Perle d Occident
238 pages
Français

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Perle d'Occident , livre ebook

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Description

Romance sombre - 436 pages



La vie de Morgane bascule le jour où elle se réveille au milieu d’un hangar sinistre, entourée d’ombres inconnues qui la convoitent dans une sordide vente aux enchères.



Dans un pays dont elle ne sait rien, au cœur d’un harem, c’est sous le nom de Soheila qu’elle va devoir satisfaire les désirs d’Haider Al Fayed, à qui elle appartient désormais.




Dans cette majestueuse prison dorée, à qui peut-elle se fier ? Qui pourra l’aider à fuir, avant qu’elle ne succombe au charme ou à la violence de ce séduisant, mais dangereux homme d’affaires ?


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782379613104
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Perle d’Occident


Briana Cartigny
Briana Cartigny

Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-310-4
Photographies de couverture :
Denis Putilov & Eaniton
« La beauté ne s’emprisonne pas, l’amour non plus. »
Suzanne Paradis
Note de l’auteure
Tous les dialogues exprimés en arabe sont en italique pour une meilleure compréhension.
Prologue


Une lumière criarde m’aveugle et m’oblige à clore les paupières. Des bips irritants et la voix d’un homme proche de moi m’intriguent. Je ne visualise pas le lieu où je me trouve, malgré mes tentatives pour garder les yeux ouverts, d’autant qu’une forte odeur de parfum m’assaille et accentue les vertiges que j’éprouve déjà.
Je réalise que je suis assise, le corps penché en avant. Mes pieds glacés reposent sur un sol gris. Du béton, semble-t-il. Pour une raison qui m’échappe, on m’a délestée de mes chaussures. De longs frissons me parcourent des orteils à la nuque.
Mais où suis-je pour avoir si froid ?
— Allons, allons, messieurs, vous pouvez faire mieux, roucoule un homme en s’adressant à une assemblée assez floue sous mon regard que je peine à ajuster.
Je ne distingue que de vagues silhouettes et des lumières rouges. Des signaux qui s’accordent au rythme des bips qui me vrillent les tympans. Les mots se bousculent sur ma langue, sans parvenir à franchir la barrière de ma bouche pâteuse et engourdie. Mon corps alangui ne me répond pas et le moindre effort me coûte, m’épuise. L’idée qu’on m’ait droguée s’installe dans mon esprit embrumé.
Mon verre. On a versé quelque chose dans mon verre. Je l’ai bu, puis j’ai dansé. Ensuite… Ensuite, je ne me souviens plus de rien. C’est le trou noir.
— Cent ! Nous avons cent mille pour le numéro quatre, qui dit mieux ? Cent cinquante pour le numéro cinq. Pour info, cette beauté est vierge.
Je parviens à redresser le dos pour me tenir droite. Ce changement de position ravive la nausée qui m’accompagne, mais je tiens bon. J’inspire profondément et coule un regard circulaire. La pièce dans laquelle je me trouve est plongée dans le noir, les grandes lignes du lieu font songer à un vieux hangar. Seul un faisceau lumineux braqué sur moi éclaire l’endroit. Quelques mètres plus loin, de nombreuses personnes s’agglutinent. Ces silhouettes fantomatiques qui jouissent de l’anonymat contrairement à moi.
Un long moment s’écoule avant que l’on daigne me relever sans ménagement pour m’obliger à me tenir sur mes jambes vacillantes.
— Tu nous as rapporté gros ce soir, ma jolie. Ton propriétaire tenait vraiment à t’acquérir, il n’a pas lésiné sur la somme. Deux cent quatre-vingt mille dollars ! Tu vaux ton pesant d’or, ma poupée !
— Qu’est-ce… ? murmuré-je en levant un regard fatigué vers celui qui me retient.
Son visage affiche une expression de satisfaction et ne suscite aucune sympathie, juste une attitude grossière. Ses yeux de fouine, aux iris aussi sombres que les ténèbres, me scrutent avec intérêt. Des cheveux d’un noir de jais accentuent la dureté de ses traits. Rien d’attrayant, tout comme sa dentition que son sourire satisfait me dévoile.
— N’essaie pas de parler, c’est inutile. Tu n’y parviendras pas pour le moment.
Il se tourne vers son partenaire et ajoute :
— Tiens, prépare-la. Elle part dès le paiement effectué.
D’un geste brusque, il me pousse dans ses bras. Aussitôt, je ressens une vive pression dans mon cou et j’imagine qu’il vient de m’injecter un puissant somnifère, car je perds connaissance en quelques instants.
Chapitre 1


