Ne rougis pas - Saison 3 - intégrale
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Description

La fin de la série qui a conquis les cœurs de milliers de lectrices.
CE TITRE EST AUSSI DISPONIBLE EN VERSION SWEETNESS (SOFT ;))

Rose et Gabriel, deux âmes sœurs qui s'attirent irrémédiablement, alors que la vie s'évertue à les séparer. Et si tout n'avait pas commencé au Saphir ? À l'aube de découvrir le terrible secret de Gabriel, trois mots, d'une puissance dévastatrice, remettent brutalement en cause l'amour du jeune couple. Une course acharnée contre le temps débute. Mais Rose, plus déterminée et courageuse que jamais, ne reculera devant rien pour déjouer les plans du destin. Dans ce nouvel opus, le danger a pris une tout autre forme. L'amour peut-il vraiment tout surmonter ? Découvrez la fin surprenante de cette saga qui a su toucher des milliers de lectrices.

À propos de l'auteure :
Lanabellia vit dans le nord-est de la France. Passionnée de lecture, elle a commencé à écrire vers l'âge de 15 ans pour finalement abandonner et y revenir des années plus tard, poussée par ses proches. L'histoire s'accélère lorsque ses romans connaissent un succès inattendu chez Nisha.


À propos de l'éditeur :
Nisha Editions est une maison d'édition spécialisée dans la romance française. Découvrez les autres titres de notre collection Diamant noir sur notre site Internet.

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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 septembre 2017
Nombre de lectures 110
EAN13 9782374135892
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lanabellia
 
Ne rougis pas
Saison 3
Intégrale
 

 
Nisha Editions
Copyright couverture: Branislav Ostojic – 123rf.com
 
ISBN 978-2-37413- 589-2

Have fun !
 

@NishaÉditions

Nisha Éditions

Nisha Éditions & Lanabellia

Nisha Éditions

www.nishaeditions.com

SOMMAIRE
 
 
Présentation

 
1 – L’étoile de mon enfance

 
2 – Elle

 
3 – Souviens-toi

 
4 – Jalouse ? Moi ? Jamais…

 
5 – Entre deux

 
6 – Mensonges

 
7 – La menace blonde

 
8 – Sois mon unique

 
9 – Un double parfait

 
10 – La plus belle des étoiles

 
11 – Au revoir espoir

 
12 – Jusqu’à ce que la vie nous sépare

 
13 – Alchimie

 
14 – Respire, mon ange

 
15 – Horrible réalité

 
16 – Joyeux Noël

 
17 – Hypogée passionnel

 
Épilogue

 
Bonus

 
Extraits



L’étoile de mon enfance
 
 
 
Les mots restent, quoiqu’on en dise. Longtemps après qu’ils ont été prononcés, ceux qui blessent continuent de faire mal. Ils vivent en nous d’une vie tenace, douloureuse.
Jean-Paul Pinsonneault
 
 
ROSE
 
Appartement des colocataires, mercredi 16 août, 2 h 23
 
– Je vais mourir, Rose.
 
Mon cœur s’arrête de battre. Le poids de ses paroles s’abat brutalement sur moi, balaye tout sur son passage. Mes oreilles bourdonnent, mon pouls martèle mes tempes… La sensation s’amplifie, devient insupportable. Je vacille, étouffe. Je ne… Non… Impossible… Un cauchemar…
 
La main qui s’empare de mon bras est pourtant si réelle… Mes pupilles s’affolent, incapable d’affronter celles de Gabriel. Ma gorge est sèche. J’entrouvre la bouche, tente de protester quand il me pousse à sortir de l’appartement. Aucun son ne sort. Il me semble l’entendre me parler, mais je n’entends plus que mon pouls vriller mes tympans.
 
C’est impossible… Gabriel…
 
Les larmes montent. Tout mon corps tremble. Je ne contrôle plus les spasmes qui m’envahissent, la douleur qui tord mon estomac… Je vais vomir. Il… Non… Ne peut pas… La porte se ferme derrière moi. Je tourne sur moi-même, perdue, désemparée.
 
Gabriel…
 
L’image se trouble et je sors de mes pensées. Je cherche mon souffle, tente de respirer normalement. Toujours la même scène… Chaque soir… Comme pour me prouver que tout ça est bien réel, que je n’ai rien inventé. J’avance, l’estomac en vrac, et percute la porte de ma chambre. C’est difficile… Tellement difficile… Je ne veux pas y croire. Je refuse !
 
J’ai la tête qui tourne depuis que je suis rentrée du Saphir. Je tente d’attraper mon pyjama, mais je le rate. Prise d’un vertige, je me rattrape in extremis à ma commode et je tape dans une vieille tirelire qui explose en mille éclats sur le sol.
 
Oh non…
 
C’était plus qu’une babiole. Même si je ne lui ai jamais donné beaucoup d’importance, elle me suit depuis toute petite. Un souvenir d’enfance oublié dans un carton pendant des années avant de revenir orner un meuble…
 
Je m’accroupis pour constater les dégâts. Quelques breloques sont étalées au milieu des morceaux de porcelaine.
 
Mais qu’est-ce que…
 
J’attrape une petite étoile brillante et l’observe un long moment…
 
***
 
Dix-sept ans plus tôt
 
Je cours me cacher derrière le gros arbre au fond de la cour. Je suis hors d’haleine et mes genoux sont rouges à force d’entrer en collision avec le macadam. Cette grosse brute de Marta m’a encore poussée… Elle en profite parce que je suis petite et menue. Il paraîtrait que j’ai la taille d’une enfant de cinq ans. Le docteur dit que c’est à cause de la malnutrition que j’ai pris beaucoup de retard dans ma croissance.
 
Ma cachette est plutôt sûre : personne n’ose traîner de ce côté-ci. Tout ça à cause des petits délinquants. Ils passent leur temps à se chercher entre eux de l’autre côté de la grille qui sépare la maison pour enfant où je suis, de la maison de corrections où ils sont. J’aime me réfugier ici : ces garçons semblent me trouver insignifiante et ne s’intéresse pas à moi.
 
Mes genoux me piquent. Je m’assoie et enlève les petits cailloux restés collés sur la plaie. Je relève ensuite les yeux vers le garçon en face de moi qui balance de grands coups de pieds dans un banc. Je l’observe avec attention : c’est la première fois que je le vois.
 
– Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça, toi ?
 
Je baisse les yeux aussitôt et serre mes jambes contre moi. J’aimerais disparaître : où que j’aille, on s’en prend toujours à moi.
 
– Psst…
 
Je lève le nez vers le garçon qui s’est accroupi devant la grille.
 
– N’aie pas peur. Qu’est-ce que tu as aux genoux ?
– On m’a poussée.
 
Ses prunelles grises me détaillent avec intérêt.
 
– Quel âge as-tu ?
– Sept ans… Aujourd’hui.
– Tu es drôlement petite pour avoir sept ans. Pourquoi tu es triste comme ça ?
 
La cloche sonne. Il faut que je parte avant qu’on me crie dessus. Je me lève.
 
– Attends ! Montre-moi où est ta chambre.
 
Je lui désigne une fenêtre du doigt et me sauve en courant. Si j’arrive en retard, Madame Bertrand me punira…
 
***
 
Le soir… Ma hantise. Je suis dans mon lit. On m’a donné celui le plus près de la porte du dortoir : comme ça, quand quelqu’un entre pour nous engueuler, je suis toujours la première à prendre.
 
Je les déteste tous !
 
Comme d’habitude, je suis la dernière encore éveillée. Je n’arrive jamais à dormir correctement… Mes yeux arpentent inlassablement la pénombre.
 
Je remonte brusquement la couverture sur moi alors que la porte s’entrouvre. Une ombre se glisse à l’intérieur. Elle s’approche, mais je n’ai pas peur : je reconnais le garçon de ce matin. Comment a-t-il fait pour entrer ici ? Il pose un doigt sur sa bouche pour que je comprenne que je dois garder le silence et m’invite d’un signe de tête à le suivre. Je ne sais pas pourquoi, mais je me lève et le rejoins aussitôt. Il attrape ma main et me guide pour sortir de la chambre. Mes pieds nus courent sur le sol froid. Mon petit cœur bat la chamade. Et si c’était une bêtise ?
 
Pourquoi est-ce qu’on monte l’escalier qui mène dans les combles ? Je continue de suivre l’intrus en silence. Il y a un tas de vieilleries entassées dans l’immense grenier, mais la lune éclaire notre passage. Le garçon attrape un drap qui recouvre des meubles et l’étale sur le sol.
 
– Viens t’asseoir.
 
J’obéis.
 
– Tu n’as pas le droit de venir ici. Imagine s’ils t’attrapent !
– Ne t’inquiète pas pour moi. Approche-toi.
 
Je me positionne près de lui et il me désigne la lucarne.
 
– Tu aimes les étoiles ?
 
Je fixe le magnifique ciel empli d’astres avec admiration.
 
– Oui, beaucoup.
– J’ai un cadeau d’anniversaire pour toi.
 
Je laisse tomber mon regard sur lui, complètement hébétée. Un cadeau ? Mais… mais on ne se connaît pas ! Je respire de plus en plus rapidement. C’est la première fois qu’on veut m’offrir un cadeau… Alors même si c’est faux, j’ai envie d’y croire.
 
– Pour moi ?
– Ouvre ta main et ferme les yeux.
 
Je m’exécute, le cœur empli de joie. On m’offre un cadeau… Je sens des doigts toucher les miens et refermer ma main sur un objet froid.
 
– Ouvre les yeux.
 
J’obéis encore, desserre mes doigts et observe ma paume. Je souris et mes yeux pétillent : l’intrus m’a offert une étoile en métal brillant. Ce garçon, beaucoup plus vieux que moi et que je ne connais même pas vient de me donner une magnifique étoile. Mon petit cœur est sur le point de s’envoler !
 
Après avoir observé le ciel dans le silence le plus total, l’intrus s’enfuit. Je regagne mon lit et, pour une fois, je trouve facilement le sommeil.
 
Les soirs suivants, il est revenu. Dès que je restais la dernière éveillée, mon intrus préféré apparaissait. Jusqu’à ce soir… Quinze jours après notre première rencontre, alors que je suis blottie contre lui dans le grenier, je sens que quelque chose ne va pas. Appréhension renforcée par le soupir du garçon.
 
– Je dois te parler de quelque chose.
 
Je le dévisage. Je n’aime pas le ton de sa voix.
 
– Je suis désolé, mais c’est la dernière fois que je viens. Je rentre chez moi, demain.
 
Lui aussi m’abandonne… La tristesse regagne sa place dans ma poitrine. Je baisse mes yeux pleins de larmes et fixe le sol en soupirant. Il relève mon menton.
 
