Suivre son étoile Tome 1: Entre larmes et bonheur
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Français

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Description

Les parents de Maylia Bellerive, jeune patineuse artistique prometteuse, sont en plein divorce, le genre qui ne pardonne pas. Entre sa mère toxicomane lui imposant de hauts standards et son père ancien joueur de hockey souvent absent, elle tente de trouver sa place. Maylia s’accroche à sa passion pour la photographie, mais surtout à la présence de son meilleur ami, le jeune hockeyeur prometteur James Vaillancourt, afin de passer au travers. Un seul été, c’est tout ce que Maylia aura avant qu’un de ses choix change sa vie à jamais.
La réalité est-elle vraiment celle à laquelle on pense ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 janvier 2022
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897755720
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ALEXANDRA PHILIBERT
 
 
 
 
 
Suivre son étoile
TOME 1
 
ENTRE LARMES ET BONHEUR
 
 
 
 
 
 



Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Image originale de la couverture : shutterstock 1013056726
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-913-2224
 
© Les Éditions de l’Apothéose Lanoraie (Québec), Canada J 0K 1E0 apotheose@bell.net www.leseditionsdelapotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN papier : 978-2-89775-536-2
ISBN epub : 978-2-89775-572-0
 
 
Imprimé au Canada
 
 
 
 
 
 
Suivre son étoile
 
TOME 1
 
ENTRE LARMES ET BONHEUR
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À tous ceux qui croient en leurs rêves.
À D. qui a su me montrer à ne jamais lâcher,
peu importe le temps que ça prend.
 
 
 
 
La pire chose à propos du mensonge,
c’est de savoir qu’on ne valait pas assez la peine pour la vérité.
 
PROLOGUE
 
 
 
Il y a des journées où tout est magique, où rien n’explique vraiment le sentiment de bien-être qui nous submerge. Il y a des moments où tout est parfait, où tout est à la bonne place. Le vent souffle dans la bonne direction et rien ne peut atténuer le bonheur que l’on ressent. Il y a des endroits qui bâtissent l’avenir et qui créent des souvenirs. Il y a des personnes qui nous réchauffent le cœur et qui y resteront pour toujours. Mais surtout, il y a ces gestes qui nous marqueront à jamais.
Un groupe d’enfants entre 6 et 10 ans va à toute vitesse sur la patinoire de l’aréna du quartier. Des bâtons de hockey par ici, des petites jupettes par-là. Jeunes patineuses artistiques et joueurs de hockey se partagent la glace comme si de rien n’était. Les garçons taquinent les filles et ainsi de suite. Ces enfants se connaissent presque depuis le bac à sable, gracieuseté d’une grande amitié de leurs parents et de leur évolution dans des sphères connexes.
Les murs de l’aréna sont placardés de publicités des commanditaires, sauf un. Celui-ci porte les couleurs de l’équipe de hockey junior locale. Dans un des coins de la patinoire, une jeune fille aux boucles brunes trébuche sur le bâton de hockey d’un ami, un geste volontaire qu’il trouve très drôle avant de déguerpir à toute vitesse. Les larmes ne tarderont pas, la glace lui brûle les mains et lui gèlera bientôt les fesses, peu protégées par une jupette et un léotard noir. Un autre garçon, aux yeux bleu océan cette fois, prend la peine de s’arrêter pour l’aider. Ce dernier lui tend la main, après avoir enlevé son gant de hockey, tandis qu’elle hésite à accepter croyant que celui-ci lui offre pour mieux la faire retomber.
— Y me font toujours tomber, lance-t-elle, encore sur la glace.
— Laisse-les faire, répond-il perdant un peu patience quant à son indécision.
Le jeune garçon veut bien l’aider, mais il n’attendra pas toute la journée. La petite fille finit par accepter sa main et l’aide qu’il lui offre pour se relever. Elle replace sa jupette et enlève la neige que la glace a créée sur celle-ci.
— C’est vraiment con des garçons ! s’exclame-t-elle en croyant le jeune homme reparti, mais il est plutôt toujours devant elle.
—  Moi, je le suis pas, affirme-t-il un grand sourire au visage tandis qu’il est appuyé sur son bâton.
— Vrai de vrai   ?
— Vrai de vrai.
— Tu risques de faire comme lui et de me faire tomber toi aussi.
— Je vais te protéger, assure-t-il.
Plus aucune trace de sourire sur son visage, mais le bleu de ses yeux est un peu plus sombre qu’auparavant.
—  Promesse d’éléphant, ajoute-t-il en enlevant un de ses gants de nouveau pour lui proposer son petit doigt et sceller le tout.
Elle y joint le sien pour cimenter cette promesse qu’elle espère être véridique. Quelques secondes plus tard, il virevolte de nouveau sur la patinoire en ayant fait, au préalable, un clin d’œil du haut de ses neuf ans à la jeune fille.
Lorsque leurs joues sont rouges face à l’effort et que leurs jambes sont en compote, tous les enfants se dirigent vers leurs parents. Mais tandis que la jeune fille marche vers le bureau administratif de l’aréna, où elle y trouvera son père, le jeune garçon aux yeux océans se tient de nouveau à ses côtés, son équipe dans les mains de ses propres parents. Puis lorsqu’elle s’arrête pour lui dire au revoir, il rougit et lui dépose un doux baiser sur les lèvres. Un baiser sans grande importance pour leur âge. Les joues de la fillette de sept ans s’empourprent aussi et elle ouvre la porte du bureau pour disparaître à la vitesse grand V.
Il y a de ces endroits qui bâtissent l’avenir et l’aréna pourrait bien en être un. Tout le monde court et ne veut que savoir la fin de leur histoire, mais ces enfants ne souhaitent que de commencer la leur dans cet univers glacé.


 
 
 
CHAPITRE 1
J’Y CROIS ENCORE
 
 
I sit alone and watch the clock trying to collect my thoughts,
all the smiles you had to fake, and all the shit you had to take. 1
 
