Le pays des mille eaux
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Description

Cet ouvrage est une chronique personnelle de ce que l'auteur, amoureux fou de ce territoire, a découvert en Guyane lors de son séjour de 2000 à 2005. Il questionne la mosaïque des populations, des personnalités, l'enseignement, la vie politique, la création artistique... Il rêve en Amazonie. On y découvrira l'immensité des fleuves qu'il parcourt en pirogue, la forêt troublante, la rencontre du monde des Bushi Nengé, descendants des esclaves, etc.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2006
Nombre de lectures 295
EAN13 9782336283807
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Là-bas dirigée par Jérôme MARTIN
Déjà parus :
Fabien LACOUDRE, Une saison en Bolivie , 2006. Arnaud NOUÏ, Beijing Baby, 2005.
Le pays des mille eaux
Guyane 2000-2005

Gérard Perrier
© L’HARMATTAN, 2006
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
L’HARMATTAN, ITALIA s.r.l. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L’HARMATTAN HONGRIE Könyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L’HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L’HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa — RDC
http://www.librairieharmattan.com harmattan 1 @wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296005044
EAN : 9782296005044
Sommaire
Collection Là-bas dirigée par Jérôme MARTIN Page de titre Page de Copyright Dedicace Epigraphe REMERCIEMENTS Avertissement PROLOGUE CINQ ANS EN GUYANE LES STEREOTYPES NOUS GUETTENT EN ARRIVANT CHAPITRE PREMIER - MES ELEVES ! CHAPITRE 2 - SAINT LAURENT DU MARONI CHAPITRE 3 - CHAIVTAL BERTHELOT OU LE SENS DE L’INTERET GENERAL CHAPITRE 4 - L’APPROUAGUE, UN FLEUVE DE GUYANE CHAPITRE 5 - CROQUIS GUYANAIS CHAPITRE 6 - SUR LE FLEUVE TAPANAHONI CHEZ LES NDYUKA CHAPITRE 7 - FLAMMES DE PLUMES AU SURINAM CHAPITRE 8 - EN CAMPAGNE POUR L’ELECTION REGIONALE (MARS 2004) CHAPITRE 9 : - « TOUT LE MONDE L’APPELLE « PAUL » ICI... » CHAPITRE 10 - BRIGITTE WYNGAARDE : DU CHEF COUTUMIER DES ARAWAK DE BALATE AUX VERTS-GUYANE CHAPITRE 11 - POUR LA REPUBLIQUE EN GUYANE CHAPITRE 12 - SUICIDES CHEZ LES WAYANA DU HAUT-MARONI CHAPITRE 13 - UN HOMME LIBRE : ARSENE BOUYER d’ANGOMA CHAPITRE 14 - FIN DE PARTIE? CHAPITRE 15 - LA PALETTE CHAPITRE 16 - ALAIN ET CHRISTIANE BRAVO : INDOMPTABLES SYNDICALISTES CHAPITRE 17 - SUR LA ROUTE NATIONALE 1 DE CAYENNE A ST LURENT DU MARONI CHAPITRE 18 - UN ATELIER DE SCULPTURE AU BOUT DE LA ROUTE
Pour Dominique, ma compagne.
Pour Aurélien, mon fils.
Pour les Guyanais de cœur ou d’origine qui m’ont donné leur amitié.
« La vie est un entrelacement de certitudes, d’idées folles, d’idées sages et de paris »
Jean Duvignauci (Le Pandémonium dar présent )
« Un long séjour dans une société exotique engendre presque automatiquement une sorte de retour sur soi aux effets paradoxaux : en prenant de la distance par rapport aux modes de vie et aux institutions qui nous ont façonnés, ceux-ci révèlent rapidement leur caractère relatif; cette certitude renouvelée de ce que notre regard est domestiqué par un substrat culturel bien particulier nous évite de considérer avec condescendance l’égale relativité des valeurs de ce que nous faisons profession d’observer »
Philippe Descola (Les lances du crépuscule. Relations Jivaros, Haute Amazonie)
REMERCIEMENTS
Ma reconnaissance va à toutes celles et ceux qui, en Guyane, en me confiant leur savoir, leur point de vue, leur témoignage m’ont bien aidé :
Evelyne ALLARD Gustave HO FONG CHOY Julien BENS Antoine KARAM Gérard BERTHE Apinaliso KWASIBA Chantal BERTHELOT Jean-Philippe LANQUETIN Sébastien BOILEAU Valérie LARIVIERE Frariçois BOIJRLIER Michel LAUNEY Arsène BOUYER D’ANGOMA Jean MOOMOU Alain et Christiane BRAVO Alain MOUËZA Myriam BURKE Paul NEMAN Patrick CHAPOT Kindy OPOYA Michel CLEMENT Sawanie PINAS Marie FLEURY Anne ROCHE Yvan GINESTA Marion RODET Gérard GUILLAUMOT dit Gé Paul SIFFERT Stéphanie GUYON Rinadoo TERGIE Myriam TOULEMONDE Brigitte WYNGAARDE
Avertissement
Les noms des personnes, des lieux cités sont tous authentiques. Il a été nécessaire de modifier les noms et lieux de doux chapitres polémiques: les chapitres 9 et 15 dont les propos et faits sont rigoureusement exacts.
Je dois beaucoup à l’attention de ma compagne, Dominique HELIES, lectrice intransigeante, ainsi qu’à la vigilance de mes amis qui ont bien voulu relire le manuscrit, et celle de mon fils pour ses conseils juridique.

