Cures et châtiments
86 pages
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Cures et châtiments , livre ebook

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Description

L’inspecteur Dieuswalwe Azémar, alcoolique impénitent, ne pourra conserver son poste dans la police qu’à la seule condition de se soumettre à une cure de désintoxication.
Hanté dans ses cauchemars par les truands de la ville, Azémar reçoit la visite d’une Brésilienne, Amanda Racelba,
prête à tout pour l’assassiner afin de venger son père, ancien général des Nations unies en Haïti. Les preuves sont
accablantes même quand l’enquête officielle avait conclu au suicide du général. L’inspecteur Dieuswalwe Azémar ne se rappelle pas avoir tué le général. Il s’engage alors dans une lutte sans merci pour élucider les faits. Ses jours sont
comptés. Saura-t-il retrouver ses droits, sa voix et sa dignité dans ce pays, otage des gangs et des Nations unies où le bien et le mal se ressemblent étrangement ?
Le roman Cures et châtiments poursuit avec brio le cycle des polars vaudou de Gary Victor.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 novembre 2013
Nombre de lectures 12
EAN13 9782897120894
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Gary Victor
CURES ET CHÂTIMENTS
Roman
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 4 e trimestre 2013
© Éditions Mémoire d’encrier


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Victor, Gary, 1958-
Cures et châtiments
(Roman)
ISBN 978-2-89712-087-0 (Papier)
ISBN 978-2-89712-088-7(PDF)
ISBN 978-2-89712-089-4 (ePub)
I. Titre.

PS8593.I325C87 2013 C843'.54 C2013-941325-1
PS9593.I325C87 2013


Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.

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Mémoire d’encrier
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Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Du même auteur chez Mémoire d’encrier
Collier de débris , Mémoire d’encrier, 2013.
Maudite éducation , Mémoire d’encrier/Philippe Rey, 2012.
Soro , Mémoire d’encrier, 2011.
Saison de porcs , Mémoire d’encrier, 2009.
Treize nouvelles vaudou , Mémoire d’encrier, 2007.
Chroniques d’un leader haïtien comme il faut , Mémoire d’encrier, 2006.
À Raychnaida Thelot, qui a tenu à prescrire une cure à l’inspecteur Dieuswalwe Azémar.
Et à Gabriel Fortuné et Henri Cayard.
I
L’énorme tarentule noire descendait du plafond avec lenteur. Le temps s’était étiré à l’infini. Aux quatre coins des murs, la toile tissée par l’insecte vrillait telle la corde d’un violon désaccordé. Les multiples facettes de ses yeux luisaient à l’unisson d’une haine démente. Lui, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar, ne parvenait pas à bouger, allongé sur un lit, nu. Encore un lit! Encore nu! Il se rappela le motel où il était descendu quand le séisme avait détruit une partie de la ville. Il faisait l’amour. Le plafond de la chambre s’était effondré. La situation était pire. Il n’y avait pas de corps de femme au-dessus de lui pour amortir le choc. Il surveillait, épouvanté, les crochets où luisaient des gouttes de venin. Il serra les dents pour résister au froid de ses articulations. Il avança la main, vers l’endroit où devait se trouver son revolver. Le Smith & Wesson avait été pourtant confisqué par l’Inspection générale. L’arme lui serait remise en cas d’un avis favorable du médecin responsable de sa cure de désintoxication. Était-il allé récupérer son autre arme, le Beretta, chez Madame Baptiste, sa fournisseuse de soro , une amie de confiance? Il ne se rappelait pas. Il lui était impossible de tourner la tête, dans un sens ou dans l’autre, pour s’en assurer. Son corps pesait une tonne. Le bras droit seul gardait un peu de mobilité.