Croire, encore et toujours. Un sourire plastifié pour plaire aux juges, à son entraîneuse, aux spectateurs, à l’équipe canadienne, à sa chorégraphe, à sa mère et à son père, mais pas à elle. Non, jamais. Les cris, les pleurs, les prises de tête, ou encore les silences froids meublent ses journées lorsqu’elle arrive enfin à obtenir l’attention de ses deux parents, en même temps, plus de cinq minutes. C’est à n’y rien comprendre. Il lui semble que jusqu’à tout récemment, l’amour vivait encore sous son toit, que sa mère embrassait son père chaque matin avant le travail. Qu’elle était heureuse de l’amener à l’aréna pour ses entraînements de patin lorsque son père était sur la route avec son équipe junior. Cette simple pensée lui donne pratiquement envie de rire jaune aujourd’hui.
À qui essaie-t-elle de mentir présentement, si ce n’est pas à elle-même   ? L’amour dans sa famille a disparu il y a bien longtemps, du moins, les premières craques dans la fondation sont visibles depuis un bon moment. Les voyages fréquents de son père, des absences sans préavis de sa mère et ses deux frères exilés quelque part aux États-Unis. Un pour étudier, l’autre pour le football. Chez elle, il fait aussi froid que sur la patinoire où elle se tient présentement les bras croisés. Le bonheur paisible de son enfance s’en est allé avec sa valise dans un claquement de porte, pour ne plus jamais y revenir. Puis le froid s’est infiltré dans sa maison pour ne plus jamais repartir.
La jeune fille ne capte l’attention de sa mère que si elle lui parle des résultats de ses compétitions. En dehors du patinage artistique, la femme qui lui a donné vie se ferme comme une huître et disparaît aussitôt de la pièce. Des cernes, de plus en plus prononcés, sous ses yeux sont visibles, malgré le travail ardu qu’elle met à les camoufler d’une couche épaisse de fond de teint. C’est une étoile qu’elle voit dans les yeux de sa mère lorsqu’elle obtient une première place, mais du mépris qu’elle y croise lorsqu’elle se contente de la deuxième ou troisième. Mais quelle est la différence   ? Considérant qu’elle est rarement en bas d’un podium depuis son plus jeune âge.
Le point de non-retour entre ses parents semble être atteint. Avec un espoir vain, elle aimerait que sa famille revienne comme elle était avant. Que sa mère lui fasse de nouveau de grands gâteaux accompagnés d’un chocolat chaud aux guimauves lorsqu’elle rentre à la maison d’un entraînement. Ou encore que son père s’amuse à lui raconter des histoires sur ces joueurs, comme la fois où l’un d’eux a dû passer la zamboni après avoir cloué les souliers de tous ses coéquipiers sur le banc. Ou encore qu’il prenne une petite pause pour la regarder virevolter sur la glace. Comme avant. Que tous ensemble, incluant ses deux idiots de frères, ils s’assoient de nouveau dans le salon pour écouter un film sportif inspiré d’une histoire vraie, bien collés ou à se chamailler avec le popcorn.
Si elle réfléchit bien, l’adolescente sait que le vice a commencé à s’infiltrer sournoisement, tel un poison, dans sa maison, lorsque sa mère a repris les rênes d’une grande agence de mode montréalaise et que son père s’est investi dans son équipe encore plus, poursuivant ainsi des rêves très différents. Les fondations tiennent encore, faiblement, prêtes à s’écrouler au moindre coup de vent.
L’aube l’accueille en solitaire et le coucher de soleil, si ce n’est pas la noirceur, lui ouvre les bras grands ouverts à son retour. Entre l’école, ses entraînements, les compétitions, le voyagement nécessaire, sa passion pour la photographie et le temps qu’elle passe avec ses amis, elle tente d’oublier que rien ne l’attend à la maison, qu’il n’y a que le vide. Perdue dans ses pensées, la jeune femme sursaute lorsqu’elle entend une voix masculine transperçant le silence laissé par la fin de sa musique de routine.
— Maylia Bellerive, crie-t-il en provenance du banc des joueurs. Arrête de faire des trous dans la glace, sinon je te fais passer la zamboni.
Maylia se tourne dans la direction de cette voix. À cette heure, elle pensait être seule sur la patinoire entre deux cours de patins à l’aréna du quartier. Cet aréna qui n’a vraisemblablement pas changé au cours des dernières années, si ce n’est que les commanditaires se sont succédé et que l’endroit semble moins majestueux qu’auparavant. La jeune fille n’a pas, non plus, remarqué qu’elle enfonçait le bout de son patin droit dans la glace. Les bras croisés sous sa poitrine généreuse pour se protéger du froid de la patinoire qu’elle ne sent plus depuis de nombreuses années, et ce, même si elle ne porte que des collants couleur peau et un léotard noir. Tic nerveux de sa part, à proscrire en respect pour les autres utilisateurs, même si son père est le propriétaire de l’endroit. La jeune patineuse sait très bien que le jeune homme aux cheveux ébène qui se tient devant elle ne rigole pas en parlant de la zamboni, pour avoir lui-même goûté à la médecine du patriarche Bellerive.
—  Fuck James   ! T’aurais pu m’avertir que t’étais là, lui lance-t-elle tandis qu’elle se rapproche du banc des joueurs d’un coup de patin sans effort.
— Ça fait trois fois que je t’appelle, lui fait-il remarquer les mains dans les poches de son kangourou rouge aux couleurs de l’équipe locale.
Maylia prend un moment pour le regarder en replaçant une mèche de ses cheveux chocolat derrière son oreille. Depuis qu’ils sont enfants, James l’a toujours dépassée d’une tête et cela en restera vraisemblablement ainsi. Séparés par deux toutes petites années, ils ont toujours été les inséparables du groupe. Ses cheveux ébènes siéent bien le carré de sa mâchoire. Ils courbent à la hauteur de sa nuque, sous sa casquette pour bien respecter la coupe de cheveux du hockeyeur, communément appelée «   la flow   ». Le bleu de ses yeux lui rappelle autant l’océan que dans son enfance. Du haut de ses dix-huit ans, James n’a rien à envier aux plus âgés. Tant du côté physique qu’au niveau de sa personnalité. Oui, il pourrait gagner en muscles, et en maturité bien évidemment, mais cela viendra avec le temps. Elle l’espère, du moins pour la deuxième partie parce que parfois, il la décourage un brin.
À peine adulte, Maylia sait que son meilleur ami a tout pour réussir et atteindre son rêve ultime. Celui de jouer dans la Ligue nationale de hockey. En s’attardant un peu plus à son visage, elle voit bien le coin de ses lèvres se retrousser quelque peu, un sourire arrogant, prêt à éclater, bien conscient qu’elle est en train de le scruter à la loupe. Cette arrogance est toutefois apaisée par la nuance du bleu de ses yeux qui lui confirme qu’il dit la vérité. C’est une chose que Maylia a apprise au cours des innombrables années passées à ses côtés. Le bleu de ses yeux change selon ses émotions. Ce changement est à peine perceptible, mais elle arrive à le déceler comme un code secret entre eux.
— Qu’est-ce qui t’amène   ? demande-t-elle tout en délaçant ses patins.
Son silence confirme que quelque chose le tracasse. Il étudie sa meilleure amie. Ses cheveux bruns en bataille, en liberté au lieu d’être en chignon, lui confirment qu’elle n’était pas ici pour s’entraîner sérieusement. Qu’elle aussi quelque chose la dérange. Depuis leur tendre enfance, ils possèdent une connexion qui dépasse la logique. Longtemps, il a cherché à se l’expliquer, mais il a abandonné depuis. Maylia n’est pas la patineuse artistique typique, mais elle n’a rien à envier aux autres filles. Elle possède la même grâce, mais est un peu plus en courbe que les autres. Son physique en rend plusieurs jalouses y compris ses petites amies. Ces dernières ne comprenant pas l’amitié que les deux partagent et en sont souvent jalouses. Ce qu’il ne comprend pas vraiment. Le pire dans tout ça, c’est que Maylia n’a même pas conscience de sa propre beauté. James finit par répondre un simple «   pas grand-chose   » avec un haussement d’épaules. Que pourrait-il dire de plus   ? Il reçoit immédiatement un coup de coude directement dans les côtes.
— Maylia… l’avertit-il.
— James… copie-t-elle
— C’est ta mère.
— C’est ton père.
Le ton qu’elle a employé ne laisse aucune place à la discussion. James déteste quand elle fait ça. Maylia utilise un ton autoritaire digne d’une entraîneuse et cela le fait sourire. Si sa carrière comme patineuse artistique ne fonctionne pas, elle pourra toujours songer à cette option, même s’il sait très bien qu’elle ne sera ni l’un ni l’autre à long terme. Il appuie sa tête contre le dessus de la bande et soupire. Le jeune homme relève rapidement la tête en se passant une main dans sa crinière ébène après avoir enlevé sa casquette pour la remettre immédiatement. Un tic.
— Y a rien à raconter, dit-il simplement.
— Je préfère tes problèmes aux miens.
— Je préfère passer la zamboni plutôt que de t’en parler, lui répond-il, mais il ne peut retenir son rire lorsqu’elle ne le regarde, nullement impressionnée. Maylia est sa confidente depuis toujours et cela ne changera probablement jamais.
Après un court moment de silence, James avoue enfin.
— D’accord, mon père me fait chier comme d’habitude.
— Comme tous les parents, non   ?
— Ouais, mais non. Parce qu’il est mon agent, y se donne tous les droits.
C’est le mauvais côté d’avoir un père, ancien joueur de la LNH et agent de joueur. Par défaut, le père de James est aussi devenu son agent. En temps normal, il ne s’en plaint pas, il sait que ce dernier veut son bien et de toute façon il ne voudrait pas d’un autre agent. Sauf quand la vie privée et la vie professionnelle s’entremêlent, il devient parfois difficile pour James de faire la part des choses.
— Mais encore, demande Maylia, certaine qu’il y a quelque chose en dessous de tout ça.
Elle connaît le patriarche Vaillancourt. Il possède une patience de glace et perd rarement ses esprits avec James, malgré toute la pression qu’il peut lui mettre. À tort ou à raison.
— Il est juste sur mon dos comme d’habitude. Je dois ralentir mes sorties quand je suis en ville. Blablabla.
— Tu sais qu’il fait ça pour ton bien, il veut pas que ton côté «   party animal   » te suive toute ta vie et que tu deviennes comme Charlie.
— Je suis pas comme lui.
Il n’en fallait pas plus pour que James soit vexé. Longtemps, il a été comparé à son frère. Grand espoir parti pour la gloire qui a sacrifié tout devant lui pour une fille. Et une fois qu’elle l’a laissé, il s’est tourné vers la drogue, une substance facilement accessible de par son statut. Deux saisons. C’est tout ce dont il aura eu le droit sous les grands projecteurs. Depuis, plus rien. Le silence radio, des matchs dans les ligues professionnelles moribondes, quelque part en Europe. Un talent gâché. Ce grand frère qui mine la dynamique quasi parfaite de la famille Vaillancourt, celui qu’on brandit devant James pour lui faire comprendre qu’il ne doit pas répéter les mêmes erreurs. Une pression de plus à son parcours de hockeyeur. Vrai, James est un peu susceptible et très impulsif de nature, mais parler de Charlie avec lui amène le tout à un autre niveau. James sait qu’il n’est pas comme son frère, sauf qu’il ne peut s’empêcher de se mettre lui-même de la pression pour réussir là où Charlie a échoué. La main de Maylia se faufile dans celle de James et ce geste le force à s’asseoir de nouveau. Le toucher de Maylia l’apaise. Elle seule a cette capacité.
— Je sais James, mais peut-être que… si tu ralentis pendant quelque temps, ça calmera le jeu.
— Je suis capitaine, May. J’ai une réputation à entretenir et je suis là pour surveiller mes gars, explique-t-il.
— Ah oui, j’oubliais, monsieur le populaire. La réputation qu’il te faut pour que toutes les filles soient à tes pieds, lance-t-elle en lui donnant un coup d’épaule et en riant.
— Ben quoi   ? demande-t-il en riant à son tour et haussant les épaules.
Pratiquer le hockey et être le joueur vedette d’une équipe de la LHJMQ a ses avantages et James ne s’en plaindra pas. Il sait très bien que Maylia s’amuse à le taquiner avec ça. Cette «   réputation   » est accessoire pour elle. Selon sa propre théorie, sur laquelle ils ne s’entendent pas d’ailleurs, il s’agit d’une arme de destruction massive au bonheur. Jusqu’à preuve du contraire, c’est ce qui a fait éclater sa propre famille. C’est ce qui a provoqué la chute libre de certains amis de son père, ancien joueur et maintenant propriétaire d’une équipe junior. C’est aussi ce qui a nui à Charlie. Toutefois, elle sait que ça fait partie intégrante du monde dans lequel ils évoluent et dans lequel ils baignent depuis leur tendre enfance. La réputation pour un athlète de haut niveau, que ce soit au hockey, au football ou dans le patinage artistique est importante. Importante pour les entraîneurs, l’équipe, la famille, mais surtout les commanditaires qui veulent ou non s’associer avec vous. Maylia n’y fait pas exception en tant que patineuse artistique de haut niveau, et ce, à 16 ans. Les Jeux olympiques, qui auront lieu dans deux ans, sont d’ailleurs presque gagnés pour elle.
Après le roulement d’yeux offert par Maylia, James sourit. Sa meilleure amie et lui sont à des antipodes parfois, mais il ne l’échangerait pour rien au monde. Plus réservée que lui, elle le garde sur terre. Il ne sait pas comment ils ont fait pour rester aussi longtemps amis étant donné qu’ils se chamaillent très souvent, mais cette amitié, il la chérit au plus haut point. Parmi tous les ratoureux et sangsues que leur statut peut amener dans leur vie, ils savent qu’ils peuvent compter l’un sur l’autre et qu’ils se diront toujours la vérité. Coûte que coûte. En général, les patineuses artistiques détestent les hockeyeurs et vice versa, mais dans leur cas, c’est tout le contraire. Peut-être est-ce seulement à cause des liens de leur famille, leurs pères ayant été coéquipiers lors de leur carrière dans la Ligue nationale et voisins depuis longtemps. Le sport pratiqué n’a rien à voir dans leur amitié.
James remarque que Maylia ne rit plus et semble perdue dans ses pensées. C’est à son tour de lui donner un petit coup de coude.
— Et si on parlait de toi au lieu de moi   ?
— Aucune nécessité. Je ne suis pas le joueur vedette des Rockets de Brossard moi, dit-elle avec un clin d’œil.
— Ouais, ouais, c’est pour ça que t’étais en train de creuser la glace, lui rappelle-t-il en croisant les mains derrière sa tête.
Les habitudes ne mentent jamais. Maylia voue un respect total à la glace en temps normal. Cette patinoire qu’elle déteste et aime à la fois. Quand le silence prend possession d’elle, que le vent cesse et qu’elle se fige sur place, perdue dans ses pensées, son pied bouge de son propre chef et encave la surface glacée à répétition. Chose qui arrive de plus en plus souvent depuis quelques années. En parler équivaudrait à accepter sa réalité et elle n’est pas prête à ça. Sans oublier que James s’inquiète avec un rien lorsque cela la concerne. Son ami n’a pas besoin qu’elle en rajoute.
— May… Qu’est-ce qui se passe   ? tente-t-il en se levant et s’appuyant sur la bande devant elle.
— Rien.
Ses doigts glissent le long de ses cheveux, tout pour ne pas croiser le regard de James, car ça ne lui prendrait que deux secondes pour y voir clair.
— T’es une des pires menteuses que je connaisse, constate-t-il en secouant la tête de gauche à droite avec un petit sourire. Allez, shoot .
Maylia n’a jamais su mentir, ce qui peut être un défaut et une qualité à la fois. C’est aussi ce qui fait son charme et rend cette amitié si facile.
— Rien, juste mes parents.
— Et c’était quoi le sujet du jour   ?
Il n’y a pas une journée où les parents de Maylia ne se prennent pas la tête, en personne ou au téléphone, le ton hausse et se transforme en cris incompréhensibles. À cette simple pensée, son cœur se serre pour sa meilleure amie. Il aimerait tant qu’elle ait une famille comme la sienne. Tricotée serrée.
— Mes compés, ce qu’elle vient de dire n’est pas vraiment un mensonge, mais pas tout à fait la vérité non plus, dans un soupir elle complète, et à quel point t’es une distraction pour moi.
Son sang ne fait qu’un tour et la rage lui monte au cerveau. Lui   ? Une distraction pour Maylia   ? Il est le premier à la pousser au bout pour qu’elle se dépasse. Autant dans ses entraînements que lors de ses compétitions quand il peut y être. Depuis sa plus tendre enfance, il est le fan numéro un de Maylia, et ce, même s’il sait bien que le patin n’est pas sa première passion.
— Tu me niaises là, demande-t-il en se passant une main dans le visage.
D’un point de vue extérieur, il sait que les gens peuvent se méprendre. À plusieurs occasions, James la prend dans ses bras, ou lui dépose un baiser sur le front. Il n’est pas rare non plus de la retrouver endormie dans son lit sans que rien ne se soit passé. En fait, il ne s’est jamais passé quoi que ce soit entre eux, malgré tout ce que les gens peuvent croire. James ne se cache pas non plus que le bonheur de Maylia est plus important que le sien. Comme s’il ne pouvait être heureux si elle ne l’est pas. Vrai, qu’il la protège un peu trop parfois, Maylia serait la première à le dire, mais qu’est-ce que ça change au final   ? C’est normal de protéger sa meilleure amie, comme il le ferait avec un membre de sa famille. Son meilleur ami Kevin dirait sans aucun doute qu’il parle un peu trop d’elle aussi, mais que peut-il y faire   ? C’est un gros morceau de sa vie, la fille qu’il côtoie depuis les couches et qui fréquente les mêmes lieux que lui. La fille qui par sa simple présence réussit à le calmer, celle qui hante ses pensées avant d’accepter le rendez-vous d’une autre. Pour décider si cette future conquête acceptera la place importante de Maylia dans sa vie. Seulement pour ça, se répète-t-il.
James n’arrive pas à comprendre comment la mère de Maylia a pu passer d’un extrême à l’autre. Les chocolats chauds qu’il a partagés avec la famille Bellerive ne se comptent plus ni même les trajets d’auto avec la mère de Maylia, lors de son enfance. L’écart entre cette personne et celle qu’elle est devenue maintenant le sidère. Plus ils ont grandi, plus Julia, la mère de Maylia, a tenté de les séparer. De l’éloigner de Maylia pour que celle-ci soit un peu plus amie avec les autres patineuses. S’il y a une chose à savoir dans le patinage artistique, c’est que la possibilité d’une amitié est quasi inexistante. Les filles sont tellement en compétition, qu’il est rare de voir une vraie amitié en découler. Il l’a déjà entendue dire qu’elle avait peur que sa fille devienne homosexuelle ou un garçon manqué.
Et cette fois-là, il s’était esclaffé sans retenue. De un, même si Maylia était homosexuelle, ça ne changerait rien. De deux, il le saurait et il ne la verrait pas rougir aussi souvent lorsqu’un garçon lui plaît. Ce n’est pas nouveau que Julia désapprouve leur amitié, mais jamais ne l’a-t-elle considéré comme une distraction. Jamais.
— Nop, répond-elle finalement en balançant ses pieds, toujours assis sur le banc.
— Calice, c’est donc ben n’importe quoi, lance-t-il en colère.
Maylia peut comprendre l’agacement de James, si la situation était inversée, elle réagirait de la même façon. Jamais James n’a été une diversion pour elle et elle ne comprend toujours pas pourquoi sa mère, celle qui l’invitait à se joindre à leurs soirées cinéma, peut le détester autant maintenant, malgré tous les arguments qu’elle lui a donnés.
— Elle croit que t’exerces une mauvaise influence sur moi et que tu m’empêches d’atteindre, et je cite, la plus haute marche du podium, dit Maylia en mimant des guillemets pour la dernière portion de sa phrase.
— Tu diras à ta mère que je suis le premier à te motiver pour tes entraînements, rectifie-t-il en la pointant du doigt, ET que je suis plus présent qu’elle pour ça.
— Je sais, et tout ça, avec le hockey et le cégep.
—  I’m a beast , scande-t-il en contractant son biceps, ce qui fait rire Maylia quelque peu.
— T’es vraiment épais…
— Ouais, mais je suis ton épais préféré.
— En tout cas, pas celui de ma mère certain, laisse-t-elle tomber avec tristesse.
Impossible pour elle de se faire à l’idée. Si James savait toutes les bêtises que sa mère a pu lui dire. Les arguments pour la faire changer d’avis. Les menaces concernant ses prochaines compétitions. Cette amitié elle la chérit et elle n’a pas envie de laisser sa mère gagner. Cette dernière pourrait gagner pour tout, sauf ça. Jamais Maylia ne cessera d’être amie avec James. Elle a besoin de lui dans sa vie pour une raison inexpliquée. À l’instant où elle tente d’imaginer sa vie sans lui, une boule prend possession de son estomac, sa respiration est saccadée et la panique la gagne. Non. Impossible. Il est là pour rester.
Normalement, James argumenterait, mais la tristesse qu’il voit dans les yeux de sa meilleure amie lui fend le cœur et l’empêche de jeter de l’huile sur un feu déjà très vivant entre sa mère et elle. La colère ne dérougit pas pour autant, dès qu’il pourra, James a bien l’intention de la sortir de là. Pour ça, il devra attendre qu’elle atteigne la majorité. C’est tout ce qui met un frein à ses projets. Dans deux ans, elle pourra enfin être heureuse et se débarrasser de toute cette pression inutile.
— AÏE   ! Mais qu’est-ce qui te prend   ? questionne James à la suite d’une douleur vive sur son épaule gauche.
Prise d’un énorme fou rire, Maylia est incapable de répondre, tout ce que James sait, c’est qu’il vient de recevoir une claque monumentale sur l’épaule. Il est vrai qu’il n’a pas eu si mal que ça, mais quand elle se donne la peine, Maylia est pourvue d’une force surprenante.
— Trop tentant   ! Désolée hahahahahaha   !
— Hum hum, dit-il tout en croisant ses bras avec une moue au visage.
— Sois pas fâché   ! S’il te plaît, le supplie Maylia munie d’un grand sourire et d’un doux regard style chat botté. Son arme de prédilection.
— May, tu sais que je résiste pas à ce regard, se plaint-il en levant les yeux au ciel.
—  I know ! C’est pour ça que je l’utilise   ! Alors à quoi tu penses, demande-t-elle, nonchalante.
— À quel point j’ai une meilleure amie débile, lance-t-il en riant.
Maylia croise les bras et le regarde du coin de l’œil. Elle sait très bien que ce n’est pas ce à quoi il pense.
— Je pensais à ce qu’on fera dans deux ans, ajoute-t-il sincèrement.
— Un vol de banque   ? questionne-t-elle, amusée.
— Continue comme ça et tu vas me donner raison de dire que t’es débile, lance James en la dévisageant, plus sérieusement, je pensais à aller en appart.
C’est la première fois qu’il en parle ouvertement avec elle.
— Techniquement, j’ai l’âge légal de partir de chez mes parents, mais…
— Dans deux ans, tu auras 18 ans, ce sera moins compliqué… à moins que tu restes seule sans tes parents, genre qu’ils ont plus de droits… je sais pas… dit-il prudemment.
— Et renier mes parents   ? Hell no ! Peu importe à quel point ma mère peut être méchante et ça reste ma mère, dit Maylia en se levant d’un coup. Elle n’arrive pas à croire que James considère l’option de renier ses parents. Ça n’arrivera jamais, peu importe ce que sa mère pourra faire.
— Mais… tente-t-il en l’approchant.
— T’écoutes trop les Frères Scott pour parler d’émancipation. Décroche. 18 ans pas avant.
Il reconnaît bien Maylia ici. Depuis sa plus tendre enfance, Maylia est indépendante. Même si elle ne le dit pas, il y a clairement une question d’argent qui se cache derrière tout ça. Bien sûr, ils ont la vie facile dans un sens de par leurs familles, mais en appartement, ils seront seuls, sans aide.
 