Nicole BRIEND Fanny FOUILLADE Philippe GRASSO Stéphanie GUYON François GUYOT Didier LECONTE Anne-Marie PICHARD-LIBERT Eric POURCHIER
Une mention spéciale pour la compétence et la patience d’Annick ZINDSTEIN, Stéphane DESNIAISON et André HARRIS, qui ont su tout faire avec l’informatique que je maîtrise mal.
PROLOGUE CINQ ANS EN GUYANE
J’ai commencé ce livre quand j’ai réalisé qu’un jour je devrai partir. Que je ne reverrai plus jamais la brume se lever le matin sur les grands arbres, devant notre maison au bord de la forêt amazonienne, ni le soleil dans sa gloire de cuivres et d’ors sur le Maroni, là-bas vers le Surinam. Je me suis mis alors à tout photographier, du regard malicieux de mes élèves à la vieille maison créole. J’ai rassemblé des meubles en bois précieux, des sculptures de notre atelier, des travaux d’artistes du Brésil, ceux des Noirs Marrons (Les populations Bushinenge ou Noirs Marrons ou encore Marrons, soit environ trente sept mille personnes en Guyane (20 % de la population), sont les descendants des esclaves emmenés d’Afrique lors de la traite négrière en Guyane hollandaise à partir de 1651 pour l’exploitation de la canne à sucre, Ils se sont battus, ont fuit et se sont réfugiés dans les forêts le long du Maroni et du Tapanahoni au Surinam. L’appellation « Marrons » vient de l’espagnol « Cimarron », « mot dérivé de la langue indienne Tainos des Grandes Antilles. Le mot désignait à l’origine le bétail échappé dans les collines d’Hispaniola (Haïti—St Domingue). Puis il a servi à qualifier les esclaves amérindiens qui fuyaient les Espagnols. A la fin des années 1530, il a commencé à s’appliquer exclusivement aux fugitifs afro-américains et s’est teinté d’une forte connotation de courage et de caractère indomptable (...). Les Marrons ne forment pas un seul peuple. Ils sont membres de six sociétés distinctes dont les territoires sont souvent éloignés les uns des autres et qui présentent des différences importantes quant à la langue, l’histoire, la religion, la culture et l’organisation sociale (...). Quatorze mille cinq cents Saramaka , quatorze mille Ndyuka, cinq mille neuf cents Aluku, deux mille huit cents Paramaka, et deux petits groupes de quelques centaines tout au plus : Kwinti, Matawaï. » Richard et Sally Price, Les Marrons, Editions Vents d’Ailleurs, 2003, Chateauneuf Le Rouge).
« Bushinenge » est un terme lié au hollandais « Boschnegers » ou « Bosnegers » et à l’anglais « Bush negroes » (Nêgre des bois). Les Bushinenge sont connus aussi sous le nom de « Maawina Nengué » » (Les nègres du Maroni) ou encore les « Liba Piking » (enfants du fleuve) » (Jean Moomou, Le Monde des marroni du Maroni en Guyane 1772 — 1860 — La naissance d’un peuple : les Boni. Ibis Rouge Editions, 2004, Guyane-). Je voulais emporter la Guyane avec moi quand je compris que, cherchant les mots de ma vie ici, ils allaient devenir bonbons de l’oubli et de la mémoire.

Nous avons habité, Dominique et moi, Saint Laurent du Maroni, sur la route de Saint Jean, cinq années durant. Une tranche de vie, une grande rupture, un renouveau.

J’étais venu en touriste un été en Guyane, huit ans auparavant, pour une remontée de fleuve, le Tampock, près de la frontière du Brésil et du Surinam. Si je n’avais pas connu le principal du collège de Maripasoula, je n’aurais jamais eu l’idée de venir en Guyane.

La Guyane ? Un petit territoire autour des fusées de Kourou, le souvenir du bagne... comme tout le monde ! Je ne savais pas la puissance de cette nature édénique, les fleuves immenses, les peuples si divers, l’ambiguïté profonde des relations entre la France et la Guyane, entre les « métro » comme on les appelle poliment et les Guyanais.

Cet ami m’invite à pêcher et chasser avec des Amérindiens en Amazonie... Qui aime la découverte ne peut résister à pareille proposition. je fus fasciné. J’avais alors quarante cinq ans. L’idée d’y venir finir ma carrière professionnelle ne me quitta plus. Une fois mon fils indépendant, je rêvais d’une vie nouvelle pour la dernière étape.
Le cours d’une vie est imprévisible. Six ans plus tard, je quitte ma femme ... Il n’en fallait pas plus pour larguer les amarres. La Guyane revient comme un désir de vivre tout autrement. Avant l’autre grand départ, celui de la vieillesse.

Ces cinq années comptent plus que tant d’autres dont je n’arrive même pas à me souvenir ! Ce livre en porte trace.
LES STEREOTYPES NOUS GUETTENT EN ARRIVANT
Je me suis aperçu en arrivant que les vieilleries de l’histoire coloniale avaient la vie dure. Je ne m’y attendais guère...

Quand nous sommes partis de Vitrolles, Dominique et moi, le discours de fin d’année du proviseur du lycée P. Mendes-France était conforme à la mythologie sur la Guyane : terre du bagne et de l’enfer vert, largement médiatisée par le livre et le film « Papillon ».. Nous pensions être à distance des stéréotypes coloniaux.

Pourtant, au détour d’un bruit, la nuit, sur notre toiture de tôles, dans la « lenteur » des manipulations des guichetiers de la Poste ou la bonne humeur des Noirs Marrons, je me suis aperçu que les lieux communs véhiculés en France par deux siècles de colonisation persistaient.

Certes, je n’ai jamais senti venir au bord de mes lèvres le « Y’a bon Banania » dans la robuste énergie de mes élèves, en majorité descendants des esclaves réfugiés sur la rive guyanaise du Maroni Ni pensé une seconde que la vie urbaine en Europe avait fait de nous des êtres cultivés quand « eux », les créoles guyanais, raffolant du carnaval (de Cayenne) n’étaient au fond que de sympathiques sous-développés culturels. Ces fantômes, cependant, m’ont frôlé. Parce que j’appartiens à un pays qui a colonisé des peuples, participé à la traite négrière.

C’est parce que, dès l’âge de quatorze ans, j’ai manifesté avec mon père et la CGT contre la guerre en Algérie, que j’ai pu puiser dans cet itinéraire, celui de ma conscience politique, qui a commencé de se développer à ce moment-là, que je n’ai pas glissé dans les schémas « culturels » qui ont justifié la politique coloniale.

Combien de fois n’ai-je pas entendu comme pour « expliquer » tout ce qui coince, dérape, se dérobe, s’enlise... « C’est la Guyane ! « Pitoyable fatalisme exotique qui excuse tous les abus, les gaspillages, impérities, incuries.

Combien de fois n’ai-je pas constaté que certains gendarmes (surtout ceux en tee-shirts noirs, les « mobiles » qui séjournent trois mois, touchent une belle prime et s’en vont, les mêmes qui ont traîné Dominique dans la boue quand nous occupions pacifiquement un collège de la ville lors de la grande grève contre la réforme des retraites en 2003) s’adressaient aux guyanais « comme à la belle époque coloniale », en aboyant, comme certains surveillants de mon collège, ou encore quand des gendarmes de Saint Laurent refusaient de prendre la plainte des Haïtiens victimes des exactions d’un notable cf. chapitre 9 : « Tout le monde l’appelle Paul ici... » ?

