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D'Amour et de Foi

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Description

Roman philosophico-religieux, baignant dans la pesanteur des traditions. Elle, Florence, fille de kabyle mais athée, revendiquant sa liberté à la fois dans sa vie de femme mais aussi dans son activité professionnelle (D.R.H. d'une grande entreprise). Lui, David, prof de philo, élevé dans le plus pur judaïsme séfarade à l'égard duquel il s'efforce très tôt de prendre ses distances. Deux écorchés de la vie, se méfiant de toute relation durable, parviendront-ils à se rapprocher et peut-être à s'aimer ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 janvier 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312027067
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

D’Amour et de Foi

Alex Pascoet
D’Amour et de Foi















LES ÉDITIONS DU NET 22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2014 ISBN : 978-2-312-02706-7
Avant-Propos
Régis Debray écrit dans son ouvrage « Dieu, un itinéraire » :
« La Bible a magnifiquement rempli son rôle de matrice communautaire en fabriquant de l’origine pour s’inventer une destination ».
Les mots sont forts.
Affabulation ou événement historique, l’antagonisme judéo-arabe naît de la descendance du premier patriarche Abraham dans l’Ancien Testament.
Sara, femme d’Abraham, ne lui avait pas donné d’enfant et elle décide de faire prendre pour femme à son époux Agar, sa servante égyptienne. Elle fait d’elle ainsi la première femme porteuse de l’Histoire.
Ismaël, père de toutes les nations arabes, naît de cette union. Puis, l’Éternel dit à Abraham : « J’établirai mon alliance entre toi et moi et je te multiplierai à l’infini » puis « Sara, ta femme aura un fils ».
Effectivement Sara devint enceinte et elle enfanta un fils à Abraham dans sa vieillesse. Il avait cent ans à la naissance de son fils, Isaac, père de toutes les tribus d’Israël.
Peu de temps après, Sara vit Ismaël « rire » avec Isaac et elle demanda alors à son mari de chasser Agar et son fils dans le désert.
Dieu, dans le désert, prend pitié des plaintes d’Agar et lui dit : « Lève-toi, prends l’enfant, saisis-le de ta main car je ferai de lui une grande nation ».
A propos de cet épisode biblique, les musulmans évoquèrent plus tard à la fois le terrible mépris de Sara à l’égard d’Agar alors qu’elle était enceinte avec son accord mais aussi le fait qu’elle réclamera à Abraham l’exil de la mère d’Ismaël et de son fils dans le désert, à cause d’un futur héritage.

Ainsi débutait un conflit ancestral qui, jamais, ne s’acheva.
Chapitre I
Elle s’appelle Florence Kaci et elle a trente- cinq ans. Toujours délicat pour une femme d’annoncer son âge, même si le sien passe pour être avouable.
Et puisqu’on doit la décrire, essayons d’être le plus juste possible.
Pas très grande, moyennement jolie, un menton autoritaire qui semble prédestiné à la direction des hommes, peu typée compte tenu de ses origines, une tendance à s’épaissir, tendance qu’elle combat avec entêtement. Les photos de sa mère, qu’elle n’a que très peu connue, l’obsèdent. Un gène qui traîne. On dit qu’elle a un charmant sourire. Dans son métier, cela aide à la séduction. Convaincre, c’est autre chose, il faut des mots et ça elle sait faire.

Elle a été élevée par un père partagé entre la tradition familiale et l’appel de la modernité et très tôt elle a senti monter en elle la conviction que la rébellion était sa vraie nature. Elle a utilisé alors tous les moyens mis à la disposition d’une enfant, d’une adolescente puis d’une femme : la roublardise, le vrai/faux mensonge, l’astuce, le raisonnement puis l’affrontement borné et enfin la retraite de contournement.
Avec le temps et les expériences de toutes sortes qui ont jalonné sa vie, elle a façonné son personnage. Elle ne fait pas partie des femmes qui attendent.
Ras le bol du sexe docile, pénétré donc soumis.
Elle se complaît, dit- elle, dans une sorte d’esthétisme du pouvoir. «Je commande, je sanctionne, je trie, j’expulse mais avec classe, avec légèreté, sans franchise mais gracieusement». Enfin, elle essaie de s’en convaincre.