Hors de question de rentrer dans une guerre avec ses parents. Oui, elle est malheureuse, mais non, elle ne s’émancipera pas. Ce qui la dérange aussi, c’est ce que les gens en penseront. Maylia ne veut pas être un fardeau, et elle a déjà l’impression d’en être un pour James. Combien de rendez-vous galants ont avorté pour venir la réconforter   ? Combien de parties de PlayStation a-t-il remises pour elle   ? Plusieurs croient que James la prend en pitié, ou encore que les deux couchent ensemble. Ce qui est totalement faux. D’autres croient qu’ils profitent l’un et l’autre de leur «   réputation   », fiers athlètes et enfants de gens connus. Déménager leur donnerait raison et ça n’arrivera pas.

James voit Maylia se lever et appuyer ses mains contre la bande. Il ne sait pas quoi dire. Il ne pensait pas la mettre autant en colère. Ses bras se faufilent autour des épaules de Maylia et il dépose son menton contre sa tête.
— Je voulais pas te fâcher. Je veux juste te permettre d’être heureuse, et tu l’es pas ici.
— Je sais… dit-elle dans une toute petite voix. Ses mains se posent sur les avant-bras de James.
— Mais   ?
— Mais, j’ai espoir que mes parents finissent par arranger les choses.
— Sois réaliste May, ça fait six ou sept ans que ça se détériore, remarque-t-il. Son corps entier se crispe, le fait que Maylia y croit autant le fâche.
— On sait jamais, essaie-t-elle, pleine d’espoir.
— Maylia, sérieusement, d’année en année ça se dégrade… la prochaine étape, c’est le divorce.
— Non. Ma mère aime trop l’argent de mon père pour divorcer.
— Si tu le dis, abdique James en levant les bras.
Il n’a pas envie de se prendre la tête avec Maylia, même s’il sait bien que c’est ce qui arrivera s’ils continuent cette discussion. Pourtant, Maylia sait qu’il a raison, que ses parents se dirigent droit vers le divorce, vers un crash inévitable. Son cœur essaie d’y croire encore un peu. Sans savoir pourquoi, elle s’y accroche. L’espoir la tuera sûrement un jour. De l’espoir gaspillé, selon James. Sa belle naïveté, cette force qu’elle a de toujours croire en tout et de voir le bon chez chacun, causera peut-être sa perte au long terme et il espère que ce jour n’arrivera pas. Il sait que le moment venu, quand les parents de Maylia divorceront, il devra recoller les morceaux un à un.