L’araignée était toute proche. L’inspecteur rassembla ses forces pour déplacer sa main. Il chercha en vain l’arme. Les crochets acérés, poilus, menaçants de l’insecte étaient à quelques centimètres de sa poitrine. La tarentule prit son élan dans le but de lui transpercer le thorax. Un sanglot convulsa le corps de Dieuswalwe Azémar. Ses lèvres goûtèrent le salé de sa sueur. L’insecte plongea ses tenailles vers lui. Sa couche bascula dans le vide. Les lames de l’insecte cinglèrent l’air avec un jet d’étincelles. L’inspecteur, momentanément hors d’atteinte sur son lit, se balançait au-dessus d’un gouffre où – comment s’en aperçut-il? – brillaient des feux ardents. Son tortionnaire ricana : « Si tu crois pouvoir t’échapper, tu te trompes, Nègre! » La tête de l’araignée s’était métamorphosée. Il avait au-dessus de lui la face hilare de Marasa, le sorcier qu’il avait abattu, un matin, dans une case, au fin fond de la localité de Sources Puantes. L’araignée mi-humaine changea de tactique. Ses mains, entre des pattes, tenaient un bâton finement sculpté en serpent, avec lequel la créature se mit à pousser l’inspecteur vers le gouffre. À chaque jeu du bâton, le policier glissait vers l’abîme. Il continua à tâter à la recherche du pistolet qui avait envoyé au pays sans chapeau tant de délinquants, d’après son seul verdict, lui, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar, s’instituant juge suprême dans un pays où trop de juges étaient des pourris, aux ordres de pouvoirs scélérats capables d’acheter toutes les consciences. « Tu perds ton temps », jubila son tueur. Une seule poussée du bâton et il serait happé par le gouffre. Comment le lit se maintenait-il ainsi en apesanteur au-dessus de l’abîme? On l’avait averti. Cette cure brutale pouvait causer un sévère dérèglement des sens. « La vie dans ce pays est une hallucination terminale, se dit-il. N’empêche qu’il faut se battre jusqu’au dernier souffle sans se soucier de questionner la réalité. » La tarentule était en proie à une jouissance infinie. Elle effectua avec son bâton une dernière poussée sur le corps de l’inspecteur et lui résistait désespérément, son corps s’agrippant à sa couche, sa main cherchant toujours le pistolet. Énervée de sa résistance, l’araignée entreprit de faire pencher le lit, laissant glisser sa victime vers l’abîme. Au dernier moment, il trouva l’arme. La paralysie partielle de son bras disparut. Il fit feu. Le visage de Marasa se brisa tel un masque de plâtre. L’inspecteur vida le chargeur, les coups de feu en continu évoquant des roulements de tonnerre. Le décor changea. Il planait au-dessus de montagnes dénudées. Il était un cerf-volant prisonnier du souffle d’une armée de spectres. C’étaient des flibustiers, en rangs sur le pont de plusieurs navires en file indienne, en parallèle à la côte. Il perdit de l’altitude, plongeant vers le trou béant d’un cratère. Un vagin monstrueux l’attrapa entre ses lèvres humides. Quelqu’un le secoua avec force : « Inspecteur… Inspecteur… Réveillez-vous. » Il essaya de revenir. De s’envoler de sa prison. De sauter par-dessus les barbelés. Des mains bienveillantes le secouaient : « Inspecteur… C’est l’heure de prendre vos médicaments. » Dans un brouillard gluant, il distingua un visage devant lui. Ce n’était pas celui de Marasa. Il peina quelques secondes en fouillant dans sa mémoire pour mettre un nom sur le visage de la femme inclinée vers lui, l’air inquiet. Elle lui tendit un verre d’eau et deux comprimés. « Je n’en veux pas, hoqueta-t-il. Je souffre trop. Je n’en peux plus. » Elle posa un baiser sur son front brûlant. « Il le faut. C’est pour votre fille Mireya. Si vous ne travaillez pas, que deviendra-t-elle? » Il reconnut la voix de Madame Excès qui, depuis quelques années, prenait soin en son absence de Mireya. Il avala les pilules avec une gorgée d’eau. Madame Excès le recoucha avec une douceur infinie. « Vous avez la fièvre, Inspecteur. C’est normal selon le médecin. Voyez les misères causées par le soro. C’est une boisson diabolique. Après votre guérison, vous ne recommencez plus. Je vous surveillerai. » Sa gorge le brûlait. Il avait des braises dans les trachées. L’eau bue pouvait être empoisonnée. Tant de gens lui en voulaient, car il persistait à demeurer un vrai flic, avec son appartement minable, ses chaussures usées et sa vieille Nissan péniblement en vie après un quart de siècle. Sa soif de l’amertume du soro lacéra sa chair. Un coup de fouet! Plusieurs coups de fouet! Il se recroquevilla, les bras enserrant son corps squelettique. Il constata sa nudité. Une gorgée. Une toute petite goutte de soro. Une goutte! Une seule. Une molécule. Un atome. « Il vous faut résister. Vous le faites pour Mireya. Elle n’a que vous. » Il aurait voulu arracher la voix de Madame Excès de sa tête. La tarentule surgit à nouveau du plafond, se propulsant le long de sa toile, mue par une énergie démoniaque. Ses crochets se rétractaient et se détendaient, dans un mouvement de champion de boxe. Il chercha frénétiquement le Beretta. L’araignée descendait de plus en plus vite. Son corps pesait à nouveau une tonne. Il était encore une fois paralysé. Seul le bras droit était plus ou moins valide. Son ennemi était presque sur lui. Toujours pas d’arme. Allait-il à nouveau plonger dans le sol, vers le gouffre incandescent? Aurait-il le temps de récupérer le pistolet? Un crochet transperça son thorax. Il parvint malgré tout à hurler, pour vomir son désir de vie, pour gueuler son désir d’exister envers et contre tous. L’insecte arracha à l’intérieur de son corps un organe sanguinolent. L’inspecteur perdit connaissance.

