105 rue Carnot
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Description

Une enfance sénégalaise: itinéraires et personnages de la vie quotidienne défilent au gré des jours. Des villes et des quartiers s'offrent à nos yeux étonnés. Au-delà du sentiment géographique, des êtres touchent par leur vérité. Beauté, humour, tendresse, sobriété et simplicité... Comme si l'enfance était un royaume.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 juin 2013
Nombre de lectures 442
EAN13 9782897120160
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

105 RUE CARNOT
Mise en page : Virginie Turcotte Maquette de couverture : Étienne Bienvenu Dépôt légal : 1 e trimestre 2011
© Éditions Mémoire d’encrier

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Sarr, Felwine, 1972-
105 rue Carnot
(Récits)
ISBN 978-2-897120-16-0
1. Sarr, Felwine, 1972- - Enfance et jeunesse.2. Sénégal - Moeurs et coutumes - 21e siècle. I. Titre.
DT549.8.S27 2011 966.305 C2011-940539-3

Mémoire d'encrier
1260, rue Bélanger, bureau 201
Montréal, Québec,
H2S 1H9
Tél. : (514) 989-1491
Téléc. : (514) 928-9217
info@memoiredencrier.com
www.memoiredencrier.com

Version ePub réalisée par :
www.Amomis.com
Felwine Sarr
105 RUE CARNOT
Récits
Comme une mélodie…

Cette mélodie me rappela mes premiers accords de guitare. Ils résonnèrent pour la première fois dans notre petit jardin à la Villa Rose où je passais des nuits entières à délasser mes doigts sur le manche rugueux d’une guitare sèche achetée 25 000 F CFA au marché aux puces de Dakar. Au petit matin, j’avais réussi à faire tourner une grille d’accords assez régulièrement et assez longtemps pour ressentir cette chose indicible, cet état second dans lequel plonge la musique et que les musiciens de mon coin appellent la vibes . Depuis, du temps est passé, la vie s’est épaissie et mes mélodies avec. Ma vocation de poète naquit en contemplant du haut du quartier de Médina Coura la ville de Tamba-Counda. Ses toits en tôles ondulées, ses flamboyants tout de guingois, ses rues en latérite qui rougeoyaient comme du fer incandescent sous la braise ardente d’un soleil de novembre. Tous les matins, je quittais le camp militaire Mamadou Lamine Dramé, échoué sur une colline, au bout de la ville, pour me rendre à l’école au quartier Médina Coura en contrebas. De là, je contemplais la ville. Une avenue principale découpait cette bourgade du fond du Sénégal en deux. Elle était bordée de bougainvillées que les Tambacoundais appelaient les indépendances parce que ces arbres avaient été plantés en 1960, l’année de l’indépendance du Sénégal.
Quelques semaines après mon premier poème sur le charme bucolique de cette ville de province survinrent les massacres de Sabra et de Chatila. Je fus profondément choqué. Ce fut l’objet de mon deuxième poème. Une prose empreinte d’une douce candeur et d’une sincère révolte qu’il m’arrive de relire avec émotion et circonspection. Du haut de mes douze ans, je me demandais pourquoi les hommes étaient si cruels. Des années plus tard, ma question reste toujours sans réponse. La cruauté de mes semblables, je m’y suis fait comme on s’accommode de la seule veste rapiécée dont on dispose en plein hiver. Puis vinrent les poèmes d’amour. Sali Bodian Sall était belle. En classe de sixième au collège Jean XXIII nous nous asseyions côte à côte. Le hasard avait voulu que nos patronymes commencent par la même lettre et que les places soient assignées par ordre alphabétique. Mon nom venait juste après le sien et ceci fit mon bonheur. Pendant une année, nous échangeâmes gommes, crayons, ardoises, feutres et stylos à bille. Parfois je l’aidais à finir ses devoirs ou lui expliquais quelque ardu problème de mathématiques un peu avant que le professeur ne fit son apparition. Le théorème de Pythagore et la surface du losange furent mes premières armes de séduction. Cette douce promiscuité me plaisait. À la fin de l’année, elle me devint aussi nécessaire que l’air que je respirais. Parfois nos bras se frôlaient et Sali Bodian me souriait timidement. Tous les jours, après l’école, je l’accompagnais jusqu’au pas de sa porte à Médina Coura avant de regagner le camp militaire. À la fin de l’année, au dernier jour d’école, en la quittant, je glissai dans ses petites mains frêles une enveloppe. Elle contenait une lettre. Le lendemain, je partis traîner autour de chez elle dans l’espoir de la voir sortir. Après deux heures de guet, bredouille, je repérai une boutique un peu cachée à l’angle de la rue d’où je pouvais voir (sans être vu, bien sûr !) toutes les entrées et sorties de sa demeure. La boutique était à une telle distance que dès que je la verrais sortir, en marchant tranquillement, je pourrais la rattraper au coin de la rue et feindre la rencontre fortuite. J’installai mon bivouac chez Ahmed Ould Abdallah, le boutiquier mauritanien, commandai une bouteille de Gazelle et attendit. Vers la fin de la journée, j’aperçus sa frêle silhouette se glisser tel un rai de lumière hors du donjon paternel. Derrière elle suivait un mastodonte, le pas alangui par le poids des bourrelets. Un furtif air de famille et des miettes d’élégances qui résistaient au temps me firent penser que c’était sa mère.
J’étais abattu. Mille tonnes de plutonium 239 venaient de réagir en chaîne dans ma tête. Quelle infortune ! Elle était accompagnée par sa mère. Peut-être espérais-je que le mastodonte aurait oublié quelque objet précieux qu’elle lui demanderait d’aller chercher à la maison. Et puis, où pouvaient-elles bien aller à cette heure-ci ? Une visite familiale ? Non ! Ce crépuscule tombant, leurs têtes voilées et leurs ombres furtives longeant les palissades en bambou, elles devaient sûrement aller voir Demba le devin de Médina Coura. Celui qui prédisait richesse et bonheur à tous les habitants du quartier pourvu qu’ils se délivrassent du sort jeté par les envieux auprès de lui, grand délivreur de sort et extirpateur de maléfices connu jusqu’au Mali. J’attendis un peu, mais mon espoir s’évanouit comme une pluie de criquets fondant sur un champ de mil. Mon père allait bientôt rentrer. Je me résolus, les paupières lourdes de désespoir à rentrer, au plus vite à la maison. J’empruntai un raccourci en passant derrière l’hôtel Asta Kébé. Un essaim de mouches m’agressa. Le troupeau de vaches n’était pas loin. L’une d’elles me regarda tendrement. Ses yeux luisaient comme des lucioles dans la nuit tombante. J’arrivai juste avant mon père, m’installai à la petite table en bois qui me servait de bureau et écrivit :
Il arrive souvent que je me sente seul
Dans cette nuit noire lourde et veule
Et que pauvre fuyant ma solitude
Je griffonne ces vers empreints d’inquiétude
D’une main lente apeurée et frivole
De peur que ce soudain refuge ne s’envole

Il m’arrive souvent dans ces pénibles moments
De lever mes yeux vers le ciel
Où vit le très grand immortel
Pour que sous ses ailes tel un transfuge
Ma pauvre âme vienne trouver refuge

Un jour Dieu pris de pitié pour cet être sans amitié
Fit sortir de mes entrailles une créature belle et sans faille
C’est ainsi qu’Ève fut créée reine du monde et mère de Thésée
Disant adieu à mes longues journées moroses mes heures devinrent belles et toutes roses

Cependant du haut de sa tour Satan guettait tel un vautour
Du moment où d’Ève il ferait ce genre d’être dont Dieu ne voulait
Ève mangea la pomme, en fit manger à Adam
Dieu les chassa du jardin et ce fut le commencement de la fin
Et ma solitude mère de tous nos malheurs fait que depuis ce jour des larmes du cœur je pleure
Ma tristesse s’épancha. Le papier absorba ma noirceur. Demain, très tôt, me dis-je, j’irai à Médina Coura. Même si je dois y rester toute la journée, je verrai Sali Bodian.
Aux premières lueurs de l’aube, je trépignais déjà dans mon lit. Une angoisse sourde m’étreignait le cœur. Je m’étais réveillé plusieurs fois au courant de la nuit, guettant les premiers rayons du soleil, hélas ceux-ci tardaient à s’échapper du trou noir qui les retenait prisonniers. Cette nuit avait la saveur des nuits insomniaques qui précédent les examens où formules et textes ingurgités ronronnent dans la tête comme un moteur diesel prêt à exploser. L’examen que j’allais passer ce matin-là était le plus redoutable de tous. Il était 10 h du matin et le soleil de Tamba-Counda achevait de cuire tout ce que la nature contenait d’êtres vivants tapis au fond de cette marmite en latérite rouge. Les Tambacoundais, en quête de fraîcheur, avaient pris d’assaut les feuillages ombrageux des bougainvillées. La citronnelle de notre jardin avait brusquement jauni. Ses fines feuilles coupantes qui traînaient par terre imploraient le ciel pour quelques gouttes d’eau. Les nuages qui s’effilochaient ressemblaient à de la vapeur que le ciel, couvercle mal refermé, laisserait échapper. Il faisait chaud à Tamba-Counda. Il n’y avait ni mer ni fleuve pour y adoucir la température. L’école ne reprenait qu’à quatre heures de l’après-midi tellement il était impossible à âme qui vive d’y réfléchir aux heures diurnes. Le temps semblait retenir son souffle. Des femmes peules, calebasses sur la tête, partaient vendre du lait au marché. Elles prenaient le car qui faisait office de bus pour gagner le centre-ville. Comme tous les passants, elles ne se pressaient pas. De toute manière, il n’y avait pas d’horaires pour le bus. Il partirait quand il serait plein.
Toutes les villes ont leur rythme et leur tempo. À Tamba-Counda la vie s’écoulait lentement comme une mélodie jouée pianissimo, les heures dérivaient sans fatigue et sans but…
Au cœur de cette lenteur, le seul à se hâter sous la brûlure du ciel, c’était moi. Je contournai l’hôtel Asta Kébé, traversai l’avenue principale et me dirigeai vers Médina Coura. Après quelques enjambées, j’étais au seuil de la boutique de l’espoir. Ahmed était en pleine discussion avec une femme à qui il refusait de faire crédit. Son mari, garde forestier au parc Niokolokoba, n’était pas venu régler ses dettes soigneusement consignées dans son cahier. À partir du 15 du mois, toutes les familles du quartier venaient se ravitailler à crédit chez lui. Son mari était fonctionnaire, protestait Ahmed, il pouvait quand même payer ses dettes et si les salaires étaient encore en retard ce n’était sûrement pas de sa faute. Lui aussi avait une famille à nourrir et si cela continuait, il finirait par aller boire le thé en Mauritanie. L’obstination de la femme paya. Elle finit par obtenir son quart de litre d’huile, deux kilos de riz brisé et quelques épices pour le repas du midi.
Pendant que Ahmed sortait son entonnoir jaune pour verser l’huile dans le bidon de la dame, je vis Sali Bodian sortir de chez elle. Nonchalamment, je la rejoignis au coin de la rue. Elle ne sembla guère surprise de me voir. On aurait dit qu’elle s’attendait à cette rencontre, ou du moins qu’elle s’y était préparée. Elle me reprocha de lui avoir écrit ce genre de lettre . Nous étions amis, disait-elle, et elle m’estimait beaucoup ; alors, je ne devais pas lui écrire ce genre de lettre . Ne sachant comment me sortir d’une telle situation, je l’invitai au nom de notre amitié à un anniversaire qui aurait lieu au camp militaire la semaine suivante. Elle me promit de venir. Je n’étais ni déçu ni satisfait. J’avais ce même sentiment vague que lorsque j’obtenais une note un peu au-dessus de la moyenne. Un sentiment entre l’insatisfaction et l’humilité, que finissait toujours par dominer une forte aspiration à la perfection. Lord Byron disait que l’amitié était l’amour sans ailes. Je rentrai chez moi en méditant sur l’amitié. Comment allais-je faire pour lui donner des ailes ?
Je continuais à griffonner. Mes vers étaient souvent empreints de mélancolie. Ils évoquaient la sécheresse en Éthiopie, la mer qui engloutissait les pêcheurs, le combattant qui devait abandonner sa famille pour aller défendre sa patrie. Le combattant qui « allait laver l’affront qui collait comme de l’étron… ». Ils évoquaient aussi mes états d’âme, mes sentiments diffus et obscurs, mes peurs inavouées, ma nostalgie troublée. Ils parlaient surtout à cette époque de Sali Bodian qui était « sculptée par Phidias, belle comme une aquarelle, joyeuse comme une hirondelle… ».
Mon professeur de français, Pierre Claver, habitait le quartier du Pont après le centre-ville de Tamba-Counda. Un jour, je partis le voir pour lui montrer mes poèmes. Il était assis dans sa petite cour quand il me vit arriver. Il me reçut de manière très courtoise, comme une grande personne ! aurait dit mon petit frère. Il lut mes poèmes avec attention puis fronça les sourcils et me demanda :
– C’est toi qui as écrit ça ?
J’acquiesçai d’un hochement de tête.
– Aimes-tu les mots ? me demanda-t-il.
J’hésitai à répondre, alors il enchaîna :
– Oui, les mots ! Aimes-tu les mots pour leur beauté, leur sonorité, leur musique ? Le poète c’est quelqu’un qui aime les mots pour eux-mêmes, pour ce qu’ils sont, comme des personnes. Dis-moi un mot que tu aimes ! Réfléchis !
– Providence ! répondis-je.
– Effectivement, pro-vi-dence c’est un beau mot, dit-il. Moi j’aime bien le mot tambour. C’est un mot à deux syllabes. La première est tendue comme une peau de tam-tam. Écoute ce tam , suspendu comme le claquement d’une gifle. Et la seconde syllabe, ce bour qui vient s’affaisser comme un sac de mil tombant d’un camion. J’aime aussi le mot ruisseau à cause de ce ruissellement du r . Écoutes, je vais te lire quelques vers de Senghor, me dit-il.
Il se leva et revint avec un livre corné et rabougri.
– Ce poème fait partie d’un recueil qui s’appelle Hosties noires . Senghor l’écrivit alors qu’il était sur le front allemand durant la Seconde Guerre mondiale. Il l’a intitulé Ndéssé . Ce mot me fait penser à ndeysaane , ce mot wolof qui tantôt exprime la compassion : « Le fils de Aida est décédé, ndeysaane ! », tantôt une admiration jubilatoire : « J’ai appris que tu étais le premier de ta classe ndeysaane ! ». Bon, revenons au poème. Imagine Senghor dans cette situation de tension extrême qu’est la guerre, où la vie ne tient qu’à un fil. Il est sur le front et pense à sa mère qu’il ne reverra peut-être plus et à son royaume d’enfance. Alors, il écrit :
« Mère, on m’écrit que tu blanchis comme la brousse à l’extrême hivernage… »
Arrêtons-nous sur ce vers. Sa mère vieillit et ses cheveux blanchissent, il les compare à la brousse à l’extrême hivernage. Tu vois la fin de l’hivernage chez nous ? Lorsque les épis de mil sont mûrs et que les herbes jaunissent à cause du soleil et du manque d’eau. Toute la savane qui avait subitement reverdi en juin après les premières pluies devient ocre pâle.
– C

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