Une sonnerie de téléphone met fin à sa réflexion. D’un geste las, James empoigne son cellulaire. Après quelques instants, de son pouce, il coupe le micro de son téléphone cellulaire et regarde Maylia.
— Cinéma ce soir, sept heures   ?
— Avec qui   ? questionne-t-elle.
Maylia n’est pas certaine de vouloir passer sa soirée au cinéma, mais de l’autre côté, se rendre chez elle ne lui tente pas non plus.
— La bande habituelle, James hausse les épaules et roule les yeux comme si elle avait vraiment besoin de le demander.
— Non, répond-elle pour la forme.
— Tu vas faire quoi   ?
— Devoirs, répond-elle tout en évitant son regard.
— Ahhh, come on May, je sais très bien que t’es en avance dans tes devoirs.
— Change rien.
— Bon. Madame boude… lance-t-il en soupirant et reprenant le téléphone. C’est bon dude, on y sera. Non, je m’arrangerai avec elle. Ouais, à ce soir.
Si les yeux de Maylia étaient des fusils, James serait déjà mort. Ce n’est un secret pour personne, sa meilleure amie déteste que l’on décide pour elle, mais il préfère en rire, surtout qu’elle a un petit sourire en coin.
— Tu décides pour moi maintenant, l’accuse-t-elle. Elle empoigne son sac de sport et le met sur son épaule. Maylia entre dans le couloir vers les vestiaires pour prendre son manteau, James à sa suite.
— Haha   ! Je te connais, TU viendras de toute façon, affirme-t-il sans modestie, les bras croisés.
— Non. Tu connais ce mot de trois lettres ? demande-t-elle en zippant son manteau et elle prend de nouveau son sac qu’elle avait laissé sur le banc.
— C’est ce qu’on va voir, scande James qui se lance à sa poursuite.
Les deux jeunes courent dans les corridors de l’aréna. Ils en connaissent chaque recoin, chaque tournant et chaque porte. Le rire cristallin de Maylia résonne entre les murs. Le sourire de James grandit chaque seconde et son rire se joint à celui de Maylia. Après quelques minutes, la porte de l’administration est à la portée de Maylia, mais elle s’arrête d’un coup et James n’arrive pas à freiner à temps. Il entre en collision avec elle et réussit à la retenir juste avant qu’elle touche le sol. Ses yeux questionnent Maylia quant à cet arrêt subit. La réponse ne tarde pas à venir, lorsque les voix des parents de Maylia s’élèvent de nouveau. Dans un soupir, James comprend qu’il doit s’en aller avant que Julia les voie ensemble.
— May, tu m’appelles s’il y a quoi que ce soit okay, lui demande-t-il sérieusement.
S’il pouvait, il l’amènerait ailleurs, loin d’ici, loin de cette folie. Sans autre choix, il passe devant la porte de l’administration et récolte un regard de haine de la part de Julia, la mère de Maylia. Définitivement, la prochaine fois, il quittera avant qu’elle puisse le voir.
Maylia soupire profondément. Elle tente un regard vers le bureau où se trouvent ses parents et les voix refont surface. Au lieu de les avertir de vive voix, elle leur enverra un texto pour leur dire où elle se trouvera ce soir. Son choix est fait. James avait raison. Elle ira au cinéma. Son univers n’existe plus, il est en pause indéfinie. Ses parents s’entretuent, ses frères ont oublié son existence et son meilleur ami n’arrivera jamais à réparer son cœur effrité.
Ses pas résonnent sur la neige gisant sur le sol. Ses larmes gèlent sur ses joues. Elle lavera son visage une fois à la maison. De toute façon, qu’est-ce que ça changera qu’elle pleure   ? Rien.
Elle survit. La plupart de ses amis ne sont pas vraiment ses amis. Il n’y a que la bande habituelle qui l’est vraiment et même encore. Les autres sont des sangsues intéressées par la gloire et l’argent. Personne ne peut s’intéresser à une patineuse artistique, intello, amoureuse de la photographie. Et les garçons   ? Ils n’osent pas s’approcher. Maylia est difficile d’approche et plusieurs croient qu’elle est un territoire interdit avec James à ses côtés. Plus elle y pense, plus un garçon ajouterait à son malheur et pour l’instant aucun ne la fait sentir aussi bien que James. Pourquoi se tuer à la tâche de cultiver son propre malheur   ? Ses parents cultivent le leur et elle ne fait guère mieux. Elle s’engouffre dans une maison noire et dépose ses clés sur le comptoir en espérant qu’un jour la lumière reviendra. Croire, encore et toujours.

 
 
 
CHAPITRE 2
UNE ÉTOILE FILANTE POUR UN SOUHAIT   ?
 
 
Can we pretend that airplanes In the night sky are like shooting stars?
I could really use a wish right now. Wish right now. 2
 
Crash, boum, crash, boum… On dirait la guerre, on dirait le Vietnam, l’Afghanistan, mais la tempête qui fait rage ici, s’appelle Julia. Crise de jalousie, crise d’hystérie, rien ne l’arrête. Rien ne l’empêche de continuer sa destruction. Tel un ouragan qui ramasse tout sur son passage. Sait-elle que Maylia est déjà à la maison   ? Cinq minutes, c’est tout ce qu’elle a eu comme tranquillité avant que ses parents n’entrent dans la demeure. D’une main, Maylia ouvre son ordinateur, démarre Spotify et de l’autre elle ferme sa porte. Le temps de ne pas exister, de se changer et de quitter. Elle voudrait que cette oppression dans sa cage thoracique disparaisse à tout jamais, mais plus les cris aigus de sa mère percent ses murs et enterrent sa musique, plus l’anxiété la gagne. Le volume élevé n’y change rien. Elle tente l’expérience une fois de plus en montant le son. Rien n’y fait. Inspire, expire. Inspire, expire. Au diable l’attente, au diable le changement de vêtements. Elle empoigne un pull de laine gris trop grand pour elle et d’un mouvement brusque, la jeune femme prend son sac à main en cuir brun qui traîne sur le plancher avant de dévaler les escaliers à toute vitesse.
Ses parents ne la remarquent même pas. Les cintres se fracassent l’un contre l’autre lorsqu’elle prend son manteau du placard, mais rien ne capte leur attention bien qu’ils soient dans le salon à quelques pieds d’elle. Ils doivent penser qu’elle est encore à l’aréna. Les voix s’élèvent. Et pourtant…
— NON, MAIS T’ES FOLLE OU QUOI   ? lance le père de Maylia en évitant un livre.
— JE NE SUIS PAS UNE DROGUÉE, scande sa mère, un autre livre à la main, qu’elle jette aussitôt sur lui.
— T’es pas une droguée, mais tu ramènes ça ici, fait-il remarquer.
Son père tient dans sa main levée, un petit sachet rempli de pilules. Elles appartiennent à sa mère et celle-ci se précipite pour le reprendre. Une confirmation de plus sur son état. Chose que Maylia aurait préféré ne pas savoir.
— ARRÊTE, ce sont des antidouleurs Alexis, d’accord   ? Mêle-toi de ce qui te regarde, dit sa mère en replaçant une mèche de ses cheveux roux.
— Pardon   ?!? ÇA me regarde. T’es ma femme, pis la mère de mes enfants. Bon Dieu Julia, implore le père de Maylia en se massant les tempes.
Les larmes coulent sur les joues de Maylia et la panique s’empare d’elle. Elle n’en peut plus et n’entend plus rien. Sa respiration est erratique. Elle étouffe. C’est seulement lorsqu’un grand courant d’air froid entre dans la maison que ses parents se retournent et prennent conscience de sa présence. Pendant une courte seconde, la jeune femme perçoit de la tristesse dans les yeux vert émeraude de sa mère, mais ce sentiment est aussitôt remplacé par de la colère. Dans ceux de son père, d’un brun chocolat éclatant, c’est de l’impuissance que Maylia voit. Alexis a oublié sa petite perle si précieuse. Trop obnubilé par ses problèmes conjugaux et ses aspirations professionnelles, il néglige de plus en plus son adolescente. Sa vie familiale est un échec et ce genre de situation le lui rappelle chaque fois.
— Tu t’en vas où comme ça   ? demande sa mère une main sur la hanche.
— Cinéma, est le seul mot qui sort de la bouche de Maylia. Dans les non-dits sa mère comprend qu’elle passera la soirée avec James.
— Hors de question. Tu remontes dans ta chambre de ce pas, ordonne-t-elle.
— Non.
Il n’est pas rare maintenant qu’elle confronte sa mère, même si elle essaie de garder le nombre le plus bas possible.
— Pour une rare occasion, nous sommes les trois présents à la maison, on va donc passer une soirée en famille.
À cette affirmation, les yeux d’Alexis sont plus gros qu’une pièce d’un dollar et Maylia reste figée. Sa mère veut passer du temps en famille   ? Maylia ne se souvient pas de la dernière fois que cela est arrivé, et à la minute où l’hésitation la gagne, son père intervient.
— Ça va se faire sans moi, j’ai une réunion d’actionnaires ce soir.
— T’es en train de tout gâcher, Alexis Bellerive, vocifère Julia.
Un trémolo s’entend dans la voix de sa mère et cela brise le cœur de Maylia. Le corps de sa mère est frêle. Sa peau est d’une blancheur digne d’une perle, ses mains filigranes. Maylia, un instant, se dit que sa mère a la figure parfaite pour être une patineuse artistique. Tout le contraire d’elle.
Ce n’est pas qu’elle n’a pas la silhouette pour en être une, juste qu’elle ressemble plus à son père qu’à sa mère. Le chocolat de ses cheveux et le noisette de ses yeux   ? Héritage de son père. Tout ce qu’elle possède de sa mère est la grandeur, le nez petit et un peu retroussé, les quelques taches de rousseur de son héritage irlandais maternel et sa bouche en cœur. Elle n’a pas le feu de ses cheveux, ni même l’émeraude de ses yeux. Maylia sort de son mutisme lorsque son père met son propre manteau en se passant une main dans le visage sur lequel les rides ont trouvé pignon.
— Je te dépose où, poussinette ? demande mielleusement son père, comme si les dernières minutes n’avaient jamais existé.
— Tu vas vraiment partir comme ça, Alexis   ? Comme si de rien n’était   ? Avant, on va terminer notre conversation, coupe Julia avant même que sa fille puisse répondre.
L’indifférence de son père envers sa mère met cette dernière en colère comme elle l’a rarement vue.
— Le sujet est clos, Julia.
Les yeux de sa mère se posent sur Maylia et cette dernière redoute ce qui s’en vient. Comme si elle était devenue la prochaine victime de cette tornade.
— Toi, tu restes ici. T’as des entraînements demain Maylia. Et c’est certainement pas avec ta deuxième place que tu vas pouvoir te qualifier pour les Olympiques.
Maylia reste silencieuse. Si elle savait combien d’entraînements supplémentaires elle peut faire pour atteindre les objectifs malsains de sa mère. Combien de temps elle prend au détriment de tout le reste pour lui plaire. Si ce soir elle va au cinéma, ce sera la première soirée relaxe qu’elle s’octroie en plus d’un mois si ce n’est pas plus. Performer, c’est ce qu’elle fait de mieux, même si ses parents ne s’en rendent pas compte. Son appareil photo prend même la poussière dans son étui. Elle délaisse une passion grandissante pour une passion qui s’éteint à petit feu, mais qui lui permet de conserver un lien avec sa mère. Que cela soit négatif ou positif.
— RÉPONDS, crie sa mère devant son silence.
— Julia, arrête, laisse-la tranquille, ordonne d’un ton ferme son père situé entre les deux femmes.
— Ça suffit   ! Tu sais très bien Alexis qu’elle sera avec James et qu’il exerce une mauvaise influence sur elle   ! Tu n’y vas pas. Suis-je assez claire, Maylia   ?
— Maman… bredouille-t-elle.
— Pas de maman, rectifie Julia une main sur la hanche. Tu vas être reposée pour demain, un point c’est tout. Ta coach te l’a dit, tu dois mettre toutes les chances de ton côté.
— Tu dis ça comme si j’étais bonne à rien. Je suis classée première au sein d’équipe Canada   !
— La petite Laïla te talonne Maylia, pis c’est dû à du relâchement de ta part, l’accuse sa mère.
Cette dernière se déplace et tente de l’attraper par le bras sans succès.
— N’importe quoi, répond-elle en se dégageant.
Maylia ne peut pas croire que sa mère insinue de telles choses. Oui, Laïla est au deuxième rang, oui elle pourrait très bien prendre possession de son rang, mais ce n’est pas par relâchement. Ce sera parce qu’elle l’aura mérité.
— Tu restes ici.
Le ton employé par sa mère ne laisse aucunement place à la discussion, mais sa poitrine s’écrase et l’air est de plus en plus irrespirable pour elle. Son père remarque que la situation pourrait virer au vinaigre encore plus qu’en ce moment.
— Maylia, c’est quoi le plan de ta soirée   ? demande-t-il en ignorant une fois de plus sa femme.
— Cinéma. Gang habituelle. Elle n’en dira pas plus, c’est au-dessus de ses forces présentement. Si James était là, il rirait probablement, elle la grande pie n’arrive pas à sortir plus de trois mots à la fois. Elle sait toutefois qu’il serait plus en colère qu’autre chose face aux agissements de sa mère.
—  Good . James sera là   ?
James est son garde personnel puis Maylia sait que son père dira oui à l’activité la plus dangereuse qui soit s’il est avec elle. Sa mère ouvre la bouche pour protester, mais est arrêtée par son père qui lui fait signe de la main de se taire.
— Oui, pousse faiblement Maylia.
Il fait de plus en plus chaud dans la pièce et elle déteste ça. Elle doit sortir d’ici.
—  Good . Couvre-feu à minuit.
— T’es pas sérieux Alexis   ! Elle va scrapper sa carrière   !
Les mains de sa mère virevoltent dans tous les sens et Maylia n’a que le temps d’entendre son père dire elle n’a que 16 ans, laisse-la vivre un peu, qu’elle quitte finalement le domicile familial.
Le froid de l’extérieur lui fait du bien. Il emplit ses poumons, fait disparaître les chaleurs causées par la situation et lui permet enfin de respirer un peu mieux. Les deux mains sur les cuisses, penchée vers l’avant, Maylia prend de grandes respirations. Son manteau en laine grise est toujours ouvert et elle risque de prendre froid, mais elle s’en fiche de toute façon, James n’habite pas très loin. En fait, il est son voisin, gracieuseté de l’amitié entre leurs familles. De peu, elle a évité la crise de panique monumentale. Elle déteste cela. Plus les choses vont mal chez elle, plus la panique fait partie intégrante de sa vie. La porte s’est fermée dans un claquement derrière elle. Le moteur de la voiture de son père a rugi et la BMW noire s’est enfuie dans la noirceur. Une existence de cinq minutes aux yeux de ses parents. C’est tout ce qu’elle a réussi à avoir, mais pas pour les bonnes raisons. Une fausse volonté de sa mère de passer une soirée en famille comme avant, même si rien ne l’est finalement.
Inspire, expire, inspire. Sa respiration n’est pas tout à fait revenue à la normale, mais elle est un peu plus en contrôle que tout à l’heure. Les yeux rouges, elle se retrouve devant la porte bleue de la somptueuse demeure des Vaillancourt. Rien de bien étonnant dans ce quartier cossu de Montréal où les plus grands athlètes actifs ou retraités s’établissent. Les maisons centenaires d’une beauté inouïe côtoient les constructions plus récentes d’un prix faramineux. Au coin de la rue, il y a cette maison blanche aux volets rouges où habite Laïla. Une maison centenaire, bien entretenue malgré le salaire moins élevé de sa famille. Cette maison pleine de bonheur que Maylia envie malgré les difficultés éprouvées par la mère monoparentale de Laïla. Cette maisonnée tissée serrée composée de trois membres, Laïla, la mère de celle-ci et son jeune frère. Le père ayant rendu l’âme quelques années auparavant.
Selon plusieurs, Laïla et Maylia devraient se livrer la guerre. Le monde du patinage artistique est compétitif et peu de filles réussissent à être amies dans cet univers. Surtout lorsqu’elles se battent pour la tête du podium à répétition. Mais, malgré quelques prises de bec, Laïla et Maylia ont réussi à préserver leur amitié. C’est peut-être simplement parce qu’elles se connaissent depuis toutes jeunes, mais c’est leur réalité.
Maylia soupire et entre sans sonner chez les Vaillancourt. Elle sait qu’elle croisera Laïla ce soir et qu’il est possible qu’elles se prennent la tête encore comme c’est le cas à l’approche des grosses compétitions. Toutefois pour l’instant elle a besoin de se calmer et il n’y a qu’un endroit où elle sera capable de le faire instantanément, où elle ne tombera pas sur ses parents. Chez les Vaillancourt, avec James. Il a toujours eu cet effet. Elle espère tomber sur lui ou Amanda, la mère de James. Peut-être même lui a-t-elle fait des biscuits au chocolat. Les meilleurs au monde, mais c’est plutôt sur un homme aux cheveux ébènes, une version plus âgée de James, sur qui elle tombe. Charles, le patriarche des Vaillancourt, est assis sagement au salon et dépose sa tasse de café ainsi que son journal en esquissant un faible sourire. Le père de James n’a pas besoin de mots pour comprendre le drame qui se joue. Il sait depuis longtemps ce qui se trame dans la maisonnée de Maylia. Elle s’assoit à ses côtés et ne bouge pas. Elle inspire, expire, toujours à la recherche d’un contrôle qui ne vient pas totalement sur sa respiration. Charles étire le bras et frotte le dos de Maylia. Amanda, sa femme, est meilleure pour réconforter, mais elle n’est toujours pas rentrée de ses courses et voir Maylia dans cet état lui brise le cœur. Il tente alors de faire diversion, de lui changer les idées.

