Sensual bachata
255 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Sensual bachata

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
255 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Romance contemporaine - 401 pages



Noé, jeune homme au passé secret, est féru de bachata. Lorsqu’il croise Suzanne, championne de danses latines, au détour d’une soirée, l’osmose musicale est parfaite. Pourtant, la jeune femme disparaît...


Un an plus tard, le destin les réunit, mais Suzanne, meurtrie par les violents et tragiques événements du Bataclan, n’est plus que l’ombre d’elle-même. De son côté, victime de ses addictions, Noé espère encore préserver ce qui lui reste.



... Et si danser ensemble les sauvait de leurs démons ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 6
EAN13 9782379611261
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sensual bachata

Charlie Genet
Charlie Genet




Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-126-1
Corrections : Nord correction
Photo de couverture : The Faces
Remerciements

Depuis mes premiers mots couchés sur le papier, depuis mon premier manuscrit, ou encore, sur le chemin qui m’a menée à la fin de Sensual Bachata, il y a des personnes qui ne m’ont jamais abandonnée… Je voudrais les remercier.
Cyrielle, je serais perdue sans tes ressentis, ne change jamais.
Marine, chacun de tes retours m’aide à améliorer mes romans, une bêta-lectrice toujours présente.
Eva, tu m’aides à grandir et tes conseils me sont précieux.
Jess, grâce à toi, je me suis reconnectée à cette passion dévorante qu’est la danse latine. J’espère partager encore de nombreuses vidéos de chorégraphies de nos chouchous (Daniel et Desiree versus Tanja La Alemana et Jorge Ataca) et découvrir le sens de ces chansons qui nous font vibrer.
Laetitia, tu as confiance depuis le début et tu m’obliges à me dépasser.
Didier, pour ton travail extraordinaire et ta patience à toute épreuve, je te tire mon chapeau.
Céline, pour ton œil d’aigle sur mes lignes, et la tranquillité d’esprit que ça m’apporte.
Alix, sans ton amour, ton soutien et tant d’autres choses, je n’en serais pas là, merci, mon amour, mon coach, mon éternité.
Merci à vous d’être mes étoiles dans l’obscurité de l’écriture.
Je n’oublie pas ceux qui ont partagé à mes côtés des heures sur les parquets, les trottoirs, les quais de Seine ou tout autre endroit où l’on pouvait improviser une danse : Titia, Mélo, Jeff, Mika, Lio… et tous ceux qui se souviendront de ces bachatas.

À toi, petit ange qui n’a connu que quelques heures de cette vie. Je t’offre des pas de cette danse que ta maman et moi avons partagée. Pour ta jumelle qui lira peut-être un jour ce roman.
Prologue

