Bartholdi, mère et fils
354 pages
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Description

« Maman. Je lui avais tant écrit. Presque tous les jours. Aucune de mes lettres n’était restée sans réponse de sa part. Écrire c’était comme si l’on s’embrassait sans les lèvres, sans les joues. C’était s’embrasser avec l’esprit. »


Quelle vie que celle de Frédéric Auguste Bartholdi ! Grand voyageur, le père de la statue de la Liberté a parcouru l’Italie, l’Éthiopie, l’Égypte, et fait le tour des États-Unis. Il a rencontré Ferdinand de Lesseps sur le chantier du canal de Suez, a été reçu par deux présidents des États-Unis, a été familier des milieux artistiques du second Empire, émissaire du gouvernement républicain de Gambetta, aide de camp de Garibaldi...


Cette activité intense ne l’a jamais empêché de visiter chaque semaine son frère Charles, rongé par la folie. Ni d’écrire, quasiment tous les jours, à sa mère Charlotte.


Jean-Marie Schelcher a choisi dans ce livre 300 lettres de Bartholdi à sa mère. Elles forment un extraordinaire carnet de voyage, une plongée dans le travail d’un artiste qui pensait ses œuvres en architecte, pour les inscrire totalement dans le paysage.


Présentées en intégralité, ces lettres ont été reliées entre elles par des passages à la première personne pour former un « docu-fiction », une autobiographie reconstituée de Bartholdi. De ses premières œuvres à l’aventure extraordinaire de Miss Liberty, on partage l’aventure quotidienne d’un artiste majeur. De son départ de la maison familiale à la consécration américaine et son mariage à l’autre bout du monde, on entre dans l’intimité d’une histoire d’amour jamais démentie entre une mère et son fils.

Sujets

Informations

Publié par
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EAN13 9782845742239
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jean-Marie Schelcher
Bartholdi, mère et fils
(1856-1886)