— Votre cinéma n’était pas à 19 h ? demande-t-il.
— Oui… Je devais juste… Sortir de chez moi, dit-elle hésitante, un peu honteuse à la limite.
Elle fixe les manches de son manteau qu’elle n’a toujours pas enlevé. Au moins, elle a pensé à se débarrasser de ses bottes avant d’abîmer le tapis blanc qui orne le salon des Vaillancourt.
— Je comprends, James est dans la douche, reprend-il en riant un peu, j’imagine qu’il devrait sortir bientôt.
— James est pire qu’une fille, alors ça m’étonnerait qu’il sorte aussi rapidement, dit-elle en riant et essuyant ses larmes.
Ce petit moment lui fait du bien et elle réussit enfin à retrouver un rythme respiratoire normal… ou presque.
— Il se doit d’être présentable, il a une réputation, tu sais, rigole Charles à propos de son fils.
Ce dernier lui fait un clin d’œil avant de se lever et se diriger vers son bureau. Un grand bureau de chêne qui fait rêver Maylia. Tout dans cette maison lui plaît. James a grandi dans une maison centenaire rénovée, mais elle a conservé son cachet. Le bois de chêne est l’élément central que l’on retrouve dans les poutres, autour des portes et ainsi de suite. Quant à elle, Maylia, c’est une construction neuve qu’elle a connue. Au goût du jour, au goût de sa mère, grâce à l’argent de son père. Elle se demande bien si sa mère a déjà déboursé un seul sou de sa vie. Elle voit que le père de James s’est arrêté à l’entrée de son bureau. Il hésite à la laisser seule. Ses crises de panique sont connues. Elles sont rarement graves, mais elles sont présentes de temps à autre. Elles n’étaient même pas fréquentes il y a moins de six mois, mais toujours ils se sont fait une obligation de la surveiller, comme si elle allait se briser. Maylia décide donc de mettre fin à son supplice et de changer de sujet une fois pour toutes, elle sait que jongler avec les sentiments féminins n’a jamais été le fort de papa Vaillancourt.
— Les filles sont là ? demande-t-elle.
— Lesquelles   ? Il y en a beaucoup, dans cette maison.
Le clan Vaillancourt compte quatre femmes, incluant Amanda, la mère de James, et quatre hommes, incluant Charles, le père de James.
— Thara et Zoé ? demande-t-elle.
Maylia s’entend bien avec Thara, l’une des sœurs de James qui a aussi une jumelle du nom de Zoé. Thara est l’artiste de la famille, un peu comme elle. Elle danse et fait de la gymnastique, tandis que Zoé a la tête fourrée dans les bouquins de science.
— Non, pratique de danse pour T, je crois que Z est à la biblio, énumère-t-il en se servant de ses doigts.
Depuis toujours, il appelle les jumelles par la première lettre de leurs noms. Océane est dans sa chambre. Sinon, Amanda ne devrait pas tarder à arriver, termine-t-il en parlant de la benjamine d’à peine 8 ans et de sa femme.
— D’accord. Je vais attendre sagement James, déclare-t-elle en offrant un faible sourire à Charles.
Ce n’est pas qu’elle n’aime pas Océane, mais à seulement 8 ans, leurs points communs sont très limités et la fatigue habituelle post-crise de panique commence à l’accabler.
— Pas de problème, s’il y a quoi que ce soit, tu le dis, et de toute façon, fais comme chez toi, affirme Charles avant de disparaître pour de bon dans son bureau, sans pour autant fermer complètement les portes françaises.
Même si elle connaît les Vaillancourt depuis sa naissance, elle hésite toujours à ouvrir le réfrigérateur. Ou encore de se prendre un grand verre de lait sans avoir au préalable demandé la permission à la mère de James. Alors, les parents de ce dernier aiment bien la taquiner à ce sujet.
— Merci Charles. Le plus simple des mots, mais le plus sincère de sa part.
Malgré tous les efforts de James à convaincre les gens qu’il n’a rien à voir avec son père, ils sont identiques sur plusieurs points. Leur tendresse, leur malaise à ne pas savoir comment gérer un trop-plein d’émotions parfois, mais surtout leur sens de l’observation hors pair. Maylia reconnaît à mille lieux la tactique de changement de sujet, peu subtile, que James utilise en Charles. Elle se dit qu’elle aimerait avoir une famille aussi chaleureuse que les Vaillancourt, mais elle soupire, sachant que ce ne sera plus jamais le cas.
 