Il se réveilla en suffoquant, les poumons à la limite de l’éclatement. Il avala goulument l’air. À chaque inspiration, la douleur crispait sa poitrine. Le souffle court, la gorge en feu, une glu amère à la bouche, le regard flou, il reconnut l’appartement misérable où il logeait depuis des années. Ses livres n’étaient plus disposés pêle-mêle dans la bibliothèque à moitié dévorée par les termites. Ils étaient éparpillés sur la moquette avec des vêtements, des flacons de médicaments, de la vaisselle, une paire de souliers à la limite de l’usure. Des flaques de vomi séché empuantissaient l’air. Madame Excès malgré toute sa bonne volonté n’avait rien pu faire pour réduire le désordre et la saleté de cette pièce. Dans ses crises, en état de manque d’alcool, l’inspecteur se transformait en fou furieux. Le policier parvint à se mettre debout pour se diriger, les jambes flageolantes, vers le buffet accolé à la vieille bibliothèque. L’horloge digitale indiquait : mercredi : 17 heures 15. Il avait perdu la notion du temps. Un gros rat velu léchant une flaque séchée de vomi se préoccupa peu du déplacement de ce spectre. La radio ouverte diffusait le bulletin d’information de fin de soirée. Dieuswalwe Azémar, dans une attitude rebelle et tenace, résistant aux ravages de sa cure, s’arrêta quelques secondes pour prêter l’oreille aux propos du journaliste. Ce dernier parlait de l’enlèvement, trois jours auparavant, du jeune Johnny Harras, fils de Jacques Harras, industriel connu, engagé politiquement dans les luttes ayant obligé le dictateur à s’exiler. Les Harras étaient l’une des grandes familles contrôlant l’économie du pays. Les ravisseurs avaient utilisé voitures et uniformes de la Police nationale. Ils ne s’étaient pas encore manifestés. On craignait pour la vie du jeune Harras. La police n’avait aucune piste. On soupçonnait un chef de gang recherché depuis plusieurs mois, connu sous le nom de Raskolnikov, d’être l’instigateur de cet enlèvement.
Dieuswalwe Azémar s’immobilisa. Il revit son ami, le jeune poète journaliste Pierre Quartier. Un soir sur la Place Jérémie au Bas-Peu de Choses, il avait passé des heures à discuter d’un roman de Dostoïevski, à s’affronter sur les notions du bien et du mal, notions devenues bien dérisoires dans cette société. Il se remémora la photo d’un cadavre mutilé, celui de Pierre Quartier torturé puis assassiné par ses ravisseurs. Alors en cellule d’isolement à l’Inspection générale, il avait tenu à avoir ce document en main. Il entendit la voix du jeune homme tonner, rageuse : « Mon drame, c’est mon impossibilité de passer à l’acte, d’effacer toute frontière entre le bien et le mal pour conquérir ma liberté. Je veux que ma liberté soit le tranchant d’un glaive sur la carotide de cette société pourrie. Ma volonté est malheureusement prisonnière de la morale collective. Dieuswalwe Azémar, mon ami, je veux la souffrance, un temps en enfer avant de revenir transfiguré. » L’inspecteur n’avait pas compris cette brusque explosion de rage du jeune homme. Pierre Quartier était toujours calme, avec un trop-plein de délicatesse et d’amour. Cela lui donnait, d’après certains, des allures efféminées. Ses gestes, ses regards, ses déplacements, empreints d’une sorte de grâce, ressemblaient à la beauté et à la sensualité de ses poèmes. Pierre Quartier chantait la vie, voyait l’essentiel des choses à travers les masques grimaçants du quotidien. Pour ces raisons, sans doute, l’inspecteur se plaisait en la compagnie de Pierre Quartier. Ce dernier était une fontaine vers laquelle il marchait toujours doucement, sans se presser, jouissant des jaillissements de ses vers, eau magique capable de laver toutes les souillures. Mais Pierre Quartier changeait. Il était torturé par la dégradation vertigineuse de la situation politique et sociale. Les partisans du pouvoir avaient osé exposer une tête coupée sur la plus grande place publique du pays pour intimider l’opposition. On le vit participer aux manifestations contre le régime en place. Ce n’était pas dans ses habitudes de s’engager ainsi. Il disait que sa source était tarie. Il écrivait difficilement. La grâce presque féminine du poète s’étiolait. La matière grossière et visqueuse du monde se déposait sur lui. Son corps, son être entier prenaient l’empreinte de ce quotidien défiguré.
Plus de cinq ans après les faits, il comprenait le sens des mots de Pierre Quartier. Le manque d’alcool avec ces dérives dans des lieux insoupçonnés de la conscience le rendait-il plus clairvoyant? Le feu d’un bûcher l’embrasa. Sa conscience se dispersa momentanément dans un espace-temps fragmenté. Il appela de tous ses vœux les crochets de la tarentule pour trancher le fil de cette vie hiératique le retenant encore dans ce monde.