Combien de fois n’ai—je pas enragé contre la suffisance de notables guyanais à l’égard de toutes les marges sociales, ceux des rives des fleuves, ceux des lisières de forêt, ceux des baraques de fortune autour de Cayenne, tous ceux qu’ils ne rencontrent le plus souvent que dans leurs peurs ? Pour ne rien dire de certains chefs d’entreprise peu soucieux du droit du travail qui ne se privent pas de surexploiter cette main d’œuvre malléable et de la dénigrer...

Ce qui m’a sauvé du paternalisme tiers-mondiste ou de la supériorité blanche, c’est ma conscience politique et mon appétit de connaissance. Je me suis tenu constamment à l’écoute de ce que je ne comprenais pas, chez les adultes comme chez mes élèves, en forêt, sur les fleuves, les villages, dans les réunions politiques... Cette ouverture et ma curiosité m’ont vacciné contre les poncifs.

Enfin, si j’ai sillonné ce pays et ce continent, je n’ai jamais vu la Guyane comme un terrain d’aventures exotiques. Je me suis senti « guyanais » en ce que j’ai participé par mon travail d’enseignant, de syndicaliste et de politique à un petit moment de l’histoire de la Guyane. N’en déplaise à tous les inquisiteurs des « origines » excluant de fait ceux qui ne sont pas nés ici de la « guyanité » La Guyane, vieille terre d’immigrations, ne peut se construire par le soupçon sur « l’autre » Dans tous les sens. De la morgue affichée par un cadre blanc rencontré un jour dans l’avion Cayenne-Paris qui, pour une histoire de place, conclut sa dispute avec un guyanais par ces mots venimeux : « C’est ça maintenant, réponds-moi en créole, ça sera mieux que ton français boiteux » Comme dans l’autre sens la dévalorisation contenue dans ce jugement : « Ce qu’il dit ne compte pas, il n’est pas guyanais » Ce sous-entendu est présent dans le monde politique en permanence.

L’espace guyanais est immense. La Guyane a besoin de tous les talents d’où qu’ils soient pour se construire. Ce que reconnaît Léon-Gontran Damas, écrivain guyanais, dans les années trente : « Le guyanais reste une synthèse d’influences diverses associées aux influences permanentes d’un milieu donné » « Retour de Guyane » par Léon-Gontran Damas, éditions Jean-Michel Place, Paris, 2003

De son côté, Frédéric Nietzsche écrivait dans une lettre à sa sœur : Ne me parlez plus de cette fumisterie des races ! « Déchirons les rideaux de fumée ! A bas « les prêcheurs de haine » (Titre d’un ouvrage récent de P. A. Taguieff) ... de toutes peaux !

N’est-ce pas un défi humaniste que celui de penser qu’un jour peut-être, on parviendra à faire disparaître des mœurs cet état d’esprit résumé par cette formule : « L’homme qui a une seule goutte de sang noir restera un nègre » (Léon-Gontran Damas, Op. cit).

Il est vrai que la participation à la vie politique locale m’a aidé. Je me suis trouvé, comme militant socialiste, dans une fédération du PS totalement immobile. J’ai donc participé à la vie politique guyanaise en créant structures militantes et réseaux sur place, aux municipales de 2001, à la présidentielle de 2002 aux côtés d’une guyanaise, Chantal Berthelot, qui présidait en Guyane le comité de soutien à Lionel Jospin, et qui me demande ensuite d’être son suppléant aux législatives. Deux ans plus tard je joue un rôle actif dans l’élection régionale de 2004 aux côtés du Parti Socialiste Guyanais (P. S. G). d’Antoine Karam en créant un club politique dans l’ouest guyanais : « A gauche en Guyane », enfin en publiant avec des militants Verts, PSG, PS, PCF et syndicalistes, un bulletin périodique de l’opposition de gauche municipale à Saint Laurent : « Paroles d’Ouest » qui a eu un succès facile : c’est la première publication régulière de gauche depuis longtemps dans la ville. Je dois à Chantal de ne pas être resté étranger à la Guyane, comme ces fonctionnaires de passage qui vivent entre eux. Elle est agricultrice, fondatrice d’un syndicalisme agricole lié à la Confédération paysanne, le GRAGE (Groupement Régional des Agriculteurs de Guyane), devenue en mars 2004 première vice—présidente du Conseil Régional (à majorité Parti socialiste guyanais). Ce fut, grâce à elle, une entrée dans la société guyanaise.

J’ai pu mesurer en entendant certains de mes collègues, combien toutes les strates enfouies de l’époque coloniale étaient toujours là. Souvent à leur insu. Ainsi la passivité devant l’inadaptation criante des contenus et méthodes d’enseignement, mille fois constatée dans de nombreux rapports officiels, jamais remise en chantier, qui n’est qu’une des variantes de l’indifférence de l’état et des gouvernements pour ce petit territoire d’Amazonie. Ainsi la condescendance pour des difficultés qui n’avaient rien d’ethniques mais qui étaient tout simplement sociales : l’extraordinaire poussée démographique (Mille sept cent quatorze naissances en 2004 à Saint Laurent du Marconi, ville de vingt mille habitants), n’est rien d’autre que l’usage sans modération de la redistribution sociale par l’état qui achète ainsi la paix sociale en Guyane et non une quelconque fécondité exubérante des corps noirs... lesquels ne sont appréciés sur les stades ou dans la danse que comme des corps en mouvement ! Des natures à l’état brut en fait. Frantz Fanon montre bien cela dans un passage de son livre qui n’a pas vieilli en cinquante ans : « l’eau noire, masques blancs », lorsqu’il étudie en psychiatre et en militant anti-colonialiste, l’attirance de certaines femmes blanches pour les corps noirs. Et vice versa.

Mon histoire militante m’a donc servi de « Sésame »... Toute ma vie, mon fonds le plus solide aura été ce que je découvre autour de mes vingt ans : des guerres coloniales au séisme de 68.

Paradoxalement c’est de Guyane que j’ai pu mesurer combien les stéréotypes coloniaux sont encore vivaces en France hexagonale et peuvent être les claviers d’une musique terrible dont savent jouer le Front National et, désormais, une partie importante de la droite classique. En Guyane, des politiciens se servent des « épouvantails » brésiliens, haïtiens, surinamiens, soit les plus pauvres toujours... pour spéculer sur les angoisses sociales des électeurs.