– Écoute-moi, je trouverai un moyen de te revoir. Ça prendra sûrement du temps parce que j’habite loin, mais je te le promets : je te retrouverai.
– Je t’attendrai…
– Et puis tu dois être forte, tu m’entends ? Ton père viendra bientôt te chercher et tout ça ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
 
Je souris. Mon intrus a certainement raison. Papa viendra bientôt.
 
– Est-ce que tu crois que si je demande un vœu aux étoiles, il se réalisera ?
– Je pense. Essaie et tu me raconteras s’il a été exhaussé quand on se reverra.
 
Je relève la tête vers le ciel et me concentre de toutes mes forces.
 
– Je souhaite te revoir et rester avec toi pour toujours.
 
Il me regarde, étonné, et attrape ma main dans la sienne.
 
– Je souhaite te revoir et rester avec toi pour toujours.
 
L’image du souvenir s’estompe, mais je me rappelle cette histoire, ce garçon. Je l’ai attendu des jours, des semaines, des mois… Je lui ai trouvé toutes les excuses du monde. La belle idiote ! Bien entendu : il n’est jamais réapparu. J’ai pédalé, imaginé tellement de choses, idéalisé ce garçon plus qu’il ne le méritait vraiment. J’ai même cru à un moment donné que j’avais rêvé cette rencontre, mais il me restait cet objet. La preuve que tout était bien réel. Une réalité blessante… Je me souviens maintenant avoir fourré cette étoile dans ma tirelire, bien qu’au départ j’étais bien décidée à m’en débarrasser… Sauf que je manquais cruellement de courage. J’y tenais à cette babiole. À l’adolescence, je me suis mise à haïr cet intrus dont je ne savais même pas le nom et ses belles promesses. J’ai voulu l’oublier. Définitivement. Un peu comme mon père. Tout le monde dans le même sac. J’avais même fait des cases de rangement dans ma tête. Trois catégories : connards, connasses, amis. Il n’y avait qu’Aude dans cette dernière et c’était amplement suffisant.
 
Je retourne l’étoile dans ma main, tente de me souvenir d’autre chose, mais à part cette dernière soirée, le reste est floue. Un mélange d’images désordonnées sans queue ni tête. Je me redresse et m’allonge sur mon lit, encore habillée. Tant pis pour le pyjama. De toute façon, je n’ai plus la force. Je m’acharne à remettre de l’ordre dans mon fouillis émotionnel, dans mon passé, afin d’éviter de replonger dans le présent. Le trou dans ma poitrine est tellement profond que j’ai l’impression qu’il va bientôt me transpercer de part en part. J’inspire profondément et clos les paupières, repense au petit garçon qui avait autrefois apporté quelques moment de bien-être dans ma vie. Les souvenirs dansent dans ma tête jusqu’à ce que la fatigue commence à me rattraper. Des yeux gris, un sourire complice, ma main dans la sienne, une tache sur son poignet…
 
Bordel !
 
Je me rassieds d’un coup, le cœur battant à tout rompre. Les yeux gris et une tache de naissance ! Gabriel ! Sa mère m’a bien précisé qu’il avait dissimulé la sienne sous un tatouage ! Je me lève et me précipite vers la porte, m’arrête net, la main sur la poignée. Mais qu’est-ce que je fiche ? Mes doigts lâchent leur prise et tombent lamentablement dans le vide.
 
Ses mots reviennent encore… Me percutent, me brisent. Je vais mourir, Rose. Ma douleur explose, les larmes coulent et mes sanglots résonnent dans la petite pièce. Pire que la séparation, ce sont les mots qu’il a cruellement incrustés dans mon crâne qui me ravagent. Je suis incapable de les comprendre, de les accepter. Comment a-t-il pu ? Qu’est-ce que cela signifie ? Chaque fibre de mon corps s’insurge : ce n’est pas vrai… C’est un mensonge, un ignoble mensonge…
 
Gabriel, tu m’as abandonnée sur le pas de ta porte, rongée par mes doutes, par cette douleur, par cette incompréhension qui n’en finit plus, qui s’exacerbe un peu plus à chaque seconde. Pourquoi nous as-tu fait ça ? Tu mens, tu me mens !
 
Je suis incapable de voir les choses autrement. L’inverse serait effroyable, insurmontable. Les doigts tremblants, j’essuie les larmes sur mes joues et serre mon pendentif entre mes doigts en m’accrochant à chacun de nos moments perdus, trop rapidement volés. La souffrance dans ma poitrine gonfle, m’étouffe. Le désespoir me fauche.
 
Et si c’était vrai…
 
Totalement vidée et en pleine déroute, je me laisse choir sur mon matelas. J’enfonce mon nez dans mon coussin et le mords pour étouffer ma plainte déchirante. Je me contrefiche qu’il soit malade ! On peut, on doit se battre ensemble ! Il a besoin de moi comme j’ai besoin de lui…
 
***
 
GABRIEL
 
Nouvel appartement, jeudi 17 août, 10 h 15
 
J’ai beaucoup de mal à courir aujourd’hui. Je me traîne, je ferais mieux de rentrer. Douglas m’a dégoté un appartement meublé à l’opposé de la ville. Tout ça pour éviter de la croiser… Je n’ai même pas déballé les quelques cartons que j’ai embarqués avec moi à la va-vite. Cette semaine a été infernale, il a fallu que je joue de mes relations pour que cette conne de juge, avec ses grands airs, accepte que je paye la caution de Douglas. Finalement, je l’ai eue à l’usure et à coup de regards provocateurs. Elle avait beau être engoncée dans son tailleur trop petit, trois sourires et un petit numéro de charme ont eu raison de sa détermination et sûrement de sa lingerie au passage. Je la revois encore se tortiller sur son siège comme une cruche en signant la libération de mon chauffeur. Quelle perte de temps ! J’avale les cinq étages qui me séparent de mon deux pièces et m’enferme à double tour.
 
Je balance mon sweat sur une chaise et m’affale sur le canapé. Putain. Elle me manque… Je deviens complètement dingue ; je n’arrive pas à me débarrasser de son image… Du matin au soir, je ne pense qu’à elle. Et la nuit, c’est encore pire… J’ai tout perdu, raté. J’étais carrément à côté de la plaque. Qu’est-ce que j’ai cru ? Que je réussirais à échapper à cette connerie ? Pauvre crétin ! Tout s’est écroulé en une fraction de seconde.
 
J’ai voulu y croire, je pensais avoir le temps… Le temps de l’aimer et de continuer à prendre soin d’elle. J’éclate de rire : cette putain de garce de vie me déteste trop ! Elle me hait depuis que je suis né. J’étais une erreur… Je n’étais pas censé venir au monde. On me l’a assez répété. La nature s’arrange pour rectifier le tir. J’ai été con d’avoir osé présumer le contraire…
 
Je n’ai jamais eu peur de ce qui allait m’arriver, j’y suis préparé depuis longtemps. Par rapport aux premiers pronostics, j’ai même de la chance d’en être arrivé là… Mais depuis que j’ai rencontré ce petit bout de femme, j’ai une trouille bleue. Une putain de peur de la perdre. Et ce moment approche. Jusqu’à maintenant, tout était parfait, mes examens étaient bons. J’avais de l’espoir ; l’espoir de vivre enfin heureux quelques années tout en préparant Rose. Je comptais lui en parler… Mais la réalité est tout autre, traître. Le soir où Cameron m’a confirmé que cet enfoiré de barman à la con avait embrassé Rose de force, je sortais de chez le Docteur Dévraux. La sentence est tombée comme une balle en plein cœur :
 
Gabriel, il ne te reste que quelques mois, tout au plus .
 
Hors de question que Rose subisse cette chose . Elle a vu assez d’horreurs dans sa vie… Qu’est-ce que j’ai à lui offrir ? La souffrance, ma dégringolade, les hôpitaux… Ma mort. Le baiser est tombé à pic. Il m’a donné cette excuse dont j’avais besoin…
 
P’tit gars arpente la table basse où des tas de dossiers sont entassés. Cette boule de poils m’aide pas mal au final. Il est là, à m’attendre. Qui aurait cru que je m’attacherais à une bestiole… Je me redresse et observe les papiers devant moi. Je glisse une clope entre mes lèvres et l’allume avant d’attraper une pochette cartonnée en faisant fi de mon portable qui sonne dans ma poche. Je cherche le moyen de rectifier la cible de cette saloperie de maladie. Quand j’ai commencé ces foutues études en sciences médicales, je ne pensais qu’à ça : trouver une solution. J’ai passé des mois enfermé dans un laboratoire à me défoncer les méninges pour mon doctorat. Je sais que j’ai peu d’espoir. J’avais déjà tout envisagé, mais je revérifie, passe au crible tous mes fichiers au cas où quelque chose m’aurait échappé. Une semaine entière que je m’acharne là-dessus. Je cherche à sauver ma carcasse… pour elle.
 
Mon téléphone sonne pour la quatrième fois. J’écrase ma cigarette et en allume une autre. Encore mon crétin de frère… Je balance les papiers sur le tas et décroche, exaspéré.
 
– Ouais.
– Gabriel, tu fais chier ! Je poireaute en bas depuis une demi-heure. Pourquoi tu ne répondais pas ?
 
Irrité, je lui mens :
 
– J’ai débranché l’interphone.
– Rien à foutre ! Ouvre, il pleut !
– OK.
 
Vu le ton de cet abruti, j’attends bien quelques minutes avant d’ouvrir la porte. Josh déboule quelques secondes plus tard, trempé jusqu’aux os, et pose sur le sol ses sacs dégoulinants. J’exhale tranquillement ma fumée en détaillant ses mocassins ringards. Il s’habille dans une friperie pour vieux ?
 
– Comment vas-tu ?
– Arrête avec ta question à la con ! Je ne crèverai pas aujourd’hui.
 
Il me fixe, inquiet. Je déteste ce regard. Je fonce jusqu’à la salle de bains et attrape une serviette que je lui balance en pleine face.
 
– Bon, j’ai ce que tu m’as demandé et j’ai aussi des plats que maman a préparés pour toi.
– Sérieusement, il faut que vous arrêtiez. J’ai l’impression d’être sur mon lit de mort avec vous deux !
– Désolé.
– Ouais, il y a de quoi être désolé !
 
Josh s’essuie, enlève sa veste et ses chaussures. J’écrase ma clope et range mes dossiers en organisant des piles.
 
– Alors. J’ai tes blocs-notes, les papiers de l’avocat, ceux du notaire, des dossiers que papa veut que tu termines… Tu sais, tu devrais lui en par…
– Ferme-là !
 
Sa mâchoire se contracte l’espace d’un instant et il se remet à fouiller dans le sac plastique.
 
– Ah oui, au fait. Haley arrive bientôt.
 
Je retiens une grimace et toise mon frère.
 
– Quoi ? Pas la peine de me regarder comme ça ! Je te signale que c’est toi qui lui as demandé un service. Je me trompe ?
 
