Shine & Disgrace Saison 1
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Shine & Disgrace Saison 1

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Description

Sous le strass et les paillettes peuvent se cacher les pires noirceurs...
#QuandLesMasquesTombent
#ManipulationEtSecrets
#Traumatisme
#GossipGirl
#Danger
#JeunesseDoréeParisienne
#ChaudBouillant
Un traumatisme. C'est ce qu'a vécu Naomie, il y a deux ans. L'horreur de ce qui lui est arrivé était telle qu'elle a préféré fuir, pour se protéger – mais surtout pour protéger Gabriel, l'homme qu'elle aime. Aujourd'hui, si elle a maîtrisé sa souffrance, elle brûle d'un désir de vengeance et de reconquête : tout ce qu'elle a perdu – amour, carrière, amis - elle le reprendra, de gré ou de force.
Elle est alors loin de se douter que son retour fracassant dans les hautes sphères parisiennes aura de lourdes, très lourdes conséquences. Car en revenant à Paris, Naomie bouleverse les plans de pas mal de personnes – à commencer par ceux de Gabriel ; et nombreux sont ceux qui ont intérêt à la voir disparaître à nouveau. Entre manipulations, scandales et perversion, Naomie risque bien de se retrouver prise à son propre jeu...


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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 juillet 2017
Nombre de lectures 30
EAN13 9782377030033
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Auteure : Zoé Lenoir
Suivi éditorial : Marine Cossé
ISBN : 978-2-37703-003-3
Collection : Dangerous Love
© Photographie de couverture : Danil Chepko
 
© Kaya éditions
7, rue Le Bouvier
92340 – Bourg-la-Reine
N° Siret : 82805734900015
 
 
Pour nous contacter :
contact@kayaeditions.com


 
 
Page de présentation
 
Crédits
 
Livre I
 
# Chapitre 1 : Celle qu'on attendait pas
 
# Chapitre 2 : Chez Lolita
 
# Chapitre 3 : Caprice
 
# Chapitre 4 : Le hasard a bon dos
 
# Chapitre 5 : De l'intérêt d'avoir de l'humour
 
# Chapitre 6 : Un héritage bien encombrant
 
# Chapitre 7 : Visite impromptue
 
# Chapitre 8 : Les toits de Paris
 
Livre II
 
# Chapitre 9 : Shooting et coup de bluff
 
# Chapitre 10 : Inauguration
 
# Chapitre 11 : Paris
 
# Chapitre 12 : Rumeurs, rumeurs
 
# Chapitre 13 : Alliance des fouineurs
 
Livre III
 
# Chapitre 14 : Mystérieuse Naomie
 
# Chapitre 15 : Guet-apens
 
# Chapitre 16 : Café-piégé
 
# Chapitre 17 : Shopping et meilleure copines
 
# Chapitre 18 : Un château, pas de contes de fées
 
# Chapitre 19 : Réconciliation
 
# Chapitre 20 : En couple
 
# Chapitre 21 : Fiançailles
 
# Chapitre 22 : Séance photo
 
# Chapitre 23 : Soirée chic
 
# Chapitre 24 : Le coeur brisé
 
# Chapitre 25 : Bean
 
# Chapitre 26 : Cocu !
 
# Chapitre 27 : Faute avouée
 
# Chapitre 28 : Derniers préparatifs
 
# Chapitre 29 : Dénouement... provisoire
 
# Chapitre 30 : Épilogue
 
Prochainement
 
#Kaya

 
 
 
 
 
À mes amis,
peut-être trouverez-vous d’étranges similitudes entre vous
et certains de mes personnages.
Peut-être même cela vous contrariera-t-il.
Tant pis ! Un verre ?
 
 
 
 
Livre I
 
 
Scandale :
 
Affaire retentissante soulevant l’indignation de l’opinion publique. Il n’est pas toujours aisé de situer l’instant précis où commence un scandale et, encore moins, quand il s’achève.
 

Celle qu’on n’attendait pas
 

Devinez qui est de retour ? #jeunessedorée
 
 
 
Paris,
5 juillet, 14h.
 
L’air est déjà moite place Vendôme. La circulation est dense place de la Concorde tout à côté. Le quartier de la Madeleine ne va pas tarder à s’animer après le déjeuner autour de l’obélisque. Près du Louvre, dans le jardin des Tuileries, il y a effervescence : dans quinze minutes à peine, débute la Fashion Week parisienne. Défilé d’ouverture : Karl Lagerfeld. Le couturier maltraite ses équipes en coulisse, raide dans son costume sombre, la cravate comme une ligne noire partageant en deux sa poitrine.
 
Il est un peu contrarié car il a taché ce midi sa chemise blanche immaculée. Les dieux se tachent-ils, franchement ? Ça fait peuple. Mais ce qui l’a mis hors de lui, c’est cette nouvelle assistante, parfaitement idiote, qui a eu le culot de lui proposer de se rendre dans une boutique du quartier pour se changer.
 
Comment peut-elle l’ignorer ? Karl ne porte QUE des chemises réalisées sur mesure d’après ses propres croquis par la maison Hilditch & Key, célèbre maison londonienne créée en 1899. Et ce, depuis des années. Heureusement, une petite main plus au fait de ses habitudes s’est chargée de courir en chercher une dans son dressing. Incident résolu. Mais l’agacement ne retombe pas. Ce ne sera pas le cas avant la fin du défilé. Ensuite, on avisera.
 
Heureusement pour lui, il ignore ce qui va se dérouler dans quelques secondes. Sans ça, son cœur lâcherait probablement. Il jette un coup d’œil pour évaluer la salle et les invités répartis de chaque côté du podium. Le gratin de la mode a répondu présent.
 
Évidemment.
 
Des people, quelques starlettes en vue pour sacrifier au protocole du moment.
 
—  Pitoyable, lâche-t-il, les lèvres dédaigneuses.
 
Mais surtout, quelques stars glamour et classe pour remonter le niveau : Pénélope Cruz, splendide dans une robe-fourreau noire, Scarlett Johansson tout en blondeur et, bien sûr, la sublimissime Nathalie Portman accompagnée de son mari Benjamin Millepied. Elle avait été fabuleuse en posant pour les médias lors de l’exposition Miss Dior il y a quelques années.
 
Une amie. Il lui en aurait voulu de ne pas être là pour admirer son travail.
 
Mais alors qu’il se retourne pour inspecter une dernière fois les coulisses avant le lancement du show, la musique démarre.
 
—  Qu’est-ce qui se passe ? s’énerve-t-il.
 
Le ton est glacial, avec cet accent allemand si particulier mâtiné d’une pointe de chic parisien. L’erreur est inacceptable. La B.O. n’est pas celle qu’il a choisie, mais une autre, un morceau de dubstep  : Orion de Trendkiller.
 
Qui ose ?
 
Karl se précipite au bord des grands rideaux noirs isolant le back stage , restant dissimulé de la lumière des projecteurs qui viennent de s’allumer. Et il n’en revient pas.
 
Un défilé pirate !
 
Les flashs crépitent, les journalistes mode, survoltés, admirent les mannequins, twittent à la vitesse de l’éclair. Dix minutes à peine et la troupe de jeunes femmes glamourissimes s’enfuit comme elle est venue. Une seule personne reste en scène : Naomie Verdier.
 
Tonnerre d’applaudissements, la salle est debout. La jeune styliste française, exilée à New York depuis deux ans, temps qu’elle a mis à profit pour y devenir une véritable star de la haute couture, salue d’un air mutin. Elle est toujours aussi belle. Pour ce grand come-back des plus osés, elle porte une simple combi-short courte en soie vert olive, une paire de talons dorés au bout de ses immenses jambes bronzées. Sa chevelure brune d’une épaisseur incroyable ondule jusqu’en bas de son dos, sauvage et indomptée.
 
Elle se retourne sur sa hanche sensuellement, saisi le regard de Karl et lui adresse un clin d’œil bleu malin. Il lui sourit et lui adresse un salut respectueux. Il apprécie le pied-de-nez : sacré coup de com’ pour un retour en fanfare qui ne risque pas de passer inaperçu. Naomie vient de voler la vedette à l’un des plus grands génies de la mode de son temps. Rien que ça.
 
Il ne lui en veut pas une seule seconde. Elle est bien trop talentueuse et il affectionne particulièrement les gens audacieux. Elle l’a bluffé. Il avait vaguement entendu quelques rumeurs parlant d’un retour en France, mais il n’y croyait pas. En tout cas, elle ne laissait rien filtrer de son côté. Son débarquement dans la capitale de la haute-couture aura été aussi subi que son départ surprise il y a deux ans.
 
Qu’est-ce qui motive cette femme ? Quelqu’un le saura-t-il un jour ?
 
Alors que les mannequins disparaissent définitivement, Naomie quitte à son tour la scène, une nuée de journalistes et de paparazzi sur ses pas. Hors du chapiteau dressé pour l’occasion, une moto l’attend. Le conducteur lui tend un casque surmonté de deux oreilles de chat noires qu’elle enfile avant d’enfourcher l’engin dans un déhanchement félin. Un dernier signe taquin de la main aux photographes et aux cameramen hystériques, puis elle disparaît dans un nuage de poussière.
 
