Un hiver au beurre salé
202 pages
Français

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Un hiver au beurre salé , livre ebook

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Description

Rozen Plouarnec, esthéticienne, rousse, Parisienne malgré elle, stérile et larguée. Ah oui, j'oubliais: vieille aussi! Bah oui, j'ai 35 ans!


Imaginez, à trois semaines de Noël, je me retrouve célibataire sans aucune perspective réjouissante. Alors quand ma mamie Fanchon, alias mamie caca, me propose de passer les fêtes de Noël sur ma côte d'amour natale, j'hésite. Depuis la mort de mon père la veille de mes onze ans, je me suis éloignée de ma famille et de mes origines.


Comme mon ami le diable et mes personnalités multiples sont de bon conseil, je me dis que je vais forcément prendre la bonne décision, non?

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Informations

Publié par
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EAN13 9782957945917
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ELISHA LOWANN




Mentions légales
Ce livre est une fiction, toutes références à des évènements historiques, des personnages, des comportements ou des lieux réels seraient utilisées de façon fictive. Les personnages, lieux, événements et noms sont le fruit de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnages vivants ou ayant vécu serait fortuite.
Les erreurs qui peuvent subvenir sont le fait de l’auteur.
Cette œuvre comporte des scènes érotiques dépeintes dans un langage adulte. Elles visent un public averti et ne conviennent donc pas aux mineurs. L’auteure décline toute responsabilité dans le cas où cette histoire serait lue par un public trop jeune.

Le piratage prive l’auteur et les personnes ayant travaillé sur ce livre de leurs droits. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductions, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. L’auteure est seule propriétaire des droits et responsable du contenu de ce roman.



Crédits
Copyright © 2021 Évasion Éditions
Tous droits réservés
Couverture réalisée par @Elodie Belfanti-Gentil
Relecture et correction de texte : @ Farida O’Reilly
Composition de ce roman.
Ebook - 978-2-9579459-1-7
©Évasion Éditions
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.




À Marilyn,
mon alliée,
mon coach,
ma lumière



Chapitre 1
À 25 ans, lorsqu’on se fait larguer, on sombre dans le désespoir. On se dit qu’on ne trouvera plus jamais l’homme idéal, que nos meilleures copines (ces pouffiasses) ont déjà mis le grappin sur les plus beaux spécimens vivants (désolée, je ne suis pas encore nécrophile), et que si l’on gratte encore le peu de chance qui nous reste, on pourra éventuellement tomber sur le dernier célibataire du coin, pas le premier choix certes, mais pas le plus dégueu non plus.
À 35 ans, lorsqu’on se fait larguer, on envisage le suicide. On pense d’abord à la pendaison, mais c’est plutôt un truc de mec. Et puis, il faut s’y connaître en nœuds, n’est pas marin suicidaire qui veut.
On songe alors à se jeter sous un train, mais on se dit que c’est quand même pas sympa pour ceux qui vont arriver en retard à leur taf à cause de nous. Ou alors, il faudrait choper le train de notre connard d’ex, et ça lui ferait les pieds. D’une pierre deux coups : d’une, il se ferait engueuler par son chef à cause de notre « incident de voyageur », et de deux, il serait rongé par la culpabilité. Avec un peu de chance, quelques mois plus tard, il sauterait lui aussi, dévasté par notre geste. Or, cette fois il viserait plutôt un pont, pour éviter de foutre dans la mouise les mêmes qui avaient déjà galéré la dernière fois à cause de nous. Mouais. Y’a mieux comme scénario pourri, on peut le dire.