Les deux casses couilles réunis… Je sens qu’on va s’éclater ! La seule chose qui me pousse à rester calme est le pourquoi de la visite de mon demi -frère. Il a intérêt d’avoir ce que je lui ai demandé. Je suis presque impatient de le voir maintenant que j’y pense… Enfin presque. Josh secoue un Tupperware devant mes yeux.
 
– Je te réchauffe un p lat ?
– Je n’ai pas faim.
– Il faut que tu …
– T’es ma mère ?
 
Un soupir d’agacement lui échappe et il part en direction du réfrigérateur pour ranger les provisions. Il relève le nez au son de l’interphone qui retentit dans tout l’appartement… Pas moi. J’observe ma bestiole qui roule sur le sol avec son jouet débile. Mon frère se précipite pour ouvrir à Haley qui débarque dans l’appartement aussi trempé qu’une soupe. Le silence qui règne est assourdissant. Un malaise que je ne connais que trop bien. C’est difficile d’être un étranger avec sa propre famille.
 
– Salut, Gabriel.
 
Je me redresse et octroie un signe de tête à Haley avant de lui arracher l’enveloppe des mains. Je l’ouvre très vite. Quoi ? Il semblerait qu’une partie du dossier ait disparu. Comment est-ce possible, alors que tout est consigné par ordinateur ? Je me concentre sur l’acte de naissance : il y a un bandeau rouge. «  Les antécédents de la patiente avant ses quinze ans ne sont pas présents à cause d’un incendie qui a détruit les documents de la DAAS.  » J’encaisse l’information et bloque sur une ligne en particulier. Je relis trois fois pour être certain et attrape mon téléphone.
 
– Ouais, c’est Alcott. Trouve-moi d’urgence des renseignements sur un certain Ilan Rods.
 
Je raccroche et sens les regards lourds de questions qui se posent sur moi. Je feins l’ignorance et range soigneusement les papiers dans l’enveloppe.
 
– Gabriel, qu’est-ce que tu mijotes encore ?
 
Josh et sa curiosité mal placée… Je suppose qu’il est au courant de ce que contient l’enveloppe. Haley et lui en ont certainement discuté.
 
– Rien qui ne te concerne. Dis-moi plutôt comment elle va.
– Elle irait mieux si tu acceptais qu’elle revienne auprès de toi.
– Hors de question !
 
Il s’assied sur la petite table face à moi et Haley nous observe tous les deux. Ce qui a le don de m’énerver. Ce crétin a passé sa vie en retrait à nous sonder, à nous analyser ou je ne sais quoi. Josh s’apprête à jouer au moralisateur et il se délecte du spectacle. Quelle famille de barges ! Et comme à chaque fois que je pense à elle, je pars en vrille.
 
– Tu lui fais beaucoup plus de mal en réagissant comme ça. Qu’est-ce que ça changera ? De une, elle souffre parce que tu la rejettes et de deux, dans tous les cas, elle s’effondrera quand ça arrivera. T’es trop con. Tu devrais profiter de ton temps avec elle, au contraire. Tu fais tout à l’envers !
 
Je suis trop con… Profiter avec elle… Elle me manque… Je lui fais du mal… Je suis trop con… Elle sera effondrée… Elle souffre… Je fais tout à l’envers… Je suis trop con. J’ai peur.
 
Je clos les paupières, je souhaite que le mal en moi disparaisse. J’ai envie de vivre parce qu’ elle existe…
 
– Va-t’en ! Allez-vous-en ! Dégagez !
– Gabriel, arrête ça, s’il te plaît. Arrête de te fermer et aide-la. Elle ne s’en sort pas…
– Ferme-là ! Tais-toi ! Juste, tais-toi !
 
J’envoie valser tous les dossiers et assassine d’un seul regard mon frère. Il se redresse, visiblement agacé, ramasse ses affaires et me balance une injure bien mérité avant de claquer la porte.
 
Je fonce chercher une bouteille de whisky et m’avachis sur le canapé, le goulot contre mes lèvres. Le tourment dans ma tête reprend sa place. Pourquoi est-il encore là, l’autre ?
 
– Josh a raison et tu le sais.
 
Je ne sais rien. Je ne veux rien savoir. Je veux juste qu’on me foute la paix ! Une bonne fois pour toute. Je ne réponds pas et avale le liquide ambré. La boisson me brûle la gorge, l’œsophage. Mon foie se révolte. Il en a marre de mes cuites à répétition, mais je l’emmerde ! Le canapé s’affaisse à côté de moi.
 
– Tu aurais dû tout avouer à Rose dès le départ.
 
Je ne le regarde même pas. J’éclate juste de rire. Un rire jaune, amer.
 
– Mais bien entendu. C’est tellement simple. Mais putain, qu’est-ce que vous croyez tous ? Que j’ai la capacité d’occulter cette merde ! Non ! Désolé de te décevoir, mais je ne l’ai pas. J’ai essayé de lui dire, un tas de fois…
 
Et puis en quoi ça le regarde !
 
– Tu as la possibilité de te rattraper. Explique-lui.
 
Les yeux bleus de Haley braqués sur moi me dérangent. J’ai envie d’être seul, qu’on arrête de me sermonner. Qu’on arrête d’essayer de gérer ma vie. Je reste silencieux. L’autre naze se lassera sûrement. Les minutes s’écoulent, lourdes, pesantes. Pendant ce temps, je picole.
 
– Tu as toujours été une tête de mule, Gabriel. Mais Josh a raison : tu joues au con et tu t’en mordras les doigts ! Réfléchis bien avant qu’il ne soit trop tard !
 
La porte claque une nouvelle fois.
 
Je suis trop con. Elle ne s’en sort pas… Elle sera effondrée… Je suis trop con. Je fais tout à l’envers. Elle me manque… Je la fais souffrir… Je suis trop con.
 
J’ai mal. Affreusement mal.
 
Boire… encore et encore. Oublier. Ne plus souffrir. Boire… encore et toujours plus.
 
 
***
 
ROSE
 
Appartement des colocataires, jeudi 17 août, 09 h 10
 
J’ouvre un œil, complètement perdue. Combien de temps ai-je dormi ? Ma main est complètement endolorie. J’écarte mes doigts pour y découvrir la marque de l’étoile, comme gravée sur ma peau. Je fixe longuement l’empreinte sur ma paume, absorbée par ce résultat plus qu’étrange. Une idée me traverse l’esprit. Je me lève et fonce maladroitement jusqu’à la salle de bains me doucher en quatrième vitesse. J’enfile une robe et me coiffe n’importe comment. J’attrape mon tube de cachets et en avale deux. Il parait que ça m’aide à me détendre et à calmer mes angoisses. Il paraît… J’attends toujours le miracle ! J’avale mon thé, mon téléphone calé entre l’épaule et l’oreille pour appeler un taxi.
 
Une fois le breuvage terminé, je descends rapidement et monte dans le véhicule. Le trajet est rapide. Le chauffeur a à peine le temps de se garer que je règle la course et fonce sur le trottoir. J’avance droit vers la boutique qui se présente devant moi. Déterminée, je pousse brusquement la porte et entre. Cameron, seul, lève les yeux vers moi et sourit.
 
– Petite fleur ! Quel plaisir de te voir ici !
– Je veux un tatouage. Maintenant !
 
Il hausse un sourcil, surpris.
 
– Tu me rappelles vaguement quelqu’un.
 
Il rit. Pas moi. Je fouille dans mon sac et sors mon étoile.
 
– Je veux ça.
 
Impatiente, je lui fourre l’objet sous le nez.
 
– Qu’est-ce que c’est que ça ?
 
Il l’attrape et l’examine avec précaution.
 
– Une étoile !
– Ça, j’ai remarqué, quand même. Je n’ai pas de cheveux, mais j’ai encore des yeux.
– Combien ça me coûtera ?
 
Je donnerai toute ma paye s’il le faut, quitte à ne plus rien avoir pour m’acheter à manger, mais j’aurai ce tatouage et aujourd’hui ! Le géant sourit et m’offre un clin d’œil.
 
– Un coup de main pour l’anniversaire de ta copine !
 
Je reste dubitative.
 
– Ton pote ne t’a pas aidé ?
 
Cameron hausse les épaules.
 
– Gabriel n’est plus très causant ces derniers temps. Déjà qu’en temps normal, il n’est pas très bavard… Là, c’est la traversée du désert ! Lui demander un service relève de l’exploit.
 
Un frisson désagréable s’infiltre sous ma peau. Ma gorge se serre. Je me sens tellement impuissante… Combien de temps lui reste-t-il ? Un an ? Six mois ? Je palis. Deux mois ? Des larmes acides buttent contre mes yeux. Une semaine…
 
– Rose, tu te sens bien ?
 
Le tatoueur se lève et m’attrape pour m’amener entre ses bras.
 
– Ça va, ma belle. Je suis au courant.
 
Il est au courant… Sans répondre, je pose ma tête contre lui.
 
– Il me l’a avoué un soir quand il avait trop bu.
– J’ai l’impression que tout le monde était au courant, à part moi.
– Ne raconte pas n’importe quoi. Gabriel n’est pas facile à apprivoiser. J’ai mis des années avant qu’il crache le morceau. On n’est pas nombreux à le savoir : sa mère, ses frères, Douglas et moi.
 
Je relève le nez.
 
– Et son père ?
– Gabriel nous a interdit de lui répéter. Je pense qu’il ne veut pas déclencher chez lui un quelconque élan de compassion. Il préfère le détester que de créer le moindre lien avec lui.
 
En même temps, je n’apprécie pas particulièrement cet homme… Pourquoi en est-on venu à parler de Gabriel ? C’est tellement douloureux… Et encore. Douloureux est un mot trop faible ! J’inspire profondément.
 
– Bon alors ! Et mon tatouage ?
 
Cameron me libère et je ravale la boule dans ma gorge.
 
– Je prépare d’abord une ébauche sur papier. Les détails sont à revoir, je vais l’arranger un peu pour que ça ressorte mieux sur ta peau.
 
Il s’installe avec une feuille et attrape un crayon.
 
– Ne le modifie pas trop non plus.
– Ne t’inquiète pas.
 
Je l’observe avec attention. La vitesse et la précision de ses traits sont impressionnantes. Le résultat est simplement parfait ! C’est mon deuxième tatouage et Gabriel n’est toujours pas avec moi. J’aurais tellement aimé… Je tends l’intérieur de mon poignet vers Cameron qui l’attrape. Il saisit aussitôt son matériel et commence le travail.
 