Il gardait en permanence, bien cachée derrière un meuble, une bouteille pleine de soro et aussi d’autres, presque vides, pouvant contenir quelques gouttes, juste de quoi tempérer la douleur de cette vérité venue maintenant s’imposer à lui et cette immonde, terrifiante envie de boire. « Regagne ton lit, Dieuswalwe, lui souffla une voix. Les pilules sont sur la table de chevet. Elles doivent t’aider. Cette fois, il ne faut pas rechuter comme lors de ta première cure. Oublie Pierre Quartier, ton ami! Garde le cap pour conserver ton poste. Fais-le pour ta fille Mireya. Fais-le pour faire enrager le commissaire Dulourd, ton supérieur. Il a voulu pour toi, ce supplice. Tu péterais les plombs sans soro, se disait-il certainement. Tu te remettrais à picoler encore pire qu’auparavant. Cette fois, ce serait bien fini. Il veut ta peau, le commissaire Dulourd. Ne l’oublie pas! » Sa soif fit taire la voix. Il glissa sa main le long du mur derrière le meuble. Aucune bouteille. Choqué, horrifié, supplicié, il glissa un œil dans la fente. Rien! Lui seul pourtant savait où elles étaient. « Madame Excès! » rugit-il, la bave aux lèvres, un masque d’animal blessé sur le visage. « Je vais t’étriper. Je vais te mettre une balle dans la tête. » Elle avait complètement accès à sa chambre depuis sa cure. Elle avait donc fouillé tous les recoins de l’appartement, traquant le soro partout où la boisson pouvait être dissimulée. « Je vais t’écraser la tête contre les murs », hurla-t-il. Un voile noir passa devant ses yeux. Il s’appuya contre le fauteuil à bascule. Il ne serait pas capable pour l’instant d’aller jusqu’au lit. Il entendit un rire derrière lui. Sister Marie-José, la directrice de l’orphelinat qui faisait le commerce des organes d’enfants, l’observait avec un rictus narquois. « On va étriper Mireya. Ces parties vont nous rapporter combien d’après toi? Tu t’es trompé en croyant avoir raison de nous, espèce de raté! » Il se redressa, possédé d’une rage brûlante. Il souleva le fauteuil à bascule pour s’en prendre à la religieuse. Emporté par son élan, l’inspecteur alla s’étaler sur la moquette, son visage plaqué sur une flaque séchée de vomi. Un sanglot le brisa. Il prit conscience de sa déchéance, de son éjection de ce monde où il avait toutes les difficultés de survivre. La clochette électrique de la porte d’entrée ponctua son désespoir.

La clochette n’arrêtait pas. Le médecin n’aurait pas dû l’avertir de la dérive de ses sens pendant les moments critiques de sa cure. Il pensa aux cloches de la Brésilienne. Elles n’avaient plus de sons. Cette clochette électrique aux sons aussi aigus était-elle réelle? Tout était possible dans son état de manque forcé! La sonnette de la porte d’entrée de son appartement ne fonctionnait pas depuis des semaines. Si on l’avait réparée, personne n’aurait pressé dessus aussi longtemps. À moins qu’activé, le mécanisme ne se bloque. Le son cristallin et aigu mettait à dure épreuve ses nerfs déjà malmenés. Sa tonalité augmentait lentement, mais sûrement. Bientôt sa tête exploserait. Sa cervelle se répandrait dans la pièce. Il se décida à ouvrir la porte pour mettre son poing sur la gueule de l’opportun et ensuite arrêter la sonnerie. Les mains sur les oreilles pour résister au supplice, il s’apprêta à aller vers la porte. Se rappelant sa nudité, il dut supporter l’agression douloureuse de la sonnerie le temps d’enfiler un pantalon, une paire de vieilles chaussures, passer une chemise avec la vitesse que permettaient ses gestes désarticulés. Il parvint à atteindre la porte. Il tourna difficilement la poignée. Le grincement des gonds fut pénible. La lumière s’engouffra à l’intérieur, agressant ses yeux tels des milliards d’aiguilles minuscules venant se planter dans ses globes oculaires.
— Inspecteur Dieuswalwe Azémar?
Une voix féminine! Mais sa préoccupation, c’était cette clochette épouvantable. Il frappa plusieurs fois du poing la sonnette jusqu’au silence. Il cligna des yeux pour diminuer la douleur des aiguilles plantées dans ses yeux. Il se souvint de la voix. Il se retourna vers l’endroit où elle provenait. Une jeune femme le fixait avec attention. Une mulâtresse. Brune. Les cheveux en chute libre sur les épaules. Un visage aux traits parfaits sans le soupçon d’une erreur du dessinateur. Une liane vivante! Une Ève reconstituée, là, en face de lui. Rien de menaçant. De quoi oublier la tarentule et toutes les autres bestioles qui le torturaient! C’était le premier moment agréable depuis sa cure. La femme le dépassait d’une tête. Mireya, celle qu’il avait tant aimée lors de son enquête sur les cloches muettes dans un petit village dans les montagnes au sud-est du pays, ne pouvait soutenir la comparaison avec sa visiteuse.
— Êtes-vous bien l’inspecteur Dieuswalwe Azémar? s’assura-t-elle.
Elle s’exprimait en français avec un fort accent. Une Brésilienne, supposa Azémar. Il s’était familiarisé avec cette intonation de la voix du temps où il avait travaillé avec des policiers brésiliens au début du mandat de la mission des Nations unies en Haïti après le départ de l’ex-prêtre dictateur. Les partisans de ce dernier prétendaient qu’on l’avait kidnappé. Avec tout l’argent amassé durant son passage au palais national, il aurait pu payer facilement la rançon, ricana intérieurement le policier. Il aimait le Brésil. Pas son équipe de football ni ses militaires composant le gros de l’effectif des Nations unies en Haïti, mais sa musique, la dévorante sensualité de ses rythmes.
— Il est important que ce soit vous, dit-elle. Je ne veux pas faire d’erreur.
— Je suis l’inspecteur Dieuswalwe Azémar, parvint-il à articuler, la glu dans sa bouche rendant ardue son élocution.
— Amanda Racelba. Je suis en Haïti pour vous.
— Pour moi! s’étonna le policier.
Il secoua vigoureusement la tête. Elle persista. Elle était indubitablement différente de toutes ces bestioles qui s’étaient engouffrées dans sa vie en profitant de sa cure. C’était un moment de répit. La tarentule allait revenir, suivie de tous ces gens envoyés par les bons soins de l’inspecteur au pays des ombres. Ces fantômes le harcelaient, le torturaient. Il était sans défense. Ils en profitaient.