Le problème, c’est que je n’ai pas vraiment envie que des mecs jouent à Tetris avec mes parties de corps dispatchées un peu partout. J’avoue avoir été une grande fan de l’émission « C’est du propre ! » ; d’ailleurs, elles deviennent quoi Danièle et Béatrice ?
Après, on se dit que ce serait franchement pas sympa pour notre frère, pour notre mère, pour notre mamie, pour nos neveux, pour la vendeuse de Promod ; bref, on se repasse mentalement les tonnes de personnes adorables qui ne pourraient jamais vivre sans nous, et on réfrène nos pulsions suicidaires.
On se dit juste qu’on n’est qu’une vieille fille dont personne ne veut, et qui finira seule bouffée par ses chats, et encore, si ses chats ne se sont pas fait la malle tellement on est nulle et sans intérêt. On se dit ça, oui. Et puis on réalise qu’on n’a pas de chat.
Je ne suis pas ce qu’on pourrait communément appeler l’amie des bêtes. En général, les machins à poils me détestent, et je ne parle pas de Pedro, un mec lourdaud croisé en boîte l’année de mes 20 ans qui a très mal vécu mon refus de danser le zouk avec lui. Alice n’a pas trop glissé cette nuit-là : même si elle aurait préféré voyager au pays des merveilles, elle a dû se contenter d’un collé-serré avec un gringalet fan de tecktonik 1 . Tout sauf se frotter à la moquette du fameux Pedro. Non pas que je n’aime pas un certain type de fourrure. J’y reviendrai. Mais, bon sang, la tecktonik, quelle époque !
Réfrénant nos pulsions suicidaires, on préfère se ruer sur la boîte de cookies (les chocolats aux noisettes hypercaloriques, bien sûr), on allume Netflix et on se mate l’intégrale de Desperate Housewives en pleurant. On n’oublie cependant pas de rire quand Susan se retrouve à poil dans le buisson devant chez Mike. Puis on se rappelle la réalité de notre situation de loose 2 à chaque générique de fin. Et on se remet à pleurer à cause de ce connard d’ex qui nous a larguée, et parce que décidément, on finira vraiment seule ET obèse (à cause des cookies, merci de suivre).
Je ne pensais vraiment pas que ça allait m’arriver : me faire larguer à 35 ans. Comme une grosse merde. En même temps, on ne se fait jamais larguer autrement, ceux qui vous diront le contraire sont des menteurs. « On s’est quitté d’un commun accord, on reste amis ». Heu… Non, c’est impossible. Pour moi, si tu aimes, c’est à la vie à la mort. Comme je ne suis pas une tueuse en série psychopathe (patience, on ne sait jamais), symboliquement, si tu me quittes, tu es mort. Tu me quittes ?

1 Ô toi qui lis cette note, n’as-tu pas connu cette glorieuse mode où les mecs (quelques rares filles) s’enflammaient sur le dance floor au son des musiques électro en moulinant leurs bras dans tous les sens ? Non ? Hé bien, ce n’est vraiment pas grave !
2 Une vie de loose : une vie de perdante



Tu me fais souffrir donc tu n’existes plus, point à la ligne. Encore plus vrai pour cet enfoiré de Franck.
Je m’étais toujours dit que, passé le cap fatidique des 30 ans, si j’étais encore célibataire, c’est que j’étais une cause perdue. Pour moi, 30 ans, c’était la deadline 3 , l’âge symbolique d’une vie de femme rangée et surtout casée.
À 30 ans, pour mon plus grand soulagement, je sortais avec Franck et on venait d’emménager dans un deux-pièces à Paris, après deux ans d’une histoire insouciante. Vous savez, ces premiers temps où on ne se prend pas (trop) la tête, on se voit tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et où l’on ne fait pas de plans sur la comète (enfin, pas à voix haute).
À 31 ans, on décidait de faire un bébé. J’essayais donc de tomber enceinte, sans trop stresser, « pour voir ». J’ai vite vu, ouais.
À 32 ans, je consultais un spécialiste de la fécondité qui confirmait mes craintes : j’avais un taux d’ovocytes extrêmement bas en raison de troubles de l’ovulation, et je devais songer à la FIV 4 si je voulais un jour devenir mère.
À 33 ans, je finissais par accepter que je ne tomberai jamais enceinte naturellement. Je commençais alors ma première FIV avec un Franck motivé comme jamais et très investi.
À 34 ans, j’en étais à ma troisième fausse couche avec un Franck qui faiblissait un peu dans son soutien.
À 35 ans, Frank ne cessait de me reprocher mon ventre vide ou incapable de garder un maudit fœtus plus de deux mois. Deux semaines après mon anniversaire et dans la logique des choses, il se barrait sans regret, estimant « avoir assez perdu de temps comme ça ».
À 38 ans, pour un mec, pensez donc, l’horloge tourne, il faut vite qu’il songe à trouver meilleur réceptacle pour sa semence que cette pauvre Rozen !
Il me laissait donc là, dans notre deux-pièces parigot, plus seule que jamais. Il retournait temporairement chez sa mère, prétextant un besoin de se « faire chouchouter » par la seule femme de sa vie qui le comprenait. Moi, j’étais visiblement