Noé

13 novembre 2015

Dile Al Amor , Aventura

Le rythme s’imprime dans mes tympans, la mélodie coule dans mes veines, elle ordonne à mes muscles de lui obéir. Le tempo en quatre temps guide mes gestes. Je ne cherche même pas à lui résister. Le sourire aux lèvres, je chasse une partenaire.
Ses yeux noisette me transpercent, c’est elle que je veux, qui qu’elle soit. J’avance de quelques pas, lui tends la main. Je ne dis pas un mot, juste une invitation silencieuse. La musique ne nous permet pas de parler, mais une autre sorte de communication s’offre à nous. Sa paume glisse dans la mienne, elle accepte de confier son corps au mien. C’est comme ça que je ressens la bachata.
La voix suave du chanteur s’élève, je l’entraîne avec moi vers un coin tranquille et spacieux. Je lève le bras, donne l’élan d’un geste sec du poignet, lance la magnifique jeune femme aux cheveux châtains nuancés de blond dans un double tour. Elle l’exécute à merveille et me lâche. Elle est face à moi, dans l’attente du premier mouvement. C’est une excellente danseuse, je l’ai observée de loin pendant le set de salsa.
La voix de l’homme entonne la supplique attristée du refrain, les mots en espagnol chantent la naissance d’un amour impossible. C’est souvent le cas, la bachata est la musique des amours perdues, difficiles. J’accroche son regard et la connexion qui sera le lien entre nous et nous soufflera la chorégraphie se crée instantanément. Je suis le tempo, elle danse en miroir. Son bassin chaloupe et marque d’un haussement le quatrième temps.
Nous nous affrontons, nous jugeons par des pas en solo et des créations techniques. Elle me défie d’un sourire et enchaîne des mouvements de tango qui s’accordent à merveille avec cette bachata. Je lui réponds par des pas de ma confection. Ça doit lui plaire, car ses yeux s’allument d’excitation. Je tends la main à nouveau, elle la saisit. J’enroule mon poignet autour de sa nuque, puis romps ce précieux contact au dernier moment, finissant ma passe par une caresse. Je suis sa clavicule du bout des doigts, son bras, et retrouve la chaleur de sa paume. Je l’attire contre mon corps, nos peaux se frôlent, se rencontrent enfin. Je glisse la jambe entre les siennes, ses hanches se calquent sur les miennes dans un mouvement unique, nos souffles se mêlent en raison de notre proximité, nos cœurs s’accordent au rythme de la mélodie.
Je n’ai jamais connu une telle harmonie en dansant. Chacun de ses pas, chaque ondulation de son bassin, tout est parfaitement synchronisé à moi. Elle comprend, exécute chacun de mes ordres, chacune de mes directives sans difficulté. Nous fusionnons pour devenir les messagers de la sensualité de cette danse lascive.
Lorsque la chanson s’arrête, je ne peux pas me détacher d’elle. J’ai l’impression d’être un amant quittant sa partenaire d’un soir sans un mot. Je la garde contre moi, immobile. Je profite de son parfum fleuri, une fragrance de lilas. Ses cheveux me chatouillent le nez, mais je ne bougerais pour rien au monde. J’ai trop peur de briser l’instant.
La musique suivante se lance, elle lève le visage vers moi, m’offre un dernier sourire et quitte la piste.

Chapitre 1

Suzanne

7 octobre 2016

Chandelier, Sia

Je laisse les basses envahir mon corps, ma conscience n’a plus accès à mon esprit depuis longtemps. Je me dandine sur le podium sous le regard affamé de certains hommes. Le vigile de la boîte de nuit me sourit. C’est toujours vendeur, des nanas qui font le show gratuitement. Barts enchaîne les shooters au bar. Je saute de mon estrade et traverse la salle jusqu’au comptoir. Un homme tente de me saisir par le bras, je ne le regarde même pas et m’arrache à sa poigne.
— Allez, viens avec moi, marmonne-t-il. Tu ne veux pas qu’on danse en duo ?
Le film d’une chorégraphie avec Barts s’imprime sur mes rétines. Des heures d’entraînement, des compétitions successives, tout ça pour qu’en fin de compte, il ne me reste qu’un goût de cendre, un dégoût profond pour mon ancienne vie. Seul ce moment volé dans les bras d’un inconnu ranime une sensation de bonheur lointain.
— Ce n’est pas de la danse que de se trémousser sur un podium. Apprends à bouger en rythme, déjà, et reviens me voir après, craché-je.
L’homme ne semble pas prêt à me laisser tranquille, jusqu’au moment où son regard se porte derrière moi. Je n’ai pas besoin de me tourner. Je sens sa présence, sa chaleur.
— Dégage, elle est avec moi, grogne Barts.
Je souris à l’opportun et passe devant mon ami qui me colle aux basques. Je traverse la piste au pas de charge. Il me faut de l’oubli liquide, il y a urgence !
Je saute sur la barre située à ras du sol contre le bar, rehaussant ma taille de quelques centimètres. Le barman nous connaît bien, avec Barts, nous sommes là chaque soir d’ouverture, du jeudi au dimanche, et nous consommons beaucoup.
— Tu es déjà bien alcoolisée, me fait-il remarquer.
— Je ne crains plus rien, alors !
J’attrape le verre, le porte à mes lèvres et gobe d’un coup le mélange coloré. Les souvenirs se floutent, mais ce n’est pas assez. Je cogne le récipient sur le comptoir et enchaîne avec le suivant. Lorsque j’avale le quatrième, sous les encouragements pâteux de mon ami, je perds le fil de la soirée. C’est le black-out !