Y a-t-il chose plus difficile à établir que le jugement sur soi. Tellement d’angles, tellement de regards différents. Son prof de philo disait : « Chacun de nous est unique mais chacun est multiple ».
Quelques brèves liaisons. Mais elle a toujours refusé de s’engager. Le contrat lui fait peur. Un paradoxe de plus. Elle passe sa vie à signer des contrats ou peut- être en est-ce la conséquence.
Les hommes avec qui elle a vécu ont pourtant tout fait pour la combler, certains avec une touchante obstination, au point d’en être pitoyables.
Vraies confrontations entre deux personnalités qui s’épient puis se combattent : histoires familiales entremêlées, décalages amoureux, distorsions hormonales.
Son problème, qui devenait celui de ses partenaires : Florence ne plie pas, ne veut pas plier. Plier, l’aveu de faiblesse
L’image de sa mère la hante encore, sans doute assujettie avec délectation comme toutes les femmes musulmanes, inconsciemment masochiste sous le joug familial. Inutile de battre les femmes, comme l’enseigne le Coran, elles acceptent d’emblée la domination naturelle de l’homme.

Rue glissante sous la pluie. Les talons de Florence claquent au rythme de l’eau sur le pavé. Toujours le même trajet, le même temps pourri en hiver. Passeport pour la déprime. Ses origines algériennes la font rêver de soleil.
Ah le bled… corvée imposée jusqu’à ses dix huit ans. Soumission au père malgré tout, plutôt pour elle excuse facile, une sorte de compromis à l’équilibre de la famille. Elle avait appris à lâcher dans ce domaine.
Le bled, fierté du clan, dont Mokrane s’est arraché avec peine, à l’âge de huit ans.
Les racines… Combien de fois a-t-elle entendu prononcer ce mot qui n’arrêtait pas de tinter à ses oreilles ? N’oublie jamais tes origines, tes racines…

El Maïn, ce village de petite Kabylie, à près de mille mètres ; perché dans la montagne, là où disait son père, les hommes cassent mais ne plient pas.
Elle marche vivement sous cette pluie tenace, persévérante.
Elle pense à son village, elle dit « son village ». Elle le voit petit. Elle ferme les yeux un instant et comme à chaque fois, des images, des bruits, un air frais, des odeurs indéfinissables.
Énervée par ces visions, elle accélère le pas. Les racines, ras le bol. Un écrivain et philosophe d’origine algérienne proclame : « il faut se libérer de ses attaches ». L’Islam est un tombeau, si l’on n’y prend pas garde. Pour progresser, y compris dans la lecture du Coran, il faut le lire autrement. Ses racines pourraient être nocives, stérilisatrices.
Faire comprendre ça à son père, un accrochage de plus. Et dit ainsi, c’est la guerre.
Au fond, il n’est pas si borné, il accepte la discussion, même si cela le met en rage.
Florence Kaci approche de la boite où elle passe dix heures par jour, en exerçant avec une passion policée la fonction de DRH.
Toutes ses longues et pénibles années d’études pour parvenir à ce poste enfin.
Quand elle songe, encore maintenant, les jours sans repas ou avec une pomme, le visage tourmenté et sévère du père, accumulant les heures supplémentaires, l’interdiction d’échouer. Et puis, une fois dans l’entreprise, les mesquineries des collègues, les vannes racistes, en sourdine.
Hier fut une journée très importante.
Le PDG définissait la nouvelle stratégie d’entreprise où le rôle de Florence devenait déterminant. Elle a encore dans les oreilles le discours de son président.
« Nous assistons depuis peu à la fin de la période euphorique d’un certain type de croissance avec les OPA et les méga-fusions. Ces illusions perdues nous ramènent à la réalité. L’entreprise, quelle que soit sa forme, crée de la valeur par son intelligence, son adaptation permanente, par sa capacité à organiser des coopérations élargies, pas forcément par sa taille.
Fondé sur cette dynamique de l’ouverture, un nouveau courant de création de valeur s’affirme. Un nouveau pilotage stratégique est en train de naître.
Avec la planification il fallait produire, toujours produire. Le producteur était roi et dictait sa loi. C’est encore souvent le cas. C’est donc une logique qui avait sa légitimité.
Puis ce fut la grande période du couple naturel « marketing stratégique » et « management stratégique ». Les entreprises les plus compétitives furent celles qui, conjointement à la réduction des coûts, mobilisèrent d’autres sources de productions de valeurs : offres différenciées, attractivité de l’attelage produit-service, qualité de l’image, efficacité de la relation client.
La deuxième mutation, celle que nous sommes en train de vivre, est celle de l’entreprise « à intelligence élargie ».
La course à la satisfaction du client franchit un nouveau degré. Il en veut plus, il attend qu’on prenne en charge à sa place l’assemblage d’un ensemble de produits et de services non homogènes pour répondre à ses besoins. Il reporte le travail de sélection et d’assemblage sur le prestataire. »
Ces phrases fortes s’étaient imprimées dans sa mémoire, comme un enregistrement sur bande magnétique.
Elle comprenait bien sûr que cela sous-entendait des jours difficiles pour son job.
« L’entreprise élargie », ce vocable indissociable allait devenir un leitmotiv et hanter les rêves de Florence avec les expressions : sous-traitance, externalisation, gestion déléguée, alliance, marques fédératives, marketing composite.
Les réunions avec les syndicats et le comité d’entreprise s’annonçaient sportives.
En somme, les soucis pointaient leur nez.

