Celle qui revenait
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Description


Jusqu'où l'amour, même le plus fou, peut-il nous mener ?




Souvenez-vous... Nous avions rencontré Jude dans « Celui qui semait le bonheur », aux côtés de Tim. Mais... la connaissez-vous vraiment ?



Entre mensonges et souvenirs, laissons de côté la bonne humeur propre aux Caporossa et entrons dans un récit, plus dramatique, qui ne peut vous laisser indifférent. Laissez-vous porter par le poids de la résilience, guidé par de nombreuses références cinématographiques et musicales.



Bienvenue dans le passé, tantôt sombre tantôt éblouissant, d’une jeune femme au caractère bien trempé. Bienvenue... dans sa vérité.



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9782381538419
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,006€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ISBN : 9782381538419
 
L’œuvre présente sur le fichier que vous venez d’acquérir est protégée par le droit d’auteur. Toute copie ou utilisation autre que personnelle constituera une contrefaçon et sera susceptible d’entraîner des poursuites civiles et pénales.
 
 
 
Celle qui revenait Jeu, Trèfle et Math…
 
 
La SAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de production participant à la réalisation de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, du contenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelque ouvrage qu’ils produisent à la demande et pour le compte d’un auteur ou d’un éditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité.

MAGALI STOURME
 
 
Celle qui revenait Jeu, Trèfle et Math…
 
 
 

 
Du même auteur :
 
« Celui qui n’abîmera plus les plantations »
« Celui qui semait le bonheur »
 
Un fil rouge invisible relie Ceux qui sont destinés à se rencontrer Indépendamment du temps, de l’endroit ou des circonstances Le fil peut s’étirer ou s’emmêler Mais il ne cassera jamais.
(Sagesse chinoise)