La moto s’enfonce dans la circulation. Naomie sourit. Son coup d’éclat s’est déroulé exactement comme elle l’avait planifié. À la perfection. Accrochée d’une main au conducteur de la Suzuki rouge, une VanVan 125, elle tire d’une de ses poches son minuscule portable dissimulé dans un poudrier et consulte le net.
 
Son sourire s’agrandit encore. Elle a obtenu ce qu’elle était venue chercher : la toile est en ébullition. On ne parle que d’elle et de ses créations. Les photos des mannequins sont top, les commentaires dithyrambiques. Elle tombe sur une photo d’elle.
 
Sexy, juge-t-elle.
 
Oui, la voilà de retour, et nul doute que certains n’en seront pas ravis… loin de là. Un instant, elle tremble en pensant à ce qu’elle a peut-être provoqué. Un an qu’elle hésite à revenir. Fuir loin de son pays natal était la meilleure idée qu’elle ait eu. Elle a enfin eu la paix, loin du petit monde doré dont elle est originaire et où les coups sordides finiront, un jour elle en est sûre, par un drame.
 
Comme à chaque fois qu’elle se laisse envahir par ces pensées, un long frisson lui parcourt l’échine. Et pendant une fraction de seconde, elle a peur. Une peur panique, comme avant, comme il y a deux ans. Mais aussitôt, elle se ressaisit. Elle ne veut plus être une gamine terrifiée. Elle veut reprendre sa vie en main. Définitivement. Et puis, elle n’avait plus le choix.
 
La planète entière la pensait heureuse, au sommet de sa gloire. Tous interprèteront son retour comme une volonté d’étendre son empire. Il n’en est rien. Sa présence à Paris est une volonté autant qu’une contrainte. Rester aux USA devenait dangereux. À cause de lui… LUI. Il est bien plus dangereux que son passé. Alors, elle est prête à affronter ses anciens amis si elle peut survivre ici.
 
La bécane entame un dernier virage pendant qu’elle songe que loin d’être libre, riche, belle, avec le monde à ses pieds comme elle le lit chaque jour dans la presse et sur les réseaux sociaux, elle est peut-être la personne la plus traquée de la planète.
 
Naomie Verdier est dans la merde. Jusqu’au cou. Et elle ne sait pas si elle s’en sortira. L’avenir le dira, lui prouvera qu’elle a fait les bons calculs, ou elle y passera.
 
LUI. Pour elle il choisira une fin bien sordide, elle le sait. Un truc glauque qui piétine son image en même temps que sa vie.
 
Overdose ou déshonneur. Elle n’a franchement pas hâte de le découvrir.
 
Alors en attendant jouis. Jouis de la vie. Un MAX !
 
Le motard la dépose au 48 rue Jacob, juste à côté de la si belle librairie Alain Brieux avec sa façade ancienne peinte dans ce vert sombre propre aux anciennes boutiques, aux lampadaires et aux kiosques à journaux parisiens. En plein quartier Saint-Germain. Il s’agit plutôt du quartier des intellectuels que de celui de la jet-set. Mais elle a toujours raffolé du charme de ces petites rues pavées, ces appartements bas de plafonds aux poutres médiévales. Et ce luxueux duplex, véritable merveille dénichée à force de visites, correspond parfaitement à l’esprit qu’elle souhaite pour son retour en Hexagone.
 
Hors de question de retomber dans ses anciens travers. Seuls comptent pour elle aujourd’hui son boulot et le développement sur le continent européen de sa griffe qui s’arrache déjà dans les plus grandes villes américaines. Naomie enlève le casque, libérant sa longue crinière. Son short est remonté, découvrant probablement le bas de ses fesses. Quelques passants se retournent : elle s’en fiche. Elle a l’habitude d’être admirée depuis toujours. Elle aime ça. Qu’ils la matent, elle s’en fout, ils ne l’auront pas. Au contraire, ce sentiment l’excite et elle sent la pointe de ses seins se durcir sous le tissu de sa combi.
 
Fille d’une famille richissime, elle a été exposée au public dès son plus jeune âge et elle sait pertinemment qu’elle est la puissance de séduction de son corps souple et de son visage de chat constellé de taches de rousseur, abritant d’immenses yeux couleur de ciel.
 
Elle ne se presse pas, se retourne vers le motard et l’embrasse sur les lèvres. Un instant elle se laisse aller à caresser sa queue gonflée dont elle a tant profité ce matin encore. Elle ne le reverra pas. Il lui a rendu service et ils ont partagé quelques nuits agréables, mais elle ne recherche pas de relations sérieuses. Plus maintenant, plus après ce qui est advenu depuis ces deux dernières années. Voilà tout ce qu’elle se permettra à l’avenir : des aventures sans lendemain, pour le simple plaisir de séduire. Elle n’est pas prête à tourner la page. Pas encore. Elle repousse le type du plat de la main et ne prend même pas la peine de lui répondre quand il tente de s’incruster chez elle une dernière fois.
 
Pitié, qu’il ne soit pas lourd maintenant. Elle a envie de lui tapoter la joue en lui disant « Merci, mais dégage, je n’ai plus besoin de toi ». Heureusement, le mec soupire et décampe. Il a compris : c’est Naomie qui tient les rênes. Elle était maîtresse de la situation lorsqu’elle le chevauchait hier, aujourd’hui elle le jette en lui balançant sa laisse à la figure. C’est comme ça, et si ça ne lui convient, pas, c’est la même.
 
Naomie pousse la porte de son immeuble, snobe la boîte aux lettres : personne n’a son adresse. Elle a donné des consignes à son équipe pour que le lieu où elle a choisi de résider reste un secret le plus longtemps possible. Elle grimpe deux étages grâce au petit escalier grinçant et hors d’âge. Encore une porte, une serrure, une clé et ça y est, elle est chez elle.
 
Elle soupire de soulagement. Enfin, un peu de calme. Pas longtemps car elle sait quelle tempête elle vient de déclencher. Elle a tout bonnement donné un énorme coup de pied dans la fourmilière. Celle du monde de la mode et l’autre, celle de la jeunesse dorée parisienne.
 
Naomie Verdier de retour, voilà qui promet de sacrés retournements de situation et de belles crises de nerfs. Les semaines à venir vont être mouvementées.
 
C’était son but, et elle est prête à affronter ce qui va se produire, à les affronter tous. Elle a trop tergiversé avant de revenir ici, elle en est consciente. Mais elle n’avait pas encore déniché en elle-même suffisamment de courage. Maintenant qu’elle ne peut plus rester aux USA non plus, elle n’avait pas le choix : revenir à Paris et assumer.
 
Cependant, elle s’est organisée pour bénéficier de quarante-huit heures de calme. C’est une stratégie parfaite : après un coup d’éclat, disparaître à nouveau pendant deux jours complets. La presse va la traquer partout sans la trouver, ils seront sur les dents et ils ne parleront que d’elle et de ce défilé.
 
Poser ses valises. Ce n’est pas trop tôt. Elle a débarqué à Paris il y a quinze jours déjà sous une fausse identité et elle n’a quasiment pas quitté la suite du George V réservée depuis New York en attendant d’aménager. Il y a régné une sacrée agitation : toute la préparation du défilé surprise s’est faite entre les murs du palace dans le plus grand secret. Ses équipes de couturiers et les mannequins débarquaient à peine le soleil levé et travaillaient comme des fous pour donner la dernière main aux tenues, régler la chorégraphie au millimètre alors même que sur place, tous savaient pertinemment que rien n’allait se dérouler comme sur le papier au vu des conditions.
 
Elle a adoré ces moments, savourant à l’avance la réaction du milieu et de l’élite parisienne. À cet instant-là, elle se sentait à la fois fébrile et sûre d’elle. Le soir, elle se retrouvait seule à nouveau dans cet hôtel qu’elle a toujours particulièrement affectionné. Le plus beau des palaces parisiens à son goût, avec ses nombreuses terrasses privées offrant une vue magnifique sur Paris et ses splendides tapisseries du XVIII e siècle. L’excellence depuis 1928. On peut considérer que, depuis le temps, la qualité du service n’est plus à prouver. Pendant son séjour, il est certain que le personnel a su répondre au slogan de l’établissement : « Faire de chaque séjour un rêve… et de vos rêves, une réalité ».
 
Pour une introspection aisée, Naomie avait réservé la Suite Française, un lieu dans le plus pur chic parisien, sophistiqué et discret, confortable, au sixième étage, dominant la ville. La lumière y est magnifique, baignant le décor dans les tons beiges, verts et bleus. Il s’en dégage une atmosphère éthérée dans un style mêlant classique et contemporain, pensé dans les moindres détails. Le salon tout particulièrement, là où se déroulaient les essayages, est apaisant avec sa cheminée en marbre ouvragé beige veiné de blanc, ses fauteuils recouverts de tapisserie bleue à fleurs, les chevaux en bronze sur les tables marquetés supportant de délicates lampes en porcelaine blanche.
 
Dans ce décor parfait, elle ne doutait pas ; parce qu’elle n’avait pas le choix et parce qu’épuisée, elle s’endormait comme une masse dans le lit moelleux, ou bien elle s’assoupissait, un livre à la main, détendue par le parfum du bouquet d’œillets blancs renouvelé chaque matin sur le guéridon en marbre rose.
 