— Réveille-toi.
Une délicieuse odeur de cannelle et de gingembre chatouille mes narines. Elle me rappelle ma mère et ses pâtisseries indiennes. M’éveiller par de doux effluves épicés me met de bonne humeur, mais ce souvenir agréable et fugace s’efface pour celui de la vente dont j’ai été victime. J’aimerais croire en un horrible cauchemar.
Il n’en est rien.
Une main me malmène, me secouant vivement, ce qui achève de me réveiller. J’ouvre un œil, puis l’autre, pour découvrir une femme penchée sur moi, le visage à quelques centimètres du mien.
— Eh bien, c’est pas trop tôt. J’ai cru que tu n’allais jamais sortir de ta léthargie, me reproche-t-elle avec un fort accent, marqué par des r roulés qui témoignent d’un anglais mal maîtrisé.
Je ne réponds pas. Je laisse mon regard s’accommoder à la lumière tamisée de la pièce. Le corps toujours engourdi, mes doigts caressent le velours des coussins de ce qui doit être une méridienne sur laquelle je suis allongée. Un coup d’œil aux alentours me donne le sentiment de me trouver projetée dans une autre époque, beaucoup moins contemporaine que les années 2000. Une grande coupole en verre en forme de spirale se rejoignant au centre orne une partie du plafond et attire mon regard. Elle laisse entrevoir un doux soleil hivernal et un ciel bleu velouté de blanc. Le reste du plafond se compose de faïences aux motifs orientaux. Un clapotis détourne mon attention vers le fond de la pièce ; j’y découvre une piscine surmontée d’un balcon arrondi avec une rampe dorée. Deux femmes se prélassent dans l’eau turquoise. Des enceintes – je suppose, puisque je ne voyais aucun poste de radio – diffusent une musique exotique.
— Où suis-je ? demandé-je d’une voix enrouée en reportant mon attention sur la femme qui s’éloigne.
— Tu ne le sais pas ?
— J’ai l’impression d’être dans un rêve…
Je me redresse, un peu trop vite, soudainement prise de vertiges.
La jeune femme revient vers moi et me tend un verre d’eau que je m’empresse de boire jusqu’à la dernière goutte tant je meurs de soif.
— Eh, doucement, tu vas t’étouffer, me conseille l’inconnue en riant, tandis qu’elle remplit à nouveau mon verre.
Cette fois-ci, je prends mon temps et en profite pour observer la jeune femme pulpeuse aux longs cheveux noirs qui se tient face à moi. Avec sa peau mate, elle respire l’exotisme et la fleur d’oranger. Un imposant anneau doré orne son nez. Je me demande comment elle peut porter un bijou si démesuré et probablement lourd au demeurant. Je donne environ mon âge, la vingtaine à cette fille parée de vêtements de style indien que j’ai déjà eu l’occasion de porter lors de divers événements festifs grâce à mes origines hindies. Son haut court, à l’inverse de sa jupe ample qui lui arrive aux chevilles, laisse entrevoir un nombril percé d’un bijou en forme de soleil serti de perles rouges.
Les derniers événements – une soirée très privée avec mon amie Rebekah, mon enlèvement – me reviennent à l’esprit, tandis que j’achève ma boisson.
— Rebekah, murmuré-je.
A-t-elle subi le même sort que moi ? Je ne parviens pas à m’en souvenir, les images de la soirée restent floues. Je la revois en train de boire un verre avec un homme au bar alors que nous étions séparées, et puis rien d’autre.
Lasse et épuisée, je préférerais me rendormir pour effacer le cauchemar dans lequel je me trouve, mais l’heure ne s’y prête pas. Je dois obtenir des réponses.
— Nous ne sommes pas en Amérique, deviné-je instinctivement.
— Tu as raison.
— Alors où sommes-nous ?
— Ce n’est pas important.
Pas important ? J’ignore où je me trouve, qui m’enlève, me fait quitter mon pays, et elle estime que ce n’est pas important ? Au contraire, ce n’est que plus important, voire vital, de connaître le lieu de mon internement pour pouvoir m’en aller.
— Je ne peux pas rester.
Je ne veux pas.
Je me lève et scanne la pièce à la recherche d’une sortie. Avec précipitation, je cours – non sans difficulté, vacille sur mes jambes flageolantes – jusqu’à une porte de bois à deux battants, festonnée de ferrures dorées. Je l’ouvre vivement pour découvrir deux gardes postés à l’extérieur.
— Laissez-moi sortir de là ! hurlé-je.
L’un des hommes se retourne vers moi et me parle – aboie serait plus juste – dans une langue que je ne connais pas et qui ressemble, sans certitude, à de l’arabe. La jeune femme, laissée derrière moi, me rejoint rapidement et me prend par les épaules pour me forcer à reculer.