— Puis-je entrer? insista la Brésilienne.
Au ton de la jeune femme, la question était simplement de convenance. Elle était décidée à entrer et rien ne l’en empêcherait. L’inspecteur Dieuswalwe Azémar se retrouvait encore dans la terrifiante impuissance de ses délires d’alcoolique sevré de son breuvage. Une femme aussi ravissante ne devait pas pénétrer dans ce lieu où se dévoilait autant la déchéance humaine. Il ne buvait plus, mais l’odeur d’alcool persistait tout autour de lui. Son corps et les endroits qu’il fréquentait en étaient totalement imprégnés. Il y avait surtout, malgré les tentatives de Madame Excès d’en venir à bout à grands jets de détergents parfumés, l’odeur insoutenable du vomi sur la moquette. La seule solution était de l’enlever et de la livrer au feu. Madame Excès avait jugé plus sage d’attendre la guérison complète de l’inspecteur avant d’en arriver à cette extrémité. Elle assumait pleinement son rôle de protectrice de Mireya. Pour que Mireya vive, son père adoptif Dieuswalwe Azémar devait passer l’épreuve de la cure : « Si vous n’êtes plus inspecteur de police, le propriétaire de l’appartement viendra vous mettre sous le nez les mois impayés. Tous ceux qui vous craignaient – vous les teniez en respect sous le parapluie de votre autorité – viendront se venger de vous. Personne ne donnera cher de votre peau. Votre fille payera les pots cassés ».
Sans attendre une réponse de l’inspecteur, la femme passa le seuil. Elle accusa le coup. L’odeur surtout et le spectacle de cette crasse! Il fallait une solide raison pour ne pas tourner les talons et aller dégueuler à l’abri des regards au coin de la rue la plus proche.
— Je suis malade, très malade, se justifia l’inspecteur, ravagé par la honte. Je ne m’attendais pas à recevoir du monde.
La honte était aussi douloureuse que les crochets acérés et mortels de la tarentule. La jeune femme ouvrit son sac pour prendre un mouchoir. Elle se moucha. L’inspecteur n’était pas dupe. Le parfum du mouchoir – du vétiver – atténuait la pestilence de la pièce.
— Je veux être certaine que c’est vous, dit la fille. Je n’ai pas beaucoup de temps.
— Je suis bien l’inspecteur Dieuswalwe Azémar, répéta le policier.
— La justice vous tient à cœur, si je donne foi aux informations que j’ai pu recueillir sur vous.
Voix soudain froide, presque impersonnelle, avec un frémissement de colère à peine perceptible. L’inspecteur, se sachant pitoyable, ne savait pas quelle attitude adopter. Il détournait le regard. Il se croisait et se décroisait les mains. Il n’arrêtait pas de secouer ses jambes, pareil à un athlète s’échauffant avant une compétition. Il avait le souffle court et rauque. Il suait en dépit de la fraîcheur de la chambrette.
— Je suis malade, madame. Je suis en pleine cure de désintoxication. Si vous souhaitez mon aide, vous frappez à la mauvaise porte.
Il donna un coup de pied rageur dans des flacons étalés sur la moquette.
— Le médecin avait été formel. Les médicaments m’aideraient à surmonter ma dépendance avec peu de souffrance. Peut-être veut-on tout simplement en finir avec moi. En d’autres temps, je vous serais utile. Dieuswalwe avec deux w soulève des montagnes. Maintenant une motte de terre le fait chanceler.
— Regardez-moi dans les yeux, ordonna la jeune femme.
L’injonction l’immobilisa. Il n’esquiva pas le regard de la Brésilienne. Il était moins honteux de son strabisme. S’il portait toujours ses lunettes, ce n’était plus pour dissimuler la particularité de ses yeux. C’était pour atténuer la violence et le misérabilisme du spectacle qui s’offrait partout à la vue. Sans aucune gêne, elle l’examina dans le bon sens, sans se laisser prendre au piège. Seule Mireya, celle qu’il avait jadis aimée, y était parvenue. Les gens s’égaraient toujours dans la fausse direction de son regard.
— Vous avez de belles prunelles, Inspecteur.
Ceci dit avec une simplicité désarmante, presque palpable. Le cœur de l’inspecteur fit un rapide galop. Il baissa les yeux. Il avait les mains glacées, une crampe au bout des doigts. Il émanait d’elle une sensualité tellurique. Elle avait une magnitude à détruire la forteresse masculine la plus solide. Si elle était un mirage, il était le plus tenace de tous. Elle s’approcha de lui. Leurs lèvres manquèrent de se frôler. Il retint son souffle. Cela suffirait peut-être à tempérer son odeur d’alcoolique invétéré. Pendant une fraction de seconde, il se passa quelque chose d’indéfinissable entre eux. Une attirance. Un tumulte. Une tornade. Elle recula. Le trouble ayant voilé momentanément son regard fit place à une dureté presque impitoyable.
— Ce ne sera pas suffisant, Inspecteur.
— Pas suffisant, pourquoi? demanda-t-il, se sentant un rien stupide de poser cette question, voulant combler un vide, un silence, l’espace d’une tenace incompréhension.
