Femmes rapaillées
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Description

Femmes rapaillées témoigne de la diversité et de la richesse de la poésie contemporaine des femmes au Québec. Qu’elles soient d’origines autochtone, québécoise, arabe, haïtienne, etc., ces femmes défrichent les sentiers que la poésie ouvre sans cesse dans le langage et dans la vie réelle. Elles habitent l’avenir, férocement. Tiennent parole ensemble. Rapaillent les espérances. Quarante et une femmes inventent la suite du monde. Sur la place publique avec leurs mots. Une invitation au voyage. Une invitation au poème.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 mars 2016
Nombre de lectures 174
EAN13 9782897123703
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Femmes rapaillées
Sous la direction d’Isabelle Duval et de Ouanessa Younsi
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.

Mise en page : Virginie Turcotte
Conception et photo de couverture : Isabelle Duval
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 1 er trimestre 2016
© Éditions Mémoire d’encrier

ISBN 978-2-89712-369-7 (Papier)
ISBN 978-2-89712-334-5 (PDF)
ISBN 978-2-89712-370-3 (ePub)
PS8283.W6F45 2016 C841’.60809287 C2016-940168-5
PS9283.W6F45 2016

Mémoire d’encrier • 1260, rue Bélanger, bur. 201 Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 • Téléc. : 514 928 9217 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com

Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Les passages suivis d’un astérisque renvoient à L’homme rapaillé de Gaston Miron.
Prologue
En 1969, le poète Gaston Miron dédiait son recueil L’homme rapaillé à sa fille Emmanuelle. Le poème liminaire – fondateur – marque l’arrivée, la naissance, l’aube : « je ne suis pas revenu pour revenir / je suis arrivé à ce qui commence ». Près de cinquante ans plus tard, quarante et une femmes poètes, Québécoises d’ici et d’ailleurs, de générations et de sensibilités différentes, prennent la parole, pour que le commencement continue d’advenir.

Il faut beaucoup de phrases pour arriver à exister (Nicole Brossard)
pour ne plus taire ce qui s’échappe (Rosalie Trudel)
une vertèbre à la fois (Tania Langlais)
pas de repos pour nos os (Anne Peyrouse)

Pour se reconnaître vivant (Mireille Gagné)
il a fallu réapprendre / à parler (Joanne Morency)
[l]e chemin est fait de pierres et de plumes (Andrea Moorhead)
les femmes / vois-tu / sont un chant ininterrompu (Marie-Célie Agnant)

Engagées dans l’avenir, des femmes poètes deviennent ce chant ininterrompu. Elles révèlent par leurs voix autant de chemins d’arriver à ce qui commence, de naître à soi, à l’autre et au monde. Elles écrivent non pas à la suite de Miron, mais avec et contre lui, par-delà et par-devers lui. Grâce au langage, honorer l’héritage, le présent, l’espoir. Prendre place à la table du temps. Être femme et habiter tous les mots. Quarante et une poètes inventent des suites au monde. Quarante vivantes et une plus-que-vivante, puisque sa voix, miraculeuse, nous arrive portée par ses enfants.

Quels étranges petits fruits demain pourront jaillir (Geneviève Amyot)
le cœur a parfois ses abondances (Isabelle Forest)
avec un jardin / capable de protéger / le paysage (Louise Dupré)
comme si on pouvait se prémunir du feu (Nathalie Watteyne)

Comme ncer arrive dans l’inattendu (Louise Warren)
je voulais que tu voies et que tu sentes (Erika Soucy)
le caillou de corps à tes pieds (Rae Marie Taylor)
la possibilité qu’un jour / nos cœurs explosent de joie (Laurance Ouellet Tremblay)

Commencer arrive aujourd’hui, dans le prolongement de l’ Anthologie de la poésie des femmes au Québec 1 . Femmes rapaillées témoigne de la diversité et de la richesse de la poésie contemporaine des fe mmes. Commencer se conjugue au nous. Qu’elles soient d’origines autochtone, québécoise, arabe, haïtienne, etc., quarante et une femmes défrichent les sentiers que la poésie ouvre sans cesse dans le langage et dans la vie réelle. Elles habitent l’avenir, férocement. Tiennent parole ensemble. Sur la place publique avec leurs mots. Chaque jour de leur naissance.