Précédemment dans « Celui qui semait le bonheur »…
New York, septembre 2011.
Depuis quelques semaines, tout le monde ne parle plus que de cet évènement. Bien que les douloureux souvenirs ne s’effaceront jamais totalement, je suis parvenue à les ranger dans un coin de ma tête, et gare à eux s’ils tentent une apparition furtive. Je les chasse aussitôt à coup de tequila et de décibels, dansant seule dans ma cuisine, jusqu’à l’épuisement. Ce résultat, je n’y suis parvenue qu’après de longues années de psychanalyse et même s’il m’arrive encore de me réveiller en sursaut, le front ruisselant de sueur et le cœur battant la chamade pile au moment où j’allais me faire engloutir par le monstre de gravats, j’ai retrouvé aujourd’hui une vie plutôt sereine et heureuse. Même si, ça me coûte de l’avouer, je n’y serais certainement pas arrivée sans Tim. Pourtant, notre première rencontre ne laissait présager en rien la naissance d’une amitié aussi indéfectible que la nôtre. À croire que les contraires s’attirent. Sa patience sans limites envers moi m’aide chaque jour à avancer. À accepter.
Cependant, d’autres pensées me hantent toujours et ne s’estompent pas avec le temps. Parviendrai-je un jour à boucler cette boucle, à mettre un terme à cette mascarade ? J’aurais pu en être quitte beaucoup plus tôt si seulement j’avais pu me rendre à ce rendez-vous. Ce maudit 11 septembre 2001, sans ces foutus attentats, j’aurais repris ma vie en main, je me serais retrouvée et peut-être alors, j’aurais pu revenir.
Mais le destin en a décidé autrement et je suis devenue prisonnière à perpétuité de cette vie et de cette identité qui ne tiennent qu’à un fichier d’empreintes digitales. Prisonnière de cette autre version de moi avec laquelle je cohabite depuis tant d’années.
Je ne me suis jamais approchée du Memorial alors qu’il n’était encore qu’en construction, mais dès l’annonce de l’inauguration, je n’ai pas pu résister à l’appel.
J’en ai même besoin. Pour la nouvelle génération, cet endroit serait « juste » un musée, deux fontaines décoratives et un gigantesque centre commercial. Pour moi, comme pour des millions d’Américains, cela resterait à tout jamais l’emplacement des tours jumelles qui ont englouti des vies lors de leur effondrement. Y compris la mienne, me réduisant à un acte de décès sans corps retrouvé. Fin des recherches, dossier classé.
En m’approchant de l’un des deux grands bassins de marbre, je suis happée par le calme et la sérénité qui m’entourent malgré la présence de nombreuses personnes assommées par le chagrin. Elles viennent rendre dignement hommage à leurs proches perdus dans la catastrophe.
Le ciel bleu azur et le soleil qui se reflètent sur l’eau semblent avoir été commandés pour réchauffer les âmes en peine qui déposent ici une rose, ou là une lettre.
Je longe lentement le bassin et caresse du bout des doigts les noms des victimes qui sont gravés en lettres dorées sur le rebord poli. Bien sûr, j’en cherche deux en particulier, mais je ne m’attends pas à retrouver le premier si rapidement parmi les milliers qui y sont inscrits. J’avais espéré un délai de quelques minutes supplémentaires, même si j’y étais préparée. Mon cœur se tord dans ma poitrine et une larme perle le long de ma joue lorsque je me trouve face à lui. Ce nom, écrit si souvent avec tant d’application alors que je n’étais qu’en maternelle, lorsque je tenais encore mal mon crayon et laissais ma langue dépasser d’entre mes lèvres, tic de concentration qui me caractérise encore aujourd’hui.
Absorbée dans mes pensées, je ne remarque pas immédiatement la présence de Tim qui s’approche de moi.
Tim est devenu, au fil des années, l’un de mes amis les plus proches ici, à New York. Probablement parce qu’il parle français, ce qui me permet de garder un lien avec mes origines et continuer à pratiquer ma langue maternelle. Mais surtout parce qu’il me fait rire, qu’il me fait du bien. Même s’il se montre parfois insistant, voire indiscret quand je refuse obstinément de lui donner des détails sur mon passé, même s’il a parfois tenté de me séduire alors qu’il n’est à mes yeux qu’un gamin, même s’il est probablement la personne la plus maladroite que j’aie jamais croisée, et même s’il m’agace à être constamment de bonne humeur, il est aujourd’hui ma seule famille. Plusieurs fois, il m’a proposé de vivre en colocation. J’ai toujours refusé, car je tiens à mon indépendance plus que tout, mais sa présence me fait tellement du bien. Je ne pourrais plus me passer de lui. Il fait partie de mon paysage. Et plus le temps passe, plus il m’est difficile de lui mentir. Mais paradoxalement, plus le temps passe, plus il m’est difficile de lui révéler la vérité.
— Excuse-moi Jude, je ne voulais pas te faire peur. Je ne savais pas que tu avais l’intention de venir ici, sinon on serait venus ensemble.
En levant la tête vers lui, je me force à lui sourire, et essuie du revers de la main une autre larme qui serpente le long de mon cou.
— J’avais envie de venir seule ici. Pour… enfin… pour affronter ça, je lui dis en désignant d’un signe de tête la plaque face à moi.
Tim se met à lire à voix haute quelques noms gravés sur le parapet du bassin et marque une pause sur celui où j’ai déposé une fleur : Judith Garnier. Il m’interroge naïvement :
— C’est quelqu’un que tu connaissais ?
Je prends une grande inspiration, plante mon regard dans le sien, et décide de rompre le lourd secret qui me ronge depuis tant d’années. Il est temps de révéler la vérité à mon meilleur ami :
— Oui, je la connais. Judith Garnier, c’est… C’est moi…
Tim secoue la tête, les yeux ronds comme des billes, et pour s’assurer qu’il a bien compris, me pince le poignet sans ménagement.
— Aïeuh, mais t’es un grand malade toi ! Je peux savoir ce qu’il te prend ? je réagis agressivement, me massant le poignet devenu douloureux.
Tim paraît soulagé.
— Ah, ouf ! Je voulais vérifier si tu étais un fantôme ou quelque chose dans le genre. Mais ça va, j’ai compris… Tu me fais marcher, hein ? C’est ça hein Jude ? me demande-t-il, dubitatif.
Je passe mon bras sous le sien, et l’emmène avec moi :
— Allez viens, allons prendre un verre, je vais tout t’expliquer…
Épilogue de « Celui qui semait le bonheur » Éd. Nombre7, du même auteur.
 
