Nos espoirs croisés
141 pages
Français

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Nos espoirs croisés , livre ebook

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Description

« Il veut en finir, elle adore la vie... saboter un plan n’a jamais été aussi vital. »
Lorsque Debbie débarque dans l’école de commerce de ses rêves, elle ne désire qu’une chose : gagner son indépendance et vivre de grandes aventures.
De son côté, Camille est un étudiant asocial qui souhaite en finir, et pas n’importe comment : de façon propre, digne, et sans risque d’échec.
Il touche d’ailleurs au but, quand Debbie fait irruption dans sa vie.
Dès lors, pour l’un comme pour l’autre, plus rien ne se passera comme prévu…
Découvrez une rencontre explosive racontée à deux voix qui vous mènera tantôt aux rires, tantôt aux larmes.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 juin 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782411000824
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nos espoirs croisés
Iman Eyitayo
Nos espoirs croisés
LEN
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Texte inédit
sous la direction littéraire de Wilfried N’Sondé




© LEN, 2021
ISBN : 978-2-411-00082-4
P ARTIE 1 : Découvertes
Prologue
D EBBIE
Je fixe mon téléphone avec un mélange de déception et de rage. Il ne m’a même pas souhaité la bonne année ! Par chance, je sais qu’il désire en finir proprement : il n’agira donc pas chez les parents de Caleb , où il passe les fêtes. Je peux souffler, pour l’instant.
J’actualise ma boîte de réception. De nombreux textos enjoués apparaissent au fur et à mesure. Rien qui vienne de lui. Je lui ai exigé de se tenir loin de moi, mais j’aurais apprécié ne serait-ce qu’un message automatique pour la nouvelle année, une preuve qu’il respire encore. Ne plus lui adresser la parole n’empêche pas la peur de me ronger constamment les entrailles : impossible de m’en défaire, tout me le rappelle. Même cette soirée festive du Nouvel An ne m’apporte qu’inquiétude et stress : cette année sera-t-elle celle où il mettra fin à ses jours ?
Chapitre 1
Quatre mois plus tôt…
C AMILLE
Revue de l’article n o 4 du blog « Le corbeau s’envolera » :
« Quelle est la meilleure façon de mourir ?
J’adorerais, comme beaucoup, partir dans mon sommeil. Ce serait parfait, sauf que j’ai vingt et un ans et que je suis en bonne santé. Il y a bien sûr l’option des médicaments, mais j’ai statistiquement plus de chances de finir bavant et pleurant dans un hôpital plutôt que calme et serein dans une morgue… Or , je ne planifie pas de finir malade ou handicapé. Je souhaite mourir de façon sûre, efficace, propre, et sans déranger personne. J’ai donc décidé, pour faire les choses bien, d’étudier les… »
Un tambourinement à la porte m’oblige à lâcher mon clavier. Je soupire et enfile un T-shirt, tandis que mon visiteur impromptu s’impatiente.
– J’arrive ! je hurle, tout en m’aspergeant de l’eau sur le visage et la tête.
En m’essuyant, je constate que j’ai meilleure mine. Mes cheveux crépus sont présentables, mon visage paraît moins fatigué. Je quitte donc mon reflet et vais ouvrir. Je suis tout de suite accueilli par un sourire aussi chaleureux qu’exaspérant : Caleb, un voisin reconverti en connaissance, se tient face à moi, un pack de bières en main.
– Alors, mon vieux, ça te dit, un petit coup ?
Stupéfait de le trouver là, je l’étudie de haut en bas. Il porte encore son pyjama, ses cheveux blonds en bataille indiquant qu’il vient de tomber du lit. Seuls ses yeux vert clair, dépourvus de cernes et brillants de malice, laissent entendre qu’il est bien réveillé.
Caleb agite le pack sous mon nez avec impatience. Difficile pour moi de résister à une bonne pinte, mais il n’est que onze heures du matin, et ce n’est pas parce que je compte passer l’arme à gauche que je prévois de devenir alcoolique avant. D’ailleurs, je n’ai encore jamais envisagé le coma éthylique… Il faudra que je fasse des recherches sur le sujet.
– Il est un peu tôt, Caleb.
– Qui se soucie de ce genre de détails ? Ça te fera du bien, mon pote !
Il est marrant, ce type. Je l’ai rencontré il y a une semaine, alors que je renouvelais mon bail aux Estudines Boticelli , résidence universitaire située à dix minutes en tramway de mon école. Depuis, il me suit comme mon ombre. Je ne sais pas si je dois m’en sentir flatté ou agacé. Cela dit, avec son air de chien battu, je ne trouve pas la force de le repousser. Je cède donc à la tentation et saisis les bières, avant de lui claquer la porte au nez. Un peu d’alcool ne devrait pas me faire de mal.
J’ai à peine fait un pas qu’il frappe de nouveau. Intrigué, je retourne ouvrir :
– Oui ?
– Eh, mec ! Tu ne vas quand même pas me laisser à ta porte ! Faut qu’on trinque !
Dire que je pensais qu’il venait simplement m’offrir à boire. Les sous-entendus, je vous jure…
– OK , dis-je en l’invitant à l’intérieur.
Caleb entre en sautillant presque. Son mètre soixante, ses traits juvéniles, ses grands yeux, son teint laiteux et sa silhouette filiforme lui confèrent une allure enfantine que, selon toute vraisemblance, il déteste. Il a vingt-deux ans, mais tout le monde lui en donne facilement quatre de moins.
Il observe ma chambre d’un air blasé : il n’aime ni l’absence de décoration ni l’omniprésence du noir sur mes draps, mes rideaux, et quelques objets çà et là. Il n’y a que la moquette rouge orangé et les murs blancs, imposés par la résidence, qui semblent lui convenir.
– Alors, tu as prévu quoi, aujourd’hui ? m’interroge Caleb.
– J’écris.
– La veille de la rentrée ? s’étonne-t-il. Tu ne vas pas t’amuser, quelque chose dans le genre ? J’ai entendu parler d’un bar qui a…
– Te fatigue pas, « mon pote ». Ça ne m’intéresse pas. Et puis, nous sommes la veille de la rentrée des premières années, pas des troisièmes.
Il ouvre la bouche, mais je lui jette un regard qui en dit long sur mon niveau de patience actuel. Il abdique, juste avant de saisir une bouteille et de s’affaler sur mon matelas. Je me crispe. Je viens tout juste de changer les draps, et le fait que Caleb installe ses fesses dessus – sûrement pas lavées depuis l’avant-veille au moins – ne me plaît pas du tout. Je n’ai rien contre ce mec, mais, sérieux… j’aime la propreté. Et la semaine passée avec Caleb m’a appris que la douche et lui, eh bien, ça fait deux.
– Eh, tu ne t’en prends pas une ?
