Alfred
81 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

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Description

« Tableau 1 ‘‘Arracher”, disait mon père. ‘‘Ramasser”, disait Alfred. »Christine Robion est plasticienne. Elle réunit dans ses œuvres fragments de lettres, journaux, cartes postales, de simples signes juxtaposés sur la toile comme autant de figurants du monde environnant et discrets témoins d’épisodes de sa vie.Elle est déjà l’auteur de La petite fille de la photo, La vie rêvée de Chotan B et Makronissos, tous parus chez Cent Mille Milliards. Elle vit et travaille à Paris. « Bild 1 – ,,Ausreißen‘‘, sagte mein Vater. – ,,Aufheben‘‘, sagte Alfred. » Christine Robion ist bildende Künstlerin. In ihren Werken verbindet sie malerisch unterschiedliche Bruchstücke aus der Vergangenheit wie beispielsweise Fragmente aus Briefen, Postkarten und Zeitungen, stumme Zeugen ihrer Auseinandersetzung mit privaten, kulturellen oder Umweltthemen mit kleinen quadratischen Zeichnungen.Sie ist die Autorin von ,,La Petite fille de la photo‘‘, ,,La vie rêvée de Chotan B‘‘ und ,,Makronissos‘‘, alle drei bei ,,Cent Mille Milliards‘‘ erschienen. Christine Robion lebt und arbeitet in Paris.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 octobre 2023
Nombre de lectures 0
EAN13 9791097455439
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

© Christine Robion 2018
pour Cent Mille Milliards / für Cent Mille Milliards

Le texte en français
Der Text auf Deutsch

Août 1968
Cet été-là, mes parents m’ont envoyée en Allemagne.
En quatrième, j’avais choisi allemand en seconde langue vivante.
Les premiers cours m’avaient semblé faciles, la prof avenante. C’était une blonde toute en rondeurs, dont les ongles étaient aussi soignés que son sourire. Lorsqu’elle les posait sur mon cahier, les trois genres me paraissaient aussi limpides que nécessaires, et l’accusatif devenait un cas accueillant.
Mais las ! L’année suivante, la gentille personne a été remplacée par un jeune sec et prétentieux qui nous a saoulés de références à Wagner. Le nouveau manuel était imprimé en gothique. Je ne comprenais rien, ni au texte, et encore moins à Wagner. En douce, j’essayais, pendant la péroraison satisfaite du petit péteux, de rattraper le niveau d’espagnol. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence : je n’y arriverais pas. Je me résignai et me mis à détester, comme de nombreux Français de ma génération, presque autant que ceux de la précédente, cette langue barbare. Deux ans plus tard, je passais en terminale avec une moyenne plombée par des résultats calamiteux en allemand.
Les von Isenberg, ma famille d’accueil, avaient une fille de mon âge qui parlait parfaitement français.
Cela faisait mon affaire. Helga était aimable, jolie avec ses yeux clairs, et elle avait des convictions. Ses parents habitaient une maison neuve avec un bout de jardin dans un quartier excentré de Bonn où toutes les constructions se ressemblaient. Ils étaient catholiques et pratiquants. Le père effacé, la mère une pipelette. Au début, je ne comprenais rien aux longues tirades d’Agnès, mais il était évident qu’elle se plaignait beaucoup. Peu à peu pourtant, grâce à la mère de Helga, il y eut des lueurs dans mon approche de l’allemand sur le terrain. Il était question de la cherté de la vie, et du salaire d’Albert, qui ne pesait pas lourd. Il y avait dans cette déclamation répétitive quelques pépites que je pus bientôt isoler pour les replacer plus tard dans leur contexte, qui ne variait pas. Le refrain tenait en une phrase : « Mit den paar Groschen, die der Papa verdient » 1
Groschen, L’Opéra de quat’sous , papa, un leitmotiv dans un discours par ailleurs émaillé de toutes sortes de considérations qui restaient pour le moment obscures. La phrase-clé par contre s’était déjà installée dans ma mémoire comme une tirade du théâtre de Brecht, la relative me renvoyait à une syntaxe que j’avais assimilée en classe de quatrième avec la gentille dame blonde, le tout couronné d’une sorte de clarté logique comme le texte illustré des réclames de la télévision qui était allumée en permanence.
Helga et Ritha se connaissaient parce qu’elles étaient dans la même école, dans des classes différentes, mais elles n’étaient pas amies. Au mois d’août, l’école avait repris dans le Land de Rhénanie-Westphalie.
Nous étions en 1968.
Ritha était en terminale. Les fenêtres de sa classe surplombaient la cour de récréation où je me trouvais, un matin vers dix heures, avec Helga et ses amies. Sur un muret de béton je mangeais un petit pain fourré à la charcuterie, préparé par Agnès. L’observation de la trace ­laissée par mes dents dans la couche de beurre était ma principale occupation. Les matinées d’école me paraissaient interminables, et j’attendais avec impatience la récréation et le petit pain dont je faisais durer le plaisir le plus longtemps possible, en accordant plus d’attention à ses composantes qu’aux conversations autour de moi.
Un jour, cependant, il m’a semblé qu’on s’agitait particulièrement. Helga me dit en français qu’il y avait des chars soviétiques dans le centre de Prague, et qu’il fallait absolument aller manifester devant l’ambassade soviétique. Dans l’après-midi, j’ai suivi mon amie et son copain. Devant un bâtiment qui m’a paru assez cossu, des jeunes hurlaient leur indignation en tenant des banderoles. Ritha n’était pas là. De toutes façons elle ne serait pas venue. Helga militait à la Rote Fahne .
« Rote Pfanne » 2 disait Ritha.

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Tableau 1
C’est le lendemain de la manif que Ritha s’est approchée de moi, au moment où je sculptais de mes dents le beurre du petit pain.
– Bonjour. Tu es française ?
– Oui.
– Cela se voit. Tu connais Françoise Sagan ?
Notre prof de français nous en avait parlé. La jeune Françoise avait été son élève. La religieuse, au Couvent des Oiseaux à Lisieux, ne portait pas le voile. Elle venait de Paris chaque semaine pour assurer ses cours dans notre pensionnat. La dame n’était pas toute jeune mais elle avait de l’allure.
– Tu connais Bonjour Tristesse ?
J’avais lu le roman. Ritha connaissait par cœur le poème de Paul Éluard 3 .
Elle portait un blouson de cuir noir. Elle me dit qu’elle m’avait vue la veille depuis la fenêtre de sa classe. Dans l’après-midi, elle était allée à Cologne acheter ce blouson d’aviateur qui lui allait très bien. Loin des chars russes et du centre de Prague. Elle avait des cheveux longs, droits comme des fils de soie noire, et retenus par de petites boules en matière plastique translucide, ambrée, une rareté à cette époque qui ne connaissait, pour retenir les cheveux, que les élastiques. C’est ainsi que m’apparut Ritha, avec son blouson d’aviateur, dans le halo particulier de l’ambre de ses barrettes spéciales.
À la sortie des classes, elle m’a invitée à l’accompagner chez elle. Nous sommes parties à pied le long de rues assez ternes, nous avons passé un pont qui n’enjambait pas le Rhin et avons longé un cimetière où se trouve la tombe de la mère de Beethoven. En haut d’un immeuble dont la façade avait été peinte, il y avait de cela longtemps, en vert pomme maintenant écaillé, Ritha régnait seule sur une mansarde dont l’unique fenêtre ouvrait sur les toits de la ville.
Nous étions au mois d’août, à Bonn au 45 de la rue de l’Eifel.

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Tableau 2
Le lendemain de l’invasion du centre de Prague par les chars de l’armée soviétique est coloré du rouge de la porte de la mansarde.
Je suis éblouie par les gobelets en fer dans lesquels nous buvons du vin blanc et les barrettes vertigineuses de Ritha qui déclame à mon intention le poème Bonjour Tristesse pendant que, au deuxième jour de la manifestation, Helga et ses amis continuent à s’indigner devant l’ambassade soviétique.
Le rez-de-chaussée de l’immeuble est occupé par l’imprimerie d’Alfred. Des ­ Rotaprint , lourdes et imposantes machines offset en fonte noire, sont installées dans un appartement loué. C’est là qu’habitent l’imprimeur et sa famille, au milieu des monstres bruyants qui crachent des feuilles. Parfois, les piles de papier qui sentent encore l’encre envahissent le reste de l’appartement et s’empilent jusque sur la table de la cuisine. Ritha a dans sa poche un trousseau avec toutes les clés de l’immeuble. Nous entrons sans bruit. Pas de lumière. Les parents sont peut-être à l’étage supérieur, où se trouvent leur chambre et le salon de télévision. J’ai faim. La cuisine se trouve immédiatement à gauche de l’entrée, une veilleuse me permet de voir une table longue dans un coin avec un banc muni de coussins contre un mur lambrissé ; tout est impeccablement en ordre. Au fond, une terrasse ouvre sur un petit jardin à côté d’une alcôve où se trouve l’évier. Ritha prend pour moi une tranche de pain noir. Nous quittons l’appartement imprimerie sans faire de bruit et commençons notre ascension vers la mansarde.

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Tableau 3
Je suis revenue tous les jours dans l’immeuble aux murs écaillés. Pendant que nous nous grisions de vin blanc pas cher et de phrases musicales, les rotatives d’Alfred, en bas, crachaient du papier. Je rêvais d’être introduite dans cet univers secret où volaient des feuilles couvertes d’encre fraîche, des mots rares et inconnus qui ne demandaient qu’à être déchiffrés. J’étais là en vacances, admise au dernier étage de l&

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