***************

Ce matin, le réveil de David est douloureux, le crâne dans un étau. Souvenir d’une soirée inhabituellement abreuvée avec quelques collègues enseignants.
Discussions enflammées, comme toujours.
Peut-on mêler philosophie et religion ?
Après coup, il se rend compte que cette passe d’armes a laissé des traces.
Certes, ses études de philo l’ont élevé au sein de la laïcité, toute puissante, centripète. Et il est conscient que, par une sorte de réaction anti -familiale, il en a fait peut-être plus que d’autres pour se protéger.
Et, depuis plusieurs semaines, quelque chose remonte en lui, de l’ordre de la spiritualité, parce qu’il refuse de prononcer pour lui-même le mot « religion » ou, à plus forte raison, le mot « religieux ».
Pourquoi cela lui fait-il peur ? Sent-il des entrailles surgir le chant de ses viscères séfarades ?
Hier soir, il a failli se trahir, prenant par défi la thèse opposée à la majorité. Bien sûr, le but de la philosophie, c’est de définir la vie bonne et, certes, à la différence des religions, il faut le faire à sa manière, sans passer par Dieu, ni par la foi, ce qui est la même chose. Le sage n’a nul besoin d’une « aide » extérieure.
« J’adhère à cette thèse, se dit-il, accepter sa condition de mortel est la première condition de la liberté du philosophe. Notre finitude absolue nous rend totalement responsable, ancien marqueur sartrien.
La pire période de l’histoire fut celle du Moyen Age où, pendant plus de dix siècles, se mélangèrent, sans pouvoir les distinguer, philosophie et religion.
Alors, pourquoi biaiser, argumenter sur le rôle moral des religions, sur le soutien de la foi sans préjudice de la conduite sociale ? Pourquoi soutenir que l’une peut être miscible dans l’autre, sous prétexte que beaucoup de choses les rapprochent ?
« J’ai dû mettre trop de véhémence » se reproche t-il ce matin.
Il regarde ce torse ascétique, ses côtes qui pointent, ces bras dépourvues de muscles et il ricane intérieurement « on ne me voit que le nez ». La parfaite image de l’intellectuel juif.
« Est-ce que je souffre, comme d’une affection héréditaire, d’un défaut de transmission? »
« J’ai, depuis longtemps, refusé les fêtes de famille qui scellent la tradition, par crânerie, par opposition à la communauté. Ma résistance, sait-on pourquoi, était-elle si forte ou alors les anciennes générations ont manqué de conviction pour m’instiller toute la vigueur de la diaspora ? »