Caleb est déjà en train de boire au goulot, vautré sur mon lit. Je prends une bière à mon tour pour résister à l’envie de le trucider sur-le-champ. Peut -être que l’alcool me rendra sociable et tolérant, qui sait ?
Le temps de savourer ma première gorgée, monsieur je-pose-mes-fesses-partout a jeté ses baskets sur la moquette fraîchement aspirée du matin, étendu ses pieds puants sur mes draps et allumé la télé, évoluant ainsi au rang de je-touche-à-tout-sans-demander-la-permission. Ma patience m’étonne. Je ne suis pas agressif, mais, à une certaine époque, j’aurais déjà arrêté le massacre.
– Eh, ça te dit une partie de Street Fighter ? propose-t-il soudain.
– J’ai pas de console…
– J’en ai une, moi !
– Et ?
– Tu m’as bien compris. On va jouer chez moi ?
D’un regard, je lui indique que je n’en ai pas du tout envie. La chambre de Caleb pue le fromage faisandé.
– Allez ! S’il te plaît, mec ! Tu es la seule personne avec qui je peux passer la journée ! Je me fais chier chez moi à me tourner les pouces. Ce sera fun !
Il m’adresse un clin d’œil qui s’avère tout sauf rassurant. Je devrais dire non, mais je me sens étrangement l’âme conciliante aujourd’hui. J’ai dû être frappé par le Saint-Esprit, ou quelque chose dans le genre.
Remarquant mon hésitation, Caleb en profite pour donner le coup de grâce :
– Allez , mec ! Sans toi, je serais déprimé, genre vraiment quoi ! Pitié , tiens-moi compagnie. Promis , y aura de la bière et même de la pizza.
– Non ! je m’insurge. Surtout pas de pizza !
Je n’ai mis les pieds chez Caleb qu’une fois. La pizza qu’il avait commandée me reste encore en travers de la gorge tant elle était mauvaise. Le pain s’apparentait à une sorte de pâte visqueuse et mal pétrie qui n’aurait pas dû mériter le qualificatif de « nourriture ». Manger des semelles couvertes de liquide rouge et blanc non identifié ? Très peu pour moi.
– OK , OK , abdique Caleb, qui connaît mon aversion pour la malbouffe. On va se commander un repas chinois, ça te va ?
Je me retiens de hurler. Ce n’est pas mieux du tout.
– Je cuisine !
Un large sourire naît sur les lèvres de Caleb, tandis qu’un soupir s’échappe des miennes. Voilà , il a gagné. Je suis de corvée sociale, à présent. Je suis vraiment maudit.
D EBBIE
La rentrée, c’est demain.
Je n’arrête pas de me le répéter, mais, chaque fois, mon cœur bat la chamade. Je ne tiens plus du tout en place. Dire que je vais bientôt étudier à l’ ESC Grenoble ! En dépit de tous les obstacles, la petite Parisienne en quête d’aventures que je suis a réussi à s’y faire admettre, avec mention honorable en plus. J’en rêve depuis si longtemps ! D’intégrer l’école, mais aussi de vivre à Grenoble. Je n’ai même pas postulé à Paris, au grand dam de mes parents qui auraient voulu que je reste auprès d’eux. J’ai beau les adorer, j’ai besoin d’indépendance, ne serait-ce que pour leur prouver que j’ai grandi et que je peux me débrouiller sans eux. Et puis, ma tante favorite vit à Grenoble : pratique, si j’ai une urgence un jour.
Il fait très chaud pour un mois de septembre. J’ai donc enfilé une robe légère et opté pour un repas froid. Accompagnée de ma nouvelle amie et presque voisine, Kim, je me rends au marché le plus proche. Je l’ai rencontrée par accident au week-end d’intégration d’il y a deux semaines et, depuis, nous sommes devenues inséparables.
Kim dégage une certaine fraîcheur, combinée à juste ce qu’il faut d’audace et de beauté. Ses yeux bridés, son corps menu, sa chevelure raide et son accent américain ne font qu’ajouter à son capital exotique, tandis que son absence de manières lui donne un côté sympathique et relâché que j’apprécie. Je n’ai pensé qu’à elle pour partager ce dernier repas avant la rentrée – une salade bien fraîche.
À la recherche d’une laitue, nous slalomons difficilement entre les allées noires de monde. Au bout d’une demi-heure d’allers-retours, nous nous arrêtons devant une batavia estampillée bio et vendue par un fermier à l’air affable. Nous la prenons. Il nous faut une heure de plus pour dénicher le reste des ingrédients : des carottes, du maïs, un peu de poitrine de poulet, des œufs, du fromage local, de la tomate et de la betterave. Le panier lourd, nous nous décidons à partir, quand Kim me retient par le bras.
– Eh, check ça !
Kim a beau parler un français parfait, elle aime bien mélanger les deux langues.
– Quoi ? je lui demande.
– Check ça, je te dis ! À deux heures !
Dépourvue de sens de l’orientation et du sens commun induit par ce genre de codes, j’étudie les alentours de façon aléatoire. N’apercevant que des passants ordinaires – excepté un type étrange vêtu d’un chapeau melon, qui a l’air de s’être trompé d’époque –, je fronce les sourcils d’impatience.
– Tu peux être plus précise, Kim ?
Elle tape du pied, exaspérée.
– Il faut tout t’apprendre, ou quoi ? Regarde, là, devant ! Le blond trop cute qui s’avance vers nous, avec son pote. C’est le mec que j’ai croisé au week-end d’intégration ! Je t’en ai parlé !
Kim m’a raconté que, la veille de notre rencontre au week-end d’intégration, elle a passé la soirée avec un garçon attirant, avec qui elle a dansé de façon langoureuse durant près d’une demi-heure. Cerise sur le gâteau, ils se sont séparés sans échanger leurs prénoms.
Curieuse, je m’oriente vers la direction indiquée par mon amie. Une fois que j’ai repéré le petit blond – effectivement mignon –, je constate qu’il nous sourit.
– Il nous a vues !
– Je sais ! Il approche !
Il s’avance vers nous, accompagné d’un jeune homme plus grand, fluet, noir de peau, aux cheveux courts et crépus, au visage effilé, au regard sombre et à l’allure nonchalante. Avec son côté flegmatique, sa démarche et ses yeux sans vie, il m’évoque un mort-vivant ou un vampire sorti tout droit de l’imagination d’Anne Rice {1} . Ce type dégage quelque chose de troublant.
– Eh, les filles, ça va ? nous interpelle la cible de Kim, une fois parvenue près de nous. Vous faites vos courses, vous aussi ?
– Oui ! rebondit Kim. Tu te souviens de moi ?
– Bien sûr que je me souviens ! Ça va, depuis ?
– Ça va plutôt fine , oui, déclare Kim sans hésiter.
– Super ! s’exclame-t-il en lui tendant la main. Faisons les choses bien, cette fois, tu veux ? Moi, c’est Caleb, et toi ?