— Calme-toi, viens par ici.
Elle me ramène avec fermeté dans la pièce et me pousse devant elle sous le regard amusé et moqueur de quelques femmes présentes. Femmes que je n’avais pas remarquées jusqu’à présent, au nombre de cinq. Peut-être sommes-nous plus nombreuses, au vu de l’étage au-dessus de nous ?
La jeune fille, apparemment préposée à ma surveillance, m’entraîne vers une salle de bains comprenant plusieurs douches et lavabos. Un carrelage brun clair, aux tons chauds naturels, en décore les murs. Les douches, sans porte, donnent l’illusion d’être creusées dans la roche. Mon inconnue s’en approche et ouvre les robinets. De l’eau coule sur la partie supérieure du mur pour retomber ensuite en cascade. L’architecte avait sans doute recherché à produire cet effet naturel, et il y était parvenu.
— Tu dois te doucher. Pose tes vêtements ici, je t’en donnerai des nouveaux, m’ordonne l’étrangère en m’indiquant de la main l’endroit où déposer mes vêtements avant de sortir.
— Non, attends ! l’interpellé-je alors.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Comment t’appelles-tu ?
— Je m’appelle Anaya, me répond-elle en souriant.
— Anaya… Moi, c’est Morgane.
— Plus maintenant, assure-t-elle les lèvres pincées.
Qu’entend-elle par là ? Je n’ai pas le temps de satisfaire ma curiosité, avant qu’elle ne me quitte. Seule dans cette pièce silencieuse que seul le bruit de l’eau vient briser, je tente d’ordonner mes pensées confuses et de conserver mon calme. Une tâche qui s’avère assez simple puisque les drogues injectées ne doivent pas être totalement éliminées. Je me sens toujours légèrement étourdie. En situation normale, je serai en panique totale.
L’eau chaude alourdit l’air ambiant et rend la pièce humide et étouffante. Très vite, je ressens le besoin de me laver, de me purifier, tant je me sens sale des pieds à la tête, souillée par les regards concupiscents de ces acheteurs qui m’ont dévisagée lors de la vente aux enchères. La robe noire pailletée que je porte, déchirée au niveau de la cuisse et dont la bretelle ne résiste plus qu’à un fil, appartient à mon amie Rebekah. Je doute que je puisse la lui rendre un jour. J’ignore où elle peut bien se trouver à l’heure actuelle et si, elle aussi, est victime au même titre que moi de ces hommes qui m’ont vendue comme un banal objet.
Le jet d’eau m’apaise et l’air ambiant m’engloutit dans une bulle de bien-être. Peu à peu, mon corps se réveille et mon engourdissement s’atténue, comme si j’émergeais d’une gueule de bois. Tandis que je laisse mon corps profiter des effets bienfaisants de la douche, je tente d’analyser la situation et plonge dans mes souvenirs. Les flash-back de lumière vive braquée sur mon visage, les sommes énoncées, de quoi suggérer des enchères. Cela devient une certitude lorsque les pièces du puzzle s’assemblent : drogue, argent, trou noir et kidnapping. Une boule d’anxiété se forme et me tord les entrailles. Bien que je ne possède pas tous les éléments, ma situation actuelle ne présage rien de bon. Mes yeux piquent sous les larmes brûlantes qui menacent de couler et que je m’efforce de contenir. La vision de mes parents attristés par ma disparition provoque mes propres pleurs.
Perdue dans mes pensées, je ne remarque pas immédiatement les trois femmes présentes dans la pièce. Depuis quand sont-elles là ? Elles m’observent en chuchotant. Que peuvent-elles bien se dire ? Il est évident que je suis le sujet de leur discussion. Je coupe l’arrivée d’eau et les dévisagent avec méfiance. Je tente de cacher, tant bien que mal, mon corps à ces regards inquisiteurs, pas vraiment habituée à ce que l’on me reluque, alors que je me douche.
— Viens, nous allons t’aider à… à t’habiller, propose Anaya en cherchant ses mots.
Depuis mon réveil, cette dernière fait preuve de bienveillance à mon égard et me semble gentille. Cela dit, puis-je lui faire confiance ? Trop tôt pour le dire, il me faut un peu de temps pour me faire un avis à son sujet.
— Je peux le faire toute seule.
— Non, non, on va t’aider. Laisse-nous t’aider, insiste une femme aux longs cheveux couleur aile de corbeau.
Son visage d’une très grande beauté exprime la jeunesse et l’innocence. La vision de Jasmine, une princesse de Disney , me saute aux yeux lorsque je la regarde. Elle me présente un vêtement bleu, orné d’une alternance de perles de nuances du même ton et d’autres dorées. Une autre femme s’approche avec une serviette et me frictionne. Anaya fait de même. Je proteste et les repousse, sans succès.