La mise en sommeil de la conscience critique (« Le sommeil de la raison engendre des monstres » écrit Goya dans la série des eaux-fortes : « Los caprichos », « Les caprices ») accompagne la montée de la contre-révolution libérale. Surtout auprès des jeunes qui n’ont connu ces vingt dernières années qu’une gauche molle, consensuelle, sans production intellectuelle novatrice, quelques parenthèses de mobilisations sociales et politiques, des reculs sociaux permanents, un développement inouï de l’individualisme, la pression constante des media, la tyrannie de la consommation de masse. Et le corollaire de ce train d’enfer : la dépréciation des idées, morales et politiques, qui ont fondé la gauche et la République depuis la Révolution de 1789.

J’ai très mal supporté, toutes ces vingt dernières années, la débâcle intellectuelle qui a accompagné en Europe « la fin du prolétariat », rabâchée à l’infini, par les griots des appareils de propagande idéologique que sont les industries de la mode, du spectacle et de l’information, parfois fusionnés.

J’ai très mal supporté l’adoption par le principal parti de gauche, le PS, d’une orientation social-libérale depuis 1983. A partir de cette date, puis après celle de la chute du mur de Berlin, s’installe «la pensée unique »... Dès lors les clivages politiques sont surtout présentés comme des affrontements électoraux entre des personnes. Le champ médiatique n’est plus « qu’un livre d’images », l’actualité sociale, « un prêche aux foules priées de s’agenouiller devant « cette croyance diffuse »... du credo libéral comme le note P. Delvaux sur l’excellent site Internet, critique, très argumenté, des informations diffusées par les média, animé par Jacques Cotta : « info-impartiale. net Plus manifeste encore, ce cours libéral dans les plus anciens foyers de la sociale démocratie européenne : l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Voir le SPD allemand en train de démanteler le système des retraites, rallonger la durée légale du travail... Le Labour anglais réprimer l’action syndicale qui l’a fait naître et pourchasser les chômeurs ! La faillite au-delà de l’imaginable de la social-démocratie ! Comme celle de la révolution bolchevique qui a enthousiasmé ma jeunesse quand je constate en même temps les ravages du stalinisme qui lui succède. Un auteur qui sait de quoi il parle, Daniel Bensaïd, écrit dans un beau livre de mémoire, à propos de sa matrice historique, la Révolution française : « Elle est devenue le nom propre des vieux rêves d’avenir meilleur. Promue « locomotive de l’histoire », elle fonçait vers le futur de toute sa puissance métallique, jusqu’à ce que sa ruée machinique s’abîme dans le déraillement des wagons à bestiaux » (« Une lente impatience », Daniel Bensaïd, Stock, 2004).

Pendant ces temps d’interrogation et de doute, le catéchisme de la contre réforme libérale s’applique partout. Faut-il donc faire le deuil définitif d’un projet politique de transformation sociale qui a toujours pour moi le vieux et beau nom de socialisme ? Se cramponner à la seule défense des acquis sociaux et des services publics qui ne sont souvent déjà plus que les ombres d’eux-mêmes ? Je ne m’y suis jamais résigné.
En 1993, la gauche touche le fond. A Marseille, B. Tapie est son seul espoir pour les municipales de 1995. La confusion est à son comble: le foot, TF1, la politique...Guy Hermier, député PCF (refondateur), Philippe Sanmarco, ancien député PS, Frédéric Rosmini, conseiller régional PS, quelques syndicalistes et moi fondons en février 1995 une revue: « Région Citoyenne », dans la foulée des Assises Régionales pour la Citoyenneté de novembre 94 qui ont eu un succès d’audience inattendu. L’été précédent, j’avais rencontré, lors de l’Université d’été de « Démocratie et Socialisme », les représentants de la Gauche Socialiste : Julien Dray, député PS et Jean-Luc Mélenchon, sénateur PS. Nous parlons de B. Tapie. J.Dray me dit qu’il l’a apprécié comme ministre de la Ville, tandis que JL Mélenchon et moi pensons qu’il s’agit d’un aventurier sans principe. Depuis, Jean-Luc et moi, sommes devenus amis.
CHAPITRE PREMIER
MES ELEVES !
C’est par eux que je découvris la Guyane. Au « collège 3 » dans des baraquements provisoires, la dernière année devenu « Paul Jean Louis » avec son installation modernissime, chemin des Vampires ( ! ).

Mes élèves sont Bushinenge à plus de 80 % et ne parlent, pour la plupart, le français qu’à l’école. Ceux que j’ai connus sont nés, en majorité, dans les camps de réfugiés de Saint Laurent, durant la guerre civile au Surinam. Ils viennent des « quartiers ethniques » (l’urbanisme municipal crée des ghettos, sans aucun équipement sportif, social, culturel ; dans le quartier de mon collège, il n’y a même pas d’éclairage public !), des Sables Blancs, de la Charbonnière. Ils sont presque tous Ndyuka .

Etonnement, incompréhension et fatigue gominèrent mes premières semaines, comme mes collègues mutés de métropole dans ce département français d’Amérique latine, sans aucune préparation didactique, linguistique ou anthropologique. Il fallut tout improviser pour mal enseigner. Quelques collègues plus anciens me prêtèrent leurs fiches pédagogiques et des copies de manuels pour non francophones. Au bout de quinze jours dans des classes hétérogènes, à ce moment-là, mêlant des non-lecteurs à des élèves de toute la palette des difficultés scolaires, je commençai à réaliser que l’inadaptation totale de notre enseignement métropolitain ne pouvait engendrer que de l’inefficacité et de la souffrance pour les jeunes. Par tâtonnements, je bâtis des cours où alternent lectures de contes traditionnels, usage du dictionnaire, retour basique sur la grammaire et l’orthographe, mots croisés... Je suis professeur de français dans un collège, en fait, je suis devenu instituteur rural comme mes aînés après les lois de Jules Ferry, quand on parle encore les langues régionales dans la campagne française. A travers ces difficultés émergea en moi ce qui n’allait plus me quitter en Guyane : une curiosité avivée par l’inconnu. Ce choc pédagogique de l’improvisation se transforma en plaisir de l’invention. Mes bouillants élèves aux voix sonores, désordonnés, oublieux de leurs manuels, sortant de leur sac des cahiers détrempés par la pluie durant leurs trajets pédestres, sont de bonnes natures. Pas des anges, prompts au mensonge pratiqué comme un art social (j’appris des anthropologues que les Bushinenge usaient du secret comme une protection, liée à leur fuite de l’esclavage) ou à la querelle violente, mais en recherche affective et en demande de relations personnelles avec l’enseignant, respectueux des adultes, sauf exception. Cette exception, le plus souvent, devant être contextualisée : quelques professeurs ont été insultés, parfois bousculés...