 
Dans un nuage d’humidité, James sort de la douche et empoigne la serviette bleue à sa disposition. Une chance que sa mère soit absente, sinon il aurait droit au grand sermon sur les effets néfastes d’une douche trop chaude et trop longue. Il essore ses cheveux rapidement, s’éponge la peau pour enfiler un t-shirt polo rouge et une paire de jeans rapidement. De là-haut, il entend une voix féminine s’entremêler avec celle de son père. Aucunement besoin de tendre l’oreille, il sait à qui elle appartient. Le jeune adulte passe de nouveau la serviette sur ses cheveux noirs et jette un dernier regard au miroir pour être certain que ses cheveux sont à la bonne place. Une fois dans les escaliers, il voit une chevelure chocolatée sur son divan, accompagné d’yeux gonflés, voire rouges. Une couleur qu’il déteste voir sur ce visage en particulier. Si Maylia se trouve sur ce divan à cette heure, elle qui est souvent en retard, c’est que la situation a dégénéré chez elle.
Perdue dans ses pensées, elle n’entend pas James arriver et ne réalise même pas qu’il est maintenant assis à ses côtés, mais lorsque la main de ce dernier lui touche l’épaule, un courant électrique la transperce et la fait sursauter.
— Définitivement, je vais finir par faire une crise cardiaque, lance-t-elle une main sur sa poitrine.
— Désolé, dit-il avec un haussement d’épaules tout en s’assoyant avec peu de grâce à ses côtés.
— C’était bien la douche, poulette.
— Poulette   ? Hein ? demande-t-il, confus.
— Ben laaaa, ça fait une demi-heure que t’es dans la douche, t’es pire qu’une femme, James, indique Maylia.
— Euh, non…
— Euh, oui…
— Anyway, dit-il du revers de la main, tu veux toujours manger ici   ?
— J’ai pas vraiment faim… avoue-t-elle en jouant avec le bas de son chandail ayant finalement enlevé son manteau dans l’attente.
Avant que ce dernier puisse rétorquer quoi que ce soit, une femme avec de longs cheveux noirs entre dans le salon, sacs d’épicerie à la main et passe près de les échapper.
— Hors de question, tu manges ici ma chouette. Et toi, grand gaillard, aide donc ta mère, lance-t-elle.
Deux secondes top chrono, un petit coup de vent et James est déjà debout et en mouvement pour aider Amanda. Avec son père, il aurait trouvé une excuse, mais avec sa mère, c’est une tout autre histoire. Elle détient une autorité sans pareille sur son fils. En temps normal, une telle scène a tendance à faire rire Maylia, mais pas ce soir. Il y a cette boule dans son estomac qui ne veut pas partir et qui la rend anxieuse.
— Je… Maylia n’a pas le temps de finir sa phrase qu’Amanda, la mère de James, l’interrompt déjà.
— Tututut   ! Tu manges, un point c’est tout. Faut nourrir cette beauté-là.
— Mais… tente Maylia en regardant James pour avoir un appui.
— Pas de mais, lance-t-elle en retournant à la cuisine. Tu dors ici ce soir   ?
Maylia hésite avant de répondre et c’est tout ce qu’il faut à la mère de James pour prendre une décision.
— Laisse, tu dors ici, je m’arrange avec ton père, décide la mère de James.
— Et ma mère… indique Maylia, la tête toujours appuyée contre le sofa.
La matriarche du clan Vaillancourt arrête son va-et-vient entre la cuisine et le salon en laissant tomber un soupir.
— Elle a encore fait des siennes, je croyais qu’elle était en voyage   ?
— Plus le cas. Intense avec mon entraînement et désaccord pour ce soir, confirme Maylia en ne bougeant pas d’un poil.
— Mais est donc ben conne, s’emporte James qui revient de la cuisine.
Une voix masculine et autoritaire se fait entendre.
— JAMES, surveille ton langage
— Oui PAPA   !
James fait une grimace, il n’a fait que dire la vérité.
Il sait que son père pense la même chose. Maylia le regarde amusée tandis qu’Amanda continue son questionnaire.
— Ton père t’a laissée venir   ?
— Oui, mais je dois être rentrée pour minuit.
— C’est de bonne guerre, je vais quand même voir avec lui, dit la mère de James en haussant les épaules et tournant les talons.
James décide de s’en mêler en taquinant sa meilleure amie.
— Ton preux chevalier va te ramener à l’heure May, s’il ne veut pas   !
— Bien sûr, Poulette, si je me fie à ta douche, je ne serai jamais revenue pour 11 h, lance-t-elle en roulant des yeux.
— Même pas vrai, dit-il en tirant la langue.
— Okay les enfants, on sait tous comment va finir cette conversation, allez à table, évoque finalement Amanda.
Pour toute réponse, les deux adolescents se tirent la langue, ce qui leur vaut un roulement d’yeux de la part d’Amanda. Charles et Océane, la plus jeune du clan Vaillancourt, viennent les rejoindre. Le souper se fera sans les jumelles, Matt, et Charlie, les frères aînés, que James n’a pas vus depuis longtemps, trop longtemps même. Qu’ils ne soient que quelques membres ou le clan au complet, Maylia adore cette ambiance familiale. Quand elle sera grande, elle aura une famille comme celle-ci et si elle est pour se marier un jour, elle fera tout en son pouvoir pour ne pas divorcer, ou du moins ne pas finir comme ses parents. C’est la promesse qu’elle se fait à chaque fois qu’elle se retrouve à cette table. Dans sa maison, on entend crack, crash, boum, bang , et des cris, ici on entend des rires, de la musique et on ressent l’amour, juste de l’amour. Et c’est tout ce qu’elle désire au final. La célébrité ne vaut rien sans l’amour.
 

 
L’air glacial du mois de janvier les accueille lorsqu’ils mettent un pied à l’extérieur. Les deux adolescents gardent le silence jusqu’à leur arrivée au cinéma, afin de ne pas reparler de ce qui se passe chez elle où, comme à l’heure habitude, ils arrivent en retard sous les plaintes de leurs amis. Laïla est la première à énoncer son mécontentement. S’il y a une chose sur laquelle Maylia et Laïla se chicanent toujours, c’est bien sur la ponctualité. Tandis que Laïla est du genre à arriver une trentaine de minutes plus tôt à un rendez-vous, Maylia est plutôt du style à arriver à peine quelques minutes avant l’heure entendue, ou… après. Avant que les filles se crêpent le chignon pour une énième fois cette semaine, un membre de la bande intervient et demande à ce qu’un consensus soit obtenu concernant le film.
— On va voir un film de filles, c’est à notre tour là, affirme Laïla.
— Oh non babe , aucun film de filles   ! On vous a fait plaisir la dernière fois, répond Kevin, son copain et meilleur ami de James.
— Arg, à la fin, j’ai pas envie de voir un film de guerre du tout, renchérit Laïla en replaçant une mèche de bruns derrière son oreille.
— J’ai pas envie de voir un film quétaine avec des paillettes, ajoute-t-il en imitant celle-ci.
Le plus silencieux, et le plus neutre de la bande, décide finalement de laisser Maylia trancher. Chaque fois qu’ils vont au cinéma, c’est toujours la même histoire. Tout le monde s’obstine, un finit par être en colère, un autre tente de recoller les pots cassés et ils manquent finalement les premières minutes du film. Une des filles soulève que Maylia sera assurément du côté des garçons, comme à l’habitude.
— J’ai pas envie d’une comédie romantique ce soir, les filles, j’ai envie d’un film pas de scénario, juste des trucs qui changent les idées, répond finalement Maylia en regardant par terre.
— Donc adjugé   ! On décide du film, les gars. Victoire   !
James, heureux, frappe ses poings contre ceux des gars. Les filles de leur côté soupirent.
— T’emporte pas, je peux changer d’idée, lance Maylia.
— Victoire pareil, dit-il.
— Poulette, si tu continues on va voir un film de filles, rétorque Maylia en le fixant droit dans les yeux.
Un rire général s’installe dans le groupe sous la grogne de James, mécontent que Maylia ait mentionné cet affreux surnom devant leurs amis.
— Poulette   ? demande Kevin qui replace sa casquette sur sa flow 3 .
— Longue histoire, laisse faire, dit rapidement James pour éviter l’humiliation.
— Il est pire qu’une fille dans sa douche, finit par expliquer Maylia pour le défier.
— Okay, pas que je vous aime pas, mais on va vraiment finir par manquer le film, rappelle Laïla.
— On arrive, lancent-ils tous en chœur.
La petite bande s’engouffre dans le cinéma. Maylia et James sont un peu en décalage et toujours en train de se chamailler concernant le dévoilement de son surnom. Les garçons ont finalement choisi un film d’horreur au plus grand désarroi des filles, qui comptent bien leur faire payer à court terme. Sauf Maylia, qui elle s’en fout éperdument.
 

 
Les mains de Maylia s’agrippent à son bras et James retient un rire. Sa meilleure amie n’a jamais vraiment aimé les films d’horreur, et peine toujours à en terminer l’écoute. Toutefois, elle s’évertue à en écouter pour se changer les idées. Quelques minutes plus tard, elle se réfugie dans ses bras, même s’il reste encore, au grand dam de Maylia, au moins une heure au film.
James n’échangerait ces moments pour rien au monde. Il ne sait pas si c’est parce qu’il aime la proximité ou l’odeur de son parfum, le reflet de la lumière sur son visage qu’il peut contempler ou juste l’habitude d’avoir Maylia à ses côtés depuis toujours. Il aimerait que ces moments ne s’arrêtent jamais. Perdu dans ses pensées, il rougit. Depuis quand pense-t-il à Maylia de cette façon   ? Tout à coup, il devient un peu inconfortable avec lui-même et se concentre sur les images défilant devant lui. Peine perdue, il n’y arrive pas et son regard se pose de nouveau sur Maylia. Il espère qu’elle ne le remarquera pas et remercie le ciel de la noirceur accablante de la pièce.
Une heure plus tard et des poussières, les lumières se rallument enfin dans la salle de cinéma et tout le monde se lève… sauf Maylia. James se retourne vers elle, un sourcil levé et un sourire. Il ne sait que trop bien pourquoi elle ne s’est pas levée comme les autres. Gênée, elle lui offre un sourire désolé en retour, elle n’aurait jamais dû abuser autant de sa boisson gazeuse. En preux chevalier, James se place devant la jeune femme pour qu’elle puisse s’accrocher à son dos.
— On se rejoint devant le cinéma, je dois amener le bébé aux toilettes. AÏE, dit-il en recevant un petit coup de poing sur l’épaule de Maylia. T’as fini oui   ? Sinon, je te laisse te débrouiller toute seule.
— Non, c’est beau   ! Mais faudrait, genre, y aller comme tout de suite James, dit-elle en s’impatientant.
Le duo part de son côté, laissant leur groupe d’amis pour quelques instants. Arrivé devant les toilettes, James a à peine le temps de la déposer qu’elle court comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ce qui lui donnera un moment pour remettre ses idées en place. Près de quinze minutes plus tard, elle en ressort enfin. Il la regarde, découragé.
— T’as bu une rivière ou quoi   ?
— J’avais envie c’est tout, dit-elle en haussant les épaules et attachant son manteau.
— Quinze minutes May, quinze minutes que t’es là-dedans, se plaint-il.
— Et puis   ? Ça te dérange   ?
— C’est du temps de perdu… t’sais, répond-il en roulant des yeux et pianotant sur son cellulaire.
— Ha   ! Ha   ! Ha   ! T’es SI drôle, dit-elle sarcastiquement…
Elle embarque de nouveau sur son dos, et en profite pour déposer sa tête contre son épaule. Maylia ne l’avouera jamais, mais elle aime bien l’odeur que dégage James et elle sait au fond d’elle-même qu’il met ce parfum pour elle, même s’il ne lui confirmera jamais. Les amis rejoignent finalement le groupe à l’extérieur, Maylia bien emmitouflée dans son manteau.
— Y était temps, lance Kevin
— Désolée, mais c’était pressant, s’excuse Maylia une fois de retour sur ses pieds.
— Elle a bu une rivière. AÏE   ! Mais c’est quoi ton trip aujourd’hui de me claquer May   ?
— Tu le mérites, c’est tout   !
Et, c’est reparti pour un tour. La bande n’en fait plus de cas tellement ce genre de chicanes arrivent quotidiennement entre ces deux-là.
— T’es pas obligée de laisser ta frustration sur moi, okay   ? Je suis pas un punching bag , lâche-t-il, exaspéré.
Silence complet. Vrai que James est très impulsif, mais il est rare qu’il s’en prenne à sa meilleure amie ainsi. Fâchée, Maylia ne dit au revoir à personne et se met à marcher d’un pas rapide pour rentrer chez elle, ou aller n’importe où, juste ailleurs qu’ici.
— Eh merde, laisse tomber James.
— Bravo, t’as vraiment été fort sur ce coup, lui fait remarquer Kevin en lui donnant une tape sur l’épaule.
Après un regard noir destiné à son meilleur ami Kevin, James se met à la poursuite de la jeune femme, il sait qu’il est allé trop loin.
 