VEDERA — SATISFY
 
If there was a way to try and make it back S’il y avait un moyen d’essayer et de revenir en arrière
Back to where we started from Revenir là où nous avons commencé
Could I find a way to try and make you stay? Pourrais-je trouver un moyen d’essayer et de te faire rester
Would I know what could be done? Saurais-je ce qui pourrait être fait ?
I don’t wanna deny my heart it’s chance to feel Je ne veux pas refuser à mon cœur sa chance de ressentir
I don’t wanna deny my soul something real Je ne veux pas refuser à mon âme quelque chose de réel
Is there anything left in this world Reste-t-il quelque chose dans ce monde
That will satisfy me ? Qui me satisfera ?
 
1. Insouciance
État ou caractère d’une personne insouciante.
Qui ne se soucie de rien.
Ex. : L’insouciance de la jeunesse
Après de longues minutes de marche silencieuse, nous nous installons à la seule table encore libre de la terrasse du Laughing Man Cafe, l’un des rares lieux du quartier à disposer d’un espace avec gazon artificiel à même le trottoir, qui donnerait presque à l’endroit un air campagnard au cœur de cette jungle urbaine. Le serveur s’approche de nous tout en sortant un carnet à spirales de son tablier et dépose au centre de la table une corbeille de scones, ainsi qu’un verseur de sucre.
— Alors les amoureux, qu’est-ce qui vous fera envie par ce beau soleil ? En suggestion pour le brunch aujourd’hui, nous avons des pancakes au sirop de myrtille, accompagnés d’une tranche de bagel grillée, de saumon ou bacon, le tout surmonté d’un œuf Bénédicte et d’un quartier de pamplemousse rose.
À voir la tête de bienheureux de Tim, je suis certaine qu’il sent son estomac et ses papilles se donner un «  high five » à l’annonce de ce menu. Il valide d’ailleurs la proposition, contrairement à moi qui ai l’estomac noué.
— Juste un moka latte pour moi s’il vous plait, je commande à mon tour.
À peine le serveur assez loin de nous pour qu’il ne puisse entendre notre conversation, Tim s’accoude à la table pour se rapprocher de moi qui me suis enfoncée de plus belle sur ma chaise. Il me murmure, l’œil pétillant d’excitation :
— Alors ce secret ? Tu vas encore me faire mariner longtemps ?
Le soleil m’éblouit. Je fixe Tim en plissant les yeux si fort qu’il ne me reste que deux fentes sous les sourcils. Je ne sais trop par quoi commencer, alors je déchiquette un scone pour nourrir un écureuil qui patiente à mes pieds. J’essaie de gagner du temps en ignorant sciemment la question de Tim et j’entame, sous des airs faussement détachés, un discours complètement hors propos :
— Est-ce que tu sais ce que signifient les noms des différents quartiers de Manhattan ? Ici, nous sommes dans le quartier de Tribeca. Et je parie qu’en dix ans, tu ne t’es jamais demandé une seule fois pourquoi ce quartier s’appelait comme cela.
Alors que je continue à nourrir le petit écureuil gourmand sous la table, Tim m’observe d’un air perplexe.
— Tribeca, c’est l’acronyme de Triangle Below Canal Street… et ouais ! j’affirme fièrement en claquant la langue sur mon palais.
Je me redresse sur ma chaise en rotin alors que le serveur dépose notre commande sur la table en verre.
— Le moka latte ? demande-t-il en saisissant habilement le mug sur son plateau qu’il tient en équilibre sur la paume de la main.
Fidèle à moi-même — caractère de cochon j’entends — je l’attaque :
— Non, mais sérieusement ? Rassurez-moi, c’est juste par réflexe que vous posez cette question ? Ce n’est pas possible que vous ayez déjà oublié qui a commandé quoi ? On n’est que deux à cette table…