8 octobre 2016

Después que te perdí , Jon Z et Enrique Iglesias, remix bachata

Aïe ! Mon cerveau ne se connecte pas. Essai suivant, nouvel éclair douloureux. Mouvement des mains sous la couette, je remue les orteils, je suis entière. J’avale ma salive, ma bouche est sèche, ma langue râpeuse ; j’ai un goût de cendrier froid, d’alcool, et de vomi. Bilan gastronomique de ma soirée : tequila, vodka, pétard…
Je bouge avec précaution, il va falloir que j’ouvre les yeux, je n’ai pas le choix. J’ai cours ce matin, je ne peux pas me permettre d’être en retard.
J’entrouvre difficilement les paupières, la lumière tamisée irrite mes rétines. Je papillote des cils, j’ai mal à la tête. La pièce tourne, les murs sans décoration de ma chambre sont une ode à ce que je désirerais pour ma mémoire : une mise à blanc. Le mobilier est restreint, une table de chevet bancale, deux tréteaux et une ancienne porte de bureau, une vieille chaise à roulettes récupérée dans la rue. Je pourrais avoir mieux, mais le prix du confort est trop élevé. Je ne veux rien devoir à ma famille.
Une nouvelle salve de souffrance irradie mes cervicales. Putain de lendemain de fête ! Je m’assieds, victime d’une nausée que je contiens difficilement. Check-up alentour : je suis toujours habillée de mes vêtements de la veille, mon top en strass froissé a tourné et ne dissimule plus rien de ma poitrine. Je le replace de façon hasardeuse. Un coup d’œil autour de moi, je suis seule dans ma chambre et il est… 7 h 30 !
Je bondis hors de mon lit, ignore les protestations de mon corps. Je suis étudiante en journalisme, les places sont chères, je n’ai vraiment pas le droit à l’erreur. Si je perds ma place dans cette école, ma mère me tombera dessus et retour à la case départ. À moins que je crève d’un coma éthylique avant.
Je me précipite à la cuisine, fouille dans le tiroir à médicaments. Mélody m’observe, un sourire aux lèvres.
— Quoi ?
— Encore une soirée arrosée avec Barts ?
Je hoche la tête. Mon cerveau doit heurter les parois de ma boîte crânienne, car la douleur me percute intensément.
— Ça va mal finir, vos conneries, continue-t-elle en buvant son café. Il est temps de tourner la page.
— Je ne l’oublierai jamais !
— Ce n’est pas ce que je dis.
L’odeur du breuvage m’attire et me dégoûte en même temps.
— J’ai cours dans trente minutes, je n’y serai jamais, m’énervé-je.
— Une chose est sûre, tu dois prendre une douche, tu pues le tabac froid, la tequila et…
Elle s’approche, me renifle bruyamment.
— Le mec pas net !
Pour l’alcool et la cigarette, je suis coupable, pour le reste, j’ai un trou noir. Je préfère repousser une peur sans fondements puisque je n’ai aucun souvenir. Tout traitement a ses effets indésirables, le mien, c’est gueule de bois, migraine, vomissures et amnésie.
Jusque-là, Barts a toujours défendu ma dignité, mais un jour, il en aura peut-être marre de se battre contre ces mecs qui voient en moi une proie facile. Le potentiel type dont je ne me rappellerai pas est, hélas, un risque lorsque l’on passe sa nuit sur un podium, à se trémousser et à se remplir le gosier d’alcool. Mon cœur se serre d’imaginer mon corps sous les mains salaces d’un inconnu profiteur. Pourtant, malgré les dangers liés à mon comportement, je continue, car, au moins, une fois soûle, je dors sans rêves.
Je lui tire la langue, vole sa tasse et avale son café en quelques gorgées accompagnées de comprimés de paracétamol, avant de courir sous la douche.
Après le bac, j’ai choisi de vivre dans un appartement en colocation. Si j’avais opté pour un deux-pièces en solitaire, ma génitrice se serait invitée sans préavis pour me parler de ses projets pour mon avenir. J’ai donc décidé de la fuir et j’ai quitté ma chambre d’adolescente. Quoique, depuis quelques mois, son intérêt pour moi semble se tarir. Mon refus de reprendre la danse en compétition y est sûrement pour quelque chose.