— Laisse nous faire, exige Anaya.
— Je sais m’occuper de moi ! m’énervé-je.
— Arrête, toi arrête, gronde la seconde femme dans un anglais maladroit.
La situation me désarçonne, j’en perds mes moyens, de même que mon sens de la répartie. Je cesse de bouger et me retrouve, semblable à une poupée de chiffon entre leurs mains brusques. Ma peau rougit et mes cheveux sont tirés dans tous les sens. À nouveau, je me retiens de pleurer.
Après m’avoir vivement séchée, elles entreprennent de m’habiller d’une robe bustier s’évasant vers le bas. Les manches, parsemées de perles bleues et blanches, s’arrêtent aux coudes. Le décolleté, très discret, dévoile à peine ma poitrine. Le haut du vêtement compte une centaine de perles et de pierres précieuses. Cette robe bleu paon aux broderies en spirales dans les tons bleus, lapis-lazuli et indigo, accentuant l’éclat des perles, ne peut qu’être conçue à la main. Les perles des manches qui retombent au niveau de mes bras me chatouillent un peu, ce qui m’arrache un sourire. Anaya me pousse devant un grand miroir en pied qui me renvoie l’image d’une princesse orientale aux cheveux brun foncé – d’ordinaire toujours lâchés et en bataille –, agrémentés d’un bijou de tête qui passe sur mon front et vient se loger dans un chignon serré.
Malgré la tempête de mes pensées, je ne pouvais m’empêcher d’admirer mon reflet.
— Waouh ! C’est moi ? m’exclamé-je en contemplant mon reflet.
— Jolie, jolie, oui, apprécie Anaya en souriant.
Les deux autres femmes commentent également dans leur langue.
— Quelle langue parlent-elles ?
— L’arabe. Toi aussi tu vas devoir l’apprendre maintenant, ce sera plus simple. Viens.
Plus simple pour qui ? Pourquoi ? Je suis indienne d’origine, je parle plus l’anglais que l’hindi. Pourquoi devrais-je apprendre une langue qui n’est pas la mienne ? Je me laisse ramener dans la pièce principale. Un groupe de femmes silencieuses, assises sur deux banquettes face à face, me dévisage. Anaya m’installe sur une chaise en plein centre.
— Ne bouge pas, me murmure-t-elle avant de rejoindre les autres.
— Pourquoi ?
Elle se contente de poser un doigt sur ses lèvres, m’intimant silencieusement de me taire. Je fronce les sourcils, m’apprête à répliquer, mais les portes s’ouvrent sur une vieille femme voilée de la tête aux pieds. Son visage découvert laisse voir ses traits tirés. De taille plutôt petite, elle impose néanmoins le respect par sa présence. Son regard hautain n’inspire pas confiance. Sans la connaître, mon instinct m’incite à la méfiance.
— Alors, voilà la nouvelle trouvaille, le bijou d’Amérique, énonce-t-elle avec un fort accent arabe, elle aussi.
Je ne réponds pas et rive mon regard dans le sien tandis que les autres femmes évitent tout contact visuel avec elle, de toute évidence effrayées par le personnage. Pas moi. Un sourire crispé ourle la ligne droite de sa bouche sévère face à mon effronterie. En retour, elle me saisit fermement le menton et tourne mon visage à droite et à gauche, l’analysant avec circonspection.
— Jolie…
— Pardon ?
Elle me cloue sur place de ses prunelles remplies de dédain. Comment une personne peut-elle vous électriser en un simple regard ? Mon assurance retombe un peu. Je me mords la lèvre avec le sentiment d’être prise en faute, tandis qu’elle se poste dans mon dos. Je meurs d’envie de me retourner, mais quelque chose me retient, ne souhaitant pas la mécontenter. Je m’efforce de me tenir droite, les yeux fixes devant moi.
— Jeune…
Sa main frôle mes cheveux, puis glisse dans mon dos en un geste dérangeant. Je n’apprécie pas qu’une inconnue me touche ainsi dans une caresse déplaisante. Je repousse sa main et m’emporte :
— Ne me touchez pas !
Un rire sans joie s’échappe de sa bouche, tandis qu’elle se replace devant moi.
— Pff ! Nous voilà avec un de ses nouveaux caprices, crache-t-elle amèrement.
— Qui ? osé-je demander.
— Tu verras, ma fille, tu verras.
La vieille dame tourne son regard sur les autres femmes qui semblent avoir cessé de respirer en sa présence.
— Occupez-vous d’elle et expliquez-lui ce qu’elle devra faire quand il viendra la voir.
Son ton sonne comme un ordre, même si j’ignore de quoi il en retourne.
Dans un mouvement de voiles, elle quitte la pièce. Les deux gardes referment derrière elle. Quant à moi, je ne bouge pas d’un iota. Mon monde s’écroule alors que je découvre ma nouvelle vie.
Chapitre 2