– Kim, répond-elle en le saluant en retour.
À cet instant, je remarque deux choses étranges. Un, Kim est complètement sous le charme de ce Caleb qui, bien qu’il soit mignon, a cet air enfantin qu’elle a déjà prétendu détester chez le sexe opposé. Deux, l’ami de Caleb a pâli au moment où Kim s’est présentée. On dirait presque qu’il a vu un fantôme. Intriguée, je prends note d’approfondir ces deux points plus tard.
– Vous faites les courses pour dîner ? reprend Kim en lâchant Caleb au bout d’une très longue minute. Vous mangez bio, vous aussi ?
La dernière remarque a été lancée sur un ton ironique ; contrairement à moi, Kim se fiche comme d’une guigne de son alimentation. Je revêts mon sourire le plus courtois pour annoncer :
– Nous allions préparer une salade, et le temps passe, alors je propose de…
– Mais c’est une super coïncidence ! s’extasie le dénommé Caleb, me coupant la parole dans la foulée. Camille allait justement nous faire une salade bio. On mange ensemble ?
Mon front se plisse. Et, par habitude, quand je suis perplexe, je réajuste mes lunettes sur mon nez – réflexe que je déteste, mais dont je n’arrive pas à me débarrasser.
– Camille ? Qui est-ce ?
– Bah, mon pote ! précise Caleb en indiquant son voisin, toujours aussi impassible.
Kim et moi le dévisageons, un sourire moqueur sur les lèvres.
– Camille ? Sérieux ? C’est pas un prénom de fille, ça ?
L’intéressé nous observe brièvement, puis répond, dévoilant un accent anglais à couper le souffle :
– Ma mère était fan de Camille Lacourt, un nageur français. Vous pouvez vérifier, c’est bel et bien un homme. Du coup, je vous laisse vous marrer, j’ai un repas à préparer.
Sans plus tergiverser, il nous dépasse et se rend sur un étalage de légumes bio.
Abasourdies, Kim et moi nous demandons ce qui s’est passé, lorsque Caleb déclare :
– Faites pas attention, il est spécial, le Camille, mais il est gentil et pas rancunier pour un sou. Enfin, je crois…
– Tu crois ? s’étonne-t-on.
– Euh… oubliez ça ! Venez plutôt partager le repas avec nous. Ce sera plus fun à quatre qu’à deux. En plus, on n’est pas loin, on est aux Estudines de Fontaine.
Je remarque que, à l’instar de Kim, il a mixé l’anglais et le français. D’ailleurs, ils échangent déjà des regards un peu trop explicites selon moi. À cette allure, ces deux-là finiront dans le même lit avant la fin de la semaine. La réponse de Kim ne fait que confirmer mes soupçons :
– Allez, dis oui, Deb ! On est dans la même résidence, en plus ! C’est pas trop cool ?
Vaincue, j’acquiesce.
Chapitre 2
C AMILLE
Un repas à quatre. Quelle idée stupide !
Je rumine dans ma barbe, m’interrogeant sur ce qui m’a poussé à accepter ce plan foireux. Moi qui me plaignais de devoir socialiser avec une personne, me voilà coincé avec trois… et dans la chambre infecte de Caleb , avec ça. Je me demande comment il arrive à vivre dans une telle porcherie – poussière dans les coins, literie sale, désordre ambiant –, sans parler du manque effarant de sobriété dans sa décoration. Des rideaux violets à ses draps aux motifs d’emojis, l’assemblage de couleurs reflète un mauvais goût digne du Livre des records. J’aurais pu proposer d’aller dans mon studio, mais j’avais trop peur qu’ils foutent le bordel ou fouillent dans mes affaires. C’est déjà assez compliqué de garder mes projets secrets avec Caleb dans les environs ; si je me rajoute deux obstacles supplémentaires, la mission devient carrément impossible.
Heureusement , les deux intruses ont manifesté deux qualités inattendues et appréciables : elles ont pris soin de choisir de bons produits bio, et elles mangent proprement. Du reste, la salade s’avère si délicieuse que j’ai terminé mon plat en moins de temps qu’il en faut pour le dire. S’il y a bien une chose qui me manquera en quittant ce monde, c’est de manger – à moins qu’il y ait de la nourriture là où je me rends, allez savoir.
– Eh, Camille ? lance soudainement Caleb. Tu veux parler à Debbie de ce que tu écris ? Sa mère est écrivaine !
Je fronce les sourcils. À quel moment la discussion a-t-elle basculé sur moi ? Jusque-là, ils discutaient chiffons et scolarité – aurais-je perdu quelques secondes de la conversation ?
– Oui, dis-moi, qu’est-ce que tu écris ? rebondit la grande binoclarde aux vêtements colorés. J’adore lire. J’ai commencé avec les livres de ma mère. Je pourrais te donner mon avis, peut-être ? D’ailleurs, je crois que…
– Pas la peine et pas envie, l’interromps-je. J’écris que pour moi.
Elle fait la moue, apparemment froissée. Je dois alors reconnaître que, bien qu’elle ait presque ma taille et que le qualificatif « mignon » ne lui corresponde pas de prime abord, je la trouve adorable avec ses lunettes trop basses, sa bouche tordue et ses longues boucles crépues qui lui mangent le visage. Sa masse de cheveux est si impressionnante qu’on pourrait y perdre un oiseau – ou n’importe quoi d’autre de ce gabarit.
– Hé, pas besoin d’être aussi rude ! intervient la petite Coréenne enjouée.
– Je sais parler, Kim , rebondit son amie, dont le nom m’échappe encore.
Ressassant les dernières bribes de conversation, je finis par me souvenir que Caleb l’a appelée Debbie. Dire qu’elle ose se moquer de moi, alors qu’elle a été baptisée d’après une vieille Texane octogénaire s’ennuyant dans sa caravane…
– Ce que voulait dire Kim, ajoute Debbie, c’est qu’il n’était pas nécessaire d’être aussi revêche. Je voulais juste être polie. Je me fiche royalement que tu écrives, Camille .
L’emphase sur mon prénom m’aurait agacé, si j’en avais quelque chose à faire. Je me contente de hausser les épaules.
– Il est tout le temps comme ça ? s’insurge-t-elle en se tournant vers Caleb.
Mon « pote » ne sait pas où se mettre.
– Eh bien, oui… mais il est gentil, c’est juste que…
Il a l’air vraiment mal en point. Me sentant l’âme magnanime, j’interviens :
– C’est juste que parler pour ne rien dire, ça m’agace. C’est pas contre vous.
Les muscles de Debbie se tendent, la colère irradient par tous les pores de sa peau. Elle se lève, récupère son sac, et sort de la pièce en claquant la porte. Perdu, je me demande ce que j’ai dit de mal lorsque son amie Kim l’imite, juste avant d’être retenue par Caleb.