Aïe ! Ça pique ! Je fronce le nez, m’habitue progressivement à la douleur et observe le dessin naître sur mon avant-bras. Malgré ma décision des plus impulsives, je suis contente de mon choix. Cameron est un génie. J’ai autre chose d’important en tête, mais il faut que j’attende qu’il termine avec son dernier client puisqu’il tient à me raccompagner. Je patiente en observant sans relâche mon bras ; j’admire mon tatouage… Le dernier lien qui me raccroche à lui… Si Gabriel adulte est hors d’atteinte, pourquoi ne pas essayer de retrouver le garçon que j’ai connu ? Je suis persuadée que c’était lui. Est-ce qu’il s’en souvient ? Cette question me hante. Il ne peut pas avoir oublié. Moi, ce n’est pas une surprise, mais lui… Je secoue la tête et me concentre sur le travail de mon ami.
 
Une heure plus tard, nous sortons enfin du salon et je me précipite jusqu’à la voiture. Cameron me rejoint et je grimpe au milieu des gobelets vides et des papiers.
 
– Est-ce qu’il serait possible de faire un petit détour, s’il te plaît ? J’ai un courrier urgent à poster.
– Pas de souci, petite fleur.
 
J’extrais l’étoile métallique de mon sac à main et la glisse dans l’enveloppe que j’avais préalablement préparée. Je suis angoissée. J’espère qu’elle arrivera bien à destination… Gabriel a déserté son appartement. Il me fuit, ne me laisse aucune chance de l’approcher. Sauf que moi, je ne compte pas abandonner. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il aura fait suivre son courrier. Il est bien trop méticuleux pour oublier ce genre de chose. Donc si j’envoie ma lettre à son ancienne adresse, elle arrivera en toute logique à son nouvel appartement.
 
Arrivés devant la poste, Cameron s’arrête et je fonce glisser l’enveloppe dans la fente en croisant les doigts. Comme si ça changeait quelque chose… Je n’ai plus qu’à attendre. Je recule jusqu’à la voiture en mâchouillant nerveusement ma lèvre. J’ai du mal à décrocher mon regard de la boîte aux lettres : mon dernier espoir.
 
Nous rentrons à l’appartement avec Cameron qui rejoint Aude. Haley est là avec Valentin. Et moi, face à ces deux couples, je me retiens de pleurer. Sans mon Compliqué, je ne suis même pas la moitié de moi-même. J’aime mes amis, mais j’ai de plus en plus de mal à supporter cette ambiance bisounours alors que mon cœur est un gouffre de douleurs. Ma gorge se serre subitement, j’étouffe.
 
Je fonce me réfugier dans ma chambre sans un mot…
 
Valentin pousse la porte à peine deux minutes plus tard. Il s’allonge à mes côtés et s’approprie ma joue pour y poser un baiser des plus sonores.
 
– Alors poupée, qu’est-ce qu’on prévoit pour l’anniversaire d’Aude ?
 
Je hausse les épaules.
 
– Je ne sais pas trop. Je suis nulle pour ce genre de choses.
 
Il cale mes cheveux derrière mon oreille.
 
– Tu ne t’en donnes pas la peine, ce n’est pas la même chose.
 
Je fronce le nez et me glisse contre lui. Son bras m’entoure automatiquement.
 
– Cameron aimerait lui faire une surprise et j’ai promis de l’aider, mais je n’ai aucune idée. J’ai l’impression que les cachets ont transformé mon cerveau en yaourt.
 
Il se marre et les vibrations dans mon dos me bercent. Je sursaute lorsqu’il attrape mon poignet d’un geste brusque.
 
– C’est quoi ça ?
– Un tatouage.
 
Je tourne la tête, feins l’innocence alors qu’il lève les yeux au ciel.
 
– Tu vas arrêter avec ça ! Je te rappelle qu’après, ça ne part plus. C’est à vie ce genre de truc !
– Tant mieux !
 
Il m’enfonce la tête dans un coussin. Je couine en tentant de me débattre.
 
– Sale gamine capricieuse !
 
J’éclate de rire.
 
– Lâche-moi… Tu vas m’étouffer, idiot !
 
Je me redresse et tente de maîtriser ma tignasse. J’ai une idée !
 
– Et si on lui préparait une fête surprise, ici ?
 
Ses yeux s’ouvrent en grand et un immense sourire se dessine sur ses lèvres.
 
– Mais tu vois, quand tu t’en donnes la peine… Elle adorera !
 
Valentin se redresse aussitôt.
 
– On file en parler aux autres. Profitons-en le temps qu’elle est sous la douche.
 
Il me tire par le bras.
 
– Vas-y sans moi. J’ai besoin de dormir un peu.
– Comme tu voudras.
 
À peine la porte franchie que je m’enroule autour de mon coussin. Ma tête fourmille subitement de plein d’idées. J’imagine déjà notre superbe appartement décoré et rempli de monde. Aude sera tellement surprise…
 



Elle
 
 
 
«  Ce qui est pire, au fond, ce n’est pas de renoncer à un être. On finit toujours par trouver des raisons. C’est de renoncer à ce qu’il représente dans une vie.  »
Hélène Ouvrard
 
 
GABRIEL
 
Nouvel appartement, vendredi 25 août, 7 h 07
 
Je tapote nerveusement mon calepin du bout de mon crayon en tentant de déchiffrer mon écriture merdique. J’ai pris une cuite phénoménale hier soir. Je vois encore double. Une semaine de plus sans elle … Je pensais que cette sensation de manque passerait avec le temps, mais c’est de pire en pire. Plus elle m’obsède, plus je bosse, plus je sors et plus je me démonte le crâne. Les nuits sont très courtes, mais au moins quand je tombe, c’est dans un sommeil presque comateux.
 
Je me sers un sixième ou peut-être un huitième café depuis que je suis rentré de soirée. Le tas de papiers chiffonnés qui s’amoncelle à côté de moi est impressionnant. Presque autant que mon mal de crâne. Je prends des notes, crée de nouveaux algorithmes génétiques. Je fixe la feuille devant moi, glisse nerveusement mes mains sur mon visage. Putain ! Je contracte les mâchoires jusqu’à ce que c’en soit douloureux, froisse brusquement la feuille et l’envoie valser avec les autres.
 
Le bruit de clefs dans la serrure m’arrache une grimace. Je lâche mon crayon de papier et m’enfonce dans le canapé avec ma tasse.
 
– Bonjour monsieur.
– Salut Douglas.
– J’apporte votre courrier. Apparemment, même votre boîte est trop loin pour vous. Elle était pleine à craquer.
 
C’est de l’ironie ça ?
 
– Pas de sermon, Douglas.
– Loin de moi l’idée de vous sermonner, mais vous voir dans cet état ne me réjouis pas.
 
J’espère qu’il ne compte pas s’y mettre lui aussi !
 
– Je me sens très bien. Je prends juste des vacances.
 
Il jette un coup d’œil appuyé sur la bouteille de whisky vide abandonnée sur la table.
 
– J’ai vu mieux comme destination.
 
Ouais, moi aussi.
 
– Comment va-t-elle ? Non. Finalement, ne me dis rien.
 
Il faut absolument que j’arrête de poser cette question puisque la réponse ne me satisfait jamais. J’observe la pile de courriers et commence à trier le plus urgent. Je m’arrête sur une enveloppe verte. Qu’est-ce que c’est ? Il y a un truc dedans. Je m’apprête à l’ouvrir lorsque mon téléphone sonne. Je fronce les sourcils : Chad ? À cette heure ! Il est tombé du lit ?
 
– Ouais.
– Gab, on a besoin de toi ! Passe nous récupérer ! C’est urgent, la soirée a mal tourné. Entrepôt quinze.
 
Son ton paniqué ne me dit rien qui vaille.
 
– Vous êtes combien ?
– Huit. Grouille, on a un blessé.
– J’arrive !

Dans quelle merde s’est-il encore fourré, celui-là ? Chad attire toujours les emmerdes… Ou les crée. Ça dépend du point de vue. Si les flics arrivent avant moi, il risque encore de finir en taule. De toute façon, qu’il soit en cause ou pas, avec le délit de faciès, c’est toujours lui le coupable. Ce n’est pas un mauvais type, il fait juste de mauvais choix. J’enfile un jean à la hâte et attrape ma veste, mon téléphone coincé entre mon oreille et mon épaule.
 
– Cameron, t’es où ?
– J’arrive au boulot.
– Laisse tomber. Rejoins-moi aux entrepôts, Chad est en galère.
– Encore ?
– Ouais, encore.
– OK, je te rejoins !
 
Je dévale les escaliers, saute au volant de ma voiture et fonce comme un dingue en zigzaguant entre les cons du matin qui se rendent au boulot à reculons. J’attrape mes lunettes de soleil : sortez ce marteau piqueur de mon crâne, bordel ! J’ai les yeux qui risquent de tomber par terre si ça continue…
 
Lorsque j’arrive devant l’entrée de la zone industrielle, Cameron est déjà là. Il a une sale tête.
 
– Maria est avec Chad.       
 
Je comprends mieux sa nervosité.
 
– On les récupère et on se taille.
 
Le vrombissement des moteurs vrille mes tympans, s’infiltre dans ma tête pour danser avec la douleur. Je clos quelques instants les yeux avant de mettre pied au plancher. Pas de flic en vue. Et personne au lieu de rendez-vous… Je descends, imité par Cameron. J’avance vers l’entrée de l’entrepôt dans un silence religieux. J’ouvre lentement la porte et passe la tête. Je sursaute devant la tronche de Chad qui apparaît sous mon nez. Quel con ! Il a failli se prendre un coup de coude en pleine poire !
 
C’est la cohue : tout le monde tente de parler en même temps, de s’expliquer, mais le brouhaha me pousse à reculer. Je ne reconnais pas le type blanc comme un linge qui s’est apparemment pris une balle. Je ne cherche pas à connaître l’histoire. C’est toujours les mêmes embrouilles de mecs bourrés. Je m’attarde un instant sur Maria qui se prend un savon par son frère. Mon cœur percute ma poitrine à la vue des cheveux blonds derrière eux. Je retiens ma respiration, reste focalisé sur eux, incapable de penser à autre chose. Elle n’a quand même pas osé revenir ici ? C’est impossible.
 
– Gab, il faut y aller. Jessy se vide de son sang !
 
Cameron me tire par le bras, mais je résiste. La blonde se retourne et j’expulse d’un coup l’air de mes poumons. Soulagement… Ma vue me joue des tours : ce n’est pas elle. Voilà ma psychose qui recommence… Je suis mon pote. Ma nuque est tellement raide que j’ai l’impression qu’on y a coulé du ciment.
 
Cameron a prêté sa caisse pour que les amis de Jessy l’emmène au plus vite à l’hôpital. Le reste de la troupe s’entasse dans la mienne. Nous retraversons la zone désaffectée. Je suis très calme et pourtant ma tête est à deux doigts d’imploser. Mon pote qui hurle encore sur sa sœur n’arrange pas les choses. Dans le rétroviseur, j’ai un gros plan sur la blonde qui pleurniche. Elle a certainement eu la peur de sa vie.
 
