Bol d air
37 pages
Français

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Bol d'air , livre ebook

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Description

En pleine faillite, harcelé par les créanciers et les liquidateurs judiciaires, Philippe a décidé d’aller prendre un grand bol d’air chez ses parents, des agriculteurs avec lesquels il pense ne plus rien avoir en commun.
Serge Joncour (U.V, L’Idole) dépeint le monde rural tel un impressionniste et nous montre le besoin qu’ont les hommes, quand leur vie bascule, de comprendre d’où ils viennent pour savoir où ils vont.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 avril 2012
Nombre de lectures 41
EAN13 9782363150608
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,002€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bol d'air
Serge Joncour
ISBN 978-2-36315-225-1

Avril 2012
Storylab Editions
30 rue Lamarck, 75018 Paris
www.storylab.fr
Les ditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualit lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et in dits pour un nouveau plaisir de lire.

Table des mati res

UN
DEUX
TROIS
Biographie
Dans la m me collection
UN
La gare semblait plus petite qu’avant, moins impressionnante, sans doute qu’il y avait encore moins de monde à y descendre.
Derrière lui, le même territoire vallonné que depuis le train. Devant, ce train à l’arrêt qui occultait tout, qui y aurait-il pour venir le chercher ? Pour traverser la voie il fallait prudemment attendre que le train soit reparti. Une poignée de voyageurs attendaient comme lui le coup de sifflet, pour que les wagons coulissent, qu’ils laissent apparaître la gare sur le quai d’en face. Là non plus, il n’y avait plus personne.
Ils n’auraient tout de même pas oublié ?

Philippe en était descendu souvent de ce train-là, autant de fois qu’il y était monté, sauf qu’à l’époque il y avait toujours plein de monde pour accueillir celui qui arrivait ou qui en partait. La gare c’était en soi un événement, euphorique ou pénible en fonction du mouvement.
Dans ce vent glacial il se sent curieusement isolé du monde, comme démuni. Il demande au chef de gare s’il peut passer un coup de fil.
— Vous n’avez pas de portable ?
— Eh bien, non.
En laissant sonner il considérait l’endroit, l’envers du décor en quelque sorte, un bureau sans apprêt, une petite gare comme un gros jouet, cet enveloppant silence qui régnait depuis que le train était reparti.
— Maître Assec est en rendez-vous. Il attendait votre coup de fil hier, enfin, essayez de le rappeler d’ici une heure.

Le chef de gare refusa sa pièce de vingt centimes d’euro. Il ne voulait même pas la voir. Il avait l’attitude vexée de ceux pour qui il est naturel de rendre service, une attitude sans doute plus courante ici, dans ce trou perdu, qu’à Paris.