— Elle plaisante bien entendu, tente de le rassurer Tim, un peu honteux de mon attitude.
Je maugrée. Il m’énerve à être aussi gentil ! Le serveur s’éloigne, vexé. Je poursuis mon discours de guide touristique improvisé sans prêter attention au regard furibard que Tim me lance.
— Soho, c’est pour South Of Houston Street. Ça t’en bouche un coin hein ! je m’enorgueillis en portant mon moka à mes lèvres. Mmmh, un vrai délice ! Tu devrais goûter…
Sans crier gare, je m’enthousiasme subitement et tape le plat de la main sur la table, faisant sursauter nos voisins :
— Oh ! Mon préféré, non seulement par le quartier en lui-même, mais surtout par sa sonorité, c’est Nolita. Tu ne trouves pas que c’est sexy : Nolita, je prononce en laissant apparaitre ma langue entre les dents et en adoptant un accent latino. À ton avis ? C’est lequel celui-ci ?
Tout en dégustant son toast à l’œuf, Tim secoue la tête pour signaler qu’il n’en a aucune idée. Il sait pertinemment que j’esquive le vrai sujet de conversation, mais il me connaît, et préfère me laisser fanfaronner sur mes connaissances.
— Little Italy ! je m’exclame. Nolita pour North Of Little Italy, j’articule en détachant les syllabes.
— Mmm Mmm, me répond Tim distraitement.
Je m’installe dans ma position préférée : une jambe repliée sous les fesses. Je ne peux réprimer une grimace en buvant le fond de mon mug.
— Eurk, y a toujours un dépôt dégoûtant qui me répugne dans le fond des cafés. C’est comme la lie du vin. Mon père nous enseignait que plus il y avait de lie, plus le vin avait travaillé. Si le vin est élevé sur sa lie, il dégagera plus d’arôme, il sera onctueux en bouche et se conservera plus longtemps, ce qui lui donnera de la valeur.
Tim prête cette fois plus attention à mon discours.
— C’est la première fois que tu mentionnes ton père depuis que l’on se connaît. D’après ce que j’entends, il devait en connaître un paquet en œnologie.
— Exact. C’était son métier, il était vigneron. Mes parents sont — ou étaient ? À vrai dire, j’en sais rien — propriétaires d’un vignoble dans le sud de la France, à Saint-Jeannet, un petit village dans l’arrière-pays niçois. C’est là que j’ai grandi. J’ai passé mon enfance à courir et à me cacher dans les vignes, et souvent je rentrais le soir les vêtements et le visage tachés de jus de raisin tellement j’en avais mangé en chemin. Ma mère faisait alors ce geste horripilant qui consistait à humecter son mouchoir en tissu avec sa salive pour me nettoyer le visage. Elle avait tellement de mal à me maintenir immobile la pauvre, conclus-je avec une mine de dégoût.
Tim se délecte de me voir me livrer de la sorte, et il doit sûrement s’imaginer cette petite fille s’amusant, riant, entourée de ses parents. C’est drôle, mais jusqu’à présent, comme je ne lui avais jamais rien révélé sur mon passé il me dit avoir toujours eu l’impression que je n’avais jamais été une enfant, comme si j’avais démarré ma vie déjà tout adulte sur cette terre. Comme si j’avais démarré ma vie au moment de notre première rencontre. On n’en était pas loin. Il m’a sauvée lors des attentats, mais il a sauvé mon âme aussi. Sans lui, ma colère l’aurait emporté. Oh bien sûr, cette colère aimait de temps à autre pointer le bout de son nez, histoire de montrer qu’elle est bien présente, tapie dans un coin, mais Tim parvient toujours à me tempérer. Un peu comme le ferait un ange gardien.
— J’ai du mal à t’imaginer en petite fille sage, avec de mignonnes petites couettes, une jupe plissée, un joli chemisier, des socquettes blanches qui remontent sur tes mollets…