– Eh, Kim, reste ! Oublie ce mec, il est un peu grincheux !
– Il a insulté ma copine ! s’offusque l’intéressée.
– Je n’ai insulté personne ! je proteste. Au contraire, j’ai dit que c’était pas contre vous !
– On ne t’a pas appris à causer, ou quoi ? hurle-t-elle, avant de s’en aller à son tour.
Un air de chien battu sur le visage, Caleb soupire longuement.
– Il va falloir refaire ton éducation, mec…
Comme si je m’en souciais. D’ailleurs, vu que tout le monde se barre, je fais de même, ravi de retourner dans ma bulle. C’est que j’ai un suicide à préparer, moi…
D EBBIE
Je fulmine. Ce mec n’a aucune manière ! Il s’imagine quoi ? Que je rêvais de déjeuner avec lui ? Je n’avais aucune envie de partager le repas avec eux, moi ! Je voulais juste manger ma salade en paix, et voilà que je me fais insulter. Ça m’apprendra à être sympa.
Lorsque j’atteins l’ascenseur, j’appuie rageusement sur le bouton d’appel. Kim me rejoint en courant.
– Eh, Debbie ! Ne te fâche pas ! Ce mec est un mufle, mais Caleb est sympa, non ? Tu en penses quoi ?
– Kim, c’est vraiment pas le moment, là !
Elle baisse la tête.
– Désolée… c’est moi qui ai insisté pour qu’on déjeune avec eux. C’est toi qui avais raison.
Sa mine déconfite m’évoque une souris ; j’éclate de rire.
– Si tu voyais ta tête !
– Eh ! Te moque pas !
Elle s’esclaffe à son tour, signalant ainsi que l’incident appartient déjà au passé. L’ascenseur ne tarde pas à arriver. Une fois au premier étage, nous approchons du studio de Kim lorsque mon téléphone sonne. Je lui indique que je dois décrocher et continue vers mon appartement.
– Alors, cette rentrée ? me demande la voix au bout du fil.
Il s’agit de Ken, l’un de mes deux oncles favoris.
– C’est demain, gros bêta ! répliqué-je en riant. Tu n’es pas un peu trop impatient ?
– Eh ! Ne va pas te plaindre après en disant que je ne m’intéresse pas à toi ! Tu n’as pas donné de nouvelles depuis une semaine ! Je m’inquiétais ! Ben aussi, d’ailleurs.
– OK , OK , tu as raison. J’aurais dû faire signe. Toutes mes excuses.
Une fois devant mon studio – le numéro cent sept –, j’y pénètre avec soulagement. Retrouver mon intérieur d’à peine vingt mètres carrés me fait un bien fou. Ici, je suis chez moi, j’applique mes règles, je me sens adulte. J’ai d’ailleurs tenu à ce que la décoration me ressemble : un espace cuisine personnalisé grâce à la présence de stickers et d’ustensiles colorés, quelques tableaux de paysages nigérians pour égayer les murs blancs, un set de lit revêtant des tons jaune orangé, une horloge rouge traditionnelle que j’ai rapportée d’un voyage en République tchèque accrochée juste au-dessus, des rideaux indigo, et du mobilier recouvert de nappes de même couleur. Depuis que je vis seule, je comprends mieux l’expression : « Que c’est bon de rentrer chez soi ! »
– J’aime mieux ça, reprend Ken. Je suis ton oncle, après tout. Tu me dois le respect.
– Eh ! Fais gaffe ! Je suis ton aînée d’un an !
Un an après ma naissance, la seconde femme de mon grand-père paternel avait mis des jumeaux au monde. Ben et Ken sont ainsi entrés dans ma vie ; pour mon plus grand bonheur, ils n’en sont jamais sortis. J’ai passé toute mon enfance avec eux et les considère comme mes frères.
– Pfff… l’âge, ça ne veut rien dire, argumente-t-il. Je suis le frère de ton père. Ça, ça compte.
Je retire mes chaussures, accroche mon sac à mon portemanteau et m’attelle à la préparation d’un bon chocolat chaud. J’adore cette boisson, que je peux boire même sous une chaleur accablante. Du lait de soja, du cacao brut, un soupçon de miel d’érable, un peu d’eau, le tout dans un ordre bien précis porté à ébullition.
– Si ça peut te faire plaisir, fais le fier, rétorqué-je en versant le lait dans ma tasse préférée. En attendant, l’un d’entre nous a le Bac et pas l’autre…
Sans lui laisser l’occasion de réagir, je raccroche en pouffant. Lorsqu’il rappelle la seconde d’après, je le fais poireauter le temps de terminer ma préparation. Je décroche ensuite, le sourire aux lèvres ; j’avais besoin d’un peu de chaleur familiale avant de commencer ma nouvelle vie étudiante.
Chapitre 3
D EBBIE
– Tout est en règle, madame Chinelo. Vous pourrez récupérer votre ordinateur dans trois jours.
Je remercie la responsable du service informatique et quitte la petite pièce, un souci de moins en tête. J’en profite pour contempler ma nouvelle école.
Je me perds dans l’immensité du hall d’accueil, dans cet espace qui semble infini, dans cette ambiance de vieux hangar réaménagé en immense loft, avec de hauts piliers, une décoration sobre et élégante, une hauteur sous-plafond hors norme, une gestion de l’espace autorisant à découvrir d’un simple coup d’œil tous les étages. L’ascenseur central permet d’ailleurs, grâce à son aspect translucide, de se déplacer sans rien perdre du spectacle. Le bâtiment est si grand que je crains de ne pouvoir le parcourir en entier. Pour l’instant , me dis-je en sortant de ma rêverie, prenons déjà le temps d’explorer ce niveau.
Mon sac en bandoulière, j’entame une balade. Je vais de pièce en pièce, et finis par atterrir devant la bibliothèque, située tout au bout du rez-de-chaussée. J’y pénètre en me souvenant que je n’ai pas encore réservé mes cours optionnels.
Privée de l’ordinateur estampillé du nom de l’école et indispensable pour se rendre sur le réseau intranet, je me retrouve à faire la queue pour valider mes options, que j’ai déjà repérées et choisies depuis la veille. Pendant que j’attends, je sors le feuillet présentant les cours en question et jauge mes choix. Je ne peux en suivre que deux en plus du tronc commun obligatoire, alors j’aime autant ne pas me tromper. Je parcours de nouveau la liste et me sens confortée dans mes deux préférences : Business and Human Psychology , dont le thème m’intrigue, et Management interculturel , qui m’interpelle parce qu’il est réalisé en collaboration avec des classes au Japon, au Canada et en Afrique du Sud – vive le décalage horaire. À côté de ces deux matières atypiques, mon programme se composant de commerce, de marketing, de comptabilité, de mathématiques et d’autres barbaries de ce genre me paraît bien terne. Mais lorsqu’on ne sait pas quoi faire de son avenir et qu’on est passionnée par à peu près tout et n’importe quoi, il est difficile de ne pas se retrouver dans un cursus où, justement, on apprend de tout.
