Amour, sexe, genre et trauma dans la Caraïbe francophone
296 pages
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Amour, sexe, genre et trauma dans la Caraïbe francophone , livre ebook

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Description

Dans ce collectif, chercheurs, écrivains et artistes se penchent sur l'espace tabou qu'est le corps souffrant, sa sexualité et ses complexes formations identitaires. Ils interrogent sans ambages, les couleurs, formes et mouvements que prennent le désir et le trauma lorsque les individus en présence sont des produits de l'histoire post-esclavagiste, post-coloniale, et portent en eux, les stigmates du rapport dominant-dominé. Sont incluses 22 illustrations en couleur des œuvres artistiques de Victor Anicet, Béatrice Mélina et Michel Rovélas.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2016
Nombre de lectures 68
EAN13 9782140005107
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0172€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright
Espaces Littéraires
Collection fondée par Maguy Albet
Dernières parutions

Fabienne GASPARI, L’écriture du visage dans les littératures francophones et anglophones, De l’âge classique au XXI e siècle , 2016.
Yulia KOVATCHEVA, Modernité esthétique chez André Malraux, 2015.
Hanétha VETE-CONGOLO (dir.), Léon-Gontran Damas : Une Négritude entière, 2015.
Naïma RACHDI, L’art de la nouvelle entre Occident et Orient, Guy de Maupassant et L’Égyptien Mahmûd Taymûr, Influence de la littérature française sur la littérature arabe moderne , 2015.
Augustin COLY, Duplications et variations dans le roman francophone contemporain , 2015.
Marie-Denis SHELTON, Eloge du séisme , 2015.
Marie-Antoinette BISSAY et Anis NOUAIRI, Lorand Gaspar et la matière-monde, 2015.
Thierry Jacques LAURENT , Le roman français au croisement de l’engagement et du désengagement, 2015.
Moussa COULIBALY et Damien BEDE , L’écriture fragmentaire dans les productions africaines contemporaines, 2015.







© L’H ARMATTAN , 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-75746-9
Titre
Sous la direction de
Gladys M. F RANCIS





Amour, sexe, genre et trauma
dans la Caraïbe francophone















L’H ARMATTAN
Du même auteur
"Dialogisme, exotisme et chaos en milieu antillais : André Breton et Gerty Dambury." Entre-texte : Dialogues littéraires et culturels . Eds. Oana Panaïté and Vera Klekovkina. Routledge, 2017.
"Tyrannie en ‘France’ : André Breton et Gerty Dambury." Communautés de lecture in French Studies Series. Eds. Panaïté and Klekovkina, Newcastle : Cambridge Scholars Press, 2017.
" Case départ : Slavery in Martinique through the Lens of Comedy." Celluloid Chains : Slavery in the Americas through Film . Eds. Alcocer, Block and Duke. Knoxville : Univ. of Tennessee Press, 2016.
"Préface. La Techni’ka de Lénablou : Les enjeux d’une syntaxe du gwo-ka et du bigidi. " Techni’ka et le concept du bigidi par Lénablou. 2005. 2 ème édition. Pointe-à-Pitre : Éditions Jasor, 2016.
"Africa, France and the French Antilles : Beyond Négritude and Créolité in Dance." Contemporary Voices of Afro Caribbean Dance. Ed. Pawlet Brookes. Leicester : Serendipity Artists Movement, 2015.
"Transgressive Embodied Writings of KAribbean Bodies in Pain." Writing Through the Visual and Virtual : Inscribing Language, Literature, and Culture in Francophone Africa and the Caribbean . Ed. Ousseina Alidou and Renée Larrier. Lanham, MD : Lexington Books, 2015.
"Creolization on the Move in Francophone Caribbean Literature." The Oxford Diasporas Programme . Oxford : The University of Oxford, 2015.
"Folies sacrificielles dans le théâtre francophone africain." Le Sacrifice dans les littératures francophones . Ed Gyssels, Stevens, and Edwards. Collection Francopolyphonies 17. NY : Rodopi (2014) : 39-65.
"Le drame de Sony Labou Tansi : faire jouer le corps souffrant et se jouer de la folie." Corps et voix d’Afrique francophone et ses diasporas : Poétiques contemporaines et oralité. Ed. Sylvie Chalaye. Revue d’Études Françaises. Budapest : University Press of ELTE Hungary 18.1, 2013.
"Fonctions et enjeux de la danse et de la musique dans le texte francophone créole." Nouvelles Études Francophones University of Nebraska Press 26.1 (2011) : 179-94.
Remerciements
Mèsi anpil !
Cet ouvrage est le fruit de magnifiques rencontres faites lors de divers projets liés à mes travaux de recherche qui datent de 2012 à 2016. Je tiens à remercier Victor Anicet, Jocelyne Béroard, Fabienne Kanor, Lénablou, Béatrice Mélina, Gisèle Pineau et Simone Schwarz-Bart pour nos rencontres et entretiens. Ces échanges furent sans doute du temps volé à vos diverses créations artistiques, mais vous m’avez tous accueillie avec tant de munificence et de chaleur, à l’ombre de vos vérandas, au cœur de vos bibliothèques personnelles, au sein de vos ateliers d’art, au détour d’un séjour aux Antilles, au Cameroun, à Paris ou au Sénégal. Merci pour toute la richesse, l’inspiration, la sagacité, et la virtuosité de ces rencontres qui ont nourri de nouvelles amitiés et de nombreuses collaborations. Je pense notamment à ma rencontre en Guadeloupe avec Lénablou qui fut suivie l’année suivante de sa tournée aux Etats-Unis que j’ai eu l’honneur de diriger. Ces 11 jours sur le territoire américain furent possibles grâce aux remarquables partenariats avec Georgia State University, Kennesaw State University, The University of Georgia, Spelman College (en collaboration avec Morehouse College et Clark Atlanta University), The University of West Georgia et Emory University. Lénablou et sa compagnie de danse Trilogie , nous ont permis d’examiner les questions du trauma, de la psyché du corps caribéen et de la place des traditions culturelles intangibles guadeloupéennes – lors de séminaires, de tables rondes, de spectacles à guichet fermé, impromptus, master classes et divers ateliers qui ont compté plus de 2300 participants. Suite à cette visite d’envergure, le Centre pour les Arts Collaboratifs et Internationaux (CENCIA), l’organisme Engaging the World et le Pôle sud-atlantique de l’institut des Amériques (SACIdA) ont développé une série d’activités scientifiques et artistiques mettant à l’honneur des artistes et écrivains de l’espace antillais. À cet effet, en 2014, Engaging the World s’est focalisé sur la Caraïbe francophone, de par la mise en place de cours portant sur la littérature contemporaine des écrivains femmes de la Guadeloupe et de la Martinique (dans le curriculum scolaire de Georgia State University). Les jeunes chercheurs inclus dans ce livre ont donc participé aux séminaires de Trilogie en 2013 et étaient inscrits, en 2014, aux cours portant sur la littérature caribéenne francophone. Ils ont également participé à des journées d’étude et présentations (avec par exemple, l’auteure et cinéaste Fabienne Kanor) portant sur l’identité, la sexualité et le trauma dans la diaspora noire des Amériques. En 2015, Engaging the World a eu l’honneur d’accueillir en résidence, Carine Gendrey, spécialiste en études et didactiques créolophones, linguiste, traductrice, animatrice et conceptrice de l’émission pédagogique Ti Lison (pour la chaîne télévisée Martinique 1 ère ) et chargée de la dikté Kréyol . Durant son séjour à Atlanta, une centaine d’apprenants prirent part à un atelier dynamique construit autour du conte créole et des danses et musiques traditionnelles de la Guadeloupe et de la Martinique. Un séminaire et un atelier permirent également à un large groupe de futurs enseignants et d’étudiants de Master de discuter et parcourir les notions de construction linguistique et identitaire dans les espaces créolophones. Mes sincères remerciements au Global Studies Institute , au Center for Latin American and Latino/a Studies et le College of Arts and Sciences de Georgia State University sans qui il m’aurait été impossible de réunir les enseignantes-chercheures Dominique Aurélia (Université des Antilles), Lisa Connell (Université de West Georgia), Jacqueline Couti (Université du Kentucky), Anny Dominique Curtius (Université de l’Iowa), Irène D’Almeida (Université de l’Arizona), Ananya Jahanara Kabir (King’s College London), Valérie Loichot (Université d’Emory), Emily Sahakian (Université de Géorgie), Nadège Veldwachter (Université de Purdue), Lucie Viakinnou-Brinson (Université de Kennesaw State) – ainsi que l’artiste Gabrielle Civil (d’Antioch College), la romancière et réalisatrice Fabienne Kanor, et la danseuse et chorégraphe Guadeloupéenne Lénablou. Cet éminent groupe de chercheures, écrivains et artistes se retrouvent les 14 et 15 avril 2016, dans la ville d’Atlanta, pour la conférence et les journées d’étude Islands and Identities : Memory and Trauma in comparative perspectives qui bouclent le volet académique et les coopérations internationales de ce remarquable projet de quatre ans. Je tiens donc à remercier tous les collaborateurs qui ont permis la création de ces importants projets interdisciplinaires, qui pour leur part, ont inspiré le concept de cet ouvrage. Merci à Morris Gardner, le directeur de la bibliothèque historique The Auburn Avenue Research Library d’Atlanta (dédiée aux études afro-américaines et africaines), et au Docteur Beverly Daniel Tatum (à l’époque Présidente de Spelman College) pour leur précieux soutien. Mes sincères remerciements à Marzena E. Guzik pour le design graphique des illustrations de l’ouvrage. Je tiens aussi à remercier les professeurs Sylvie Duigou et Carine Gendrey, ainsi que la coordinatrice du SACIdA pour leurs relectures. Toute ma gratitude au professeur Gendrey pour ses révisions portant sur les termes en langue créole inclus dans cet ouvrage. Un éternel flot de mercis à mes proches, à Monique – et particulièrement à ma mère et à Nina – pour leur soutien inconditionnel.
T ABLE DES MATIÈRES Couverture 4 e de couverture Copyright Titre Du même auteur Remerciements Table des matières Dédicace I NTRODUCTION Dis-positions Créoles : Corpographies du désir, du trauma et de la résistance aux Antilles Gladys M. Francis C HAPITRE 1 – T RAUMA : C ORTEX ET CORPS-TEXTES Esclavage et Holocauste : Pour une histoire croisée des traumatismes en héritage Nadège Veldwachter Cette injonction que l’on appelle Bigidi Lénablou Sillonner les chambres et les ventres Fabienne Kanor C HAPITRE 2 – F ABIENNE K ANOR Fabienne Kanor, écrivaine des passages Dominique Aurélia D’eaux douces de Fabienne Kanor : La source du mal antillais Amanda E. Breland C HAPITRE 3 – LE T HÉÂTRE DE M ARYSE C ONDÉ Le théâtre de Maryse Condé : Une dramaturgie de la provocation du spectateur Émily Sahakian Théâtrographie de Maryse Condé Émily Sahakian et Christiane Makward Pension Les Alizés : La rébellion au féminin Mary Fisher Exclusion et aliénation dans Pensions Les Alizés de Maryse Condé Gabriel Hampton C HAPITRE 4 – LE T HÉÂTRE DE G ERTY D AMBURY Espaces rêvés et espaces réels dans Trames de Gerty Dambury Mame-Fatou Niang Trames de Gerty Dambury : Interstices mémoriels au féminin Pénélope Dechaufour La répétition du trauma dans Trames de Gerty Dambury Jessica Drummond C HAPITRE 5 – E CRIRE LES VIOLENCES SEXUELLES Hors de soi : Dissociation et réintégration corporelles dans C’est vole que je vole de Nicole Cage-Florentiny Jacqueline Couti L’Espérance-Macadam : Comment se libérer du cercle de violence ? Juliette Carrion C HAPITRE 6 – S IMONE S CHWARZ -B ART Entretien avec Simone Schwarz-Bart : « Vivre à la Tout-Monde » Gladys M. Francis C HAPITRE 7 – V OIX DE POÈTES À vol d’ombre de Jacqueline Beaugé-Rosier Gabrielle Civil Crash fatalité ? Jala (Jeannine Lafontaine) Vierge Stevy Mahy C HAPITRE 8 – J OCELYNE B ÉROARD Résister au compromis, crever la douleur, dire le silence : Entretien avec Jocelyne Béroard Gladys M. Francis C HAPITRE 9 – C OULEURS DES MOTS/MAUX L’ARThralgie Créole de Béatrice Mélina : Peindre arythmies et articulations identitaires Béatrice Mélina et Gladys M. Francis Victor Anicet ou une venue-en-présence dans l’accordance Monchoachi Mythologies Créoles : Les Anciens toujours existants et bien vivants Michel Rovélas L ISTE DES ILLUSTRATIONS B IOGRAPHIES DES CONTRIBUTEURS Les Caraïbes aux éditions L’Harmattan Adresse
Dédicace