Territoire-ishkueu territoire-femme (Marie-Andrée Gill)
12 225 jours après ma naissance (Isabelle Gaudet-Labine)
il faudra encore me reconnaître (Natasha Kanapé Fontaine)
[l]’irrapaillable (Mona Latif-Ghattas)

Je rencontre le voyage (Diane Régimbald)
au-delà de la peau / et de la pesanteur (Laure Morali)
de longues mains à battre le vent (Laurence Lola Veilleux)
marcher en dansant ne suffit plus (Catherine Fortin)

Fe mmes rapaillées fait le choix de la poésie, de cet accès à l’être du langage. Des femmes s’inscrivent en poésie, s’y expriment, s’y dévoilent. Qu’est-ce qu’être femme et comment le traduire en poèmes? Elles jonglent avec mots et images. Optent pour le rythme de l’âme. L’essentiel dans la page. La nuit par la bouche.

Il n’y a jamais de limites (Daphnée Azoulay)
elle est devenue une rue très passante (Judy Quinn)
avec une force qui emporte le monde (Valérie Forgues)
en pleine descente sauvage (Véronique Cyr)

Le temps brûle entre mes mains (Hélène Dorion)
le siècle vient de traverser dans ta chambre (France Cayouette)
l’avenir / se dégaine / lentement / et à l’envers (Virginie Beauregard D.)
je prends sur moi la beauté de l’effondrement (Rose Eliceiry

Avenir. Femmes. Territoire. Langage. Amour. Famille. Engage-ment. Enfance. Père. Mère. Quête de soi. De l’autre. Du monde. Les poèmes n’ont pas de limites dans l’exploration du vivant et du verbe.

J’étais dans l’ensemencement de mon âge (Isabelle Duval)
d’une même parole depuis l’enfance (Violaine Forest)
enracinée de rivières (Agnès Riverin)
comme un bris de la nuit (Martine Audet)
le ciel est cette paupière / appelée à s’ouvrir (Ouanessa Younsi)

Dis oui nombreuse à voix violente (Denise Desautels)
la lucidité n’a jamais été aussi crue (Nora Atalla)
[l]a page est blanche tu peux tout sacrifier (Geneviève Boudreau)
[c]’est ici que tout est vrai / [e]ukuta ute tekuat tapueun (Joséphine Bacon)

C’est ici que nous commençons.

Isabelle Duval
Ouanessa Younsi


1 Nicole Brossard et Lisette Girouard, Anthologie de la poésie des femmes au Québec. Des origines à nos jours , Montréal, Les éditions du remue-ménage, coll. « Connivences », 2003 [1991].
Les phrases
Nicole Brossard
Une phrase est du moment où je me déciderai
Gertrude Stein