Lorsque mon tour arrive enfin, je m’installe devant l’ordinateur. En moins de dix minutes, ma besogne est terminée ; je souris de contentement. Scolarité validée, papiers en règle, portable commandé, options cochées, logement dégoté dans une résidence à moins d’un quart d’heure de l’école, compte bancaire ouvert… je ressasse chacune de mes tâches, à la recherche d’un oubli. Une fierté sans nom s’empare de moi lorsque je n’en déniche aucun : voilà qui devrait rasséréner mes parents.
Quitter le cocon familial n’a pas été facile, pour eux comme pour moi. Nous ne nous étions jamais séparés plus de deux semaines d’affilée. J’ai eu beau leur expliquer que Grenoble ne se trouve qu’à trois heures de Paris, ils sont restés inconsolables. Pour ma part, je me suis retenue de pleurer dans le train, car, bien que j’aie choisi de vivre seule, je savais qu’ils me manqueraient. À peine un mois sans eux, et je sens déjà le poids de leur absence au quotidien. Heureusement que j’ai rencontré Kim, ou mon vœu d’indépendance se serait brisé dans l’œuf.
Je m’empresse de clore ma session en constatant que midi approche. J’ai rendez-vous avec Kim pour déjeuner. En me retournant, je ne m’attends pas à tomber nez à nez sur… l’alien au prénom de fille !
– Salut, dit-il en me voyant.
Il a l’air plus décontracté que lors de notre rencontre. Vêtu d’un jean noir et d’un T-shirt rouge, couleur qui lui va mieux que l’ensemble sombre qu’il portait la veille, il dégage plus de chaleur. Combiné à son accent anglais, il paraît même… sympathique. L’illusion ne dure que le temps que je me remémore nos derniers échanges. Rien que d’y penser, j’ai les nerfs à vif. Je ne suis pas colérique, mais ce mec aura réussi l’exploit de m’énerver en moins d’une heure passée en sa compagnie. Même Ben ne m’a jamais autant poussée à bout. Et pourtant, plus agaçant, on ne fait pas !
Je prends alors conscience que rien ne m’oblige à discuter avec ce mufle. Aussi , avec la plus grande dignité du monde, je réajuste mes lunettes, détourne le regard et m’en vais en feignant ne pas l’avoir vu. J’ai juste le temps de remarquer qu’il a son ordinateur sous le bras et n’a donc pas besoin de celui de la bibliothèque. Bien que curieuse, je ravale mes questions et, sans le moindre scrupule, plante là ce cher Camille .
C AMILLE
Avec son sac en bandoulière marron, ses baskets dorées, sa longue robe beige et ses lunettes rouges, elle m’évoque une écolière tombée dans un pot de peinture arc-en-ciel. Avant que j’aie pu réagir, elle lève le menton et s’éloigne sans un mot. Comme ça, sans saluer. Je la regarde s’en aller, abasourdi. Dire que je la croyais polie, cette fille… Peu importe.
Je m’installe en face de l’ordinateur public pour valider mes options. À cause de soucis de réseau bloquant l’accès à distance de l’intranet, je n’ai eu d’autre choix que de venir m’inscrire à l’école.
Ma tâche est accomplie en quelques minutes. Ravi , je me projette déjà chez moi, au calme, plongé dans mes recherches. Au moment de fermer l’onglet, je remarque qu’une page Internet est restée ouverte. Sans doute un oubli de mon prédécesseur. Je clique dessus avec l’intention de clore la session Google , lorsque je tombe sur un contenu qui m’interpelle.
« Le suicide par collision avec le tramway ou le TGV , la méthode miracle ? »
Il s’agit d’un article. Par curiosité, je le lis jusqu’au bout et découvre qu’il est écrit par une blogueuse glauque qui parle de la mort comme elle parlerait de tendances vestimentaires. Elle aborde quelques points intéressants et dignes d’intérêt, même si dans l’ensemble elle se trompe sur la chose la plus importante : elle évoque un suicide indolore, alors qu’il me paraît évident que tout décès non naturel engendre de la souffrance.
J’hésite à laisser un commentaire sous l’article, mais je me rétracte. Mon avis importe peu. Je ferme la session et me lève, quand quelque chose me frappe.
Cette page aurait-elle été ouverte par… Debbie ?
Impossible. Cette fille rayonne autant qu’un arc-en-ciel, elle n’aurait pas ce genre d’idées. Elle est jolie, grande, dans une école de commerce de renom, et elle a l’air plutôt bien dans sa peau…
Je suis tellement plongé dans mes réflexions que je ne remarque pas qu’un type fonce droit sur moi. Je l’évite de justesse, puis quitte les lieux. En marchant, je me dis que je m’inquiète pour rien. Cette page a pu être ouverte par n’importe qui. Je ferais mieux de me focaliser sur mon propre projet.
Je me dirige vers la sortie de l’établissement, lorsque je croise Debbie dans l’entrée, en plein déjeuner avec son amie de la veille. Je lui jette malgré moi un coup d’œil curieux.
Et si c’était elle qui avait fait cette recherche ?
D EBBIE
– Eh, le revoilà !
De la salade dans la bouche, Kim pointe Camille du doigt, tandis qu’il passe devant nous en quittant le bâtiment. Je lui accorde à peine un regard avant de me focaliser sur mon bol de quinoa, acheté trois fois sa valeur à la cafétéria. Il faudra que je pense à me faire des paniers-repas, ou que je rentre manger tous les midis. J’habite à moins d’un quart d’heure, c’est faisable.
Kim me sort de ma réflexion :
– Il est vraiment wierd , ce mec, mais il est mignon, tu trouves pas ?
J’observe les va-et-vient constants autour de nous pour me donner le temps de finir de mâcher. Depuis mon arrivée à dix heures ce matin, le hall s’est considérablement rempli. Les étudiants courent dans tous les sens, pour la plupart pressés d’aller déjeuner entre deux cours. Assises sur un banc près de l’entrée, Kim et moi avons plus de marge de manœuvre. Nous ne débutons que cet après-midi.
– Pas si mignon que ça, finis-je par dire. Et il a un prénom de fille.
Kim rigole.
– Ce n’est pas la question ! Prénom de fille ou non, il est mignon. Et puis, il a l’accent anglais. Et tu sais que leur accent est juste à croquer.
Je lève les yeux au ciel.
– Je croyais que c’était l’accent français qui faisait fondre les américaines ?
Elle rit de plus belle.
– Personnellement, tous les accents européens me font fondre !
Je lui donne un coup de coude.
– Tu es irrécupérable.
– Je suis adorable, tu veux dire, ajoute-t-elle en me faisant un clin d’œil.
Je pouffe à mon tour.