— Je suis Amanda Racelba, la fille du général Ramos Racelba.
Elle guettait une réaction de sa part. Elle pouvait être l’araignée ou bien le serpent du bâton. Il percevait vaguement quelque chose de dangereux en elle. Des lueurs inquiétantes traversèrent ses prunelles. Toutes les femmes sont à manier avec précaution, tenta-t-il de se rassurer.
— Le général Ramos Racelba, répéta-t-elle. Souvenez-vous.
Une menace dans ses derniers mots. Il fouilla dans sa mémoire d’alcoolique. Dans un épais brouillard, il attrapa le fil d’un souvenir. Le général Racelba commandait la composante militaire des Nations unies en Haïti. Il avait été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel, une balle dans la tempe droite. L’enquête avait conclu au suicide. Il y avait eu des rumeurs tenaces à cette époque où des quartiers de la capitale étaient en butte à la violence aveugle orchestrée par des gangs proches de l’ancien président. Le général, selon des sources concordantes, était à couteaux tirés avec le chef civil des Nations unies en raison de sévères divergences politiques. Ramos Racelba voulait sévir, mettre fin à la toute-puissance des gangs. Son vis-à-vis voulait se servir du secteur politique contrôlant ces gangs pour mettre son poulain au pouvoir. Selon ce fonctionnaire contrôlant la machine onusienne en Haïti, c’était le seul moyen de pacifier le pays. Dieuswalwe Azémar avait eu maille à partir, à l’époque, avec l’Inspection générale. On avait kidnappé son ami, Pierre Quartier, poète et journaliste. Il avait planifié une action pour le libérer. Le commissaire Solon, son supérieur à la Division, n’avait pas donné son aval, mais il avait promis de fermer les yeux. L’opération avait mal tourné. Quatre policiers étaient morts. Dieuswalwe Azémar était certain d’une chose : il avait été trahi. Un contingent des Nations unies formé de soldats brésiliens, stationné à trois cents mètres du lieu de l’affrontement entre ses hommes et les bandits, n’était pas intervenu malgré les appels à l’aide. Dieuswalwe Azémar avait été blâmé pour avoir mené cette opération sans autorisation et, pire, en état d’ébriété. Les conclusions du rapport de l’Inspection générale étaient formelles. L’intervention du commissaire Solon, toujours proche des pouvoirs, avait empêché sa radiation de la police. Cependant, il avait été obligé de se soumettre, sans résultats, à une cure de désintoxication. Quelques semaines plus tard, il avait sombré à nouveau dans le vert du soro.
— Je ne peux rien faire pour vous, Madame Racelba. Je suis malade, vous dis-je. Je persiste à vous le dire. Comment puis-je savoir si vous êtes réelle? J’ai lu toute une documentation avant ma cure. Je m’attends à tout.
— Mon père ne s’est pas suicidé, dit-elle d’une voix froide et impersonnelle.
— Que suis-je censé faire? gémit l’inspecteur. Avez-vous parcouru ces centaines de kilomètres pour me demander de débusquer l’assassin de votre père? Mon Dieu! Les enquêteurs ont conclu au suicide. Et puis tout cela est loin.
— Je connais mon père. Il ne se serait jamais donné la mort. Pas de cette manière en tout cas.
L’inspecteur soupira, presque exaspéré.
— Avez-vous mené votre propre enquête pour oser une telle affirmation?
— Je vais vous en donner la preuve. Je suis ici pour cela.
Elle ouvrit à nouveau son sac avec une infinie lenteur. Il avait certainement perdu ses réflexes. Le venin de la tarentule agissait peut-être toujours dans ses veines. Normalement, il aurait dû se méfier. La lenteur de la jeune femme fit place à une implacable rapidité. Sa main jaillit avec un petit pistolet nickelé. Elle l’arma avec un savoir-faire témoignant d’un excellent entraînement.
— Pas un geste, Inspecteur. Je veux prendre mon temps.
II
Cette jeune femme révélait finalement sa vraie nature. C’était le nouveau visage de la tarentule qui le terrorisait depuis des jours, aspirant son peu d’énergie et de conscience, en faisant fonctionner au maximum le piège de cette toile tissée inlassablement autour de lui. Il n’était pas trop loin de la déraison. Il menait son ultime combat pour garder un brin de lucidité.
— Que me voulez-vous?
— Vous exécuter.
— Pourquoi? Vous ne me connaissez pas jusqu’à aujourd’hui. Je ne vous connais pas non plus.
— Vous avez assassiné mon père.
Son rire le surprit lui-même. Un rire voulant fissurer l’hallucination. Un rire pour faire comprendre que les ficelles, il les avait découvertes. Il n’aurait plus à s’extasier, ou à souffrir des tours de passe-passe d’un malicieux prestidigitateur. Le rire peut mettre fin à la représentation, remettre en question les dispositifs les plus solides. Son rire à lui était une volée de chevrotine en plein thorax pour mettre à mort la tarentule. Il imagina l’insecte se traînant sur le sol, bougeant difficilement ses pattes velues, cherchant désespérément à atteindre son antre pour mourir. La jeune femme était toujours là, tenant son pistolet braqué vers lui. Elle existait bel et bien, comprit l’inspecteur maintenant plus terrifié de se retrouver dans sa sombre réalité de tous les jours. Il aurait presque préféré le jeu de mise à mort avec l’araignée.