Maintenant que la première partie de son plan est achevée, qu’elle a refermé sur elle la porte de son appartement, rien n’est plus pareil. Elle peut être fière du résultat de son happening , inédit dans l’histoire de la haute-couture. Mais pour le reste… À nouveau, SON ombre plane autour d’elle. Elle se retourne par réflexe, mais bien sûr, IL n’est pas là. ILS ne sont pas là. L’Américain qu’elle fuit… et l’autre. L’autre qu’elle aimerait éviter le plus longtemps possible, même si elle sait la confrontation inévitable. Ce sera désagréable, mais elle y survivra.
 
Quant à l’Américain… Elle sait qu’il la suit à la trace via les mouvements de son compte bancaire. Elle espère que son montage financier tiendra suffisamment longtemps pour camoufler cette adresse-ci. Pour tout le reste, il sait. Il sait tout, comme toujours. Elle ne peut pas lui échapper. À moins d’un miracle. Et c’est pour provoquer un miracle qu’elle est revenue à Paris. Avec le temps et la distance, leurs liens se distendront et peut-être, à défaut de la laisser vivre, se contentera-t-il de la détruire… Un jour ou l’autre. Épée de Damoclès.
 
Naomie a terriblement besoin de se détendre. Les cartons contenant toute sa vie ont été déposés là par les déménageurs le matin même, ainsi que ses valises en provenance de l’hôtel. Il va lui falloir déballer tout ça, arranger son intérieur. Elle a hâte. Et il lui reste peu de temps.
 
La jeune femme abandonne ses talons là où elle se trouve et pieds nus fouille à la recherche de son mug préféré, une relique de son adolescence : une tasse énorme, rose fuchsia, offerte par sa mère. Jamais elle ne se séparera de cet objet ; elle aurait tant voulu que celle-ci soit encore vivante pour assister à son succès.
 
Une fois l’eau en ébullition, un sachet de thé au jasmin de chez Dammann Frères en train d’infuser, elle réalise un tour du propriétaire de son nid encore vide. Les murs sont fraîchement repeints de blanc. La partie basse du duplex est composée d’une unique pièce, immense, dans l’esprit d’un loft. Mais l’architecte d’intérieur chargé de la rénovation a choisi de contrebalancer ce choix très moderne en conservant le long de l’espace les cheminées surmontées de glaces à trumeau.
 
Un escalier en bois vieux de plusieurs siècles monte vers l’étage où se trouvent la salle de bain, une chambre et le bureau de Naomie. Là-haut, les poutres apparentes courant sur le plafond et le long des fenêtres inclinées pour suivre le relief du toit, ont été gardées dans leur couleur originelle. Elle y a pour l’instant stocké quelques objets design auxquels elle tient comme cette lampe à abat-jour noir dont le pied est une sculpture représentant une mitraillette. Un visiteur pourrait y trouver également un vieux vélo hollandais qu’elle espère bien utiliser cet été.
 
Il est près de quinze heures, le brouhaha des touristes lui parvient ainsi que quelques klaxons lointains. Le duplex est baigné d’une magnifique lumière. Posé sur le bar de la cuisine américaine, son portable n’arrête pas de vibrer. Il s’agit soit de son équipe qui veut la féliciter, soit des bureaux de sa maison à New York, soit de son attachée de presse sur le point de devenir folle.
 
Elle ne répondra pas. Naomie caresse d’une main rêveuse les étagères vides de l’immense bibliothèque en bois clair. Tout à l’heure, elles seront remplies de livres, romans et ouvrages sur l’histoire de la mode ou bien compilations de photographies réalisées par ses amis artistes. Ce sera tout à l’heure. Pour l’instant, il n’y a qu’un seul objet qu’elle a envie de déballer. Un seul. Et elle sait parfaitement où il se trouve.
 
Elle cherche le carton concerné, le débusque rapidement, déchire le scotch. La jeune femme saisit avec tendresse le cadre en argent, puis elle regarde un long moment le cliché qui s’y trouve. Du bout de son indexe, elle caresse les contours du visage de l’homme capturé par la pellicule. Naomie fixe les yeux vert d’eau. Elle se retient au dernier moment de déposer un baiser léger sur les lèvres de papier glacé.
 
Après un long moment, elle abandonne le cadre sur une des étagères à portée de regard. Voilà, maintenant, elle est vraiment chez elle.
 
Gabriel.
 
Le seul homme qu’elle ait aimé. Sait-il déjà qu’elle est de retour ou bien l’ignore-t-il encore ?
 
Mmm. Chères lectrices, n’en doutez pas : lorsque celui-ci apprendra le retour de Naomie Verdier, il en sera bouleversé. Plus que bouleversé. Pourtant, ce n’est pas là ce qui devrait nous inquiéter. Plutôt que Gabriel, il serait malin de scruter et craindre la réaction de quelqu’un d’autre… Quelqu’un qui sera loin de sauter de joie en apprenant la nouvelle. Vous ignorez qui ? Probablement n’est-il pas très prudent que vous l’appreniez. De toute façon, il serait impossible d’empêcher quoi que ce soit. Naomie est condamnée, depuis longtemps. Les fils de son histoire se sont noués il y a des années. Les fils… les cordes plutôt. Des cordes épaisses dont le nœud coulant ne va pas tarder à se resserrer à tel point qu’il ne lui sera plus possible de respirer, ni de s’échapper. A-t-elle jamais pu éviter le jugement du passé ? Rien n’est moins sûr.


Chez Lolita
 

Parions que la robe de mariée ne fera pas long feu. #LolitaLempicka
 
 
 
Paris,
5 juillet, 15h30.
 
Chloé jette un œil vers son portable dont l’écran clignote sans discontinuer depuis près d’une demi-heure.
 
Que peut-il bien se tramer de si urgent pour que l’appareil soit ainsi dans tous ses états ?
 
Elle a furieusement envie de quitter le petit podium sur lequel elle est installée pour le saisir. La curiosité est de plus en plus insoutenable. Mais elle est coincée dans sa future robe de mariée sur laquelle une couturière ajuste une multitude d’épingles. Cette création sera du sur mesure ou ne sera pas !
 
La jeune femme se regarde une nouvelle fois dans la glace. Elle a flashé sur ce dessin proposé par Lolita, il y a des mois, mais maintenant, elle ne sait pas pourquoi, elle n’est plus tout à fait certaine de son choix. Elle trouve le modèle un peu trop… trop sage. Un je-ne-sais-quoi, quelques centimètres de décolleté manquant, une taille pas assez marquée.
 
Et si elle demandait un dos nu finalement ? Un tissu plus fluide ? Toute cette dentelle… Elle n’est plus convaincue.
 
Elle s’en étonne, car elle adore cette créatrice, aussi bien son univers inspiré des contes de fées, d’une nature réenchantée, que son parcours. Elle raffole du petit côté années trente et quarante. Cette féminité merveilleuse qui transpire des créations de Lolita. Une poésie audacieuse. Le parcours de la styliste, cette vocation née à douze ans à peine et la volonté qui l'a conduite à lancer sa marque dans les années 1980, voilà quelque chose que Chloé respecte immensément.
 
Et pourtant... elle n’est pas pleinement satisfaite.
 
D’accord il faudrait quasiment tout démonter et reprendre depuis le début les essayages, mais peu importe. Sa mère dépensera le prix qu’il faudra, quitte à embaucher de nouvelles petites mains pour que sa fille chérie soit époustouflante le jour J.
 
Il faut voir… Un avis extérieur pourrait l’éclairer. Mais à qui demander ? Qui aurait assez de goût ? Les gens s’habillent si mal!
 
Elle sait la robe quasiment condamnée puisqu’elle n’a pas le fameux « coup de cœur » que toute mariée est supposée ressentir lorsqu’elle se voit pour la première fois dans cette tenue de conte de fées. Elle en a rêvé si souvent depuis l’enfance.
 
Rien, absolument rien ne doit gâcher ce moment unique. Sa famille s’est assurée du déroulement parfait de l’événement. Une organisatrice de mariage s’est occupée de tout, proposant une multitude de choix concernant les moindres détails à Chloé et sa mère ces derniers mois.
 
Le repas sera un régal, avec uniquement les produits les plus fins : caviar béluga de chez Pétrossian, dôme de foie gras dans lequel ont été incrustées des lamelles de truffes. Le chef Thierry Marx en personne viendra réaliser devant les convives son plat signature, le risotto de soja au jus de truffe.
 
« Budget illimité » avait déclaré sa mère sur un ton sans appel. Ce mariage est trop important. Et il ne s’agit pas uniquement du plus beau jour de sa vie, mais d’une union qui sera scrutée par la presse : la signature d’un pacte entre deux grandes familles, deux lignées, les Wallardière et les de Margensac. Une histoire digne des plus beaux romans d’amour. Un jeune homme beau, brillant, héritier d’une des plus vieilles familles nobles de France, reprenant progressivement les rênes d’un empire familial ayant rendu ses membres multimillionnaires : les Comtes de Margensac ; et de l’autre une jeune mariée d’une grande beauté débutant une carrière d’actrice remarquée, cadette d’une famille tout aussi fortunée, possédant la moitié des immeubles des quartiers chics de Paris : les Wallardière.
 
Il y aura tout le gratin, artistique, financier, politique…
 
La perfection est une obligation…
 
Le credo de Chloé. Son mantra auquel elle ne déroge jamais. Et pourtant, elle n’arrive pas à se concentrer, malgré les enjeux. Elle piétine, s’énerve, lisse d’une main nerveuse le chignon retenant sa masse de cheveux blonds bouclés.
 