Plus que la voiture, de loin Philippe reconnut d’abord le bruit du moteur qui venait de là-bas, caché par le long virage. La vieille Ford s’engagea dans la rangée de platanes, une conduite pas franchement à droite ni à gauche, juste vaguement dans l’axe.
Son père n’avait pas toujours pris son temps. Avant il était plutôt du genre véloce, mais ces dernières années la lenteur l’avait gagné, c’était comme un nouveau trait de caractère qui ne faisait que s’accentuer. Passé un âge, la lenteur devient un rite, une précaution qui prémunit de tout. Pour s’extraire de la voiture, là aussi il mit un temps fou, Philippe hésitait entre le désir de l’aider et l’envie de se pencher pour lui faire la bise. Pour la première fois il réalisait à quel point son père avait changé.
Le père prit encore le temps de sortir sa canne et son chapeau, il recomposa sans hâte cette longue prestance qu’on eût dite d’un autre âge, le temps aussi d’ajuster ce grand manteau qu’il portait toujours en cape, sans passer les manches. Une fois paré, il alluma son regard et ouvrit grand les bras dans un geste pontifical. C’était cette éclaircie qu’il saluait, et ce qu’elle signifiait d’augures. Il salua aussi ce brave chef de gare qui était étonnamment là, à tenir la portière avec une absolue reconnaissance.
Était-ce la présence de l’agent SNCF, le père et le fils restèrent bien à distance, et plutôt que de se chercher du regard en se reniflant l’âme, plutôt que de se faire la bise, ils s’échangèrent une poignée de main, comme s’ils ne s’étaient pas vus de la veille.
Le père mit le même temps fou pour se réinstaller. Philippe proposa de prendre le volant mais d’autorité le père refusa, s’offensant presque qu’on le suppose malhabile, ou pire, fatigué.
— Ça fera plaisir à ta mère que tu y aies pensé.
— Ah oui, à quoi ?
— À l’anniversaire, voyons.
— Oui.
— Crois-moi, ça lui fera plaisir de le fêter avec toi.
— C’est sûr.
Et toujours cette curieuse manie de pomper du pied comme du temps de la manivelle, et de tourner la clef de contact comme si l’on dût douter du résultat. Là-dessus, un coup terrible de démarreur et la vieille Ford partit abondamment sur place, escamotée par son propre nuage. Le père commença minutieusement la manœuvre, tout en surrégime, butant sur un tas d’obstacles abstraits, sans s’énerver, reprochant juste à ce genre d’engins d’être bien moins maniables que les chevaux.
— Papa, tu ne veux vraiment pas que je prenne le volant ?
Parfaitement vexé, il ordonna sèchement à Philippe de boucler sa ceinture. En plus de la voiture, ce qui n’avait pas changé, c’était cette disproportion entre le bruit du moteur et la vitesse rendue. C’en était déconcertant.
— Tu m’appelles papa, maintenant ?

*

Ces dix kilomètres-là Philippe les connaissait par cœur, il les avait parcourus mille fois en mobylette ou à vélo. Sans la moindre nostalgie il renouait avec ce décor qui filait tout à l’heure par les vitres fumées du Corail, il en pénétrait les détours et en recomposait les points de vue, trouvant tout trop lent et bien trop familier. C’est à peine s’il ressentait, par-ci par-là, la démagogie d’un souvenir plus fort que les autres, le genre de fragments de soi qui traînent sur les sentiers d’avant, une jeunesse dont au fond, il n’avait pas la moindre nostalgie. Ces décors, c’était aussi ce qui lui avait donné l’envie de partir, d’aller faire sa vie.
Son père était grand, mais le volant lui arrivait presque à hauteur du visage, lui qui se tenait si droit. Ça ne le gênait pas. Il conduisait sans toujours regarder en face, attardant son regard sur des tas de choses au loin. La route naviguait devant eux, incertaine mais jamais menaçante comme si un genre d’immanence, un dieu quelconque déblayait tout sur son passage, et faisait en sorte qu’il ne croise jamais personne. En l’observant en coin, Philippe lui trouva le visage un peu plus creusé, la barbe au blanc moins franc, et globalement tassé. À moins que ce ne soit un effet de la banquette. Ce qui n’avait pas changé c’était sa manie de disserter, ce désir permanent d’instruire l’autre. Avec ce ton inchangé il lui désignait tout un tas de choses parfaitement dérisoires, des vaches inconnues, des sycomores ondulants au bord de la route, la couleur d’un pré ou le filet d’une source, un tulle de nuage irisé tout là-haut, début d’arc-en-ciel, « l’écharpe d’Iris », messagère de qui déjà ? Il lançait la question en attendant qu’on lui trouve la réponse, aiguisant son passager de petits coups d’œil pétillants de malice, comme on le ferait avec un gosse.
— Alors ?
— Je sais pas, vraiment je sais pas.

À laisser des grands laps de temps entre soi et les autres, l’âge se fait encore plus accusateur. S’il la voyait plus souvent, sa mère, elle, ne changerait jamais, elle glisserait imperceptiblement d’un âge à l’autre sans même qu’il s’en rendît compte, ce fameux processus clandestin qui fait qu’on ne voit pousser que les enfants des autres, et qu’on ne vieillit que de loin. Là, en deux ans, elle en avait pris dix. C’était presque une grand-mère qui se trouvait là dans la cour à lui dessiner des bonjours, avec les gestes plus lourds qu’avant, l’enthousiasme moins haut, et un grand sourire qui finirait ce soir dans le verre à dents.