On ne peut à partir de faits limités en conclure que ces élèves soient, par nature, violents. Il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas. Non pas à cause du nombre faible de ce qu’on appelle des « agressions », rapporté au nombre d’élèves, mais plutôt par façon de voir : on ne saurait oublier le contexte social qui appelle des réponses plus complexes que la sanction...

La plupart a eu une scolarité chaotique, lacunaire, liée aux déplacements familiaux d’une rive à l’autre du fleuve Maroni, et, bien souvent placée chez un membre du lignage maternel (les familles sont organisées sur le modèle matrilinéaire), et parfois chez de « grands » frères ou sœurs. Sans aucun appui familial en fait, ils doivent se débrouiller seuls, avec des ressources limitées quand il n’y a pas d’allocations familiales et que les fonds sociaux doivent faire face à des besoins excédant les possibilités financières, chaque année revues à la baisse par les gouvernements de droite. Il y a même eu des cas d’adolescents du collège vivant dans un « squat »... Ils sont encore trop nombreux ceux qui ne prennent qu’un repas le soir et des chips de manioc à midi... C’est la première génération scolarisée : les familles n’ont pas connu l’école dans leur immense majorité. Les écoles publiques sur le Maroni n’ont commencé à être construites qu’au début des années soixante-dix. Les conditions de l’enseignement en Guyane, c’est-à-dire en France, sont parfois très en deçà de ce que notre pays pourrait faire, même si ces conditions n’ont rien à voir avec celles des pays voisins où l’enseignement secondaire demeure le parc privé des classes moyennes et dominantes. En Guyane, la majorité des jeunes va maintenant à l’école, au moins jusqu’au collège, un nombre plus limité en lycée professionnel ou général. Demeure un nombre non comptabilisé de jeunes non scolarisés. On l’estime à quelques milliers.

Les conditions culturelles et psychologiques des jeunes Bushinenge m’étaient totalement inconnues à mon arrivée et il a fallu qu’une psychologue scolaire, piorinière dans les écoles primaires du Maroni, Marie-Claude Citeau, donne deux conférences au collège pour que s’éclairent bien des zones d’ombres. Par conviction républicaine, j’avais tendance au début à vouloir faire entrer mes élèves dans le moule des programmes. J’ai maintenu ce cap ensuite en le relativisant à la lumière des découvertes de Madame Citeau dont je synthétise les notes que j’ai prises et publiées en document de travail au collège, relues par Mime Citeau, après ses deux conférences des 15 et 28 octobre 2000.

Elle distingue quatre savoirs fondamentaux chez les Bushinenge  : « Le savoir fondamental sur les origines, les sav oirfaire, le savoir-être en société, le savoir sacré secret et transmis par initiation (...) L’école appartient au domaine du savoir-faire lequel est évidemment moins important que le savoir sacré « J’ai alors découvert que mes élèves Bushinenge, même ceux qui suivent les modes vestimentaires américaines, habitent en ville, ont la télévision... sont animistes, même quand ils fréquentent telle ou telle église, ils croient dur comme fer à la pensée magique. Cela entraîne de nombreuses difficultés pour les collègues enseignant les sciences puisque : « ni le doute, ni la question du comment, ni la dimension rationnelle, n’existent dans la pensée magique. Ce qui est plausible et ce qui est vrai se superposent. Par exemple si un conte parle des sirènes du fleuve, c’est qu’elles existent vraiment et qu’on peut les voir. (...) Le temps est aboli : deux événements fortuits concomitants sont pris pour une relation de cause à effet... » Autre difficulté encore, celle de projets professionnels qui, en fin de classe de troisième au moins, sont inscrits dans les questions d’orientation scolaire et sont à la base du travail d’incitation et de stimulation pédagogique. Cette fois c’est au rapport au temps qu’ on est confrontés. Mme Citeau poursuit : « Dans la culture Noir Marron, l’entrée dans l’initiation sacrée commence, à la puberté, avec la période d’enterrements d’aïculs. L’expérience de la mort, c’est aussi celle du rapport au temps. Dans cette culture, les rituels qui entourent la mort sont très importants, c’cst un moment dangereux : l’esprit du mort va-t-il rester dans ou autour du village ? Les fêtes, longues, sont destinées à évacuer la dépression mais aussi à chasser les esprits des morts. Les esprits en effet peuvent réapparaître sous une autre forme, se réincarner dans une autre personne. Ceci a une conséquence importante : l’irréversibilité du temps n’est pas acquise (la conscience du début et de la fin de la vie) » On a donc des adolescents pour qui le temps n’a ni début ni fin (la réincarnation l’implique) et il en résulte une difficulté : celle de se représenter que ce qu’on fait aujourd’hui a des conséquences pour demain. On comprend, dans ces conditions, que les élèves en collège aient, plus encore que les jeunes français de métropole, des difficultés à concevoir quelles études ils pourraient suivre au lycée pour parvenir à tel ou tel diplôme, à tel ou tel métier. Quoiqu’on en dise à Cayenne, la culture traditionnelle en ville s’étiole dans l’ouest guyanais mais ne disparaît pas.

Pourtant un collègue créole guyanais m’a fait remarquer, au titre des lieux communs, qu’il y a les fausses représentations du réel. Ici comme ailleurs. Ainsi, les « élèves du fleuve » n’en sont plus, selon lui, puisqu’ils sont élevés en zone urbaine à St Laurent du Maroni, ville que leurs parents ne connaissent que depuis vingt à trente ans environ... Je serai plus nuancé : ces jeunes vivent de fortes tensions intérieures entre l’ancien et le nouveau et l’école néglige trop souvent cet aspect de leur personnalité. Ce sont désormais des adolescents qui rencontrent une difficulté supplémentaire : leur vie sociale est celle d’adultes (ils se débrouillent seuls, en fratries par exemple) tandis qu’on les infantilise au collège. De même la question de la réussite sociale pose problème. Qu’est-ce qui est valorisé ? Le jeune historien Jean Moomou, professeur aluku, qui n’a pas une voiture de luxe, ne mène pas grand train ?... Ou bien les réussites dans le « business » de l’économie parallèle : celle de la drogue, de l’or ou du commerce avec le Surinam dont les signes extérieurs sont bien visibles ? Les belles voitures aux verres fumés, les bagues à tous les doigts de ceux qui les conduisent, les filles qui sont autour, les bières qu’ils paient généreusement. Ces petits trafiquants « réussissent » eux !
Qu’est-ce qui est attractif pour les jeunes ? La recherche historique, l’écriture, les conférences d’un Moomou ou bien le « bad boy » (mauvais garçon) et ses signes extérieurs de richesse ? Question qui se pose également dans toute l’Europe et sans doute au-delà.