 
Quatre jours que je passe mes journées dans cette pièce, avec pour seule compagnie ces femmes dans cet univers restreint qui me rend dingue. De temps en temps, certaines en sortent pour revenir quelques heures plus tard, après avoir passé un moment avec lui .
Lui, Haider. Mon ravisseur.
Parfois, mes colocataires découchent, mais moi, je n’ai toujours pas eu le privilège de rencontrer mon ravisseur. Monsieur se fait désirer. Toutes mes compagnes sont sous le charme de cet inconnu qui me séquestre et ne tarissent pas d’éloges à son sujet, piquant ma curiosité. Intriguée, je suis partagée entre espérer être présentée et fuir mon kidnappeur, ou plutôt, mon maître, celui à qui j’appartiens. Une vulgaire marchandise négociée au prix fort, qui m’en fait frissonner de dégoût.
Anaya, mon alliée que je connais à peine, veille sur moi. Au bout de ces quelques jours, elle représente à mes yeux ce qui s’apparente le plus à une amie. La captivité resserre les liens. Dès les premières heures, elle s’est attachée à m’apprendre l’arabe. Elle prend plaisir à user de cette langue et de la situation, il me semble, contrairement à moi, en tentant de me faire accepter des règles auxquelles personne ne déroge. Je ne suis plus mon libre arbitre. Ma liberté perdue, je dois me plier aux ordres.
— Allez, fais un effort ! Ça doit venir du fond de ta gorge, me réprimande Anaya en tiraillant mes cheveux, tandis qu’elle me les noue en tresse, assise sur une banquette de velours rouge, moi installée devant elle, à même le sol.
Je soupire bruyamment, montrant bien mon ennui et perdant patience, tant elle me reprend sur chaque mot prononcé. Mon professeur m’enseigne les bases : les formules de politesse et quelques demandes basiques que je serai amenée à faire régulièrement. Un exercice totalement barbant, mais elle ne me lâche pas, obstinée à ce que je les retienne. Je m’agace à répéter : « Veux-tu un peu de thé ? », alors qu’il me suffit de montrer la théière, mais Anaya ne s’en satisfait pas. Lorsque je regardais des séries en VO, pour certaines en arabe, je me contentais de lire les sous-titres. Jamais je n’aurai cru devoir un jour l’apprendre. La télévision me manque. Je la regardais souvent en soirée. En ces lieux, je dois me trouver d’autres occupations, toute technologie étant bannie du harem – nom que j’ai donné à cet endroit, lieu de débauche où vivent les femmes pour le bon plaisir d’un seul homme –. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un tel lieu existe au XXI e siècle, un espace figé dans une autre époque, avec des décors, des vêtements dignes du conte de Sherazade. Les attitudes des femmes n’y sont pas résolument modernes, mais sujettes à des comportements passés, de celui de la femme soumise au bon plaisir d’un homme macho, s’y accommodant et pire, l’appréciant. Je suis loin de leur ressembler, moi, la fille de son temps. Indépendante depuis mon adolescence, je m’évertuais à ne dépendre de personne, surtout financièrement où j’ai accumulé divers jobs d’étudiants.
—  Wach kasek atay ?
— KHasek, pas kasek, ça doit venir du fond de ta gorge, recommence.
—  Wach khasek atay {1} .
— Voilà.
Je me retourne vers mon professeur, l’incitant à lâcher mes cheveux tirés en arrière, coincés en une longue tresse qu’elle vient d’attacher. Comme à son habitude, elle affiche son plus beau sourire, celui d’une femme heureuse, même en cet endroit. D’ailleurs, elle ne cesse de m’affirmer que vivre ici est la meilleure chose qui lui soit arrivée, me laissant muette de stupeur lors de ses confidences. Ceci dit, je peux plus ou moins le comprendre depuis qu’elle m’a expliqué les conditions de vie dans son village, d’où elle s’était enfuie avec sa cousine dans l’espoir de trouver l’herbe plus verte ailleurs. C’est ainsi que les routes d’Haider et la sienne se sont croisées. Elle ne peut donc que vanter sa bonté, mais contrairement à elle, ma vie d’avant me convenait et je veux la récupérer. Devant l’expression de tristesse qui brouille mon visage, Anaya caresse ma joue.