C’est la faute de ce maudit portable.
 
À la fin, que se passe-t-il donc ? Elle n’y tient plus, repousse d’un geste agacé la couturière à genoux en train de découper patiemment la bordure d’une dentelle réalisée main.
 
—  Ça suffit. Je suis plantée là depuis trop longtemps. Vous êtes d’une lenteur ! Lâchez la robe, j’ai besoin d’une pause.
 
La couturière s’écarte et s’efface aussitôt. Chloé descend vivement de sa petite estrade. Elle a soif. Sur la table, près de son portable, une série de carafes en cristal contiennent différents jus de fruits frais. Elle opte pour un verre de kiwis et de fraises pressés. Glacée, la boisson lui fait du bien. Du bout de ses doigts soigneusement manucurés, elle saisit un macaron au chocolat de chez Ladurée et l’englouti.
 
Ça va mieux. Maintenant, ce fichu téléphone.
 
Elle s’apprête à consulter les dizaines de notifications, lorsque la porte du salon d’essayage privé s’ouvre à la volée :
 
—  Chloé chérie ! Mais enfin ! Pourquoi ne réponds-tu pas à mes appels ? Est-ce que ça va ? Jure-moi que ça va. J’étais si inquiète.
 
Bean, la sœur de Chloé, petite dernière de la fratrie, se précipite sur elle et la serre dans ses bras, la berçant pour l’apaiser. La jeune femme la repousse et la regarde étonnée. Comme d’habitude, Elisabeth, surnommée Bean depuis toujours, a l’air de sortir d’un défilé : slim noir, tee-shirt grunge tombant impeccablement. Grande blonde de dix-neuf ans, yeux pastel d’un bleu tirant sur le violet, elle a les cheveux aussi lisses que la future mariée les a bouclés. Et aujourd’hui, elle a l’air particulièrement agitée :
 
—  Mais qu’est-ce qui te prend ? lui demande Chloé. Enfin, quel mystère ! Mon portable est comme fou et toi qui débarques alors que tu m’avais assurée ne pas pouvoir être là pour l’essayage !
 
Bean ouvre de grands yeux ronds :
 
— Je n’en reviens pas. Alors tu n’es pas encore au courant ?
 
—  Mais au courant de quoi enfin ?
 
Sa sœur éclate soudain de rire.
 
—  Ça c’est trop fort ! Tu dois être la seule personne dans tout Paris à ignorer LA grande nouvelle alors qu’elle te concerne directement. Comment est-ce possible ? Le monde entier a dû chercher à te joindre !
 
—  J’étais coincée dans les mains de la couturière et elle ne travaille pas à la vitesse de l’éclair ! Bon, tu vas m’expliquer maintenant ?
 
Bean glisse un œil plus qu’intéressé vers les macarons, en déguste un à la fraise avec une moue amusée :
 
—  En fait, je suis bien contente que tu ne saches encore rien. C’est mieux si c’est moi qui te l’apprends et que je sois là… au cas où. Viens.
 
Elle saisit Chloé par la main et l’attire vers un confortable canapé crème design. Les deux jeunes femmes s’asseyent, Chloé dans sa belle robe blanche, tentant de ne pas se piquer avec les épingles, Elisabeth, croisant les jambes avant de lui saisir les mains. Cette dernière inspire profondément. On sent qu’elle réfléchit un instant, en se donnant des airs importants, à la façon dont elle va assener ce qu’elle sait. Personne ne saurait juger au fond si elle est vraiment désolée pour sa sœur ou si elle se réjouit finalement, de la tempête qu’elle s’apprête à déclencher.
 
—  Bon, ma chérie, il vaut mieux que j’y aille franchement.
 
Chloé est suspendue aux lèvres de sa sœur, le téléphone, qu’elle a totalement oublié maintenant, toujours dans ses mains. Bean secoue encore la cascade blonde de ses cheveux dégringolant jusqu’aux hanches, regarde le plafond comme si elle y trouvait un courage infini, puis, plantant ses yeux dans ceux de la future mariée, elle lâche :
 
—  Voilà, Naomie Verdier est de retour.
 
Un blanc.
 
—  Quoi ? hurle presque Chloé.
 
Nouveau silence pendant lequel Bean se contente de secouer la tête comme si elle était profondément attristée et désolée par ce qu’elle venait d’affirmer. Chloé, elle, est devenue pâle comme un fantôme :
 
—  Comment ça « revenue » ? Qu’est-ce que tu veux dire par « revenue » ? Je croyais qu’elle était une telle star de l’autre côté de l’océan qu’on ne courait aucun risque qu’elle colle à nouveau ne serait-ce qu’un orteil à Paris. Comment peut-elle être revenue ? Et si subitement ? Ça n’a aucun sens !
 
Elisabeth soupire :
 
—  Et pourtant, ma chérie, c’est le cas. Personne n’a rien anticipé, pas même les meilleurs experts, ni les plus grands journalistes mode. Tout le monde s’est fait avoir, elle nous a pris de court.
 
—  Mais quoi ? On est sûr que c’est elle ?
 
—  Oh oui ! Et elle a l’air en pleine forme. Elle a réapparu, il y a un peu plus d’une heure et déjà, tout le monde ne parle plus que d’elle.
 
Une bouffée de haine, une haine ancienne, de celle qui tient les tripes à jamais et qu’on n’a aucun espoir de voir se calmer un jour, secoue Chloé. Naomie Verdier est à nouveau sur sa route. Il ne fait aucun doute qu’il ne faudra que peu de temps avant qu’elle ne la trouve carrément en travers de son chemin. Elle comprend dans la seconde qu’elle ne se contentera pas d’écarter Naomie. Elle veut la détruire. Depuis toujours. Et son retour pourrait être l’occasion de soulager sa haine. Sa sœur insiste :
 
—  Si tu ne me crois pas, consulte les réseaux sociaux ! Tu constateras par toi-même !
 
Chloé se souvient enfin du téléphone abandonné. Elle déverrouille rapidement le mode veille et ouvre sa page Facebook. La première notification la renvoie vers une breaking news du magazine Glamour :
 
« Décomplexée et libre, voilà comment il serait possible de qualifier la nouvelle Naomie Verdier. Décomplexée, car sa collection automne 2017 rebat les cartes en mélangeant allègrement le sexy très pin-up des années cinquante, les tissus des mille et une nuits ainsi qu’une dentelle sage et classique très frenchie . Libre, car la belle brune n’a pas hésité à pirater le défilé de Karl Lagerfeld pour nous signaler son come-back . Un coup d’éclat et de génie salué par le créateur lui-même… »
 
Chloé a l’impression soudaine que tout son petit monde si bien ordonné s’effondre. Tout est chamboulé. Elle comprend parfaitement ce que le retour de Naomie implique, mais elle ne parvient pas encore à saisir l’ampleur du désastre à venir dans sa propre vie. Ou plutôt, elle ne veut pas y penser encore. Elle est bien trop sous le choc.
 
D’abord assimiler, réfléchir calmement, puis riposter.
 
La totalité de ses connaissances ne parle que du défilé sauvage de Naomie. Chaque remarque attise sa haine : « Naomie, toujours aussi brillante et talentueuse », « Splendide », « Bronzage impeccable et look inédit ». L’avalanche de commentaires a enseveli littéralement les conversations autour de la soirée qu’elle a organisée la veille au soir chez elle pour fêter l’ouverture de la Fashion Week.
 
C’est trop injuste. Comme avant le départ de Naomie aux USA, il suffit qu’elle apparaisse pour que chacun de ses gestes éclipse l’existence des autres.
 
Comment parvient-elle à attirer la lumière sans faire le moindre effort ?
 
Cette première vexation digérée, une autre alarme vient bouleverser Chloé. Si tout le monde est au courant, son fiancé doit l’être aussi.
 
Oh mon dieu ! Il ne PEUT pas, il ne DOIT en AUCUN CAS recroiser un jour le chemin de Naomie, ou bien tout ce que Chloé a patiemment construit depuis deux ans s’effondrera sans aucun doute comme un fragile château de cartes.
 
L’idée qu'elle pourrait tout perdre a poussé la jeune femme à se relever brusquement, ne se souciant plus soudain de la piqûre des aiguilles qui laisseront sans aucun doute quelques perles sanglantes sur sa peau si blanche. Elle agrippe frénétiquement l’épaule de Bean :
 
—  Vite, aide-moi à me débarrasser de cette robe hideuse, il faut que j’aille retrouver Gabriel.
 
—  Qu’est-ce que tu comptes faire ? interroge sa sœur tout en l’aidant à dégrafer le corset retenant le caraco de dentelle fragile.
 
Oui, que faire ? Comment éviter que l’homme qu’elle aime et qu’elle rêve d’épouser depuis toujours ne retombe dans les griffes de Naomie, encore…
 
Chloé tire sur le tissu pour accélérer le mouvement. Un bruit de soie déchirée indique que cette histoire vient de causer son premier dommage collatéral. La robe échoue en un tas informe à ses pieds. Sans attendre et sans rappeler la couturière pour la prévenir de son départ, la jeune femme saute dans ses vêtements.
 
Quelle stratégie inventer pour s’assurer que Gabriel lui reste fidèle ?
 