Cela commence aujourd’hui. Tout d’abord, il m’a fallu trier puis rassembler quelques-unes des phrases écrites par seize étudiantes dans le cadre d’un cours sur l’autoportrait. En juxtaposant seize phrases, j’ai réussi un paragraphe, beau, logique, personnel, émouvant. Toute la question étant maintenant de savoir si ce croisement rapide des voix efface la singularité de chacune. Six phrases plus loin me voici simultanément au début de deux textes, un dans lequel je prépare un cours sur la phrase et l’autre dans lequel je me prépare au plaisir des mots en prenant bien soin de ne pas toucher aux douleurs qui précèdent ou participent du rapaillement. Je laisse les douleurs aux professionnels de la douleur et je garde tout ce qui de cette même douleur donne vie, enflamme, dessine les puissantes synthèses du soi.
Qu’est-ce qu’une phrase, de Flaubert à Proust à Novarina, en passant par celle de Colette, de Yourcenar, du Corps lesbien de Monique Wittig ainsi que par les petites courtes de Marguerite Duras qui ne manquent jamais de tomber direct au bas du ventre parce qu’elles font ça, sans avertissement, en quelques mots, parfois avec des symbole forts, parfois des virgules ou des astuces du cœur si simples, si simples en fait qu’un adjectif fait tourner la tête, donne l’impression qu’on va s’évanouir comme cette jeune femme dont le corps s’était mis à trembler alors que debout, livre à la main, page 98, je disais : « tu mens dit le poème, tu meurs… »
Qu’est-ce qu’une phrase si on va du côté des Vagues de Virginia Woolf ou si on pense à Gertrude Stein qui aimait bien leur prêter toute son attention car elle les aimait fines, étourdissantes, répétées comme dans le quotidien ou l’amour ou l’humour.
J’écris tout cela en pensant que je suis heureuse sans toutefois pouvoir faire abstraction des phrases cruelles d’Elfriede Jelinik, des justes et incisives d’Hélène Monette ou des flottantes et fluctuantes d’Élise Turcotte. Je suis heureuse dans le mordant de la littérature, comme si ce que nous appelons notre sujet réel et qui alimente tout ça le faux, le vrai la littérature pouvait transformer notre habitude des phrases linéaires en empilements et strates de mots éperdus de meaning . Je n’oublie pas pour autant les autres mots, ceux-là, les vifs qu’on laisse courir comme des démences irréprochables et qui se reproduisent sauvagement. Il y a aussi cette matière première difficile à oublier qui surgit de plusieurs livres et qui vient s’étendre à côté de nous dans nos vies je suis une fille maigre et j’ai de beaux os, corneille ma noire, tout m’avale. Une sorte d’abondance du vrai, du rêve et de la colère.
Je suis si heureuse aujourd’hui de pouvoir rapailler quelques phrases pendant qu’il me vient des images d’aurores boréales, de femmes nues et de têtes de pioche, de manifestations dans les rues de Montréal et de vie en rose. Je pense un peu à Gaston Miron, Miroir, Mironnie, lui qui savait si bien ce que coûte une phrase du moment qu’on se décide à la vouloir. Je suis heureuse, voilà tout. Comme quelqu’un qui travaille avec sa voix, la fait rouler dans l’inconnu, la rappelle auprès de soi quand la peur devient trop grande et qui la plonge dans l’inédit avec des drames de syntaxe qui font monter la tension, le prix de l’existence et obligent sur le champ à profiter de la vie sans se soucier des divans, des ruelles, des morsures et des synonymes.
Il faut beaucoup de phrases pour arriver à exister. Il faut parfois même les traduire et ce n’est pas simple car ça passe par l’estomac, l’haleine des mots, le type de salive qu’elles sécrètent dans une langue et pas dans l’autre.
Il faut aussi orchestrer le souffle d’abord en choisissant le temps des verbes, puis avec cette chose qui jaillit entre les dents et qui soudain se met à produire des énoncés, certains bouleversants ou inattendus comme je suis morte à Venise il y a déjà quelques siècles que la guerre recommence et que les blessures couraillent partout pendant les nuits de carnaval et de brouillard. C’est ainsi, il y a cela et on écrit la phrase jusqu’à ce qu’elle nous échappe, fuie vers une autre partie d’elle-même ou que quelque chose d’essentiel craque avec elle, la disperse, avec ou sans fracas.
Il y a des nuits en nous, il faut s’en occuper.
Si je suis dans la phrase, c’est pour penser, peut-être aussi pour prendre le temps de t’embrasser lentement longtemps. Oui, je veux que l’on émette des sons de fiction, que l’on revienne sur la syllabe de départ qui a déclenché la phrase, le goût de la solitude à plusieurs vitesses et une idée de vie dans laquelle le temps lui-même est démasqué, multiforme, quantique. Certes la phrase permet encore de s’identifier, de placer son nom, son genre, ses gestes et son âge dans une histoire, un pays, un paysage. Il y a les phrases de jadis et celles d’aujourd’hui. Les rapailler peut compliquer les choses, mais c’est sans doute une manière dynamique d’entretenir la mémoire et d’insérer dans le présent la question du commencement. Le problème est que nous ne commençons pas toutes nos phrases au même moment et que nous n’avons pas les mêmes matériaux à rapailler avant de conclure dans un sens ou un autre à notre sujet. En général, on rapaille pour ensuite se débarrasser de, c’est dire qu’on ne rapaille vraiment que de vieilles affaires. Je n’ai jamais vu quelqu’un rapailler du neuf. Peut-être qu’ici il serait nécessaire d’employer l’expression « porter du neuf », ou t’entendre dire « je ne porte que du neuf exception faite de ce bijou ayant appartenu à ma grand-mère ». J’aimerais cette phrase parce qu’étrangement elle m’amènerait à conclure que même « tout en neuf » quelque chose reste rapaillé en nous. Ici à travers ce bijou, ce serait une enfance, une maison, de la musique, des histoires de femmes patientes ou en colère dont les mots ouvriraient sur un angle de vérité collective. Que la grand-mère ait 50, 70 ou 90 ans, elle a suivi la mode, les mœurs et la tradition. Ou elle les a transgressées, ou changées.
Au début du cours sur la phrase, je dis tout simplement qu’une phrase ne peut avoir lieu qu’entre deux points. Il peut y avoir beaucoup de mots entre les points ou quelques-uns seulement et cela donne parfois l’impression d’un essoufflement. Je dis cela. Puis, je me tais. Le silence s’installe. Je le laisse flotter un peu. Maintenant, je demande : peut-il y avoir du silence entre deux points? Si oui, quelle distance faut-il imaginer entre les points pour obtenir ce silence, et il en faut. Sans le silence tout le monde s’habitue aux confidences de chacun et de chacune et ce n’est pas nécessaire. Pourquoi? Cela dépend de la confidence, mais si l’on dit les confidences de chacun et de chacune , cela devient rapidement ennuyeux avec une impression de répétition. Or la confidence est dans la phrase. Elle est la source secrète qui anime la phrase, jusqu’à ce qu’elle se transforme en énigme et que celle-ci à son tour devienne lancinante obsession qui, dit-on, assure une longévité de narration et de moi la vie.
Retour • Shashish
Joséphine Bacon
Retour
Longtemps je suis partie
Mon retour prend le temps des années d’absence
Trois fois peut-être je tomberai
Pour atteindre le territoire de ma naissance