Elle avait dû les voir venir de loin. Pas impossible qu’elle ait deviné la voiture avant même de l’entendre. Avant de dire bonjour à son fils, ses premiers mots à travers la vitre furent pour lui annoncer fièrement qu’elle avait fait un poulet et de la purée, comme si elle exprimait là la plus décisive, la plus inestimable des bonnes raisons qu’il avait eu de venir. Déjà, cette trop grande prévenance exaspéra Philippe, ça résonnait comme une vieille douleur. Mais pour une fois, il fit l’effort de trouver ça bien.

*

Silence total.
Une ankylose faite de bruissements d’arbres et de piaillements d’oiseaux. Un froid acide comme un citron. Philippe n’eut même pas le temps de se déplier complètement que déjà sa mère le récupérait à pleins bras, excessive au point de le gêner, l’entourant comme si elle allait le soulever. Bousculé, débordé, avalé par une profusion d’étreintes bêtifiantes, il se laissa faire. Et la mère lui vissa de longues bises comme sur le front des poupons, la mère pathétique et sincère, déroutante, alors que Philippe, tout encombré de ses bras, renouait avec cette confuse maladresse. Il retrouvait les effluves d’eau de Cologne et de Valda, mieux qu’une bouffée d’adolescence. En même temps il sentait bien que la boue attaquait ses mocassins, le chevreau délicat sucé par la cour, mais il n’osa rien dire.
— Tu n’as pas de valise ?
— Ah non.
— Tu piques en tout cas, lui lança-t-elle, mais gentiment, histoire de ne pas trop commencer par un reproche.

L’herbe plus hirsute, les arbres pas taillés, les rosiers qui se répandent avec la malveillance des ronces, les plants de tomates au stade de l’arbuste, les patates en jungle, et des vieux choux montés, pétrifiés, le regard mort comme les guetteurs de l’île de Pâques, tout le jardin s’était mis à faire n’importe quoi. Ça donnait à l’ensemble un caractère d’abandon qui lui fit froid dans le dos, surtout en songeant à ce qu’avait été l’endroit avant, à ses légions de poireaux bien peignés et à ses salades en rangs, un mirifique garde-manger où les légumes étaient bien vivants. À croire que cette maison basculait inéluctablement vers un autre âge, une négligence qui fanait d’un coup tous les souvenirs. L’ordre des choses, pensa-t-il sans amertume.
Seule l’odeur semblait bien restituée, un mélange de terre humide et de bois qui sèche, le parfum froid des sols engourdis par l’hiver.

En plus de la purée et du poulet fermier, la mère parla aussi de saucisson, de crudités, de pâté à moins qu’il ne préfère du sucré, un gâteau, des petits-suisses et pourquoi pas des crêpes, elle était même prête à faire des crêpes. Elle énumérait ça comme s’il y avait urgence, comme s’il n’avait rien mangé depuis tout ce temps, étant bien clair qu’il n’y avait pas d’autre purée que la sienne, pas d’autres frites non plus, et qu’il avait beaucoup maigri. En répondant « oui » à tout, Philippe cherchait déjà des yeux le téléphone, tout en se disant que s’il se mettait à appeler devant eux, c’est sûr qu’ils écouteraient.

Dehors le père n’était toujours pas sorti de la voiture. En voyant ça elle dut dire deux, trois mots justes, comme quoi il n’avait pas changé, toujours le même, à peine plus intransigeant, à peine plus coriace, toujours le même, tu ne trouves pas ?
En fait ce qu’elle ne disait pas, c’est qu’il était fatigué ces derniers temps, qu’il avait de plus en plus de mal à faire de la route, qu’il ne conduisait qu’exceptionnellement, si bien qu’il restait à la maison à longueur de journée, à ruminer en fauve. Elle ne disait rien de cette sédentarité qui l’avait gagné, cette désolation qui le gangrenait, ses regards chargés d’amertume qu’il lançait aux fenêtres, des coups d’œil en griffes sur le pourquoi des choses.

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