À la rentrée, j’ai mis une annonce sur Internet. J’espérais ne pas me retrouver avec une princesse à papa en mal d’indépendance. J’ai trouvé Mélo, assise sur sa valise face à la porte. Elle m’attendait avec un sourire franc. Ses longues mèches teintes en rouge, sa silhouette filiforme, sa dégaine de garçon manqué, elle ne ressemblait en rien à mes fréquentations habituelles. Elle ne m’a rien imposé. Ni le choix de la chambre ni son amitié, pourtant… après m’être noyée dans son flot de paroles, nous avons acté que nous serions amies. En plus, Mélo n’a pas une mère envahissante et autoritaire. Elle était enjouée avec moi, avant le drame ; elle est patiente avec la Suzanne cassée que je suis devenue.
Elle connaît tout de mon passé, elle m’a tirée de situations terribles, parfois. Rien ne l’étonne et rien ne l’effraie. Un jour, je trouverai comment la remercier ; en attendant, je m’accroche à son amitié comme une moule à son rocher.
J’évite mon reflet dans le petit miroir au-dessus du lavabo, je sais pertinemment à quoi je ressemble. Mes cheveux sont en bataille, mes mèches blondes et brunes forment un nid d’oiseaux sur l’arrière de mon crâne. J’ai les yeux injectés de sang, le mascara a coulé, accentuant mes cernes, mes lèvres sont craquelées par la déshydratation post-cuite. Je connais cette pauvre fille qui me fixerait dans le reflet, je la croise plusieurs fois par semaine depuis presque un an, depuis que…
La souffrance qui me vrille le cœur n’a rien à voir avec mon état physique, c’est une plaie béante gorgée de regrets, qui saigne lorsque je pense. Je m’y refuse, aujourd’hui ne sera pas différent. Je vais me noyer dans mon travail et, comme toujours, quand arrivera le moment où je serai désœuvrée, j’appellerai Barts. Il sera déjà soûl – nous buvons pour les mêmes raisons, tuer la réflexion. Nous irons en discothèque pour faire le show, sourire à de fausses amitiés de la nuit, nous fondre dans la pénombre, afin de ne plus nous sentir mal.
Je frissonne. La salle de bains est exiguë. Mélody a dû être réveillée par mon retour alcoolisé cette nuit, parce que la vengeance est en place : la fenêtre est ouverte. À 7 h 30, en plein mois d’octobre, le mot fraîcheur n’est pas assez fort pour décrire la température de la pièce. Je ferme le vasistas, balance mes habits dans le panier à linge qui déborde. Il est temps d’aller faire un tour à la laverie automatique. Un instant, je suis tentée de déposer mon colis vestimentaire chez mes parents. Je récupérerai le tout nettoyé, repassé et parfaitement plié. Si je laisse mes clés à Éliane, l’intendante de la maison familiale, elle les rangera même dans mon armoire.
Je soupire, l’indépendance a ses conséquences. Je me glisse sous le jet tiédasse que nous offre le circuit d’eau de l’immeuble vétuste où nous logeons. Habiter la capitale avec un minimum de finances tout en restant à proximité d’un métro a un prix. Les logements sont souvent mal entretenus, voire pas aux normes de sécurité. Mais, je m’en fous, je suis chez moi. En prime, on a un petit garage où je stocke les reliques de mon passé de danseuse et où dort Choupette. Je frotte ma peau, lave les stigmates d’une nuit de débauche, une nuit à oublier mon chagrin.
La migraine a presque disparu lorsque je suis enfin prête à partir en cours. Il n’y a plus de traces de la belle-de-nuit et de ses vêtements pailletés, il reste Suzanne, une étudiante presque lambda.
7 h 48. Même en courant, je n’arriverai pas à traverser Paris et à être à l’heure. Mélo m’attend, une brioche dans la bouche, vêtue de sa tenue de motarde.
— Prends un casque, je vais faire chauffer Choupette.
Quel nom bizarre pour une grosse cylindrée, cadeau de ses frangins pour ses vingt et un ans. Je ne me lance pas dans ce débat maintes fois mené. J’ouvre l’assise qui renferme une malle, attrape le second casque, m’enroule dans ma doudoune et sors de l’appartement en claquant la porte.