— Ce sera dur au début, mais ensuite, tu t’y feras, tente-t-elle de me rassurer, roulant les r de manière exotique.
— Impossible. Je ne veux pas être ici et je n’accepterai jamais de vivre dans cette prison.
Elle me sourit, l’air triste et coiffe ses longs cheveux bien plus épais que les miens.
— Pourquoi ? Nous sommes bien ici, clame Ananya, convaincue par ses propos.
— J’étais aussi bien chez moi, signalé-je en me saisissant de la brosse dans l’intention de démêler sa tignasse.
Je m’exécute en silence et Anaya ne cherche pas à poursuivre ce débat dans lequel nos opinions sont diamétralement opposées.
Les portes s’ouvrent soudainement sur Rima, une des favorites de Haider – celle que je surnomme la panthère noire –. Elle passe énormément de temps avec lui. Lui, cet inconnu pour moi qui, bien que je ne sois pas impatiente qu’il me réclame, titille ma curiosité. Collée aux moucharabiehs autour du harem, je tente quotidiennement de l’apercevoir lorsqu’une personne circule. À ce jour, aucune d’elles ne ressemble à l’homme décrit par Anaya. Toujours à la recherche d’un moyen de m’échapper, je profite de cette vue sur le vestibule pour évaluer le nombre d’employés et leurs passages, tout en cherchant des issues possibles pour ma fuite. Passant près de moi, Rima me toise avec dédain, comme à son habitude. Elle ne m’apprécie pas, c’est indéniable et j’en ignore les raisons. Je ne fais pas d’ombre, il me semble, à cette Rima grande et élancée, à la peau chocolat, aux cheveux lisses lui arrivant à quelques centimètres au-dessus des épaules, ce qui met en valeur son long cou gracile. Son hostilité me dépasse, alors que nous devrions être toutes solidaires, recluses en cet endroit dont nous devrions nous échapper. Malheureusement, je suis la seule à le souhaiter. Aucune n’éprouve l’envie de s’enfuir de cette cage dorée.
— Ne la regarde pas comme ça, m’ordonne Anaya.
Immobile, tandis que je tiens ses cheveux dans son dos, je devine que son regard serait désapprobateur si elle pouvait me le retourner. Cette jeune Marocaine de vingt-cinq ans se comporte comme une mère pour moi et malgré notre minime différence d’âge – cinq ans à peine –, je me sens comme une enfant en sa présence.
— Elle ne m’aime pas, affirmé-je en lui tressant les cheveux.
— Rima n’aime aucune arrivante, mais elle s’y fera.
Je n’en suis pas sûre.
— Pourquoi ?
— Par peur d’être remplacée. Chaque nouvelle femme devient une rivale à ses yeux, particulièrement lorsqu’elles sont jeunes.
Anaya se retourne vers moi et plonge ses iris sombres dans les miens.
— Méfie-toi d’elle. Ne la provoque jamais, murmure-t-elle. À mon arrivée, Haider venait régulièrement à moi, ce qui l’a rendue furieuse. Un jour, elle a glissé quelque chose dans mon repas, ce qui m’a rendue très malade.
— Tu veux dire qu’elle a tenté de t’empoisonner ? m’écrié-je.
— Je ne peux le prouver, mais j’en suis persuadée.
Cette révélation me surprend et surtout m’effraie. Je ne voudrais pas être empoisonnée pour une situation qui n’est pas de mon fait.
— Comment as-tu fait pour qu’elle te laisse tranquille ?