– Maria, je te préviens. Si tu remets les pieds dans ces soirées, je t’étripe de mes propres mains !
– Oh, ça suffit. Ne la joue pas protecteur !
– Je suis ton frère, je te rappelle. Alors tu écoutes ce que je te dis ! Tu aurais pu te faire tuer !
– Je suis vivante, alors c’est bon, lâche-moi !
 
Maria est vraiment têtue. Cameron n’arrivera à rien avec elle.
 
Tiens donc…
 
Alors qu’il râle et sort son portable, je remarque la façon dont Maria et Chad se regardent. Ces deux-là ont des choses à cacher à mon avis et si le frangin apprenait que sa sœur fricote avec le bandit de service, il grimperait aux murs. J’aimerais me tromper, mais Maria semble subitement mal à l’aise. Elle a capté que je les ai grillés. Je crois que Cameron aurait espéré mieux pour elle. Chad est notre pote depuis longtemps, mais ce n’est pas le parti rêvé pour sa sœur. Ou alors il faudrait qu’il se calme… Et c’est loin d’être gagné.
 
Je me gare devant le salon de tatouage et glisse une main derrière ma nuque douloureuse. Dès que je rentre : je me couche.
 
– Eh, Gab, c’est quoi ce nouveau look ? Tu te la tentes mannequin blasé de la vie ou quoi ?
 
Je soulève mes lunettes noires et toise Chad froidement. Il lève ses deux paumes face à moi.
 
– OK, je la ferme. T’es de mauvais poil.
 
Il baragouine un truc incompréhensible entre ses dents et descend. J’attends comme les autres que les nouvelles de Jessy arrivent, mais je n’ai qu’une envie, me barrer. Je profite d’avoir Cameron sous la main, ça m’évitera de devoir lui demander de passer.
 
– Cam, il faut qu’on parle.
 
Il me suit sans chercher à comprendre. Maria s’agite, se tord le cou pour capter mon regard. Je lui adresse un signe de main et elle se détend aussitôt. Elle a vraiment cru que je la balancerais à son frère ? Avec ce qu’elle sait sur moi, je serai s vraiment le roi des débiles !
 
– Tiens, c’est pour l’anniversaire de ta copine.
 
Cameron attrape le trousseau que je lui balance et l’observe un moment dans l’incompréhension la plus totale.
 
– C’est les clefs de quoi ?
– Du chalet, allez-y un week-end ou plus.
 
Eh bien, ça à l’air de le rendre heureux…
 
– T’assures trop sur ce coup !
– Je sais qu’en ce moment je suis le pire des connards, mais je n’allais pas te planter.
 
Ah merde… Il me serre dans ses bras. Je tapote son dos rapidement et me dégage de là. Ce n’est pas trop ma tasse de thé les câlins entre mecs.
 
– T’es toujours le pire des connards Alcott, mais tu es de loin le meilleur de tous ! Dis-moi que tu seras présent ce soir.
 
Ce soir ? Oh putain, c’est vrai ! La soirée pour sa copine ! Eh bien, j’ai choisi le bon jour pour lui filer le trousseau. À un jour près, je serais devenu le « connard par excellence » ! Je secoue négativement la tête et ne réponds même pas ; il sait très bien ce que j’en pense.
 
– Gab. Viens juste faire un saut. Aude serait contente et…
 
Je le coupe dans son élan. Je sais d’avance ce qu’il s’apprête à me sortir.
 
– Je t’interdis de me parler d’elle !
– Mais c’est pas possible d’être aussi têtu ! Tu regretteras le temps que tu as perdu !
 
Ses paroles ont atteint leur but : mon estomac rejoue au broyeur et a bien envie de renvoyer le trop plein de café de ce matin.
 
– Ah merde !
 
Nous nous retournons vivement sur Chad qui tapote furieusement sur son téléphone. Il est très concentré. Pas bon signe, il y a un problème à mon avis. Il lève les yeux vers nous.
 
– Jessy est au bloc.
 
Ça craint. Le môme a quoi, dix-huit ans ? Cameron tourne en rond et il me stresse. Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle manie de s’agiter comme une nana ? J’ai l’impression d’être le seul à n’avoir aucune idée de qui est le gamin. Leurs émotions et leur inquiétude me passent à trois mille au-dessus de la tête. Je sais qu’on me reproche cette insensibilité, mais on ne m’a pas vraiment appris à compatir pour les autres…
 
Il n’y a qu ’elle qui a changé les choses, bouleversé ma logique, renversé totalement mon tempérament. Mais c’est terminé. C’est un silence pesant qui s’est installé dans le parking. Même la blonde s’est arrêtée de pleurer et attend. Pourquoi est-elle là ? Pourquoi est-elle blonde ? À chaque fois que ses cheveux volent au vent, j’ai un putain de pincement au cœur. Je m’appuie contre la voiture et ferme les yeux derrière mes lunettes noires.
 
J’ai besoin de l’imaginer encore, même si tout le monde autour de moi s’inquiète. Moi, j’ai besoin d’apercevoir son sourire pour me sentir moins vide…
 
***
 
ROSE
 
Appartement des colocataires, vendredi 25 août, 18 h 14
 
Ce ballon ne veut définitivement pas tenir avec les autres… Je m’acharne sur le fil, mais rien à faire. Je râle et peste sur mon escabeau.
 
– Qui a laissé Rose monter là-dessus ?
 
Je toise Valentin qui sourit en se moquant ouvertement de moi.
 
– Arrête ça Val, je m’en sors très bien !
 
Le voilà qui arrive avec des coussins qu’il pose au sol, autour de mon perchoir . Il se moque vraiment de moi ! Cameron, Haley et Josh, installés sur l’îlot, sont pliés de rire.
 
Allez-y, moquez-vous si ça vous amuse !
 
Le ballon récalcitrant explose entre mes mains. Je sursaute, couine et perds l’équilibre pour finalement tomber, les fesses sur un coussin et la guirlande enroulée autour de moi.
 
– J’en ai marre !
 
Ma colère n’est pas aidée par les abrutis qui se marrent derrière moi.
 
– Rose, ne bouge pas, je prends une photo !
 
Je me tortille dans tous les sens, peste en essayant de me libérer avant que mon meilleur ami arrive. Mais j’empire juste la situation. Trop tard. Le déclic de son téléphone a retenti. J’abandonne et laisse lourdement retomber mes bras.
 
– Je te déteste, Valentin !
– Moi aussi, je t’adore ! Allez, un petit sourire, Miss Ronchonne !
 
Je tire la langue comme une gosse et me relève avec la guirlande comme seconde peau. Clic ! Encore une…
 
– Aide-moi au lieu de te prendre pour un photographe !
 
Ils ne vont pas s’arrêter de rire, ma parole ! Cameron se joint à Valentin et m’immortalise en train de bouder au milieu de mes ballons de toutes les couleurs. Je jette un regard désespéré sur Josh qui se lève, des ciseaux dans la main.
 
Enfin un qui a pitié de moi !
 
Haley s’est dévoué pour me remplacer et il n’y a pas à tortiller, il se débrouille beaucoup mieux que moi. C’est rageant !
 
La sonnette ridicule, à laquelle je ne m’habituerai jamais, résonne dans l’appartement.
 
– Ah, Lucas ! Je descends l’aider !
 
Mon meilleur ami détale dehors en un clin d’œil. J’angoisse un peu de revoir Lucas. Nous ne nous sommes pas recroisés depuis le soir où sa sœur a été mise en garde à vue. Comme il est chef d’équipe et qu’il avait plein de jours de congés à prendre, il s’est arrêté… Je pense qu’il avait vraiment besoin d’encaisser et de soutenir sa famille. Je dois bien avouer qu’il me manque. J’aimerais vraiment qu’on ait une petite explication pour aplanir les choses. Mais quoi dire ?
 
Valentin et lui entrent avec des plateaux chargés de petits fours. On a vu les choses en grand pour l’anniversaire d’Aude et je suis fière de moi ! Pour une fois que j’utilise mes méninges ! De plus, cela m’a permis de m’occuper un peu l’esprit, de moins broyer du noir. J’ai mis tous mes espoirs dans une enveloppe et tente de m’y accrocher de toutes mes forces pour tenir le coup. En attendant, j’ai mis tout mon cœur dans cette fête. Je désire tellement montrer à Aude à quel point elle compte pour moi.
 
Lucas pose ses plats sur le plan de travail. Je me demande s’il va me calculer ou m’ignorer… Il salue tout le monde et se dirige vers moi. Il semble gêné et je ne suis pas vraiment mieux.
 
– Bonsoir, Rose.
 
Je bredouille un bonsoir d’une voix un peu trop haut perché.
 
– Tu ne voudrais pas qu’on parle un peu tous les deux ?
 
Les autres nous observent, ce qui est encore plus gênant. Mais en réalité, il a fait le premier pas et ça m’arrange grandement.
 
– Allons dans ma chambre, on sera plus tranquille. Les curieux sont aux aguets.
 
Il se retourne vers mes amis qui semblent soudainement occupés. Ils nous prennent vraiment pour des débiles ! Niveau jeux d’acteur, ils sont tous affreusement nuls. Lucas me suit sans un mot et je referme soigneusement derrière nous. Il n’arrête pas de glisser nerveusement sa main dans ses cheveux tout en effectuant des allers-retours entre la porte et la commode.
 
– Lucas, assieds-toi, s’il te plaît. Tu me stresses à tourner en rond comme ça.
 
Il s’exécute et daigne enfin me regarder.
 
– Je suis terriblement mal pour ce que ma sœur…
 
Je le coupe.
 
– Tu es Lucas, pas Roxanne. Tu n’as rien à voir là-dedans. Parlons de ce qui nous concerne.
 
Je lui souris pour le rassurer, mais il me paraît tendu.
 
– Je suis désolé. Vraiment, Rose. Je vois bien que j’ai foutu ta vie en l’air… J’ai été purement égoïste. Je savais très bien qu’il n’y avait que lui qui comptait… Mais putain, j’avais mal et je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris.
 
Ma colère contre lui s’est envolée. Je suis bien consciente qu’il ne se doutait pas que Gabriel était là et arriverait à ce moment précis. Enfin, ça n’excuse pas tout. Il n’aurait jamais dû m’embrasser. Mais remettre ça sur le tapis ne changerait rien. Le passé appartient au passé. Personne n’avance en ressassant et puis tout le monde a le droit à l’erreur. Même si cette erreur a bouleversé toute ma vie… Un frisson désagréable parcoure mon échine. J’inspire profondément et rejette en bloc l’angoisse qui commence à me tordre le ventre.
 
– Je ne te mentirai pas. Je t’ai détesté et je t’en ai énormément voulu. Cependant, je me suis rendu compte que c’était stupide. Tu étais mal à cause de moi. C’est moi l’idiote dans l’histoire. Je ne t’ai jamais expliqué clairement que nous deux, c’était impossible.
 