Jan tanbou-la ka bat, jan pou’w dansé
I NTRODUCTION
Illustration 1 : Béatrice Mélina, Potomitan (2015)
Acrylique sur toile, 100 cm x 100 cm, Paris
Introduction Dis-positions Créoles : Corpographies du désir, du trauma et de la résistance aux Antilles
Gladys M. Francis
Georgia State University

Comparatiste en essence, ce livre réunit différentes disciplines théoriques et artistiques, afin d’ouvrir à un dialogue interdisciplinaire qui met en jeu les questions que notre contemporanéité pose sur le corps en position de trauma, et sur la construction de corporalités en contexte franco-caribéen. Le motif du trauma prévaut dans cet ouvrage qui inventorie diverses analyses critiques de chercheurs, d’artistes et d’activistes basés en Afrique, dans les Amériques (les États-Unis, la Guadeloupe, Haïti, la Martinique) et en France. Cet éminent groupe d’auteurs y affouille des notions maillées aux souffrances, jouissances et résiliences du corps, de par : une perspective historique ; des études théoriques, postcoloniales et culturelles ; des études sur les femmes, le genre et la sexualité ; de même que les arts visuels et performants. Cette méthodologie permet de déceler les répercussions des traumas de l’Histoire sur les sujets postcoloniaux, et comment ces affres ressurgissent dans les expressions artistiques, politiques territoriales, ou encore, les histoires personnelles de personnages de fiction. Le corps, le texte littéraire, la toile, ou le laïus politique sont donc déconstruits dans le but de compulser, d’une part, le thème du trauma dans ses dimensions collectives et sociales, et de saisir d’autre part, sous quels mécanismes et stratégies ce dernier s’inscrit ou se réinscrit. En sus d’une exposition des interactions entre les dimensions esthétique, éthique et épique adoptées par des créateurs « porteurs culturels » de l’espace postcolonial caribéen, cet ouvrage identifie aussi, les modalités (enjeux artistiques, culturels et civilisationnels) de postures délimitées par des écrivains et artistes pour qui la création est un rhizome, une zone de contact entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe. De manière homologue, cette méthode concède à mesurer la médiation entre création artistique, rapport au trauma et discours culturel. Le champ de recherche proposé inclut, par conséquent, de nombreux auteurs et artistes postcoloniaux, de manière à mettre en exergue les contextures et tractations par lesquelles ils se re/construisent en tant que sujets postcoloniaux, eux-mêmes sujets de migrations, d’exils, d’expériences d’expatriation et/ou de nomadisme.
« Le trauma […] donne l’occasion à la littérature de mettre en récit, ou plutôt de créer une instabilité que le texte lui-même viendra réparer, une lacune que l’écriture se donnera pour tâche de combler » (Marc Amfreville, Ecrits en souffrance 2009). Ce projet de recherche pénètre justement ces zones complexes et douloureuses que sont l’érotisme détourné, la sexualité taboue, les traumatismes de siècles d’esclavage, où la bienséance est déjouée, où le texte porteur du trauma provoque et révèle les ambivalences du corps et de sa psychologie. Sont investigués l’espace tabou qu’est le corps souffrant des femmes, la mise en voix de leur sexualité et les complexes formations identitaires et relationnelles qui prennent naissance à l’ombre d’une omniprésence patriarcale, impérialiste, d’un trauma plésiomorphe, de mémoires ancestrales avachies et de malaises inapparents. Les œuvres analysées mettent le lecteur en contact avec ce corps féminin. Il est question d’un contact qui s’opère non dans l’exotique ou l’érotique, mais au sein d’une douleur corporelle virulente qui interroge sans ambages la position du lecteur : son éventuel voyeurisme, sa passivité, ou sa réflexivité. Il existe donc dans cette teneur du trauma, des questions d’éthique (de distanciation, d’identification, ou de participation) qui s’appliquent nécessairement au lecteur. Trop souvent, les travaux académiques négligent les cultures intangibles et arts visuels clairement sustentés dans les ouvrages franco-caribéens qui traitent de la question du trauma. Ceci est la raison pour laquelle mon postulat méthodologique s’attelle à insérer ces domaines substantiels au mitan des parcours théorique et critique proposés dans cet ouvrage. Dès lors, le lecteur est convié à entreprendre la traversée de perspectives kaléidoscopiques dont les voies/voix polymorphes examinent le corps, ses manques et manquements , ses résistances et violations, ses souffrances in/visibles et in/audibles – au sein des champs littéraire, visuel, théorique et patrimoines culturels immatériels. En plus de la contribution de chercheurs largement publiés et reconnus dans le domaine des études francophones, ce livre englobe également la voix d’écrivaines antillaises phares (comme Fabienne Kanor et Simone Schwarz-Bart), de poétesses et chanteuses célébrées (telles Jacqueline Baugié-Rosier, Jala, Jocelyne Béroard et Stevy Mahy), et d’artistes émérites (tels que Victor Anicet, Lénablou, Béatrice Mélina et Michel Rovélas). Ils sont tous des « Black Karib » (pour reprendre le précepte de Monchoachi) qui continuent de dé-marquer de leurs empreintes le paysage politique, artistique et culturel de la Guadeloupe, d’Haïti et de la Martinique.
L’anthologie se structure autour de mises en dialogue pluridisciplinaire que l’on remarque dès le premier chapitre qui aboute une étude tripartite sur le trauma : au sein du discours officiel de la République, à travers le corps en mouvement (dansant), et finalement dans les fictions amoureuses littéraires et cinématographiques. Propre à la culture orale fortement ancrée dans la Caraïbe (francophone) dont ce livre fait l’étude, l’organisation diseur/répondeur (« call/response ») des chapitres 2 à 5 s’articule autour de l’analyse d’un enseignant-chercheur de renom, suivie de réponses de jeunes chercheurs. Dans le cadre de ces dialogues-créoles , les enseignantes-chercheures Dominique Aurélia, Emily Sahakian, Mame-Fatou Niang et Jacqueline Couti dévoilent de manière synoptique, la particularité de l’écriture du trauma des œuvres de Fabienne Kanor, Maryse Condé, Gerty Dambury et Nicole Cage-Florentiny. Leurs analyses sont suivies de réponses et critiques littéraires d’étudiants-chercheurs en études francophones : Amanda E. Breland, Jessica Drummond, Mary Fisher, Pénélope Dechaufour et Gabriel Hampton. Ces essais sondent les procédés par lesquels les textes de fiction de femmes écrivains des Antilles françaises livrent des problématiques qui touchent au trauma, à la sexualité et au genre. Véritables arrimages dans l’espace intime féminin, les chapitres 6 et 8 comptent des interviews avec l’auteure guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart et de la chanteuse martiniquaise Jocelyne Béroard. Dans les chapitres 7 et 9, l’expression du trauma s’élabore dans le domaine de la poésie, puis dans celui de la peinture, avec des artistes antillais comme Michel Rovélas (qui inspira l’œuvre de l’auteure Maryse Condé) ou encore Victor Anicet (ami et complice de longue date de l’écrivain et philosophe Edouard Glissant).