 
Le vent fouette ses joues et ses larmes glacent sa peau. La température ressemble à celle qui sévit chez elle. Froide, glaciale et mortelle. Elle pourrait s’arrêter et se laisser mourir de froid dans un banc de neige que personne ne s’en soucierait, mais cela serait stupide. Pourquoi voudrait-elle mourir   ? Sa vie est un enfer, mais il y a encore de bons côtés. Maylia déteste vraiment James parfois. Il a le don de dire des choses sans réfléchir, des choses qui font mal. Déjà que ses parents s’entretuent et que sa mère ne la lâche pas une seconde concernant sa carrière de patineuse artistique quand elle est au Québec, elle n’a pas besoin qu’il agisse comme le dernier des cons. Il n’a pas tardé à la rattraper. Ses pas lui font échos. En silence, il marche à ses côtés et hésite à prendre la parole. Il a été stupide. Il le sait.
— May, laisse-t-il tomber dans un souffle.
Il n’a jamais été le meilleur pour s’excuser et son orgueil l’empêche de le faire complètement. Aucune réponse. Maylia peut être très têtue parfois. Maintenant face à elle, il l’oblige à s’arrêter. James sait qu’elle ne peut rien faire, sa tête de plus et sa carrure l’emportent sur le bout de femme qu’est Maylia.
— Maylia, je suis désolé, okay   ? J’y ai pas pensé… Vraiment.
James décide de piler sur son orgueil, même s’il pense que Maylia a exagéré cette fois-ci.
—J’ai assez de mes parents, t’sais, j’ai pas envie de me chicaner avec toi, avoue-t-elle.
Sa meilleure amie baisse les yeux en prononçant cette phrase, elle n’a pas envie de se battre, pas avec lui. Un sourire en coin apparaît sur le visage du jeune homme dont les oreilles commencent à rougir au froid, car il a roulé les rebords de sa tuque.
— On se chicane la plupart du temps May, avoue-t-il en souriant.
— Pas vrai.
— Oh que si, on s’obstine très très très souvent.
— Okay, t’as raison, abdique-t-elle, mais d’habitude, c’est pour niaiser…
— Je sais, si tu veux je peux être ton punching bag toute la semaine, s’exclame-t-il avec les bras en croix.
— J’ai pas besoin de punching bag . Je veux pas qu’on se brouille…
— Je sais, je suis indispensable, je fais souvent cet effet chez les gens.
— Haaaa, t’es con   !
Elle le pousse amicalement, et ils ne peuvent s’empêcher de rire. Maylia sait qu’elle s’est emportée pour rien, qu’elle n’avait pas à lui donner cette petite claque, et ce, même si elle ne lui a pas fait mal du tout. James lui donne un petit coup d’épaule pour finalement l’encercler rapidement d’un de ses bras. Ce geste la réconforte.
— Ouais, je sais. Mais tu m’aimes comme ça   ! Sinon ça ferait pas seize ans qu’on est amis.
— D’accord, tu marques un point… Qu’est-ce qu’on fait   ? demande Maylia.
— Hein, dit James sous un air dubitatif.
— Ben, il est 21 h 45 donc j’ai encore du temps devant moi devant moi.
— Tu crois que ta mère est chez toi ? demande James tout en replaçant sa casquette.
— Aucune idée… Mais j’ai pas envie d’y aller.
— Alors t’allais où en partant comme ça du groupe   ?
— Sais pas… ailleurs, dit-elle en un haussement d’épaules.
— Ailleurs, c’est n’importe où. Bon, laisse-moi réfléchir…
Un sourire franc apparaît sur ses lèvres pulpeuses et c’est assez pour lui, mais c’est aussi dérangeant de penser de cette façon simultanément. Après une très courte argumentation, ils se rendent à la résidence des Vaillancourt pour jouer à des jeux vidéo. Bien emmitouflée sous une grosse couverture moelleuse en laine blanche, Maylia croule sous le sommeil. James joue de façon distraite et questionne son amie, qui lui répond d’une voix endormie.
— Tes entraînements, ça va   ?
— Ouais, quand même. J’ai de la difficulté à bien atterrir lorsque je fais mon triple saut dernièrement, mais j’y travaille, répond-elle, les yeux fermés.
— Je voulais dire avec ta coach.
— Ça va… quand ma mère n’est pas là.
— Charmant, ajoute-t-il sèchement.
— James… souffle-t-elle avec un peu de reproches.
— Quoi   ? T’as déjà assez de pression comme ça… réplique-t-il en déposant sa manette de PlayStation .
— J’ai pas de pression.
— À d’autres, May. Ta mère te voit comme la prochaine Jamie Salé.
— Jamie Salé patinait en duo, pas moi, rectifie-t-elle.
— Alors elle te voit comme… comme…, aucun nom ne vient dans sa tête lorsque James réfléchit.
Il ne connaît pas vraiment ce sport, du moins ses athlètes marquantes.
— La prochaine Barbara AnnScott, Karen Magnussen,Joannie Rochette, aide Maylia.
— Je m’en allais dire Cynthia Phaneuf… répond avec orgueil James pour tenter de masquer son manque de connaissance dans le patinage artistique, mais qui essaie-t-il de convaincre, sachant que celles de Maylia surpassent les siennes   ?
— Elle aussi, malheureusement elle n’a jamais eu de médaille olympique, fait que ma mère ne doit même pas la considérer.
— Merci pour ce cours 101 de patinage artistique olympique, mam’zelle Bellerive.
— De rien, M’sieur Vaillancourt, dit-elle accompagné d’un pouce en l’air.
— Bref, ta mère te met beaucoup de pression, challenge James.
— Et ton père lui   ? rétorque Maylia avec peu d’énergie.
— On parle pas de moi, se défend ce dernier.
— Ça revient au même.
— Tu m’énerves, statut James en reprenant sa manette avec la ferme intention de se concentrer à jouer de nouveau.
— Tu m’énerves aussi.
Un moment de silence s’impose. James redépose sa manette de PlayStation et s’installe contre le mur. Maylia sait que la pression est énorme autant sur l’un que sur l’autre. En tant qu’athlètes prometteurs, beaucoup ont des attentes élevées envers eux. Tous, à quelques exceptions près, s’attendent à les voir gravir les plus hauts échelons, récolter les plus grands honneurs et rendent fiers leurs parents. Peu importe le coût. D’un côté leurs parents, de l’autre leurs entraîneurs, entre les deux le public. Ça n’arrête jamais. Elle se redresse et s’installe, elle aussi, contre le mur, la tête sur l’épaule de James, la couverte de laine toujours sur elle.
— Et tes frères   ? demande ce dernier tout en déposant sa tête contre celle de Maylia. Il adore cette proximité tout autant qu’elle le dérange.
— Aucune idée, je crois que je vais mettre leurs photos sur une pinte de lait, explique-t-elle en riant doucement.
— Même pas Benji   ?
— Même pas Benji…
Benji, le surnom de son frère Benjamin. Maylia a deux frères, Zach, le grano à la recherche de la prochaine aventure et qui tente de sauver le monde quelque part et Benjamin, l’espoir de la famille dans la NFL. Le grand gaillard de 6 pieds et 5 pouces ne sait pas quoi dire. Il se doute fort bien que Benjamin ne doit pas avoir une minute à lui, tandis qu’il est occupé à se tailler une place au sein des Packers de Green Bay.
Clairement, il ne gagnera pas cette discussion. Maylia se referme de plus en plus sur elle-même, mais il préfère qu’elle se repose, la pousser plus loin ne servirait à rien. Il la voit fermer de nouveau les yeux à plusieurs reprises et l’invite à retourner chez elle. Maylia rouspète, mais sait qu’elle ne pourra pas rester dormir comme elle le fait habituellement. Pour James, ce soir, il est peut-être préférable qu’elle ne dorme pas ici de toute façon. Ça se bouscule dans sa tête.
En bon gentleman, et comme à son habitude, il la ramène chez eux et lui souhaite bonne nuit en lui déposant un baiser sur la tête. Maylia s’engouffre une dernière fois dans ses bras avant de rentrer chez elle, 23 h 55, juste à temps pour son couvre-feu.
Sa grande maison est silencieuse, Maylia aperçoit son père dans le salon, un journal à la main. Elle lui souhaite bonne nuit et monte à l’étage, elle n’a pas envie de s’éterniser sur sa soirée et le malaise est palpable à la suite des événements récents. Sa mère dort paisiblement dans une chambre. Seul moment où Maylia a l’impression de retrouver sa maman, celle qui était fière de sa fille. Elle soupire et entre dans sa propre chambre sans prendre le temps d’ouvrir les lumières, elle se défait de son sac à main en cuir et se loge dans ses couvertures, encore habillée de son pull de laine gris et de ses leggins noirs. Elle prendra sa douche demain.
 