Il esquisse un petit sourire, mais son malaise est toujours là. Ses prunelles noisette m’observent avec attention, douceur.
 
– Ne dis pas ça, s’il te plaît. Je savais très bien que je ne rivaliserais jamais avec lui. Quand tu le regardes, on remarque immédiatement qu’il n’y a de la place pour personne d’autre. Je l’ai souvent dénigré parce que j’étais jaloux. À chaque fois qu’il m’a adressé la parole, c’était pour me parler de toi. Il y avait toujours un rapport avec toi.
 
Je pose ma paume sur la sienne.
 
– On oublie tout ça ?
 
Il pince ses lèvres un long moment.
 
– J’ai accepté la place au Diamant et je déménage la semaine prochaine. Je ne peux plus rester près de toi. Ne le prends pas mal, j’ai juste besoin de passer à autre chose.
 
Mon cœur, que je pensais définitivement atrophié, réussit à se comprimer un peu plus.
 
– J’ai envie de te demander de rester, mais tu as raison Lucas. Je n’apporte rien de bon à personne.
 
Il fronce les sourcils et s’empare de ma main.
 
– Je t’interdis de dire ça ! Bas-toi, ma belle. Récupère-le.
– J’ai essayé, mais c’est…
– Compliqué.
 
Il rit doucement. Je lui souris en retour.
 
– Tu me donneras quand même des nouvelles ?
 
L’attente de cette réponse qui s’apprête à franchir ses lèvres est interminable.
 
– Oui, de temps en temps.
– Ça me va.
– Qu’est-ce que tu en penses : on les aide à préparer cette soirée ?
 
Le regard de Lucas emplit de remords disparaît peu à peu au profit de celui que je connais si bien.
 
– C’est parti !
 
Je le suis et nous rejoignons les autres qui sont tous déjà bien occupés. Tout en sortant des assiettes, je prends conscience de l’annonce de Lucas. Il déménage… Ce n’est pas non plus très loin, mais quand même… Je ne le côtoierai plus ni en ami ni en collègue. Il me manquera énormément. J’ai eu très peu d’amis dans ma vie et en perdre un est douloureux. Tout aurait pu être tellement différent… Je m’en veux de ne pas avoir réagi plus tôt, de ne pas avoir été plus catégorique. Je n’ai vraiment pas envie qu’il parte, je déteste les au revoir.
 
Ne sois pas égoïste, Rose ! C’est beaucoup mieux pour lui.
 
Mes pensées sont interrompues par l’arrivée de Samantha qui est également invitée… J’ai donné mon accord. Depuis que je sais que la vie peut être cruelle, je ne vois plus les choses sous le même angle. Ma rancœur est ridicule. Elle a essayé de draguer Gabriel, certes, mais cela n’a plus de réelle importance. Et puis c’est l’amie d’Aude, alors si ça la rend heureuse, moi aussi.
 
Je regarde l’heure, vingt heures dix. Notre amie ne devrait pas tarder vu qu’elle n’est pas de service ce soir. Je suis épatée d’avoir su garder le secret ! Là, si elle soupçonne quelque chose, c’est qu’elle est très douée. J’espère que cette petite surprise lui plaira… En y réfléchissant, c’est sûr que ça lui plaira. Je la connais suffisamment pour savoir qu’elle se mettra à pleurer, à nous remercier et même à trépigner sur place parce qu’elle sera émue. Ma meilleure amie est comme ça : elle exprime sa joie et s’en fiche totalement du qu’en-dira-t-on.
 
Cameron se lève d’un bond en posant ce qu’il préparait dans un plat.
 
– Elle arrive ! Cachez-vous !
 
Je me glisse derrière le canapé avec Valentin et Josh. J’en profite pour fixer ce dernier. Il me gratifie d’un clin d’œil avant de m’attirer contre lui. Je ne sais pas pourquoi, mais il accepte que je l’utilise comme pansement. Il a trouvé ce terme hier quand j’ai failli me couper en tentant de préparer le repas. Il répète que sa présence ne me soigne pas, mais qu’elle limite les dégâts. Ça m’empêche de saigner plus, de m’effondrer. Oui, Josh est adorable avec moi. J’observe Lucas un instant, puis Josh. Ma raison grimace.
 
Rose, ne reproduis pas le même schéma !
 
Les lumières qui s’éteignent me coupent dans ma réflexion. Nous voilà tous dans le noir. Cameron s’est vraiment donné du mal… Il fait beaucoup d’efforts pour Aude et j’en suis vraiment heureuse. Je n’ai pas à m’inquiéter pour mon amie : il l’aime et ça se voit. Sous sa carapace de gros dur, c’est un gentil, un vrai.
 
Les « chut » ne nous calment pas : au contraire, nous n’arrêtons pas de glousser et de pouffer, Valentin en tête. Le bruit d’une clé dans la serrure nous oblige à retrouver notre sérieux. Ou essayer, du moins… Je pince mes lèvres pour ne pas laisser échapper un seul bruit. La porte s’ouvre, Aude soupire aussitôt : elle doit croire qu’il n’y a personne. Je souris.
 
Si tu savais !
 
Alors qu’elle appuie sur l’interrupteur, nous nous levons d’un coup en braillant un « joyeux anniversaire » tout sauf coordonné. J’adore sa tête : elle plaque sa main sur sa bouche et ouvre les yeux en grand.
 
Et voilà. Elle trépigne et ses yeux émerveillés sont pleins de larmes. Cameron se précipite pour la prendre dans ses bras. Trop tard… Elle pleure, mais c’est beau. Je suis tellement émue pour elle. Nous n’avons jamais pu nous offrir de vrais anniversaires avec toutes les conneries qui vont avec, alors l’étonnement est de mise. Quand ses collègues arriveront à la fin de leur service, ça sera pire…
 



Souviens-toi
 
 
 
«  Un rêve sans étoile est un rêve oublié  »
Paul Eluard
 
 
Gabriel
 
Nouvel appartement, vendredi 25 août, 19 heures
 
J’ai pioncé tout l’après-midi comme une larve sur mon canapé avec mon petit pote. Ma tête est un peu endolorie, mais je me sens mieux que ce matin. Commencer la journée en sauvant les fesses de Chad, Maria et leurs potes n’était pas vraiment prévu dans mon planning.
 
Je me lève pour me préparer un thé. J’ai gardé cette sale habitude. Je file rapidement reprendre ma place sur ce foutu fauteuil. J’attrape la pile de courrier. Programme de la soirée : me débarrasser de ma paperasse et de celle du Saphir. Ça devrait m’occuper l’esprit un bon moment.
 
Un message de Cameron me distrait. Ce connard vient de m’envoyer une photo d ’elle . Je détourne aussitôt les yeux et verrouille mon écran. J’essaye de penser à autre chose, mais je reste là, à fixer mon téléphone pendant au moins vingt bonnes minutes. Tant pis. Je ne suis plus à ça près… J’affiche la photo et un sourire à la con s’installe sur mes lèvres. Qu’est-ce qu’elle a encore fabriqué pour se retrouver dans cet état ? Elle rage devant l’objectif. En tout cas, elle semble aller bien. Je soupire et mes doigts se resserrent sur la coque.
 
Ferme ça !
 
Je balance rageusement les papiers et le courrier sur la table. J’ai besoin d’une douche !
 
Je déteste cette salle de bains, il y a trop de miroirs et mon reflet me renvoie l’image d’un pauvre type qui a l’air de sortir tout droit d’un asile. Mes cernes sont des plus spectaculaires.
 
Sous l’eau de la douche, mes pensées partent dans tous les sens, Cameron vient de raviver ce que je m’efforce d’oublier. Pourquoi suis-je sorti ce soir-là ? Et pourquoi le Saphir ? Si j’avais opté pour un autre endroit, je n’en serais pas là aujourd’hui. Elle ne serait pas entrée dans ma vie et il n’y aurait pas ce foutoir dans ma cervelle. Si j’avais fait d’autres choix, tout serait beaucoup plus simple. Mon destin et moi, en tête à tête… Un duo bien rodé et destructeur. Mais c’était mon quotidien et c’était parfait ! Je déteste ressentir toutes ses émotions qui me bouffent encore plus que cette vacherie qui pollue mes veines. L’eau coule encore et toujours. Je me frotte comme un dingue, comme si tout ce qui est en moi pouvait s’évaporer avec ce simple geste.
 
Je sors de là. Ma peau est rouge et j’observe l’encre noire qui parcourt mon bras, mon épaule et maintenant mon dos. Il représente le mal qui se propage à l’intérieur de ma carcasse. Je vis avec depuis si longtemps que parfois, j’arrive à l’oublier ou du moins à me persuader qu’il n’existe pas. Sauf que cette garce de maladie à profiter de Rose, de cette faille qu’elle représente pour me poignarder une fois de plus. J’inspire profondément et attrape une serviette. Je dois reprendre les choses en main, retrouver mon équilibre d’avant et tout ira pour le mieux.
 
De retour au salon, je m’assois et fixe la table. Bon, ces papiers, je réussis à m’y coller ou pas ? Encore un thé avant… Je me relève et m’en prépare un. Le p’tit gars me colle aux basques.
 
– Arrête d’être tout le temps dans mes pieds ! Un de ces quatre, tu me feras tomber !
 
Il s’en fout totalement et continue de zigzaguer entre mes jambes. Tiens, encore un message de Jude. C’est au moins le dixième depuis que j’ai déménagé. Cette fois, j’y jette un coup d’œil autrement, elle ne me lâchera pas.
 
Jude 
[Coucou, ce serait sympa de me répondre de temps en temps. J’aimerais voir P’tit gars… Pour la cinquième fois, est-ce que tu vas bien ? Le nouvel appartement te plaît ?]
 
Je n’ai franchement pas envie de la voir. Elle tentera à coup sûr de relancer le sujet du rencart et franchement, ce n’est pas le moment. Je risque d’être désagréable, ou pire, de l’envoyer royalement promener. Déjà que la dernière fois, je suis passé tellement rapidement qu’elle n’a pas eu le temps d’en placer une. On verra ça un peu plus tard.
 
Moi 
[Passe la semaine prochaine si tu veux.]
 