Plus précisément, au cœur du collectif Amour sexe genre et trauma dans la Caraïbe francophone sont d’abord explorés : les procédés narratologiques et rhétoriques par lesquels l’expérience de la douleur et les états thymiques de l’être humain sont racontés et montrés. Telle est la démarche du Dr Nadège Veldwachter qui scrute le compartimentage disciplinaire entre études juives et postcoloniales, et traite d’une éventuelle étude concomitante de la Shoah, de l’esclavage et de la domination coloniale. Veldwachter expose les formes d’intertextualités (de lexicologie et de sémantique historique) liées au trauma en examinant les lieux de mémoire (de la Shoah, à la traversée dans la cale négrière, à la colonisation et aux génocides non reconnus) – qui tous, forment des objets d’Histoire politisés qui influencent les formes des représentations et des discours historiographiques. Ainsi, comme elle le démontre, le sens de l’absence ou de la présence de monuments commémoratifs, établit la part de subjectivité ou d’idéologie dans le discours historiographique, tout comme le fait la sémiotique qui émane des mots qui nomment justement cette douleur et l’épistémologique qui l’informe.
Le second essai de la chorégraphe Guadeloupéenne Lénablou , Chevalier de la Légion d’Honneur et de l’Ordre National du Mérite, permet une progression des enjeux de la textualisation (élaborés par Veldwachter) à celle de la corporalisation de la violence et de la résistance dans le discours de l’histoire, du droit, de l’exercice du pouvoir et de la parole de l’autorité. En portant un regard sur ses travaux novateurs sur le corps et la danse, Lénablou examine le trauma à travers la kinésie du corps (la grammaire et les codes du corps en mouvement) que l’on retrouve dans les traditions culturelles immatérielles caribéennes ; plus particulièrement dans la danse gwo-ka qui perdure depuis l’époque esclavagiste. L’artiste observe le trauma visible dans « tracé corporel et rythmique » du corps en mouvement et déconstruit l’esthétique du bigidi du corps dansant toujours « en brisure », ce qui pour elle permet de « saisir ici et maintenant la trace la plus fidèle des réminiscences, des résurgences, des stigmates, des traumas de l’histoire esclavagiste et coloniale ».
À l’image de la connexité atypique qu’entretient Fabienne Kanor avec le motif de la blessure-fermeture qui se développe en un pertuis de brisure-pérégrination, le dernier essai du chapitre 1 combine un passage entre textualisation et corporalisation des corps/textes et cortex du trauma. Cette suture donne naissance à une réflexion critique sur la sexualité. Fabienne Kanor , célèbre auteure, réalisatrice et documentaliste d’origine martiniquaise, nous y dépeint les manières de décrire, de représenter (et de se représenter) l’expérience de la douleur, de même que les conditions et contextes qui les génèrent au sein de la relation intime du couple. Collationnant corps et trauma, Kanor livre les tabous qui touchent à la relation à l’autre, au sexe et à la sexualité au sein de ses propres travaux ainsi que dans les productions littéraires et cinématographiques afro-diasporiques qui portent l’écriture double du plaisir et du déplaisir. Il s’agit de parcourir les interstices du désir et de faire pénétrer le lecteur dans l’espace intime de la chambre, dans par exemple : le roman La fin d’un primitif de l’écrivain américain Chester Bomar Himes ; le scénario de James Baldwin Le Jour où j’étais perdu : L’Autobiographie de Malcolm X ; ou encore le film Jungle Fever réalisé par Spike Lee. Kanor explique dans quelle mesure elle écrit les ventres des femmes comme lieux d’enfantement, de colère, de folie, de cruauté, de chaos, de solitude et de faim ; tout en traitant de la difficile position des femmes qui écrivent crûment les rapports sexuels avec la même liberté que les hommes écrivains.

Dans le second chapitre, le Dr Dominique Aurélia allègue que la complexité narrative des œuvres de Fabienne Kanor livre un sentiment de « réalité obscure » dominé par « la perte, le manque et l’excès au-delà des conjonctures spatiales ou temporelles ». Elle analyse la thématique de l’enfermement de Fabienne Kanor qui s’articule sur un appel vers l’ailleurs malgré la douleur qui semble ravager le corps. Ce chapitre permet de comprendre l’esthétique des corps disloqués de Kanor qui corrèle le trope de l’esclavage à celui d’univers contemporains et équivoques . On observe les praxies par lesquelles ces corps métaphoriquement démembrés et amputés deviennent le lieu de témoignages transculturels permettant aux protagonistes en dé-route de renégocier leurs identités par le biais de la démesure. L’essai d’Aurélia expose le principe du dialogisme bakhtinien, qui chez Kanor, participe à un tangible contre-exotisme.
Son analyse est suivie de celles des Drs Sahakian (chapitre 3) et Niang (chapitre 4) qui soulignent le complexe statut ontologique des univers créés dans le théâtre des dramaturges guadeloupéennes Maryse Condé et Gerty Dambury. Elles se penchent spécifiquement sur la disconvenance entre les traditions (orales) et l’être, la question du choix de la transmission de la douleur, ainsi que des méthodes de détournement de cette transmission.

Le Dr Emily Sahakian nous fait découvrir, dans le chapitre 3, une histoire personnelle qui éclaire sur l’intérêt que Maryse Condé porte depuis l’enfance au théâtre. Ce parcours minutieux du théâtre peu exploré de Maryse Condé est important, car comme elle l’avance, la scène reste bien le lieu où « la provocation caractéristiquement condéenne, [est] plus risquée [que] sur la page littéraire ». Dévoilant Condé comme une iconoclaste, Sahakian explique d’un côté, les procédés par lesquels l’écrivaine refuse tout culte établi, et présente de l’autre, les critiques virulentes qui dérivent de cette provocation (comme le boycott d’ An tan revolisyon ). En collaboration avec le professeur émérite Christiane Makward , Sahakian conçoit un corpus fortement attendu, tant il est rare : la théâtrographie de Maryse Condé (qui peut être consultée dans ce même chapitre). Cette section du livre englobe également une ample étude de l’exploitation des thèmes du genre et de la sexualité dans la pièce Pension les Alizés de Maryse Condé. Ces études s’attachent aux procédés de distanciation brechtienne qui rendent le spectateur conscient des problèmes d’assimilation et d’aliénation dont souffre la femme noire guadeloupéenne (exotisée par les blancs et méprisée pour son choix de carrière par la société antillaise).

Dans le chapitre 4, le Dr Mame-Fatou Niang sonde la déstructuration du tissu narratif qui manifeste la violence du trauma dans la pièce de théâtre Trames de Gerty Dambury. Elle se penche tout particulièrement sur les notions du conflit, de la brutalité de l’urbanisme, les funestes conditions que vivent les femmes, de même que les conceptions essentialistes qui président à la sexuation des espaces présentés dans Trames . Ces thèmes sont, comme elle l’explique, fort précieux au militantisme personnel de Dambury. Nous sommes amenés à comprendre les processus par lesquels Dambury transforme « un drame anecdotique en élément de réflexion sur les rôles de la mémoire et de la parole, dans l’élaboration de pratiques sociétales, de sorte quelles soient plus inclusives ». Niang propose un riche corpus d’étude sur la pratique de déstabilisation dans l’œuvre de Dambury qui adopte une polymorphie, « des décors épurés et multimodaux », ou encore un découpage en tableaux qui supplantent les scènes traditionnelles. Ces pratiques, conjuguées à une écriture « [oscillant] entre tragédie, épopée, conte et comédie », attestent du refus de Dambury de toute classification.

Dans une analyse de C’est vole que je vole de Nicole Cage-Florentiny, le Dr Jacqueline Couti parcourt dans le chapitre 5, la mise en scène de dispositifs de pouvoir qui s’articulent à l’intérieur de la maison antillaise et du corps. Elle met en exergue les thèmes tels que la folie, la violation corporelle et les abus sexuels qui révèlent le trauma laissé par la colonisation. À travers une déconstruction des mises en scène des déviances sociales représentées (telles l’inceste, la pédophilie et les violences conjugales), Couti examine le personnage principal comme l’allégorie d’un pays-Martinique en souffrance, incapable de se dire et de se souvenir de son identité. Ce chapitre englobe pareillement une étude de L’Espérance-Macadam de Gisèle Pineau qui interroge le lien entre l’exposition du trauma et la question d’éthique ; c’est à dire, les notions de distanciation, d’identification, ou de participation qui s’appliquent à la lecture d’un roman qui canalise la violence physique et psychologique de personnages taciturnes.

À cette période de la carrière du célèbre écrivain Simone Schwarz-Bart , il m’a semblé important d’inviter l’auteure à porter un regard sur l’ensemble de son œuvre. Le chapitre 6 est donc un entretien avec Simone Schwarz-Bart, qui m’accueille dans les hauteurs de la commune de Goyave, dans sa maison, à l’abri d’une terrasse surplombée par le bureau de son époux André Schwarz-Bart (1928-2006). Notre discussion s’agence sur l’expression de l’oralité, de la blessure et de la sexualité – au féminin. Schwarz-Bart y évoque et démontre l’importance de l’enfance, de la filiation, de la mémoire, de la mythologie diasporique noire et de la représentation d’une généalogie contingente de l’affirmation de soi. Cet échange permet d’élucider la place de l’imaginaire dans « l’écriture de l’universel » propre à l’auteure, ainsi que l’expression de l’oralité, de la blessure – et de la sexualité centrale à ses écrits. Dans cet entretien, Simone Schwarz-Bart discute de la souffrance qu’elle a vécue en tant que précurseur d’un nouveau type d’écriture, et la réception de son esthétique littéraire qui au début était profusément incomprise, et dont la critique n’aurait pas toujours été dithyrambique.

Le chapitre 7 englobe une des rares traductions en anglais-français d’extraits tirés du recueil de poèmes À vol d’ombre de la poétesse haïtienne Jacqueline Beaugé-Rosier . Traduits par le Dr Gabrielle Civil , ces poèmes louvoient devant la censure et la dictature de Duvalier en faisant usage de vers extatiques et extasiés. Sous l’ombre des dangers d’un tel régime répressif, ce poème d’amour (qui expose le cœur torturé d’une femme) camoufle éminemment la survie, le trauma physique et émotionnel, aussi bien que la résistance de la femme haïtienne. Ensuite, la conteuse martiniquaise Jala raconte la virulente détresse qu’elle éprouve à l’annonce du crash, au Venezuela, d’un avion parti du Panama en route pour Fort-de-France. Ce sont 152 Martiniquais qui périssent le 16 août 2005, quand s’écrase à serranía de Perijá, le vol charter YH 708 de la compagnie aérienne colombienne West Caribbean Airways. Plus qu’une tragédie qui unit et plonge dans la douleur toute l’île de la Martinique en 2005, Jala expose surtout dans son poème au style lapidaire, l’âpreté qui persiste, puisque plus d’une décennie plus tard, ces familles de victimes se battent toujours « afin que la vérité éclate et que les responsabilités soient établies ». Le chapitre s’achève sur l’une des voix artistiques guadeloupéennes les plus retentissantes de cette ère contemporaine, celle de la chanteuse et lyriciste Stevy Mahy , qui expose au sein d’un texte poétique, les prémisses d’une sexualité et d’une arrivée au désir qui s’engendrent dans le tabou, le sublimé et la peur dans le contexte interrelationnel antillais.
Mon entretien effectué en Martinique avec Jocelyne Béroard constitue le chapitre 8 de l’ouvrage. Dans cette interview, Béroard partage avec une poignante sincérité, ses luttes contre les traumas laissés par la colonisation, son rapport à la douleur qu’elle constate autour d’elle et qu’elle chante sur scène, ainsi que sa relation aux tabous qui habitent le corps des femmes. Notre conversation à lieu chez elle, à Schoelcher, où elle me livre également le sens de sa créolité et ses différentes négociations en tant que femme au sein du célèbre groupe Kassav. Béroard explique le sens de son positionnement (entre espaces privé et public) et les politiques et enjeux qui s’associent au fait d’être une femme chantant désir et trauma en contexte antillais. Le lecteur est invité à découvrir les divers efforts de Béroard sur le terrain, comme par exemple Lanmèkannfènèg , un organisme qui facilite une revisite du passé pour palier aux risques de l’amnésie.
Comme je l’avançais, j’ai souvent été désappointée par les études académiques qui négligent les traditions intangibles et arts visuels clairement sustentés dans les œuvres sur lesquelles elles s’épanchent. J’ai de ce fait, délibérément tenu à ce que ce livre comprenne diverses formes artistiques, soient-elles ou non déjà fusionnées dans un unique support (littéraire par exemple). Mon but est de donner une visibilité aux diverses productions artistiques qui discourent également les notions de trauma et de sexualité. Le dernier chapitre rend compte de la continuation de cette démarche.

Il m’était impossible d’envisager ce livre sur le trauma sans inclure les créations de Michel Rovélas, dont les couleurs disparates et la création impétueuse, exhibent des êtres aux corps disloqués et martyrisés qui servent à exprimer à travers l’art, la violence dévoreuse de la vie d’hommes et de femmes déplacés dans l’incommodité du monde. Sont incluses dans le volume, des œuvres de l’exposition Mythologies créoles de Rovélas, dans lesquelles nous découvrons le minotaure, l’une des figures « les plus belles et plus effroyables de la mythologie grecque » nous dit l’artiste. Pour lui, elle est significative de l’esclavagiste, du colonialiste et des victimes de l’Histoire. Rovélas représente alors « le minotaure dominant sexuellement en tant que bourreau, [ainsi que] des victimes à la fois effrayées et jouissantes ». L’artiste nous invite donc à « plonger [notre regard] dans celui du Minotaure [qu’il est], le Minotaure que vous êtes, c’est-à-dire le Minotaure que nous sommes ». Comme l’indique Christian Bracy, Rovélas « propose une vision désenchantée d’un monde engendré dans les convulsions. Pour établir la cohérence des images et éviter leur flottement dans l’espace pictural, [l’artiste] structure ses compositions par des carrés concentriques ou excentrés […] vus en perspective oblique, indiquant une direction au regardeur, un mouvement ». Ces carrés me rappellent l’obsession « des fenêtres » ou encore le trope de la renaissance chez Fabienne Kanor, pour qui l’enfermement s’agence sur un « appel vers l’ailleurs », au voyage, à la découverte, au passage de l’autre côté, malgré la douleur qui semble ravager le corps. Il me semble que le trauma, le corps monstrueux, le corps violenté, la sauvagerie de la colonisation, ou l’animalité de l’impérialisme, se polarisent dans ce carré de Michel Rovélas. Il illustre, selon moi, la prison de la douleur, du silence et de l’invisibilité, comme les cases créoles que Béatrice Mélina peint le long des Champs-Elysées afin de dé-montrer paradoxalement, l’étouffement et l’invisibilité de ces antillais (immigrés « français ») aux corps colorés dans le paysage métropolitain.
Le trauma habite le bleu indigo qui hante les travaux du peintre-céramiste Victor Anicet qui tient à mobiliser l’héritage laissé par le peuple amérindien. Réhabilité et ré-habité dans ses œuvres sous des formes et matériaux nouveaux, ce bleu indigo illustre dès lors, la trace d’une riche civilisation amérindienne qui participe à part entière à l’identité de l’antillais. La trace amérindienne se fait donc dissidence. Lors d’un séjour que j’effectue en Martinique, Anicet m’accueille dans son atelier où il m’évoque l’importance de fouiller la terre, de repasser les traces amérindiennes, afin de rendre visible cette civilisation qui a habité ces terres antillaises bien avant l’arrivée des blancs colonisateurs ou des Africains mis en esclavage. Sillonner ces traces témoigne, de ce fait, que l’histoire antillaise n’a point lieu de se fonder sur un discours de servitude : « L’antillais est aussi un Arawak, un Caraïbe » me dit-il. Anicet travaille donc essentiellement la terre où il y trouve des fragments de poteries amérindiens. Il reste fasciné par l’argile et les moulages qui s’inspirent d’adornos amérindiens (des moulages de décors des périodes saladoïdes et troumassoïdes). Il éternise l’esthétique de ces poteries sous des accents impressionnistes et procède, comme il m’explique, à une sorte d’hybridation qui reconfigure la trace en lui donnant une empreinte africaine et créole : « Je cannibalise ces signes amérindiens ». Les gravures, treillis losangés, ou les compositions (très géométriques) de torsades et de courbes, sont donc sculptés dans l’argile ou peints sur des nasses à poisson. Les travaux de Victor Anicet convoquent ceux d’Édouard Glissant, avec qui Anicet a d’ailleurs entretenu de nombreuses collaborations. Dans le champ du visuel, ils ont corrélé les textualisation et corporalisation des concepts de la créolisation et du « tout-monde ». Comme l’énonce Monchoachi : « L’œuvre d’Anicet est donc créole puisque la parole créole, et tous les langages qui se déploient à partir d’elle, procèdent de l’initiation caraïbe au lieu et au monde caraïbes ».
L’artiste Béatrice Mélina pénètre le trauma au cœur de la condition de départenance (Rosello, 1993) que vit l’antillais. L’artiste revisite de grands classiques : des lieux populaires (comme les Champs-Élysées) ; des moments historiques (comme la marche sur la lune) ; des peintures du quinzième au dix-huitième siècle ; ou encore des symboles de la République française (comme l’emblématique Marianne). Elle leur appose du bout du pinceau, une marque créole, des traces oubliées de l’Histoire. Ainsi, Mélina revisite l’un des tableaux les plus célèbres de Vallotton, La Blanche et la Noire (1913), une peinture qui matérialise l’incommunicabilité entre deux femmes. Une femme blanche est représentée allongée sur un lit, les yeux clos, la tête détournée vers un mur, alors que se trouve assise au pied de son lit, une femme noire qui la regarde franchement avec intensité, cigarette à la bouche, corps et posture hommasses, portant un tissu bleu drapé autour du corps. Vallotton fait planer les ambivalences, puisque l’on ignore si ces deux femmes sont amantes, ou s’il s’agit entre autres, d’un rapport dominant/dominé entre une maîtresse blanche et sa servante noire. De ce huit clos, Mélina conserve la mâle-attitude de la femme noire, son collier-chou, le regard fixe, mais elle lui recouvre le corps d’une robe dont le tissu porte des accents afro-créoles (entre Kanté et madras). La femme noire de Mélina (voir la couverture du livre) ne fixe point le corps d’une femme blanche nue, mais un lot de livres empaquetés comme un cadeau, celui de la mission civilisatrice d’une France aux peuples indigènes qu’elle éduquait. Le visage de la femme noire, encore plus masculinisé que chez Vallotton, est recouvert d’un maquillage blanc, et l’œuvre est alors renommée Peau Noire Masques Blancs. Mélina brise toute ambiguïté en évoquant la relation traumatique du noir à lui-même, à l’autre colonial et cette douleur qu’il vit entre aliénation et assimilation (comme l’évoque Frantz Fanon). Victor Anicet, Béatrice Mélina et Michel Rovélas mettent sans équivoque le trauma sur la toile.

Les dis-positions et corpographies du désir et du trauma dans la Caraïbe francophone sont au cœur de cet ouvrage. Chaque contribution examine les productions et monstrations d’actes violents mis en avant par des artistes et auteurs pour qui il est important de produire de la pensée sur le trauma afin de penser le présent et le monde. Dans Amour sexe genre et trauma dans la Caraïbe francophone , il est question de caractériser l’articulation entre fictionnel et non fictionnel (invention/témoignage), de comprendre la charge émotionnelle et traumatique des œuvres d’écrivains femmes des Antilles françaises et l’apport de leur mise en fiction du traumatisme – au regard des représentations issues de l’actualité ou de l’historiographie. Le trauma qui ébranle la littérature, les arts visuels et traditions immatérielles de l’espace-corps-texte et cortex antillais s’élucubre dans la gémination de différents genres, disciplines, approches artistiques et théoriques qui rendent compte de la complexité et des multi facettes de la Caraïbe francophone.

Gladys M. Francis
~Entre-les-eaux~
Un certain 29 janvier 2016

Autour du motif du trauma, les thèmes parcourus sont :
Corps et espaces (privé, public et urbain)
Corps et voix
Corps : hexis/habitus
Corps : politiques institutionnelles, économie et loi
Créolité, créolisation
Enjeux didactiques, pédagogiques
Éthique et esthétique
Histoire coloniale
Identité
Mémoire et lieux de mémoire, affects et territoires, arts mémoriels
Migrations et exils
Patriarchie
Psychologie, sociologie et politique
Religion
Représentations du corps souffrant
Sexe, sexualité, érotique et genre
Traditions et modernité
Violence mise sur scène, toile, ou en texte
Illustration 2 : Béatrice Mélina, Case-Les Champs (2013)
Acrylique sur toile, 100 cm x 100 cm, Guadeloupe
C HAPITRE 1 T RAUMA : C ORTEX ET C ORPS-TEXTES
Esclavage et Holocauste : Pour une histoire croisée des traumatismes en héritage
Nadège Veldwachter
Purdue University

L’oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense. Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble.
Edouard Glissant, Une nouvelle région du monde

Faisant référence à l’origine des sociétés antillaises, Stéphanie Mulot élit le ‘mythe’ du viol comme concept explicatif tutélaire à la représentation de l’histoire de l’esclavage. 1 Pour la critique, la persistance de ce « crime fondateur » dans la généalogie de ceux qui s’en déclarent héritiers empêche la construction d’un rapport pacifié à l’histoire. Et de citer un passage de l’écrivain Raphaël Confiant, que vous me permettrez de reproduire ici, pour décrier la prégnance, voire la pulsion névrotique, de l’évocation d’une origine fondée comme ‘incontournable’ pour les penseurs de la région :
La cale du bateau négrier est une matrice, un utérus qui, après les trois mois de la traversée transatlantique, accouchera ou plutôt expulsera un nouveau-né dont le mode d’appropriation du réel est d’emblée celui de la survie. Le nègre antillais est un survivant. Le traumatisme qu’il a subi, les souffrances qu’il endurera en terre américaine, l’absence totale de perspectives d’avenir ne peuvent pas ne pas avoir de profondes conséquences sur son inconscient. Les portes de ce dernier ont été violées par la brutalité esclavagiste [...] Il est l’héritier d’un viol originel qui fonde son existence au monde et détermine tous ses comportements, qu’ils soient politiques, sociaux, économiques ou sexuels. 2
Mulot entame alors l’essentiel de son analyse en articulant la question suivante : « En quoi cette vision d’un trauma fondateur, s’ajoutant à celui de la traite et de l’esclavage, est-elle nécessaire à la reconstruction mémorielle pour penser le rapport à l’histoire ? » 3 Pourquoi objectera-t-on, dans l’approche de Mulot, la notion de traumatisme se forge-t-elle en topos socio-analytique au point d’occulter l’appréhension de la blessure primale qui en découle ? Par ‘blessure primale’ on entend le grief relatif à « l’amnésie de la mémoire collective », à la « non-histoire » 4 qui donne corps au mal-être trans-générationnel de l’individu antillais, constitué en « descendant d’esclave ». 5

La vacuité historique n’est pas, en effet, un phénomène nouveau dans l’histoire des Antilles et pour la plupart des critiques de la postcolonie, il y a encore urgence à faire face à la déperdition de la mémoire collective ultramarine. L’esclavage dans les colonies françaises est longtemps resté dans la gémination particulièrement efficace des deux entités que sont le déni et l’oubli. Françoise Vergès explique que ce déni et cet oubli opérèrent tant en France que dans les territoires devenus français (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion), et ce, dès le décret de l’abolition (1848). 6 De cet enfouissement est née une mémoire collective « honteuse » qui par définition ne put prendre racine. L’érosion et la rature de la mémoire collective locale et nationale rendirent impossible l’émergence d’une ‘mémoire consciente’ (Patrick Chamoiseau). 7 Subséquemment, l’histoire antillaise est une histoire générée par un ordre qui lui est étranger et dont la sémiotique du refus se fait l’apanage. Incapable d’avoir pu imposer sa chronologie, ses héros et ses récits, la mémoire collective antillaise a longtemps cherché à s’arrimer à des formes de patrimonialisation endogènes inatteignables. 8

Illustration 3 : Victor Anicet, 1848 (1970)
Support bois, 224 cm x 122 cm, ville de Rivière Pilote, Martinique

Ramon Fonkoué y fait alors référence comme une histoire frappée par une ‘carence héroïque’. 9
Aussi reprendrons-nous la question postulat de Mulot mais à de nouveaux frais, c’est-à-dire en entendant la relation corrélative entre trauma et histoire aux Antilles non pas comme ‘nécessité’ mais comme ‘fonction’ de ce que la critique Marianne Hirsh nomme « postmemory ». 10 Le concept de « postmemory » représente la manière dont la mémoire de l’Holocauste, pour toute personne juive qui n’a pas directement subi l’horreur de l’évènement, est maintenue particulièrement vivante par le biais d’une transmission trans-générationnelle. Il est question non pas d’une mémoire immédiate, mais d’un procédé mnémonique qui prend naissance et valeur davantage dans la reconstitution, la projection et l’imaginaire, que dans l’expérience. En effet, la communauté juive a su se donner les moyens de cultiver par nombre de canaux officiels et culturels (musées, instituts de recherches, mémoriaux, commémorations, visites de camps devenus ‘lieux de mémoire,’ etc.) le souvenir de ce qui fut l’une des plus grandes abominations du siècle dernier. De ce fait, même dans la médiation, l’Holocauste est vécu comme une expérience directe et présente pour des générations éloignées de l’évènement dans le temps et dans l’espace. Contrairement au culte du souvenir, ce sont l’oubli et le silence qui ont prédominé dans le cas antillais. Longtemps, si mémoire de l’esclavage il y a eu, celle-ci était limitée de par sa configuration conjoncturelle ou familiale. Ce traitement s’est avéré coûteux pour la psyché caribéenne, car nous sommes face à un héritage à transmission honteuse.

L’histoire nous a enseigné que toutes les expressions de passés douloureux ne rentraient pas dans un rapport d’égalité dans une société donnée, ce qui nous amène à repenser la place accordée à l’élaboration de la notion de trauma ainsi que celle de la figure de victime. Il convient alors de s’arrêter quelques instants sur ces notions et leurs limites afin de comprendre les débats qui les animent et, dans leur sillon, les entrelacs entre histoire, politique et éthique. De multiples textes ont déjà fait état de la manière dont la théorisation et représentation du trauma se sont développées au sortir de la Seconde Guerre mondiale par l’intérêt porté au génocide du peuple juif. 11 Ainsi, en tant que champ des études culturelles, il se nourrit des témoignages, de l’histoire et de la littérature produite au regard de l’Holocauste. Toutefois, la définition du terme connaîtra très vite une forme dominante qui va l’ancrer dans un contexte géographique, historique et épistémologique occidental particulier. Nombreux sont les critiques à avoir dénoncé une construction hégémonique de la figure de la ‘victime’ dans laquelle ne se retrouvent pas ceux perçus comme ‘Autres’ par l’Occident :
Recognition of trauma, and hence the differentiation between victims, is largely determined by two elements : the extent to which politicians, aid workers, and mental health specialists are able to identify with the victims, in counterpoint to the distance engendered by the otherness of the victims. Cultural, social, and perhaps even ontological proximity matter ; as does the a priori valuation of the validity of the cause, misfortune, or suffering, a valuation that obviously implies a political and often an ethical judgment. Thus trauma, often unbeknownst to those who promote it, reinvents “good” and “bad” victims, or at least a ranking of legitimacy among victims. 12
La théorisation du trauma s’effectue donc selon un processus de sélection où toutes les victimes ne s’équivalent pas. Une sélection au sein de laquelle les stratégies de l’écart, de la différenciation rappellent d’autres dispositifs du rapport à l’Autre, hérités de l’époque coloniale, où celui-ci n’a point de réalité mais fonctionne comme une simple commodité sémiotique. De concert avec Stef Craps, nous affirmerons que si les théories sur le trauma sont supposées offrir de nouveaux modes de lecture enrichissant notre système cognitif au regard de cultures considérées comme incommensurables, les traumas coloniaux doivent être appréhendés selon leurs propres logiques et conditions, mais aussi et surtout, être considérés avec application par rapport aux traumas ayant eu lieu en Occident dans l’espoir que ce champ de recherche tienne ses promesses d’efficience éthique. 13
Afin de donner une certaine corporéité aux propos étayés ci-dessus, penchons-nous à présent sur un cas de figure qui illustre la nécessité de nuancer le concept de trauma en mettant en exergue les singularités culturelles et les dislocations historiques auxquelles il ne peut échapper : celui des originaires des colonies prisonniers des camps de concentration nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Le 14 juillet 2010 lorsque le gouvernement français invita pour la première fois les troupes militaires de quatorze pays africains à défiler sur les Champs-Elysées, ce fut là l’une des expressions les plus manifestes d’une forme de commémoration inaugurant un « enchevêtrement des temps et des territoires » 14 voire, l’expression de la capacité de la mémoire de rentrer dans l’histoire, de se faire histoire (Wieviorka). Les cérémonies du centenaire de la Grande Guerre entendent poursuivre cet enchevêtrement en invitant les anciens pays belligérants à « marquer symboliquement l’entrée dans le cycle des commémorations […] et délivrer un message universel de paix et d’amitié ». 15 Pour tout observateur, cette refondation d’une géopolitique de la relation incite plus à « l’articulation de mémoires croisées » qu’au traditionnel « devoir de mémoire ». C’est, au demeurant, la volonté affichée de la République depuis peu que de « questionner les schémas fermés sur des territoires nationaux ou coloniaux ». 16
Cette reconfiguration frappante de l’espace national pose à vrai dire autant de questions qu’elle n’en résout et amène à se demander dans quelle mesure ces moments historiques, réconciliant officiellement histoire nationale et coloniale, ravivent le débat sur la réécriture de l’histoire partagée par la France et son empire en plaçant en son centre ce qui fut ‘refoulé’. Si en effet, l’histoire est constitutive de la nationalité française, « questions such as who has the right to speak, to be included, which memories are legitimate, what are their routes and roots, which events are said to be central, are political questions » pour Françoise Vergès. 17 Eric Hazan a poussé l’argument plus loin en faisant remarquer à quel point le travail de réflexion sur l’histoire est systématiquement suspendu face au risque d’accusation de révisionnisme et négationnisme dès lors que son praticien vient remettre en question le discours dominant. Ce sont ainsi des pans entiers de l’histoire contemporaine qui sont frappés d’interdit d’analyse, d’autocensure ou de censure. 18
Des illustrations de dissonance entre un événement et la gestion de sa mémoire par les organes officiels ou académiques, celle des victimes venant des colonies des camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale n’est pas en reste quant à sa charge traumatique. Bien que les lois raciales préfigurant la logique meurtrière de l’Holocauste n’aient pas visé le segment de population qui nous concerne, ainsi que le montre Michael Rothberg, « trauma is not a category that encompasses death directly, but rather draws our attention to the survival of subjects in and beyond sites of violence and in proximity to death ». 19
Les travaux d’Eric Jennings, Eliane Sempaire et Euzhan Palcy, 20 ont éclairé la voie quant à la mise en place et au fonctionnement du gouvernement de Vichy aux Antilles. Ils retracent les péripéties de jeunes dissidents qui décidèrent de répondre à l’appel du 18 juin du Général de Gaulle en se soustrayant à l’occupation de la Guadeloupe et de la Martinique pour atteindre les îles anglaises de la Dominique et de Sainte-Lucie et continuer leur parcours sur différents champs de bataille en Afrique du nord et en Europe. En revanche, l’histoire des résistants coloniaux déportés dans des camps de concentration en Allemagne nazie est longtemps restée sous le boisseau. Hormis Gaston Monnerville (président du Conseil de la République en 1947) et Raphaël Elizé (premier maire noir d’une commune de l’Hexagone, Sablé-sur-Sarthe), le grand public ne connaît le nom d’aucun de ces combattants de l’ombre venus des outre-mer. Nombre d’entre eux témoignèrent fidélité à la patrie en prenant part à de multiples branches françaises des réseaux de la Résistance contre l’occupant allemand. On peut notamment enregistrer leur participation aux F.F.L. (Forces françaises libres) ; aux F.F.I. (Forces françaises de l’intérieur) ; au MUR (Mouvement uni de la Résistance) ; au Groupe Valmy ; Max Buckmaster ; à SUPER-NAP à Vichy ; à Corse Résistance ; aux FTPF (Franc tireurs et partisans français) ou encore au groupe Edouard. 21
À défaut de pouvoir présenter ici ces combattants dans l’espace et le temps nécessaires afin de leur rendre justice, contentons-nous de rappeler qu’entre 1942 et 1945, hommes et femmes de l’Empire colonial des Antilles et du Pacifique résidant en France furent déportés pour faits de résistance contre l’occupant. Il est à préciser que contrairement aux Juifs et aux Tziganes, ils ne firent point l’objet de déportations liées à la race mais pour leurs actions clandestines et furent donc des déportés politiques et/ou résistants. Les camps d’emprisonnement furent les mêmes que ceux réservés aux Juifs : Auschwitz, Buchenwald, Mauthausen, Dachau, Ravensbrück, entre autres. Coloniaux et Juifs partagèrent les mêmes espaces concentrationnaires et par affiliation les mêmes lieux de mémoire, constituant de la sorte un terrain fertile à l’élaboration de lignes de coïncidence entre ces deux communautés dans l’héritage de traumatismes génocidaires.
Ce qui interpelle est qu’un tel événement vécu par des originaires des outre-mer n’ait pu atteindre une dimension suffisante et faire la matière d’un travail académique conséquent de la part de spécialistes de ces espaces coloniaux. Ce n’est pas faute de documents d’archives, car ils existent dans divers fonds du Ministère de la Défense en France et autres instituts de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en France, en Allemagne et aux Etats-Unis. Ce constat aurait pour explication partielle les précautions de communication, méthodes d’appropriation, de classification et autres textes législatifs qui entourent la consultation des archives du temps présent et les politiques menées par chaque gouvernement concerné pour le traitement de certaines archives tenues ‘secrètes’ jusqu’à récemment. 22

Cette déficience interprétative ne reste pas sans signification ni incidence sur la formation d’un récit identitaire stabilisé dans lequel ces résistants, venus de territoires non européens, puisent matière à reconnaître une appartenance pleinement citoyenne au sein de la République française. Cette situation conduit à concevoir autrement une question dont le poids n’a pas intérêt à être amenuisé, à savoir, la nécessité d’éprouver les modalités selon lesquelles un événement, aussi accessoire qu’il puisse paraître -- car il s’agit d’un engagement proportionnellement restreint en termes numériques, comparé aux autres communautés impliquées dans le conflit -- est investi de valeur historique et par conséquent, entériné en tant qu’objet de savoir. Ainsi que l’a démontré Jeffrey Alexandre et ses acolytes, tous les traumas ne sont pas frappés du même sceau, ou pour évoquer de nouveau Michel Wieviorka, toutes les mémoires ne se constituent pas. D’une part il faut être capable pour les victimes de trauma de trouver des formes de narration à la souffrance d’une collectivité qui soient assez convaincantes et accessibles à tous ; d’autre part, il est essentiel de pouvoir les faire relayer, grâce à divers canaux médiatiques, par un groupe ‘porteur’ doté de ressources financières et d’une capacité d’interprétation suffisante qui permettrait d’assurer la diffusion de leurs revendications de manière persuasive. 23 Il s’agit d’entrer dans le ‘trauma process’, c’est-à-dire, pénétrer et habiter avec une force péremptoire l’écart entre l’événement et sa représentation.
Si les historiens n’ont qu’insuffisamment investi les terrains de cette mémoire collective et pris la mesure des manques qui en découlent, c’est aux écrivains qu’il incombe de remplir une fonction palliative. Pour Edouard Glissant, l’écrivain antillais « fouillera » cette mémoire, servant une littérature qui ne se répartit pas en genres mais implique toutes les approches des sciences humaines. Dès ses balbutiements, on voit émerger un art littéraire postcolonial réceptacle de la voix des victimes oubliées de l’histoire, de leurs souffrances, traumatismes, ruptures et déchirures identitaires. Autant de témoignages directs ou imaginés, qui s’élèvent contre l’Histoire officielle et ses insuffisances. Comme l’a montré Laure Coret, l’écriture se fait le lieu de textualisation de la résistance à la violence du discours de l’histoire, du droit, de l’exercice du pouvoir, de la parole de l’autorité. 24 En littérature antillaise, ainsi que le disait Deleuze à propos de la littérature mineure, tout y est politique, tout y prend une valeur collective. Elle prend le relais de la machine révolutionnaire. Sourcilleuse de sa mission, la littérature postcoloniale se fait ‘dissidente’ à son tour (Fonkoué). 25
Cette tendance dans la fermentation intellectuelle est l’occasion de redécouvrir des textes mêlant temporalités, spatialités et désubjectivation tels que ceux de Raphaël Confiant, Le nègre et l’amiral ; Michelle Maillet, L’Etoile noire ; André Schwarz-Bart, La mulâtresse Solitude ; André et Simone Schwarz-Bart, Un plat de porc aux bananes vertes ; de l’écrivaine mauricienne Nathacha Appanah, Le dernier frère ; ou dans la Caraïbe anglaise avec The nature of Blood de Caryl Phillips. 26 En établissant une relation de contigüité, à divers degrés, entre esclavage et Holocauste, ces auteurs nous invitent à penser les types de correspondances et différences épistémologiques dans lesquels s’engage le lecteur fut-il héritier de l’un ou l’autre de ces crimes. Plus avant, c’est une injonction de considérer les implications de tels rebondissements rhétoriques et théoriques pour l’historiographie antillaise.
L’histoire, ainsi retaillée, alimente le roman, l’aiguise et le métamorphose à partir du socle mémoriel duquel elle avait été dissociée. Maillet, les Schwarz-Bart, Phillips, sollicitent la forme romanesque pour transformer victimes et bourreaux à travers la dimension constitutive d’une mémoire interculturelle. Politique, histoire et fiction y affluent afin de remettre en question le compartimentage classique de ces modes narratifs. Le boni d’une telle superposition conceptuelle est de concevoir l’Holocauste au-delà de son statut unique et de l’imbriquer dans l’histoire mondiale à laquelle il appartient. Daniel Levy et Natan Sznaider ont par ailleurs argué en faveur d’une interprétation de l’Holocauste à la fois universelle et particulière. Il est en cela le paradigme par excellence dans lequel d’autres groupes de victimes peuvent reconnaître leur propre souffrance à travers le sort des victimes juives. 27

Imbriquer les unes dans les autres les trajectoires humaines symptomatiques du « côté sombre de la modernité » (Craps) dans un mouvement d’intelligibilité réciproque paraît comme une flagrance qui ne peut se soustraire, loin s’en faut, à toutes sortes de résistances. Faut-il rappeler que l’intérêt théorique d’un tel croisement entre évènements de la Seconde Guerre mondiale et impérialisme sert une compréhension élargie de la notion de traumatisme auxquels participent, sur un même pied d’égalité dans cette funeste sphère, Holocauste, esclavage et domination coloniale.
La publication d’ouvrages exposant les travaux de Hannah Arendt, Aimé Césaire, Paul Gilroy, Dirk Moses et Dan Stone sonne comme autant de cautionnements contre la mise en exergue d’une histoire particularisée qui, plus qu’un aveuglement, signe le refus de reconnaître le processus historique plus large d’où elle émerge. En conséquence, « claims for the uniqueness of the suffering of the particular victim group to which one belongs tend to deny the capacity for, or the effectiveness of, transcultural empathy ». 28
Pour la poignée de critiques 29 ayant su faire fi des « blocages conceptuels » délimitant le compartimentage disciplinaire entre études juives et postcoloniales, la novation d’une étude concomitante de l’Holocauste, de l’esclavage et de la domination coloniale, est une tentative de conciliation des notions d’histoire, de mémoire, d’universel, et de territoire, afin que la pluralité des politiques commémoratives permettent à tout citoyen de faire société. En d’autres termes, essayer d’élucider la manière d’introduire un « nouvel éthos » (Levy et Sznaider) fidèle à la pluralité existentielle d’un monde post-colonial.

En guise de conclusion, répondre à l’appel d’Edouard Glissant encourageant le ‘souvenir ensemble’ 30 paraît salutaire pour l’avènement de tout processus de Relation. Par-delà la nature du recouvrement mémoriel, ce qui importe est d’amener la discussion sur les ruptures et discontinuités qui affectent histoires nationale et coloniale aux portes des institutions appropriées. Ceci, non pas dans un esprit de dénonciation qui appelle en retour remords et réparation, mais dans une volonté d’écrire une véritable ‘histoire monde en France.’ 31
Bibliographie
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Appanah N., Le dernier frère, Editions de l’Olivier, 2007.
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1 Cet article a été rédigé grâce à une résidence EURIAS à l’Institut d’études avancées de Paris, avec le soutien du 7 ème Programme Cadre de Recherche et Développement de l’Union européenne, ainsi que celui de l’Etat français dans le cadre du programme « Investissements d’avenir » géré par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-11-LABX-0027-01 Labex RFIEA+).
2 Raphaël Confiant cité dans Mulot S., « Le mythe du viol fondateur aux Antilles françaises », Ethnologie française , vol. 37, n. 3, 2007, p. 518.
3 Mulot S., art. cit ., p. 519.
4 Formulations d’Edouard Glissant.
5 Voir l’article de Bonniol J-L., « Les usages publics de la mémoire de l’esclavage colonial », Matériaux pour l’histoire de notre temps , n. 85, 2007, pp. 14-21.
6 Verges F., « L’oubli et le déni. Histoires et mémoires de l’esclavage dans l’outre-mer français », Cultures Sud , vol. 165, p. 67.
7 Chamoiseau, P. « De la mémoire obscure à la mémoire consciente », De l’esclavage aux réparations , Le comité Devoir de mémoire (eds.), Martinique, Paris, Karthala, 2000, p. 110.
8 Consulter les travaux de Chivallon C., « Rendre visible l’esclavage » Muséographie et hiatus de la mémoire aux Antilles françaises, L’Homme , vol. 4, n. 180, 2006, pp. 7-41 ; « Mémoires antillaises de l'esclavage », Ethnologie française , vol. 32, n. 4, 2002, pp. 601-12.
9 Fonkoué R., “L’Écriture antillaise et le procès de l’histoire : Pour une nouvelle grammaire de l’héroïsme », Nouvelles Etudes Francophones , vol. 28, n. 1, 2013, pp. 1-16.
10 Hirsh M., The Generation of Postmemory : Writing and Visual Culture After the Holocaust, Columbia University Press, 2012.
11 Voir la description qu’en donne Craps, S. Postcolonial Witnessing : Trauma Out of Bounds, New York : Palgrave Macmillan, 2013.
12 Fassin D. et Retchman D., The Empire of Trauma : An Inquiry into the Condition of Victimhood , 2007, Trad. Rachel Gomme, Princeton : Princeton UP, 2009, p. 282. « La reconnaissance d’un trauma, et donc la différenciation entre les victimes, est largement déterminée par deux éléments : la mesure dans laquelle les politiciens, les travailleurs humanitaires et les spécialistes de la santé mentale sont capables de s’identifier aux victimes, en opposition à la distance engendrée par l’altérité de ces victimes. La question de la proximité sociale, culturelle, voire ontologique, importe ; il en va de même pour l’évaluation a priori de la validité de la cause, du malheur ou de la souffrance en question ; évaluation qui implique évidemment un jugement politique et bien souvent éthique. Ainsi le trauma réinvente, souvent à l’insu de ceux qui le mettent en avant, de « bonnes » et de « mauvaises » victimes, ou du moins une hiérarchie de légitimité parmi les victimes. » (Ma traduction)
13 Craps S., Postcolonial Witnessing : Trauma Out of Bounds , p.72.
14 Smouts M-C., (dir.), La situation postcoloniale : les postcolonial studies dans le débat français , Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2007 p. 32.
15 Voir les détails de l’évènement sur le site 14-18 Mission Centenaire : http://centenaire.org/fr .
16 Consulter le site du Sénat pour une description complète de la rencontre organisée sous le patronage du Président du Sénat, M. Jean-Pierre Bel, et par la Délégation sénatoriale à l’outre-mer, « Mémoires Histoires croisées » : http://www.senat.fr/evenement/colloque/outre_mer/memoires_croisees08072014.html
17 Vergès F., « Wandering Souls and Returning Ghosts : Writing the History of the Dispossessed », Yale French Studies , n. 118/119, 2010, p.141. « Des questions telles que : qui a le droit de parler, d’être inclus, quelles mémoires sont légitimes, quelles sont leurs trajectoires et racines, quels événements sont considérés comme incontournables, sont des questions politiques. » (Ma traduction)
18 Hazan E., « Brouillage sur l’Holocauste », Libération , 8 mars 2001.
19 Rothberg cité dans Buelens G., Durrant S. et Eagleston R. The Future of Trauma Theory : Contemporary Literary and Cultural Criticism , London ; New York, Routledge, 2014, p. xiv. « Le trauma n’est pas une catégorie qui inclut directement la mort, il attire plutôt notre attention sur la survie de personnes dans et au-delà des sites de violence et proches de la mort. » (Ma traduction)
20 Jennings E., Vichy sous les tropiques , La révolution nationale à Madagascar, en Guadeloupe , en Indochine 1940-1944, Paris, Grasset, 2004 ; Sempaire E., La Guadeloupe an tan Sorin, 1940-1943/ Vichy en Guadeloupe , Matoury, Ibis Rouge, 2004 ; Palcy E., Parcours de dissidents , JMJ Productions, OF2B Production, DVD, 2005.
21 M. François Cartigny, ancien notaire à Fort-de-France, effectue depuis une décennie un travail de recherche méritoire sur les Antillais déportés dans les camps de concentration. Il tente d’arracher de l’oubli les histoires personnelles de ces combattants en plaidant leur cause auprès des autorités administratives afin que la mention « Mort pour la France » leur soit décernée. Un bon nombre de biographies se trouvent sur le site suivant : http://www.memoresist.org/spip.php?page=oublionspas_detail&id=1849&var_recherche=cartigny .
22 Pour une explication plus détaillée, consulter les travaux de Poulain M., « Archives « secrètes », secrets d’archives ? », Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n. 1, 2004 < http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2004-01-0094-001 >. ISSN 1292-8399 ; Combe S., (dir.), Archives et écriture de l’histoire dans les sociétés post-communistes , La Découverte, 2009 ; D’Est en Ouest. Retour à l’archive , Paris, Publications de la Sorbonne, 2013.
23 Alexander J. cité dans Assmann A., « The Holocaust – a Global Memory ? Extensions and Limits of a New Memory Community », Memory in a Global Age : Discourses, Practices and Trajectories , Assmann A., Conrad S., (eds.), Palgrave Macmillan, 2010, p. 111. Lire également « Toward a Theory of Cultural Trauma » in Jeffrey Alexander R. Eyerman, B. Giesen. N. Smelser, et P. Sztompka, Cultural Trauma and Collective Identity , University of California Press, 2004, pp. 1-30.
24 Voir les travaux de thèse doctorale de Coret L., Traumatismes collectifs et écritures de l’indicible : les romans de la réhumanisation (Afrique francophone, Antilles, Amérique latine), Université de Paris 8 Vincennes-Saint Denis, décembre 2007.
25 Fonkoué R., art. cit.
26 Confiant R., Le nègre et l’amiral, Paris , LGF Livre de Poche, 1993 ; Maillet M., L’Etoile noire, Paris, Oh ! Editions, 2006 ; Schwarz-Bart A. et S., Un plat de porc aux bananes vertes , Paris, Points, 1996 ; Schwarz-Bart A., La mulâtresse Solitude , Paris, Editions du Seuil, 1972 ; Appanah N., Le dernier frère, Editions de l’Olivier, 2007 ; Phillips C. , The Nature of Bood, Vintage, 1998 .
27 Levy D., Sznaider N., cités dans Assmann art. cit. p. 106. Lire également, Levy D., Sznaider N., Erinnerung im globalen Zeitalter : Der Holocaust, Frankfurt am Main : Suhrkamp, 2001.
28 Craps, S. Rothberg M., « Transcultural Negotiations of Holocaust Memory », Criticism , vol. 53, n. 4, 2011, p. 518. « Les revendications pour l’unicité de la souffrance du groupe de victimes auquel on appartient a tendance à nier toute capacité d’empathie transculturelle, voire son efficacité. » (Ma traduction)
29 Dans son ouvrage Postcolonial Witnessing Craps fait mention de Mark Mazower, A. Dirk Moses, David Moshman, Jacques Semelin, Timothy Snyder, Dan Stone, et Jürgen Zimmerer.
30 Se référer à l’incipit du texte présent.
31 Formule empruntée à Pascal Blanchard lors de la présentation de la rencontre Histoires Mémoires croisées « Des champs de bataille aux réécritures de l’Histoire
Cette injonction que l’on appelle Bigidi Lénablou
Y
Le bigidi est une sommation, une insolence amusée de l’histoire guadeloupéenne du temps révolu qui resurgit insidieusement, re-convoqué comme un spectre mémoriel qui nourrit les dominés et les dominants d’antan, creusant un peu plus le sillon d’une colonisation fantôme : Un système qui n’est plus, depuis que la Guadeloupe est devenue un Département français en 1946, mais dont les rebelles effluves viennent parfois, comme des ombres, raviver les traumas partagés.
Je suis héritière de cette histoire postcoloniale. Je suis guadeloupéenne, danseuse, chorégraphe, formatrice, chercheuse en danse. Je suis née dans les années 60, issue de cette insularité « archipélagique » et pétrie par la départementalisation.

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