Docu-fiction épistolaire

Illustrations d’Auguste Bartholdi, tirées de sa correspondance
LE VERGER ÉDITEUR
à Paulin,
à Yannick,
à Yves,
nos trois garçons
Cet ouvrage est suivi
- d'une bibliographie
- de notices biographiques des principaux personnages rencontrés
- d'un index des noms de lieux
- d'un index des noms de personnes
R EMERCIEMENTS
Je tiens à remercier très sincèrement
M. Régis Hueber , ancien conservateur du Musée Bartholdi de Colmar, et
Mme Françoise Gademann , qui était sa collaboratrice, pour la mise à disposition du fonds Bartholdi, pour leur disponibilité et leur gentillesse,
Mme Frédérique Wisson pour sa relecture du typoscript,
Mme Isabelle Schelcher , mon épouse, pour son aide précieuse lors de la frappe et de la relecture du texte, mais surtout pour son attitude constamment encourageante.
A VERTISSEMENT
Cet ouvrage rassemble plus de trois cents lettres que Frédéric-Auguste Bartholdi, l’auteur de la célèbre statue de la Liberté et du Lion de Belfort, a écrites à sa mère Charlotte. Sa correspondance, conservée au musée qui porte son nom à Colmar, en renferme bien plus. Il a fallu faire un choix qui puisse s’intégrer, se marier avec le récit romancé de sa vie et donner une coloration avérée à ce que je souhaite appeler une docu-fiction épistolaire.
Les lettres reproduites sont toutes authentiques, le texte en est inchangé. Les premières d’entre elles sombrent dans une grande banalité et renferment bien des longueurs. Mais elles prennent peu à peu de l’épaisseur en se faisant l’écho de la vie palpitante de l’artiste. Les passages soulignés l’ont été par Bartholdi lui-même.
Cependant on ne saurait être tenté d’extraire de ces lettres ce qui ne s’y trouve pas. Mon but n’a pas été de décortiquer la pensée profonde du sculpteur. De toute façon, il ne s’est jamais vraiment livré à des considérations esthétiques originales sur ses sculptures. Qu’on ne s’y trompe pas ! Par contre, il s’est totalement donné à la sculpture qu’il réalisait avec l’idée bien ancrée qu’elle représentait la tâche de sa vie. « La difficulté de réussir ne fait jamais qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre ». La phrase est de Beaumarchais, mais pourrait être de Bartholdi qui, sans être un génie, avait pourtant une maîtrise totale de son art et une persévérance à toute épreuve, enthousiaste, opiniâtre et sincère. Bartholdi n’avait d’autre ressort dans son existence que d’aller de l’avant, d’avancer toujours et encore, de ne jamais s’arrêter en chemin en homme cultivé et pondéré qu’il était. En revanche, dans sa correspondance somme toute très familière, on découvre l’homme au quotidien, son caractère, ses relations à la fois avec sa mère possessive et son grand frère devenu fou, ses démêlés, ses angoisses, sa fierté pour ses succès et quelquefois son sentiment d’échec. Derrière les mots, on pénètre également dans la micro-histoire d’une famille bourgeoise aisée d’Alsace, aspirant à l’élévation sociale et à la reconnaissance par les contemporains.
M OI, J EAN -C HARLES B ARTHOLDI, BARON DE RACE FRANQUE
Charles, mon frère aîné, était en train de perdre la boule et, depuis quelques temps, Maman souffrait de son comportement de plus en plus débridé. Ils avaient, tous les deux, quitté Paris où nous nous étions installés dans les années qui ont suivi la mort de mon père, vers 1843. Ils avaient repris leurs quartiers à Colmar. Mon frère s’était orienté vers le barreau et Maman était fière de lui parce qu’il avait fini par réussir sa thèse. Mais il ne se rendait pas digne de cette fierté. Lui c’était davantage la compagnie des femmes faciles qu’il recherchait plutôt que celle des affaires à plaider dont il aurait pu faire son gagne-pain. « Quel est donc ce démon qui corrompt Charles ? » s’interrogeait Maman en permanence. Même l’ami Nefftzer à qui elle s’était plainte des frasques de Charles n’avait pas pu lui trouver de travail. Il se contentait de vivre aux crochets de notre mère qui s’affolait de voir partir en fumée des sommes faramineuses. Pourtant elle subvenait continuellement à ses immenses besoins d’argent. En fait, l’ardeur au travail de Charles avait cédé la place à l’oisiveté dont il s’accommodait aisément, se souciant fort peu de sa réputation. Il y a des moments dans la vie dont on pourrait se passer. Mais l’irréversibilité du temps nous condamne à nous résigner.
Moi, j’étais resté dans la capitale où je possédais mon atelier rue Vavin et où Charles venait régulièrement me voir, comme en ce mois de mai 1859. Il s’incrustait volontiers et ne voulait plus rentrer en Alsace. J’étais seul avec lui et nous passions ce dimanche après-midi du 8 mai à nous promener dans la forêt de Vincennes. Je pouvais donc lui parler :
— Charles, Maman est inquiète. Tu devrais la ménager un peu.
— Laisse Maman où elle est. À Colmar elle est trop loin pour m’espionner. J’ai envie de vivre et ne pas entendre résonner sans cesse à mes oreilles : « Charles, ressaisis-toi ! Charles, prends garde à toi ! Charles, ne fais pas ci, ne fais pas ça » ! J’ai vingt-neuf ans, nom de Dieu, et j’ai la vie devant moi. Et j’en fais ce que je veux. Basta !
— Tu es insouciant ! C’est elle qui t’a élevé, et pas l’inverse.
— Théories de provinciaux que tout cela. Ici on est à Paris et toi aussi tu devrais en profiter.
— Avec l’argent de Maman que tu ne gagnes pas par toi-même !
— Tu n’as pas d’ordre à me donner, petit frère. Tu me laisses tranquille et tout ira bien.
— Des menaces ?
— Une simple mise en garde. J’ai ma vie, tu as la tienne.
Charles commença tout à coup à cligner de l’œil gauche. Son visage semblait malaxé par des mains invisibles. Il fit une horrible grimace. Ses joues se creusèrent, puis se gonflèrent comme une baudruche. Je sentis des frissons parcourir mon dos car il me faisait peur. Il allait exploser. En un quart de seconde, il se mit devant moi et saisit mes avant-bras de ses deux paluches de géant. Je voyais maintenant l’autre image de mon frère qui, parfois, se transformait en une bête féroce et dont le contact m’épuisait à force. À ces instants, il s’inventait un monde imaginaire parce qu’il ne trouvait pas sa place dans le monde réel. Nous avions tous les deux sur les épaules le sac trop pesant de notre histoire familiale, mais il était pour le moment le seul à plier le genou. Chez Charles un pouvoir ignoble occupait quelques centimètres carrés du cerveau et y plantait son drapeau.
Après un silence terrifiant, Charles révulsa ses yeux – je n’en distinguais plus que le blanc – puis vociféra comme un animal :
— Moi, Manegold. Moi magistrat de la ville de Wissembourg. Moi serviteur du Grand Duc de Bade. Moi, Jean-Charles Bartholdi, baron de la race franque, je t’ordonne de te soumettre aux désirs de ton prince.
— Qui est ce prince dont tu parles ?
J’essayai de le calmer en entrant dans sa logique, puis il reprit :
— Soumets-toi et ne pose aucune question, je te promets au carcan. Soumets-toi, te dis-je !
Les promeneurs se retournaient sur notre passage et je vis les joues de Charles se teindre d’un rouge cramoisi, signe qu’il faisait une de ces colères dont je connaissais déjà la couleur. Je tentai de l’amadouer :
— On nous observe. Tu es un bon prince, Jean-Charles Bartholdi. Je te connais. Tu ne voudrais pas que tes sujets deviennent malheureux comme des pierres pour des châtiments qu’ils ne méritent pas. À moins que tu aies tellement changé depuis notre dernière entrevue.
Je le sentis se détendre tout en restant sur ses gardes :
— Je n’ai en rien changé, mais je dois affirmer continuellement mon autorité.
— Elle est en péril ?
— N’interromps pas ton souverain. Ne te hasarde pas à lui dicter sa conduite. Tu n’es pas sa mère. Et de père il n’a point.
Charles n’avait que six ans quand notre père s’en était allé. Je n’en comptais moi-même que deux. Père était tombé malade et la médecine ne l’avait pas sauvé. «  La médecine moderne  », disait notre mère. Je nous vois encore accrochés à ses jupons pour demander de ses nouvelles. Elle biaisait en répétant que Dieu seul savait la réponse et que Lui se gardait bien de parler. Das wissen die Götter und die schweigen 1 . J’ai toujours pensé que Dieu ne répondait pas parce qu’il avait peur que nous percions son secret et que nous doutions de son existence. L’homme a déjà tant d’horreurs à son actif qu’Il aurait pu le foudroyer cent mille fois. Alors, ou bien Il n’est qu’un mythe, ou bien Il est sourd et aveugle. Peut-être même qu’Il nous méprise. Charles avait raison. Nous n’avions pas de père, mais une mère qui avait revêtu le costume paternel par-dessus son habit maternel. D’un coup, elle était devenue à elle seule nos deux parents.
Je relançai :
— Tu sais Charles, tu devrais modérer tes propos. Pense à Maman !
— Notre pauvre mère ? reprit-il. Elle ne comprend rien à rien. Une Catherine de Médicis, une régente noire qui étouffe depuis toujours son grand fils promis à de nobles et grands desseins. D’ailleurs, qu’elle t’écrase, toi ! Tu n’es de toute façon que le petit, celui qui héritera d’une petite demeure fortifiée au fin fond du royaume. Tandis que moi, magistrat de Wissembourg, j’aurai le château et les immenses terres qui l’entourent.
Il était aveuglé par sa colère et ivre d’une haine qu’il nourrissait depuis la disparition de notre père, comme s’il lui en voulait d’être parti et de l’avoir abandonné. Comme il se calmait tout doucement, je me hasardai :
— Tu devrais répondre à Maman. Elle te demande de la rejoindre à Colmar. Elle aurait bien besoin que tu lui prêtes main forte dans les tâches quotidiennes.
— Tu voudrais peut-être que je lave les assiettes du déjeuner ? fit-il sèchement.
— Non, bien sûr, Charles, tu le sais bien. Toi qui as de l’autorité, tu t’occuperais des terrains, des enchères du foin, de la forêt, des locataires, tant de choses pour lesquelles une voix d’homme comme la tienne serait d’un indispensable secours. À Colmar, il y aurait bien assez à faire pour vous deux.
Je le vis réfléchir longuement jusqu’au moment où il prit une décision :
— Eh bien, oui, j’irai à Colmar. Et toi, que feras-tu ?
— Je sculpterai, Charles. Je sculpterai…
— Et moi, je peindrai. Je peins déjà, mais pas assez. Pas assez bien. Pas aussi bien que toi, le petit dernier de cette famille protestante bien pensante dans laquelle le destin nous a fait naître tous les deux.
Depuis ce 8 mai 1859, je me rendais compte que Charles perdait de plus en plus sa boussole intérieure au milieu d’un océan de doutes. Ses repères s’étaient tellement déplacés qu’à le voir ainsi se tortiller comme un ver, je me demandais si un jour il aurait droit au bonheur. Je savais au fond de moi que viendrait le moment où je ne pourrais plus rien partager avec lui. Il ne ferait plus partie du même monde que moi parce qu’il s’enfermerait à double tour dans le sien et se défendrait de toute intrusion. Ces pensées me rendaient triste parce que je le voyais voyager dans ses lubies et se prendre les pieds dans les amarres du bateau ivre qui l’emportait peu à peu vers le brouillard. Une évidence s’imposait – et j’aurai à en convaincre Maman : l’énigme de Charles était incommensurable. Le dialogue avec lui allait s’assécher. Il y avait tant de choses qu’on ne s’était pas dites, pourtant nous passions notre vie à parler. Nous devions nous familiariser avec l’idée d’un changement de dimension dans notre relation avec Charles. Lui n’envisageait son existence que dans les bras d’une belle plantureuse comme cette veuve Heller dont il avait profité de l’argent, du corps et du toit pendant plus de trois ans. Cette marchande de diamants était une croqueuse d’hommes qu’elle jetait à la rue lorsqu’elle n’en avait plus l’usage ou qu’un autre avait pris la place. Il n’avait pas suffi qu’elle le mette à la porte, elle lui réclamait aussi près de onze mille francs. Un prêt, semble-t-il, qu’elle lui aurait fait. J’étais persuadé que sa revendication était fondée, mais Charles ne le savait plus. Il ne gérait pas plus son argent que son quotidien. C’était bien là sa misère et sa descente aux enfers. Maman menaçait de lui couper les vivres mais ne mettait jamais ses menaces à exécution. La solution ultime avait consisté à le prendre auprès d’elle à Colmar. Les tentations seraient moins grandes qu’à Paris et elle pourrait mieux le contrôler.
 