Hop, envoyé ! Ça suffira et me laissera du temps pour réfléchir à ce que je lui dirai. Cette fille s’occupe bien de ma bestiole et il faut être réaliste : ça me rend bien service. Je ne prête même pas attention à sa réponse. Je fixe l’enveloppe au-dessus de la pile et l’attrape. C’est vrai qu’il y avait un truc là-dedans…
 
Je l’ouvre et renverse le tout sur la table. Un bruit de métal résonne sur le verre du plateau. Je fixe l’étoile sur la table dans l’incompréhension la plus totale. Mon étoile… Un tas de souvenirs refoulés et enfouis très loin dans mon subconscient remontent brutalement à la surface, me submergent. Des bons, des mauvais, de très mauvais même. Mais surtout un en particulier… Une petite lumière dans l’obscurité… Une parenthèse dans mon enfance merdique. J’ai voulu refuser l’évidence quand j’ai rencontré Rose. Je l’ai même repoussée, mais mon esprit, lui, se souvenait…
 
***
 
Dix-sept ans plus tôt…
 
Les bras croisés, je n’ai pas moufté un mot depuis qu’on est partis de la maison. La route a été interminable.
 
Et ce n’est pas voyager avec un enfoiré qui rend la situation plus confortable !
 
Le reflet de son regard dans le rétroviseur est planté dans le mien, comme s’il cherchait encore à me lobotomiser le cerveau. Je vois déjà venir cet abruti avec son petit sourire suffisant… Qu’il prenne son pied si ça lui permet de mieux s’endormir le soir.
 
– Tu vois ce que c’est quand on essaie de se mesurer à moi ? Tu récoltes ce que tu as semé. Alors maintenant, tu vas assumer !
 
Je m’en balance de ce qu’il a à me raconter, ce con ! Qu’il m’y laisse dans ce trou à rat où il compte me jeter. Je m’en fous totalement.
 
– Tu as déjà de la chance que le juge ne te force à y rester que quinze jours. Ce serait moi, tu y resterais un an ! À peine onze ans et déjà pourri jusqu’à la moelle… Je savais que tu nous en ferais baver !
 
Connard ! Ça t’arrangerait bien de te débarrasser de moi définitivement !
 
– Tu n’as qu’à m’y laisser. Je m’en balance !
– Arrête de répondre ! Ils te materont, sois en sûr !
 
Je le déteste. Je déteste cet homme qui se prend pour mon père quand ça l’arrange.
 
La voiture s’arrête à peine sur le parking, que je saute pour attraper mon sac dans le coffre et avance déjà vers l’entrée.
 
– Je te garantis que tu vas m’attendre !
 
Je ne réponds pas, fonce droit devant. Une main m’attrape sèchement par le col, me tire en arrière. Nos yeux se croisent, s’affrontent.
 
– Quand est-ce que tu vas graver dans ta petite tête de bon à rien que tu me dois le respect ? Commence déjà par baisser les yeux.
 
Dans tes rêves !
 
J’embraye avec un sourire moqueur :
 
– Allez, frappe. T’en meurs d’envie.
 
Sa poigne dévie sur ma gorge, se resserre avant qu’il ne me relâche avec un ricanement glacial. Ses gros doigts s’enfoncent dans mes épaules. Je reste immobile, retiens le moindre signe de douleur tandis qu’il se penche et murmure à mon oreille.
 
– Tu n’en vaux pas la peine. Tu n’es rien. Je compte bien m’assurer que ce petit séjour s’inscrive profondément dans ta petite tête pour que tu n’en oublies aucun instant.
 
Le directeur de l’établissement apparaît, prêt à m’accueillir. La poigne se relâche, glisse sur mes épaules dans un faux geste affectif. Juste pour ressembler à un bon père…
 
– Bonjour, Monsieur Alcott. Gabriel.
 
Je me détourne tandis que l’homme sert la main de mon paternel et qu’il nous invite à le suivre dans son bureau. Les faux semblants sont de retour…
 
Je me focalise sur le directeur en l’observant sous toutes les coutures. Un vieux, la cinquantaine qui joue le mec sûr de lui et sévère, mais je remarque aussitôt ses tics nerveux. Ils sont très discrets, pourtant, ils trahissent sans aucun doute possible son manque d’assurance. Rien ne m’échappe. Je note tout dans un coin de ma tête. Je lui donne une semaine tout au plus avant que je réussisse à lui faire péter les plombs. Il appellera mes parents pour qu’ils me récupèrent.
 
– Je vous en prie. Asseyez-vous, Gabriel.
 
Il me désigne le siège à côté et je me laisse tomber lamentablement.
 
– Comme je vous l’ai expliqué au téléphone, notre établissement est un des meilleurs. Le programme est intensif et…
 
Et bla bla bla… C’est toi qui auras un programme intensif, ducon ! Je n’écoute même pas mon « adorable papa » poser mille questions et jouer au parent modèle alors qu’en réalité, pour lui, je ne suis qu’un parasite, une erreur.
 
Lorsque l’entretien est terminé, on raccompagne ce qui me sert de père jusqu’à la porte d’entrée alors qu’on m’emmène dans une chambre aussi grise que la tristesse pour me montrer mon lit, ou plutôt la couchette du bas.
 
Bienvenue en taule !
 
Je suis le plus jeune à ce qu’il paraît, mais ça ne m’inquiète pas le moins du monde. Mon voisin de chambre, perché sur le lit du haut, me dévisage en rigolant. S’il croit qu’il m’impressionne…
 
– Qu’est-ce que tu me veux, toi ?
 
S’il sourit encore longtemps comme ça, je lui fais avaler ses dents ! Il saute de son lit et me détaille avec attention.
 
– C’est la première fois ?
 
Je ne réponds pas et déballe quelques trucs.
 
– Comme on est obligé de partager la chambre, autant que ça se passe bien. Moi, c’est Cameron.
 
Je ne réponds toujours pas. Il me bouscule, je fonce sur lui avec la ferme intention de lui en coller une. Mais il m’en empêche facilement en retenant mes poignets. Trop facilement. Il est beaucoup plus vieux que moi et plus fort aussi.
 
– T’as quel âge pour être aussi hargneux ?
 
Il ne se démonte pas, la situation semble même l’amuser. Je lutte quelques secondes et abandonne.
 
– Onze ans. Et toi ?
 
Il me lâche et remonte s’asseoir sur son lit.
 
– Seize. Bon alors, tu me dis comment tu t’appelles ou il faut que je devine ?
– Gabriel.
– Super. Bienvenue chez les connards, Gab !
– Ouais, c’est toujours mieux que la maison.
– On mange bien en tout cas.
 
C’est déjà ça.
 
Mon voisin de chambre est plutôt bavard, moi pas. Ce qui ne l’empêche pas de passer une heure à me raconter des anecdotes sur sa vie que j’écoute à peine, jusqu’à ce qu’on nous lâche dans la cour. Soit disant pour qu’on s’aère l’esprit. Ils me font rire…
 
Je m’acharne après un banc en cherchant quelles conneries inventer pour les énerver un peu. Une gamine m’observe à travers la grille. Elle m’agace. Je lui balance une vacherie pour qu’elle arrête. Je ne sais pas pourquoi, je regrette aussitôt. Je ne regrette jamais, mais cette petite chose a l’air de porter toute la misère du monde sur ses épaules. Qu’est-ce que j’en ai à foutre après tout ? C’est son problème, pas le mien. Malgré moi, je jette un coup d’œil dans sa direction de temps à autre. Sa tête reste fichée entre ses jambes.
 
On a dû la bazarder là aussi, sauf que si j’ai bien compris mon camarade de chambre, de l’autre côté de cette grille, c’est des longs, voire très longs séjours.
 
***
 
Je ne sais pas du tout ce qui m’a attiré, ni pourquoi je lui ai parlé. Encore moins pourquoi l’envie soudaine de la revoir m’a percuté l’esprit, comme une logique implacable. Il est tard et après un repas que je qualifierais de correct, il n’y a pas moyen que je trouve le sommeil.
 
Allez, oublie cette satanée gamine. Si ça se trouve, c’est une pipelette affreusement chiante !
 
Je me redresse et observe d’un œil surpris mes fringues et mon coussin que j’ai entassés machinalement sous la couverture. Mouais… Apparemment, ça ne sert à rien de se torturer l’esprit : mon subconscient a choisi à ma place.
 
– Cameron. Couvre-moi, je sors.
– Quoi ? Mais t’es dingue ! Tu viens d’arriver et tu fais déjà le mur ?
 
Je hausse les épaules. De toute façon, je suis incapable de rester enfermé entre ces quatre murs comme un lapin en cage.
 
– Ouais et alors ?
– Attention qu’on ne te choppe pas ou tu prendras cher.
– Je m’en fous.
 
Je fonce déjà dans le couloir.
 
Je repasse dans ma tête chaque moment passé avec cette petite fille, douce et attachante. Elle avait mis tant d’espoir en moi que je l’ai effacée après plusieurs tentatives pour lui rendre visite. Je n’y étais pas autorisé… Le mois suivant, j’y suis pourtant retourné. Au lieu d’aller en cours, j’ai séché et pris le bus. Je suis resté aux alentours de la bâtisse jusqu’à ce que la nuit tombe. J’ai attendu qu’il y ait moins de personnel. Mais un gardien m’a quand même choppé et j’ai fini dans une autre maison de correction : ils pensaient que j’essayais de cambrioler le bâtiment, ces cons.
 
J’attrape l’enveloppe et sors le petit mot.
 
Gabriel,
Il manque encore une partie de mon vœu…
Rose.
 
Je glisse nerveusement une main sur mon visage.
 
Volonté ? Zéro. Courage ? Plus aucun. Bon sens ? Proche du néant. Le manque ? Absolu.
 
Eh puis merde ! J’attrape l’étoile et cours jusqu’à la voiture. Je ne réfléchis plus : je fonce ! Le trajet est interminable, mais je n’ai qu’une seule image en tête : elle.
 
Garé devant l’entrée depuis dix bonnes minutes, j’hésite à descendre. C’est quoi toutes ces voitures ? Je serre fortement le bout de métal dans ma main. Les paroles de Cameron me reviennent. L’anniversaire ! C’est ma veine… Mon pouls bat des records tandis que je franchis l’espace qui me sépare du bâtiment, que je grimpe les escaliers et frappe à la porte. Je n’ai jamais été aussi nerveux de toute ma vie. Je frappe une deuxième fois, mais personne ne semble entendre… J’entre puisque c’est ça !
 
Je pousse la porte. La première tête que je reconnais est celle de mon frère. Il reste un instant étonné avant de m’indiquer du regard le fond de la pièce. Qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder comme ça ? Même ceux qui ne me connaissent pas me dévisagent.
 
C’est l’effet jumeau ? Ça vous perturbe bande d’idiots ? Ou alors c’est encore cette pub à la con ?
 
Lucas ! Je vois rouge. Cet enfoiré est toujours dans les parages. Il est pire qu’un parasite ! Il détourne le regard et c’est les poings et la mâchoire serrés que je continue vers le fond de la pièce.
 