— Vous êtes folle! Vous faites erreur sur la personne. Je n’ai jamais approché le général.
Sans le quitter des yeux, elle fouilla dans son sac à main. Elle prit une enveloppe et la lui envoya au visage. L’enveloppe tomba sur le sol, laissant échapper des photos.
— Prenez ces photos et regardez-les. Je vous préviens. Ne tentez rien contre moi. Ce serait dommage de terminer plus vite que prévu.
— Ces photos montrent quoi? demanda-t-il.
— Prenez-les, hurla-t-elle, le doigt sur la gâchette.
Il était complètement paumé. Détruit par le manque de soro. Affaibli par les médicaments qu’il prenait. Mais il était capable de reconnaître la crise. Elle perdait son sang-froid. Le calme dont elle avait fait preuve faisait place à une colère difficilement contenue. Elle avait une arme dont elle savait se servir au vu de la dextérité avec laquelle elle avait fait monter une balle dans le canon. La colère d’Amanda Racelba pouvait être aussi sa chance à lui de revenir dans le jeu.
— Prenez ces photos, ordonna-t-elle à nouveau. Sinon je tire. Une balle dans chaque genou.
Elle dit quelque chose en portugais. Il saisit seulement le mot « porca ». Il se baissa, ramassa l’enveloppe et les photos, évitant tout mouvement brusque susceptible d’être mal interprété par sa visiteuse. Sur le coup, il fut pétrifié. Il y avait sept clichés exactement. N’en croyant pas ses yeux, il observa les images avec attention, l’une après l’autre, revenant sur son examen, retrouvant malgré son état ses automatismes de fin limier. Tout ceci, il l’espérait, était une autre illusion. Les clichés allaient s’évaporer dans ses mains. Ces photos pouvaient aussi être fausses. Dans toutes ces épreuves, on le reconnaissait, lui, l’inspecteur Dieuswalwe Azémar. Les images étaient numérotées pour permettre de suivre une séquence. L’inspecteur dans le salon d’une chambre d’hôtel. Le général Racelba en pyjama se verse un verre. L’inspecteur braquant son arme sur la tempe du général. L’inspecteur presse la détente. Le corps du général projeté au sol. L’inspecteur penché sur le cadavre du général. Une caméra avait tout filmé. Il avait entre les mains une impression d’images choisies. La définition était excellente. Tout avait été filmé comme dans une mise en scène soignée. Il avait beau chercher une fraude, un détail pour envoyer à la poubelle ces photos, il ne trouvait rien. C’était bien lui, Dieuswalwe Azémar, exécutant quelqu’un. Une scène dont il ne se souvenait pas.
— Cela ne peut être moi, déclara l’inspecteur. Je n’ai jamais vu votre père.
— C’est vous, dit Amanda Racelba. Vous avez tué mon père. Vous vous êtes arrangé ensuite, je ne sais comment, pour faire croire au suicide.
— C’est un truquage, ces photos, gémit Azémar. Je vous le jure. Je n’ai pas assassiné votre père. Pour quelle raison l’aurais-je fait?
Amanda Racelba eut un rire qui ressembla à un ricanement.
— Pensez-vous que vos raisons m’intéressent? Une seule chose tient à mes yeux : vous avez assassiné mon père. Quand j’aurai réglé mes comptes avec vous, je verrai pour la suite. Ces enfoirés de politiciens qui ont sans doute fait pression pour imposer la thèse du suicide ne l’emporteront pas au paradis. Ils n’aimaient pas mon père parce qu’il n’était pas un gauchiste.
— Pourquoi n’avez-vous pas saisi la justice de votre pays de cette affaire, votre ambassade en Haïti, si vous êtes aussi certaine que je suis le meurtrier de votre père?
Il voulait gagner du temps. Cette femme était accrochée à ses certitudes. Azémar ne voyait pas comment il allait se tirer de cette situation.
— Ils ne voudront rien savoir. Mon père a toujours gêné ces politiciens. Je me méfie, ici, des Nations unies. On ne sait pas où se trouve la pourriture. C’est pour cela que je suis venue seule, Inspecteur. Mon père mérite justice. Je ne m’entendais pas trop bien avec lui. Je ne partageais pas toutes ses idées. Mais c’était un homme bon. Un homme honnête. Je l’aimais et vous l’avez tué.
— Ce n’est pas moi sur ces clichés, hurla Azémar.
En même temps, admettait-il, ces clichés n’étaient pas des faux. Certes, un examen approfondi était nécessaire pour détecter une fraude, une retouche. Avoir l’œil pour ce genre de choses, ne dispensait pas de recourir à des moyens sophistiqués pour être certain de l’authenticité d’une photo. Le choc de se voir sur ces clichés avait chassé les brumes de son manque de soro.
— Cela suffit, dit Amanda Racelba. Vous avez assez vécu, Inspecteur.