Bean ramasse son sac et celui de sa sœur. Elle trépigne :
 
—  Alors, qu’est-ce que tu vas décider ? Dis-moi ?
 
—  Franchement, je n’en ai aucune idée. Pousser Gabriel à promettre de ne jamais lui adresser la parole sera un bon début. Je vais le retrouver au siège de sa boîte. Je sais qu’il est là-bas ce matin. Appelle le chauffeur, vite
 
Quelques secondes plus tard, une longue limousine est stationnée devant la boutique de Lolita Lempicka, avenue Victor Hugo. Le chauffeur attend déjà, un peu courbé devant la porte ouverte. À peine les deux jeunes femmes s’engouffrent-elles dans le véhicule qu’il démarre en trombe :
 
—  Au bureau de monsieur Gabriel, Charles. Le plus vite possible. Il y a clairement urgence là.
 
Heureusement, pour une fois, il n’y a quasiment pas de circulation et les bureaux de la Margensac Compagnie sont tout près. Avant de descendre, elle confie son sac à sa sœur :
 
—  Attends-moi là avec Charles. J’espère ne pas rencontrer trop de difficultés pour convaincre Gabriel de l’importance de la situation. Je reviens au plus vite.
 
Attention Chloé ! Tu es sûre de toi et les événements pourraient bien ne pas se dérouler exactement comme tu le souhaites ! Tu n’as pas l’habitude, c’est vrai, que le petit monde qui gravite autour de toi te résiste, mais on parle là de Naomie et de Gabriel. Penses-tu sincèrement pouvoir interdire à Romeo de courir après Juliette ? Roméo se révèlerait-il finalement beaucoup moins romantique et beaucoup plus dangereux qu’il n’y paraît ?Le beau Gabriel dégoupillant totalement, perdant la raison et se rendant coupable du pire, voilà qui pourrait-être amusant, vous ne trouvez pas ? Chloé prise à son propre jeu malsain, contrainte de s’avilir… Mmmm… Jouissif. Rendez-vous au prochain chapitre !


Caprice
 

Qui explique à Chloé Wallardière qu’il ne suffit pas de taper du pied pour obtenir ce qu’on souhaite dans la vie ? #UnPeuDeBonSens !
 
 
 
Paris,
5 juillet, 16h00.
 
 
Lorsque Chloé pousse la porte de l’immense bureau dans lequel travaille Gabriel, celui occupé il y a encore quelques mois par son propre père, elle ne le trouve d’abord pas. Parce qu’il n’est pas à son bureau. Il est debout devant la baie vitrée donnant sur les toits de Paris. Appuyé des deux mains contre la vitre, le front collé au verre, Chloé ne peut distinguer son visage. Heureusement, car sinon elle s’apercevrait qu’il est des plus torturé et elle comprendrait qu’elle a déjà perdu la partie avant même d’avoir avancé son premier pion.
 
—  Gabriel ? lance-t-elle joyeusement, comme si de rien était et que sa présence n’avait aucun rapport avec LA nouvelle du jour.
 
En entendant sa voix, le jeune homme sursaute. Il se retourne et se force à sourire. Cet effort ne lui échappe pas et elle a un pincement au cœur :
 
—  Ta journée se déroule bien ? demande-t-elle innocemment.
 
Gabriel sort enfin de sa torpeur et s’approche de sa fiancée, lui saisit les deux mains et la regarde gentiment :
 
—  Chloé, pas avec moi. Tu crois que j’ignore pourquoi tu es là ? On se connaît depuis le bac à sable tous les deux. C’est à cause du retour de Naomie, n’est-ce pas ?
 
La jeune femme soupire, minaude, au fond soulagée d’être découverte et de pouvoir aborder franchement le sujet :
 
—  Je ne peux rien te cacher… Écoute, je voudrais te demander quelque chose.
 
—  Tout ce que tu veux mon amour, répond le jeune homme aux yeux clairs.
 
Il lâche les mains de Chloé et va s’asseoir négligemment sur le bord de son bureau en chêne massif. Il est beau. Objectivement beau. Parfait comme une pub de catalogue pour costume chic et hors de prix. Ses traits fins sont bien dessinés, de ceux qu’on n’oublie pas, ses cheveux châtains ont l’air doux. Le tout éclairé par des prunelles d’une étrange et rare couleur vert d’eau.
 
Chloé ne supporterait pas de le perdre. Il faut qu’il accepte de céder à son caprice. Oui, il le faut absolument, ou bien elle préfère encore tout annuler, là, maintenant, pour s’éviter, si ce n’est un chagrin d’amour inconsolable, au moins une humiliation publique. Le premier, elle peut le supporter, le second, elle ne se croit pas capable de s’en relever.
 
—  Gabriel, je voudrais que tu me promettes de ne pas parler à Naomie si tu la croises.
 
Son fiancé marque un temps durant lequel elle a la douleur d’apercevoir, du moins il lui semble, les sentiments qu’il nourrissait il y a deux ans pour la talentueuse styliste. Mais rapidement, il se reprend et décide d’en rire. Un rire qui sonnerait presque faux :
 
— Enfin, Chloé, soit raisonnable ! Notre milieu est minuscule, tu le sais ! Il m’est absolument impossible de tenir une promesse pareille ! Il est hors de question que je sois malpoli si je la croise !
 
Les sourcils fins de la jeune femme se crispent. Elle se sent submergée par une vague de haine et de désespoir. Elle, Chloé, éclipsée par sa rivale ? Elle la tuerait plutôt ! Son cœur bat la chamade, saisi par la dangerosité de la situation. Elle ne peut pas se laisser détruire ainsi. Naomie va tout lui voler, elle le sait, elle le sent au plus profond de ses tripes. Son instinct de fille évoluant depuis toujours dans un milieu de requins impitoyable le lui hurle. Elle hausse le ton, meurtrie au plus profond d’elle-même pas le refus calme de Gabriel. Il a traité son ordre comme s’il s’agissait d’un caprice. Mais ce n’en est pas un. Et elle aussi sait se montrer impitoyable quand c'est nécessaire :
 
—  Si, il le faut ! Il le faut absolument ! Pour moi ! Si tu m’aimes !
 
Elle se précipite vers lui et tente de lui saisir le bras. Mais Gabriel se dérobe et contourne son bureau pour placer entre eux toute la largeur du plateau de bois. Il s’est composé un visage dur. Déjà, il ne la regarde plus, décroche son téléphone, lui signifiant ainsi qu’il compte bien mettre fin à la discussion, sans négociation, et retourner à des occupations plus sérieuses :
 
— Chloé, ne te comporte pas comme une enfant. C’est non. Ne t’imagine pas que je vais agir comme un goujat en public simplement parce que tu es incapable de me faire confiance.
 
La rage monte au visage de la jeune femme. Une aigreur sans nom envahit sa gorge.
 
C’est comme ça ?
 
Non, ce n’est pas comme ça. Elle ne laissera pas Naomie arriver à ses fins. Quoi qu’il lui en coûte.
 
Retour en fanfare de Naomie Verdier. Mmmm. Il y a déjà un sacré remue-ménage. Et en parlant de ménage justement, il semblerait qu’un jeune couple sur le point de se marier soit en danger. Alors qu’on a aperçu, parait-il, Chloé Wallardière se cacher en pleurant dans sa limo. La cérémonie aura-t-elle toujours lieu ou bien n’est-elle déjà plus d’actualité ? La jalousie de Chloé la perdra-t-elle ou alors son inquiétude légitime lui permettra d’éviter un vrai désastre ? Balayer devant votre porte autant que vous voulez, les amis ! On n’évacue pas ses ennemis d’un simple coup de brosse. Et Chloé est bien plus qu’une petite fille gâtée à qui on pique son jouet. Elle est de la race de celles capables de tout pour obtenir ce qu’elles veulent. Si Chloé veut Gabriel, elle l’aura. L’aime-t-elle vraiment ? Ça n’a aucune importance. La seule chose qui compte est cette jalousie meurtrière qui l’anime.


Le hasard a bon dos
 

Un conseil : regardez toujours où vous posez les pieds. Sans quoi le destin pourrait bien vous jouer un mauvais tour. #MetsDesLunettes !
 
 
 
Paris,
6 juillet, 10h00.
 
 
Naomie gare sa moto Place Saint-Germain des Prés, en descend et retire son casque. Elle a tant apprécié ce moyen de transport ces derniers jours qu’elle a décidé de s’en offrir une. La jeune femme glisse une main gantée de cuir violet sur la carrosserie noire. Une merveille. Elle réajuste posément sa tenue, blouse en lin, minishort bariolé et sandales créées par Alexander Macqueen : large bride rouge en vinyle et semelle compensée en plexi blanc ; hauteur de talon : douze centimètres et demi.
 
Elle tarde à s’éloigner de l’engin : elle a peur. Peur du moment qui va suivre. Elle court un risque : celui de briser son cœur et ce n’est pas dans ses habitudes, elle qui aime tellement tout contrôler. Pourtant, il le faut. Tout simplement parce que ce qui va advenir est inévitable. Autant prendre les devants courageusement.
 
Il faut juste souffler un grand coup et se lancer. Naomie se dirige d’un pas décidé vers l’iconique café les Deux Magots. Elle enfonce une main dans sa longue chevelure, nerveusement. Un coup d’œil par la vitrine ne lui permet pas d’apercevoir celui qu’elle cherche. En revanche, elle capte son reflet. Elle est belle, mais elle veut plus. Elle veut qu’il tombe à genoux lorsqu’il la verra. Chloé est une jolie fille, mais elle dégage quelque chose de presque trop sage, un peu coincé.
 
