note.
 
Nous courrons jusqu’à la voiture et sautons presque à l’intérieur. Il allume la radio et roule à vive allure. Il a l’air super heureux et franchement, même si je ne sais pas où il m’emmène, je m’en fous totalement.



Escapade nocturne
 
 
« Se mettre en danger sans même y penser, ne voir dans toute prise de risque que la promesse d’une intensité nouvelle, vivre plus fort, rien d’autre. »
Maylis de Kerangal
 
Nous roulons en silence depuis un moment. Je me laisse bercer par la musique qui est diff usée à la radio et les lumières de la ville dansent devant mes yeux. Son parfum a envahi tout l’habitacle. Il est doux et fort à la fois, tout comme lui.
 
Je suis tellement bien… Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver quand je suis avec lui.
 
Il se gare dans une petite ruelle sombre. Je regarde autour de moi. En temps normal, je pense que je me serais inquiétée à l’idée de me retrouver avec un parfait inconnu, en pleine nuit, loin de chez moi et qui plus est dans cette rue un peu glauque.

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