David s’observe et il prend conscience que trente- cinq siècles de culture juive en fait ne pouvaient s’éteindre comme cela, uniquement par défaut, sur une génération ? La faute à la modernité, comme certains le disent ? Par le fait de l’enseignement de la philo ?
Il y a deux semaines, il a franchi la porte de la synagogue, ce qu’il n’avait pas fait depuis des années, comme un voleur, en catimini, pendant un office.
Il faisait partie ce jour là des « juifs du Kippour » qui ne fréquentent la synagogue que le jour de la fête la plus solennelle du calendrier juif.
Le Yom Kippour , ou le jour de l’expiation, est le nom officiel de la célébration juive connue sous le nom du Grand Pardon .
On observe ce jour un jeune de 25 heures, ce que David n’avait pas fait, et on prie avec une ferveur particulière, en implorant le pardon de Dieu. La journée se termine par un repas de rupture de jeûne.
A la sortie, presque en courant, un double sentiment l’animait, d’abord une sorte de honte de s’être conduit en observateur infidèle et puis, presque simultanément, de la fierté pour avoir affronté son héritage, d’avoir renoué, même fugitivement, avec sa famille.
Récemment, Pierre Markovitz, son ami et camarade de promotion, agrégé comme lui, juif ashkénaze, lui avait fait cette remarque qui l’avait beaucoup troublé : « Tu es atteint du déni d’appartenance, comme les femmes du déni de grossesse ».
En prenant de l’âge, est-il naturel de se rapprocher de sa famille spirituelle et pourquoi résister ?
La spiritualité, terme pris dans son acception la plus traditionnelle, touche à l’intime dans sa relation à la mort, à l’au-delà, dans le contact avec la transcendance.
La religion implique davantage de participation extérieure, il faut se dévoiler, pratiquer les rituels, la liturgie. En somme, entrer dans une confrérie.
Tout ce côté enrégimenté que David abhorre.

Et dans ces moments de doute, Nietzsche venait à son secours pour le rassurer. En même temps, la phrase de Paul Valéry lui revint à l’esprit : « Nietzsche, disait-il dans ses cahiers, c’est un excitant », confirmé par la remarque du philosophe allemand lui même : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite ».
D’ailleurs, à moment donné, se dit David, tout le monde a voulu s’approprier ce grand philosophe méconnu. L’aristocratie, les antisémites, le prolétariat, les métaphysiciens, les moralistes. Certains allant même jusqu’à le considérer comme un moraliste français, type La Rochefoucauld, Vauvenargues ou Chamfort, plutôt que comme un philosophe allemand. D’autres, comme un philosophe spiritualiste, imaginant que la conscience est située en dehors du corps, sous forme d’un élément subjectif indépendant.
Ce qui a plu à David d’abord, c’est cette volonté de réhabiliter le corps.
« Je suis corps entier et rien d’autre »
Mais si l’âme est une partie du corps, la santé des philosophes devient-elle aussi un enjeu philosophique ? En somme, hypocondriaques du seul corps-matière, sans dommage pour l’âme ? Ou pas ?
Comment aimer Bergson et Nietzsche à la fois, ses deux auteurs favoris ?
En fait, faut-il donner du sens à son existence ?
Son oncle, le rabbin, lui a répondu : « Si tu cherches du sens à l’existence, fais ton alya ». Il lui proposait donc d’émigrer en Israël, le malade.
David n’oublie rien, il a été élevé dans le rite, la loi juive, la Halakha que d’aucuns comparent à tort à la Charia islamique, Simon son père dirait : « l’Éternel n’est pas un tyran domestique ». Élevé par exemple au rite du vendredi soir, les bougies, la prière, toutes les bénédictions, sur le vin (le kiddouch ), sur le pain, la longue prière de fin dont il ne se souvenait plus.
Se rappeler tout cela le fit frissonner.
Chapitre II
Le métro, neuf heures trente.
David n’est pas pressé, ses cours ne commencent qu’à dix heures.
Il aime bien ces moments, au milieu de ces gens disparates, absents. Le compartiment n’est pas bondé, une dizaine de personnes tout au plus.
Il observe les personnes présentes et imagine leur vie, leur profession.
Une jeune femme attire son attention. Bon genre, petites lunettes fines, une jolie peau, sûrement agréable à caresser, se dit-il, son attaché-case posé entre ses jambes. Comme il le fait rarement, par timidité, il cherche à capter son regard avec une lourde insistance. Le nez rivé sur ses dossiers, elle ne bouge pas. Il renonce à regret.
Et il songe à sa vie sentimentale.
« Ratée, épisodique, anémique » devrais-je dire. Ah oui, des bouts d’essai, des rencontres fugitives, le désir presque toujours déçu de former un couple, à part une fois, mais raté. Et chaque fois, la même question, pourquoi, à qui la faute ? »
Rêveur, romantique, décalé, exigeant.
Sexuellement déficient, c’est-à-dire d’après les remontées post-coïtales, plutôt du genre éjaculateur précoce, ce qu’il s’était refusé à admettre longtemps. Cela l’avait tellement perturbé qu’il avait pris pour habitude de comptabiliser les minutes pendant l’acte. L’obsédé de la performance, crispation sur la chair.
Quarante ans déjà et cette vie qui lui fuit entre les doigts.
« Tu vois, tu te tourmentes encore, apprivoiser la femme ne suffit pas, au fond tu aimerais la dominer, la domestiquer. Une réminiscence ancestrale et biblique. »
Cela lui amène un sourire intérieur.