Enfin, l’image de la ville frontière, celle de « l’ouest » (lâ où l’on fait ce que l’on veut), de la fin du parcours, de l’aventure... condensée dans le projet du ministre-maire d’un casino, n’est-elle pas une fausse représentation pour de vrais intérêts occultes et en tout cas un désastreux contre-exemple à nos efforts éducatifs ?

La question ici posée de la réussite sociale n’a donc rien de spécifiquement saint laurentais ou guyanais. Tant que les soubassements théoriques de l’enseignement public restent ceux de l’humanisme des Lumières, le « businessznan » ne peut pas être un modèle de réussite. Mais si l’enseignement, comme c’est le cas, glisse peu à peu vers l’entreprise et la valorisation de l’existence marchandisée alors... il y aura adéquation entre les modèles de cette éducation et l’univers libéral au sens économique du terme, « sans foi ni loi, fort avec les faibles, faible avec les forts, rusé et machiavélique avec tous, fasciné par l’argent, les profits, à genoux devant l’or pourvoyeur de tous les pouvoirs, générateur de toutes les dominations - corps et âmes-confondus. Selon cet ordre, c’est liberté théorique pour tous, en fait, liberté seulement pour une poignée, très peu, pendant que les autres, la plupart, croupissent dans la misère, la pauvreté, l’humiliation » ( Traité d’athéologie par Michel Onfray, éd. Grasset et Fasquelle, Paris, 2005).

J’ai aimé tous mes élèves. Les Ndyuka m’ont confié certains de leurs secrets, comme par exemple leurs « noms de village » ou surnoms familiaux qu’ils répugnent à communiquer aux Blancs. Ces surnoms m’ont été communiqués à voix basse par un tiers, en riant de celui qui était désigné, sans dire le leur propre, accompagnés des protestations de l’intéressé, car ces noms ne sont pas toujours à leur avantage. Ils sont liés à un aspect physique, des circonstances familiales, un trait de caractère, je traduis seulement : « elle peut aimer » ; « c’est le dernier » ; « sopolopo » (un légume oblong intraduisible qui ressemble à un concombre fripé) ; « en retard » ; « il est cher » ; « regarde-moi » ; « regarde-toi » ; « grosse marmite » ; « cheveux rouges » ; « nez de cochon» ; « » ; « le petit perroquet vert qui picore les champs de riz » ; « celle qui pleure »... Pleins de bonne volonté vite abandonnée, moqueurs, rusés, prompts à l’insulte et au défi physique entre eux, individualistes et solidaires, respectueux de mes cheveux blancs et aussi sentant que je les respectais : ce fut l’un de mes bonheurs guyanais.

Ces élèves n’étaient pas les seuls dans mes classes : quelques rares créoles guyanais, haïtiens, amérindiens, brésiliens... Les créoles guyanais, antillais ou haïtiens ne rencontrent évidemment pas les mêmes difficultés : leur monde culturel est largement occidentalisé. Leurs langues créoles sont à base lexicale française et souvent les parents sont scolarisés depuis une ou plusieurs générations et le bilinguisme créole-français très courant à la maison : ces élèves, quand ils sont aidés ou en tous cas « encadrés » par la famille—c’est souvent le cas - sont évidemment en tête des classes. Et, plus tard, auront de ce fait-même de meilleures conditions pour trouver un emploi, grâce à la langue française. Le nenge tongo des Noirs Marrons est un créole de l’anglais, mêlé de néerlandais, de portugais pour certaines nations marronnes : passer d’une langue à l’autre est d’une grande complexité pour eux. Or les études spécialisées pour savoir comment enseigner à ces jeunes ne sont pas intégrées dans les cursus de formations adaptées pour les enseignants du secondaire arrivant en Guyane, cela commence à peine à l’IUFM de Cayenne pour le primaire.
j’ai, toute ma vie, aimé mon métier de transmetteur et d’éveilleur. En Guyane, j’ai rencontré une extraordinaire disponibilité chez mes élèves : jamais blasés, apathiques ou indifférents, comme j’avais commencé de le constater au lycée à Vitrolles dans les années 90. Mes élèves guyanais ? Une flamme.

Que ce soit par la présence permanente des syndicalistes dans les commissions du Rectorat, les établissements, et l’action revendicative, les réflexions de jeunes collègues très motivés par leur enseignement (car il n’y a pas que des « chasseurs de primes » qui passent de Mayotte à la Polynésie, etc...), le travail des chercheurs, on pressent des évolutions positives pour l’enseignement en Guyane. Loin de moi l’idée que tout va aller mieux... Il y a tellement de retards à rattraper et de corrections à opérer ! Mais enfin le Recteur nouvellement installé (août 2004) Jean-François Blanquer a l’air résolu à prendre le taureau par les cornes et ne pas faire semblant. C’est l’opinion commune des syndicalistes quand je quitte la Guyane. Les pessimistes disent que, comme bien d’autres, il finira par se « tropicaliser » à force de rencontrer des obstacles à Cayenne et à Paris. Un bon indice, cet homme a l’oreille de personnalités comme Michel Launey, linguiste et chercheur à l’Institut de Recherche pour le développement (IRD) à Cayenne. Il fait partie de ceux qui peuvent faire progresser l’enseignement en Guyane par la prise en compte de la diversité sociolinguistique de ce pays.

Cette évolution a commencé en 1998 seulement, avec la mise en place du dispositif « médiateurs culturels et bilingues » destinée aux élèves hmong (réfugiés du Laos après la guerre d’Indochine et arrivés en Guyane en 1978) bushitienge, Amérindiens, scolarisés dans des classes mono ethniques (maternelle et primaire). Il regroupait à l’origine une vingtaine d’aides-éducateurs amérindiens, bushinenge , hmong (plan emploi-jeunes) et se proposait d’être une assistance aux activités pédagogiques par le développement du langage à travers la langue maternelle des élèves. Devenus assistants d’éducation, ils forment une communauté de travail qui aurait besoin de statuts et de formation. Dans la même optique, l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (TUFM) de Guyane introduit des modules de formation comme le français langue seconde et des initiations aux cultures et langues régionales. De telles évolutions n’auraient pas été possibles sans le travail des pionniers.