– C’est vrai ! Sinon, tu as choisi tes cours d’option ?
– Please , j’ai tout le temps du monde !
– Ton éternel zen me surprendra toujours… marmonné-je en secouant la tête.
Comme pour raviver mes mauvais souvenirs de la veille, le petit blond qui plaît à Debbie apparaît devant nous, les mains dans les poches de son jean délavé, les cheveux en bataille, le T-shirt froissé et l’air embarrassé.
– Salut ! lance-t-il à Kim.
– Ch’alut, répond-elle sans s’arrêter de mâcher.
– Dis , je m’excuse vraiment pour hier… bafouille-t-il. Mon pote est…
– C’est surtout à Debbie qu’il faut s’excuser, tu sais ? précise-t-elle, feignant l’indifférence.
Je l’interromps d’un geste.
– Pas besoin. Tu n’as rien fait de mal.
Il me remercie, puis s’adresse de nouveau à Kim :
– Hmm, j’espère que tu ne me trouveras pas trop entreprenant, mais… ça te dirait qu’on aille au ciné ? Le jour de ton choix, et pour le film que tu veux !
Kim se penche discrètement vers moi et murmure :
– See ? Accents européens !
Je m’esclaffe, devant un Caleb perplexe. Heureusement, Kim a pitié de lui :
– File-moi ton portable.
Intrigué, il obéit. Après quelques manipulations, Kim le lui rend :
– Tu as mon numéro. Appelle-moi, et je te dirai où et quand on se voit. Traîne pas trop ; je suis pas hyper patiente, comme fille.
Le sourire qui naît sur le visage de Caleb aurait pu fendre des montagnes. Il nous quitte en promettant d’appeler le soir même.
Dès qu’il est hors de vue, Kim abandonne les restes de son repas, se saisit de son téléphone et se met à pianoter dessus comme une folle.
– Tu fais quoi ?
– Tout ce qu’il y a de plus sensé ! annonce-t-elle comme une évidence. Je fais une recherche Google complète sur ce type.
Mes yeux s’écarquillent de surprise.
– Tu connais son nom de famille ?
– Non, mais le registre des élèves me le donnera et… ah, je l’ai !
C’est ainsi que, en quelques minutes, Kim apprend tout sur la weblife de Caleb.
Chapitre 4
C AMILLE
Article n o 16 du blog « Le corbeau s’envolera » :
« Le fait le plus étrange que j’ai déniché lors de mes recherches est que les méthodes les plus plébiscitées sont souvent les moins efficaces.
L’empoisonnement rafle la première place, surtout chez les femmes, et pourtant il s’agit d’un des moyens les moins sûrs pour mourir. On a plus de chance de se retrouver à l’hôpital avec un estomac très mal en point qu’autre chose. Ce qui m’amène à penser que la plupart de ceux qui choisissent ce moyen songent plutôt à la facilité. Se procurer des médicaments et les avaler, tout le monde peut le faire. C’est ça, ou ils espèrent encore être sauvés, et agissent ainsi pour envoyer une sonnette d’alarme à leur entourage.
Ensuite , il y a ceux qui choisissent les armes à feu. Je me suis toujours demandé à quoi ils pensaient avant. En effet, même si la méthode a le mérite d’être plutôt efficace – on survit rarement à une balle en pleine tête –, elle occulte plusieurs facteurs. D’abord, il faut se procurer l’arme en question, ce qui, pour un citoyen lambda, semble complexe. Ensuite , il faut penser à la personne qui découvrira le corps plein de sang, le crâne ouvert, et qui en sera traumatisée à vie. Idem pour celui ou celle qui devra nettoyer tout ce bordel, de même pour toute l’eau qui sera gaspillée et les produits d’entretien qui constituent de vrais poisons pour l’environnement. Mais je suppose que la plupart de ceux qui en arrivent à vouloir se faire sauter la cervelle sont sûrement dans un état tel qu’ils ne prennent pas ces points en considération.
Je n’ai pas ce luxe. Mon cerveau tourne à plein régime, tout le temps. J’envisage tous les impacts et rechigne à employer ce genre de méthodes.
Ce qui m’amène à une technique un peu plus en vogue… la collision, comme je l’ai lu il y a quelques jours sur un autre blog. Se jeter sous un TGV est, paraît-il, si rapide qu’on ne sent rien. Mais je pense qu’il est illusoire de croire que la mort s’affronte sans douleur. Personne n’en étant revenu pour nous témoigner le contraire, j’ai tendance à m’en tenir à la science et à la logique. Un train de plusieurs tonnes qui percute un corps humain à 300 km/heure, ça fait forcément mal, c’est de la physique. Mais oui, ce sera rapide. Sauf si vous avez choisi un train plutôt qu’un TGV … ou pire, un tramway : là, ce devrait être douloureux à en mourir, littéralement. Cela dit, même dans le cas où ça se ferait sans souffrance, pourquoi emmerder des centaines de passagers en leur pourrissant la journée par un suicide, du sang et de la cervelle qui vole ? Encore une méthode qui impacte beaucoup trop les autres…
Sur ce, je vous laisse à vos réflexions. Je continuerai à vous partager les miennes.
À bientôt,
Le corbeau. »
J’éloigne mes doigts endoloris du clavier. Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant écrit. Je vérifie que ma localisation virtuelle est bien masquée, clique sur le bouton « Publier », puis baisse le clapet de mon outil de travail.
Je me lève de mon siège et m’affale sur mon lit, épuisé, mais content de moi. Mes recherches ont progressé, suffisamment pour qu’une nouvelle idée germe dans mon esprit. Pour approfondir, il faudrait que j’en discute avec un médecin…
… ou un écrivain ?
Je bondis à cette pensée. Un auteur de polar aurait l’imagination, voire les connaissances nécessaires pour confirmer ou infirmer mes théories ! De plus, si je me présente comme un étudiant en littérature, personne ne me soupçonnerait. C’est brillant ! Pourquoi n’y ai-je pas songé plus tôt ?
Je saisis mon téléphone, ouvre mon application de livres audio et parcours ma bibliothèque à la recherche d’un écrivain que je pourrais contacter. J’en repère quelques-uns, avant de me raviser : ils sont trop connus pour daigner me répondre. Je décide de viser plus bas, priant pour qu’un auteur de fiction se cache dans la liste des intervenants prévus cette année à l’école. Je n’en déniche pas un seul. Je cède presque au découragement, lorsque je me souviens de la mère de Debbie. L’enthousiasme me gagne de nouveau, mais une pensée m’oblige à me calmer : sa fille me méprise. Ce qui me rappelle l’article sur lequel je suis tombé sur l’ordinateur de la bibliothèque. Je n’arrive pas à me sortir de la tête que Debbie planifie potentiellement son suicide. Peut-être même qu’elle compte parmi les lecteurs anonymes de mon blog qui, bien qu’il se trouve dans les méandres d’Internet, reste accessible à ceux qui savent chercher. Et je ne comprends pas pourquoi ça me dérange. Du moins, si. Si l’idée de mourir m’indiffère, celle de regarder quelqu’un en finir sans bouger le petit doigt me perturbe davantage. Cette pensée ravivant de mauvais souvenirs, je me masse machinalement les tempes pour les chasser. Ma tentative se solde par un échec. Les images, les sons, les odeurs : tout me revient. Le cœur battant de plus en plus vite, je me lève et me mets à faire les cent pas.