Elle est là… Assise sur l’îlot, les yeux rivés sur le fond de son verre…
 
Je sens tous les regards converger vers moi, vers elle. Rose relève la tête. La surprise se lit immédiatement sur son visage. Ses lèvres ont perdues leurs jolies couleurs, ses joues sont creuses et ses yeux n’ont plus aucun éclat. J’ai l’impression de recevoir un uppercut en plein plexus. Qu’est-ce que je lui ai fait ? Je crispe mes doigts sur l’objet en métal jusqu’à ce que c’en soit douloureux, jusqu’à ce que le vœu de la petite d’il y a dix-sept ans me revienne de plein fouet.
 
Je veux te revoir et rester avec toi pour toujours . 
 
Tu parles ! Putain de connerie ! Je suis en train de la bousiller de l’intérieur…
 
C’est ça que tu veux Rose ? Que je te détruise ? Que je t’achève ? Je suis un foutu poison pour toi.
 
Je commence à reculer…
 
***
 
ROSE
 
Appartement des colocataires, vendredi 25 août, 23 h 12
 
Il est là… À quelques mètres de moi. Est-ce que j’hallucine encore ? Je ferme les yeux, les ouvre à nouveau. Non. Ses tatouages dépassent de son tee-shirt. Ce n’est pas un mirage… C’est lui… Mon cœur se réveille brutalement, douloureusement… Je n’ose y croire, troublée et tourmentée par cette distance, par ce fossé abyssal qu’il a érigé entre nous. Mais là, tout de suite, face à moi, tout de noir vêtu, je ne vois plus que le gris intense de ses yeux qui me transcendent… Je m’abîme dans sa beauté sombre. Elle me percute de plein fouet, me laissant le souffle court. Son regard sur moi est étrange, déstabilisant. Ses sourcils se froncent, ses joues se creusent.
 
Non !
 
Il esquisse un pas en arrière. Ma conscience s’affole, court déjà vers lui, mais mes pieds, eux, restent cloués au sol.
 
Il recule encore. Tout mon être hurle à l’intérieur alors que mon corps n’effectue pas le moindre mouvement. Je suis tétanisée…
 
Il va se sauver !
 
Mes prunelles s’agitent, paniquées. Au moment où Gabriel se retourne pour partir, ma gorge se serre, se comprime et je reste là, comme une statue de cire : impuissante et dévastée par mes propres sentiments, ma peur.
 
Ne pars pas… Je t’en prie…
 
Cameron l’intercepte et le retient. Je ne sais pas ce qu’il lui raconte, mais il écoute attentivement. Mes lèvres répètent inlassablement une supplication muette.
 
Ne pars pas… Ne me laisse pas…
 
Gabriel me regarde, puis rejette son attention sur Cameron avant de se concentrer à nouveau sur moi. Je ne suis qu’une simple spectatrice. Mes prunelles suspendues aux siennes le supplient. Quelqu’un passe dans mon champ de vision, rompt le contact. Gabriel disparaît l’espace d’un instant pour ne plus réapparaître. Où est-il ? Affolée, je cherche désespérément dans la foule et écarquille les yeux devant l’évidence. Mes mains commencent à trembler. Il s’est enfui…
 
Il faut que je coure après lui !
 
Rose, réagis, bon sang ! Tu es la dernière des cruches !
 
Il attendait sûrement une réaction de ma part et j’en ai été incapable. Je croise le regard de Valentin qui fixe un point derrière moi. Des mains s’approprient ma taille. Ma respiration reste bloquée. Un visage se niche dans le creux de mon cou, des lèvres brûlantes prennent possession de ma peau. Je tremble.
 
Oh mon Dieu, c’est lui !
 
C’est son odeur… Sa main glisse un instant sur ma hanche, m’embrase par ce contact si réel et tant espéré. Je ferme les yeux, n’osant y croire… et les rouvre à l’instant où il me cale dans ses bras, l’un barrant mon dos, l’autre soulevant mes cuisses. Je m’abandonne à la puissance enivrante de son parfum, cale ma tête contre son épaule.
 
Emmène-moi avec toi…
 
Comme s’il avait entendu ma prière, Gabriel me transporte hors de la fête.
 
Si c’est un rêve, j’interdis quiconque de me réveiller. Je pourrais facilement devenir très méchante !
 
La minute suivante, nous nous retrouvons dans l’appartement du dessus. Gabriel me dépose délicatement sur le sol avant de refermer la porte. Ses doigts frôlent ma joue, ma bouche… Son autre main glisse un objet dans la mienne. Je n’ai pas besoin de regarder, je sais ce que c’est…
 
Je savoure le contact de sa peau sur la mienne, comme si chaque parcelle sur laquelle il dépose une caresse revivait sous ses doigts. Mes yeux ne le quittent pas. Je n’ose même pas cligner des paupières par peur que ce ne soit pas vrai, que ce soit encore un rêve éveillé… Et il est hors de question que tout ça s’arrête.
 
J’aime le regard qu’il pose sur moi, qui m’enveloppe, me donne l’impression d’être unique. Je me sens plus légère, enfin libérée des chaînes qui me retenaient au fond du néant. Gabriel embrasse la paume de ma main que je glisse sur la courbe de sa joue, le long de sa barbe naissante. J’ai besoin de m’imprégner de chacun de ses traits, de chacune de ses réactions. Son visage s’approche lentement du mien, sa main sur ma nuque, son souffle sur ma bouche… Je frissonne… Ses lèvres frôlent les miennes et finissent par s’y poser délicatement. Je m’envole. Le monde s’arrête de tourner. Il n’y a plus que cette sensation qui compte ; ses mains sur moi ; son corps contre le mien. Plus rien d’autre n’a d’importance que ce moment, que ce contact unique et vital.
 
Je redescends brutalement sur Terre. Et s’il changeait d’avis ? Et s’il ne m’offrait qu’un moment avec lui ? La peur refait surface, marquant une nouvelle fois son territoire. Cet instant tellement désiré m’échappe. Je perds d’un seul coup tous mes repères. Gabriel recule subitement, m’observe. Sa beauté cruelle causera ma perte… Il détient mon cœur entre ses mains. Pour le meilleur et… pour le pire.
 
– Rose, tu te sens bien ?
 
J’acquiesce, tente d’occulter cette appréhension qui me ronge.
 
– Rose, parle-moi.
 
Je pâlis à vue d’œil.
 
– Je ne veux pas que ce soit un simple au revoir !
 
Ma voix est soudain plus qu’aiguë, saturée par ce trop plein d’émotions. Un coin de sa bouche s’incurve légèrement.
 
– C’est intéressant. Je pensais que tu allais me dire que ce qui se passerait ce soir n’aurait plus d’importance demain.
 
Je déglutis.
 
– Non…
 
Ses prunelles ardentes glissent de mes yeux à ma bouche, sur mon cou, sur ma poitrine qui se soulève sous le poids que suggère ce regard. Elles s’arrêtent sur mon avant-bras. Gabriel s’en empare et observe en souriant le dessin à l’encre noire avant de l’embrasser.
 
– Ce n’était pas ton vœu, mon ange ?
 
Je tremble à la sensation de ses baisers le long de mon bras, sur mon épaule, au creux de mon cou. Ma peau s’enflamme sur son passage. Mon vœu… Je souris : je ne me suis pas trompée…
 
Gabriel me contourne, ne me laissant plus le temps de réfléchir. Mes pensées s’emmêlent pour converger vers une seule chose : son souffle sur ma nuque. Il descend délicatement la fermeture de ma robe, ses doigts suivant le mouvement sur la peau de mon dos. Je ne suis plus que frissons. Mon vêtement quitte mes épaules et tombe comme un souffle sur le sol. Je me cambre sous ses paumes qui suivent mes courbes, laissent leur marque brûlante sur mon épiderme. Je clos les paupières, savoure chacune de ses caresses sur mes reins, mes hanches, mes cuisses, mes fesses… Ma tension grimpe en flèche et mon excitation croît en conséquence, mais je me contrains à ne pas bouger, à profiter de cet instant.
 
Ses ongles accrochent ma petite culotte qui s’évapore lentement le long de mes jambes. Mon soutien-gorge subit le même sort. Ma respiration s’intensifie, ma poitrine se soulève. Le manque de lui s’insinue entre mes cuisses, parasite mon esprit. Je suis désormais nue et immobile au milieu du salon. Mon prédateur me contourne. Ses doigts me frôlent pour m’arracher des tressaillements. Le gris intense de ses prunelles capture et envoûte les miennes.
 
– Ne rougis pas, mon ange…
 
Mon cœur manque d’exploser. Je n’espérais plus entendre ces mots de toute ma vie. J’aime tellement cet homme que c’est impossible à décrire. C’est beaucoup plus intense qu’un simple sentiment : je suis moi juste parce qu’il est lui. S’il n’est plus lui, je ne suis plus moi… Gabriel est tout mon univers. C’en est presque déroutant. Et le spectacle devant moi est encore plus déroutant.
 
Gabriel se déshabille lentement. Je suis suspendue à chacun de ses gestes, dévoilant au fur et à mesure la perfection de son torse, l’encre noire sur sa peau. Je n’en perds pas une miette. Quand il s’attaque à son jean, un souffle ténu s’échappe de ma bouche… Des bouffées de chaleur m’assaillent alors que ses derniers vêtements disparaissent peu à peu, laissant place à ce corps magnifique qui a hanté mes pensées à chaque seconde de notre séparation.
 
Mon cœur exulte dans ma poitrine, le réclame. J’essaie encore une fois de me contenir, mais j’ai tellement envie de le toucher… Le boxer de Gabriel atterrit sur le sol. Je ne tiens plus, m’élance, le percute. Ma bouche s’empare de la sienne. Je n’ai plus aucune patience. Mes hormones sont complètement affolées. Sa langue se mêle à la mienne, mes mains s’accrochent à ses cheveux, tirent dessus pour rapprocher encore plus son visage. Gabriel répond à mon appel désespéré, s’empare de mes hanches, les ramène brusquement contre lui. La dureté de son érection appuie contre mon ventre. Je gémis de désir.
 
Je tente de l’attirer sur le canapé, impatiente, avec des gestes précipités et désordonnés. Sa bouche s’attaque à mon cou qu’il dévore. Je butte contre le cuir, mais rate ma cible et m’écroule sur le tapis en entraînant Gabriel dans ma chute. Son rire résonne sur ma peau tandis qu’il me surplombe. Il s’attaque sans tarder à la pointe dressée de mon sein. Ses doigts frôlent déjà l’entrée de mon intimité trempée, gorgée d’envie.
 
– Moi aussi je suis impatient, mais…
 
Il enfonce deux doigts en moi, je me cambre en gémissant de satisfaction.
 
– Rassure-toi, je compte bien te baiser. Ou te faire l’amour. Tout ce que tu désireras…
 
À sa voix rauque, à ses mots, ma chaleur corporelle grimpe en flèche. Ses dents s’attaquent à mon autre sein, le torture. Et moi, j’ondule, halète au rythme des va-et-vient de sa main.

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