En ce qui me concernait, Charles pouvait m’être utile dans mes affaires avec la ville de Colmar. Bien que parisien de longue date, je restais intimement lié à ma ville natale. C’était bizarre. Je n’arrivais pas à partir en voyage sans m’arrêter là-bas, dans la rue des Marchands. J’y étais né, j’y avais perdu mon père, j’y avais quelques habitudes, des amis, mon frère… et Maman. Et puis, je voulais que Colmar et les Colmariens se donnent à moi comme de loin je me donnais à eux sans compter. En 1855, je leur avais offert la statue du général Rapp et j’étais persuadé que cette œuvre en appellerait d’autres. Ils n’avaient pas voulu de mon Pfeffel, pourtant fondateur de l’école militaire de la ville. Ils me confièrent la statue du beau Martin, le graveur et peintre Schongauer, l’idole d’Albrecht Dürer qui peignit La Vierge au buisson de roses . Mon réseau colmarien était plutôt actif : j’avais bien de la chance que le secrétaire de la société Schongauer fût Charles Goutzwiller, un ami de la famille qui avait connu mon père. Par ailleurs, Louis Hugot, bibliothécaire de la ville, Léon Brièle, secrétaire de la préfecture, Alphonse et Alfred Pabst, le docteur Louis Berdot, l’avocat Ignace Chauffour, le notaire Édouard Rencker et le maire Hercule Peyerimhoff étaient mes meilleurs alliés qui, en amateurs d’art éclairés, étaient devenus membres du comité pour la construction de la fontaine-statue. J’avais pu profiter aussi du soutien du comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts de Napoléon III.
Une fois mon projet pour la fontaine Schongauer adopté, l’ouvrage m’avait accaparé complètement. Je souhaitais la peaufiner dans ses détails les plus délicats. Je m’engageais avec elle dans une course contre le temps puisque je la voulais aboutie pour le Salon de 1861 2 . Elle le fut et j’étais content de moi. Le chroniqueur de La Presse l’avait qualifiée de monument délicieux et d’une élégante gracilité. J’avais réussi à émouvoir le grand Viollet-le-Duc lui-même, ce qui avait contribué à ma notoriété grandissante. Bientôt le monument-fontaine de l’amiral Bruat s’inscrivit dans la suite logique du beau Martin.
La fontaine Bruat ! Après Rapp et le beau Martin, la ville de Colmar me chargea du chantier de la fontaine-statue de l’amiral Bruat. Ma motivation était énorme. Je voulais l’amiral debout en tenue de combat, son regard embrassant l’horizon et sa main droite tenant une lunette marine. De la main gauche, il déroulerait une carte de la Mer Noire. Je voyais la statue posée sur un piédestal avec, à ses pieds, quatre femmes symbolisant l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. Une géographie du monde au féminin pour un projet grandiose. Voilà un autre projet auquel j’aurais souhaité un aboutissement rapide si la pingrerie de la municipalité colmarienne n’avait pas freiné mon ardeur. Huit mille francs, huit mille petits francs manquaient pour réaliser un hommage digne de l’amiral. Je pensais pouvoir compter sur Charles pour relancer les autorités locales.
 