Et si derrière cet air revêche se cachait une âme perdue ? Puis-je l’ignorer ? Autant je suis mal placé pour intervenir, autant je m’en voudrais de rester les bras croisés.
Mon mal de crâne empire chaque seconde un peu plus. Je me tiens la tête, incapable de canaliser la douleur.
Énervé, je décide d’aller courir. Je m’habille, puis vérifie le bulletin météo. Une tempête se prépare… Vu qu’elle est prévue pour dans plus de trois heures, j’enfile tout de même mes baskets, prends mes clefs et m’engage dans une course visant à m’éclaircir les idées et à oublier les potentielles envies de suicide d’une autre…
D EBBIE
Lorsque le tramway annonce le prochain arrêt, je frissonne et serre mon sac contre moi. Bientôt, la rame ne me protégera plus des éclairs, de la pluie et de la colère du ciel. Il va me falloir descendre et affronter l’orage pour rentrer chez moi. Dire que je ne suis sortie que pour récupérer mon ordinateur à l’école… et que, sur place, j’ai eu la mauvaise surprise de découvrir que sa configuration avait pris du retard. Ça m’apprendra à faire du zèle.
Un nouveau grondement retentit ; je sursaute. Mon voisin de siège me jette un regard en biais. Je lui adresse un sourire crispé, tout en m’encourageant mentalement. Sans parapluie ni imperméable, je serai à la merci des éléments. Je déglutis.
Avoir peur de la tempête paraît absurde, mais je n’y peux rien. À sept ans, ma baby-sitter s’est un jour éclipsée en prétextant une urgence, et je me suis retrouvée seule dans la maison familiale durant des heures. Les grondements du ciel m’ont terrorisée ce soir-là. J’ai cru en mourir. Plus tard, lorsque mon grand-père a appelé pour m’annoncer que mes parents étaient coincés à l’hôpital suite à un accident de voiture qui aurait pu leur coûter la vie, la nouvelle m’a paralysée. Heureusement, en découvrant la situation, mon grand-père avait couru me rejoindre. Ce jour est resté gravé dans ma mémoire comme celui où j’ai failli devenir orpheline. Depuis, en dépit du passage des années, cette peur ne m’a jamais quittée. Mais je n’avouerai jamais cela à personne. Alors, autant que possible, je prends sur moi.
Forte de ce rappel, je me tiens droite en m’efforçant d’ignorer les grondements à l’extérieur. Lorsque le tramway traverse le pont qui précède la résidence, je remarque que les eaux se déchaînent en contrebas. Je m’éloigne de la fenêtre pour ne pas m’effrayer davantage. Je descends au prochain arrêt. Je me rapproche de la porte, prête à courir à l’instant où elle s’ouvrira.
Les muscles tendus, mon sac contre ma poitrine, je sursaute en sentant mon téléphone vibrer. Je ne décroche pas et me focalise plutôt sur mon trajet. Trois cents mètres me séparent de la résidence : un tiers de kilomètre, cinq minutes de marche, deux minutes de course effrénée.
À l’instant où le tramway s’immobilise sur l’avenue Aristide-Briand, je suis résolue. Je range mes lunettes et pose mon sac sur ma tête pour me protéger de la rafale à venir. Dès que les portes s’ouvrent, je bondis hors du véhicule et cours comme si ma vie en dépendait. Le vent me fouette, les éclairs m’assourdissent les tympans, la pluie me gifle, ma vue se brouille, mais je ne m’arrête pas. Mes jambes et mes poumons me brûlent lorsque je pénètre enfin dans le bâtiment. Haletante, trempée, je demeure un moment sur le paillasson, le temps de reprendre mon souffle et d’essuyer mes chaussures. Je regrette alors de ne pas avoir fait d’exercices ces derniers mois. Un bon cardio m’aurait aidée.
Dès que je retrouve une respiration normale, j’observe les alentours : pas un chat dans le hall d’entrée, récemment peint en rose. Je grimace devant le choix de couleur auquel j’ai du mal à m’habituer et entreprends de retrouver mon studio. En route vers les étages, je croise un miroir et sursaute face à mon reflet. Je ressemble à une folle furieuse avec mes vêtements trempés et mon afro mouillé. Je presse le pas, avec pour objectif premier de prendre une douche chaude et de me sécher les cheveux. En attendant, j’enroule mon écharpe sur ma tête pour empêcher l’eau logée dans mes boucles de couler dans mon cou.
Je m’approche de l’ascenseur et m’acharne sur le bouton d’appel. En vain. Un mot collé sur le mur d’à côté stipule qu’il est en panne. Je me rabats sur les escaliers en contenant ma frustration. Quelques enjambées impatientes plus tard, je me trouve devant chez moi. Je fouille dans mon sac, récupère ma clef et déverrouille ma porte.
Rien.
Je réessaie.
Elle coince.
Je fronce les sourcils. Je l’ai utilisée il y a à peine deux heures : impossible qu’elle ne fonctionne plus. Je vérifie que je suis bien devant chez moi et m’y remets.
Toujours bloquée.
Je m’évertue à garder mon calme en recommençant sans relâche. Au bout d’une dizaine d’essais infructueux, je commence à imaginer les scénarios les plus délirants. La résidence aurait-elle changé la serrure sans me prévenir ? Impossible , finis-je par trancher, la jolie Russe avec qui je discute presque tous les matins va jusqu’à m’informer de ce qu’elle prend au petit déjeuner. Elle n’aurait pas oublié de partager une telle information…
Une idée me vient alors. J’ouvre mon portefeuille et en sors le flyer d’un serrurier que j’avais trouvé collé sur ma porte le jour de mon emménagement. J’appelle, tombe sur le répondeur. Sans me décourager, j’en cherche une dizaine d’autres avec ce qu’il me reste de connexion Internet : pas mieux. Frustrée, je jure dans ma barbe. Les serruriers du coin ne sont quand même pas tous injoignables !
Je soupire, cherche à voir le bon côté des choses. Vu que ce type d’interventions coûte un bras, peut-être est-ce un mal pour un bien. Il existe sûrement des solutions temporaires et moins onéreuses à mon problème.
J’évalue mes options : je peux squatter chez Kim, ou aller chez ma tante Élise – enfin, si je trouve le courage de traverser la tempête une seconde fois.