— J’ai tenté de me faire discrète. Pas très efficace, d’autant qu’Haider me choisissait souvent. J’étais la nouvelle, tu comprends. J’ai donc commencé à refuser ses requêtes, ce qui ne lui a pas plu. Cependant, progressivement, il ne m’a plus réclamé et les attaques de Rima ont cessé.
Les femmes peuvent se montrer cruelles, féroces pour s’attirer les faveurs d’un homme. Bien triste constat. Dans la vie de tous les jours, je fuirai ce genre de personnes nuisibles, mais ici, dans cette cohabitation forcée dans un lieu de vie, qui plus est restreint, ce genre d’individu est difficile à éviter. Même ma chambre n’est pas un refuge sûr et j’y dors, une chaise coinçant la porte. Pas certaine qu’elle empêche quiconque d’entrer. Je me méfie d’Haider, mais au vu des confidences de ma nouvelle amie, Rima me semble redoutable et dangereuse.
— Redis-moi à quoi il ressemble ? demandé-je, curieuse.
— Encore ?
— J’ai oublié ce que tu m’as dit.
— Bien sûr…, marmonne Anaya, peu convaincue, mais se prêtant au jeu. C’est un homme…
— Et ?
Elle rit, passe sa main sur le collier à son cou, un ravissant camé suspendu à une chaîne en or finement ciselé. Je me demande si elle y cache une photo et de qui.
— Tu sais ce qu’il y a à savoir. Haider est un homme élancé, aux beaux cheveux noirs légèrement bouclés, à la musculature bien dessinée, aux pectoraux marqués, le regard vif, me décrit-elle sourire rêveur aux lèvres. Je l’ai connu sans barbe, mais celle-ci lui va bien. Elle atténue le carré de sa mâchoire et son air sévère, met en évidence sa bouche sensuelle et charnue… qui appelle aux baisers, conclut-elle dans un soupir.
Son regard pétille d’amour pour cet homme qui semble être taillé dans le marbre, un Appolon né de la cuisse de Jupiter. Un brun ténébreux à la peau mate, aux yeux noisette. Rien de bien étonnant pour un Marocain résidant sur sa terre natale. À force d’insistance, Anaya m’avait révélé cette information primordiale à mes yeux. Malgré les descriptions détaillées d’Anaya, je peine à visualiser le personnage.
— Depuis combien de temps es-tu ici ?
— Un peu plus de cinq ans, à peu près en même temps que Rima. C’est sans doute pour cette raison qu’elle m’en voulait autant. Elle a dû voir mon arrivée comme son propre échec, car il a voulu rapidement du changement.
Justification plausible, estimé-je.
— Qui est la première femme à être venue ici ? la questionné-je.
— Golnaz. Elle est la plus sage d’entre nous.
— Vraiment ?
— Connais-tu une femme qui accepterait que l’homme qu’elle aime en ramène d’autres dans sa vie et qu’elle soit obligée de le partager ?
Je ne dirai pas sage, mais idiote.
Pour ma part, je ne pourrai l’accepter. C’est irrémédiablement inconcevable.
— Je ne pourrai pas faire ça. Mon ex-petit-ami Douglas, alors que nous sortions ensemble depuis un moment, s’est mis à tourner autour d’une fille de ma classe, Ashley Flitch. J’ai vu rouge et je n’ai pas hésité à l’envoyer balader. C’était elle ou moi, certainement pas les deux, la polygamie n’étant pas au programme, avoué-je en ressassant le passé.
— Tu as déjà eu quelqu’un avant ? me demande Anaya surprise.
— Bien sûr ! Je suis sortie avec deux garçons à l’époque du lycée. Et toi ?
— Jamais ! s’exclame-t-elle à cette allusion qui dans son esprit apparemment est un sacrilège. Est-ce que tu as…
— Eu des relations sexuelles ? complété-je en la voyant hésiter sur la fin de sa phrase et acquiesçant d’un signe de tête. Oui, mais pas avec le premier, avec Douglas seulement.
Anaya me dévisage longuement, semblant étonnée par ma réponse, ce qui me pousse à m’interroger sur sa réaction.
...

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