7 mars 1861
Mon cher Charles,
Il y a du vrai dans tes observations sur Bruat, mais le véritable pot aux roses, le voici : je n’ai pas voulu m’expliquer catégoriquement dans ma lettre au maire afin de ne pas soulever des difficultés ; mais verbalement tu peux éclaircir la chose. C’est moins moi qui suis en jeu que la ville de Colmar.
M. Clerc vice-président est un pointu commerçant comme on en voit peu et c’est lui qui est l’auteur de la question en litige ; l’amiral 3 y est pour fort peu de chose et me témoigne beaucoup de bienveillance.
Pour M. Clerc qui est commerçant, il comprend fort bien que si le Ministère d’État donne 5000 francs et impose un artiste qui en demande 20000 pour son travail, il n’y a aucun intérêt pour la souscription ; mais ! Ce qui l’ennuyait c’est de lâcher 2500 francs avant que les plans et devis n’aient été approuvés au Ministère, par conséquent avant de savoir au juste sur quelles dépenses portera cet acompte.
J’ai transvasé au maire dans ma lettre leur phraséologie et pour qu’on ne puisse pas se servir de moi comme bouc émissaire, j’ai été lire ma lettre à l’amiral afin qu’il constate bien si c’est là ce qu’il m’a dit.
Malgré le motif énoncé ci-dessus, M. Clerc m’aurait peut-être remis l’argent ; mais ! Il s’est senti les nerfs agacés de ce qu’on m’envoie avec un mandat sans prévenir etc.… (Question de procédé).
En second lieu la ville de Colmar qui veut élever le monument dans ses murs est le plus petit des gros souscripteurs. La marine qui fournit environ 10000 francs préférerait voir le monument dans un port de mer. Les colonies qui ont fourni 7500 francs pourraient réclamer aussi. D’où il résulte qu’on pourrait s’étonner du ton d’autorité de la ville qui aurait dû souscrire au moins le tiers de la dépense.
Tout cela est clair et net, et il y a du vrai, je comprends suffisamment les gens pour comprendre même ce qu’ils ne disent pas catégoriquement, or ce que je viens de t’énoncer c’est le fond du sac.
Et quand édifié sur la question tu pourras en laisser tomber quelques mots, d’autant plus que la ville de Colmar aura pour 50000 francs un monument que toute autre ville paierait 100000. Et sur ces 50000 elle ne donne que 5, c’est piteux. Elle devrait donner 20000. Je l’ai déjà dit au maire, cela fait un mauvais effet, qui pourra même influencer le Ministère d’État. La ville de Vaucouleurs qui est un hameau a mis le chiffre de 10000 francs sur la souscription de son monument de Jeanne d’Arc.
Il faut que la ville pense qu’outre le monument à Bruat, elle crée une œuvre d’utilité publique. Elle voulait dans le temps faire une fontaine au rond-point, elle n’aurait même pas pu faire une souscription nationale pour cela. Il faut que vis-à-vis du gouvernement elle ait l’air d’honorer les hommes qu’il a produit, mais pas de s’en servir pour carotter à la nation un monument ; qu’elle la carotte, je n’y vois rien à dire, au contraire !, mais qu’il n’y paraisse pas.
L’observation ingénieuse de l’amiral n’est qu’une ironie. Modifier le projet serait une plaisanterie quand on l’a fait voir à tous les souscripteurs que tous les grands fonctionnaires, Mme Bruat et… l’ont vu et revu ; quand toute la marine et les colonies s’attendent à son exécution et ont souscrit en conséquence.
Cette observation veut dire il pourra manquer une dizaine de mille francs ; c’est à la ville qu’il appartient de les donner puisqu’elle doit avoir le monument (c’est là la réponse qu’elle attend).
Pour ce qui est des remarques faites sur les changements opérés dans le modèle, tu peux dire ce qui est : C’est qu’un projet est une idée rudimentaire et lorsqu’on s’occupe de son exécution, l’idée se développe et se châtie d’elle-même. Je savais dès le principe que le projet ne pouvait pas être exécuté tel quel, je savais les changements que je chercherais. Ce n’est donc pas des changements que j’ai faits, c’est l’élaboration pour l’exécution. Il en est de même du monument Martin Schoen[gauer] qui en a subi aussi.
(…) Maintenant je vais faire travailler le ministre pour un de ses amis, très lié avec Fritz, et je tâcherai que Berger s’assoie sur M. de Saint-Paul, dans le même but. Quand ce travail sera digéré, il en résultera j’espère un conseiller de préfecture à Colmar. (…)
Tu diras à Maman que j’ai reçu mon mois de mars et j’en étais bien aise car j’avais renvoyé les billets du Conservatoire pour ne pas être à sec. Il y a une question que j’ai oubliée depuis 3 semaines, c’est la blanchisseuse ; les 50 francs qu’elle demandait, ce n’était pas son compte qui était réglé, mais un compte qu’elle m’avait remis pour le linge que Maman avait laissé à blanchir. Je les lui remettrai quand Maman me les enverra car mes capitaux sont placés d’avance et d’une manière pressante. Je t’embrasse et te remercie de la peine que tu t’es donnée. J’embrasse également Maman et me réjouis pour le mois d’avril.
Ton cher frère, Auguste Bartholdi
 