Naomie tire sur le bouton du haut de sa blouse pour dégager encore plus le décolleté. La rondeur de ses seins jaillit dans l’échancrure. Si elle se penche en avant sa poitrine est à découvert, c’est parfait.
 
Elle pousse la porte. La salle est magnifique. Systématiquement quand Naomie entre dans cet endroit, elle a le sentiment que les fantômes de Sartre et de Beauvoir vont jaillir soudain pour entamer un débat philosophique. Le ballet discret des serveurs vêtus de noir et de blanc se déroule sans anicroche entre les tables où elle aperçoit quelques figures du showbiz.
 
Presqu’immédiatement, le maître d'hôtel se dirige vers elle :
 
—  Mademoiselle Verdier, bienvenue à Paris à nouveau. Souhaitez-vous une table ? Il me semble que celle que vous aviez l’habitude d’occuper est libre.
 
—  Oh. Merci. Non. Je cherche quelqu’un. J’ai cru comprendre qu’il prenait son brunch chez vous chaque semaine à cette heure-ci.
 
Le maître d’hôtel la regarde avec une intelligence fine, devinant ses intentions.
 
—  Vous ne vous trompez pas. Monsieur de Margensac est bien ici. Il attend un rendez-vous, mais il est seul encore pour l’instant. Vous le trouverez dans le fond de la salle.
 
—  Super. Merci pour votre aide.
 
La jeune femme avance de quelques pas. Lorsqu’elle le remarque, elle se rend compte à quel point il lui a manqué. Il est là, enfin, à quelques pas d’elle et elle n’en revient pas. Deux ans sans le rencontrer. Comment a-t-elle tenu ? Il est toujours aussi beau. Ce matin, il est rasé de près. Elle sait que c’est toujours le cas. Ses cheveux châtains et souples sont arrangés de manière élégante.
 
Souvent, lorsqu’ils étaient en couple, elle le taquinait à ce propos, lui soufflait qu’il était comme James Bond, irréprochable en toutes circonstances. Maintenant, elle sourit avec tendresse, constatant en l’admirant qu’il n’a pas changé. Elle reconnaît ses petites manies : la chemise sans un pli, les chaussures cirées méticuleusement, et posée devant lui, une tasse de thé. Alors ça aussi ! Il boit toujours des litres de thé au petit déjeuner. Dans leur milieu où l’alcool coule à flots, elle a toujours considéré cette tradition comme excessivement rassurante et touchante.
 
Un instant, elle aimerait que rien ne soit arrivé, qu’elle ne soit jamais partie sans lui en donner la raison, l’abandonnant de la plus atroce des manières. Elle rêve de marcher vers lui sans questions ni arrière-pensées, de s’installer sur la chaise en face pour partager un bon moment, les yeux dans les yeux. Mais malgré les regrets, elle n’a aucun remords. Elle sait qu’elle a pris la décision qui s’imposait il y a maintenant précisément sept cent soixante-quatre jours et quinze heures.
 
Allez, un peu de courage. Elle s’apprête à se rapprocher quand Gabriel, se sentant probablement observé, tourne la tête vers elle. Leurs yeux se rencontrent. Elle se fige, n’osant plus bouger d’un pouce, attendant sa réaction. Lui marque un temps d’arrêt également, comme s’il avait aperçu un fantôme. Puis il se lève et se dirige droit sur elle :
 
—  Naomie. Je savais que tu étais à Paris, mais je ne m’attendais pas à te croiser dès le lendemain de ton retour.
 
Elle ne parvient pas à déduire quoi que ce soit de son ton. Il est si neutre. Gabriel n’a l’air ni heureux ni contrarié de la trouver là. Sa présence ne le toucherait-il même pas ? Elle tente de sourire, un peu timide soudain, ce qui lui ressemble si peu :
 
—  Ce n’est pas un hasard. J’avoue. La presse people est bien renseignée : j’ai lu il y a quelques jours que tu avais conservé notre habitude et continuait à bruncher ici le samedi matin. J’ai tenté de débarquer à l’improvise, imaginant que c’était encore ma meilleure chance de te revoir.
 
Le jeune homme ne semble pas ému par l’aveu que Naomie vient de lâcher. Au contraire, l’énervement pointe. Ses traits sont soudain durs. Il lui demande froidement :
 
—  Qu’est-ce que tu veux en fait ?
 
Naomie est désarçonnée par tant de brusquerie. Elle a froid, d’un seul coup. Et la chaleur qui irradiait d’elle lorsqu’elle se trouvait sexy s’est brusquement évanouie. Au contraire. Elle se trouve trop nue, les jambes trop découvertes et elle a un geste réflexe pour remettre en place ce bouton défait il y a une seconde et qui l’empêche de cacher quoi que ce soit.
 
Elle ouvre la bouche, un instant interdite, mais se ravise, se sermonnant en se reprochant d’avoir espéré une autre réaction de sa part que de l’animosité. Après tout le mal qu’elle lui a causé, elle ne pouvait pas s’attendre à autre chose. Elle bafouille, retenant les larmes qui lui picotent les yeux :
 
— Écoute, je vais être franche, je suis venue m’excuser. Pour tout. Je ne peux pas t’expliquer les raisons de mon départ, mais je voulais que tu saches que j’ai pensé faire au mieux pour toi sur le moment.
 
— Au mieux ? la coupe-t-il. En me laissant seul dans la salle réservée pour nos fiançailles ? Avec tous les invités qui me fixaient ? Est-ce que tu te rends compte de ce que j’ai vécu pendant des mois ensuite ? La presse était collée à mes basques où que j’aille. Je ne pouvais plus poser un pied dans la rue sans qu’on tende un micro sous mon nez pour me demander si tu m’avais rendu la bague avant de me fuir. Et ensuite ? Apprendre, par la presse toujours, que tu avais débarqué à New York, suivre tes frasques à distance ? Tous ces mecs là-bas ? Ces aventures ? Comme si je n’avais jamais compté.
 
—  Je… j’étais mal et…
 
—  Et tu n’as pas réfléchi une seule seconde ? Tu n’as pas pensé à la douleur que cela me causerait ?
 
La jeune femme encaisse le coup, gênée par les regards qui ne manquent pas de se tourner vers eux alors que Gabriel n’a pu s’empêcher d’élever la voix. Elle a l’impression d’avoir pris une gifle. Non, pire qu’une gifle. Elle a beau savoir qu’il ignore tout de ce qu’il lui est arrivé, il l’a touchée là où c’est douloureux, là où la cicatrice est encore tellement sensible et où son âme reste douloureuse. Elle n’aurait pas cru qu’il soit encore si en colère, deux ans après les événements. Elle comprend, et pourtant, elle ne va pas rester plantée là à se faire engueuler. Surtout qu’il n’est pas innocent non plus :
 
—  Oui, enfin, il me semble que tu t’en es bien remis puisque tu t’apprêtes à te marier.
 
—  Parce que en plus j’aurais dû t’attendre ?
 
Elle soupire :
 
— Non, bien sûr que non. Ce n’est pas ce que je voulais dire.
 
Gabriel repense à l’attitude de Chloé ce matin. Il l’a gravement blessée, il le sait. Il n’a pas aimé sa réaction, mais il ne peut pas ignorer les craintes de celle qu’il s’apprête à épouser maintenant. Enfin… si le mariage tient toujours après la crise dans son bureau. Chloé peut être tellement butée et orgueilleuse quand elle s’y met.
 
Et elle n’avait pas tout à fait tort. Bien sûr, il a vu les photos de Naomie lors du défilé de la veille circuler sur la toile. Il l’a trouvée magnifique, comme toujours, ou peut-être bien encore plus qu’avant, avec cette assurance de dingue qu’elle a acquise avec la notoriété aux États-Unis. Maintenant qu’elle est là devant lui, il ne peut ignorer que sa simple présence remue au plus profond de lui des sentiments qu’il avait bêtement cru pouvoir nier. Ses yeux glissent sur ses courbes. Naomie est tellement différente de Chloé. Elle est irrésistible. Bien sûr que tous les hommes sont à ses pieds. Son regard s’est fait un peu trop insistant et Naomie n’a pas manqué cette lueur de désir dans ses yeux.
 
Elle sait en faire une arme, il le sait. Si elle le sent sous son charme, elle prendra le contrôle en un geste. Déjà, il suffirait qu’elle avance la main vers lui, qu’elle se penche un peu, que ses cheveux tombent en cascade et le frôlent. Il serait fini. Il la saisirait, plaquerait ses lèvres violemment contre les siennes et la dévorerait. Il sent la faim inassouvissable qu’elle a laissé en lui lorsqu’elle est partie. Il n’a qu’une fraction de seconde pour se ressaisir, effort qu’il accomplit douloureusement.
 
Il vaut mieux rompre les choses clairement et tout de suite pour éviter la polémique :
 
—  Écoute Naomie. Je suis bien avec Chloé. Je pense qu’il vaut mieux qu’on évite de se croiser. Je ne veux pas lui faire de la peine inutilement. Il ne peut plus rien se passer entre toi et moi.
 
