Bō
86 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
86 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

« Elle ne pouvait pas se taire, elle ne voulait pas taire sa fureur. Si sa fureur restait là, tapie dans son ventre, elle allait mourir.Alors, elle était sortie en courant, elle courait sous la pluie, elle hurlait, elle hurlait sous la pluie, elle criait des phrases que personne ne comprenait, des mots que personne ne pouvait entendre, tellement la pluie en se fracassant sur toutes les ferrailles couvrait le chant de sa douleur. La pluie faisait un tel vacarme que plus rien n’existait autour d’elle. Elle était seule.Elle hurlait son impuissance, elle hurlait les mots qu’elle ne pouvait même pas oser chuchoter à la maison, elle hurlait ce qu’elle avait gardé trop longtemps enfermé dans sa poitrine. Elle pleurait.La pluie dégoulinait sur son visage et sur ses vêtements. Ces vêtements collaient à son corps. Ses larmes se mélangeaient au déluge du ciel.Sous cette tempête de grêle, on aurait pu croire qu’elle dansait ! Les arbres se pliaient sous la force du vent qui clamait son innocence et couvrait ses mots. »Daniel Bart a tout fait : du théâtre avec Ariane Mnouchkine, du cinéma avec Jean Eustache, de la télévision avec Stellio Lorenzi puis avec Georges Cravenne, coordinateur général des Césars, des 7 d’or et des Molières, de la production internationale pour l’agence de mannequins Elite, dont il crée les shows au Maroc, en Tunisie et en Chine. Ou presque tout fait : il n’avait pas encore écrit de livre...Yunbo Bart n’a rien fait : elle a été professeur d’anglais en Chine et est aujourd’hui peintre à Paris.Bō est leur premier roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 août 2010
Nombre de lectures 1
EAN13 9791091601993
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122–5, 2e et 3e alinéas, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (article L. 122–4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 135–2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

© Daniel & Yunbo Bart, Descartes & Cie et Cent Mille Milliards, tous droits réservés, 2017

« Personne ne réparera les torts commis,
mais tous les torts seront oubliés. »
Milan Kundera, La plaisanterie

1. Longtemps après

Je me réveille avec un mal de crâne tenace et une coriace envie de vomir. J’ai à peine le temps de courir jusqu’aux toilettes, heureusement libres, en bousculant quelques personnes à moitié endormies et de mauvaise humeur. En regagnant mon siège, j’entends le bruit caractéristique du train d’atterrissage qui sort de son coffre. L’hôtesse rappelle les consignes d’usage.
— Redressez le dossier de votre siège, attachez votre ceinture et relevez la tablette située devant vous. Nous allons atterrir dans quelques minutes à l’aéroport international de Beijing. Il est onze heures, heure locale, la température extérieure est de six degrés en dessous de zéro.
Aujourd’hui le passage à la douane est très facile. Un coup d’œil sur l’ordinateur, un coup de tampon sur le passeport et c’est fait. Je récupère ma valise, ma vieille valise rouge qui a déjà fait pas mal d’allers et retours et me voilà dehors, devant la longue file de taxis. Salut Pékin !

Dans la voiture, je remarque suspendue au bout d’une chaîne toute rouillée, une petite poupée représentant Mao Zedong. Je demande au chauffeur pourquoi il a cette breloque, et s’il aime encore Mao.
— Oui, me dit-il, parce qu’à cette époque tout le monde était pareil, tout le monde était pauvre. L’argent n’existait pas, nous avions ce qu’il y avait. Maintenant il y a tout, mais nous n’avons pas les moyens de nous l’offrir.
Il jette un bref coup d’œil dans le rétro.
— Vous ne pouvez pas comprendre, il est un peu en colère, vous êtes trop jeune.
La ville défile derrière les fenêtres embuées. Sur le sol gras, les pneus du taxi font entendre des petits gargouillis. On n’y voit pas à dix mètres. Et soudain la voilà ! La voilà… Toujours là, témoin de nos sublimes espoirs ! Vibrante de toutes nos émotions ! Mais les pierres n’ont pas de mémoire. La place Tiananmen disparaît derrière un épais nuage de pollution. Les voitures roulent au pas, tous feux allumés, les piétons sont comme des ombres aux contours flous. Je traverse l’immense endroit, désormais indifférent à notre passé. Au milieu de la place, un énorme écran vidéo projette inlassablement un beau soleil rouge pour remplacer l’autre, le vrai. Avec ce slogan publicitaire : « Rendons notre ciel plus pur . »

Le taxi me dépose devant le petit marchand de jujubes. Il est toujours là, devant la maison. Son étalage était peut-être déjà là avant. Il me reconnaît, me choisit les fruits comme je les aime, me sourit, il fait gris, il pleuviote, j’ai froid. Quand je rentre chez-moi, j’ai toujours froid. Le chauffage est réglé par la copropriété et il ne fait jamais suffisamment chaud. Je suis épuisée, je grelotte, je grignote à peine deux ou trois jujubes, je me jette sous la couette et m’endors.



Je m’appelle : Xiao Bō.
Ce qui veut dire « Petite vague ».
Mon grand père : Bao Heng.
Ce qui veut dire « Trésor équilibré ».
Ma grand mère : Guang Zheng. « Bijoux précieux ».
Mon père s’appelle : Jun.
Ce qui veut dire « Montagne merveilleuse ».
Mon frère : Feng. « Le vent ».
Ma sœur : Qiao Yian. « Rocher inaccessible ».
Ma mère : Gui Fen.
Ce qui veut dire « Fleur parfumée ».



Je me lève très tôt. Après un vrai thé vert de l’année et une douche bien chaude, je suis en forme. Je téléphone à mon père pour l’avertir de mon arrivée et cours prendre le métro pour aller à la gare. Une foule impressionnante s’y presse. C’est la foule de la Chine. On se bouscule aux guichets, on s’engueule, tout le monde est pressé, tout le monde prend le train à ce moment de l’année pour aller faire la fête ! Pendant ces quelques jours fériés, des millions de Chinois vont prendre le train pour rejoindre leur famille. Il y a des hommes chargés de paquets, de ballots mal ficelés, d’énormes valises. Des femmes qui jouent, admiratives, avec le fameux petit enfant unique qui se sauve tout excité, éclatant de rire, la couche pendante entre ses jambes arquées. Il y a aussi des petits groupes de jeunes. Ils ne ressemblent pas à ceux d’avant. Les filles exhibent leurs jambes dénudées au bout de talons outrageusement hauts. Des garçons ultra chic envoient des textos depuis leur iPhone. Certains, rebelles, pour marquer leur différence, ont les cheveux rouges.
Je saute dans le train. Heureusement que j’ai réservé ma place car il y a un monde fou. Dans trois heures je vais revoir mon père. Je ne regarde pas le paysage, c’est l’hiver. J’observe tous ces gens joyeux, qui après des mois de travail, profitent des trop brèves vacances de l’année nouvelle pour voyager à travers toute la Chine. Depuis quelques temps, les Chinois découvrent à nouveau cette Chine dont ils ont été privés pendant trop d’années.



Personne ne m’attend à la gare, mais je connais le chemin. Je connais cette ville, c’est là que nous habitions à cette époque. Ce sont les mêmes rues, mais maintenant elles sont bordées de toutes sortes de magasins lumineux et colorés, d’immeubles nouveaux et horribles. La circulation est si dense que personne ne pourrait compter les voitures, les motos, les bus, les cars et les camions. Mais il n’y a plus de vélos !

Arrivée devant la maison, je sonne, je monte l’escalier, toujours un peu angoissée à l’idée de retrouver ma famille devenue pour moi si différente. Comme chaque année, au moment du nouvel an chinois je suis là. Et comme chaque année mon père m’attend, dans le réduit qui lui sert de bureau. Il m’attend, assis dans un gros fauteuil devant la bibliothèque. Et comme chaque année, il me pose les mêmes questions.
— Comment va ta santé ? Est ce que tu manges suffisamment ? Est ce qu’il fait froid à Paris ? As-tu assez d’argent pour te chauffer ?
Je dois répondre à toutes ses questions par l’affirmative, sinon il est inquiet. Il me regarde, ses petits yeux rieurs disparaissant sous ses épais sourcils noirs. En Chine, on dit d’un homme qui a gardé les sourcils noirs qu’il est très efficace au lit ! Souvent, à Paris, je joue à épier sourcils blancs et sourcils noirs, et nous rions avec mes amies des possibles mauvaises surprises. Je raconte cela à mon père. Il sourit et, pudique, baisse aussitôt les yeux. Je sens qu’il trouve ma remarque déplacée, qu’il s’inquiète certainement de mes mauvaises fréquentations, mais il ne dit rien.
À la cuisine ma belle-sœur s’active derrière les fourneaux. Je sais qu’il y aura des raviolis qu’elle a dû préparer depuis plusieurs jours. À notre arrivée, elle est en train de faire sauter des travers de porc. Elle a fait chauffer le gras du cochon puis, lorsque la graisse commence à fumer, elle a jeté dans le récipient une poignée de ciboulette finement coupée. Je reconnais immédiatement la merveilleuse odeur de la ciboulette qui embaume toute la maison. Je la regarde faire et je me souviens de petits moments comme ça, il y a longtemps, avec ma sœur. Comme le veut la coutume, ma sœur passe le réveillon dans la famille de son mari.
— Ton frère est en bas, dit mon père. Il bricole, comme d’habitude, il prépare son feu d’artifice pour ce soir… J’espère qu’il ne fera pas sauter la maison !
Il se sourit à lui m

  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • Podcasts Podcasts
  • BD BD
  • Documents Documents