L’intuition de Maman avait finalement été bonne. Charles l’avait effectivement rejointe au début de l’année 1859. Il s’était remis en selle en créant sa revue d’histoire locale. Le voilà qui redevenait quelqu’un de fréquentable, un vrai Bartholdi tel que l’exigeait sa généalogie. J’étais fier de lui et sûr qu’il s’en sortirait en revenant en province, là où tout le monde savait tout sur tout le monde. Il éviterait sans doute de défrayer la chronique par des attitudes choquantes. En tout cas, je le croyais. Ses écrits étaient fondés sur des recherches sérieuses. En collaborant activement avec les historiens locaux, il s’échafaudait peu à peu une image d’homme de lettres distingué, rédacteur en chef des Curiosités d’Alsace . D’ailleurs lorsque parut le premier numéro de sa revue en 1861, j’avais obtenu le concours de plusieurs amis journalistes. Les journaux c’était sacré si l’on voulait se faire connaître, un peu comme une corne de brume pour fendre l’anonymat. En somme, Charles avait repris une existence à peu près normale si l’on exceptait les conflits constants avec Maman. Elle s’usait à vouloir le dompter, lui le lion qui ne supportait pas sa cage. Plus elle maniait la menace, plus il se montrait imprévisible. Elle se sentait alors trahie par l’inattendu qu’il lui imposait. Alors elle se mit à distiller un étrange pouvoir en montrant à l’envi qu’elle considérait son fils aîné comme le seul gravier qu’elle ait jamais eu dans sa chaussure. Elle luttait constamment pour transformer ce qu’elle pensait être une catastrophe en quelque chose de positif, mais sa lutte la tuait à petit feu. De même que Charles d’ailleurs… surtout Charles !
 