Rien n’assombrit mon retour
Je cherche l’épinette blanche qui a parlé à mon père
Elle est là
Je regarde vers le soleil levant qui a vu mes premiers pas
C’est ici que tout est vrai
Shashish
Shashish apu tshiueian
Minekash nika pimuten
Nishtuau put nika patishin
Tshetshi utataiman assi
ka uapamit ka inniuuian

Apu tshekuan tshipashkakuian tshaueian
Ninanituapamau mineik u ka aimiiat nutauia
Tau tapue
Petapan tetshe nitaitapin
Uin ka uapamit ka ussi-pimuteian
Eukuta ute tekuat tapueun
La plage
5 heures trente le matin
Je reviens à ce que j’ai quitté
Un chien aux allures de loup marche à mes côtés
Au loin les baleines s’amusent
J’aime leur chant
L’herbe de la plage a conservé son vert d’été
Lentement le soleil se réveille
C’est la grasse matinée
J’ai dans mon souvenir l’odeur de la banik cuite dans le sable
Ce soir une voisine me lira l’avenir
Voir n’est pas suffisant
Naneu
5:30 tshetshishepaushu
Kau ninaten ka nakataman
Atim u nuitsheuk
Makainakushu
Petakushuat mishtameikuat takam
Minutakushuat
Mishkushua shipekuna nashipetamit
Nitshissituau kainaukuakan

Utakussiti nuitsheuakan nika nikan tshitapamik
Apu ishpan nikan e uapatakan
L’arbre
On rase la Terre
Qui a vu naître l’Arbre de vie
Ses racines refusent de mourir
Mishtik u
Mushuaushkaikanu assi
Uin uapamepan mista mishtikua
Apu ui nipaimakaniti ushkatiapia
Nukum
À nouveau je parle la langue de la terre
Mes mocassins m’attendent
Je m’allonge sur le dos de ma grand-mère Ours
À son tour elle me porte
Nukum
Kau nitshiashi-innu-aimin
Nipishanessin nitashuapamakuan
Nipimishin nukun mashk u ushpishkunit
Kuessipan nuiutamak
Je vis
Forte du temps
Je rapaille mes années d’hier
Je vis
moi
Nitinniun
Nishutshenimatishin
E tshitapataman utat nitinniun
Tapue
eshk u nititan
Visite ton cœur souterrain
Voyage sur les lignes de tes mains
Cela vaut bien les chemins du monde

Anne Hébert, Le Tombeau des rois
Migrations
Geneviève Boudreau
Tu ne dis rien
Mais la marche d’une terre debout
Dans sa poussière
Mais la noce grise des roches
Tu reviens de loin

Tes regards connaissent la pesanteur des gares

Ton cœur file
La page est blanche tu peux tout sacrifier
Tu penses aux oies sauvages aux gorges lisses à la peau frêle
Le sang dessous

L’amour est une meute rouée
Jusque dans les retranchements du Nord
Dans l’humiliation l’irréparable
Il te reste la crue forcée du jour
Les cordes dénouées du ciel
Le hurlement et le fusil levé

Loup tu t’échappes
Un peuple entre les dents
Le pays au creux du ventre
Déploie une saison chaude
Tu surprends sous des ombres provisoires le regard
Sans appel de tes naissances