Chapitre 2

Noé

7 octobre 2016

Por que , Joel Santos

J’attrape le carré éponge dans la poche de mon jean, essuie la sueur sur mon front. La fraîcheur de l’automne ne m’est d’aucun secours. Je lève les yeux sur les environs. Les rues parisiennes sont bouchées, la pénombre s’approche petit à petit, les feux des voitures sont des étoiles naissantes dans la Ville lumière. Je souffle tout en observant la commande qui attend de rejoindre la cale. Le vendredi soir, c’est grosse soirée au Latino Boat . La péniche est blindée, de la poupe à la proue.
Son emplacement est idéal, sur un des quais de Seine, à proximité de la bibliothèque François-Mitterrand. Le soir, les places de parking sont libres, les habitants des quais ne se plaignent pas du bruit comme les riverains de certains quartiers, j’aime cet endroit.
Mais ça rend aussi les livraisons plus difficiles. Et encore ! Aujourd’hui, on a de la chance, la camionnette a pu approcher. Parfois, je me tape des allers-retours de plus d’un kilomètre avec les fûts et les bouteilles à bout de bras.
Je rentre dans les entrailles de la péniche. Les parois de bois ont été peintes en rouge et beige, les hublots donnent sur le quai. Une piste de danse délimitée par un parquet ciré occupe les trois quarts de la pièce. Quelques tables sont installées entre le dancefloor et le bar.
Goyo, le DJ du soir, me salue d’un geste et fuit en direction des platines. Il se glisse derrière la partie du comptoir où est disposée la sono, branche son ordinateur avec le sourire. Son crâne rasé luit sous le projecteur qui illumine sa place. Il a choisi un tee-shirt moulant, avec une inscription humoristique : «  Latino sexy boy  » . Goyo est en mode drague ce soir. Sa dernière conquête ne sera pas restée longtemps. Il m’interroge du regard, je hoche la tête. Il lance la musique pour tester l’installation. Je profite des nouvelles chansons du moment, espérant qu’il pensera à varier avec les classiques du genre. Goyo garde les yeux rivés sur son écran, craignant d’être sollicité pour ranger la commande.
Un jeune homme d’une vingtaine d’années, les cheveux blond vénitien – il n’aime pas le terme roux –, surgit devant moi. Sa silhouette tonique induit en erreur, ce gars est tout en muscles fins. Je l’ai vu réaliser des portés sans la moindre difficulté.
— Je m’occupe du frais ! lance Jérémy avant de s’éloigner avec deux énormes cagettes de citrons et de feuilles de menthe.
Il se glisse derrière le comptoir de bois clair. J’en suis assez fier, je l’ai fait de mes mains.
— Tu es sérieux ? Tu me laisses le plus merdique ! râlé-je, une bouteille de rhum Havana dans les mains.
Un bar latino sans mojito, c’est la mort de l’établissement. L’odeur des citrons verts et de la menthe, les pailles colorées et les glaçons qui tintent dans les verres, ça fait partie du folklore. Pourtant, les danseurs, ceux qui viennent pour étaler leurs nouveaux enchaînements, défier leurs concurrents ou simplement profiter d’une piste pas trop mauvaise, ne consomment que très peu d’alcool. Ils sont plutôt eau, avec leur menthe. On ne joue pas les pros en titubant. Ils sifflent leur dose d’alcool avant le début des hostilités et, après, ne quittent plus la piste, à part pour s’offrir des bouteilles d’eau.