Il y a plus de vingt ans en effet, des expériences individuelles avaient précédé ce dispositif que relate dans un article Laurent Puren, doctorant en didactologie des langues et des cultures à Paris III (of. « Traité d’athéologie » par Michel Onfray, Editions Grasset & Fasquelle, Paris, 2005).

Celle de Jean-Paul Kingelhofer, instituteur resté vingt ans avec son épouse à Twenké chez les Wayana du Haut Maroni - 1974-1994-, les Wayana sont des Amérindiens du groupe Karib, vivant sur le Haut Maroni. Il utilisa la langue wayana en classe avec des contes et légendes et publia un recueil bilingue. On peut citer Michel Crosson, inspecteur, qui lança en 1983 un programme de scolarisation des Wayana , Edouard Ferrarato, instituteur à Antecume - Pata qui travailla avec un moniteur wayana en 1986, Didier Maurel à Elahé et Camopi, apprit le wayana et l ’ émerillon , mit en place un enseignement bilingue... (les appartiennent à la grande famille linguistique des Tupi-Guarani, ils vivent à Camopi sur l’Oyapock). Ces expériences prenaient fin en général avec le départ de leurs initiateurs, l’administration de l’Education Nationale se bornant à les saluer. Les efforts acharnés des chercheurs ont accompagné ces initiatives comme ceux d’Odile Lescure, Michel Launey et quelques autres. Ils ont été trop souvent bloqués par les lenteurs, les incohérences, le manque de financements, de suivi de l’administradon. autant de signes d’une absence de réelle volonté politique qui semble récemment s’infléchir dans le bon sens tel que l’entrevoit Michel Launey, animateur du C.E.L.I.A (Centre d’Etudes des Langues Indigènes d’Amérique, CNRS-IRD-INALCO-Paris VII) auteur de nombreux ouvrages et articles, que je rencontre à l’Institut de Recherche en Développement (IRD) de Cayenne en février 2005.

J’avais remarqué la pertinence de ses remarques lors d’une réunion avec un représentant du nouveau Recteur sur ce que devrait être l’enseignement du français dans l’Education nationale, en Guyane.

J’ai appris que M. Launey, professeur de linguistique à l’université de Paris 7, agrégé de grammaire et qui a mené des travaux de recherches sur le « nahuatl », la langue des Aztèques, au Mexique, venait de publier, après cinq années de travail sur le terrain, une grammaire d’un des groupes amérindiens en Guyane : les Palikur (ou Palikweneh, vivent à Macouria près de Cayenne, sur le Bas Oyapock et dans l’état brésilien frontalier de l’Amapa).

Durant mon séjour je n’ai pas compris autrement que par l’incurie incroyable de la politique éducative de l’état en Guyane, le fait qu’on ait pu enseigner la langue française pendant cinquante ans (en gros depuis les débuts de la départementalisation) à des Amérindiens, Bushinenge et autres locuteurs non francophones, de la même façon que dans la Creuse ou le Pas de Calais ! Certes la présence massive d’élèves créolophones le plus souvent également francophones, et à l’inverse les pourcentages dérisoires des non francophones, au moins jusqu’à la fin des années soixante-dix, a pu masquer cette aberration. Le changement dans la composition de la population guyanaise, des flux migratoires nouveaux et la grande diversité des élèves depuis près de vingt ans maintenant, aurait dû entraîner une prise de conscience des responsables de l’Etat en charge de l’école. Le « turn over » des hauts fonctionnaires comme des enseignants, l’éloignement des centres de décision, les conséquences financières et le choix d’hommes compétents à même de prendre en charge ces évolutions, en un mot ce qu’on appelle une volonté politique a fait longtemps défaut.

Depuis quelques années seulement, mais avec bien des lenteurs, un début de prise de conscience se produit dans les sphères dirigeantes de l’Education Nationale. En janvier 2000, l’Inspecteur Général Hébrard, chargé de l’enseignement primaire en Guyane, publiait un rapport sur la nécessité de l’enseignement bilingue dès la maternelle. Des médiateurs culturels avec le plan emploi-jeunes du gouvernement Jospin ont fait leur apparition dans des écoles encore trop peu nombreuses de Guyane...

Des évolutions sont en cours. Elles sont dues en partie aux travaux et à l’effort persévérant de chercheurs comme Michel Launey. Quand on sait qu’une langue n’est pas qu’un moyen de communication mais aussi une représentation du monde, on mesure tout le malheur par dévalorisation de soi qui résulte pour ces élèves de l’inutilité des langues maternelles parlées mais ignorées par l’école. Evidemment l’échec scolaire massif en est le résultat visible.

Michel Launey explique que cette évolution a été difficile : il aura fallu plus de cinq ou six ans pour que les médiateurs culturels bilingues aient finalement, en 1998, l’aval des autorités académiques !

Comment en vient-on à s’intéresser à l’avenir de l’enseignement de la langue française dans un petit pays aussi éloigné de l’Europe, administrativement français ?

Réponse : la passion pour la diversité des langues que Michel Launey compare volontiers à la biodiversité de la planète, en danger, comme l’est la diversité des cultures. Il a appartenu à l’équipe mixte du CNRS — IRD - Paris 7 - INALCO du Centre d’études des langues indigènes d’Amérique (CELIA). Bernard Gautier, hispaniste, en a été le promoteur au début des années soixante-dix, consacrant ainsi le renouveau des études des langues amérindiennes en Amérique latine qui avaient débuté en France dès les années 1860, au lendemain de l’expédition militaire de Napoléon III au Mexique.

En Guyane, la recherche en linguistique s’arrête dans les années soixante-dix avec les travaux d’Odile Lescure et Françoise Grenand. Devenu directeur de l’équipe des chercheurs du Centre d’études des langues indigènes d’Amérique latine, Michel Launey est préoccupé par la « carte blanche », désormais, des recherches linguistiques en Guyane. Au début des années quatre-vingt-dix, profitant d’une tournée de conférences au Brésil, il vient en Guyane et constate qu’aucune recherche n’y est plus conduite dans le domaine des langues tandis qu’existent de grands besoins sociaux qui exigent une « connaissance rationnelle et non fantasmatique sur les langues » mise à la disposition des acteurs sociaux dans tous les domaines. En 1997, une équipe de trois chercheurs s’installe en Guyane, dont la seule spécialiste française des langues Bushinenge , Laurence Goury, linguiste à l’Institut de Recherche en Développement (IRD), qui a passé sept ans pour sa thèse de doctorat en Guyane et a publié une Grammaire du nengee (Introduction aux langues aluku, nduyka, et pamaka, par L.Goury et B. Migge, collection Didactiques, TRD Editions, Paris 2003).
L’objectif de cette équipe est de travailler sur les langues non écrites, mal connues. Pour comprendre mais aussi produire des outils de vulgarisation. Huit ans après le début des travaux, à l’exception du Hmong et du Saramakatongo, langues moins bien explorées, les langues non écrites de Guyanc sont étudiées, reconnues, font l’objet de cours à l’IUFM de Cayenne.