 
De retour à la maison, James se laisse choir sur le divan gris, son manteau toujours sur le dos. Après quelques soupirs, Charles regarde son fils, qui ne semble pas avoir pris conscience de sa présence. Il sourit, son fils est extrêmement lié avec la fille d’Alexis, plus que ce dernier ne voudra jamais l’avouer du haut de ses 18 ans. Ce dernier jouit d’une chance inouïe. Repêché par l’équipe du coin dans la LHJMQ, il n’a pas eu à aller en pension et a pu continuer de côtoyer Maylia souvent.
— Arrête de soupirer James, dit Charles en signifiant ainsi sa présence dans le salon dans une ambiance tamisée.
— Je ne soupire pas.
— James.
— Okay, okay, j’arrête, il croise les bras, c’est May…
— Pourquoi ça ne m’étonne pas, sourit en coin son père.
— Tu veux le savoir ou pas   ?
La patience n’est pas toujours une vertu pour le jeune homme, encore moins quand autant de détails le dérangent.
— Oui, oui, allez.
— Ses frères ne l’appellent jamais, Papa.
— Ils sont peut-être occupés.
Charles essaie de voir les choses logiquement. Il sait que tout ce qui touche Maylia peut devenir un irritant pour James si cela ne fait pas son affaire.
— Ça que je lui ai dit, mais ça fait trois semaines que Benji l’a pas appelée.
— Assez bizarre, en effet. Tu pourrais appeler Benji si tu veux.
— Je veux pas m’en mêler, explique James tout en fixant le plafond.
— C’est pas ce que t’es déjà en train de faire, dit en riant son père.
— Nonnnn. C’est que c’est déjà assez compliqué dans sa vie… et je me suis chicanée avec elle tout à l’heure, avoue finalement James.
Il est rare qu’il pèse sur son orgueil devant son père. Il a l’impression d’avoir cinq ans de nouveau.
— Vous vous chamaillez la plupart du temps, James.
James ne répond pas. C’est exactement ce qu’il a dit à Maylia tout à l’heure, mais au fond de lui, il sait que c’était un peu différent qu’à l’habitude.
— James, à propos de cet après-midi, tente son père pour le ramener dans la réalité et reparler de ce qui s’est passé dans la journée.
— Non, c’est bon…
Ce dernier n’a pas envie de tomber dans un interminable discours de son père à propos de Charlie, son grand frère. Ce fils dont sa famille n’a plus aucune nouvelle depuis quelques mois déjà.
— Arrête de me comparer. Je suis pas lui.
James ne sera jamais Charlie et Charlie ne sera jamais James. Mais son père ne pourra jamais cesser de s’en faire. Il connaît l’impulsivité de James, et parfois ce trait de caractère lui fait peur. Assez peur pour le comparer à Charlie. Ce premier fils, à qui James ressemble énormément.
— J’ai juste peur, tu sais, t’as tellement de potentiel James, avoue-t-il. Il est rare pour James de voir son père aussi vulnérable.
— Merci, mais pas obligé de me rajouter de la pression.
Tant qu’à être dans les confidences, James voit une opportunité pour lui faire passer le message.
— On s’entend que tu vas réduire tes sorties   ?
— Papa   !
— Quoi   ? dit Charles le plus sérieusement du monde.
— Laisse-faire…
Il sait que ce combat est vain, de toute façon, il finira bien par s’arranger sans que son père, lui qui est aussi son agent, ne s’en rende compte. Parce que même s’il a 18 ans, le double rôle que tient son paternel lui donne un certain «   droit   ».
— Parfait, tu peux disposer maintenant, dit son père avec un sourire en coin, il sait qu’il vient de gagner cette bataille.
— C’est ce que je m’en allais faire, répond avec sarcasme James.
Après une petite révérence, il remonte à sa chambre, un peu fâché contre son père. Il n’est pas Charlie et ne le sera jamais. La drogue et l’alcool, très peu pour lui, et ce n’est pas parce qu’il lui ressemble qu’il fera pareil.
Ce soir, il compte bien faire un appel important. Il faut que ça change. Il a peu d’espoir, mais se dit qu’il n’a rien à perdre. Bien confortable dans son lit, il compose un numéro qu’il connaît par cœur. Une voix endormie lui répond.
— Salut, c’est James.
— Hey, pourquoi tu m’appelles aussi tard   ? demande, intriguée, la voix au bout du fil.
— Parce que je crois que t’assures pas vraiment ton rôle.
— Écoute… je fais ce que je peux… tente l’homme.
— C’est pas assez. À cause de toi, y a des gens qui souffrent. Le ton de James est sans équivoque.
— Je peux rien y faire.
— Tu piges vraiment rien, hein   ? Pourquoi t’appelles pas   ? Ça te prend cinq minutes, et ça règle le problème, s’exaspère James.
L’interlocuteur reste silencieux à l’autre bout du fil, tandis que James se passe une main dans les cheveux.
— Je vais essayer, répond finalement de façon positive la personne au bout du fil.
— Essaie pas, fais-le, dit fermement James.
— James…
— Non, c’est tout ce que j’avais à dire.
Bye. Fier de cet appel, James raccroche rapidement.
Il s’approche de sa fenêtre qui donne sur la chambre de Maylia. Cela lui permet de garder un œil sur elle, même quand il n’est pas avec elle. D’accord, ça peut sembler un peu bizarre pour certains, mais son bonheur est plus important que le sien. Sa lumière est encore allumée et il la voit prendre son cellulaire. Deux secondes plus tard, un grand sourire apparaît sur ses lèvres, il n’en faut pas plus pour que James soit convaincu de la pertinence de son appel et de sourire à son tour. Ce lien, il n’a jamais su l’expliquer et ne pourra probablement jamais le faire. James éteint la lumière de sa chambre, se dévêtit et s’engouffre dans ses couvertures, s’endormant tranquillement, des images de Maylia plein la tête.
Elle redépose le téléphone. Heureuse d’avoir eu des nouvelles de son frère Benjamin. Il lui manque. Maylia se doute fort qu’il y a du James Vaillancourt derrière tout ça et ne le remerciera jamais assez. Parfois, elle est si bornée qu’elle en oublie qu’en souffrant, elle fait souffrir les autres. Il faut que cet orage passe. Si cela continue, elle ne survivra pas aux prochains mois. Ça la gruge en dedans. Tout devrait tellement être plus simple. Pourquoi rien ne peut redevenir comme avant   ? Malgré tout, elle possède un entourage en or, mais le possible divorce de ses parents lui fait mal, terriblement mal. Demain est un autre jour, mais le crash, boum, bang reviendra, encore et encore. Ils reviendront ces valeureux compagnons d’un divorce sans pardon. Et lentement, elle meurt un peu en dedans.
 

 
 
 
CHAPITRE 3
POURQUOI C’EST DE MA FAUTE   ?

 
A few questions that I need to know. How you could ever hurt me so?
I need to know what I've done wrong and how long it's been going on. 4
 
Rien ne peut être pire que maintenant, n’est-ce pas   ? Le fond est atteint. Jusqu’à quel point quelqu’un peut-il vraiment nous détester   ? Pourtant, parfois nous sommes bien loin du compte. La haine lorsqu’elle prend possession d’un individu ne s’arrête jamais. Puis elle n’est pas nécessairement tournée vers nous. Ce n’est parfois qu’une simple projection d’une personne qui souffre.
Une mère n’est-ce pas l’image de la bonté même   ? Le symbole du réconfort suprême   ? C’est la question que Maylia se pose chaque matin. Elle se demande ce qui a bien pu se passer pour la sienne, qui l’attendait chaque soir d’hiver avec un chocolat chaud. Aujourd’hui, elle est tyrannique et pratiquement une inconnue. Du moins, Maylia ne la reconnaît plus.
Un tas de photos sont placées sur son bureau. En pyjama, elle fouille à la recherche de la perle rare pour le concours de son école. Celui-ci lui permettrait d’obtenir une certaine distinction pour son travail et la fera peut-être passer au prochain niveau. Maylia chérit grandement la photographie, même si sa mère roule des yeux chaque fois qu’elle se paye de l’équipement. La jeune fille caresse le doux rêve d’en faire un métier à long terme, incertaine toutefois d’avoir le talent qu’il faut. Bien sûr, elle aime beaucoup le patin artistique, mais ce n’est pas la même chose.
Sa mère se tient sur le coin de la porte et contemple son travail. Celle-ci toise sa fille qui ne lui ressemble pas avec ses cheveux miels et ses yeux brun chocolat. Elle ne peut renier le fait que Maylia a un talent indéniable pour la photographie. Chaque moment qu’elle capte devient magique pour en avoir vu plusieurs. Présidente d’une agence de mannequinat, Julia sait reconnaître de belles photos. Toutefois, ce n’est pas ce qui fera gagner des championnats à Maylia. Julia préférait que sa fille se donne corps et âme au patinage artistique. Plus qu’elle le fait présentement du moins. Que Maylia laisse de côté la photographie et qu’elle reprenne ce passe-temps une fois sa carrière d’athlète terminée. Décidée à mettre un terme à tout cela pour le moment, Julia fait irruption dans la chambre et prend les photos dans ses mains, réduisant le travail de Maylia à néant.
Estomaquée, Maylia lui demande ce qu’elle fait exactement en essayant de reprendre les photos, ce qu’elle ne réussit pas.
— On a une journée chargée, déclare Julia en rangeant les photos de Maylia dans un tiroir de la commode blanche à sa gauche.
— Oui. J’ai de l’école et un examen, je sais, lui répond Maylia de but en blanc en récupérant les photos du tiroir en colère.
Sa mère aborde un visage surpris. Elle semble avoir oublié tout ça. Pourtant, Maylia partage via une application son horaire à la minute près ou presque… à la demande de celle-ci afin d’organiser les entraînements justement. Julia se recompose.
— Changement de plan alors. Tu fais ton examen et on s’entraîne directement par la suite.
— J’ai des cours maman et un entraînement de prévu déjà ce soir, dit-elle de façon exaspérée…
— C’est pas le moment de te relâcher, Maylia Bellerive. Une grosse compétition se pointe le bout du nez. Tu dois redoubler d’efforts. Alors, c’est non discutable. Examen et ensuite hop à l’entraînement et des essayages de costumes, répond Julia une main sur la hanche.
— Je vais à l’école TOUTE la journée.
— Non. Examen et entraînement. Je vais t’attendre à la sortie à midi.
Il n’y a aucune place à la discussion. Julia lui ordonne de s’habiller rapidement si elle ne veut pas être en retard pour son examen. Marmonnant après le départ de sa mère, Maylia replace ses photos sur son bureau. Elle sait qu’elle vient de perdre tout ce qu’elle avait avancé pour son projet, car sa mère a froissé toutes les photos lorsqu’elle les a prises. Afin de monter son porte-folio, elle devra redoubler d’ardeur et réduire ses heures de sommeil pour réussir à respecter la date limite du concours. Frustrée, Maylia ramasse un léotard et des leggings noirs ainsi qu’un pull de laine mauve. Elle n’aura donc pas à se changer une fois à la patinoire et cela lui évitera un autre drame avec sa mère. Moins de temps dans le vestiaire, plus de temps à l’entraînement. Encore.
À peine a-t-elle mis le pied dans la Mercedes blanche de sa mère, emmitouflée d’un long foulard mauve et de son manteau en laine grise, que celle-ci lui rappelle l’horaire de la journée. Ce à quoi Maylia roule des yeux. Elle s’entraîne déjà de six à sept jours par semaine. Pourquoi devrait-elle doubler ses entraînements   ? Surtout que le risque de se blesser augmente drastiquement dans ce cas. Sans oublier qu’une séance d’essayage avec sa mère est toujours interminable et… infernale avec Shannon, la «   styliste   » engagée par celle-ci.
 

 
Son cerveau est complètement en bouillie. Maylia déteste les mathématiques. Bien sûr, elle s’en sort bien. Comme dirait James, son meilleur ami, elle a ce don de ne pas avoir besoin d’étudier beaucoup afin de bien réussir. Par contre, cela ne s’applique pas aux maths, elle doit bûcher dur pour finir par comprendre ce charabia. Ajoutez à cela le fait que sa mère l’attend présentement devant l’école pour l’emmener à l’aréna, et ce, même si les deux bâtiments sont à courte distance, un mal de tête est si vite arrivé. Elle n’ira clairement pas à ses autres cours et ne sera même pas réprimandée de par son statut d’étudiante-athlète.
Après être entrée dans le vestiaire, avoir enlevé son pull et mis ses effets personnels dans son casier fétiche, le numéro 23, Maylia enfile rapidement ses patins munis de ses protège-lames violets. Elle se dirige vers la patinoire, enlève les protecteurs rapidement et saute sur celle-ci. Devant elle se tient son entraîneuse ainsi que sa mère… qui semble mécontente.
— T’es en retard Maylia, dit-elle en regardant sa montre.
— Pile à l’heure, rectifie-t-elle.
— T’es censée arriver cinq minutes à l’avance, Maylia. Sois donc plus responsable.
Il ne sert à rien de répliquer. Elle sait où tout ça finira et elle n’a pas envie de se prendre la tête avec sa mère. Sa carrière d’athlète lui a appris la discipline depuis un très jeune âge. Maylia pousse donc la machine sur la patinoire. Un saut n’attend pas l’autre et elle suit à la lettre ce que son entraîneuse – ou plutôt ce que sa mère dicte à cette dernière – lui demande de faire.

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