C’est comme ça dans les soirées latines, il y a les novices et les habitués. Les premiers viennent prendre un shoot de danses cubaines, caraïbéennes, ils s’enrobent de la chaleur de la salsa, de la sensualité de la bachata ; ils se laissent porter par les dragueurs aux figures tournoyantes ou rêvent, tout en sirotant leur verre, devant le groupe des habitués. Ces derniers se connaissent tous, ils se retrouvent pour user leurs chaussures et ressentir l’éden du partage d’un instant musical. Chacun a sa spécialité, sa danse de prédilection. La mienne : la bachata. Cette danse importée de République dominicaine était à l’origine le moyen d’expression des classes populaires. Elle a évolué depuis son arrivée en Europe. Si les jeux de pieds traditionnels sont toujours d’actualité, les mouvements de tête, les ondulations, les acrobaties se sont ajoutés en même temps que les danseurs de tout horizon l’enrichissaient. Elle est devenue bachata moderne, sensuelle ou dominicaine selon les adaptations, la rythmique. En France, le groupe Aventura l’a propulsée sur les ondes FM sans que nous sachions comment la danser, avec son tube de l’été : Obsession . Le plus drôle est qu’ils viennent du Bronx, on est loin du soleil de la République dominicaine. Depuis, la France, l’Espagne et tant d’autres ont succombé à ses rythmes.
Un coup d’œil à l’heure. 17 h 26, il faut que j’accélère. Clayton arrive. Nous sommes amis depuis l’adolescence. Comme Jérémy, aujourd’hui, il est mon associé. Il dit souvent que je suis la tête, Jérémy le bagout et lui les muscles. Sur ce dernier point, je suis d’accord. Avec son mètre quatre-vingt-douze et ses cent vingt kilos, il est un videur extrêmement dissuasif. Quand on passe outre les apparences, il y a un cœur de géant, je suis certain qu’il n’a jamais tué une mouche. Ça, les trouble-fête ne le savent pas. Il suffit qu’il s’approche, les bras croisés, dans le dos de deux bagarreurs, et l’animosité retombe dans la seconde.
— Je m’occupe des fûts de bière, va te changer, les filles ne vont pas tarder à arriver.
C’est soir de match. Lorsqu’il y a du football à la télévision, la proportion hommes/femmes est déséquilibrée. Dans ces moments, je lâche le bar et rejoins la piste. Si les demoiselles s’ennuient, elles partent ou boivent à outrance. Dans les deux cas, ce n’est pas bon. Si elles désertent, les hommes aussi et si elles se soûlent, elles attirent des mecs louches et ça finit en bagarre. Alors, avec Jérémy, on a mis en place un roulement, il gère les sets de salsa et moi de bachata.
— J’ai entendu dire que Juan voulait venir avec ses mecs, annonce innocemment Clayton.
Je grince des dents. C’est une façon détournée de me prévenir qu’il aimerait inviter son ami à la soirée. Je n’aime pas ce mec, c’est un compétiteur né, il aime provoquer des battles de danse. Ce genre de démonstrations plaît aux visiteurs, mais ça plombe l’ambiance. Et je dois prendre sur moi pour résister à l’appel du défi. En même temps, ce soir, il n’y aura pas grand monde à provoquer, c’est un très bon danseur, ses mecs sont plutôt réglo avec les femmes. Ça évitera que les danseuses soient esseulées.
Je hoche la tête, Clayton attrape son téléphone et envoie un SMS. Je file au vestiaire, me faufile dans le local qui, bientôt, sera inondé de vestes, sacs et autres objets laissés par les clients. Les parois de bois gardent la chaleur, l’aération de la péniche est compliquée, alors les soirées sont chaudes. Certains pensent que c’est pour forcer à la consommation. Si je leur balance la clim à fond, je mets ma main à couper qu’ils se barreront en courant, surtout qu’elle déconne. On pourrait faire une soirée neige.
L’espace du vestiaire est limité, une péniche n’offre pas un grand volume. J’entre dans nos toilettes privées – un minuscule réduit avec un lavabo et un petit miroir pour les dames de l’équipe. Je me rafraîchis rapidement, pas le temps de rentrer chez moi. Avant la soirée, il y a une initiation à la bachata. Je n’ai pas de nouvelles de Josh, j’espère qu’il ne va pas me planter. J’ai déjà seize inscrits sur la fiche.