Naomie accuse le choc. Mais elle est depuis longtemps maîtresse dans l’art de ne rien laisser paraître en public lorsque c’est nécessaire. Pourtant, elle a cru un instant voir briller cet éclair dans les prunelles vertes… Là où habituellement elle en aurait déduit la certitude de sa victoire, avec Gabriel, elle se méfie d’elle-même. N’aurait-elle pas tendance à extrapoler les conclusions qui l’arrangent ?
 
Elle retrouve un visage calme en quelques secondes :
 
—  Bon. Eh bien, je pense qu’il n’y a plus rien à ajouter ! Tu ne m’as pas donné l’occasion de t’expliquer pourquoi je voulais te rencontrer, mais sache que je ne chercherai pas à te mettre des bâtons dans les roues. Chloé et moi, cela n’a jamais été le grand amour, mais sache que je ne souhaitais te proposer que mon amitié. Rien d’autre. Si tu changes d’avis…
 
Et sur ces mots, elle tourne les talons, et sort le plus rapidement possible de cet endroit où elle a assassiné ses derniers espoirs. Elle ne voit pas dans son dos Gabriel de Margensac figé au milieu du café et elle n’entend pas le bruit du cœur brisé de ce dernier. Elle ne sait pas que son apparition a fait naître un millier de questions dans l’esprit du jeune homme.
 
Non, Naomie ignore cela et elle court presque sur le trottoir. Elle est si bouleversée qu’elle ne constate pas que le feu piéton est rouge et que les voitures ont démarré. Un pas de plus et ce taxi parisien trop pressé lui rentre dedans… mais heureusement, un bras puissant la retient à la seconde fatidique et la tire brusquement en arrière. Elle trébuche, manque tomber, mais l’inconnu qui vient de la sauver la rattrape et la remet debout sans encombre. Son petit sac en cuir clair est tombé sur le sol.
 
Sans regarder celui qui lui a épargné un accident potentiellement grave, elle se baisse et ramasse avec humeur le contenu répandu sur le trottoir. À toute vitesse, elle récupère les cinq rouges à lèvres toujours rangés dans la poche intérieure et le blush probablement fichu à cause de la chute. Une grande main à la peau mate saisit le foulard de couleur échoué à deux doigts du caniveau où il aurait pu se noyer honteusement dans la crasse.
 
Qui se permet de toucher ainsi à tes petites affaires ? Naomie, tu ne devrais pas le snober de la sorte, et s’il s’agissait du prince charmant ? Qui sait, qui sait ? Puisque tu viens de perdre définitivement celui dont tu rêvais ? N’y a-t-il pas un vieux dicton un peu idiot à ce propos ? « Un de perdu, dix de retrouvé. » Tu n’as pas besoin d’en dénicher autant. Un seul suffirait à te sauver et à t’éviter le pire. Tu as tellement d’ennemis, Naomie…


De l’intérêt d’avoir de l’humour
 

Pas la peine de prévenir les pompiers : il n’y aura pas d’accident… mais un départ de feu ? #SortezLesLances !
 
 
 
Paris,
6 juillet, 10h05.
 
Naomie se relève et arrache brusquement le carré de soie avant de fusiller l’importun du regard. Il s’agit d’un très grand homme brun, la chemise un peu ouverte et la tignasse artistiquement décoiffée. Il lève deux mains innocentes et s’excuse avec un accent anglais très prononcé :
 
—  Ok ! Je me rends ! Je m’apprêtais effectivement à vous voler votre foulard, j’avoue. J’ai perdu le mien tout à l’heure.
 
Naomie se rend compte de son impolitesse et la repartie de l’homme la fait rire :
 
—  Désolée… C’est vous qui... ?
 
—  Vous a sauvée d’un destin cruel en empêchant que vous ne soyez transformée en crêpe ? Oui.
 
—  Merci.
 
—  De rien. C’est un plaisir. J’aime bien empêcher les demoiselles de se retrouver aplaties avant d’enfourcher mon cheval blanc et de m’enfuir avec leurs petites affaires, plaisante-t-il.
 
La jeune femme rit à nouveau et la douleur causée par la rencontre avec Gabriel la brûle moins vivement.
 
—  Et pour vous remercier, je suis désagréable.
 
—  Aucun problème.
 
L’homme se penche en une courte révérence malicieuse et s’éloigne pour ne pas la déranger plus longtemps.
 
—  Attendez !
 
Ce cri a échappé à Naomie ; le visage aimable et le ton léger lui ont procuré tellement de soulagement. Elle se sent tout à fait incapable de se retrouver seule immédiatement après le fiasco du café. L’homme fait demi-tour et revient vers elle. Elle lui tend la main :
 
—  Naomie.
 
—  Haiden.
 
Visiblement, il ne la reconnaît pas. Ce qui est… reposant. Alors, pourquoi pas…
 
—  Pour vous remercier de m’avoir sauvé la vie, est-ce que je peux vous inviter à partager un café ?
 
Haiden joue celui qui hésite avant d’avouer sérieusement :
 
—  Ok. J’aurais adoré. Je suis dégoûté de devoir décliner, mais malheureusement je dois déjà retrouver quelqu’un.
 
— Ah. Je comprends. Je ne voudrais pas que votre petite amie attende à cause de moi. Vous avez perdu assez de temps par ma faute.
 
Naomie lui sourit, un peu déçue. Bien sûr, cet homme ne saurait être célibataire : il est vraiment charmant. Et si drôle !
 
—  Non, non ! Pas du tout, vous n’y êtes pas ! Je n’ai pas de…
 
—  … de petite amie ? Ou votre copain peut-être ! Pardon !
 
Cette fois l’homme rit aux éclats :
 
—  Encore moins. Ça, ce n’est carrément pas mon truc.
 
Naomie le trouve vraiment craquant en fait. Cette façon un peu maladroite de s’exprimer, cet humour délicat. Lui, poursuit :
 
—  C’est juste un pote que j’ai promis de retrouver. Mais une autre fois si vous voulez. Je vous donne mon numéro ?
 
—  Avec plaisir.
 
Elle lui tend son portable et Haiden y enregistre rapidement ses coordonnées. En lui rendant, il ajoute :
 
—  Parfait. Maintenant je n’ai plus qu’à me ronger les ongles pendant les prochains jours en surveillant mon téléphone et en espérant que vous n’ayez pas changé d’avis.
 
—  Ce ne sont pas les filles qui réagissent comme ça habituellement ?
 
—  Que voulez-vous, j’ai un côté midinette.
 
—  Promis, je vous appelle.
 
Elle s’attend à ce que la conversation s’arrête là, mais l’homme la fixe avec ses grands yeux bruns doux, un peu émerveillés, ce qui lui procure un grand plaisir. Il ne peut s’empêcher d’ajouter :
 
— J’attends donc votre appel pour un café. Ou bien si vous avez à nouveau besoin de quelqu’un pour vous empêcher de vous faire écraser.
 
—  Je penserai à vous pour cela aussi, répond-elle sur le même ton léger.
 
—  Ok. Parfait. Je… j’attends votre appel. Je l’ai déjà dit non ? Je ne coupe pas ma ligne. J’ai enregistré mon numéro à Haiden … comme… Haiden.
 
Il s’éloigne enfin, mais de dos, à reculons, sans la quitter des yeux, heurtant une vieille dame au passage qui lui envoie un coup de sac à main. Naomie éclate de rire. Quelle chance de l’avoir rencontré, il lui plairait presque, il est si amusant.
 
—  Ne vous inquiétez pas. Je vous appelle. Haiden, marchez dans le bon sens maintenant, où c’est vous qui finirez écrasé !
 
Elle se retourne et reprend sa route, toujours souriante de cette rencontre distrayante. Elle aurait presque envie de l’appeler tout de suite pour le côté mignon de la scène. Mais son téléphone en main, elle n’est plus certaine. Après tout, elle ne sait rien de lui, oublier toute précipitation serait une bonne idée, pour une fois…
 
Naomie rejoint sa moto, récupère son casque dans le coffre et enfourche la bécane avant de s’éloigner pour rentrer chez elle. Il fait beau. Elle se sent tellement mieux qu’il y a quelques instants. Peut-être qu’avant de revenir à ses cartons, elle pourrait s’offrir une petite promenade sur les quais de Seine, cheveux au vent.
 
Rêveuse, elle ne s’aperçoit pas qu’elle dépasse Chloé qui a assisté à cette rencontre fortuite. Elle était venue retrouver Gabriel pour s’excuser. Ce matin, elle est allée trop loin. Elle n’avouera pas à Gabriel qu’elle ne lui accorde aucune confiance. Elle connaît trop les hommes et elle est bien trop consciente de ce que Naomie provoque chez eux. Elle ne négligera pas le danger que représente la styliste, elle n’est pas idiote. Mais cette rencontre inattendue avec Haiden, qui est loin d’être un inconnu pour Chloé, est exactement ce qu’elle pouvait espérer de mieux. Pousser Naomie dans ses bras, voilà une stratégie excellente pour l’éloigner de son homme. Sacré plan tordu ! Le hasard est décidément bien plus vicieux qu’elle ne le sera jamais. C’est pour cette raison précisément qu’elle y croit dur comme fer.
 
Au loin, elle observe Haiden entrer au café les Deux Magots pour retrouver Gabriel avec lequel il a rendez-vous. Le jeune homme est loin de se douter qu’il est à présent un rouage essentiel dans les projets de Chloé.
 