2 janvier 1862
Chère Maman,
Je vois effectivement que nous étions bien ensemble au commencement de cette année. Moi je faisais soirée avec moi-même au coin de mon feu en fumant une pipe, en votre honneur avant de me coucher.
J’avais passé une partie de la soirée chez les Dietz, il y avait un arbre de Noël auquel j’ai contribué en faisant Hans Trapp 4 .
Je pense que vous aurez reçu hier mon petit souvenir de l’année écoulée. Que ce paysage de Niederbronn te rappelle que tu dois toujours veiller à en entretenir les effets salutaires. Et que mon bronze servant à maintenir en ordre quelques uns des innombrables papiers qui voltigent sur la table de Charles représente ma pensée assistant à vos causeries du soir.
J’ai reçu tous les envois, chaussettes, pâté et argent et te remercie de toutes les bonnes choses hygiéniques, succulentes et réconfortantes. Sais mes amitiés et mes compliments aux amis, à M. Huyot, Huot, Brulé, aux Berdot et autres et ceux que tu vois. Reçois ainsi que Charles le premier baiser de l’année 1862 que vous adresse de cœur
Votre Auguste.
 
En ce début d’année, j’avais envisagé d’accueillir Maman chez moi. Elle me promettait de venir mais visiblement les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. En ce qui la concernait, j’en fis l’expérience à maintes reprises. Le 12 janvier 1862, – c’était un dimanche – j’étais allé au conservatoire en l’honneur de Maman. Comme elle m’avait annoncé son arrivée à Paris avec Charles pour le début de l’année, j’avais acheté des billets pour nous trois. Finalement, je m’y rendis seul. La première partie du concert était fort belle, le reste était de trop, comme d’habitude. Le même soir d’ailleurs j’ai entendu le pianiste Lubeck. Le mardi suivant, j’ai accompagné madame Dietz au violon. Je ne jouais pas autant de violon que je l’aurais souhaité, mais je me donnais quand même quelques attestations de bonne volonté. Le jour en général, avare de mes instants, je travaillais, et le soir, je sortais cinq ou six fois par semaine. En fait, Maman me parlait constamment de son voyage à Paris, mais sans jamais m’indiquer de date. Chaque fois que passaient deux jours sans une lettre d’elle, je me disais : « ça y est, elle doit être en route » !
 
3 mars 1862
Chère Maman,
Moi non plus je ne pensais pas qu’à cette date tu m’écrirais encore et la preuve c’est que depuis le mois de décembre les rideaux sont montés et l’appartement approximativement prêt à te recevoir. Ainsi au mois de décembre il en était question de ce voyage et je crains bien de le voir encore retardé, si tu le soumets toujours à une foule de petites occupations qui ne finiront jamais. J’attends toujours et je ne vois rien venir de l’horizon (à ce propos je crois que tu pourrais supprimer le T dont tu enjolives habituellement la fin du mot horizon, soit dit à charge de revanche).
Je disais donc : que j’avais beau consulter l’horizon, réclamer et dire que j’attends, cela ne me sert à rien, je suis donc obligé de rester le bec dans l’eau jusqu’à ce que tu viennes me le retirer.
J’étais hier soir chez Mme Soehnée, jeudi chez cousine Bartholdi. On s’est comme toujours informé de toi et on m’a demandé quand tu viendrais. Je crois avoir dit le fond de ma pensée en leur révélant que je ne savais pas. Tu devrais faire un triage parmi les choses qui te retiennent, mettre les petites au panier, te débarrasser des grosses et te volatiliser pour les Colmariens. La saison est excellente pour voyager et cela me semble être le bon moment pour venir. (…)
Pour les chemises, je suis charmé de leur exécution, je retire mon amendement concernant les boutonnières de devant, les premières sont très bien à une distance d’environ 0,07 et 0,18 centimètres du col, celles des manchettes étaient un peu trop petites, il les faut à peu près de cette mesure. Je te remercie également d’avoir pensé à l’argent, car j’y pensais moi-même, mais j’attendais que tu m’en parlasses. Je ne puis mieux finir que sur cet imparfait du subjonctif et t’embrasse bien tendrement ainsi que Charles.
Ton cher fils Auguste
 