Le temps d’enfiler un jean délavé troué au genou droit puis une chemise noire, j’entends Clayton dans le vestiaire.
— Noé ? Tu es présentable ?
Je l’aurais volontiers accueilli en caleçon pour le faire râler, mais j’ai eu trop de mal à enfiler mon pantalon dans l’espace restreint. Je souris un instant, une idée enfantine vient de surgir dans mon esprit. Je ne peux m’empêcher de jouer un peu aux dépens de mon ami. Je fouille le petit placard du mini cabinet de toilette, trouve la trousse de maquillage de secours de notre chargée de vestiaire, Jess. Je sors le tube de mascara et commence à me maquiller avec application.
— Putain, mec ! Tu es en train de…
J’explose de rire en papillotant des cils. C’est une blague puérile, mais la surprise sur son visage est hilarante.
— Comment crois-tu que je séduise autant de femmes ?
— Tu plaisantes ?
J’attaque le second œil.
— Qu’est-ce qui est si urgent que ça ne puisse attendre encore quelques minutes que je finisse de me maquiller ?
Mon ami me foudroie du regard. La plaisanterie a assez duré, je fouille la trousse et sors démaquillant et coton.
— Ça t’arrive d’être sérieux et de ne pas jouer avec tout ?
Je réfléchis faussement, la question est rhétorique et n’attend aucune réponse. Je suis accro au jeu depuis toujours. Je me débarbouille enfin, Clayton soupire de soulagement.
— Josh est coincé au travail, il ne peut pas venir !
Professeur de danse en soirée est un job d’appoint pour l’informaticien. Sans contrat, sans déclaration, du beurre dans les épinards. Il ne pourrait pas en vivre. Du coup, ça passe au second plan.
— Merde ! Il se rend compte du bordel qu’il fout ?
— Il m’a expliqué que son patron lui avait collé un dossier supplémentaire, impossible d’être là avant vingt-deux heures.
Je fourrage dans ma tignasse brune.
— Tu ne peux pas le donner, ce cours ? suggère-t-il.
— Qui tiendra le bar ?
D’autant que je ne suis pas pédagogue, plutôt cynique et peu enclin à la patience. En plus, pendant que les novices s’entraînent aux nouveaux enchaînements du cours, les initiés arrivent, s’échauffent, discutent et, souvent, consomment leur seul cocktail de la soirée pour se mettre en jambes. Je ne peux pas laisser le bar sans barman.
— Jérém ne peut pas gérer ?
— C’est un salsero , pas un bachatero  !
— Et le bar ?
— Il va offrir des verres à tout ce qui porte une jupe au-dessus du genou si je ne suis pas là pour surveiller.
Je commence à marcher dans le vestiaire. En trois pas, j’ai fait le tour et suis revenu face à mon ami.
— J’ai peut-être une idée, murmure-t-il, mais ça risque de ne pas te plaire…
Je m’immobilise et le dévisage.
— Je n’ai pas le temps de faire la fine bouche.
— Juan.
Encore lui ! Je le fusille du regard et retourne m’enfermer dans les toilettes, avant de me mettre à hurler. J’ouvre le robinet d’eau froide et m’asperge le visage. L’eau trempe mes cheveux mi-longs. Je plaque l’épaisseur en arrière. J’inspire puis ressors.
Clayton n’a pas bougé. Il attend calmement que mon coup de sang redescende. Il me connaît bien, le bougre. Je jette un œil à ma montre. 18 heures. Le cours doit commencer dans une heure trente.
— Appelle.
Clayton attend quelques secondes.
— Il faut une danseuse aussi.
Mon esprit quitte momentanément la pièce et repart un an en arrière. Je n’ai jamais revu celle avec qui j’ai vécu l’accord parfait.
— J’ai une copine qui fera l’affaire, ajoute-t-il.
Je le remercie d’une tape virile dans le dos. Je ne sais pas ce que je ferais sans lui et Jérémy, ils sont mes bouées de sauvetage dans ce monde. À nous trois, nous faisons vivre le Latino Boat . Pourvu que Juan ne le coule pas par son ego, ce soir.