— Ah, mais tu n’y es pas du tout ! J’étais un vrai garçon manqué. J’avais de longs cheveux ça oui, mais je ne me laissais coiffer qu’une fois par semaine. Le reste du temps, je ressemblais à un mouton négligé, dis-je dans un éclat de rire. Quant aux vêtements… Je crois que ma mère se serait ramassé les services sociaux de nos jours… Pourtant elle n’était en rien responsable de mon aspect digne d’ Annie la petite orpheline . Chaque fois qu’elle tentait de me faire ressembler à la petite fille de ses rêves,  Candy  genre, je fonçais dans l’une de nos vieilles remises et j’enfilais mes éternels jeans troués et souillés jusqu’aux genoux, de vieilles bottines dont la semelle se décollait et un horrible chandail en laine mi-vert sapin, mi-orange.
— Excellent ! s’exclame Tim, arborant un grand sourire. Je veux voir une photo à l’occasion, j’ai du mal à croire que la Jude que je connais, aux cheveux toujours lissés, au maquillage impeccable, au look tellement en accord avec qui tu es, avec ton tatoo, ton petit piercing là, soit la même personne que l’enfant que tu viens de décrire. Ceci dit, je suis d’accord, on pourrait intenter un procès à nos parents pour l’humiliation qu’ils nous ont fait subir durant notre enfance. Si tu avais vu les cagoules en laine que ma mère m’obligeait à porter, ou ces espèces de shorts en tissu-éponge type gant de toilette ! Juste horrible.
Alors que nous nous amusons au souvenir de nos tenues respectives datant d’un quart de siècle, nous observons une mère de famille qui s’installe à l’une des tables voisines, accompagnée de ses deux enfants. Le garçonnet a les cheveux coiffés à la mode, et porte un pantalon cargo gris, un t-shirt turquoise et une chemise à carreaux par-dessus. Il est chaussé de baskets d’un blanc éclatant dont les lacets sont correctement croisés et noués. Sa petite sœur porte quant à elle des Converses, une petite jupe à volants en tulle ainsi qu’une veste en jeans. Ses cheveux sont noués à l’aide d’un joli bandeau fuchsia. Des gamins sortis tout droit d’un catalogue de vente par correspondance.
On éclate de rire à nouveau tout en mimant des pleurs, dépités d’avoir été dans notre enfance les victimes d’un boycott de la mode organisé par nos parents, et on scande en chœur « c’est trop injuste, on veut un avocat ! »
Tim enchaîne aussitôt :
— À ton accent, j’ai toujours cru que tu étais originaire de Paris.
— Je me suis forcée à gommer mon accent du Sud. Cela faisait partie du processus, du changement quoi, j’avoue.
— Et donc, Judith, appuie-t-il d’un clin d’œil, à part gambader dans les vignes, tu as tué qui pour en arriver là ?
Cela me choque qu’il me pose cette question. Me sentir comme une criminelle en cavale depuis des années est une chose. L’entendre de la bouche de mon ami me renvoie la réalité en plein visage.
— Ben quoi, ne fais pas cette tête, je ne suis pas débile non plus, j’ai souvent vu ça dans les films. Quand on change d’identité, c’est qu’on a commis un crime, ou qu’on veut se faire passer pour mort.
Ses mots se suspendent dans l’air alors que je le fixe avec insistance. C’est exactement ce que j’ai fait : me faire passer pour morte. Je lui chuchote de baisser d’un ton.
— Parle moins fort débile, je n’ai pas réussi à me cacher depuis tout ce temps pour que tu foutes tout en l’air en moins de trente minutes.
Je vois bien que l’excitation de Tim le gagne davantage… « Alors comme ça, Jude était peut-être une vraie criminelle ? » D’ailleurs, il s’approche de moi au-dessus de la table pour me demander, tout bas cette fois :