Ce 24 mars 1862
Chère Maman,
J’ai eu de tes nouvelles par le jeune Dreyfus qui est venu me voir m’annonçant ta prochaine arrivée. (…)
Quand tu auras fixé à peu près le jour de ton départ, dis-le-moi afin que je puisse faire épousseter et ranger un peu. Quant aux visites ne t’en tourmente pas, je ne parle à personne de ton arrivée et tu n’en auras aucune à faire. Tu trouveras mon atelier passablement meublé, j’ai deux statues couchées de Bruat commencées ; je vais activer un peu leur exécution et quand tu viendras, comme il fera beau, nous pourrons flâner un peu.
La statuette pour la Hollande est effectivement celle d’Ary Scheffer, je pense l’avoir encore quand tu viendras à Paris, je la fais fondre en ce moment. (…) Je vois avec peine que tu me dis avoir passé une assez bonne nuit comme si c’était tout à fait exceptionnel, serais-tu donc malade ou bien te tourmentes-tu trop ? Il faut bien se mettre dans la tête que si l’on se préoccupe de tout ce qui peut causer des tracas, il y a des probabilités pour qu’on soit toujours tourmenté. Experto crede… Rien ne donne plus de tracas que les arts et tout ce qui s’en suit et si on s’y abandonnait, l’esprit n’aurait pas un instant de calme. Il faut prendre par conséquent son parti, considérer les tracas comme une chose continue et qu’il faut négliger le plus possible. Je fais tout mon possible pour mettre en pratique cette philosophie, la seule qui vous laisse l’esprit libre.
Je t’embrasse ainsi que Charles. Auguste
Tu pourrais m’envoyer quelques confitures, si tu n’en apportes pas ma provision commence à s’éclipser.
 
Ce 30 mars 1862
Chère Maman,
J’ai reçu ton convoi de confitures hier, il est assez respectable et me donne le doux espoir qu’il est destiné à suffire aux besoins de toute la famille pendant quelques mois. J’ai eu de tes nouvelles hier par Mme Dietz de Barr que j’ai rencontrée au bal hier soir. J’ai enterré le carnaval par cette brillante soirée qui était fort amusante, il y avait de charmants costumes et ton fils revêtu d’une tenue de perroquet faisait assez bon effet. J’y suis resté un peu tard et j’ai fait le paresseux ce matin, aussi je ne t’en parlerai pas bien long, car je dois aller chez Mme Bruat dans un moment. J’ai simplement voulu t’envoyer un peu de papier comme signe de présence. (…) Je vous embrasse bien tendrement.
Auguste
 
Maman arriva enfin le 17 avril. C’était un jeudi. J’avais reçu les livraisons des Curiosités d’Alsace que Charles m’avait envoyées. Je n’attendais plus que lui pour les faire distribuer. Il fallait près d’une demi-journée pour écrire les adresses et j’avais besoin de quelques explications pour éviter les erreurs. Mais il décida au dernier moment de rester à Colmar. Maman s’en indigna tout d’abord, mais finit par accepter. Les arrangements de dernière minute et les modifications inopinées devenaient chose courante chez Charles. Seulement, les Curiosités d’Alsace me restaient sur les bras parce que je n’étais pas en mesure de les faire parvenir à leurs destinataires. Au bout de quinze jours, Maman abrégea son séjour parisien. Elle se sentait obligée de retourner chez elle, persuadée que Charles y accumulait les bêtises. Rien ne l’aurait retenue. Elle était constamment sur les nerfs.
 
Ce 9 mai 1862
Chère Maman,
J’étais impatient de recevoir de tes nouvelles et de savoir comment s’était effectué le voyage. Du moment que ta santé est bonne c’est l’essentiel. Je tâcherai de venir te voir par moi-même le plus tôt possible. Je partirai probablement dimanche ou lundi, je m’arrêterai le moins possible afin de passer quelques jours de quiétude auprès de toi.
Me voilà rentré dans mon ornière, j’ai été à l’appartement hier et je ne pouvais m’empêcher de le regarder avec la curiosité qu’inspire un endroit où il s’est passé quelque chose, mais qui est redevenu inerte et inanimé. Une autre fois, tu l’animeras plus longtemps, il faudrait prévenir Charles que ses livraisons sont dans l’état où il les a laissées et qu’il faudrait qu’il m’écrive de suite s’il y a quelque chose à faire. Qu’il m’envoie une liste exacte des gens à qui il faut envoyer et je le ferai avant mon départ.
Je ne causerai pas plus longtemps avec toi aujourd’hui parce que j’ai passablement de petites choses à faire avant de m’en aller et la journée s’avance. Or donc je t’embrasse, bien tendrement.
Ton cher fils Auguste Bartholdi
 
À Colmar, Charles faisait à présent partie de la classe des notables. Il fréquentait assidûment les milieux dont étaient issus les Bartholdi. Nous étions de ceux qui fabriquaient les décideurs et que la politique quelquefois happait sous le seul prétexte qu’ils étaient bien nés. Je n’ai jamais vraiment su qui lui avait mis la puce à l’oreille en cet été 1862. Toujours est-il qu’il se lança dans la bataille électorale pour devenir conseiller général du canton d’Ensisheim. Lui, le protestant, s’évertua à séduire une population majoritairement catholique. Il bougeait dans tous les sens avec la fébrilité et la nervosité qui le caractérisaient. Charles était un sanguin doublé d’un impétueux à qui il manquait la fibre politique. Il avait trente-deux ans et son enfance avait laissé des traces à la surface du présent. Son existence ressemblait à une douleur obstinée qui évoluait dans un décor qui ne le concernait pas. Marqué par une grande angoisse, il cherchait désespérément, non pas à rompre avec lui-même, mais à s’attaquer à ses blessures jusqu’à l’épuisement. Quand il écrivait pour les Curiosités, je le trouvais porté par la ferveur de l’écriture et la recherche passionnante. Il avançait sans garde-fou dans un univers déchiré entre le passé et le présent, marqué par la souffrance de la perte de notre père. Il ne nous restait que Maman dont les caresses nous bouleversaient parce qu’elles étaient partie liée avec l’arrachement, la peur, le cri et la mort, toutes ces choses qui bourdonnaient autour de nous, enfants, et sur lesquelles on nous avait peu à peu appris à fermer les yeux. Du même coup, elles nous fascinaient parce qu’elles nous rendaient irrémédiablement au souvenir délicieux du bercement. Au fil du temps je compris que notre passé nous déterminait absolument. Il fallait être fort pour mettre un terme aux obsessions qui nous hantaient. Et Charles était un faible, décidément. Contre le manque de père il n’avait trouvé que la mise en scène de sa propre vie : il fallait qu’il sorte, qu’il s’agite et qu’il fuie, qu’il soit dans l’excès. Et, en passionné qu’il était, il fit de son entrée en politique un nouveau défi, mais aussi une ultime et nécessaire compensation.
 
Ce 5 juillet 1862
Chère Maman,
Vous aurez peut-être déjà eu des nouvelles de mes démarches, M. de Jaucourt a dû écrire à M. Odent au sujet de Charles pour lui faire savoir que cette candidature aurait toutes ses sympathies etc… enfin une excellente lettre ; dans quelques jours je saurai la réponse du préfet et vous en ferai part.
Frédéric m’a dit qu’il serait peut-être bon de savoir ce que pense M. De Heeckeren que l’on dit fort influent afin de ne pas l’avoir contre soi. L’appui de M. De Berckheim serait bon également ; enfin il faudra faire tout ce qui peut être utile. Que Charles se renseigne à cet égard et fasse ce qui sera dans la limite de ses moyens à Colmar. À quand les élections ?
(…) Tu as dû recevoir les pots de confiture dont tu me parles depuis quelques temps. Ils étaient prêts à partir depuis fort longtemps et sont partis depuis pas mal de temps. (…) Tes abricots sont excellents ; seulement je viens d’en recevoir une caisse qui me surprend avant que je n’eusse fini la précédente. (…) Je crois avoir répondu maintenant à toutes les questions et t’embrasse bien tendrement ainsi que Charles jusqu’à la prochaine.
Auguste Bartholdi
 
Je savais que Maman allait se mettre en mouvement pour trouver des soutiens à Charles. Mais tous les espoirs se muèrent petit à petit en un lourd fardeau et la source de son énergie eut bien vite fait de tarir. Il s’était fatigué. Entre l’idée d’accéder au conseil général et sa réalisation, il y avait un fossé qu’il était devenu incapable de franchir et sur les bords duquel il restait, hébété, à scruter le vide. Charles se laissait engloutir par l’ivresse électorale. Il se vida très vite de sa force vitale et, cloué à des certitudes qui le lâchaient, il assista impuissant à l’inertie de sa pensée. Tout à coup, plus rien ! Un dernier sursaut d’énergie lui dicta de prendre la fuite. Et basta ! Il se décomposait en pièces détachées qu’il tentait vainement de rassembler. Il se manifesterait de nouveau lorsqu’il les aurait toutes retrouvées. Il se sentait victime d’une haine préventive alors que des idées tordues et des liens abscons s’étaient formés dans son cerveau décomposé par la méfiance et l’épuisement. C’en était fait de lui à la fin du mois de juillet 1862. Il le savait. Il n’était plus dupe. Le doute l’avait gagné, sa verve s’était éteinte et son enthousiasme envolé. La folie pouvait passer à l’acte au moment même où il renonçait à poursuivre sa course à l’électorat.
Maman m’alerta. Charles avait disparu. Submergé par une vague d’angoisse il s’était enfui à Saverne. Un coup de tête contre la peur du ratage. Encore un. Le surmenage doublé d’une grande déception le fit sombrer dans la démence. C’était, croit-on savoir, le 3 août que les symptômes précurseurs annoncèrent sans équivoque l’explosion de la maladie.
 
Les Bartholdi n’avaient jamais connu un scandale comme celui qu’ils allaient découvrir...

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