Ou bien est-ce Chloé qui ignore qu’en se précipitant tête baissée dans ce plan qu’elle pense machiavélique, c’est elle qui sera un rouage essentiel dans les projets de Haiden, notre amusant inconnu ?
 
Voilà qui semble parfait. Si le destin a envie de jouer lui aussi, personne ne songerait à l’en empêcher. Si nous connaissons à présent l’intrigue et commençons à deviner les enjeux, il manque encore certains des plus importants protagonistes. Laissons l’histoire se dérouler… jusqu’à ce que, chères lectrices, nous découvrions que si le hasard semble tirer les ficelles, celui-ci pourrait bien être en réalité manipulé par quelqu’un… quelqu’un en chair et en os… oups… En aurait-on trop révélé ? Taisons-nous. Motus et bouche cousue… Pour l’instant…
 
***
 
Paris,
6 juillet, 10h15.
 
Chloé est nerveuse. Oui, elle a un plan, mais elle n’est pas assurée qu’il fonctionne. Ce qui la rassure, c’est qu’elle a clairement noté que Naomie n’était pas sortie indemne de sa rencontre avec Gabriel. D’un autre côté, ce qui ne la tranquillise pas, mais alors pas du tout, c’est qu’à peine arrivée à Paris, une des premières décisions que la belle brune a prise a été de se jeter au-devant de son fiancé.
 
Elle donnerait n’importe quoi pour savoir ce qu’ils se sont dit. Longtemps après le départ de son futur mari et de Haiden, elle aussi a poussé la porte du café des Deux Magots. Sans prêter attention aux dorures, au buffet de pâtisseries auxquelles elle n’aurait pourtant pas su résister en d’autres circonstances, Chloé fonce droit sur le maître d’hôtel :
 
—  Vous savez pourquoi je suis là, lui lance-t-elle en arrachant ses grosses lunettes et le petit foulard sous lequel elle avait dissimulé ses cheveux.
 
—  Mademoiselle Wallardière, une table ?
 
Elle l’arrête d’un geste sec de la main :
 
—  Ne perdons pas de temps. Nous avons tous les deux autre chose à faire. Vous savez qui était là ce matin.
 
Le maître d’hôtel un peu gêné tire sur le col cassé de sa chemise blanche dans le plus pur style des grands cafés parisiens, tout en jetant un œil autour de lui pour s’assurer qu’aucun client ne s’intéresse à la conversation et qu’aucun de ses supérieurs n’est susceptible de débarquer. La discrétion, c’est le mot d’ordre dans ce genre d’établissements. Et pourtant il ne peut s’attirer les foudres de cette jeune femme-là. La voie étant libre, il fait signe à Chloé de s’écarter un peu et de le suivre derrière une colonne sculptée pour discuter plus à l’aise.
 
— Malheureusement, je crains de ne pas pouvoir vous confesser grand-chose.
 
— Alors je vous fais virer d’ici demain, c’est aussi simple que ça. Il me suffit de hurler. Nous sommes tous les deux derrière cette colonne, qui sait pourquoi vous avez soudain décidé de vous jeter sur moi ?
 
L’employé ouvre de grands yeux ronds.
 
— Mais enfin, c’est ridicule !
 
— Peu importe. Vous savez pertinemment que personne ne remettra ma parole en cause. Et le propriétaire de cet établissement ne pourrait se permettre un tel scandale.
 
Chloé sourit méchamment :
 
— Je trouve cette idée toujours moins ridicule que le fait que vous hésitiez à me dire ce que je veux entendre. N’avez-vous pas appris à reconnaître un ordre ?
 
Le maître d’hôtel se résigne, livide.
 
— Je n’ai capté que des bribes. Mais l’échange était loin d’être cordial. Monsieur Gabriel n’a pas invité mademoiselle Verdier à s’asseoir. Ils sont restés debout et le ton était extrêmement tendu. Il me semble avoir compris que votre fiancé ne souhaitait pas qu’elle s’éternise. Je suis navré, mais c’est tout ce que je peux affirmer, sincèrement, je n’ai pas entendu le reste.
 
***
 
Le lendemain, assise devant la glace pendant que la maquilleuse travaille son teint pour l’enregistrement du plateau du Grand Journal, la jeune actrice n’arrive pas à se détendre. Elle ressasse. Oui, Gabriel n’a pas accueilli sa rivale les bras ouverts, mais la repoussera-t-il pour autant la prochaine fois qu’ils se croiseront ?
 
Pour l’instant, sa meilleure chance reste Haiden. Beaucoup trop tendre et adorable pour côtoyer les grandes fortunes de la capitale, le diplomate anglais, qui a intégré leur groupe d’amis il y a trois mois à son arrivée, est facilement manipulable. Il avait l’air tellement émerveillé en croisant la styliste qu’il ne sera pas bien difficile de le convaincre de lui courir après.
 
Mais ce ne sera pas suffisant pour écarter Naomie. Il lui faut impérativement s’assurer de contrôler au maximum les interactions entre son fiancé et l’indésirable. Peut-être s’est-elle trompée de tactique hier quand elle lui a demandé frontalement de ne pas parler à son ex. Elle a été blessée à mort que Gabriel ne tienne pas compte de ses inquiétudes concernant le retour de Naomie en refusant de ne pas la revoir. Du coup, elle n’a pas accepté ses appels de la soirée. Il lui a laissé plusieurs messages qu’elle a évidemment écoutés, mais sur aucun d’entre eux il ne s’excusait, alors elle a choisi de bouder.
 
Avec le recul, n’aurait-il pas été plus malin de se forcer à garder pour elle son inquiétude ? Le meilleur moyen de s’assurer qu’il n’y ait pas de dérapage ne serait-il pas au contraire de faire comme si de rien était tout en gardant un œil sur ce qui se passe ? Ou pourquoi pas… Pourquoi ne pas s’arranger pour la faire disparaître définitivement ? Bien sûr, l’idée est assez radicale. Mais au fond, une fois cette solution envisagée, elle lui semble tellement évidente, presque facile. Et envisager l’irréparable ne lui pose aucun soucis. Au contraire, elle sent un calme puissant et profond s’installer au fond de son ventre. Sa haine s’éteint, une pointe de plaisir sadique émerge doucement des limbes de colère dans lesquelles elle se débat depuis le retour de Naomie. Un petit sourire en coin se dessine sur ses lèvres. Chloé se sent capable d’imaginer un tel plan et savoir cela la pousse à se sentir plus forte, plus puissante, comme s’il s’agissait là du stade ultime de l’accession au pouvoir. Tenir une vie entre ses mains… Elle le mérite. Le destin le lui doit.
 
Il faut qu’elle réfléchisse à cette piste. Mais pas maintenant, car son agent vient de débouler dans la loge, toute excitée. Cette agitation perturbe Chloé dans ses réflexions. Elle repousse avec impatience le pinceau de la maquilleuse qui attaquait la réalisation d’un regard charbonneux.
 
— Quoi ? Un appel important ? demande Chloé, remarquant le téléphone toujours dans la main de Nina.
 
— Oh ma chérie, tu vas être aux anges. Tu ne devineras jamais qui je viens d’avoir ?
 
— Non, je ne devine pas. Écoute, je n’ai pas envie de jouer aux charades, j’ai traversé une mauvaise journée, hier était pire encore. Si tu as une bonne nouvelle, annonce-la tout de suite.
 
Nina piétine en lâchant un petit cri :
 
— C’était le directeur artistique de Mauboussin !
 
La surprise saisit Chloé qui porte les deux mains à sa poitrine.
 
— Ce n’est pas vrai ! Dis-moi que c’est pour leur prochaine campagne ! J’ai entendu dire qu’il cherchait à recruter un nouveau visage, mais le nom de cette Italienne maigrichonne circulait tellement que je n’aurais pas imaginé…
 
— Et pourtant ! Tu as le contrat ! Les conditions sont top. Un coursier nous apporte les papiers ici dans une heure max, il n’y a plus qu’à signer et on commence les shootings pour la campagne d’affichage la semaine prochaine.
 
—  Si vite !
 
Le bonheur submerge l’actrice. Ce grand bijoutier, c’est une consécration et surtout l’assurance qu’on voit son visage partout pendant des mois. Lorsqu’elle se rassérène enfin, il reste peu de temps pour achever de la préparer. On lui apporte la tenue prêtée par la jeune créatrice londonienne Sarmite Ostanevica : une incroyable robe sombre en tissu transparent veiné de noir, deux manches frangées comme des ailes de corbeau. Elle l’enfile alors que la maquilleuse apporte une retouche ultime à son teint.
 
Chloé profite du passage par la case coiffeur et que celui-ci s’acharne sur son incroyable chevelure blonde presque frisée pour attraper son téléphone. Cette excellente nouvelle l’a encouragée. Après tout, Naomie est peut-être déjà une star dans son domaine, mais elle, en tant qu’actrice, est en pleine ascension : elle ne se laissera pas rouler si facilement, ni voler la vedette.
 
Elle compose le numéro de Gabriel…
 
Répondeur. Déception, mais elle fera avec. Chloé module sa voix la plus douce :
 
— Mon amour, j’ai bien écouté tes messages. J’ai eu tort de ne pas te rappeler, j’étais contrariée. Je te pardonne de ne pas avoir accepté ce que je te demandais, je comprends.

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