Elle pressa la détente au moment où un rat énorme frôla ses pieds. Le canon de l’arme dévia de quelques millimètres. La balle érafla l’épaule gauche du policier. Amanda Racelba poussa un cri en apercevant le rongeur. Azémar bondit vers elle, parvenant à saisir son bras. Elle fit feu une seconde fois. La balle brisa l’ampoule au plafond. La pièce fut plongée dans une semi-obscurité. Elle se débattit férocement, mordant jusqu’au sang l’inspecteur au bras gauche. Il lui fit lâcher prise en tordant son poignet. Dans l’état où il se trouvait, elle avait plus de force, mais il se battait pour sa survie. Il la frappa sans ménagement à la base du cou. Cela étourdit la jeune femme. Il prit une paire de menottes dans un tiroir de la commode à côté du lit et les lui passa, les mains derrière le dos. Elle était au sol. Il la releva et la poussa vers le lit, la forçant à s’asseoir. Elle lui lança des injures en portugais, du sang sur ses lèvres tuméfiées. Jamais l’inspecteur n’avait violenté ainsi une femme. Cela lui fit mal au cœur. Elle avait décidé sans sourciller de le tuer. Lui, il avait pu trouver les ressources physiques nécessaires, malgré son état, pour se tirer de ce mauvais pas. Son épaule le faisait souffrir. Sa chemise était maculée de sang. Il récupéra l’arme de la fille du général. Il la passa à sa ceinture. C’était un pistolet de fabrication brésilienne.
— Vous payerez pour votre crime! siffla-t-elle. Vous êtes un assassin.
Il la gifla. Il voulait qu’elle se taise. Il n’était pas un assassin. Il tuait pour une seule raison. Il n’y avait pas de justice. Sa société faisait la courbette devant un parterre d’assassins. Il tuait pour donner une chance, même infime, à tous ceux restés sur ce tiers d’île. Le principe du châtiment ne devait pas disparaître de la mémoire des êtres et des choses. Il se souvenait de tous ceux qu’il avait tués, s’érigeant en juge quand tout était pavé pour que les forbans continuent en toute tranquillité à sévir dans un pays où les lois étaient souvent foulées aux pieds. Cette femme, au plus fort de sa cure, surgissait dans son univers pour lui coller sur le dos un assassinat. Ces clichés, apparemment authentiques, étaient forcément un montage. Dans quel but? Accélérer sa chute dans la folie? Un complot du commissaire Dulourd? Ce dernier, c’était connu, le détestait. L’inspecteur voyait mal cet officier, à son point de vue intellectuellement mal pourvu, concocter une telle machination. Il avait des moyens plus expéditifs pour l’écarter. La Division avait juré de produire les preuves de l’implication de l’inspecteur dans une dizaine d’exécutions extrajudiciaires.
— Comment avez-vous eu ces photos? demanda Azémar.
— Allez vous faire foutre!
— Je vous trouve bien téméraire. Si j’avais tué votre père, un général, je n’hésiterais pas avec vous? Je vous pose encore une fois la question? Où avez-vous eu ces photos?
— Salaud! Assassin!
— Je ne vais pas vous tuer. J’ai mieux.
Il prit un poignard sous le lit. Il saisit le visage de la jeune femme par le menton et passa le plat de la lame effilée sur ses joues et sur ses lèvres. Cela fit naître chez lui une gênante excitation sexuelle.
— Je frôle la folie, jolie dame, chuchota-t-il. Vous m’accusez d’avoir assassiné votre père. Je ne l’ai pourtant jamais rencontré. Vous débarquez ici avec des photos. Je veux tout comprendre. J’irai jusqu’au bout pour cela. Je commettrai même le crime de défigurer votre beau visage. Qui vous a remis ces documents?
Elle lui décrocha un coup de pied. Il appuya le tranchant de la lame sur sa joue. Sa main tremblait. Il voulait l’effrayer. Il n’irait pas au bout de sa menace. La lame entailla légèrement la peau de la Brésilienne. Une goutte de sang perla. Elle préféra ne pas encourager l’inspecteur.
— Ces documents étaient en possession de Leandro, l’aide de camp de mon père.
— Où est-il?
— Il est mort dans un hôpital militaire à Brasilia, il y a un mois.
— Comment a-t-il eu ces clichés?
— Je ne sais pas, hoqueta-t-elle. Leandro était hospitalisé pour un cancer du pancréas. Il a demandé à me voir. Je l’ai connu tout jeune. Je ne l’avais pas revu depuis mon départ du Brésil pour des études à Paris. Il voulait, me fit-il savoir, me révéler des choses sur la mort de mon père.
— Que vous a-t-il dit?
— Je suis arrivée trop tard à l’hôpital. Il était mort.
— Qui vous a donc remis ces clichés?
— Sa femme. Leandro avait tenu à ce qu’elle me les donne personnellement. C’était ses dernières volontés. Un mot à l’intérieur de l’enveloppe m’apprenait l’identité du meurtrier de mon père. Dieuswalwe Azémar. Il y a avait aussi des renseignements sur vous. Un extrait de votre audition devant la commission de l’Inspection générale où vous promettiez de mettre une balle dans la tête de celui qui avait ordonné aux troupes de ne pas bouger pour vous venir en aide. J’ai tout lu. Je vous hais. Je vous tuerai.
Dieuswalwe Azémar soupira. Il avait mal. Il ne savait pas où exactement. Une douleur impossible à localiser. Il eut un début de vertige sans doute dû à l’effort consenti pour se tirer de cette pénible situation.
— Il n’a rien dit d’autre, Leandro?

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