— Alors c’est donc ça ? T’es une criminelle ?
— Mais non, voyons ! Enfin, pas vraiment… ça dépend la définition de ce mot.
— Ok ok, vas-y, raconte-moi tout, me dit-il en se frottant les mains et affichant une mine satisfaite.
Je prends une profonde inspiration en prenant soin de vérifier autour de nous que nous ne sommes plus le centre de l’attention, et j’entame mon récit :
— Je suis née le 4 juin 1977 à la maternité d’Antibes. Mes parents, Claire et Roger Garnier étaient, d’après les photos en tout cas, très heureux d’accueillir leur second enfant. Une deuxième fille.
Tim m’interrompt déjà, enthousiaste à cette idée :
— Oh, tu as une grande sœur ? Comme moi, enfin, moi aussi j’ai un grand frère, il s’appelle Yonas, mais je t’en ai parlé, suis-je bête, je ne me rends même pas compte à quel point je parle constamment de lui. On s’entend comme les doigts de la main. Et quand notre cousin Milo est là…
— Tim s’il te plait…
— Ah oui, excuse-moi, je m’emballe. Continue, je t’en prie.
— Donc comme je le disais, je suis la petite dernière. Ma grande sœur s’appelait, enfin je veux dire, s’appelle Alexine. Elle a deux ans de plus que moi. Aussi loin que je m’en souvienne, Alexine a toujours été très différente de moi, et je l’admirais vraiment. Quand nous étions petites, j’imitais le moindre de ses faits et gestes, notamment quand elle montrait à nos parents, au milieu du salon, les nouveaux pas chassés et autres arabesques appris à son cours de danse classique. Je me plaçais alors derrière elle et reproduisais chacun de ses mouvements, mais les miens ressemblaient plutôt à une succession de moulinets de bras et de jambes totalement désarticulés. Je terminais la plupart du temps les quatre fers en l’air, me tordant de rire, d’un rire bien gras, alors que mes parents me sommaient de cesser mes pitreries. Alexine, c’était la petite fille modèle par excellence. Elle rangeait soigneusement ses jouets, alors que je laissais tout traîner. Dès qu’elle rentrait de l’école, elle goûtait, en prenant soin de s’être changée et de s’être lavé les mains au préalable, alors que moi, à peine mon cartable balancé sur la gamelle du chat, je courais grimper aux arbres en emportant une pomme même pas rincée. Lorsque mes parents recevaient des invités, ils vantaient toujours les beaux résultats scolaires de ma sœur. Ils l’envoyaient alors chercher son dernier carnet de notes et leur lisaient les commentaires élogieux de ses professeurs. Ils s’extasiaient ensuite sur sa maturité et sa propension à apprendre la cuisine, le ménage, et les rouages de l’entreprise familiale. Quand un adulte soucieux de ma personne demandait alors « Et Judith, comment évolue-t-elle ? », ma mère balayait cette question d’un geste de la main comme on chasse une mouche et rétorquait, sans même se soucier de ma présence : « Oh, Judith, c’est une autre histoire. On ne fera rien de bon avec elle… Toujours à fourrer son nez là où il ne faut pas, toujours occupée à ennuyer sa sœur, un vrai garçon manqué celle-là, et alors niveau scolaire… une calamité. »
Évoquer mon passé de cette façon me trouble, ce qui n’échappe pas à Tim. Il s’approche de moi pour me prendre la main posée sur la table.
— Mais c’est horrible, comment tes parents ont pu faire autant de différences entre vous deux ?
— Je ne sais pas, j’ai souvent cru qu’ils regrettaient de m’avoir eue, qu’ils n’étaient pas fiers de moi. Ah par contre, d’Alexine ils ne s’en cachaient pas.
Je me sens amère et lui avoue que j’ai toujours eu le sentiment que la disparition...

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