Déterminée à m’en tenir à ma première idée, j’appelle mon amie. L’appareil aux oreilles, je n’entends rien, pas la moindre sonnerie. Les sourcils froncés, je fixe l’écran de mon téléphone et constate que, à la place des deux barres présentes dix secondes plus tôt, la mention « Aucun service » me nargue.
Verte de rage, je dois faire appel à tout mon self-control pour ne pas jeter le smartphone contre le mur.
J’inspire, j’expire. Dix fois.
Un peu plus calme après cette séance de relaxation improvisée, je me lève en songeant que je n’ai plus le choix : je vais débarquer chez Kim. Elle habite sur le même palier que moi, pas de quoi s’affoler.
Je m’y rends d’un pas décidé et frappe une fois. Sans réponse, je recommence. Deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit fois !
À ce stade, je perds patience et lui somme de m’ouvrir – elle ne peut quand même pas être dehors par ce temps ! Juste que mes cris ne m’attirent que les foudres de son voisin qui débarque dans le couloir pour m’ordonner de la fermer. Je m’excuse et prends conscience que, n’ayant moi-même pas anticipé la météo, il est possible que Kim soit coincée à l’extérieur. Dans ce cas, elle devra attendre que la tempête se calme avant de rentrer. C’est ça, ou elle s’est rendue chez Caleb… qui vit au quatrième étage.
Je me mets en route, avant de songer que, si elle s’y trouve, ma présence ne sera pas très appréciée.
Je passe en revue toutes mes connaissances habitant dans la résidence ou à proximité. Je n’en ai aucune, excepté Camille . Cette simple idée m’arrache un frisson d’horreur. À moins d’être en danger de mort imminente, je refuse de squatter chez ce mufle. Résignée , je retourne devant mon appartement et m’assieds par terre, dos contre la porte. L’appel manqué dans le tramway me revient en mémoire. Je parcours mon répertoire et y découvre le nom de mon oncle Ken . Vu qu’il ne laisse jamais de messages vocaux, je vérifie mes textos. Ça ne loupe pas.
« Je viens de voir Julie avec Tom . Ils sortent ensemble, on dirait . C’est fichu… »
« Pour la énième fois, parle-lui » , lui suggéré-je. « Je suis sûre qu’elle n’attend que ça. Tant que tu n’auras pas essayé, tu ne sauras jamais ! »
Lorsque je clique sur « Envoyer », un message d’alerte s’affiche : « Pas de réseau ». Je range mon téléphone et fouille mon sac à la recherche d’un bouquin – j’en ai toujours un sur moi. Je déniche un roman au format poche que m’avait conseillé Ken : Petits suicides entre amis . Je parcours la quatrième de couverture et me surprends à sourire. Une association de dépressifs qui cherchent à mourir ensemble et qui partent pour un dernier voyage avant la date fixée, ce n’est pas banal. Intriguée , je plonge dans l’histoire sans attendre. Lorsqu’un nouveau grondement m’arrache un sursaut, je grimace : la nuit promet d’être longue.
Chapitre 5
C AMILLE
Le jogging m’a fait un bien fou.
J’en ai d’ailleurs profité pour dévorer un excellent thriller. J’aime les livres audio. Ils m’occupent l’esprit pendant que je vaque à d’autres activités, m’évitent de devenir cinglé en ressassant les mêmes réflexions, le tout en optimisant mon temps. Cela dit, quelles que soient les qualités de ce roman, je n’y ai rien appris qui me permettrait d’aller plus loin dans ma quête. Et , vu l’immense bibliographie du genre, explorer toutes ces lectures pour dénicher des informations risque de prendre une éternité – à peu près cinquante-neuf vies, selon mes estimations.
Lorsque je rentre, l’orage gronde de plus en plus. Bien que mon imperméable m’ait protégé des assauts de la pluie, mes chaussures sont trempées. La sensation de patauger dans des chaussettes puantes m’accompagne tout au long de ma traversée du couloir menant à mon appartement ; ça, et l’odeur de poisson grillé qui embaume l’allée et émane visiblement de chez mon voisin. Je l’ai baptisé le ramoneur, avec ses vêtements poussiéreux, son regard fuyant, son chapeau démodé et sa voix enrouée. Au moment où je pénètre enfin dans mon espace personnel et retire mes baskets, ma bonne humeur s’est évaporée. Ce n’est pas la première fois que le ramoneur cuisine des plats odorants, mais j’aurais espéré que, avec la tempête qui se prépare, il aurait pensé à fermer sa fenêtre. Je me rue vers la mienne et l’ouvre pour vérifier. La rafale que je me prends en plein visage me dissuade de continuer. Je la referme aussitôt. Avec ce temps, mon voisin ne peut que s’être barricadé à double tour. J’opte donc pour le plan B : le diffuseur électrique. Bientôt, une odeur apaisante d’agrumes s’échappe du petit appareil en forme de vase situé au-dessus des meubles de la cuisine. J’inspire un grand coup et, de meilleure humeur, retire le reste de mes vêtements avant de filer sous la douche.
Une fois propre et sec, je m’apprête à allumer la télé lorsque j’entends le bourdonnement d’une mouche. Je repère l’intruse dans un coin de la pièce, cherchant vainement une issue. Je me demande comment elle est entrée, puis si je dois intervenir, avant de choisir de l’ignorer – je ne vais quand même pas la mettre dehors par ce temps. Je me détourne et appuie sur le bouton de la télécommande.
À l’écran, la tempête monopolise l’attention, juste après le meurtre présumé d’une enfant qui aurait disparu quelque part dans le Finistère. La télé m’a toujours aidé à réfléchir, même si je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être est-ce le bruit, les images ou le côté répétitif, difficile à dire. Cette fois, pourtant, lorsque le journal aux airs de film postapocalyptique se termine, je n’ai toujours pas de solution à mon problème. Je déteste devoir l’admettre, mais je sèche.
J’enfile un casque pour continuer à ignorer la mouche et m’occupe en écrivant des articles pour mon blog. Cela ne contribue qu’à masquer ma frustration. J’ai presque tout passé en revue, excepté une théorie que je ne peux valider sans l’avis d’un médecin, ou, comme je m’en suis rendu compte récemment, d’un auteur aguerri de thrillers ou de fictions médicales. Lire des milliers de romans finira par payer, mais les limites de ma patience se situent quelque part avant les cinquante-neuf vies nécessaires à la tâche. Il faut que je parle à un écrivain : la mère de Debbie .
Je rabats le clapet de mon ordinateur d’un air décidé. Je n’ai pas le choix ; j’ai besoin d’elle. D’accord, elle me déteste, même si je ne sais pas pourquoi, mais si je m’excuse, il y a des chances qu’elle s’adoucisse et coopère. En général, les filles aiment bien les repentants, sincères ou pas.
Résolu , j’avale un petit encas – des tartines de sarrasin garnies de guacamole maison –, puis me prépare à l’impossible

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