M. Launey se met, lui, à étudier le palikur, langue amérindienne pour laquelle il n’existe alors qu’une mauvaise grammaire de missionnaires américains. Le travail est classique, lent : travail d’approche, recherche d’informateurs de confiance. Une association culturelle de Macouria l’aide car elle veut valoriser la langue des Palikur. Michel dit son excitation intellectuelle : on part de zéro, on ne sait pas bien ce qu’on cherche, on trouve des analogies, on construit des règles de syntaxe, on abandonne les fausses pistes. Trois heures d’enregistrements hebdomadaires pendant trois années. Ses interlocuteurs sont les représentants consensuels (au début) de l’association culturelle qui sont ensuite contestés par une autre association rivale influencée par des prêcheurs évangélistes ! En 2000, Michel est témoin d’une situation dangereuse qui illustre très directement la conséquence de l’emprise des sectes protestantes originaires des Etats-Unis qui prolifèrent en Guyane et dans toute l’Amérique latine. On peut s’interroger : pourquoi ? En Guyane il n’y a pas eu de recherches anthropologiques sur ce sujet à la différence du Brésil. Il semble que les cantiques, prêches et cérémonies religieuses célébrées dans la langue autochtone jouent un rôle majeur. En Guyane, à l’école et à l’église catholique, on parle français uniquement. Dans les cultes et catéchèse des églises ou sectes, on retrouve avec ferveur ce qui fonde l’identité collective : l’usage de la langue. En Pologne, pays asservi pendant des siècles tantôt par l’empire russe, tantôt par l’empire austro- hongrois, c’est dans les églises qu’on a parlé et prié en polonais : l’église catholique fut le ciment de l’identité de la patrie polonaise. D’où l’attachement des polonais à leur église aujourd’hui encore- Et on prie, c’est-à-dire on demande à Dieu des bienfaits qui apparaissent sous forme notamment des services offerts par les prédicateurs : transports gratuits pour favoriser les concentrations cérémonielles par exemple. Voyager loin est un privilège de gens aisés. Ph. Descola dans son livre sur les Jivaros de l’Equateur ( Les lances du crépuscule, relations Jivaros , Haule Amazonite, éd. Plon, collection Terre Humaine, Paris 1993) remarque ce mécanisme d’adhésion chez les Jivaros : ceux-ci sont transportés en avion loin de chez eux par les missionnaires nord-américains pour leurs cultes évangéliques. Mais en contrepartie, ces missionnaires interdisent les danses et chants rituels, les mythes, et parfois une église (secte ?) en vient à pousser un village vers la mort collective comme en cette fin 2000 chez les Palikur de Macouria.

Pendant un mois les enfants du village passent des nuits entières sans dormir à chanter des cantiques, sans manger, une illuminée voit des anges et annonce la fin du monde pour la fin de la semaine. Inutile donc de se nourrir ou d’aller à l’école ! C’est par le médecin scolaire et Michel que l’alerte est donnée. L’affaire va jusqu’à Matignon (LJospin est alors premier ministre) et les Renseignements Généraux agiront avec tact. C’est le pasteur évangéliste, palikur , de Saint Georges de l’Oyapock, appelé en renfort, qui apaisera les tensions en mettant fin au délire collectif.

A quoi sert la recherche sur les langues finalement ? A mieux comprendre le fonctionnement de l’esprit humain d’abord. Ensuite la connaissance des langues maternelles des enfants de Guyane pourrait améliorer leurs résultats scolaires. Ces langues sont la matrice initiale de la connaissance et il ne s’agit pas de développer une langue (le français) au détriment d’une autre : le français se développe si les langues maternelles sont respectées, étudiées. Il faut de bons bilingues pour, enfin, avoir de bons locuteurs francophones. Que faire alors sur le plan pratique ?

La première approche c’est la formation des enseignants : les préparer à cette rencontre difficile avec une culture ou des cultures autres ; la seconde c’est de leur donner une solide formation linguistique, soit les outils de compréhension et de traitement des phénomènes de langage rencontrés. La troisième c’est d’imaginer dans les sites isolés du Haut Maroni et de l’Oyapock des solutions nouvelles : par exemple un collège sur plusieurs villages, avec des classes à très faible effectif, utilisant les techniques informatiques pour les cours et des enseignants affectés sur des missions nomades, d’un site à l’autre. Cette situation est déjà expérimentée dans les îles du Ponant (Sein, Ouessant... dans l’académie de Rennes). J’étais venu rencontrer en Michel Launey « un oiseau rare de laboratoire. Je découvre un agitateur d’idées pour que les choses s’améliorent en Guyane. La diversité culturelle est, dans le regard clair de ce chercheur, un atout.

J’ai aimé mes élèves et ils me l’ont bien rendu. L’un d’entre eux, particulièrement difficile sur le plan scolaire me dira : « Si je sais lire, c’est grâce à toi. » Et cette classe de bons élèves qui se plaint de mon départ, veut m’écrire en France, prépare des cadeaux à mon intention... Comme par hasard j’observe des comportements semblables vis-à-vis de certains collègues et des satisfactions joyeuses vis-à-vis du départ d’autres. Hasard encore, les derniers cités sont ceux qui sont les plus véhéments à l’égard des élèves dont ils disent volontiers : « ils ne comprennent rien» (voyiez leur français !) qu’ils trouvent violents et insupportables, etc..., etc... En France, sur un autre registre, les mêmes ou leurs cousins chantent les couplets interminables sur « la baisse du niveau » des élèves. Ces anciens bons élèves que sont souvent les profs ne se sont pas aperçus des réalités et des conséquences sociales positives de l’enseignement de masse. Ils les déplorent parce que de telles classes sont pénibles ! C’est exact ! Ceux-là ne sont pas des pédagogues mais des retraités avant l’heure. La Guyane a besoin « d’enseignants militants »

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