Malgré la frousse et la morsure
Tu habilles de reflets fauves
Tes migrations
La beauté fixe de midi
T’apprend la distance
La douceur ses feuillages
Le chemin resté le même sous tes pas

Tu retrouves des mots
Une demeure
Et cette clarté crue où plus rien ne te retient
Toucher l’aube
Joanne Morency
je ne suis venue au monde
qu’à demi
longtemps je n’eus pour chair
que les voix ambiantes

l’ennui
était le lait
de tous les jours
et chacun creusait son trou
dans l’attente

je n’avais de reflet
dans le miroir
que celui de ma mère

je disposais pourtant de bras
et de jambes
je me penchais pour ramasser
les larmes
comme on cueillerait des billes
sur son chemin

je les conservais dans un sac
pour plus tard
était-ce mon ventre mes poumons?

je ne connaissais de souffle
qu’une petite musique
apprise par cœur
répétée sans arrêt
au retour de l’école

je disparaissais parfois
sans m’en apercevoir
me trouvant étonnée
au retour

je m’agrippais à l’existence
par les pages d’un livre
sans même les déchirer

je m’employais ainsi
à devenir tout le monde
et personne
à la fois

n’ayant pour corps véritable
que le silence de ma chambre

j’aurai été celle qui est proche
et lointaine en même temps
comme une lune d’hiver
perdue dans d’autres ciels
que le sien

j’aurai trempé la lumière
dans des nuits inconnues
tendu des filets
pour oiseaux en chute libre

j’aurai été celle
qui essuie les nuages
qui contient dans ses mains
tout le sel en surplus

capable de hurler
sans qu’on l’entende

j’aurai traîné mon avenir
dans le désert
enterré mes entrailles
dans le sable

je n’étais plus
que lettres d’alphabet
en éclats sur le sol
dépourvues de nom

j’ai cessé
de polir la patience
de gruger la colère à même les racines
de passer le râteau sur le tapis

j’ai aligné bout à bout
les noirceurs
pour toucher l’aube

il a fallu réapprendre
à parler
inventer chaque mot
un à un
chaque phrase à la suite de l’autre
comme une histoire obligée
qu’il nous faudrait écrire
chacun pour soi
pour se prolonger

j’aurai enfin une respiration
d’humain
je saurai faire un feu réel
avec du vrai bois
cultiverai des fines herbes
pour toutes circonstances

je trouverai mes profils et mon dos
chaque personne de mon être
choisirai un visage
pour mon âme

j’apparaîtrai peut-être
vue de loin
dans ma forme entière

je suis si peu habile
à vivre sur un plancher
je me foule constamment
une cheville

j’habite une maison
sans cloisons ni sous-sol
juste des fenêtres

je n’ai pour rideaux
que des lattes de lumière
ne dispose pour lit que d’une barque
bien trop grande pour moi

je survis
à l’encombrement constant
ces choses inertes
par-dessus le réel

davantage d’objets que d’air libre
plus de livres empilés que d’arbres parlants
moins d’espace entre les pensées
que d’océan dans une goutte

je m’entraîne au passage
des mirages
l’enroulement incessant
des paroles dans le rouage

j’arrive à peine à distinguer
l’encre du sang
à sortir de mon ombre
un coup qu’elle s’est posée

je pratique
l’articulation des syllabes
avec les pluies d’intérieur
je délie mes membres
gesticule jusqu’à la vie
je bouge des morceaux d’univers

je m’abreuve à l’eau
d’un puits à venir
je gravis
de lointaines montagnes

j’existe déjà
dans une saison prochaine

les mots sont à la fois
mes enfants
et mes parents
Des trous dans la neige
Martine Audet
Cœur embué des dimanches aux doigts de lune
dans les grands arbres

Sais-tu de quel os se forment les pierres?

Vois-tu par quel chemin
j’échapperai à mes pas?

Je coupe mes cheveux en deçà des nuages

La route est un remède aux nerfs d’insomnie

La route comme une maison
se vide au bout du vent*
Main ouverte
sans oiseau
sans étreinte

Comme un bris de la nuit

Main
avec des clous
avec des rêves à clouer dans l’astre des cendres

Quelqu’un s’éloigne qui semblait me connaître

Quelqu’un retourne faire des trous
dans la neige
Éclats dans le coin droit
de l’œil

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