Un homme trop jeune
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Description

Il y a deux ans, si vous m’aviez demandé ce qu’était l’amour, je vous aurais probablement répondu: «C’est ce sentiment ­bouleversant qui vous obsède et vous possède; c’est ce que mon mari et moi vivons.» Aujourd’hui, si vous me reposez la question, je vous dirai: «Allez vous faire foutre.»
Claire Gracen mène une vie digne d’un conte de fées. Sa carrière de directrice marketing est en passe de devenir légendaire, et son mariage à son amour de jeunesse n’a jamais été aussi solide. Enfin, pas tout à fait. Il serait plus juste de dire qu’il l’était. Pour Claire, leur relation était exceptionnelle et épanouissante… jusqu’au jour où elle s’est rendu compte qu’elle avait tout faux, que son mari et sa meilleure amie étaient amants.
Brisée et dépressive, Claire comprend qu’elle doit se refaire une nouvelle vie — nouvelle ville, nouveau boulot, nouveaux amis.
Lorsque l’homme le plus sexy du monde, mais aussi beaucoup plus jeune qu’elle, lui demande de sortir avec lui, elle refuse sur-le-champ — mais découvre plus tard que cet homme est Jonathan Statham, PDG des ­Industries Statham, une entreprise qu’il a créée à partir de rien et qui vaut aujourd’hui des milliards. Et qui est, par ailleurs, le patron de Claire.
Jonathan Statham ne ressemble en rien aux hommes que Claire a connus. Il a l’habitude d’obtenir tout ce qu’il veut, quand il le veut, et il ne se laisse pas rebuter par un refus.
Sexy, imprévisible et intelligent, Un homme trop jeune est un roman captivant, divertissant et dont les personnages sont irrésistiblement ­attachants.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 avril 2020
Nombre de lectures 265
EAN13 9782898085246
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2013 Whitney Gracia Williams
Titre original anglais : Mid-Life love
Copyright © 2017, 2020 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Dystel & Goderich Literary Management, New York, NY
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Matthieu Fortin
Traduction : Janine Renaud
Révision linguistique : Maryse Faucher
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Mise en pages : Matthieu Fortin
ISBN papier 978-2-89808-522-2
ISBN PDF numérique 978-2-89808-523-9
ISBN ePub 978-2-89808-524-6
Première impression : 2020
Dépôt légal : 2020
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Il y a deux ans, si vous m’aviez demandé ce qu’était l’amour, je vous aurais probablement répondu : « C’est ce sentiment bouleversant qui vous obsède et vous possède ; c’est ce que mon mari et moi vivons. » Aujourd’hui, si vous me reposez la question, je vous dirai : « Allez vous faire foutre. »
Pour tous ceux qui croient que l’amour mérite une seconde chance…
28 décembre 2012
Cher journal,
Je viens tout juste de comprendre que les fondements de la publicité tiennent en un mot : conneries.
En effet, la base de chaque slogan stratégique, même les plus célèbres — celui de Nike « Just Do It », que l’on pourrait traduire en français par « Allez, vas-y », celui de McDonald’s « Moi, j’M McDonald’s », et celui de L’Oréal « Parce que vous le valez bien » —, c’est des conneries.
Le but, c’est de faire croire au consommateur que ces chaussures de tennis à cent dollars sont dix fois meilleures que celles à vingt dollars, même si elles sont faites de matériaux parfaitement identiques. C’est de lui faire croire que le Big Mac est le meilleur des hamburgers américains — même si c’est un produit excessivement transformé, un peu sec et garni d’une substance rose visqueuse. Le dernier, mais non le moindre, veut faire croire à toutes les femmes qu’en utilisant le dernier brillant pour les lèvres et le mascara hydrofuge de L’Oréal, elles auront l’air de femmes riches et célèbres.
En tant que directrice du marketing des Industries Statham, la plus importante entreprise informatique du pays, mon équipe et moi avons le « privilège » de pondre chaque jour de nouvelles conneries. Tout ce que l’entreprise produit — téléphones cellulaires, ordinateurs portables, tablettes ultraperformantes, etc. — a besoin d’un slogan génial et d’une campagne publicitaire à l’avenant plusieurs mois avant même sa mise en marché officielle.
Mon boulot consiste à faire en sorte que seuls les concepts de campagne les plus extraordinaires montent tout en haut de la pyramide, jusqu’au conseil décisionnaire, ce qui signifie en réalité que rien ne devrait monter en haut. Jamais.
Tous mes collègues sont de jeunes diplômés universitaires et de futurs correcteurs de copies. (Que Dieu ait pitié de leur âme…) Quelques-uns d’entre eux ont du potentiel, mais la plupart n’en ont pas. Chaque fois que je rejette l’une de leurs propositions et leur explique pourquoi par de nombreuses pages de commentaires à l’encre rouge, ils pleurnichent et rouspètent : « Pourquoi tu ne lui donnes pas une chance ? Tu ne pourrais pas l’envoyer en haut quand même ? J’ai eu un « A » en marketing à l’université ! » — comme si cela avait la moindre importance dans la vraie vie…
Ces petits génies du marketing ont récemment soumis les slogans suivants pour le s Phone de Statham, le principal concurrent du iPhone : « s Phone. Parce que le “ s ” vient après le “ i ” » ; « Le nouveau s Phone. Si indispensable » ; « s Phone. Parce que tout est possible ».
Vous voyez ? C’est le genre de conneries que je dois écouter (sans broncher) pendant des heures et des heures.
Ce qui n’arrange rien, c’est que le PDG du groupe — qu’on ne voit jamais — ne cesse de nous informer par notes de service de politiques qui n’ont aucun sens. Récemment, il a instauré des « zones de stationnement de durée limitée », prétendument afin « de permettre aux employés de rentrer chez eux plus vite et plus sûrement », mais dans le but en réalité de mettre un terme aux heures supplémentaires. (Les voitures qui se trouvent toujours sur le stationnement après dix-sept heures quinze sont immédiatement remorquées.)
N’est-ce pas tout à fait ridicule ?
Il a aussi versé deux millions de dollars à un imbécile pour qu’il s’entretienne avec tous les employés de l’entreprise, un imbécile qui a distribué des balles antistress et des « trousses revitalisantes » pour remonter le moral des troupes.
Depuis, nous devons assister chaque semaine à des « classes zen », chaque mois à des groupes de discussion « rassembleurs », et consacrer trente minutes par jour à rédiger notre « journal zen », c’est-à-dire toi .
Crois-le ou non, il y a quelques secondes à peine, tu as failli être jeté à la corbeille avec le reste de ces foutaises « zen » inutiles. J’ai toutefois reconsidéré ma décision après avoir feuilleté tes pages vierges… Je pense que tu pourrais me servir d’instrument thérapeutique.
Je te hais et je hais les excuses pathétiques que j’emploie pour justifier mon choix de carrière.
Claire
P.-S. Je te jure que je n’emploie pas autant de gros mots d’habitude… pas délibérément…
Chapitre 1
Claire
Mon reflet me trompait.
Il me montrait une femme heureuse, avec les lèvres fardées de rouge vif et les paupières d’une poudre tirant sur l’orangé, une femme qui semblait avoir remporté le gros lot à la loterie — et non une femme au cœur brisé qui venait de passer les quatre dernières années à tenter de raccommoder sa vie.
Tu ne fais pas ton âge… Tu ne fais pas ton âge…
Je pourrais pratiquement montrer du doigt où mes rides se creuseraient, où mes pattes-d’oie se multiplieraient et s’étendraient au fil du temps ; où mes lèvres s’aminciraient au point d’être avalées par ma bouche. Jusqu’à maintenant, j’avais eu de la chance, mais j’étais convaincue au fond que c’était grâce aux centaines de crèmes anti-âge et antirides que j’avais employées.
J’allais avoir quarante ans dans deux semaines, et je souffrais de tous les symptômes de la crise de la quarantaine. Je remettais en question tout ce que j’avais fait, me comparais à mes amis, me demandais si jamais un jour ma vie deviendrait plus épanouissante. J’avais même commencé à dresser la liste de tout ce qu’il me faudrait faire une fois que j’aurais atteint l’âge fatidique :
1) Établir un plan pour quitter mon boulot d’ici cinq ans et réaliser mon rêve : devenir décoratrice d’intérieur.
2) Rembourser toutes mes cartes de crédit et commencer à augmenter les mensualités de l’emprunt immobilier de ma maison.
3) Cesser de lire autant de romans d’amour…
4) Épargner assez d’argent pour nous offrir, à mes filles et à moi, une croisière d’une semaine cet été.
5) Cesser de me chercher des rides et de penser au Botox.
6) Nettoyer ma maison de fond en comble et la GARDER propre !
7) Cesser de me reprocher la liaison de mon mari…
8) Cesser d’en vouloir à mon ex-meilleure amie d’avoir été impliquée dans cette liaison…
9) M’offrir un repas dans un nouveau restaurant chaque mois.
10) Apprendre à être heureuse seule .
— Claire ! Allons-y ! Nous allons être en retard ! m’a lancé mon amie Sandra depuis la cuisine.
— Je viens ! Je viens !
J’ai attrapé ma veste et suis descendue au rez-de-chaussée.
Je me suis encore regardée dans le miroir de l’entrée en pestant intérieurement. J’avais du mal à croire que je l’avais encore laissée m’entraîner dans une rencontre pour célibataires. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un méritant que je perde mon temps dans ces trucs, et l’odeur infecte du désespoir flottait toujours dans l’air.
— Tu es superbe ! s’est écriée Sandra en pinçant ma robe noire sans bretelles. S’il te plaît , je peux t’emprunter ta garde-robe ?
— Seulement si je peux t’emprunter ta vie…
Levant les yeux au ciel, elle a comme d’habitude ignoré mon humeur maussade.
— Ce soir, tu vas rencontrer l’homme de ta vie ! Je le sens !
Elle disait toujours cela…
— Sommes-nous vraiment obligées d’y aller, Sands ? J’ai à faire des recherches pour une campagne…
— Le 31 décembre ? Tu as perdu la tête ? On sort !
— Pourquoi ? On est allées à une foule de soirées de ce genre, et c’est toujours la même chose… On ne pourrait pas tout simplement rester ici, boire du vin et revoir nos résolutions ?
— Claire…
Elle a marché jusqu’à la porte et l’a ouverte.
— Nous sortons. Sur l’heure. Tu n’as pas de boulot à faire et tu le sais. C’est à ton tour de conduire, allons-y !
Debout dans la file qui s’enroulait autour du buffet, j’ai jeté quelques chips de légumes sur mon assiette. J’ai levé les yeux sur la banderole suspendue au-dessus du bar et un soupir m’a échappé. « Bonne année aux célibataires d’âge moyen. Allez, hop ! On se fait la bise ! »
Mise à part la banderole d’un goût discutable, l’intérieur du Pacific Bay Lounge laissait grandement à désirer : des planches de surf faisaient office de tables, de vieux bancs de parc étaient disposés ici et là dans la salle et des serpentins défraîchis bleus et verts étaient suspendus au plafond en guise de « vagues ».
Ce soir, le bar était surpeuplé — rien de très étonnant étant donné que les gens seuls semblent raffoler de ce genre de rassemblements. À force de les fréquenter, j’étais devenue experte dans l’art de lire dans les gens. Le type debout près de la fenêtre avait au moins soixante ans et la teinture blonde qu’il employait pour se rajeunir de vingt ans commençait à pâlir. La femme qui dansait devant les enceintes était visiblement en train de divorcer : elle portait encore son alliance et elle avalait une gorgée d’alcool chaque fois que le DJ hurlait : « Santé à toutes les femmes célibataires ! ».
J’étais passée par là. J’avais fait cela.
Sur les sièges disposés devant les fenêtres à l’autre bout de la salle, des femmes timides tripotaient leurs cheveux et leurs vêtements telles des collégiennes nerveuses. La plupart d’entre elles étaient là contre leur gré et n’avaient probablement jamais entretenu une relation sérieuse de leur vie.
J’ai attrapé deux bières à l’extrémité de la table, me suis assise sur un canapé inoccupé et j’ai observé un homme qui s’efforçait en vain de convaincre une des femmes timides de danser avec lui.
— La place est prise ? m’a demandé en souriant un très bel homme aux yeux gris, coupant ainsi court à ma passionnante observation du comportement humain.
— Non. Non, elle ne l’est pas…
— Formidable, a-t-il dit en s’assoyant et en posant sa bière sur la table. Je m’appelle Lance. Et vous ?
— Claire. Claire Gracen.
— Un joli nom. Et que faites-vous dans la vie, Claire ?
— Je suis directrice du marketing pour une entreprise d’informatique. Et vous ?
Il a tapoté l’étiquette de sa bière.
— Je possède et dirige une brasserie, les bières Leyland. C’est au Nevada.
— Impressionnant, ai-je répondu. Alors, que…
— Si je puis me permettre, quel âge avez-vous ?
Beurk, c’est parti…
— J’ai trente-neuf ans, et vous ?
— Wow… ! s’est-il exclamé en me reluquant de haut en bas. J’ai quarante-sept ans. Vous avez des enfants ?
J’ai senti que je souriais.
— Deux filles. Et vous ?
— Non, je n’ai pas d’enfants. La vie est beaucoup trop courte pour ça — sans vouloir vous offenser. Je peux vous téléphoner un de ces jours ?
Sérieusement ? Il n’en faut pas plus de nos jours ? Âge ? Enfants ? Numéro de téléphone ? L’art de la conversation est-il à ce point tombé en désuétude ?
— Hum, bien sûr, ai-je répondu en m’obligeant à sourire. Mon numéro est…
— Minute. Quel âge ont vos enfants ? L’âge « je vais essayer de leur trouver une gardienne pour ce soir » ou l’âge « ils volent de la bière dans mon frigo quand je les laisse seuls » ? Je vais être honnête avec vous, je ne veux pas d’une relation sérieuse, et les femmes qui ont des enfants ont tendance à être plus…
— Vous permettez ? ai-je dit en me levant. Je dois aller aux toilettes. Je reviens tout de suite.
Je me suis glissée dans la foule et j’ai gagné la terrasse extérieure, où plusieurs célibataires regardaient les vagues du Pacifique aller et venir. J’ai respiré profondément et avalé ainsi une bouffée d’air salin humide — le seul phénomène auquel je ne m’étais pas encore habituée depuis mon déménagement sur la côte Ouest.
En regardant par-dessus mon épaule, j’ai aperçu Sandra qui bavardait encore avec un nouveau type, lui caressait l’épaule mine de rien et se mordait la lèvre. Elle s’est rendu compte que je la regardais et m’a fait signe d’approcher.
— Il a un ami, a-t-elle articulé en silence.
Je lui ai tourné le dos en levant les yeux au ciel.
— Je me trompe ou vous ne vous amusez pas ? a dit une voix rauque à côté de moi.
Je n’ai même pas pris la peine de le regarder. Je n’avais pas du tout envie de me taper encore une conversation insipide ni des présentations sans intérêt. Je voulais rentrer chez moi.
J’ai poussé un soupir.
— J’ai trente-neuf ans. J’en aurai quarante dans deux semaines. Je suis divorcée depuis quatre ans et je suis la mère de deux adolescentes.
Je ne l’ai pas entendu répondre. Je me suis tournée sur ma gauche et me suis rendu compte qu’il avait déjà franchi la moitié de la terrasse.
J’ai sifflé une nouvelle gorgée de bière en secouant la tête. J’étais consciente de ne pas m’aider en repoussant ainsi chaque prétendant potentiel, mais je ne pouvais m’en empêcher. Je n’arrivais toujours pas à croire que j’étais célibataire .
Il y avait quelques années, ma vie était un véritable conte de fées — j’étais mariée depuis quatorze ans à un homme qui m’aimait, du moins à ce que je croyais, j’habitais dans un charmant quartier de la banlieue de Pittsburgh, je menais une carrière extraordinaire en passe de devenir légendaire — et puis, un jour, ç’a été fini. En un claquement de doigts. Le beau conte de fées a volé en éclats ; en éclats impossibles à recoller.
Il était en miettes, à jamais irréparable, et c’est moi qui avais récolté le plus grand nombre d’entailles…
J’ai envoyé un texto à Sandra et me suis précipitée vers le stationnement, déclinant un bon nombre d’invitations à danser en cours de route.
— Ohé ! a protesté Sandra en montant dans le VUS et en fermant la portière. On est arrivées il y a à peine vingt minutes ! Tu ne voudrais pas attendre au moins jusqu’au décompte du Nouvel An ?
— Non.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ? J’ai vu le type avec qui tu bavardais. Il était beau gosse !
— Écoute, Sands, je n’ai plus vingt ans. Je ne peux pas continuer à fréquenter ces trucs dans l’espoir d’y rencontrer l’homme de ma vie. C’est déjà fait, d’accord ?
Ma voix a craqué.
— Et ça n’a pas marché…
Je me suis adossée et j’ai ravalé mes larmes.
Chaque fois que je me rappelais avoir perdu mon mari dans les bras de ma meilleure amie, j’avais toujours aussi mal. Le divorce avait été prononcé il y avait longtemps, mais il arrivait encore certaines nuits que la douleur me réveille, me tire du sommeil et me frappe en plein cœur avec la violence d’une masse de quarante kilos.
— Tu penses à Ryan et à Amanda, c’est ça ?
Elle m’a tendu un papier-mouchoir.
— Il faut que tu cesses de te faire des reproches. Ce n’était pas ta faute !
— J’ai été tellement aveugle !
J’ai fondu en larmes.
— Je l’ai accueillie chez moi ! Je lui ai confié mes enfants ! J’avais confiance en eux, une confiance aveugle !
— Je suis terriblement désolée, Claire…
Mon mariage à Ryan Hayes était un conte de fées — pour moi, du moins. Comprenez-moi bien, il n’était pas parfait, mais nous avions plus de jours formidables que de bons jours, plus de bons jours que de jours ordinaires, et rarement de mauvais jours.
Ryan était l’homme dont j’avais toujours rêvé. Il était attentif et affectueux, attentionné et empathique, et il se rappelait toujours ces petits riens qui faisaient mon bonheur : un bon café fumant les jours de pluie que je passais à taper dans le bureau de notre maison, une couverture chaude quand je m’endormais devant la cheminée, et une bonne provision de biscuits aux brisures de chocolat et de barres chocolatées quand j’avais mes règles.
Chaque fois qu’il rentrait du boulot, il m’apportait une rose rouge et m’embrassait comme si sa vie en dépendait. Une fois par mois, il m’offrait une séance au spa du country club et s’occupait ce jour-là de nos filles. Il arrivait même qu’il me fasse la surprise de rentrer avant moi et de préparer le repas du soir pour nous tous.
Il était mon roc. Mon âme. Mon tout.
Je croyais réellement que notre amour survivrait au temps, que je comptais au nombre des veinards pour qui le vœu « jusqu’à ce que la mort nous sépare » se réaliserait.
Pourtant, entre la treizième et la quatorzième année de notre mariage, Ryan a commencé à changer.
Il s’est mis à rentrer de plus en plus tard. Contrairement à son habitude, il ne laissait plus traîner son cellulaire ; il le protégeait jalousement et prenait souvent ses appels dans une autre pièce. Il se montrait plus fuyant, évasif, et chaque fois que je disais devoir faire un saut à la supérette, il se levait d’un bond et m’offrait d’y aller pour moi.
Au début, j’ai cru qu’il travaillait tard à cause de sa récente promotion au titre d’associé de son bureau d’avocats ; que sa nouvelle dépendance à son cellulaire était due à son désir de répondre promptement à l’appel urgent d’un client. Je n’arrivais pas à m’expliquer pourquoi il se précipitait à l’épicerie chaque fois qu’on avait besoin de quelque chose étant donné qu’il avait toujours détesté cela, mais je me réjouissais de ne plus devoir m’en soucier.
J’ai cru qu’il voulait être un « supermari » et j’ai profité de ma nouvelle liberté pour sortir avec celle qui était ma meilleure amie depuis le cours secondaire, Amanda.
Avec sa personnalité enjouée, Amanda arrivait à arracher un sourire aux plus renfrognés. Avec son épaisse chevelure d’un blond vénitien et son corps naturellement ferme, elle rivalisait avec la plupart des adolescentes, et son immense amour de la littérature égalait le mien.
À trente-cinq ans, elle et son mari Barry essayaient encore d’avoir un gosse. Ils avaient tout tenté, sauf le recours à une mère porteuse, mais ils continuaient d’espérer.
À chaque tentative de fécondation in vitro, je lui offrais un nouveau cadeau pour le bébé — des bottines, des biberons, des oursons de collection — et je lui répétais que les médecins se trompaient et qu’elle pouvait mettre, et mettrait , un enfant au monde.
Aussi, quand elle m’a téléphoné un après-midi pour m’annoncer qu’elle était enfin enceinte, j’ai annulé le barbecue familial et j’ai déplacé la fête chez Amanda et Barry.
Six mois plus tard, Barry m’a téléphoné alors que je sortais du bureau. Il parlait si vite que je ne comprenais qu’un mot sur deux.
— Barry ? ai-je dit en tentant de paraître calme. Je n’arrive pas… Je ne comprends rien… Est-ce que tu pleures ? Amanda n’a rien ? Elle va bien ? Est-il arrivé quelque chose au bébé ?
— Le bébé, dit-il avant de se taire un long moment. Le bébé… Ce n’est pas mon bébé. Ce n’est pas le mien…
— Quoi ? Barry, c’est absurde. Cela fait des années que vous deux faites tout ce qu’il est possible de faire pour avoir un bébé. Tu es nerveux parce qu’il sera bientôt là. Tu seras un père formidable et…
— En mai, je n’ai pas cessé d’aller et venir entre le Texas et ici… Nous avons dû faire l’amour une seule fois ce mois-là. Et encore.
Je me suis figée. Je m’en souvenais en effet.
Amanda s’était plainte du peu de temps qu’il passait à la maison à cause du boulot. Il avait été rétrogradé et ses employeurs lui confiaient toutes les tâches dont personne ne voulait et refusaient qu’il participe par vidéoconférence aux réunions qui avaient lieu en dehors de l’État.
Je me souvenais qu’elle avait pleuré parce qu’elle se sentait très seule, croyant que parce que Barry avait commencé à parler d’adoption, c’est qu’il ne tenait pas autant qu’elle à faire un enfant.
Malgré tout, je refusais de croire que le bébé d’Amanda n’était pas celui de Barry. Qui d’autre pouvait en être le père ?
— Barry, je crois que tu es parano… Cette seule fois aurait pu être la bonne, tu sais ? Je pense que tu devrais lui téléphoner et en discuter avec elle. Je ne crois pas être celle avec qui…
— Ce n’est pas le mien, a-t-il grogné. Viens me retrouver au Marriott à un coin de rue de ton bureau. Je sais que vous êtes supposément les meilleures amies du monde, mais je dois te montrer quelque chose.
— D’accord…
J’ai raccroché et appelé Ryan.
— Salut, bébé, a-t-il chuchoté. Je suis en réunion. Que se passe-t-il ?
— J’ai besoin que tu ailles chercher les filles à leur cours de danse d’aujourd’hui.
— D’accord, bien sûr. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
— Non, je…
J’allais lui dire que Barry m’avait téléphoné en pleurant au sujet d’Amanda, mais une drôle de petite voix dans ma tête m’a conseillé de me taire.
— J’ai des courses à faire et je ne pourrai pas y être à temps. C’est tout.
— D’accord, bébé. On se voit au dîner.
Quand je suis entrée dans la réception du Marriott, j’ai aperçu Barry qui jetait des pièces de monnaie dans la fontaine aux souhaits en fusillant du regard quiconque avait le culot de l’observer avec curiosité.
Ses paupières étaient gonflées et ses yeux, injectés de sang, et il sentait la cigarette et l’alcool.
Je lui ai donné une tape sur l’épaule et il s’est retourné d’un geste rageur. En me voyant, son regard s’est adouci et il m’a serrée très fort dans ses bras.
— Dieu merci, tu es venue… Suis-moi.
Il m’a fait signe de le suivre à l’intérieur du très élégant bar de l’hôtel et a commandé une bouteille du vin le plus cher sur le menu. Il a soupiré à maintes reprises sans cesser de secouer la tête.
— Je n’ai jamais vraiment aimé le vin, Claire, a-t-il dit en remplissant son verre jusqu’à ce qu’il déborde un peu. C’était le truc d’Amanda. Pour ma part, je trouvais que ça avait un goût de pisse. Plus il était cher, plus le goût était mauvais.
Il perd la tête… Je savais bien que j’aurais dû appeler Amanda en venant ici… Je vais aller aux toilettes et lui téléphoner…
— Barry, je dois aller…
— Elle a insisté pour que nous servions celui-là même à notre mariage. Tu le savais ?
J’ai secoué la tête.
Il en a avalé une bonne rasade et a laissé échapper un gros soupir.
— Ouaip. Château Trotanoy 1975 — un bordeaux… Il est aussi mauvais que le jour de notre mariage…
— Barry…
— C’est pourquoi j’estime particulièrement approprié d’en boire aujourd’hui, considérant que j’ai demandé le divorce ce matin.
QUOI ?
— Je ne veux pas en entendre davantage, ça me met mal à l’aise, ai-je dit en me levant. Rentre chez toi et parle à…
— Ma femme ? Ma femme infidèle, hypocrite et qui se fout de moi ? Je ne crois pas.
Il a tiré une enveloppe de sa poche de poitrine et l’a fait glisser vers moi.
— Il y a quelques semaines, j’ai engagé un type pour qu’il la suive et découvre ce qu’elle faisait pendant ses foutus loisirs.
Je me suis rassise, ai ouvert l’enveloppe et regardé les photos : Amanda faisant des courses, Amanda avec moi, Amanda se rendant à la classe de maternité.
Je me suis arrêtée et j’ai reposé la liasse de photos.
— Bon. Maintenant, écoute-moi bien. Je ne crois pas…
— Je n’y croyais pas non plus. Semaine après semaine, mon type me rapportait immanquablement des photos semblables. Amanda était à la maison, chez toi ou sortie faire des courses. Rien d’extraordinaire en apparence, et j’ai failli demander au type d’arrêter. J’ai cru être parano. Mais un soir, au dîner, je lui ai demandé de tes nouvelles : « Alors, Claire aime-t-elle travailler à son compte en tant que directrice du marketing ? Est-ce mieux que de travailler pour une agence de pub ? » Elle m’a répondu que tu ne travaillais plus de chez toi depuis des années, que tu bossais soixante heures par semaine pour Cole et Hillman, au centre-ville. Je me suis alors demandé : « Si Claire n’est pas chez elle durant la journée, qui Amanda va-t-elle y voir ? Sûrement pas les filles de Claire. Elles sont à l’école. Donc… »
J’ai mis plusieurs minutes à assimiler ce qu’il tentait de m’expliquer, et encore plusieurs autres pour me faire à cette idée ridicule.
— Non, ai-je finalement dit en secouant la tête. Non… C’est impossible. Il y a sûrement une autre explication…
J’ai repris la pile de photos et recommencé à les regarder une à une.
Toutes étaient anecdotiques : l’auto d’Amanda garée chez moi — elle raffolait du sentier pédestre de mon quartier et laissait souvent son auto dans mon entrée quand elle allait faire une promenade « méditative ». Des photos la montraient longeant sous la pluie le Hot Metal Bridge, assise seule sur un banc — sans doute en train de pleurer sur l’absence de Barry. Puis, je suis tombée sur des photos de Ryan, de mon Ryan, assis à côté d’elle sur ce banc. En train de l’embrasser sur ce banc.
Il y avait des photos de leurs deux voitures garées devant le Hilton de Green Tree — la ville voisine —, des photos d’eux marchant main dans la main dans le parc de la ville, des photos d’eux en train de faire l’amour prises par la fenêtre ouverte de ma chambre.
La date figurant sur cette photo de la chambre était celle de la veille…
Barry prit une photo de mes mains.
— Je suis moi-même allé au Hilton… Je les y ai suivis en taxi. J’ai attendu trente minutes avant de me rendre à la réception en prétendant être son frère et m’être égaré en route. J’ai dit au commis : « Ma sœur ne cesse de me répéter combien cet endroit est bien tenu et qu’elle y vient régulièrement. Vous devez la voir souvent, non ? » Tu veux savoir ce qu’il m’a répondu ?
— Non.
Des larmes ruisselaient sur mes joues.
Barry a pris une nouvelle gorgée de vin.
— Je vais quand même te le dire. Il m’a dit, d’une voix énervante de vendeur surexcité : « Oh, oui… Elle vient régulièrement ici depuis plus d’un an . Elle laisse toujours un pour-boire et elle raffole de notre menu du service en chambre. » Depuis plus d’un an , carrément sous mon foutu nez…
Le visage rouge, il a secoué la tête.
— J’ai songé à monter à leur chambre et à les confronter, mais je savais que je risquais de les tuer — tous les deux . Je ne peux plus faire semblant de ne rien savoir, Claire, je ne peux plus faire semblant d’être heureux d’avoir un bébé qui n’est pas le mien et, aujourd’hui, lorsque j’ai reçu cette dernière série de photos, je me suis décidé… J’ai engagé un avocat et, ce soir, je vais annoncer à Amanda que nous deux, c’est fini. Mais je tenais à ce que tu connaisses la vraie raison, avant qu’elle te mente comme elle m’a menti à moi .
Il a frappé la table du poing.
J’ai regardé les photos une fois de plus, dans l’espoir que mes yeux m’aient trahie, que ce n’était pas ma meilleure amie et mon mari qui y figuraient — en priant le ciel que ce soit un abominable cauchemar.
Mais les clichés étaient les mêmes. C’était vrai.
— À la santé des conjoints fidèles.
Barry m’a versé un autre verre de vin et m’a pratiquement forcée à le boire.
Le vin était dégueulasse, mais beaucoup moins que ce qui m’attendait dans les semaines à venir…
— C’est bon, Claire, m’a dit Sandra en changeant de place avec moi. Rentrons à la maison.
Chapitre 1.5
Claire
L’été de mon divorce, je ne savais plus quoi faire de ma vie. Tout ce que je savais, tout ce que j’étais, tout était lié à Ryan. Il constituait une part immense de mon être, une pièce essentielle de mon identité, et je n’avais aucune foutue idée de qui j’étais sans lui.
J’aurais voulu faire tout le périple du livre Mange, prie, aime — faire le tour du monde en quête de moi-même tout en savourant des mets inconnus, m’immergeant dans de nouvelles cultures et faisant passionnément l’amour avec un jeune et vigoureux Brésilien —, mais je savais que c’était totalement irréaliste : j’étais accablée de dettes, j’avais peur de prendre l’avion, et m’éloigner trop longtemps de mes filles m’aurait rendue folle.
Donc, à la place, j’ai fait de longues promenades dans le parc, des promenades que je terminais habituellement roulée en boule contre un rocher — à sangloter jusqu’à ce que mes côtes me fassent mal.
J’avais beau tenter très fort de prétendre que j’allais « bien », quelque chose venait immanquablement me rappeler l’échec de mon mariage : un jeune couple jouant avec ses enfants dans le parc, un stand de fleurs offrant des roses rouges à rabais, un groupe de collégiens portant des t-shirts de l’Université de Pittsburgh…
Je me suis forcée à lire des bouquins sur des divorcés ayant surmonté leur chagrin, dans l’espoir d’en tirer de l’inspiration ou un nouvel éclairage, mais leur lecture ne m’a que déprimée davantage. Je me suis forcée à sortir avec mes autres amies, croyant qu’elles me feraient oublier ma douleur, mais elles m’ont plutôt accablée de leur pitié.
Après avoir pleuré sans arrêt pendant des mois et des mois, j’ai décidé de m’attaquer à mon chagrin d’amour une étape à la fois — ou si vous préférez, par « phases ».
Il y a eu la phase « Dr. Phil 1 et glace au chocolat et à la menthe », pendant laquelle je m’assoyais devant la télé et regardais le cher homme réduire en loques les époux infidèles. J’ai enregistré tous les épisodes et les ai regardés à maintes reprises. J’ai même pris l’habitude d’imiter son ton traînant quand il lançait : « Pouuuuurquoiiii avez-vous fait ceeelaaaa ? » Et chaque fois que je ne hurlais pas « Menteur ! » quand l’époux infidèle tentait de se justifier, je me récompensais en avalant une cuillerée de glace.
Il y a eu la phase « groupe de soutien pour nouvellement divorcés », pendant laquelle j’ai tenté de me lier à d’autres femmes blessées dans une église du coin. Cela ressemblait aux réunions des Alcooliques Anonymes, mais en terriblement plus déprimant. Aucune des femmes présentes n’arrivait à articuler deux phrases sans fondre en larmes ; et quand mon tour arrivait, j’étais trop apathique pour parler.
Je projetais de mettre un terme à cette phase dans quelques semaines quand, un soir, l’animatrice m’a demandé de ne plus revenir. Elle m’a dit avoir remarqué que chaque fois qu’on me demandait de donner un conseil à une divorcée en pleurs à propos de son ex-mari, je répondais : « Faites-le assassiner. »
Je suppose que le ton froid de ma voix et mon regard sérieux les empêchaient de comprendre que je plaisantais…
J’ai même traversé une phase « Je suis une femme, et ça va barder », pendant laquelle j’ai pris quelques décisions radicales : 1) couper mes cheveux, qui me frôlaient la taille, à la hauteur des épaules ; 2) adopter une nouvelle habitude, en l’occurrence fumer, que je n’ai tenue qu’un seul jour ; 3) me faire tatouer sur le pied la « date de ma libération » (c’est-à-dire celle de mon divorce), percer les oreilles, et même le nombril, gracieuseté de la boutique ; 4) chanter à tue-tête les hymnes féministes dans mon auto, dans mon bureau et en faisant le ménage (je suis relativement certaine que mes filles ont détruit ou brûlé mes CD de Shania Twain…) ; 5) vendre tous mes biens matériels — à l’exception de ma télé… de ma liseuse… de mon iPod… et de… — ; c’est bon, je me suis juste départie de tout ce qui appartenait à Ryan.
Pendant ce temps, ma carrière en tant que présidente au marketing chez Cole et Hillman écopait de mon état d’esprit : le produit de notre nouveau client avait reçu le nom de « Infidélité », et l’entreprise avait exigé que l’on ajoute : « Certains vœux sont faits pour être rompus » en guise de slogan.
Ce n’est que lorsque j’ai passé une journée entière à pleurer dans des toilettes publiques que j’ai compris ce que je devais faire.
Je devais partir. Je devais me faire une nouvelle vie.
J’ai démissionné, j’ai retiré mes filles de l’école, et j’ai rempli à ras bord mon VUS. Avec le peu d’argent récolté de mon divorce, j’ai traversé le pays depuis Pittsburgh jusqu’à San Francisco, la ville natale de ma mère.
J’ai acheté une petite bicoque à retaper dans un quartier pittoresque, une maison tout en haut d’une pente. Je me suis littéralement abonnée aux émissions de la chaîne HGTV 2 , et j’ai réalisé quelques travaux en guise de thérapie et pour m’occuper l’esprit : j’ai enlevé toutes les moquettes et les ai remplacées par des lattes de bois dur et des carreaux de céramique stylés. J’ai repeint toutes les pièces — taupe clair, ivoire, café et rouge.
Au cours des trois premiers mois, j’ai passé plusieurs entretiens d’embauche, qui sont pour la plupart demeurés sans suite. Je me suis finalement rendu compte que la récession limitait mes perspectives d’avenir, et j’ai donc accepté, quoique à contrecœur, un boulot de cadre moyen au service du marketing des Industries Statham, ce qui représentait un important recul hiérarchique et salarial comparativement à mon emploi précédent.
Je me suis dit qu’avoir moins d’argent n’était pas nécessairement une mauvaise chose, c’était une chose nouvelle , et que je devais expérimenter un max de nouvelles choses si je voulais vraiment me faire une nouvelle vie.
Et donc, même si je n’avais jamais aimé courir, je me suis levée tôt chaque matin et me suis astreinte à courir — d’abord un kilomètre par jour, puis deux et enfin cinq.
Je me suis fait couper les cheveux encore plus courts — une coupe au carré. J’ai commencé à me faire coiffer deux fois par mois, un truc dont j’avais toujours rêvé, mais que je n’avais jamais eu le temps de faire. J’ai même complètement renouvelé ma garde-robe — remplaçant mes habituelles tenues noires par des chemisiers en soie de couleur vive, des jupes droites, des robes ajustées et des tailleurs cintrés.
Un jour, alors que je faisais des emplettes, j’ai fait la connaissance de Sandra Reed. C’était l’une de ces femmes douces mais enjouées, une femme à qui j’ai tout de suite eu envie d’accorder ma confiance — de tout lui raconter ; je pense que le fait qu’elle ait été psychiatre avait quelque chose à y voir.
Quand, quelques mois plus tard, je me suis ouverte à elle et lui ai raconté pourquoi j’avais emménagé à San Francisco, elle m’a conseillé d’aller en thérapie. Par respect pour notre amitié naissante, elle m’a dirigée vers l’un des meilleurs associés de son cabinet et s’est arrangée pour que les rencontres soient gratuites.
Elle m’encourageait sans cesse à sortir, à tenter de rencontrer des hommes aux soirées pour célibataires, et même à accepter des rendez-vous. Malgré tout, quatre ans après mon arrivée à San Francisco, je n’y arrivais toujours pas.
Je m’imaginais que peu d’hommes recherchaient la compagnie d’une divorcée d’âge moyen, et qu’aucun ne parviendrait à me faire oublier le chagrin que m’avaient infligé Ryan et Amanda.

1. Psychologue américain animant son propre talk-show très regardé et portant sur une foule de sujets plus ou moins disparates.
2 N.d.T. : House and Garden TV , soit « Maison et jardin » en français.
Chapitre 2
Jonathan
Dieu qu’elle est sexy…
Je dînais avec des associés quand j’ai aperçu une superbe rousse qui contemplait l’océan sur la terrasse du Pacific Bay Lounge.
Elle était tout bonnement éblouissante. Sa courte robe de dentelle noire moulait les courbes de son corps juste où il le fallait, et j’aurais bien aimé voir ce que cachait son décolleté plongeant.
Ses cheveux lustrés retombaient sur le côté en boucles légères touchant à peine ses épaules, et ses yeux — doux et verts — scintillaient sous les lumières brillantes suspendues au-dessus d’elle.
— M. Statham ? a demandé mon avocat principal, rompant ainsi le charme. Quand voulez-vous relire cette offre ?
— Mardi matin. J’ai l’impression qu’il nous faudra beaucoup de temps pour tout analyser. Je n’arrive pas à croire qu’ils refusent la fusion. Ils vont perdre beaucoup d’argent si personne ne les rachète.
Il a haussé les épaules.
— Ça m’étonne également, mais c’est peut-être une sorte de partie de bras de fer pour mesurer notre engagement. On se voit mardi.
Les autres associés m’ont serré la main et sont partis l’un après l’autre.
— J’y serai.
— Bonne année.
— On se revoit au bureau.
Je me suis retourné pour jeter encore un coup d’œil à la déesse rousse, mais je ne l’ai pas vue.
Avais-je rêvé ? Avais-je trop bu ?
J’ai balayé du regard la jetée et je l’ai vue. Elle s’était déplacée de quelques mètres.
Je l’ai observée siroter sa bière, tout en me demandant si elle était venue seule à cette soirée.
— À mon avis, ça s’est très bien passé, a dit en souriant Vanessa, ma conseillère en fiducie. Tu sais parler aux gens. D’une façon comme de l’autre, les Industries Statham y gagnent.
— Ne te réjouis pas trop vite. Il nous faut encore les convaincre d’accepter notre offre.
Je me suis levé.
— Je te remercie d’être venue ce soir. Je n’y serais pas arrivé sans toi.
— Tu pars ? Tu n’as pas envie de rester boire quelques verres avec moi ? Ce sera bientôt le Nouvel An, et je n’ai personne à embrasser à minuit…
— Vanessa, on en a déjà discuté. Je ne sors pas avec mes employées.
Elle a levé les yeux au ciel.
— Je ne suis pas vraiment une employée. Je siège au conseil …
Encore pire…
— Mêler les affaires au plaisir ? Un affreux cliché. De plus, je ne veux pas que notre relation se complique.
— Elle ne se compliquera pas, a-t-elle dit en me caressant la joue. Toi et moi ensemble, ce serait parfait, et tu le sais…
J’ai soupiré. Il est vrai que Vanessa et moi étions attirés l’un par l’autre, et nous avions failli nous embrasser plusieurs fois dans mon bureau au cours de la dernière année, mais je ne me l’étais jamais permis. Elle était certes très belle — des cheveux bouclés d’un brun chaud comme du café, des yeux bleus comme la mer, un corps parfait —, mais il manquait quelque chose, et je ne savais pas quoi.
Ce n’est peut-être rien… Je devrais peut-être nous donner une chance… Nous sommes réellement compatibles et…
Du coin de l’œil, j’ai vu la rousse s’éloigner…
— On se voit à la prochaine réunion, Vanessa.
J’ai traversé le café en contournant les tables et en regardant régulièrement par-dessus mon épaule pour m’assurer que la rousse était toujours là.
Je me suis élancé vers les portes avant du Pacific Bay Lounge et suis entré à l’intérieur. J’ai fait le tour de l’endroit du regard et me suis arrêté.
Sur une banderole, j’ai lu : « Allez, hop ! On se fait la bise ! » Et sur les serviettes en papier posées sur les tables : « Buvons à la première rencontre de 2013 des célibataires d’âge moyen ! »
La plupart des personnes présentes dans la pièce étaient visiblement dans la quarantaine ou la cinquantaine. Certaines portaient même des chapeaux pointus avec leur âge inscrit dessus avec des paillettes. Il y avait bien ici et là quelques jeunes gens, mais ils portaient des plateaux ou nettoyaient les tables.
Impossible que cette femme soit d’âge moyen…
Je me suis rendu sur la jetée et j’ai regardé autour de moi. Je me suis penché sur la rambarde et j’ai regardé des deux côtés.
Je ne l’ai pas vue.
J’ai arpenté la terrasse dans un sens puis dans l’autre, en errant au hasard, en tentant de la retrouver. Je suis retourné à l’intérieur, je me suis promené dans la foule, mais je ne l’ai pas vue.
— Salut.
Une main de femme s’est posée sur mon épaule et je me suis retourné.
— Qu’est-ce qui vous amène ici ce soir ? a-t-elle roucoulé.
Il s’agissait d’une femme d’âge mûr extrêmement attirante — à mon avis, elle était dans la cinquantaine et très sûre d’elle, à en juger à sa façon de me regarder.
— Bonsoir, ai-je dit en souriant. Je cherche quelqu’un.
— Vous l’avez trouvé, a-t-elle répondu en effleurant ma poitrine et en battant des cils.
Eh merde !…
— Hum…
— Vous ne seriez pas là si vous n’aimiez pas les femmes un peu plus âgées, a-t-elle continué en glissant d’un air taquin ses doigts dans mes cheveux. Les jeunes filles ne savent pas s’occuper correctement d’un homme, n’est-ce pas ? Mais moi , je le sais. Sortons d’ici avant que quelqu’un vous enlève à moi. Chez moi ?
— Navré. Mais je ne peux… ai-je commencé à dire, mais je me suis arrêté, le souffle coupé, en sentant sa main glisser vers mon entrejambe.
J’ai doucement enlevé sa main de là.
— Je ne suis pas à la recherche de… Je ne… Je cherche vraiment une personne en particulier.
— Oh, mon Dieu ! Je suis désolée ! s’est-elle exclamée. Je croyais que… Je suis terriblement désolée…
Elle avait l’air affreusement embarrassée.
— Si cela peut vous consoler, ai-je dit en rajustant mon pantalon, vous êtes très attirante et je suis certain que vous trouverez bientôt l’homme qu’il vous faut.
Sans lui laisser le temps de répondre, j’ai tourné les talons et j’ai déguerpi.
Je suis entré dans le bureau du directeur de la sécurité et j’ai fermé la porte.
— Tu arrives à l’heure ? a dit mon meilleur ami Corey en levant les yeux au ciel. Que veux-tu que je fasse pour toi cette fois ? Traquer une bonne femme que tu as rencontrée ?
— Ce n’est pas traquer .
— Peu importe comment tu appelles cela, c’est illégal . Mais puisque tu prétends avoir eu le coup de foudre, je suppose que je peux faire une exception.
— D’abord, il n’est pas question d’amour. Ensuite, je ne sais même pas qui elle est.
— Alors, explique-moi pourquoi je suis en train de pirater les bandes des caméras de surveillance du Pacific Bay Lounge à sept heures du mat ?
J’ai soupiré.
— Parce que tu es mon meilleur ami et mon employé. Ne fais pas comme si c’était contre tes principes ou un truc de ce genre, Corey. Tu fais ça tout le temps.
— Ah bon ?
Il éclata de rire.
— Autour de quelle heure ?
— Le 31 décembre, entre 23 h 30 et minuit.
Il a pioché sur son clavier, et les quelque vingt écrans géants dispersés dans son bureau ont commencé à s’allumer sur des grilles et de la neige.
— Attends. Tu participais à un dîner d’affaires à cette heure de la nuit ? Depuis quand acceptes-tu cela ?
— Depuis que le client pèse cinq cents millions de dollars.
Je me suis concentré sur les écrans sur lesquels on voyait à présent des gens entrer et sortir du lounge.
— Elle portait une robe courte et noire. Est-ce possible de programmer ce truc pour qu’il recherche des couleurs de vêtements ou de cheveux ? Elle est rousse.
Il m’a regardé en haussant le sourcil.
— Tu dis l’avoir vue sur la jetée ? Je vais donc accéder à ces caméras… Donne-moi une seconde. Leur logiciel est drôlement dépassé… Et, surprise , il n’y a pas de son, seulement des images…
Sur les écrans, on a commencé à voir au ralenti ce qui se passait sur la jetée. Des gens se prélassaient sur des canapés, buvaient de la bière, dansaient près des enceintes.
— Stop, ai-je lancé en marchant vers les écrans. C’est elle. Fais un arrêt sur image.
L’image s’est figée et j’ai pu de nouveau la regarder.
Elle sortait sur la terrasse avec une bière à la main, ses lèvres pleines et roses faisant une petite moue. En raison de l’angle de la caméra, j’ai pu voir que l’ourlet de sa robe noire et moulante lui découvrait les cuisses et exposait une paire de jambes parfaitement galbées. Elle était encore plus sexy que dans mon souvenir.
— Ce serait gaspiller l’argent de l’entreprise que de tenter de la retrouver, a dit Corey avec un hochement de tête approbateur. Tu dis qu’elle a cinquante ans ? Elle a l’air drôlement jeune pour une quinquagénaire . Allez, fonce. Moi, je n’hésiterais pas.
— Quoi ? Je ne connais pas son âge. Elle ne peut pas être beaucoup plus âgée que moi, cependant.
Il a fait avancer les images et s’est arrêté sur celle où elle se penchait sur la balustrade.
— Des bonnets de taille C… Pas mal.
— Redis-moi ton âge ?
— C’est un réflexe. Je parierais qu’elle a trente ans, voire un peu moins. Si elle est plus vieille que cela, c’est qu’elle sait où se trouve la fontaine de Jouvence. À propos, j’y songe, je voulais te dire qu’il y a un article sur…
— Par pitié, pas aujourd’hui, ai-je dit en secouant la tête. Il faut que tu cesses de lire tout ce charabia sur les théories du complot. La fontaine de Jouvence n’existe pas.
— Tu crois ? Va raconter ça à Johnny Depp, a-t-il répondu en croisant les bras.
J’ai levé les yeux au ciel.
— Je te jure. Si je ne faisais pas autant d’argent à bosser pour toi, je partirais moi aussi à sa recherche.
— Heureux de l’apprendre. Tu peux accéder aux caméras du stationnement ? J’aimerais obtenir son numéro de plaque et…
— Et quoi ? Débarquer chez elle et lui dire : « Salut. Je vous ai cherchée au bar le soir de la veille du jour de l’An, mais vous étiez déjà partie. Heureusement, mon ami a piraté les caméras de surveillance pour que je puisse noter votre numéro de plaque, obtenir votre adresse et venir vous inviter à dîner. » T’es sérieux ?
— Ce n’est pas tout à fait ce que je dirais, mais…
— Laisse tomber. Toutes les caméras de la rue sont gérées et contrôlées par Flynn tech et il est impossible de les pirater. Crois-moi, j’ai essayé.
— Bon, que me conseilles-tu de faire ?
— Hum, l’oublier ? a-t-il dit en se détournant des écrans. Tu ne connais même pas son nom. D’accord, elle est belle, mais il y a plein de belles femmes par ici. Je suis certain que toi, surtout toi , tu n’auras pas de mal à en trouver très vite une autre. À propos, pourquoi tu ne donnes pas sa chance à Vanessa ? Elle ne traîne pas de casseroles, elle est follement chaude et elle est déjà presque amoureuse de toi.
— C’est une employée . C’est contre les politiques de l’entreprise. Aurais-tu oublié que j’ai exigé que l’on ajoute une clause de non-fraternisation quand j’ai fondé l’entreprise ?
Il a levé les yeux au ciel.
— Comme tu veux. Trouve-toi une autre jolie rousse.
Il avait raison, mais je n’avais jamais été charmé par une femme dès la première rencontre. Il me fallait généralement quelques rendez-vous ou quelques longues conversations téléphoniques pour craquer pour une femme — et là, je ne l’avais même pas encore rencontrée.
Je n’avais jamais non plus demandé à Corey de trouver des images d’une fille qui me plaisait. Je n’avais jamais été à ce point fasciné.
Je me suis garé sur le stationnement du magasin d’alimentation et j’ai soupiré. À cause d’une méprise chez le teinturier, je portais un sweat et un jean, et j’allais devoir me précipiter chez moi pour enfiler un costume.
J’étais attendu à une réunion du conseil dans une heure, mais je n’avais pas envie d’y aller. J’avais envie de rentrer chez moi, d’éteindre tous mes téléphones et de passer la journée à faire semblant de ne pas être un PDG.
Chaque fois que je me sentais ainsi, je devais m’obliger à ressusciter les souvenirs de mon passé douloureux ; des souvenirs qui me rappelaient que j’avais eu de la chance — que je pourrais toujours être en train d’errer dans le lotissement de maisons mobiles, de fouiller dans les poubelles, de supplier nos pauvres voisins de me donner leurs restes de table.
Malgré tout, cela ne suffisait pas toujours. Je commençais à détester mon entreprise et toutes les obligations qui allaient avec.
Depuis quelques mois, le conseil me pressait de congédier des milliers d’employés aux échelons inférieurs. Il m’assurait que nous économiserions ainsi des millions, mais je refusais de le faire. S’il me fallait congédier du personnel par souci d’économie, je me départirais des gens qui recevaient les plus gros salaires — des cadres supérieurs qui passaient plus de temps sur le terrain de golf que dans leur bureau.
Pour tout dire, depuis que j’avais décidé six ans plus tôt de déménager le siège social de New York à San Francisco, les membres du conseil n’avaient cessé de remettre en cause chacune de mes décisions — à croire que je n’avais pas fondé cette entreprise seul, sans leur concours.
Si leurs contributions financières passées ne m’avaient pas permis de transformer ma première entreprise de logiciels — qui n’était à l’origine qu’un petit gagne-pain de collégien — en un empire valant un milliard de dollars en moins d’une décennie, je me serais débarrassé d’eux depuis longtemps.
Pourquoi avais-je tenu à être le PDG ? Pourquoi n’avais-je pas tout simplement vendu l’entreprise quand j’avais laissé tomber l’université ?
Mon cellulaire a sonné. Un numéro de l’Ohio. L’établissement de détention d’Allen.
Pendant que je me demandais si j’allais répondre, j’ai laissé le refrain de « Clocks » de Coldplay s’achever, puis j’ai pris l’appel.
— Papa, ai-je répondu.
— Jonathan ! Comment vas-tu, fiston ?
— Bien.
— Et les affaires ?
— Très bien.
— Ne te sens pas obligé de toujours me répondre par monosyllabes. J’appelais juste… J’appelais juste parce que je n’ai pas eu de tes nouvelles depuis un bon moment… Je voulais te remercier d’avoir viré tout cet argent sur mon compte la semaine dernière.
Il a marqué une pause.
— J’ai fait le plein de brioches au miel et de shampoing bleu… Tu vas à la remise de l’attestation de fin de cure de ta mère ?
— J’y vais toujours. J’ai l’impression qu’on lui en remet une chaque année…
Il a laissé échapper un soupir.
— Cette fois, elle ne rechutera pas. Elle me l’a promis.
— Bien. Je te crois, ai-je dit comme je l’avais déjà répété mille fois.
— Je pensais à ce que je t’ai dit la dernière fois. Je veux faire de nouveau partie de ta vie, Jonathan. Je sais que je n’ai pas été le meilleur des pères, mais… j’ai toujours été très fier de toi et je suis prêt à tout pour réparer mes erreurs.
— Cet appel est contrôlé et enregistré par les Services de détention et de réhabilitation de l’Ohio. Il vous reste trente secondes.
La voix automatisée que je ne connaissais que trop bien a fait entendre son discours monotone.
— C’est bon, ai-je dit avec un soupir. D’accord… je vais tenter de m’en rappeler. Je t’écris cette semaine et… n’oublie pas que je t’offre une bière dans six ans. J’espère que tu es toujours d’accord.
— Oui. Et je ne te laisserai pas te défiler.
— Salut.
J’ai raccroché.
Je savais que ce coup de fil et la perspective que ma mère ait achevé sa cure et promis de ne plus toucher à la drogue auraient dû m’enthousiasmer davantage, mais l’espoir tend à s’amenuiser quand quelqu’un en est à sa douzième rechute et qu’il vous a tellement déçu que vous n’avez plus du tout foi en lui.
J’ai tenté de ne plus penser à mes parents dysfonctionnels et j’ai débrayé. J’étais sur le point de passer en marche arrière quand j’ai entendu le cliquetis d’un chariot d’épicerie derrière.
En soupirant, j’ai jeté un coup d’œil dans le rétroviseur, prêt à rappeler à l’ordre d’un coup de klaxon celui ou celle qui se trouvait là, quand je me suis rendu compte qu’il s’agissait de la jolie rousse.
Elle portait une jupe droite grise et un chemisier de soie rose, mais sa coiffure était différente. Ses cheveux étaient raides comme des baguettes de tambour et le vent semblait prendre plaisir à les décoiffer.
Elle est passée avec son chariot à côté de ma voiture sans me regarder, mais j’ai quand même entrevu ses magnifiques yeux verts.
Je l’ai regardée entrer dans le magasin et j’ai éteint le moteur.
Avant même que je sorte de la voiture, mon téléphone a encore sonné. Centre de désintoxication Oasis.
Ma mère.
Décidément, impossible d’oublier le passé aujourd’hui.
Chapitre 2.5
Jonathan
Été 2002
Il pleuvait. À verse.
Des éclairs zébraient le ciel et des gouttes de pluie grosses comme des billes cinglaient la vitre de la fenêtre.
Je regardais dehors et voyais dans la pluie un reflet de ma vie misérable : les demandes de libération conditionnelle de mes parents avaient été refusées, ma petite sœur avait encore une fois été déplacée dans une nouvelle famille d’accueil, et le principal souci de ma propre famille d’accueil était de me convaincre de rester chez elle, dans l’État de l’Ohio, jusqu’au collège ; si je restais, ils recevraient une prime du Bureau de la protection de la jeunesse pour avoir réussi à garder un enfant sur le territoire de l’État jusqu’au collège.
Je savais que j’allais rater ma vie si je restais une journée de plus dans ce trou à rat qu’était l’Ohio, et j’avais donc tiré des plans pour m’évader le soir même.
J’avais dit à mes parents d’accueil avoir opté pour l’Université de Dayton, et qu’après la remise des diplômes, j’irais fêter dans un restaurant chic. Leur regard cupide avait failli me faire dégueuler, mais j’ai continué à jouer la comédie.
Je leur ai souri et les ai remerciés pour tout ce qu’ils avaient fait pour moi au fil des ans. J’ai juste omis de leur rappeler qu’ils m’avaient caché les lettres que mes parents m’envoyaient de prison, obligé à acheter mes vêtements à l’Armée du Salut, alors que leurs enfants biologiques achetaient les leurs dans de vraies boutiques, et répété jour après jour que je finirais « comme mes parents, en détraqué au cerveau bousillé par la méthamphétamine méritant de crever derrière les barreaux ».
Le jour de la remise des diplômes, j’ai suivi mon plan : j’ai fourgué mes meilleurs pantalons et mes meilleures chemises dans un sac à dos, les cinq cents dollars que j’avais gagnés sous la table en faisant pour d’autres collégiens leurs devoirs de science informatique, et quelques trucs essentiels pour qui vit en cavale.
— C’est pour quoi, ce sac à dos ? a demandé Luanne, ma mère d’accueil, en entrant dans ma chambre.
— Les vêtements que je vais enfiler pour la remise des diplômes. Je veux porter des vêtements plus ordinaires pour le dîner.
— Oh ! Naturellement ! Personne ne veut risquer de salir ses beaux habits en mangeant.
Elle a ajusté ma cravate.
— C’est dommage que tu ne sois pas né dans notre famille. Nous t’aurions acheté un plus beau costume, mais tu sais comment c’est. L’État nous donne juste assez d’argent pour te nourrir, pas pour te vêtir.
J’ai tenté de rester impassible tandis qu’elle passait une brosse antipeluches sur mes épaules.
— La remise des diplômes du cycle secondaire sera le fait le plus marquant de ta vie. Tu ne fréquenteras sans doute pas très longtemps l’université, a-t-elle soupiré, mais ne t’en fais pas, ni Bob ni moi n’en attendons autant de toi.
— Merci beaucoup…
— Je n’arrive toujours pas à imaginer ce que c’est que d’avoir pour parents des trafiquants de méthamphétamine. Cela a dû être affreux ! J’y songe chaque jour et je me désole pour toi.
Elle a reculé pour me regarder.
— Mais alors, je me dis : « Grâce au ciel , Luanne, tu as sauvé ce garçon, même si cela ne durera pas et qu’il finira par se droguer comme ses pitoyables parents. Au moins aura-t-il quelques bons souvenirs pour lui remonter le moral quand il sera en prison ! »
Elle a souri.
— Je vais chercher mon appareil photo !
Elle est sortie et j’ai envisagé de sauter par la fenêtre sans plus tarder. Mais je savais qu’il ne le fallait pas. Nous vivions au milieu de nulle part et j’avais besoin de la voiture familiale pour gagner la ville.
Mon frère d’accueil Corey est entré dans la chambre et a fermé la porte derrière lui. Il a croisé les bras et m’a longuement regardé.
J’ai été tenté de lui dire que nous ne nous reverrions plus, mais je n’ai pas pu m’y résoudre. Lui et moi étions devenus d’excellents amis en dépit de l’attitude de ses parents à mon égard, et si je n’avais pas été à ce point démoli intérieurement, je serais resté encore un peu — pour lui et pour sa petite sœur.
— Je suis désolé au sujet de mes parents, a-t-il dit avec un soupir. Mais je tiens à ce que tu saches que j’ ai vraiment aimé avoir un frère — énormément. Est-ce que tu vas nous oublier, Jessica et moi, quand tu partiras et iras refaire ta vie ? Je ne t’en voudrais pas de dire oui.
— Mais de quoi parles-tu ? Je ne…
— Ne te fais pas de souci.
Il a soulevé mon sac à dos et a glissé un sac de papier brun à l’intérieur.
— Je ne dirai rien à mes parents. Je vais faire comme si je ne savais rien. Mais promets-moi que quand tu auras fait quelque chose d’éclatant de ta vie, leur prouvant ainsi qu’ils avaient tout faux, tu viendras nous retrouver, Jessica et moi, et qu’on traînera encore ensemble.
— Promis. Tu iras toujours à Notre-Dame cet automne ?
— Ouais, mais toi, tu n’iras pas à Dayton. Je me trompe ?
Je me suis figé. Je ne savais pas quoi dire.
— Je…
— Je sais bien que, contrairement à toi, je ne suis pas un crack de l’informatique, mais de ton côté, tu sais que je suis un pirate de première, hein ?
Il a éclaté de rire.
— J’ai piraté la liste des étudiants dont l’inscription était confirmée, et ton nom n’y figurait pas. Il ne figurait sur aucune des listes des universités qui t’ont accepté. J’ai donc réfléchi à ce que je ferais à ta place et…
— Ne crois pas que je n’ai pas confiance en toi, Corey. Mais je ne pouvais pas…
— On garde le contact par courriel. Quoi que tu fasses, pars sans te retourner. Emprunte toujours le car ou le taxi — et des routes secondaires, même si cela t’oblige à t’écarter de ton itinéraire. Oh, et n’ouvre pas le sac brun avant d’être sorti de l’État.
Il s’est levé et m’a fait une brève accolade.
— En passant, Jessica est aussi au courant… Elle a trop de peine pour venir te saluer, mais elle comprend et t’envoie tout son amour.
— Mon Dieu ! Regardez-vous !
Luanne venait d’entrer précipitamment dans ma chambre avec son appareil photo.
— Il faut que je prenne une photo de mes fils ! Plus précisément, de mon fils d’accueil et de mon vrai fils ! Allez, rapprochez-vous l’un de l’autre ! À trois, souriez ! Un ! Deux !...
— Hé ! Petit ! a lancé le chauffeur de taxi, coupant ainsi court à mes réflexions. Réveille-toi ! Tes quarante dollars s’arrêtent ici.
J’ai regardé dehors et vu de grands édifices de pierre, mais je n’avais aucune idée de ce qu’ils étaient. Je sautais d’un car à l’autre et d’un taxi à l’autre depuis des jours, et je ne savais plus où j’étais, car il pleuvait partout.
— Merci.
Je l’ai payé et suis sorti de la voiture.
En quelques secondes à peine, ma veste élimée et mon jean usé se sont retrouvés complètement trempés. Il y avait un parapluie dans mon sac à dos, mais je savais qu’il ne servirait à rien de l’en sortir.
J’ai traversé ce qui me semblait être un campus universitaire — il y avait plein de verdure et d’édifices, mais ceux-ci étaient tous verrouillés comme je m’en étais rendu compte en tentant d’y entrer.
Apparemment, il fallait une carte d’accès pour cela. Une carte d’accès de l’Université Harvard.
J’avais été accepté à Harvard il y avait plusieurs mois de cela, mais je n’avais pas confirmé mon inscription. Dès que j’avais lu quelque part que leur diplômé vedette en science informatique de la promotion précédente était un type qui avait inventé un mini-ordinateur — un truc que j’avais fait à quatorze ans —, j’en avais déduit qu’ils ne pouvaient rien m’apprendre.
Un groupe d’étudiants ont ouvert la porte d’un amphi-théâtre, et j’en ai profité pour entrer. J’ai suivi un couloir, lorgnant dans chaque salle de cours, pestant quand elles étaient pleines.
Arrivé au bout du couloir, je me suis glissé dans une salle de classe obscure en poussant un soupir de soulagement.
— C’est sympa de votre part d’arriver à l’heure. Assoyez-vous à l’arrière, s’il vous plaît.
Les lumières se sont allumées, et j’ai vu un homme aux cheveux blonds vêtu d’un costume de tweed debout derrière une estrade.
— Quand vous voudrez, fiston…
La classe a éclaté de rire, et j’ai grimpé les marches pour aller m’asseoir à la dernière rangée.
Sans tenir compte du grattement du denim trempé sur ma peau, j’ai jeté un œil au tableau : « Session d’été, Informatique 4100, troisième cycle ».
Tous les étudiants avaient un portable et un clavier de programmation haut de gamme sur leur bureau. Tous semblaient nettement plus vieux que moi.
J’en ai déduit que ce n’était sans doute pas un cours pour les novices…
— Alors…
Le prof a déplacé l’écran de projection depuis le centre de la pièce.
— Nous avons démonté notre hypothétique entreprise, Beta Link, et, à ce jour, trois personnes sont dans la course pour le meilleur ordinateur : George Hamilton II, Lindsay Franco et William Dane. Pourriez-vous tous les trois venir ici et montrer à la classe ce que vous avez construit ?
Ils se sont rendus en avant et ont décrit leur ordinateur de la voix la plus ennuyeuse que j’aie jamais entendue. Déjà que leurs ordinateurs étaient de la bouillie pour les chats, leur arrogance et leur attitude de « Monsieur et Madame Je-sais-tout » étaient encore plus insupportables.
Ils ont accès à la meilleure technologie du monde et c’est tout ce qu’ils réussissent à faire ?
— Très impressionnant ! a dit le prof en applaudissant. Quant aux autres, il vous faudra travailler comme des forcenés pour obtenir un « A ». Des questions pour George, Lindsay ou William ?
Personne n’a levé la main.
— Personne ? Personne ne veut leur demander comment ils ont créé leurs processeurs ? Vous allez vous contenter de les laisser rafler la meilleure note ? Comme vous le savez, je ne peux accorder qu’un nombre limité de « A ». Nous en sommes à un tournant décisif, et je n’hésiterai pas à en tenir compte…
J’ai levé la main.
— Oui, vous, a-t-il dit en me pointant du doigt. Quelle est votre question ?
— Il ne s’agit tout de même pas des meilleurs ordinateurs, hein ? Il s’agit uniquement d’exemples destinés à inciter le reste de la classe… à nous inciter à bosser plus fort, n’est-ce pas ?
Des murmures ont couru dans la classe. Tous les regards se sont mis à aller et venir entre le professeur et moi.
— Non, pas le moins du monde, a-t-il répondu. Il s’agit bel et bien des meilleurs ordinateurs de la classe, et le fait que vous n’ayez pas apporté le vôtre pour le soumettre à notre appréciation me porte à croire qu’ils surpassent ce que vous pourriez faire. Mais puisque vous estimez…
— L’ordinateur de George va planter dans six semaines, ai-je dit en croisant les bras. La mémoire vive est surchargée de connexions inutiles. Ça va finir par péter et il ne repartira plus jamais. Quant à l’ordinateur de Lindsay, si vous tenez à l’appeler ainsi, ça craint côté pièces. À moins que les autres étudiants de la classe utilisent des bouts de bois et des cailloux, un ordinateur fait de conducteurs recyclés et de vieux câbles ne devrait jamais être considéré comme un bon ordinateur. La technologie n’est pas encore assez avancée pour permettre la création d’ordinateurs écologiques. L’ordinateur de William, bien qu’il ait fière allure, est… en fait, il s’est inspiré du plus récent modèle de Dell et a changé deux ou trois trucs. Le premier élève venu ayant un minimum de cervelle peut faire cela.
Le silence est tombé dans la pièce.
Le prof a enlevé ses lunettes et s’est frotté le front.
— Le cours est terminé.
Il a secoué la tête et les étudiants sont sortis de la classe sans se faire prier, comme s’ils avaient craint que le prof n’explose.
Je me suis levé et j’ai descendu les marches, sans tenir compte des regards furibonds que me jetaient les trois guignols en train de remballer leur joujou.
— Vous, a lancé le prof en agitant la main dans ma direction, restez. Je veux m’entretenir avec vous.
Il a attendu que tout le monde soit sorti.
— Comment vous appelez-vous ?
— Bill Gates.
— Réellement…
— Jonathan Statham, ai-je murmuré.
— M. Statham, vous n’êtes pas inscrit à ce cours, n’est-ce pas ?
J’ai secoué la tête.
— Ni même à cette institution ?
— Non…
— Alors, qu’êtes-vous venu faire ici aujourd’hui ? a-t-il dit en me faisant signe de m’asseoir à la première rangée. Vous avez l’air d’un élève. Êtes-vous un élève ?
Il a attendu ma réponse, mais je me suis contenté de ciller.
— Bien…
Il est venu s’asseoir à côté de moi.
— Expliquez-moi comment un type qui débarque par hasard à Harvard en sait plus sur les ordinateurs que mes étudiants de troisième cycle.
J’ai soupiré. J’ai envisagé de mentir, de lui dire que j’étais bel et bien un étudiant et que j’avais juste eu l’idée de m’introduire en douce dans une classe de niveau supérieur, mais j’en avais marre de mentir, marre de fuir.
— Mes parents avaient l’habitude… — d’accepter à l’occasion des trucs électroniques en guise de paiement pour la meth qu’ils vendaient ? — Ils avaient accumulé une foule d’appareils électroniques, et j’ai commencé à étudier leurs composantes et leur fonctionnement… J’ai aussi pris, je veux dire, emprunté à la bibliothèque des bouquins sur la mécanique informatique…
— Vous n’avez jamais fréquenté un établissement scolaire spécialisé en technologie ?
— Non.
— Hum…
Il s’est frotté le menton.
— Donc, votre but est de vous introduire en douce à Harvard ?
J’ai levé les yeux au ciel.
— Si j’avais voulu m’introduire à Harvard, j’aurais accepté l’offre qu’on m’a faite.
J’ai cru qu’il allait me remettre entre les mains des agents de sécurité pour être entré sans autorisation, aussi ai-je pris une mine contrite.
— Je suis navré pour aujourd’hui. Je vous promets de ne plus interrompre votre classe de maternelle. Je vais…
— Je ne vais pas appeler la sécurité.
Il a éclaté de rire. Puis, il est soudainement devenu très sérieux.
— D’où êtes-vous ?
Je n’ai pas répondu.
— D’accord… Vos parents savent que vous êtes ici ? Je suis certain qu’ils se font un sang d’encre pour vous…
— Mes parents sont en prison.
Il a paru touché par la situation.
— Vos tuteurs doivent vous rechercher…
— J’ai dix-huit ans .
Je n’étais plus le pupille de l’État. Je n’appartenais plus à personne, et si cette classe n’avait pas été si bien chauffée, j’en serais sorti à l’instant où il m’a demandé comment je m’appelais.
— Vous avez dû obtenir des notes remarquables à l’école pour qu’on vous accepte ici, Jonathan… Quel était votre rang ?
Pourquoi avais-je le sentiment de pouvoir faire confiance à ce type ?
— J’étais le premier. J’ai prononcé un discours et tout le tralala.
J’ai tiré de mon sac à dos la copie chiffonnée de mon discours et la lui ai remise. J’espérais qu’il le lise pour je ne savais quelle raison — contrairement à mes parents d’accueil qui semblaient totalement insensibles au fait que j’étais le major de ma promotion.
Pendant qu’il parcourait mon discours, je me suis rendu compte que je n’avais pas encore ouvert le sac de Corey. J’y ai jeté un coup d’œil et j’y ai vu une photo encadrée de Jessica, de lui et de moi, une clé USB avec le mot « lire » griffonné dessus, une liasse de lettres encore cachetées de mes parents et un chèque de mille dollars à mon nom. Un papillon orange était collé à l’endos : « Encaisse-le dans un endroit louche — par exemple, un magasin de vins et de spiritueux ou un bureau de cautionnement — afin que je puisse falsifier le lieu de l’encaissement… Ne me remercie pas, Corey. P.-S. S’il te plaît, si jamais tu trouves la fontaine de Jouvence en cours de route, dis-le-moi… À mon avis, elle est à New York à présent… »
— Jonathan, et si je vous disais que je suis à la recherche d’un étudiant de votre calibre pour me seconder dans la mise au point d’un nouvel ordinateur, un ordinateur qui changera tout ?
Le prof avait réussi à capter mon attention.
— Je vous répondrais que je ne vous crois pas. Puis, j’ajouterais que j’espère qu’il ne s’agit pas de l’un de ceux d’aujourd’hui.
— Touché, a-t-il dit en riant. Et si je disais que je veux vous aider ?
Ha !
— Non merci. J’ai déjà reçu assez d’aide pour le reste de mes jours.
Je lui ai repris mon discours, me suis levé et dirigé vers la porte.
Avant même que j’aie tourné le bouton, il a bondi devant moi.
— Je dispose d’une bourse d’études d’un an à remettre à l’étudiant de mon choix. Elle est censément destinée aux étudiants de troisième cycle, mais si vos antécédents sont justes… Elle suffira à payer les frais de scolarité d’une année et une petite part de votre gîte et de votre couvert. Il vous faudra tout de même trouver un ou deux petits boulots pour payer le reste, mais je crois sincèrement que vous pourriez être un étudiant remarquable et, plus tard, un développeur encore plus remarquable. Et si vous travaillez assez fort la première année, j’arriverai à convaincre le conseil universitaire de considérer votre candidature pour une seconde bourse.
Quoi ?
— Je vais vérifier vos antécédents ce soir même.
Il a ajusté ses lunettes.
— Si vous êtes bien celui que vous affirmez être, et si vous acceptez de travailler avec moi sur ce projet, vous pourrez fréquenter Harvard sans qu’il vous en coûte un sou et aurez une occasion unique de collaborer à une entreprise d’une ampleur nationale. Donnez-moi votre numéro de téléphone, afin que je puisse…
— Vous croyez que j’ai un cellulaire ?
— Désolé…
Il m’a regardé et a probablement remarqué que j’étais trempé jusqu’aux os et transportais un sac à dos miteux et plein de trous.
— J’ai supposé que vous… Où prévoyez-vous dormir ce soir ?
Je ne lui ai pas répondu. J’ai juste fait le tour de la classe du regard. Étant donné que mon prochain car ne partait que le lendemain, j’avais pensé me planquer quelque part dans l’édifice et dormir sous un escalier après le départ des concierges.
— Je m’appelle Lowell, Jonathan, M. Lowell.
Il a marché jusqu’à son bureau et a attrapé sa mallette.
— Si vous n’avez rien d’autre de prévu, M me Lowell cuisine des pâtes ce soir, et nous disposons d’une chambre d’amis où vous pourrez vous installer pendant quelques jours, le temps que nous réglions cette affaire.
J’ai détourné les yeux et secoué la tête. J’avais honte de moi. En quelques minutes, j’avais enfreint toutes les règles de la cavale : ne parler à personne ; ne faire confiance à personne ; ne me lier à personne avant d’atteindre New York — et de prendre d’assaut le siège social d’IBM et obliger ses dirigeants à prêter l’oreille à mes idées. Mais il y avait de la sincérité dans le regard de cet homme, et participer à un projet d’envergure nationale en bénéficiant de la technologie la plus pointue du monde constituait une tentation irrésistible.
Pendant une année entière, j’ai passé tous mes temps libres à bosser sur le projet de M. Lowell. Tout en suivant mes cours et en faisant trois boulots pour payer ma chambre sur le campus — très chère — et ma bouffe, je l’ai aidé à obtenir une subvention de sept cent mille dollars pour fabriquer en grand nombre son remarquable portable L-tech.
Dès qu’on lui a officiellement octroyé l’argent, il m’a remis une enveloppe contenant un chèque de vingt mille dollars, en disant que cela m’aiderait à payer le reste des droits de scolarité de deuxième année.
Je m’apprêtais à me précipiter à la banque pour l’encaisser, quand il me l’a arraché des mains.
— Tu sais quoi, Jonathan ? Tu vaux plus que ça, a-t-il dit en secouant la tête. Laisse-moi te dire un truc, je vais te donner encore mieux que ce chèque.
— Un plus gros chèque ?
— Très drôle, a-t-il grogné. Je vais être le premier à investir dans ton entreprise. Je vais même donner un dîner avec ma femme, ce week-end, pour te faire rencontrer d’autres investisseurs. Je crois qu’il est inutile que tu continues à perdre ton temps à étudier avec des gens moins brillants que toi. Laisse tomber les cours et commence à travailler sur ta propre entreprise. Je vais t’aider du mieux que je peux durant la première année.
— De quoi donc parlez-vous ? Je n’ai pas d’entreprise, M. Lowell…
Et je veux ravoir mon chèque !
— Statham Inc. ? Les Entreprises Statham ? Les Industries Statham ! Ça sonne plutôt bien, tu ne penses pas ?
Il a glissé mon chèque dans sa mallette et a pris celle-ci.
— Crois-moi sur parole, dans cinq ans, tu posséderas mille fois cette somme. En attendant, elle servira à régler mes honoraires de consultant.
Il m’a tapoté l’épaule et a quitté la pièce.
Chapitre 3
Claire
Aujourd’hui, c’était l’un de ces jours où j’avais la conviction d’avoir gâché les plus belles années de ma vie. J’ai passé la matinée à regarder la chaîne Lifetime , à feuilleter de vieux albums photos et à écouter une autre de mes amies de San Francisco — Helen — se vanter d’être en lice pour « l’avocat de l’année ».
Elle s’est longuement étendue sur le fait que la cérémonie aurait lieu à Vegas, que le conférencier invité serait une célébrité, et qu’elle était impatiente de se prélasser dans la piscine sur le toit ; tous ceux qui étaient en lice avaient droit à un traitement cinq étoiles, entre autres à leur propre appartement avec terrasse.
Je me réjouissais sincèrement pour elle, mais j’étais aussi un peu jalouse. Helen avait trente-neuf ans, comme moi, mais contrairement à moi, elle semblait tout avoir : elle dirigeait son propre cabinet d’avocat, se rendait chaque mois à une nouvelle et excitante destination, et ce qu’elle me racontait de sa vie sexuelle me faisait regretter de ne pas avoir fait plus d’expériences avant de me lier à Ryan.
Pour tout vous dire, chaque fois que Helen, Sandra et moi avions « une soirée entre filles », ses récits obscènes à propos de son nouvel amant nous stupéfiaient. Dans un premier temps, j’ai cru qu’elle se vantait, mais j’ai fini par comprendre qu’elle voulait me rendre service. Elle me démontrait combien était pathétique mon absence de vie sexuelle, et tentait de me faire découvrir ce qu’elle appelait « ma déesse intérieure ».
Mais, comme je refusais de sortir avec un homme, je comptais sur des amants mécaniques pour faire le boulot : c’était efficace, facile et je n’avais pas à craindre d’être trompée.
Après le coup de fil de Helen, j’ai décidé de travailler. J’ai entrepris d’étudier les derniers slogans et les dernières publicités proposés par mes collègues. J’en ai parcouru trois, puis j’ai refermé le classeur et couru vers ma voiture.
Je vais sérieusement avoir besoin de vin pour supporter ces âneries…
Je me suis précipitée au magasin d’alimentation, au rayon des magazines. J’avais l’intention d’acheter encore une fois une pile de magazines pour expliquer à mes collègues la différence entre de la bonne et de la mauvaise publicité.
J’ai choisi InStyle , Vogue , Us Weekly , et me suis immobilisée devant un magazine portant la mention « Édition spéciale sur le divorce » en travers de la couverture.
Je l’ai pris et je l’ai feuilleté, en secouant la tête à la lecture des conseils stupides que donnaient de prétendues « divorcées chevronnées » : « Oubliez-le et tournez la page ! C’est la partie la plus facile ! » ; « Réservez-vous du temps pour pleurer à l’abri des regards ! » ; « Voyagez seule et allez voir le monde aussitôt que l’encre des papiers de divorce est sèche ! ».
Toute femme ayant été trompée et prétendant que son estime d’elle-même n’a pas souffert est une foutue menteuse…
J’ai cessé de lire l’article intitulé « Comment j’ai préservé ma confiance en moi après la rupture », et me suis dirigée vers le rayon des épices et fines herbes.
Poivre… Feuilles de laurier… Persil… Paprika ? Les préférés de Ryan…
J’ai pris le paprika et suis restée clouée sur place. J’étais censée repousser le souvenir de Ryan dès qu’il surgissait dans ma tête. J’étais censée me répéter : « Je ne suis pas responsable de l’échec de mon mariage. » Puis inspirer profondément et passer à autre chose.
Aujourd’hui, ça n’a pas marché.
J’ai senti une boule monter dans ma gorge et j’ai dû ravaler un sanglot. J’ai fermé les yeux et tenté de me rappeler de bons souvenirs, mais ce sont les pires qui me sont venus à l’esprit…
Je tremblais si fort que c’était un miracle que je sois arrivée à tenir debout. J’étais dans ma cuisine, les yeux fixés sur Ryan, le regardant récupérer sur le plancher les photos incriminantes.
— Claire…, a-t-il soupiré en prenant la dernière. On peut en discuter, s’il te plaît ?
— Discuter de quoi ? ai-je sifflé.
— De toi… de moi, de mon infidélité.
— Et comment donc ! Mon mari baise avec ma meilleure amie ! Depuis plus d’un an 1 Charmant sujet de discussion, non ?
— Tu n’es pas obligée de crier, Claire. J’essaie…
— Je vais crier autant que je veux ! Tu as une liaison avec Amanda ! Elle a été ma demoiselle d’honneur, merde ! Je ne sais même pas par où commencer, Ryan ! Comment as-tu pu ?
— Nos filles sont en haut. Nous…
— Nos filles ? Nos filles ! N’essaie pas de prétendre que tu te soucies de cette famille ! Tu n’as pensé à aucune d’entre nous quand tu as plongé ta queue dans…
— Ça suffit !
Il a fondu en larmes et a marché vers moi.
— Je suis désolé. Terriblement désolé… J’ai merdé et…
— Tu as merdé ?
J’ai senti mon cœur se contracter.
— Oui… J’ai merdé et je suis…
— Ryan…
J’ai mis la main sur ma poitrine pour empêcher mon cœur de bondir hors de mon corps.
— Merder, c’est aller chercher les filles en retard à l’école. Merder, c’est laisser le poulet trop longtemps dans le four. Merder, c’est oublier notre anniversaire — c’est dans deux semaines, en passant. Me tromper ? Coucher avec ma meilleure amie ? C’est tout foutre en l’air. Et c’est impardonnable. Depuis combien de temps ça dure ?
Il a soupiré et je me suis prudemment éloignée du bloc de couteaux.
— Allo ? Ryan ! Ça dure depuis combien de temps ?
— Claire, écoute-moi…
— Réponds-moi ! Réponds-moi tout de suite !
J’ai détourné mon regard du sien, car, au fond, je n’avais pas réellement envie de savoir.
— J’ai toujours eu des sentiments pour Amanda…
Mon cœur a cessé de battre et s’est désagrégé dans ma poitrine. Mes genoux ont plié et je me suis affaissée par terre.
— J’avais des sentiments pour elle, a-t-il poursuivi, mais je n’y ai jamais cédé parce que…
Il s’est assis sur le plancher.
— Parce que j’étais amoureux de toi. Je n’ai jamais eu l’intention d’y céder, mais en janvier dernier, on a bu, et de fil en aiguille…
— Vous avez baisé ?
— Oui… Et je…
— Où ?
— Quoi, où ?
J’ai inspiré profondément.
— Où avez-vous baisé ce soir-là ? Où est-ce arrivé ?
Il a fui mon regard.
— Ici… Tu étais à la conférence des Parker Brothers… Je sais que j’aurais dû arrêter dès ce soir-là. J’aurais dû te le dire, mais je n’y arrivais pas. Honnêtement, je ne savais pas comment te l’annoncer, parce que ce n’était pas juste une affaire de sexe entre nous. C’était…
— Es-tu le père de son enfant ?
J’avais besoin de l’entendre me le dire.
Il n’a pas répondu.
— Es-tu le père de son enfant ? ! ai-je hurlé.
— Oui.
Sa voix s’est brisée.
— Je… je suis terriblement désolé que tu l’aies appris de cette façon et de te faire subir ça… Je vais tout faire pour regagner ta confiance. Naturellement, je vais devoir lui verser une pension pour l’enfant, mais je vais rompre. J’irai consulter un thérapeute et nous pourrons…
— Tu es amoureux d’elle ?
— Claire, ne…
— Réponds-moi ! Tu es amoureux d’elle ?
— Oui.
— Tu m’aimes encore ?
— Naturellement que je t’aime, Claire. Je…
— Es-tu amoureux de moi ?
Son silence a constitué la réponse la plus tonitruante de toutes les réponses qu’il m’avait données ce soir-là. Son manque de mots m’a achevée et j’ai craqué, là, devant lui.
Il a commencé à parler par-dessus mes pleurs, disant des mots que je n’ai pas saisis, car je n’entendais que le sang qui battait à mon oreille, que mon cœur qui se brisait littéralement.
Je me suis roulée en boule comme un fœtus et j’ai pleuré à chaudes larmes. Je ne cessais de répéter : « Va-t’en, c’est fini », mais il m’a entourée de ses bras froids et a refusé de me lâcher.
Je voulais croire que nous pourrions surmonter cette épreuve ensemble, qu’il pourrait retomber amoureux de moi et que nous pourrions oublier tout ça. Mais alors qu’il me caressait les épaules de ses doigts moites, je me suis rendu compte que je n’avais plus confiance en lui. Et que je ne voulais pas m’exposer à une souffrance encore plus grande du fait de devoir réapprendre à lui faire confiance.
Au matin, me retranchant derrière le peu de dignité qu’il me restait, je lui ai calmement annoncé que je voulais divorcer.
« Je ne suis pas responsable de l’échec de mon mariage. » J’ai expiré et ouvert les yeux.
J’ai senti mon téléphone vibrer et je l’ai porté à mon oreille.
— Oui ?
— Maman, je veux des Pop-Tarts 3 .
— Caroline, tu as une voiture et un boulot à mi-temps. Va t’en acheter toi-même.
— Je me suis acheté un iPod avec ma dernière paye ! Ashley m’a dit que tu étais au supermarché, et je n’arrive pas à travailler sans Pop-Tarts. Tu peux m’en acheter et me les apporter à la bibliothèque ? S’il te plaît ?
Parfois, j’aurais juré que mes filles n’avaient aucun lien de parenté avec moi. Impossible. À seize ans, elles réussissaient sur le plan scolaire, mais en matière de débrouillardise, leur QI était sans aucun doute inférieur à zéro.
— Quel âge as-tu ?
— J’ai seize ans, a-t-elle soupiré. Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! Je te rappelle 1 Le marchand de glaces vient d’arriver dans la rue ! J’ai besoin d’un Elmo-sicle 4 !
J’allais remettre mon téléphone dans mon sac quand mon autre fille m’a appelée.
— Oui, Ashley ?
— Combien de temps le pain devait rester dans le four ?
— Tu n’étais pas censée y toucher, Ashley. J’avais dit que c’était pour le dîner . Avec les spaghettis…
— J’avais faim ! Que voulais-tu que je mange ?
— Les restes de salade de poulet, les sushis…
— Je suis végétarienne depuis hier soir, maman, a-telle répondu d’un ton signifiant « mais tu ne me comprends vraiment pas ». T’as oublié ? Je ne mange plus de viande. Tu peux m’acheter des trucs au soja ? Désolée, mais le pain est calciné… Le four n’aurait pas dû m’avertir avec une sonnerie quelconque ? Et pourquoi tous les plats de plastique que je mets au four brûlent-ils ? Tu peux le dire ?
Seigneur…
— Je serai bientôt à la maison, Ashley. On en reparlera…
J’ai raccroché.
Mes filles n’ont aucun lien de parenté avec moi. Si j’avais seize ans, un boulot et une voiture en commun avec ma sœur, je n’appellerais jamais ma mère pour avoir quoi que ce soit. Encore que… j’ai fait dérouler la liste de numéros de téléphone sur mon cellulaire et j’ai appelé ma mère.
— Maman, est-ce que tu viens toujours dîner ce soir ?
— Bien sûr. À quelle heure dois-je arriver ?
— À dix-neuf heures. Tu peux apporter un pain ? J’en avais acheté un, mais Ashley a encore mis un plat de plastique au four.
— Il faut que tu fasses examiner ces gamines, Claire. Je t’ai dit qu’elles étaient nées chacune avec la moitié d’une cervelle.
— Tu ne m’apprends rien. À ce soir, maman. Je vais…
— Ne raccroche pas ! Robert Millington m’a dit que tu ne l’avais pas encore rappelé. Il tient réellement à te proposer un rendez-vous. Je pense que ça te ferait du bien !
J’ai tenté de ne pas laisser échapper un grognement. Robert était le fils de la meilleure amie de ma mère. Il avait deux ans de plus que moi, mais il n’était pas très attirant, plutôt très ennuyeux — ennuyeux comme la pluie. Pour lui, une bonne conversation consistait à discuter de ce qui différenciait la politique américaine de la politique britannique.
— Non merci, maman. Il ne me plaît pas.
— Pourquoi ? C’est un homme bien ! Il possède son propre cabinet d’avocat, il est en forme…
— Et il est ennuyeux . Je vais passer mon tour. À ce soir, maman.
J’ai raccroché.
Je me suis rendue au rayon des boissons et j’ai attrapé une brique de lait en poudre. Au comptoir des viandes, j’ai pris quelques kilos de bœuf — de bœuf de soja .
En passant devant l’étalage de poulet, j’ai jeté un coup d’œil à la paroi de verre réfléchissant qui le surmontait. Il m’arrivait encore d’avoir du mal à me reconnaître dans cette femme. J’avais encore à me faire à ce nouveau moi, à ce moi amélioré — à cette femme qui prenait plaisir à se maquiller et à mettre plus de vingt minutes à se coiffer.
Tu es encore très bien… Tu es encore très bien… Tu es encore… J’ai percuté un étalage de boîtes de céréales avec mon chariot.
Génial…
Je me suis penchée et j’ai tenté de les remettre en place. Je voulais réparer ma gaffe avant que le gérant rapplique et me lance son reproche habituel : « Ce sont les maladresses comme celles-ci qui font grimper les prix. »
— Vous avez besoin d’un coup de main ? a dit une voix grave derrière moi.
— Avec joie.
Sans lever la tête, j’ai continué à disposer les boîtes rouges entre les jaunes, veillant à ce que chacune soit parfaitement alignée dans l’étalage en forme de pyramide.
Après avoir perché la dernière boîte au sommet de l’étalage, je me suis retournée vers l’homme qui s’était porté à mon secours.
OH... MON… DIEU !
Il avait l’une de ces figures que l’on voit dans les publicités de Ralph Lauren — des yeux d’un bleu saisissant qui brillaient à la moindre étincelle de lumière, une mâchoire parfaite ombragée d’une barbe naissante très sexy, des lèvres pleines et bien dessinées qu’on aurait envie d’embrasser à longueur de jour.
Il était vêtu d’un jean bleu foncé et d’un sweat noir sur lequel était inscrit « San Fran » en lettres blanches. Et pour une raison qui m’échappait, il me souriait.
C’est probablement un étudiant de l’école de droit toute proche… Si seulement je pouvais remonter le temps… Zut…
— Hum… Merci.
J’ai tourné les talons et j’ai repris mon chariot.
— Un instant, a-t-il dit en marchant vers moi. Je n’ai pas saisi votre nom…
Mignon…
— Claire.
— Enchanté, Claire. Jonathan, a-t-il dit en me tendant la main. Je sais que cela pourra vous sembler cavalier, mais je ne peux vous quitter sans vous inviter à sortir ce soir.
Quoi ? Venait-il de m’inviter à sortir ? Ce soir ?
— Euh…
— À l’endroit de votre choix, a-t-il ajouté avec un sourire d’une blancheur éclatante et en passant la main dans ses cheveux d’un noir de jais. Et nous pourrons nous y retrouver si vous préférez que je n’aille pas chez vous.
Cesse de regarder fixement son sourire et baisse les yeux… Non, pas aussi bas !
— J’en serais ravie, mais…
Jamais je n’avais vu un homme aussi sexy — son visage avait été sculpté par les dieux eux-mêmes, et je commençais à sentir une chaleur étrange se répandre dans mes veines.
— C’est impossible.
— Parce que vous voyez déjà quelqu’un ? a-t-il demandé en jetant un œil sur mon annulaire gauche nu. Vous êtes mariée ?
Il se moquait de moi…
— Non. Je ne suis pas mariée et je ne vois personne. Je suis…
— Vingt heures, ça vous va ? Où voulez-vous que nous nous retrouvions ?
Il m’a regardée droit dans les yeux, et j’ai failli tomber par terre.
Le regard qu’il posait sur moi était digne d’une scène de séduction dans un film d’amour, et il avait un sourire de rêve à faire mourir…
— Je suis flattée, mais vous m’avez l’air un peu trop jeune.
Il a froncé les sourcils.
— C’est charmant de votre part, mais cela ne répond pas à ma question. Où voulez-vous que…
— Quel âge avez-vous, Jonathan ?
— Vingt-huit ans.
Ses yeux magnifiques se sont éclairés.
Vingt-huit ans ? Pourquoi est-ce que je reste là à lui parler ? Il a onze ans de moins que moi ! Non merci…
— Très bien, mais vous êtes beaucoup trop jeune pour moi. J’ai une cousine qui est de votre âge. Elle est étudiante en droit, mais je peux lui passer un coup de fil si vous voulez, et lui demander…
— Vous ne voulez pas sortir avec moi ?
— Non . Je suis beaucoup plus vieille que vous et je ne suis ni une cougar ni particulièrement attirée par les hommes plus jeunes. J’ai deux filles et j’éprouverais un certain malaise si elles fréquentaient quelqu’un ayant notre écart d’âge.
— Notre écart d’âge ?
— Oui. J’ai trente-neuf ans , ce qui signifie que vous aviez huit ans et appreniez à faire du feu avec les scouts quand j’avais dix-neuf ans et étudiais à l’université. Ce qui signifie que quand vous aviez dix-neuf ans et tentiez de choisir votre matière principale à l’université, j’en avais trente et tentais de me tailler une place au soleil en marketing. Et, juste au cas où vous n’ayez pas calculé le nombre d’années qui nous séparent, elles sont au nombre de onze. Vous voyez le problème ?
— Non, pas vraiment, a-t-il répondu en souriant. Mais je ne peux pas vous obliger à sortir avec moi, n’est-ce pas ? Puis-je au moins vous donner mon numéro au cas où vous changeriez d’avis ?
— D’accord.
J’ai sorti mon téléphone en me jurant d’effacer son numéro au plus vite.
— 555-9845… J’espère sincèrement que vous vous ravi-serez, Claire .
Il m’a lancé un nouveau regard charmeur, puis il est parti.
— Qu’attends-tu ? Appelle-le, Claire ! Ce soir !
— Chut ! Je ne tiens pas à ce que tout le monde soit au courant de ma vie privée, Sands !
— C’est bon, a-t-elle chuchoté. Pourquoi refuses-tu de sortir avec lui ?
— Il a vingt-huit ans !
— Ce qui signifie qu’il en a pratiquement trente ! Quel est le souci ? Il n’a pas proposé le mariage. Il t’a invitée à sortir à l’endroit de ton choix.
— Mais ça ferait de moi une cougar, non ? Onze ans de moins que moi ? Plus précisément douze , à compter de vendredi ! Que dirait ma mère ? Et la sienne ?
— Claire, ce n’est qu’un rendez-vous. Avec un peu de chance, vous allez bien vous entendre, sortir ensemble encore quelques fois, et finalement faire l’amour ! Ça fait combien de temps déjà ?
Tous mes collègues m’ont regardée.
— Reprenez le boulot !
J’ai attendu qu’ils détournent les yeux et j’ai fusillé Sandra du regard.
— Je ne suis ici que depuis quelques années. Pourrions-nous faire en sorte que mes collègues ne commencent pas à colporter des ragots sur mon compte ?
— Désolée, a-t-elle dit en me suivant dans mon bureau d’angle. De toute façon, tu détestes bosser ici… Je veux simplement dire que tu n’es pas sortie avec un homme depuis un bon moment et…
— Je suis sortie avec un homme le mois dernier. Tucker Williams. Un chirurgien pédiatrique et…
— Je t’en prie ! Il ne t’a pas posé une seule question sur toi de toute la soirée, et il a fait la gueule quand tu ne l’as pas invité à entrer chez toi. À bien y réfléchir, c’est le seul rendez-vous que tu as eu depuis ton arrivée ici ! En quatre ans ! Il faut vraiment que tu t’y remettes.
J’ai soupiré.
— Je vais m’y remettre, promis — mais avec des hommes de mon âge ou un peu plus vieux.
— Entendu, mais tu n’as aucune raison de ne pas accepter l’invitation de ce Jonathan. Quelle importance qu’il soit plus jeune ? N’as-tu pas dit qu’il était attirant ?
« Attirant » , le mot est faible…
— Oui, ai-je répondu en m’adossant. Il l’est…
— Alors, fonce ! Rien ne t’empêche de continuer à chercher un homme d’âge mûr, mais d’ici à ce que tu le trouves, tu peux bien t’amuser un peu, non ?
— C’est bon, c’est bon. Je vais l’appeler ce soir.
— Miss Gracen ? m’a appelée ma secrétaire par l’intercom.
— Oui, Rita ?
— M. Barnes demande à tous les directeurs de se rendre à la salle de conférence pour le tour d’horizon hebdomadaire.
— J’arrive.
J’ai coupé la communication et fait l’accolade à Sandra.
— Je suppose que je devrais reprendre le boulot, n’est-ce pas ?
Elle a haussé les épaules.
— N’oublie pas de me téléphoner après lui avoir parlé.
Elle s’est dirigée vers la cage d’ascenseur située à l’est et moi, vers celle située au nord.
Ce jour-là, je n’avais pas du tout envie de participer au tour d’horizon hebdomadaire avec M. Barnes et les autres directeurs. On n’y discutait jamais de quoi que ce soit de minimalement intéressant. Cette réunion se résumait à écouter M. Barnes produire à la chaîne des idées prétendument créatives jusqu’à ce que Bob, le directeur du service de recherche démographique, s’endorme et se frappe le front sur la table — signalant ainsi la fin d’une réunion inutile de plus.
Je me suis assise à ma place à la table de conférence au plateau de verre.
— Bon après-midi à tous ! a lancé M. Barnes qui semblait particulièrement enjoué. Comme d’habitude, nous allons discuter de plusieurs projets et campagnes de publicité. Mais avant, j’aimerais vous présenter quelqu’un qui n’est jamais venu nous voir… Directement du cinquantième étage, le fondateur et PDG de l’entreprise, M. Jonathan Statham !
Quand il est entré, tout le monde s’est levé et l’a applaudi. J’ai mollement tapé des mains et j’allais lancer mon habituel programme de déconnection volontaire, quand j’ai remarqué que toutes les directrices regardaient en salivant — oui, en salivant — celui qui venait de franchir la porte.
J’ai tourné la tête à gauche et j’ai vu que le « Jonathan » rencontré au supermarché la semaine dernière était en fait Jonathan Statham.
Je l’ai regardé, la bouche grande ouverte. Il était encore plus sexy dans son costume bleu foncé. Il s’était rasé et ses cheveux lissés vers l’arrière — et dont pas un seul ne dépassait — dégageaient son visage. Ses magnifiques yeux bleus brillaient, et je n’arrivais pas à détacher le regard de ses lèvres… ou de son sourire…
Il a salué d’un hochement de tête chacun d’entre nous, haussant les sourcils en croisant mon regard.
Ses lèvres se sont incurvées dans un sourire en coin et il a pris la parole.
— Je suis honoré d’assister à votre réunion d’aujourd’hui. L’entreprise comptant plus de quatre mille employés, il m’est difficile de les connaître tous, mais j’ai l’intention cette année de me montrer plus transparent, plus disponible .
Ses yeux ont croisé les miens.
— Je suis navré d’avoir omis de vous dire combien je vous apprécie chaque jour que Dieu fait, mais c’est la vérité, a-t-il poursuivi. Comme vous le savez, nous traversons une phase de restructuration. Au cours des prochaines semaines, nous allons engager du sang neuf, histoire de nous secouer un peu. Ne vous faites pas de souci, personne ne sera congédié. Nous sommes sur le point de recruter quatre clients de premier plan et nous tenons à nous assurer que notre service du marketing est aussi performant que faire se peut.
Dans ce cas, congédiez tout le monde et repartez de zéro…
— Je vous passe la parole, M. Barnes.
Jonathan a fait le tour de la table et est venu s’asseoir carrément en face de moi.
Le teint de la directrice artistique assise à côté de lui est passé au rose fluo.
Pour une fois, tous les participants y ont mis du leur. Ils ont pris part aux séances de remue-méninges et avancé des idées au lieu de s’amuser avec leurs téléphones ou de regarder par les fenêtres.
J’ai répondu chaque fois qu’on m’interpelait, mais je n’ai pu m’empêcher de remarquer que Jonathan m’observait constamment. De temps à autre, il tournait le regard vers l’écran de projection ou la personne qui parlait, mais ses yeux bleus et perçants revenaient infaillible-ment se poser sur moi.
Pourquoi me fixe-t-il ? Et pourquoi fait-il en sorte que ça se remarque ?
J’ai répondu à une nouvelle question sur notre dernière campagne de pub, et Jonathan m’a fait un clin d’œil tout en se versant un verre d’eau. J’ai tenté de ne pas le regarder, mais c’était beaucoup trop dur.
Il était beaucoup trop sexy.
Je me suis félicitée d’avoir appris au fil des ans à rester impassible ; j’étais experte dans l’art d’avoir l’air détachée.
Sandra a peut-être raison. Je devrais peut-être sortir avec lui et m’offrir une bonne séance de jambes en l’air. Cela fait longtemps que je n’ai pas fait l’amour. Très longtemps… Enfin, quatre ans, c’est longtemps, non ?
— Mademoiselle Gracen ? m’a demandé M. Barnes, coupant ainsi court à mes pensées distrayantes.
— Oui ?
— Voulez-vous toujours agir à titre de chef d’équipe plutôt que de vous rendre à la réception donnée à l’occasion de l’introduction en bourse cet été ? Vous êtes certaine de vouloir offrir votre invitation à un stagiaire ?
Jonathan a incliné la tête sur le côté et a reporté son regard sur moi.
— Tout à fait, M. Barnes, ai-je dit en faisant pivoter mon fauteuil. Je ne veux pas y aller. Je crois que nous devrions remettre l’invitation au stagiaire qui fera le meilleur boulot au cours des prochains mois.
— Excellente idée !
Il a repris la parole et je me suis consciemment efforcée de garder les yeux fixés sur l’exposé.
Je consultais ma montre aux cinq secondes, attendant avec impatience que la réunion se termine et que je puisse enfin sortir de là. Je me suis dit qu’il y avait sûrement quelque chose qui ne tournait pas rond chez moi. Je n’arrivais pas à croire que je fantasmais sur un homme ayant onze ans de moins que moi.
— M lle Gracen, vous avez ces données sur la segmentation ? m’a de nouveau interrompue M. Barnes. Y avez-vous ajouté les études sur le dernier prototype ?
Pourriez-vous, s’il vous plaît, clore cette foutue réunion ?
— Oui, ai-je répondu en lui tendant un classeur bleu.
— Formidable ! Pourriez-vous remettre le tout à M. Statham, s’il vous plaît ? Et vous, M me Turner ? Avez-vous réussi à découvrir si…
J’ai cessé de l’écouter. J’aurais voulu sauter de l’autre côté de la table et lui reprocher de faire traîner cette réunion plus longtemps que nécessaire, de prétendre que nous étions productifs, uniquement en raison de la présence du PDG.
J’ai fait pivoter mon fauteuil et j’ai vu Jonathan, radieux, qui me tendait la main. Je n’ai pas pris la peine de déposer le classeur sur sa main — je ne voulais pas de contact physique entre nous, en grande partie à cause de son sourire à mourir de désir.
J’ai fait glisser le classeur sur la table, vers lui, et lui ai tourné le dos.
La réunion s’est terminée une heure plus tard, sans que le crâne de Bob frappe la table comme un gong, et tous se sont dirigés vers la sortie.
Je me suis levée d’un bond et glissée entre M. Barnes et le directeur régional. J’allais sortir quand Jonathan m’a pris la main, et un fort courant électrique m’a traversée de part en part.
Il s’en est sans doute rendu compte, car il m’a immédiatement lâché la main.
— Puis-je vous dire un mot, M lle Gracen ? a-t-il demandé.
— Naturellement, M. Statham…
Je me suis déplacée vers le fond de la pièce.
Il a attendu que le dernier directeur soit sorti, a refermé la porte et a marché vers moi.
— Il y a longtemps que vous travaillez ici, M lle Gracen ? a-t-il demandé en souriant et en insistant légèrement sur le « mademoiselle ».
— Environ quatre ans.
— Hum… J’ai du mal à croire que je viens tout juste de faire votre connaissance.
Il s’est frotté le menton.
— Vous aimez cela ?
Il doit bien y avoir un mot plus juste que « sexy » pour vous décrire…
— Quoi ?
— Votre boulot, cette entreprise.
— Vous voulez une réponse honnête ?
— Ce serait sympa.
— Je déteste tout, sauf les bureaux qui sont joliment aménagés. Les décorateurs ont fait un sacré bon boulot.
— J’en prends bonne note, a-t-il répondu en riant. Étant donné que vous ne m’avez pas rappelé, dois-je en conclure que vous ne voulez pas sortir avec moi ?
— Manifestement, ai-je dit en hochant mollement la tête.
— Puis-je vous demander pourquoi, M lle Gracen ?
Il faut qu’il cesse de prononcer mon nom de cette façon…
— Pour plusieurs raisons.
— Faites-moi part des plus importantes.
Il s’est posté devant moi et a plongé son regard dans le mien.
— Mais je ne considère pas que votre âge et le fait que vous ayez des enfants comptent parmi elles.
Impassible… Je suis impassible…
— D’abord, comme vous le savez sûrement, une politique de l’entreprise l’interdit.
— Je peux faire corriger cela d’ici la fin de la semaine.
— C’est aussi tout à fait immoral et hautement inapproprié.
— C’est… discutable.
Allongeant le bras, il a remis en place une mèche de mes cheveux.
— C’est tout ?
Je n’ai pas répondu. J’en étais incapable .
J’étais trop occupée à me perdre dans ses yeux. Je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas entièrement bleus ; un fin nuage gris foncé ourlait les iris, qui étaient par ailleurs mouchetés d’éclats vert émeraude.
— M lle Gracen ? Vous avez d’autres excuses ?
Il s’est encore rapproché et a légèrement frotté le bout de son nez contre le mien.
Pourquoi est-ce que je suis tellement excitée ? Je ne devrais pas… Il est beaucoup trop jeune pour moi, beaucoup trop jeune…
— Vous ne m’attirez pas…
Il a haussé les sourcils.
— C’est vrai ?
— Oui. C’est vrai.
— Hum… C’est en effet une très bonne raison.
Il a jeté un coup d’œil sur sa montre.
— J’ai une autre réunion…
Il s’est éloigné.
— J’ai été ravi de vous revoir. À un de ces quatre ?
— Je suppose, ai-je répondu en hochant la tête comme il sortait de la pièce.
J’ai griffonné quelques trucs dans mon journal « zen » : « J’aime mon travail… J’aime mon travail… » Et j’ai soupiré.
Inutile. Ça ne marchait toujours pas…
Peu importe le nombre de fois que je répétais cette phrase à voix haute, je continuais de détester mon travail. Avec passion.
J’ai parcouru une autre pile de propositions de campagne et les ai toutes jetées dans la corbeille « jamais de la vie ». Mes collègues commençaient vraiment à m’énerver. Depuis quelque temps, toutes leurs idées étaient encore plus lamentables que d’ordinaire ; à croire qu’ils ne faisaient plus d’efforts.
J’ai entrepris de taper encore une fois un courriel destiné à les revigorer, à les inciter à pondre autre chose que des idioties, quand, soudain, un envoi signalé comme « important » est apparu sur mon écran.
De : Statham, Jonathan À : Gracen, Claire Objet : Relations de travail Date : 8 janvier 2013, 14 h 30 M lle Gracen,
Je n’ai pas oublié que vous avez rejeté ma récente proposition, mais j’aimerais discuter d’une chose ou deux avec vous. Êtes-vous libre ce vendredi soir ?
Jonathan Statham PDG Les Industries Statham
De : Gracen, Claire À : Statham, Jonathan Objet : Re : Relations de travail Date : 8 janvier 2013, 14 h 35 M. Statham,
À compter de 17 h, le vendredi, je ne désire nullement discuter de quoi que ce soit touchant aux Industries Statham, d’autant plus que je suis payée à l’heure et qu’il est strictement interdit de faire des heures supplémentaires. La prochaine plage horaire où il me sera possible de discuter de ces prétendues « relations de travail » est celle de lundi matin, 8 h.
Veuillez prendre rendez-vous auprès de ma secrétaire.
Claire Gracen
Directrice du marketing
J’ai cliqué sur « Envoyer » et éteint mon ordinateur. J’ai marché jusqu’au calendrier mural, soupiré devant la date encerclée, et tracé un « X » au marqueur sur la date de la veille.
Quatre jours avant l’anniversaire fatidique…
— M lle Gracen ? a lancé M. Barnes en entrant précipitamment dans mon bureau. Par hasard, pourriez-vous aller porter notre dernière proposition au service artistique ? Les autres directeurs et moi venons d’être convoqués au pied levé à une réunion stratégique avec M. Statham.
Quoi ? Pourquoi n’avais-je pas été convoquée ? Allait-il mettre ma carrière en jeu parce que je l’avais repoussé ? Puéril…
Comme s’il avait lu dans mes pensées, M. Barnes m’a jeté un regard compréhensif.
— Je suis certain qu’ils ne songent pas à vous congédier… Je vais me battre bec et ongles pour vous garder.
— Merci.
Je me suis levée et je lui ai pris la maquette des mains.
— Holà ! Non, non ! Nous ne pouvons pas faire ça !
— Pourquoi ?
— Vous voulez rire ? C’est raciste !
— En quoi ?
J’ai soupiré. C’était là une des raisons pour lesquelles je détestais bosser ici.
Nous étions censés trouver un axe de mise en marché du nouveau « s Phone Blue », mais mon service s’était encore fourvoyé. La maquette montrait un champ de coton, mais les fleurs surmontant les plants étaient remplacées par des s Phone. Des esclaves, hilares et le panier sur la hanche, les récoltaient. Au bas de l’illustration était écrite la phrase suivante : « Revenez à des temps plus heureux avec le s Phone Blue. »
— Avec tout le respect que je vous dois, M. Barnes, je n’irai pas porter cette merde en haut. Il faut trouver autre chose.
— Bien, a-t-il répondu en m’arrachant la maquette des mains. Allez au moins récupérer les maquettes envoyées hier. Je viendrai les prendre ici après la réunion.
Il a intentionnellement souligné le mot « réunion » — à laquelle je n’avais pas été convoquée — pour m’énerver.
Dès son départ, je me suis dirigée vers l’ascenseur. J’ai décidé, puisque j’étais moins importante que les autres directeurs, de m’accorder une seconde pause déjeuner après avoir récupéré la maquette.
Encore cinq ans et je pourrai démissionner… Seulement cinq ans…
Je suis montée dans l’ascenseur désert et j’ai appuyé sur le bouton du trentième, mais l’ascenseur est descendu au sous-sol. Il est ensuite monté au deuxième. Puis, au quatrième.
J’allais sortir et tenter ma chance avec un autre ascenseur quand Jonathan Statham est entré.
Chacun de mes nerfs s’est affolé. Mon cœur s’est mis à cogner dans ma poitrine — je pouvais littéralement l’en-tendre —, et des fourmillements m’ont parcouru l’échine.
Il s’est tourné vers moi et m’a souri, et moi, telle une adolescente en présence de son béguin secret, je me suis détournée. Je ne voulais pas qu’il sache qu’il me perturbait.
J’ai gardé les yeux sur les boutons dorés qui s’éclairaient l’un après l’autre à chaque étage : dix… onze… douze…
L’ascenseur s’est soudainement immobilisé.
En baissant les yeux, je me suis rendu compte que Jonathan avait appuyé sur le bouton d’arrêt.
— La raison pour laquelle vous refusez de sortir avec moi ne tient pas la route, a-t-il dit. Dites-moi la vérité.
— Je vous en prie, M. Statham, faites-vous une fleur et oubliez-moi. Je suis certaine que vous avez plus important à faire que de harceler une subalterne. Je vous le répète, vous ne m’attirez pas.
— Et je crois que vous mentez, a-t-il dit en faisant un pas vers moi. Vous êtes attirée par moi.
J’en suis fort consciente…
— Êtes-vous toujours aussi présomptueux ? Il n’est pourtant pas si difficile de comprendre que je ne suis pas attirée par les jeunes garçons.
— Les jeunes garçons ? a-t-il répété, le regard dur.
— Oui, ai-je dit, le souffle court. Cela ferait de moi une pédophile.
— Sortir avec moi ferait de vous une pédophile ?
— Sortir avec vous rendrait ma vie plus compliquée qu’il ne m’est nécessaire. Visiblement, vous ne supportez pas le rejet, vous manquez probablement de maturité émotionnelle, et vous êtes assurément plus compatible avec une jeune écervelée de vingt ans qui ne sait pas distinguer les émotions de…
Il m’a repoussée contre la paroi de l’ascenseur et m’a embrassée, m’obligeant à écarter les lèvres, glissant sa langue autour de la mienne.
J’ai tenté de le repousser, tenté de refermer la bouche, de faire comme si ce baiser ne me plaisait pas, mais dès que j’ai senti ses bras autour de ma taille, j’ai abdiqué et lui ai rendu son baiser.
Je me suis collée contre lui, réprimant un gémissement quand il m’a mordillé la lèvre et clouée contre le mur avec ses hanches.
— Attendez… Arrêtez…
Je me suis écartée de lui.
— J’ai du travail.
— Dites-moi la vérité, a-t-il exigé en se reculant. Dites-moi que vous voulez sortir avec moi.
— Peut-être bien, mais…
— Dites-moi où.
— Je ne suis pas certaine que ce serait appro…
Il m’a prise dans ses bras et m’a embrassée encore plus passionnément que la première fois, me coupant totalement le souffle.
— Dites. Moi. Où.
— Je…, ai-je dit en cherchant mon souffle. C’est impossible vendredi… Si on disait samedi ?
— Pourquoi est-ce impossible vendredi ? a-t-il demandé en me serrant plus fort.
— C’est mon anniversaire… Mes amies ont réservé une table au Havana.
— Bien. Je peux m’inviter ?
Quoi ? Pourquoi ?
— Si vous le souhaitez… Naturellement…
— Bien.
Il m’a lâchée et a appuyé sur le bouton de mise en marche.
— Je vous verrai vendredi. Nous en profiterons pour discuter de notre rendez-vous de samedi.
Sans me quitter des yeux, il s’est déplacé de l’autre côté de la cabine.
Je me suis appuyée contre la paroi et j’ai respiré à fond à plusieurs reprises pour retrouver un souffle normal.
— Je sais que vous ne vous occupez pas des RH, mais je suis le seul directeur à ne pas avoir été convoqué à la réunion de cet après-midi. Vous nous avez assurés que personne ne perdrait son boulot, mais… Vais-je être congédiée ? Essayez-vous d’atténuer le choc en vous montrant gentil avec moi pendant ma dernière semaine ici ?
— Quoi ? Pourquoi croyez-vous que… Bien sûr que non.
Il éclata de rire.
— Comment, sinon, aurais-je réussi à ce que nous soyons seuls ?
Les portes s’ouvrirent sur le vingt-quatrième, et il sortit de la cabine.
— Oh, et M lle Gracen ?
Il s’est retourné et a tenu les portes ouvertes.
— Avant que j’oublie… Quand vous aviez trente ans et tentiez de faire évoluer votre carrière en marketing, j’avais dix-neuf ans, c’est vrai, mais je n’étais pas en train de me demander quelle matière principale choisir. Je venais d’abandonner mes études et j’étais en train de fonder ma propre entreprise en informatique, l’entreprise même pour laquelle vous détestez travailler aujourd’hui.
Il a lâché les portes et elles se sont refermées sur son sourire charmeur.
J’ai regagné mon bureau et, pour la seconde fois de la semaine, je suis allée changer de culotte dans les toilettes. J’avais toujours su que ma réserve de culottes de rechange me serait utile un jour, mais je pensais plus alors à du café renversé sur mon pantalon ou à un truc semblable, pas au fait que je mouillerais ma culotte chaque fois que je verrais Jonathan Statham.
Ça va mal… Ça va très mal…
3 N.d.T. : Pâtisserie pour grille-pain aussi appelée grillardise.
4.N.d.T. : Friandise glacée à l’effigie d’Elmo, célèbre marionnette de l’émission Sesame Street .
Chapitre 4
Jonathan
Je suis allé aux RH prendre le dossier de Claire. Son C.V. était impeccable. Elle détenait un diplôme en administration de l’Université de Pittsburgh, une maîtrise en marketing de Carnegie Mellon, et avait travaillé sur plusieurs campagnes de pub de premier plan — Ralph Lauren, Versace, Microsoft, Google. Avant de bosser pour nous, elle avait dirigé pendant quatre ans divers projets pour Cole et Hillman, de Pittsburgh, la plus importante agence de pub de la côte Est.
Pourquoi était-elle partie de là pour venir ici ? Elle avait dû accepter une sacrée rétrogradation… Et probablement pour la moitié de son ancien salaire…
Dans l’ascenseur qui me menait à mon étage, j’ai soupiré. Sa date de naissance était clairement indiquée dans son dossier ; toutefois, j’avais du mal à croire qu’elle allait avoir quarante ans. Elle n’avait pas l’air d’une quadragénaire. Pas le moins du monde.
Encore que cela m’était égal ; au contraire, je trouvais plutôt amusant qu’elle se figure que son âge posait problème.
— M. Statham ? a lancé ma secrétaire quand je suis passé devant son bureau. Vous avez reçu quelque chose.
Elle m’a remis une carte :
Jonathan,
Tu as sans doute remarqué que je n’ai pas assisté à la réunion du conseil aujourd’hui, et je suis désolée de ne pas t’en avoir informé plus tôt. Je pars pour Paris, où je resterai quelque temps pour aider mon amie Joanna à planifier son mariage. Tu te souviens d’elle ? C’est elle qui a dit que nous formerions un beau couple au bal de bienfaisance de l’an dernier :-). Quoi qu’il en soit, j’ai bien réfléchi, et si je dois démissionner du conseil pour que nous puissions tenter notre chance ensemble, je ne dis pas non.
Je vais penser à toi à Paris.
J’espère que tu penseras à moi.
Vanessa
Je n’avais pas remarqué son absence à la réunion, et j’étais plutôt certain de ne jamais avoir laissé entendre que nous pourrions entretenir une relation sérieuse. Au contraire, je lui avais dit et redit je ne sais plus combien de fois qu’elle n’était rien de plus qu’une amie pour moi.
J’ai déverrouillé la porte de mon bureau et allumé les lumières. J’ai jeté ma veste sur le canapé et me suis allongé dans le but de faire la sieste, quand j’ai vu mon ex-copine assise à mon bureau.
— Audrey ? ai-je dit en m’assoyant. Que fais-tu ici ? Comment es-tu entrée ?
Je croyais t’avoir rayée à jamais de mon existence…
— Je voulais te parler.
— À quel sujet ?
— Nous…
— Il n’y a pas de nous . Il n’y a plus de nous depuis plus d’un an.
— Écoute-moi, veux-tu ?
Elle m’a fait signe de venir m’asseoir dans le fauteuil devant mon bureau.
En soupirant, j’ai poussé un panneau dans le mur et j’ai sorti une bouteille de bourbon. Je m’en suis versé un grand verre et j’ai offert une bouteille d’eau à Audrey avant de m’asseoir.
— C’est bon, ai-je dit en tentant de ne pas avoir l’air contrarié. Je t’écoute.
— Voilà, j’ai bien réfléchi. Tu te souviens qu’on a quelques fois parlé de mariage ?
— Nous avons rompu il y a un an . Je n’ai pas constitué de dossiers répertoriés de chacune de nos conversations.
Elle s’est penchée en avant en se mordillant la lèvre.
— Ç’aurait été parfait, parce que nos carrières étaient établies, que ni l’un ni l’autre ne voulait d’enfant, et que nous souhaitions faire un voyage par an une fois mariés…
Elle a commencé à défaire les boutons de sa veste.
— Tu ne t’en souviens pas ?
— Non.
— Moi, oui. Entre toi et moi, ç’a été très sérieux pendant un moment, puis tout s’est écroulé…
— C’était avant ou après que tu téléphones à toutes mes ex-copines ? Avant ou après avoir prétendu être enceinte et m’avoir traîné chez un faux médecin ?
Elle a retiré sa veste, sous laquelle elle ne portait qu’un soutien-gorge de dentelle rose. Avant que je puisse me lever, elle a contourné le bureau, exhibant la petite culotte assortie.
— Audrey…
Je ne me sentais pas le moins du monde tenté.
— Rhabille-toi ! Je n’ai pas le temps de jouer à ce petit jeu.
— Tu ne veux pas que je me rhabille, Jonathan… Fais-moi l’amour. Ici. Maintenant. On n’a jamais fait l’amour dans ton bureau.
Il y a un an, j’aurais volontiers obtempéré et je l’aurais baisée devant mes fenêtres allant du sol au plafond, mais j’en avais assez d’elle et de ses petits jeux idiots. Elle avait provoqué beaucoup trop de drames dans ma vie, et je n’en voulais plus.
— Rhabille-toi, sinon j’appelle la sécurité et je te fais jeter dehors dans ta présente tenue.
Elle a enlevé sa culotte.
— Mais c’est toi qui m’as demandé de venir ici dans cette tenue ! Tu as dit vouloir renouer avec moi.
— Quoi ? Mais de quoi parles-tu ?
Et c’est quoi, ce clignotant rouge sur la bibliothèque ? Est-elle en train d’ENREGISTRER notre conversation ?
— Je sais que tu veux renouer, Jonathan, mais tu dois changer, a-t-elle dit d’une voix soudainement douloureuse. Reconnais tes erreurs, présente tes excuses, et je reviendrai vers toi… Je t’ai enfin pardonné de m’avoir frappée le jour de Noël, poché l’œil… et cassé les côtes… Et je sais que tu ne voudrais pas que j’aille tout raconter à la presse, alors si tu préfères acheter mon…
— C’est bon.
J’ai marché jusqu’au truc qui clignotait — un enregistreur en forme de stylo — et je l’ai jeté par la fenêtre.
— J’ignore quel putain de piège tu me tends, mais tu sais sacrément bien que je ne t’ai jamais frappée. On s’est bien amusés ensemble pendant un moment, mais sans plus, et c’était avant que tu perdes la tête . Je t’en prie, sors de mon bureau.
Elle a fondu en larmes.
— Je t’ai demandé pardon ! Je croyais que tu me trompais, c’est pourquoi j’ai mis le feu à ton Aston Martin !
Incroyable, mais j’avais presque oublié…
Je suis allé récupérer ses vêtements chiffonnés sur mon fauteuil derrière mon bureau.
— Je t’ai présenté mes excuses pour avoir téléphoné à tes ex-copines ! Je voulais savoir si tu leur parlais toujours ! Je voulais savoir si tu étais vraiment à moi !
Je lui ai remis ses vêtements et me suis assis.
— Je t’accorde une minute, Audrey. Rhabille-toi avant que j’appelle la sécurité.
— Je crois toujours que ça pourrait marcher entre nous ! Je sais que tu me désires encore !
J’ai décroché le téléphone.
— Greg, j’ai besoin qu’on fasse sortir quelqu’un de mon bureau au plus vite.
— Le sexe était incroyable ! Tu te rappelles ? On faisait l’amour pendant des heures !
Elle a enfilé son jean et remis sa veste.
— Avoue que ça te manque ! Pourquoi tu ne veux plus de moi ?
On a frappé à la porte.
— Entrez ! ai-je lancé.
Deux agents de sécurité sont entrés et m’ont regardé, moi puis Audrey.
Elle a immédiatement cessé de pleurer, comme toujours devant un auditoire inattendu.
— Je n’ai pas besoin que l’on m’aide à descendre l’escalier !
Elle a éclaté de rire.
— Je te remercie tout de même d’avoir appelé des renforts. Mes jambes sont encore capables de me porter, Jonathan !
— Tu devrais réellement poursuivre ta carrière d’actrice, Audrey, ai-je dit en secouant la tête. Tu es vraiment très forte. Pourriez-vous raccompagner M lle Greene jusqu’au stationnement et veiller à ce que son nom soit rayé de la liste des visiteurs autorisés ?
— Oui, monsieur.
Ils lui ont fait signe de sortir la première.
Audrey m’a jeté un regard noir.
— De toute façon, je ne veux plus de toi, tu es nul au lit ! Tu n’arrives même pas à la garder en l’air plus d’une minute !
Seigneur…
La porte s’est refermée et je me suis adossé dans mon fauteuil.
Je devrais peut-être sortir avec une femme plus âgée… une femme plus mature…
Le jeudi, j’ai travaillé tard sur le projet de réorganisation du service marketing. J’ignorais pour quelle raison précise Claire détestait à ce point son boulot, mais si je me fiais aux idées soumises par son service pour le s Phone Blue, j’aurais probablement détesté cela, moi aussi.
Leurs propositions étaient nulles, plus que nulles : « Le nouveau s Phone Blue : chassez les bleus ! » ; « Le nouveau s Phone Blue : achetez-le maintenant. Sans poser de questions ».
Impossible que des « adultes » aient pondu de telles âneries…
J’ai refermé le classeur et décidé de clore la journée. Nous avions manifestement besoin de sang neuf. Et très vite.
Je suis descendu en ascenseur jusqu’au stationnement réservé aux cadres supérieurs, où je me suis glissé dans ma Bugatti. J’ai débrayé, pensant rentrer très vite chez moi, et c’est alors que j’ai vu Claire en train de discuter avec le conducteur d’une dépanneuse de l’autre côté du stationnement.
Comme je me garais près d’eux, le conducteur s’en est allé avec, ai-je supposé, le VUS de Claire.
— Claire ?
Je suis sorti de ma voiture tout en notant la façon dont sa jupe noire moulait ses hanches, la façon dont son chemisier vert émeraude découvrait juste ce qu’il fallait de son décolleté.
Elle m’a regardé en secouant la tête.
— Voici un exemple parfait expliquant pourquoi je déteste travailler ici. Est-ce vraiment nécessaire de faire remorquer les voitures de vos propres employés quand ils travaillent tard ? Est-ce vraiment la meilleure façon de réduire les heures supplémentaires ? Pourquoi ne pas tout bonnement débrancher la pointeuse à la fin de la journée ?
Elle est passée devant moi, s’est assise sur un banc et a sorti son téléphone.
— Oui… a-t-elle maugréé. J’ai besoin d’une voiture aux Industries Statham. 130, Jennifer Drive… Destination : Joe le remorqueur, sur Jefferson. Oui… Non… Oui, je reste en ligne.
— Hé, ai-je dit en m’assoyant à côté d’elle. Je suis navré. Permettez-moi de vous conduire chez le remorqueur.
— Non, merci. Je suis très capable de me débrouiller toute seule. Je suis certaine que c’est un signe m’indiquant qu’il est temps de commencer à me chercher un autre boulot.
— Mais non, je suis certain que c’est un signe vous indiquant de ne plus garer votre voiture dans la zone « Stationnement autorisé de 9 heures à 17 heures ».
Sa bouche s’est ouverte et ses yeux se sont rétrécis.
— Je plaisante, ai-je dit en souriant. Détendez-vous. Je vais vous y conduire. Cela vous fera économiser de l’argent et vous épargnera quarante minutes d’attente.
— Encore une fois, merci, mais ça ira. Bonne soirée, M. Statham.
Elle m’a tourné le dos et a repris son téléphone.
— Oui… Par carte de crédit. Oui. Je l’ai en mains, a-t-elle dit en sortant sa carte. Visa, numéro : 3-0-1-7-8-1…
J’ai pris sa carte et regagné ma voiture. J’ai bouclé ma ceinture, et, quelques secondes plus tard, elle a frappé à la vitre.
Je l’ai baissée en haussant le sourcil.
— Je comprends que ce ne soit pas facile pour vous, a-telle dit en croisant les bras, mais auriez-vous l’amabilité de vous comporter en adulte et de me remettre ma carte de crédit ? Ils ne m’enverront une voiture que si je leur donne le numéro complet.
— Plus vite vous monterez dans ma voiture, plus vite vous récupérerez la vôtre.
Elle a inspiré profondément et m’a fusillé du regard.
— Je vais vous demander encore une fois de me remettre ma carte de crédit… Veuillez me remettre ma carte de crédit, M. Statham. Tout de suite .
— Montez dans la voiture, Claire.
— J’ai dit non, a-t-elle répliqué en tendant la main. Montrez-moi que vous êtes bien élevé.
— Vous avez raison. Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Je suis sorti de la voiture, en ai fait le tour et suis allé lui ouvrir la portière côté passager. Voyant qu’elle ne bronchait pas, je l’ai prise dans mes bras et l’ai déposée sur le siège, sans tenir compte de ses soupirs exaspérés.
J’ai laissé mes doigts s’attarder sur son corps quelques secondes de plus que nécessaire, savourant la douceur de sa peau. J’ai refermé la portière, regagné ma place et j’ai aussitôt embrayé avant qu’elle prenne la décision de sortir.
— Bouclez votre ceinture, ai-je dit en bouclant la mienne. Claire ?
J’ai allongé le bras devant elle, attrapé sa ceinture au-dessus de son épaule et l’ai bouclée, en résistant à l’envie de lui enlever son chemisier. Ignorant le regard noir qu’elle m’a jeté, je me suis dirigé vers l’autoroute.
Vingt minutes plus tard, elle s’est éclairci la voix.
— Je vous remercie de me raccompagner, M. Statham.
— Je vous remercie d’avoir accepté. Suis-je désinvité à votre dîner d’anniversaire ?
— Non, a-t-elle répondu en regardant dehors. Vous pouvez venir si vous y tenez.
J’y serais allé de toute façon…
— Bien. Comment s’est passée votre journée de travail ?
— Merveilleusement bien. Comme toujours , M. Statham.

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