3 Deadline : date limite.
4 FIV : fécondation in vitro.



trop égoïste pour me mettre à sa place. OK, ça, c’est dit.
C’est vrai que les fausses couches ont toujours été un but en soi pour moi. Les douleurs à en crever, les coulées de sang annonciatrices de la fin d’un espoir naissant, c’était un pur kif. Et je ne parle pas des coups de poignard dans le ventre et dans l’âme à chaque fois qu’une de mes copines (vous savez, ces mêmes pouffiasses qui ont fini avec les derniers beaux mecs célibataires) m’appelait pour m’annoncer l’heureuse nouvelle. Comme un goutte-à-goutte, mes copines sont tombées enceintes une par une, et dans le bon ordre en plus, à la queue leu leu. Alors, dès que l’une d’entre elles me disait la bouche en cœur qu’elle avait une brioche au four, moi, j’avais juste envie de mettre ma tête dans le mien. Ces évènements nous ont de plus, éloignées les unes des autres. Je ne me vois pas me réjouir de leur maternité épanouie quand je ne fais que pleurer mes bébés disparus. Techniquement ce ne sont pas des bébés, mais ils l’ont été à un moment donné, dans mon cœur.
Si je prends un tant soit peu de recul sur le sujet, je me dis que c’est finalement une bonne chose que Franck m’ait quittée. Pour avoir un tel raisonnement égocentrique, il doit vraiment être le dernier des connards ! Alors, pourquoi ça fait aussi mal ? Pourquoi depuis une semaine, j’ai le cœur broyé en 10 000 morceaux et le moral dans les chaussettes (les sales du panier à linge, pas celles qui attendent proprement dans mon tiroir) ?
« Parce que ton horloge biologique tourne et que Franck représentait pour toi le rêve de fonder une famille. Lui, tu ne le regrettes pas vraiment, parce que, dis- moi, qui peut pleurer un tel connard ? »
Ça, c’est le raisonnement de mon grand frère Pierrick. Pour la diplomatie, on repassera. Au moins, avec lui, j’ai toujours su à quoi m’attendre, il est incapable de me mentir. Il peut se permettre de critiquer mon ex, vu que de son côté, il a tiré le gros lot avec Tatiana. Belle blonde d’origine slave, silhouette longiligne à se damner, des cheveux dorés comme la fille de la pub Timotei (celles des années 80, bah oui, je suis vieille, j’ai 35 ans), sans parler de ses yeux couleur lagon… Si au moins elle était conne, mais non, même pas. Elle est directrice d’une grande agence de pub à Paris, et elle cartonne. Tatiana, ma belle-sœur depuis dix ans, est la femme que tout homme rêverait d’épouser. Après avoir engendré deux êtres qui lui ressemblent trait pour trait (je parle de mes neveux), elle a retrouvé sa silhouette de jeune fille en quelques semaines à peine. Autant vous dire que je la déteste. Non, c’est totalement faux, mais j’aimerais tellement la haïr. Or, elle est super sympa. Parfaite je vous dis, aucun défaut, une vraie nymphe. En comparaison, moi, je suis un thon rouge en voie d’extinction. Et je nage en eaux troubles, avec un projet de



vie proche du néant : pas d’enfant, plus de mec, un job à la con. Vis ma vie foireuse, en résumé.
Si je noircis le tableau ? A peine, franchement. D’habitude, j’ai plutôt tendance à voir le verre à moitié plein, mais depuis mon récent célibat, plus grand-chose ne me motive. Parfois, quand je croise un couple de personnes âgées, je me dis que j’aimerais être déjà vieille. Au moins, je n’aurais plus cette pression incessante sur mes épaules ; celle de se caser et d’enfanter. Cette pression sociale qui me rend folle, et dont ma chère mère est l’allégorie suprême.
« Enfin, Rozen, c’est pas tout ça de te lamenter, mais à ton âge, tu ne peux plus te permettre de faire la difficile. Et puis, pour l’adoption, c’est mieux vu d’être à deux, alors dépêche-toi vite, tu ne rajeunis pas, hop hop hop ! »
Merci, maman. Pour l’empathie, tu repasseras. J’estime qu’après sept ans de relation, j’ai le droit de déprimer un peu plus qu’une malheureuse semaine, non ? Ce n’est pas tant la charmante personne de Franck qui me manque que le motif de rupture. Mon infertilité. Autrement dit : je ne suis pas une femme à part entière, donc je ne suis pas digne d’intérêt. Avec mon utérus désespérément vide, je n’ai pas su garder mon mec. J’ai l’impression d’être une demi-femme, un truc pas fini, à peine un brouillon. Voilà ce que je ressens depuis que Franck est parti. Alors, maman et Pierrick, je sais que vous tenez à moi, mais laissez-moi vivre mon chagrin comme je le sens. Promis, après je reprendrai mon bâton de pèlerin et j’essaierai de me dégoter un mec, mais là, c’est clairement trop tôt !
J’ai lu quelque part qu’il fallait compter le double de temps qu’a duré une relation pour guérir d’un chagrin d’amour. Le calcul est vite fait malgré mon niveau en maths proche du CP: deux fois sept égale quatorze ans… Ce qui veut dire, si je suis ce raisonnement pitoyable, qu’à 49 ans, j’irai enfin mieux. Super. D’ici là, en fait, j’aurais vraiment sauté, si ce n’est sous un train, du moins, du haut d’un truc assez haut pour me fracasser au sol et oublier ce supplice qu’est ma vie.




Chapitre 2
Dès le début de ma relation avec Franck, j’aurais pourtant dû me rendre compte qu’on n’était pas sur la même longueur d’ondes. Moi, la petite provinciale, ai naïvement succombé pour ce bellâtre au bagout digne du meilleur vendeur de salles de bains de l’année. Ce qu’il est réellement : un commercial en salles de bains. Le profil type du bobo parisien : propre sur lui, costard cintré, adepte des soins du corps, fan de Houellebecq et Biolay (pour le côté rebelle), penche pour le véganisme, mais ne peut s’empêcher de saliver devant le rôti du dimanche de sa mère. Le summum du cliché a été atteint quand il a adopté Stuart, le bichon maltais que j’ai toujours détesté et qui me le rendait bien. Il a pris ce machin puant un an avant notre emménagement. Forcément, vivre avec Franck impliquait de vivre avec Stuart. « Bébé » était le surnom de cet être diabolique. Cette chose à poils blancs que je n’ai jamais pu considérer comme un être vivant, mais comme un nuisible que je ne pouvais malheureusement pas exterminer. Non content d’avoir bouffé toutes mes pompes, il s’en est pris, dans ses meilleurs moments, à mes sacs à main, avant de finir par considérer ma jambe comme un arbre et se soulager dessus. Charmant, Stuart. Devant cette cohabitation un tant soit peu problématique, Franck ne cessait de me reprocher mon manque d’affection envers cet être malfaisant.




« C’est de ta faute s’il se comporte ainsi, Rozen ; il ne te sent pas assez réceptive envers les animaux. Si tu y mettais du tien, je suis certain qu’il arrêterait de te mordre ! »
Voilà. J’en venais presque à regretter le fameux Pedro. Parce que même avec le clebs, c’était de ma faute, alors pour le reste, vous imaginez bien. Heureusement, il a emmené avec lui cet être contre-nature : il avait trop peur que je me venge sur lui. Effectivement, j’y ai songé, c’est même la première chose qui m’est passée par la tête quand il m’a annoncé son départ : si tu me laisses le chien, je le défonce à coups de pelle ! Pour le bien-être de la cause animale, Franck ne m’a pas laissé cette possibilité.
Je mentirais si je ne relevais que les mauvais côtés de Franck. Évidemment, au départ, j’étais aveuglée par son charisme (en carton), ses allures de dandy, sa culture qu’il ne manquait pas de m’étaler à la face, ses voyages, et j’en passe. Moi qui n’étais jamais partie plus loin que la capitale, ses récits d’Outre-Mer représentaient le summum de l’exotisme à mes yeux. Franck savait aussi se montrer charmant, me faire croire que j’étais la personne la plus merveilleuse qu’il ait jamais rencontrée, que j’étais unique en mon genre.
« Avec toi, je me sens revenir à l’état de nature, j’en ai marre des apparences, de toutes ces filles superficielles. Avec toi, je n’ai pas besoin de me tirer sans cesse vers le haut ! »
Quand on y regarde de plus près, ces compliments sonnent comme les pires saloperies jamais entendues. « À l’état de nature », sous-entend : toi, la péquenaude que tu es. « Pas besoin d’être tiré vers le haut » signifie : tu es tellement nulle que je ne suis pas obligé de faire des efforts pour m’améliorer. Merci, Franck. Je sais à quoi m’en tenir avec toi. Pourquoi n’ai-je pas ouvert les yeux avant ? L’horloge biologique, je vous dis. J’ai connu Franck à 28 ans, à 30 ans, elle faisait un énorme tic-tac, tic-tac et après... J’ai déjà tout dit, enfin, l’essentiel.
Comme le répète mon frère, Franck était « un gros connard prétentieux » qui n’avait rien à faire avec une fille comme moi. Une fille comme moi ? Quel genre de fille je suis, au fait ?
Bonjour, moi c’est Rozen, 35 ans, ni moche ni jolie, 1m65, quelques kilos en trop, mais qui n’en a pas, à part Tatiana, hein ? J’ai les cheveux roux jusqu’aux épaules (complexe terrible de mon enfance), des taches de rousseur et des yeux



noisette. Avec la lumière et à condition que je me tienne de face, des reflets verts apparaissent, quoi qu’en disait Franck.
« Non, Rozen, tu n’as pas les yeux verts, ils sont marron, mais ce n’est pas grave, je t’aime comme tu es, inutile de t’inventer des qualités que tu n’as pas. »
Je n’invente rien, c’est la vérité ! Achète-toi des lunettes ! Même monsieur Salvatore, un fidèle client du salon où je travaille, est d’accord avec moi. OK, il a 75 ans et un début de cataracte, mais avec ses verres loupe, il y voit parfaitement clair !
Je suis esthéticienne et je passe mes journées à épiler, hydrater, maquiller les gens. Mais pas que. En qualité d’esthéticienne, on joue aussi plusieurs rôles que je vous énumère succinctement et de manière non exhaustive, cela va sans dire. Rozen l’esthéticienne se transforme donc le plus souvent en :
1) Psychologue :
« Pourquoi il m’a trompée avec sa secrétaire, Rozen ? Qu’est-ce que j’ai de moins que cette fille de 20 ans ? »
2) Coach de vie :
« J’hésite entre reprendre la filiale de papa ou suivre ma propre voie, qu’en pensez-vous ? »
3) Médecin :
« À votre avis, Rozen, c’est un furoncle que j’ai sous l’aisselle ou une verrue ? »
4) Caissière :
« Rozen, il y a encore une erreur de 25 centimes dans la caisse, tu peux m’expliquer ? »
Pour cette dernière remarque, il faut s’imaginer la voix haut perchée de Karine, ma patronne, qui passe son temps à me rabattre les oreilles avec mes



erreurs de caisse. Hé, Karine, je suis nulle en maths, et je n’imaginais pas devoir me remettre à compter dans ma vie d’adulte alors, arrête de me foutre derrière le comptoir ! Tu n’as pas encore compris après huit ans de bons et loyaux services ? JE NE SAIS PAS COMPTER, POINT. Bien sûr, je ne lui réponds pas sur ce ton, sinon je serais au chômage depuis des lustres. Je me contente de baisser la tête, faussement honteuse, et de m’excuser, jurant par tous les saints que jamais ô grand jamais cela ne se reproduira à l’avenir. Karine fait semblant de me croire et tout va pour le mieux jusqu’à la prochaine bévue, qui en général, ne met que quelques jours à arriver. Heureusement que les clients m’adorent ! Il ne manquerait plus que ça que je me retrouve au chômage ET larguée ! Je reparle du train, peut-être ?
Ma mère, qui n’est pas toujours de mauvais conseil, m’appelle tous les jours en ce moment pour me convaincre de passer les fêtes de fin d’année chez ma grand- mère, avec toute la famille. Une partie de moi en a terriblement envie, mais l’autre, pas du tout.
Mamie Fanchon, de son vrai prénom Françoise, habite une jolie villa en bord de mer dans l’endroit le plus merveilleux qui soit. Ou était.
Avec mon frère, on l’appelle en cachette mamie caca, parce que ça lui va tellement bien. Bien sûr elle l’ignore, sinon, pas sûre que je sois la bienvenue chez elle !
Ce surnom est apparu depuis un malheureux accident qui lui est arrivé il y a une douzaine d’années de cela. L’affaire s’est déroulée justement à l’occasion des fêtes de fin d’année, chez Pierrick. Il avait invité toute la famille parisienne (enfin, ce qu’il en reste) ainsi que mamie, autrement dit : ma mère, et moi. Mes neveux avaient alors à peine cinq ans, cette paire de jumeaux adorables qui lui en font voir de toutes les couleurs.
Le matin de Noël, juste avant de déballer leurs cadeaux, Yvan et Anton sont accourus vers moi en poussant des cris d’horreur, comme s’ils avaient vu le diable en personne. J’essayais de les calmer, en appelant à mon tour mon frère, ne sachant pas trop comment réagir. C’est alors que j’ai entendu Pierrick crier et jurer, lui aussi. Puis, Anton (le plus malin selon moi, mais ce n’est que mon avis) m’a sorti cette phrase atroce :
« Tata Rozen, il y a du caca par terre dans le couloir, ça pue, c’est dégoûtant ! »



Mon frère n’ayant ni chat, ni Stuart, ni d’autre animal susceptible de lâcher une telle bouse sur son sol immaculé, j’ai dirigé mon regard vers mamie Fanchon qui errait dans la maison en chemise de nuit, l’air coupable. Il faut savoir une chose sur ma mamie : elle déteste les sous-vêtements, elle pense que c’est une atteinte à sa liberté. Aussi, il nous arrive, à mon frère et moi, de la reprendre sur le fait qu’elle doit éviter de s’exhiber devant mes neveux, ballottant ses nibards à travers le tissu fin de ses vêtements. Étant particulièrement de mauvaise foi (autre caractéristique), elle se contente de hausser les épaules, disant qu’on est vraiment tordu pour supposer qu’elle le fait exprès.
Pour l’affaire hautement improbable de la bouse d’ADN inconnu, je l’ai interrogée frontalement. Grâce aux séries télé, j’ai appris qu’il est parfois préférable de confronter directement le coupable à son méfait au lieu de tourner autour du pot.
Une minute de silence pour Netflix qui regorge de trucs vachement importants à connaître sur la vie.
– Merci à toi, plateforme innovante et audacieuse du petit écran, création des temps modernes ! Tu nous apprends à nous, humains ignares et végétatifs, les pires conneries possibles en ce bas monde. Pour moins de dix euros par mois, tu nous fais aussi voyager un peu partout à travers le globe (mais beaucoup aux États-Unis quand même), et on n’a pas besoin de bouger nos fesses molles de notre canapé.
Ça, c’est dit (dans ma tête, j’avais demandé une minute de silence, les mecs).
Revenons à ma mamie et à son étron. J’ai obligé mamie Fanchon à jeter un œil à l’objet du délit, ce qu’elle a fait d’un air dédaigneux en nous laissant estomaqués par cette phrase :
– C’est sûrement un cadeau du père Noël !
Puis, elle a filé sans demander son reste dans la salle de bains, nous obligeant à nettoyer nous-mêmes cette fiente de mauvais goût. Inutile d’ajouter que la dinde aux marrons avait, cette année, un goût d’arrière-train.



Mon frère était rouge de honte, refusant d’évoquer l’incident à Tatiana qui n’aurait certainement plus jamais ouvert sa porte à la désormais prénommée mamie caca. Seuls mes neveux font partie de la confidence, et ça les amuse beaucoup de partager cette blague avec leur père et moi. C’est notre petit secret de famille, c’est pas méchant même si côté hygiène, on repassera. Quant à ma mère, elle n’est pas au courant ; nul n’a jugé utile de l’informer de cette mésaventure nauséabonde, et qui aurait sans doute terni les rapports avec sa belle-mère.
Alors cette année, fêter Noël chez mamie caca ? Je me laisse quelques jours pour y réfléchir, mais peut-être que ça me ferait du bien, et puis, comme je suis déjà dans la merde après tout !




Chapitre 3
Je n’ai pas grandi à Paris, Dieu m’en garde. Non pas que je sois croyante (on est athée depuis plus de 100 générations chez moi), mais étant enfant, j’étais ravie de pouvoir gambader dans les grands espaces, de me perdre inlassablement dans la contemplation de l’océan, et bien sûr, de faire de longues balades à vélo avec mes amis, sans craindre d’être écrasée à tout moment par un chauffard, ou de m’étouffer avec la fumée vomie par les pots d’échappement.
Je suis née au Pouliguen, en Loire-Atlantique. Enfin, pas exactement : je suis née à la maternité de Saint-Nazaire 11 boulevard Georges Charpak, mais j’ai vécu au Pouliguen jusqu’à mes onze ans. Cet endroit était pour moi le paradis sur terre jusqu’à ce qu’un drame percute de plein fouet ma famille.
Jusque-là, je ne pensais jamais devoir quitter ma terre natale, abreuvée de moments enchanteurs d’une vie bercée par les embruns. Savez-vous qu’on appelle cet endroit la Côte d’Amour ? Précisément, ce nom est donné à la presqu’île guérandaise, qui se compose de toutes les plages du littoral, notamment celles du Pouliguen, mais aussi de la Baule, Saint-Nazaire, Pornichet, Batz-sur-Mer, et qui finit avec la pointe du Croisic. Entre Penchâteau et Le Croisic, justement, on




parle plutôt de Côte Sauvage, parce que cette partie du pays blanc 5 a su préserver son espace naturel, à l’état brut ou presque. On raconte aussi que les Korrigans y ont caché un trésor dans leur fameuse grotte 6 . Les Korrigans sont des petits êtres légendaires qui m’ont toujours fascinée. Ils ont la réputation d’être farceurs et parfois cruels, mais j’ai toujours voulu croire en leur gentillesse. Prenez un mélange de troll et de gnome, ajoutez-y une peau tannée, un long nez et des cheveux hirsutes, et vous avez un Korrigan dans toute sa splendeur. Enfant, je rêvais d’en croiser un au détour d’un chemin, mais hélas, ce n’est jamais arrivé. Cela faisait beaucoup rire mes deux copains de l’époque, Yann et Erwann, qui s’amusaient à me faire marcher :
« Hé Rozen, attention ! »
« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? »
« J’ai vu un Korrigan qui s’enfuyait ! »
« Oh, Yann, c’est vrai ? »
« Non, c’était pour rire ! »
Et mes deux compères de s’esclaffer à mes dépens. Cela était ensuite le prétexte d’une folle course-poursuite le long des falaises qui surplombent cette grotte fantastique et nourricière de mon imagination fertile.
Mes parents avaient la chance d’avoir construit leur maison au beau milieu de ce petit paradis. La fenêtre de ma chambre donnait sur les rochers, et je me ravissais de contempler les vagues se fracasser sur les blocs de pierre les jours de pluie. Quand il faisait beau, la caresse du soleil venait chatouiller mes yeux à travers les persiennes, et me faisait me lever le plus vite possible afin de ne rien rater de ce paysage de carte postale. La mer reflétait alors les premiers rayons incandescents du jour et scintillait comme une boule de Noël. Pour la gamine que j’étais, ce spectacle était le plus magique qui soit. Jamais je ne m’en lassais.
J’ai été bercée par les cris des mouettes, enivrée de sel et nourrie au kouign- amann 7 . Normal que j’aie quelques kilos en trop, j’ai pris de mauvaises habitudes.

5 On appelle le pays blanc Guérande et ses environs à cause de son sel, si réputé partout dans le monde.
6 Selon la légende, les Korrigans feraient disparaître toute personne qui oserait s’en ap- procher pour voler leur trésor.
7 Le kouign-amann est une spécialité typique de la région, très sucrée avec du beurre, du



Le beurre et le sucre sont mes amis, ou mes ennemis, cela dépend de quel point de vue on se place.
Quand j’étais gosse, j’étais heureuse. Sur ce coup-là, mes parents ont bien assuré. Avec mon frère, on ne peut pas se plaindre, on a vécu une enfance idyllique. Jamais un mot plus haut que l’autre, pas de châtiment corporel, de l’amour à foison.
Aussi, quand mon père est mort la veille de mes onze ans, une chape de plomb m’est tombée sur la tête.
Mon père était marin-pêcheur. Il est mort en mer, par une nuit d’orage. Un vrai cliché. Lui-même se moquait de ceux qui prenaient la mer alors que les conditions climatiques étaient mauvaises.
« C’est de leur faute ! Z’avaient qu’à pas sortir ! »
Je le revois encore clamer cette rengaine en ouvrant le journal du matin, ses jours de repos, son éternel café à la main, en découvrant les informations du coin. Mon père aimait répéter qu’on ne le prendrait pas, lui, Loïc Plouarnec, marin depuis dix générations de père en fils, à larguer les amarres alors que la météo était mauvaise. C’est vrai. Ce jour-là, le soleil était au beau fixe, et aucun météorologue n’avait évoqué cette tempête soudaine qui a tout emporté sur son passage, y compris le bateau de mon père et son maigre équipage. Il est mort avec son fidèle Pierrot, son ami de toujours. Mon frère porte d’ailleurs le prénom de son meilleur ami, preuve qu’ils étaient vraiment proches, ces deux-là.

À partir de là, ma vie a été bouleversée. Non seulement j’ai perdu le premier homme de ma vie à tout jamais, mais ma mère a aussi décidé de quitter le Pouliguen. Ma mère n’est pas bretonne, c’est une Parisienne qui a choisi de s’exiler par amour pour mon père. Jacqueline Plouarnec, née Ledoux, n’a jamais réussi à s’acclimater réellement à la vie côtière. Elle ne cessait de parler de la capitale, des étoiles dans les yeux, y faisant régulièrement des séjours pour s’approvisionner en fringues à la mode ou en expositions. Ma mère est une grande passionnée d’art et de tout ce qui s’y rattache. Elle a, en effet, toujours critiqué l’absence d’intérêt culturel chez les Pouliguennais, et ce n’est pas l’unique galerie d’art miniature située sur le port qui lui donnerait tort.

beurre et beaucoup de beurre !



Ma mère se rendait à Paris seule, parfois avec Pierrick, jamais avec mon père ou moi. Aussi, quand nous avons déménagé pour le 15ème arrondissement suite au décès de mon père, Pierrick avait déjà ses repères. Pas moi. J’ai mis des années avant de m’y habituer. Mon frère, à l’inverse, a immédiatement réussi à se couler dans le moule du bobo parisien (quoi qu’il en dise!). S’il ne l’avait pas fait, il n’aurait d’ailleurs jamais séduit une fille comme Tatiana.
Je ne suis revenue que très rarement sur mes terres natales au cours de ces 25 dernières années. Depuis la mort brutale de mon père, mon Pouliguen rime avec chagrin. C’est comme si j’avais occulté tout le reste. Parfois, j’ai bien une pensée pour mes amis d’enfance, et en particulier pour Yann et Erwann, mais aussitôt, je m’efforce de chasser mes souvenirs.
Lorsque mamie Fanchon nous faisait le plaisir de venir nous voir avec mon frère, elle cherchait toujours à m’informer des nouvelles des uns et des autres, mais je refusais de m’y intéresser. Elle a, par la suite, renoncé à ses cancans, puis, peu à peu, elle n’est même plus venue.
J’ai tiré un trait sur mon enfance. La Rozen du passé est morte sur ce bateau, en même temps que mon père.
Chaque année, mamie Fanchon tente toutefois de me persuader de revenir passer les fêtes de Noël chez elle. Elle n’a jamais quitté sa maison du Pouliguen. Elle se situe un peu plus loin que l’était la nôtre sur la Côte sauvage, à la limite de Batz-sur-Mer.
À la mort de son fils, elle a pleuré comme toute mère qui perd la chair de sa chair. Puis, elle s’est ressaisie, et a su donner le change pour les vivants. Veuve depuis de nombreuses années, elle était habituée aux caprices des ondes qui avaient déjà avalé son cher Bertrand, mon grand-père que je n’ai pas connu. Lorsque ce fut au tour de son fils aîné d’y laisser sa peau, elle y a vu un signe du ciel. Les générations de marins pêcheurs se sont arrêtées avec Loïc Plouarnec. Les deux frères de mon père ont raccroché leurs bonnets (marins), et se sont recyclés dans la récolte de sel en devenant paludiers. On n’a encore jamais vu personne se faire engloutir dans les marais salants.
D’habitude, je prétextais devoir passer la fin d’année dans la famille de Franck, à Neuilly (sur Seine bien sûr, à quoi pensiez-vous?). Cette petite sauterie un peu snob sur les bords n’avait pas que des défauts, et au moins, j’étais entourée. Pas forcément en bien, mais je n’étais pas seule. Pierrick est toujours retourné au Pouliguen pour l’occasion, et n’a jamais compris pourquoi je ne voulais pas y aller avec lui. J’ai emmené Franck une seule fois, au début de notre relation, et il a



détesté. Quoi, précisément ? Tout : le climat, la nourriture, les gens, même le sable ! Bah oui, Ducon, on est face à la plage, alors il existe un risque que tu ramènes du sable à l’intérieur. C’était parfaitement insoutenable pour la peau délicate de Franck. Rien que pour ça, j’aurais dû comprendre à quel point il était débile, mais bon, je n’en suis plus là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est que dans un mois c’est Noël, et que je suis célibataire à 35 ans, sans enfant. Mon pire cauchemar devient réalité.
Soit je passe Noël devant mes sempiternelles séries télé à pleurer, soit je prends mon courage à deux mains et j’accepte l’invitation de ma mamie. Le problème, c’est que malgré les années, j’ai peur de ne pas supporter la confrontation avec mon passé. Je me demande si le plus atroce, c’est mon passé ou mon présent, finalement. La mort de mon père avant l’âge de mes premières règles, ou rester une vieille fille avant les dernières ? Dur de choisir, Jean-Pierre, je vais prendre le coup de fil à un ami, si vous êtes d’accord.
Étant donné que Jean-Pierre Foucault n’est pas mon colocataire (dois-je envisager d’en prendre un, à ce propos ? Comment je vais payer ce put… de loyer maintenant ?!), je ne peux compter que sur moi-même.
Je me laisse encore une semaine de réflexion et après j’aviserai. Peut-être que je recevrai un signe du destin pour me guider dans mon choix ? Un éclair dans le ciel, un train qui passe sous un tunnel (décidément, j’ai quoi avec les trains en ce moment ?), une phrase prononcée par un inconnu dans la rue, mais pourtant lourde de sens, n’importe quoi.
J’ai dit que j’étais athée, pas rationnelle.



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