Chapitre 3
 
 Suzanne
 
13 octobre 2016
 
Amen Omen , Ben Harper
 
Je suis éreintée. Mélo a raison, ça finira mal, mon corps s’épuise de mes excès. J’ai du mal à manger, j’ai maigri. Ma mère en serait ravie, elle qui pensait que je serais meilleure danseuse avec deux ou trois kilos en moins.
Si Fabien était encore là, il se moquerait d’elle et me ferait un clin d’œil complice. Nous prendrions sa voiture pour qu’il me dépose à l’entraînement. Mais il n’est plus là, et je ne danse plus. Je me dandine tout au plus sur les podiums, cherchant l’absolution dans le regard libidineux des hommes et celui, envieux, de donzelles en mini-jupes. À moins que je ne me salisse pour me donner une raison supplémentaire d’être triste.
Ça finira mal , me répété-je mentalement. Ma santé va à vau-l’eau, je suis épuisée le jour et je ne dors pas la nuit – enfin, pas sans une aide chimique. Sans parler du risque de mauvaises surprises qui me pend au nez si je ne deviens pas plus prudente. Je sors toujours avec Barts, mais suis-je vraiment en sécurité lorsque nous sommes au summum de l’éthylisme ?
Je repousse la masse de mes cheveux. Ils m’arrivent en bas du dos, je ne les ai jamais réellement coupés, n’osant désobéir à mon père, pour qui une femme doit avoir les cheveux longs. J’attrape une pince abandonnée sur le coin du bureau et les attache sommairement.
Je secoue la tête. Ce soir, pas de sortie, j’ai un exposé à rendre. J’ignore mon téléphone, qui peut vibrer autant qu’il veut, je ne répondrai pas. J’ai beau avoir l’âme en miettes, je dois penser à mon avenir puisque je n’ai pas la force de l’écourter.
Au bout du quinzième appel, je craque. Le nom de Barts s’affiche une nouvelle fois. Je soupire, saisis le téléphone.
— Pas ce soir, j’ai du travail.
— S’il te plaît, Suzy ! m’implore-t-il.
— J’ai dit non.
Mon ton est ferme, sans appel. Si je ne raccroche pas rapidement, je craquerai, le rejoindrai et la soirée de la veille se répétera. Je dois finir ce projet ce soir, c’est impératif.
— Je serai là demain, je te le promets. Reste chez toi, mate-toi un film.
— Tu vas me laisser seul ?
— Appelle Inès, suggéré-je. Elle sera dispo, j’en suis sûre.
Je sens qu’il va essayer d’argumenter. Lui et moi, on est complémentaires depuis toujours : amis, partenaires de danses latines depuis des années, binômes de beuverie aujourd’hui. Nous sommes inséparables, liés par les souvenirs d’une autre vie et les regrets de la nouvelle. Nos parents sont très proches, nos mères espèrent nous voir mariés depuis le jour de notre rencontre en compétition. Elles s’émerveillaient des graines de champions que nous étions, projetaient sur notre futur couple, tout était parfait à leurs yeux. Puis, leurs espoirs ont été déçus.
Désormais, elles crachent sur les épaves que nous devenons, menacent de nous faire interner si nous ne revenons pas à de meilleures dispositions, nous persécutent avec leurs rêves de victoire. 
Barts, de son vrai prénom, Baptiste, est l’héritier de l’entreprise familiale. Il se prélasse dans l’argent et la drogue, sans peur de se trouver un jour sans emploi. Son destin est tracé depuis son premier cri et ça lui convient. Même les derniers événements n’ont pas changé les projets parentaux le concernant. Un jour, j’ai entendu son père lui annoncer la date limite de ses caprices d’enfant, la fin autorisée de son deuil. Il lui a déjà réservé une place en centre de désintoxication pour cet été.
M. Pofort est le seul que le drame n’ait pas ébranlé, le traumatisme de Barts l’ayant emmené dans une voie plus favorable à ses propres projets. Plus de danse, plus de compétitions, il a récupéré l’ascendant sur son fils. M. Pofort n’a que lui pour reprendre les rênes de son entreprise, pour perpétuer son nom dignement. Son bambin baise tout ce qui bouge et affiche sa masculinité. La salsa manquait de virilité pour un homme de sa trempe, mais les excès ne le dérangent pas.
Pour ma part, je refuse ce destin choisi par mes parents, je veux être maîtresse de ma vie. La dépression qui me pousse à boire tous les soirs n’est pas le chemin rêvé pour y parvenir, j’en conviens. Ma mère me surveille en grognant et je la soupçonne d’attendre que Barts parte en cure pour me fondre dessus comme un vautour sur un cadavre. Je vais devoir m’accrocher au peu de lumière présente dans ma vie pour lui faire face. Je devrais arrêter le champagne, la tequila, l’herbe et tous ces artifices qui ne font que calfeutrer la plaie sans la soigner… Pourtant, je ne peux plus souffrir. C’est trop difficile ! Un jour prochain, je devrai affronter les faits, soit j’y survivrai, plus forte que jamais, soit je perdrai pied définitivement. En attendant, je joue les funambules sur le fil de ma vie.
Barts continue de balancer ses arguments. Dans quelques secondes, il va en parler, je le sens. Si lui verbalise, je n’en suis pas encore là. Mélody pense que je devrais consulter un psy pour crever l’abcès…
— Écoute, Barts, si je finis vite, je te rejoins, promis ! Je t’adore, à tout à l’heure.
Je raccroche rapidement, ignorant la voix qui crie dans le combiné, puis soupire face à mon ordinateur. C’est une promesse faite à la va-vite, vite dite, vite effacée...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents