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Bois d'Ebène et autres nouvelles de Guyane

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Description

Ces 10 nouvelles ont pour fil conducteur la Guyane à des époques différentes. des histoires où s'entremêlent des personnages haut en couleur, des destins douloureux, des scènes de vie ordinaires qui pourraient faire rire tant elles sont pathétiques, le lecteur est transporté du XVIIIème siècle à la Guyane d'aujourd'hui en passant par le charme suranné mais regretté des années 30 et de l'après guerre, il prend un bain de nostalgie et peut-être se souvient.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 337
EAN13 9782336250038
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bois d'Ebène et autres nouvelles de Guyane

Marie-George Thebia
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296140028
EAN : 9782296140028
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace Préface Remerciements Bois d’Ebène - Des racines de l’oubli à la résistance éternelle L’étrange histoire de monsieur Hyppolite Le manguier Le Baclou de Boniface La solitude du Touloulou Joséphine et Fanny Petit théâtre des contraires Raymond - De la facilité à choisir entre la salade et la « crème » de femme Jeanne-Marie est morte aujourd’hui Le cadavre dans l’abattis Un dimanche en famille Belles Guyanaises
A Te Hui et Te Wai, mes deux petits Dragons d’or cracheurs de feu céleste
« Nul ne se rappelle avoir vu d’une vie d’homme, l’amour attendre au soleil l’arme au pied croquant d’impatience. »
Léon-Gontrand Damas Névralgies 1966
Préface
Des textes de prime abord anodins, des mots simples, pour dire des histoires de la vie courante. Somme toute des histoires banales dirait le lecteur superficiel, pressé et stressé, comme la plupart d’entre nous. Cependant même en disant cela, il - ce lecteur inattentif - éprouve comme un malaise, un sentiment d’insatisfaction... L’impression malgré tout de passer à côté de quelque chose, de rater l’essentiel, peut-être.
Et c’est justement cela l’intérêt et la beauté des récits de Marie-George Thebia. Leur apparence est trompeuse, c’est une sorte de jeu d’illusions, une forme de « maya » dirait un féru d’hindouisme. Il ne faut pas croire ce que vous lisez spontanément, il ne faut pas comprendre ce que les mots laissent entendre dans leur acceptation courante, ce n’est pas aussi simple.
Derrière chaque phrase, il faut trouver la véritable pensée de l’auteur et derrière chaque récit (nouvelle) la peinture sociale, la posture idéologique. Tantôt c’est la relation homme-femme qui est interrogée, remise en question, tantôt c’est l’institution du mariage.
Mais en même temps la tradition est revivifiée comme dans « Le Baclou de Boniface » ou encore « La solitude du Touloulou » tandis que la tartufferie en prend un coup dans« L’étrange histoire de monsieur Hyppolite ».
Historienne, l’auteur tout naturellement fait de brèves traversées de l’histoire... notre Histoire sans pédantisme, tout en élégance et fraîcheur.
« Bois d’ébène et autres nouvelles, à travers ses tableaux successifs, nous décrit «mine de rien » « la condition humaine » selon Marie-George Thebia.
Elie Stephenson
Président de l’AGE
Remerciements
Il me sera difficile de faire une liste exhaustive de tous ceux qui m’ont incitée à aller au bout de mes rêves. Je tiens toutefois à exprimer toute ma gratitude à Armelle Touchet, Corinne Dedebant, Maddy Ursulet, Annick Mazy-Baudier, Serge Mam Lam Fouck, Audrey Pulvar, Michel Sabas et les graveurs, Michelle Delattre, Eliette Danglade, Sylvie Vautor, Maud Rullier, l’association CICA, Monique Blérald et ses étudiantes, Christine Garnier, Barsha Bauer, les regrettés Pierre Servin et Edith Lefel... Je remercie particulièrement ma famille, mon père George Thebia, ma mère Suzette La-garde, mes sœurs M.-Claude, M.-Karine, L.-Anne, Robert Loh qui tout au long de ces années ont su m’encourager affectueusement.

Merci à tous.
Bois d’Ebène
Des racines de l’oubli à la résistance éternelle
Schœlcher décrit un marché d’esclaves en Martinique :

Nous avons assisté à une de ces criées de chair humaine. Quel spectacle ! C’était en 1841, à la Martinique, dans une salle remplie de meubles et d’objets de toute espèce. Au milieu de ce fouillis, assise dans un coin, sur des caisses de vin, était une fille de dix-sept ou dix-huit ans, la tête appuyée sur la main et le regard fixe. Elle ne paraissait pas précisément humiliée ni désespérée, mais mécontente et sombre. Un agent de police, placé à côté d’elle, la surveillait. Il y avait d’ailleurs beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les acheteurs qui l’apercevaient venaient l’interroger. Etes-vous bonne fille ? Savez-vous blanchir ? Travaillez-vous au jardin ? (Le travail des champs) Avez-vous eu des enfants ? Pourquoi vous vend-on ? N’êtes-vous pas marronneuse (disposer à aller en marronnage) ? Etc., etc. Mille questions de mille personnes diverses. Quelques-uns, je me rappelle, prirent ses joues pour voir si elle avait la chair ferme. Elle, froide, impassible, répondit mal, de mauvaise volonté, et on lui disait alors : « Ouvre donc la bouche qu’on t’entende, imbécile ! » Et elle répliquait à peine quelques mots. Je suis persuadé, moi, qu’elle comprenait sa position, quoique née dans la servitude.
Après avoir vendu une baignoire, un lit, un canapé et une lampe, le commissaire-priseur dit : « A la négresse ! » On s’approcha d’elle. Il la fit tenir debout, et la mit à prix : « 100 francs la négresse unetelle, âgée de seize ans ! Elle travaille au jardin, 100 francs, 100 francs ! »
- Le visage toujours froid, l’air impassible, elle restait appuyée contre un meuble. « 120, 150, 155 ! »
Enfin, elle fut adjugée à 405 francs, et le commissaire-priseur lui dit, montrant le dernier surenchérisseur : « Allez, voici maintenant votre maître. » C’était un mulâtre. Elle leva les yeux, le regarda, s’approcha de lui, toujours du même air, il lui adressa quelques paroles, et je les vis disparaître ensemble. Je les vois encore : c’était horrible.
Victor Schœlcher, « Scènes des colonies. Ventes publiques d’hommes et de femmes », in Revue indépendante , 25 mars 1847.
La publicité vantait efficacement ce voyage au Sénégal.
Des images alléchantes invitaient les touristes à découvrir les magnifiques fleuves, les fabuleuses richesses et les sympathiques habitants de ce pays d’Afrique de l’ouest. Au départ de Paris, c’était l’occasion inespérée de le visiter. En parcourant le dépliant, Germaine fut surtout attirée par un dernier argument non négligeable, le séjour commençait par la visite de l’île de Gorée, haut lieu de l’esclavage, classée au patrimoine de l’humanité par l’Unesco.
S’ensuivait une longue page sur la situation de l’île, les conditions d’accès et les tarifs très raisonnables. Elle pensa immédiatement à sa petite-fille Cléa qui allait dans quelques jours avoir 20 ans et qui méritait un cadeau exceptionnel.
Ce retour aux sources en quelque sorte sortait de l’ordinaire. Cela ne pouvait lui faire que du bien, d’autant plus que depuis quelque temps elle semblait peu soucieuse de connaître son passé.
Pourtant, petite, elle écoutait émerveillée les histoires de fées, de princes tueurs de dragons, de méchantes sorcières. Elle préférait surtout les récits qu’elle lui racontait sur l’aïeule africaine, celle qui avait subi la séparation, le terrible voyage sans retour et l’ignominie. Ces récits lui avaient été transmis par son arrière-grand-mère et à chaque fois qu’elle les lui racontait l’émotion la submergeait. Devenue adolescente, traversant les affres de l’âge bête, le charme fut rompu. Elle ne souffrait plus de les entendre, « elle les connaissait par cœur » disait-elle et cela l’ennuyait, l’étouffait. Elle ne supportait d’ailleurs plus qu’on l’appelle de son deuxième prénom Inaya, en référence à son aïeule. Ce passé, elle ne l’assumait plus, reprochant à tous de ne pas regarder vers l’avenir, de s’enfermer, répétait-elle fièrement, dans une « histoire boulet ».
Imperturbable, Germaine insistait et lui en narrait des bribes, ses souvenirs malheureusement s’estompant avec le temps.
Un jour, énervée, Cléa prononça les mots de trop dans une phrase qui n’avait pour but que de la choquer : « ce n’est pas parce que nous avons été esclaves qu’il faut le ressasser et l’utiliser pour justifier nos défaillances ! »
Germaine, résolue, réserva les billets et lui annonça la nouvelle quelques jours plus tard. Cléa ne cacha pas sa déception, elle avait imaginé toutes sortes de cadeaux mais sûrement pas celui-ci. Dépitée, elle se dit que sa stratégie du cadeau désiré, c’est-à-dire faire comprendre avec insistance à sa mère, à son entourage qu’une voiture ma foi « c’est bien utile pour aller à la fac, pour conduire mamie au supermarché, que sais-je encore ! » avait lamentablement échoué.
Mamie souhaitait un « retour aux roots », les vacances allaient être « follement amusantes ».
Devant la mine réjouie de sa grand-mère, elle prit le parti d’en rire, après tout pourquoi pas.
Peut-être que parmi les touristes se trouverait the diale (1).
Le vol aurait pu être agréable si mamie Germaine, comme à l’accoutumée, ne s’était pas embarquée avec la ferme intention de rendre ce voyage pédagogique. Son sac regorgeait de guides en tout genre, de petits livres d’histoire sur Gorée, car bien qu’à la retraite depuis 10 ans, elle gardait ses vieilles habitudes de professeur. Cléa eut donc droit malgré elle à l’origine étymologique du mot Gorée, d’abord appelée Beer par les Hollandais pour être connue plus tard sous son nom actuel. Elle bâilla exagérément à plusieurs reprises en espérant dissuader sa grand-mère, mais rien n’y fit. Avant de s’endormir, elle put entendre que Gorée est une île qui se trouve à 3 km de Dakar, qu’elle fut découverte par le capitaine portugais Dinis Dias et qu’elle devint rapidement le pivot de la traite négrière jusqu’en 1848.
Le charmant accent africain de l’hôtesse annonçant l’atterrissage à l’aéroport Léopold Sedar Senghor réveilla Cléa. Germaine, tout excitée, brûlait d’impatience de sortir de l’avion, mais une fois dans le hall d’arrivée, elle trouva le temps long, les bagages étant bloqués quelque part. Ils finirent par arriver alors que la plupart des passagers pestaient et commençaient à s’énerver.
Au sortir des douanes, une foule de chauffeurs de taxis interpellait les touristes, Germaine et Cléa ne savaient pas où donner de la tête.
Heureusement, une pancarte de l’agence de voyages retint leur attention, elles se dirigèrent vers elle en se faufilant à travers la foule, suivies par d’autres vacanciers complètement dépassés. A bord du petit car, un guide leur souhaita la bienvenue et précisa quelques points du séjour. Arrivé à l’hôtel, chacun se dispersa en direction de sa chambre épuisé, le départ pour Gorée étant fixé à 9 heures.
Après un sommeil salvateur et un copieux petit déjeuner, tout le petit groupe attendit avec une heure de retard le guide qui s’excusa et les conduisit au port de Dakar pour prendre une des chaloupes qui faisaient la rotation pour Gorée. Le débarcadère assiégé par une foule d’Afro-Américains, d’Antillais, tous membres de la diaspora venus en pèlerinage sur l’île ne désemplissait pas. On s’acquitta du ticket pour se rendre à bord et le Coumba Castel de 350 places effectua son énième rotation. Une voix précisa que l’on pouvait se restaurer sur l’île, des gargotes servaient un excellent tiep bou dienn (2). Pour les gourmets plus argentés, le célèbre restaurant l’Hostellerie du Chevalier de Boufflers proposait du gnou en grillade avec du riz, de grands biscuits aux fruits, le tout arrosé d’un bon vin de palme. Cléa eut un rictus de dégoût, elle ne s’imaginait vraiment pas à l’aube de ses 20 ans déguster du gnou avec sa grand-mère. Un hamburger et un big soda auraient très bien fait l’affaire.
Germaine quant à elle nageait en plein bonheur. Au bout de 20 minutes, la chaloupe accosta, débarquant une foule de pèlerins sur l’île musée.
Une affiche placée sur un des murs jouxtant l’entrée de la maison des esclaves indiquait : Le peuple sénégalais a su garder cette Maison des esclaves afin de rappeler à tout Africain qu’une partie de lui-même a transité dans ce sanctuaire . L’atmosphère jusque-là joyeuse, bruyante, devint subitement d’une autre nature. Il y eut un long silence de recueillement qui fut interrompu par une jeune guide. Elle fit signe à la foule de la suivre vers le début de la visite.
Les touristes arpentèrent d’abord le sud de l’île pour découvrir le fort d’Estrées du nom de l’amiral qui défendit Gorée et la prit aux Hollandais. Il accueillait aujourd’hui le musée historique qui retraçait dans douze salles toute l’histoire du Sénégal depuis la préhistoire, les royaumes primitifs, les différentes ethnies, l’esclavage, la colonisation et l’indépendance. On pouvait y voir entre autres l’homme de Sidon, squelette vieux de 1500 ans, pétrifié dans une dalle de grès et une pierre lyre remontant aux civilisations mégalithiques.
Cléa s’ennuyait ferme, se maudissant d’avoir accepté ce voyage en sachant d’avance que ce serait tout le contraire d’un voyage fun et cool . Traînant la patte, elle commençait à avoir les chevilles enflées au sens propre comme au figuré. Contre son gré, elle suivit sa grand-mère qui jubilait ; « ces escapades qui nourrissent l’esprit quel plaisir, quelle jouissance « intellectuelle » ! S’empressa-t-elle de dire. Elle agrippa Cléa, la sentant défaillir pour se diriger vers le musée de la Mer où l’on exposait des milliers d’espèces de poissons et des centaines de crustacés et mollusques. La guide, alerte, proposa une pause avant de visiter l’émouvante Maison des esclaves. Chacun pouvait se restaurer en achetant sur place boissons et encas. Elle s’esquiva pour laisser la place à Boubacar Joseph N’Diaye le conservateur de la Maison des esclaves depuis plus de 40 ans, la mémoire vive de ce site. La visite allait commencer.
Cléa n’en pouvait plus, mais tint bon jusqu’à l’énorme porte verte de la dernière esclaverie de Gorée surmontée de deux escaliers recouverts de poudre ocre. Ils menaient aux différents quartiers et cellules. Cléa sentit qu’elle allait tourner de l’œil ; était-ce la chaleur ? La fatigue ? L’émotion inattendue ?
Elle abandonna les autres, fit signe à sa grand-mère qu’elle allait se reposer quelques minutes au frais ; qu’elle les rejoindrait plus tard. Elle franchit la porte verte d’où émanaient lui sembla-t-il d’étranges vibrations. Mais exténuée, elle se dit que seule la fatigue pouvait justifier cette atmosphère particulière. Elle pouvait encore entendre au loin les commentaires du conservateur qui expliquait par le menu l’inexplicable. Les voix se faisaient plus lointaines. Elle se dirigea vers une pièce appelée quartier des femmes, à côté de laquelle se trouvait un banc qui venait à point nommé pour s’assoupir. C’est ce qu’elle fit. Quelle fraîcheur après le soleil de plomb et le circuit interminable. Elle pensa qu’elle vivait une situation bizarre, couchée sur un banc près de l’ancien quartier des femmes captives… Elle s’assoupit, les yeux mi-clos. Au bout de quelques minutes, quelques heures… un bruit de métal qui frotte, le crissement de chaînes rouillées, se mit à raisonner en écho dans la pièce. Des pleurs, des milliers de pleurs envahirent le silence coupable, puis des voix de femmes, des milliers de femmes qui s’exprimaient en vieux dialectes africains dans une cacophonie digne de la tour de Babel. Parmi ces voix une lui parut singulièrement familière, comme venue du plus profond de ses entrailles, elle en avait la certitude. Elle entendait l’aïeule, la première de la lignée.
Inaya la première pleurait de joie, elle retrouvait celle qui par-delà les mers portait son prénom hérité de son père, de son grand-père, de son arrière-grand-père. Cléa, à demi éveillée, se demandait si elle ne rêvait pas, la genèse du sang des N’ Biaté se trouvait à ses pieds. Dans une longue incantation, Inaya l’aïeule invoqua les divinités ancestrales, les remerciant pour avoir permis à son sang de vaincre l’adversité, d’engendrer des conquérantes. Elle toucha le pied de Cléa comme pour l’imprégner de toute son histoire.
Dans un long murmure, elle se mit à raconter, raconter comme pour conjurer le mauvais sort, exorciser des siècles de malheur. Elle nomma l’arbre dont elle était issue : Chandu, son père, roi du petit royaume ; Ogoue au Gabon ; Hissa sa mère ; Dene et Efia ses sœurs ; son frère Bandélé.
Cet arbre avait été abattu par un royaume rival depuis plusieurs générations, toutes ses branches prisonnières au nom d’une guerre sans nom.
Nous sommes tous devenus assujettis, captifs, puis marchandises à échanger contre quelques coutelas, tissus, alcools. Les Blancs soudoyant, achetant, corrompant au-delà de toute moralité. Mes sœurs et moi, jeunes vierges aux seins pleins, avons été échangées contre 67 pièces de tissus, 3 fusils, 5 barils de poudre, 5 barres de fer, 8 chapeaux, des perles, des cadenas. Quant à nos parents trop vieux, le roi nègre les a échangés contre quelques couteaux. Bandélé, considéré comme une pièce d’Inde , une denrée rare et chère puisque grand, musclé et potentiellement parfait géniteur, a été troqué contre des Indiennes, des fusils et des cauris. Enchaînés comme des animaux, nous avons été parqués ici où notre désespoir est venu imprégner ces murs. A cet endroit précis, nous avons connu notre première grande souffrance puisque nous avons été séparés de Chandu et de Bandélé. Mère nous disait de ne pas pleurer, dans ses rêves elle voyait nos prochaines retrouvailles. Un matin, nous l’avons trouvée morte de chagrin. En avalant sa langue, en s’étouffant en silence dans la nuit noire de son cachot, elle montrait ainsi son refus de la captivité, son dernier sursaut de dignité.
Ce fut un terrible choc : notre refuge originel, notre sanctuaire éteint à jamais. Le désespoir et le sentiment d’abandon se mirent à nous ronger le cœur et le corps. Nous étions repoussantes, vivant dans nos excréments depuis des mois, le rebut de l’humanité dans la fange, justifiant ce que l’on ne manquait pas d’affirmer, que nous étions des animaux, pire des objets. Cette promiscuité difficile à vivre malgré tout nous renforçait, nous nous sentions une, unies à jamais. Sans en parler, naturellement, nous avions décidé que nous serions les seules survivantes à pouvoir raconter cette histoire.
Un matin, un Blanc est venu chercher Efia, notre plus jeune sœur. Nous avons crié en nous agrippant à elle jusqu’à ce que les coups de fouet cinglants nous interdisent de le faire.
Ce jour-là, Efia âgée d’une douzaine d’années, soleil de notre famille, a été violée par plusieurs gardes-chiourme.
Lorsqu’ils en ont eu assez de la souiller, ils l’ont ramenée. J’ai, ce jour-là, compris ce que le mot cruauté signifiait. Je n’oublierai jamais son regard, il traduisait la détresse impuissante devant l’injustice qui décide de frapper arbitrairement. Ses yeux vides ne pouvaient s’exprimer désormais que dans la mort ou la folie. Elle saignait abondamment. Les mauvais esprits se sont alors acharnés sur elle. Sa tête penchait, elle la secouait dans tous les sens comme si elle refusait la démence qui tentait de l’envahir.
Pour la calmer, je lui racontais les histoires que notre mère nous chantait pour nous endormir. Je caressais ses cheveux soyeux et je lui répétais inlassablement sans en être convaincue moi-même que tant que nous serions ensemble l’espoir demeurerait. Après plusieurs lunes, les Blancs sont venus nous extirper de notre crasse. Ils ont renforcé nos chaînes puis nous avons longé un interminable couloir donnant sur la mer. Il y avait un petit quai, une immense barque voilée nous y attendait. De part et d’autre du lieu d’accostage, des gardiens l’arme à la main nous surveillaient, je n’ai pas compris tout de suite pourquoi. Avait-on le choix ? Enchaînées, bastonnées pour aller plus vite nous avancions au pas en petites formations. Affaiblie par ces mois de captivité, j’éprouvais une sensation de bien-être en sentant l’air marin glisser sur ma peau, je respirais l’odeur de la liberté. C’est alors que trois jeunes femmes captives comme nous tentèrent de s’évader malgré leurs chaînes, elles sautèrent prestement du débarcadère entraînant avec elles tout leur groupe dans les tréfonds d’une ultime résistance. La réaction des gardes ne se fit pas attendre, ils répliquèrent très vite en tirant dans le tas, certains n’attendant que cela pour se défouler avec la bénédiction des autorités. On entendit des hurlements puis plus rien. La mer avide de chair fraîche ne laissa aucune possibilité de salut, participant telle une complice à la mise à mort. Un silence s’abattit sur la foule. Parler ne servait plus à rien, nous comprenions désormais que nous n’étions plus maîtresses de notre destin. Il fallait monter à bord sans un regard pour notre terre sous l’indifférence des membres d’équipage.
Les mousses nous regardaient avec avidité mais nous n’en avions cure, nous étions devenues une citadelle imprenable. Nous les trois filles de Chandu et Hissa, Efia, Dene et moi, formions la dernière racine de l’arbre sacré. Un Blanc s’approcha de nous pour vérifier si nos entraves tenaient bon, il prit le risque de détacher les chaînes d’Efia pour la caresser une dernière fois, son regard lubrique insistant sur son sexe dénudé recouvert de croûtes de sang caillé. Il contempla son œuvre puis referma le lourd cadenas rouillé. Efia le toisa, drapée d’un pagne de fierté et, les larmes aux yeux, décida de tirer sur ses chaînes en se rapprochant du bord. Elle se jeta à l’eau sans que l’on puisse la retenir, entraînant avec elle quatre compagnes d’infortune solidaires. Elles se laissèrent couler, décidées à en finir. Les gardiens tirèrent ; parmi eux, le violeur. Il rechargea plusieurs fois son fusil avant que le capitaine alerté ne mette fin à ce qui n’était somme toute qu’une péripétie courante.
Pragmatique et afin de réduire les pertes, il demanda à ses hommes d’accélérer le pas, nous étions presque 600 alors que le navire ne pouvait en accueillir que 450. Les femmes devaient être parquées au plus vite. Abandonnées par notre petite sœur qui avait préféré se donner la mort plutôt que d’entreprendre ce terrible voyage sans retour, nous suivions, les yeux hagards, le reste du cheptel. Nous étions vidées de toute émotion dans un premier temps, puis animées d’une colère viscérale contre ceux qui nous avaient trahies. Nos semblables du royaume voisin qui nous avaient vendues et ceux qui nous avaient achetées : geôliers blancs aux âmes vénales, enfermés dans une cupidité amorale. Pouvait-il en être autrement ?
Pour gagner du temps, le capitaine décida de nous marquer au fer rouge sur le navire. Lorsque ce fut mon tour, j’étais déjà assommée par la souffrance de la perte de mon père, de ma mère, de mon frère et de ma sœur. En si peu de temps voir s’écrouler des pans entiers de son existence. Ce malheur me rendit, je crois, insensible à la souffrance, même le feu incandescent sur ma peau ne suscita aucune réaction.
A ce moment-là, j’aurais pu tuer à main nue un éléphant tant ma rage bouillonnait. Dene ne tenait plus debout, elle tituba un instant puis, déterminée, me lança un regard que j’interprétais comme un appel à la résistance. Nous étions devenues une seule personne gardienne du foyer, un seul être Inaya/Dene. A mesure que nous avancions dans cette prison flottante, nous avions acquis la certitude qu’il fallait plus que jamais que nous nous sortions de cette épreuve pour témoigner.
Dene et moi avons été enchaînées tête-bêche, à même le sol, sans possibilité de nous mouvoir. Autour de nous, je pus distinguer dans la pénombre des centaines de jeunes femmes attachées dans la même position ou entassées en rangs serrés, certaines pleurant, d’autres priant. Nous avions faim. Cela dura des heures à attendre que l’immense barque soit remplie, gavée de bois d’ébène. Une des femmes se mit à chanter, sa voix plaintive extrêmement triste évoquait son village. Comme nous elle avait perdu toute sa fratrie, mais surtout le bébé qu’elle attendait au moment de sa capture. Petit être disparu dans le sang et les larmes à cause d’une escouade de marins qui l’avait profanée avec une violence inouïe.
Elle se mit à murmurer.
Partie à la cueillette, elle avait été victime d’une chasse à l’homme. Un filet l’avait capturée, puis un coup derrière la tête avait achevé la sale besogne. Cette razzia ne lui laissa aucune chance. Dans l’obscurité nous écoutions ce chant lugubre qui pouvait être le nôtre. On entendit des bruits sourds qui se précisèrent dans l’autre partie de l’entrepont, des hommes à leur tour parqués puis enchaînés dans une promiscuité identique criaient et pleuraient comme des enfants. Nous étions juste séparés par un plancher. Un des lieutenants demanda si toutes les marchandises avaient été embarquées, barriques d’eau, vivres, viandes salées, fers à nègres, futailles de vin. Le temps de lever l’ancre et le navire s’élança vers l’enfer.
Très vite l’entassement devint insupportable. Il faisait tantôt chaud, tantôt froid. L’humidité envahit la cale surtout lorsque le navire plombé par les chaînes de misère affrontait une mer déchaînée. Dene, prise de haut-le-cœur, souffrait à cause de la houle.
Nos voisines se vidaient de leurs entrailles qui, mêlées aux vomissures, rendaient l’atmosphère irrespirable.
Une fois par jour les marins descendaient pour nous donner à manger une infâme bouillie de riz et de fèves, gruau destiné à nous caler l’estomac, mais jamais ils ne nous détachaient. Dene portait un casque de souillures résultant d’un aggloméré de mes excréments.
Nos vomissures erraient d’un endroit à l’autre balancées par le roulis. Certaines de mes sœurs captives tombèrent malades, des matières jaunâtres dans les yeux, des fièvres, des pustules le long du corps. Dene fut, quant à elle, touchée par une toux qui ne la quitta plus. Toute la journée, la cale résonnait des chants funèbres d’une des captives. Un jour on ne l’a plus entendue ; décharné comme nous toutes, son corps n’avait plus supporté la torture infligée à son âme. Les Blancs enlevèrent son corps, parfumèrent l’air avec du vinaigre mais rien n’y fit, 2, 3, 6 flammes s’éteignirent, certaines à cause du manque d’hygiène, d’autres parce qu’elles refusaient de se nourrir. Le capitaine préoccupé à l’idée de perdre son gagne-pain, décida de nous faire monter sur le pont pour nous aérer. Les marins émoustillés par nos seins, nos fesses encore charnues, nous regardaient en se caressant le sexe. Un des lieutenants décréta qu’il nous fallait danser pour déplier nos muscles endoloris. Un mousse se mit à jouer un air cacophonique pour nos oreilles habituées aux harmonies du tambour. Comme nous ne bougions pas et pour nous obliger à le faire, un des enseignes lança son fouet incisif sur nos peaux déjà cloquées, abîmées par la sentine. Un, deux, trois, dit l’enseigne, un, deux, trois, un, deux, trois ; l’équipage prenait du bon temps. Tous riaient aux éclats de voir ces négresses aux membres déboîtés, telles les marionnettes d’une farce sans nom. Un jeune mousse en érection vint se frotter à nous. Il agrippa une des jeunes filles, la força à se coucher sur les lattes de bois et la pénétra sous les yeux de tous. Le silence du capitaine reclus dans sa cabine permit aux autres de poursuivre leurs exactions avec l’acceptation tacite de la hiérarchie. Il s’ensuivit une bacchanale à laquelle Dene et moi échappâmes de justesse. Finalement excédé par les cris rauques qui lui parvenaient, le capitaine décida de couper court à cette orgie.
De retour dans la cale, ce ne fut que pleurs et désolation. Je pouvais sentir combien ces femmes souffraient dans leur chair de cette humiliation, le malheur s’abattait telle une chape de plomb. C’est alors que j’ai entendu la voix de mon père Chandu, celle de mon frère, séparés de nous par une simple planche de bois. Vivants ils pouvaient nous parler. Dene les entendit aussi, cela lui redonna des forces. Père nous demanda des nouvelles de notre mère, d’Efia. J’ai préféré mentir en disant qu’elles attendaient à la Maison des esclaves, c’était douloureux pour eux, mais beaucoup moins dur que d’apprendre la terrible vérité.
Dès lors le voyage nous parut supportable. A travers la cloison père nous racontait les chasses avec son frère. Il nous narrait comment un jour il sauva la vie d’un lion, comment notre mère fut l’astre de sa vie, combien la fierté de voir ses enfants grandir l’avait rendu heureux. Dene pleurait en silence, j’étais effondrée. Une vie contre quelques babioles.
Puis ce fut la première escale dans une des îles des Antilles.
On nous fit monter sur le pont pour nous examiner, pour nous trier. Comme nous étions mal en point, il fallait nous requinquer. Nous avons eu droit à des fruits, à de la nourriture fraîche. Un Blanc armé d’ustensiles étranges est venu pour passer de la pommade sur nos plaies. Avec une suie odorante, il nous a maquillé le corps. Dene, les cheveux pouilleux, eut la tête rasée. Bandélé fit l’objet d’une attention particulière puisque mâle et jeune. Avec nos chaînes aux pieds, nous avons traversé la ville sous les regards méprisants des hommes et des femmes que nous croisions. Au marché aux esclaves, les badauds s’affairaient, les élégantes portaient chapeau, les planteurs décidés à faire une bonne affaire comptaient leurs sous.
Les commissaires-priseurs ont d’abord commencé par les enfants, négrillons comme ils disaient, vendus à la criée, séparés de leurs parents. Ils pleuraient, suppliaient dans l’indifférence générale, d’ailleurs les plus braillards constituaient une curiosité qui attirait le chaland. Puis ce fut à notre tour, on sentait dans l’assistance un regain d’intérêt, la foule se faisant plus silencieuse.
J’appartenais avec Dene au lot numéro 3. On nous fit monter sur l’estrade pour mieux nous exposer, pour mieux nous vendre tel du bétail au plus offrant. Dene me tint la main, me montrant ainsi que nous étions ensemble envers et contre tous. Un planteur à l’air intéressé demanda à un huissier de m’ouvrir la bouche afin de vérifier ma dentition. L’homme blanc avec un chapeau et la bourse pleine me fit tourner sur moi-même, tenta de faire baisser le prix demandé. Impassible, je baissais la tête. Sur le sol des images me revenaient, mon village, ma case, les fables de ma grand-mère. Je serrais très fort la main de ma sœur… Soudain, le bateleur nous sépara, le planteur ne pouvant acheter les deux négresses, il choisit Dene. Le commissaire-priseur l’adjugea pour 100 francs d’un coup de maillet qui résonna au plus profond de nos corps. Nous comprenions toutes les deux que nos chemins allaient se séparer. Je me mis à hurler, m’accrochais à Dene de toutes mes forces alors qu’on la poussait vers l’escalier. Nous nous débattions avec la rage du désespoir. Un coup de fouet, deux coups de fouet n’ont pas eu raison de notre fureur. Il fallut l’intervention de 5 ou 6 hommes pour nous détacher l’une de l’autre. A travers les larmes qui coulaient le long de mon visage, je vis Dene repartir avec un groupe de filles enceintes et vendues. Celui qui l’avait achetée, un Blanc couvert de cicatrices, l’air satisfait et la démarche avinée, lui pinça les fesses avec un sourire entendu. La vente reprit mais personne ne semblait intéressé. Tous attendaient les mâles, les bêtes de somme solidement membrées qui pourraient accroître le troupeau par leur semence fertile.
Père très vite fut écarté, trop vieux. Mon frère, objet de véritables enchères, emballa les acheteurs, les prix montèrent dans l’excitation générale. Dans la foule, le bruit avait couru qu’un guerrier mandingue était en vente, on extrapola sur les dimensions incroyables de son sexe.
Il y eut même un mouvement de panique provoqué par l’évanouissement d’une créole engoncée dans son corset trop serré.
Finalement, Bandélé fut adjugé au plus offrant pour une très belle somme ; l’acheteur applaudi, salué comme un gladiateur ayant remporté un combat à l’arraché.
Père, anéanti, détourna son regard. Le grand chasseur constatait son impuissance : il avait perdu toute sa famille et ne pouvait relever l’injure infligée aux siens. En d’autres lieux, il l’aurait fait, lui le chef de village, celui que l’on respectait, le sage à qui l’on demandait conseil, sûr de son jugement éclairé. A travers mes larmes, je le vis et je compris qu’il n’y aurait pas de retour sur la terre de mes ancêtres. Après la vente, nous avons été à nouveau enchaînées les unes aux autres et sous les coups de fouet conduites vers le port. Une angoisse absolue nous envahit au moment de rejoindre ce que nous considérions désormais comme une tombe flottante. Je n’étais pas la seule à avoir perdu ma famille, d’autres sœurs repartirent orphelines, les intestins noués.
Des cris stridents déchirèrent la nuit qui venait de tomber, ils me glacèrent le sang. Dene et Bandélé m’ont été enlevés, je ne les reverrai plus jamais, leur absence me rongera le cœur jusqu’à mon dernier souffle. Mais je devais vivre pour Hissa, Efia. Le malheur, clément, épargna mon père mais pour combien de temps ? L’immense barque des Blancs repartit, la cale dégorgée de bois d’ébène . Nous étions toujours enchaînés mais avec plus de place. L’ambiance pesante nous étouffait, deux jours auparavant deux femmes avaient avalé leur langue. Les corps n’ayant pas encore été enlevés, la puanteur commençait à se répandre dans la cale. Mais ce que nous craignions avant tout c’était la sortie sur le pont, la confrontation avec les marins esseulés. Il faisait très chaud et les mouches envahissaient la cale.

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