Il reste deux stations et le temps lui paraît soudain long.
Trois jeunes pénètrent dans le compartiment, deux noirs costauds et un autre de type maghrébin, plutôt fluet. Visiblement excités, ils bousculent immédiatement toutes les personnes sur leur passage.
A vue d’œil, ce sont des adolescents, seize, dix sept ans à peine.
Tout le monde baisse les yeux, cherche à échapper à leur attention.
Ils commencent à crier puis à hurler « Bandes de rats, on vous enc…, vous allez raquer… allez toi, ton portable » gueule l’un d’eux en s’adressant à un jeune garçon. « Et alors tu piges pas ? Ton téléphone ! »
Il le bourre de coups sur l’épaule. Très apeuré, le jeune s’exécute.

David a-t-il à ce moment-là esquissé un rictus, froncé ostensiblement les sourcils, un des agresseurs, le plus menu, s’approche vivement et lui lance, en approchant sa tête au plus près de son visage : « T’as quelque chose à dire, bouffon ? »
David se sent vidé de son sang. Tout le monde attend sa réaction, on le dévisage, il comprend qu’il doit faire quelque chose puisque c’est lui qui est directement interpellé. Mais il ne peut plus bouger, paralysé, tout courage l’abandonne.
« Qu’est-ce que je fais là ? Je voudrais me téléporter ailleurs, d’un claquement de doigt. Putain, tout le monde me regarde et je suis seul. Personne ne va intervenir »
« Alors, pauvre mec, t’as pas de couilles ? Je suis sûr que t’as pas de meuf ! »
Au moment où il va dire quelque chose, David reçoit une claque magistrale qui lui fait tourner la tête. Des larmes lui viennent, pas de la douleur, de l’humiliation.
L’énergumène va sans doute renouveler son geste mais une main ferme arrête son bras.
La jeune femme, dont il avait essayé d’attirer le regard, s’est interposée et murmure à l’oreille de l’assaillant une phrase que David n’a pu entendre, si ce n’est que cela ressemblait à de l’arabe.
Le jeune homme, apparemment décontenancé, hésite un moment et se demande quel parti prendre. Puis, visiblement calmé, il se concerte avec ses amis et, à la surprise de tous, ils décident de quitter les lieux.
Un froid polaire envahit le compartiment. David dit merci, s’assoit puis se relève de suite, sa station arrive.
En descendant, il jette quand même un regard en arrière. La femme a remis son nez dans ses dossiers.

David se pose sur le quai, hébété. Il s’assoit sur une banquette, ses jambes tremblent encore, ses tempes tapent à la vitesse de son cœur, à 120. Il déglutit trois fois.
Il n’a rien pu faire, rien pu dire devant ces adolescents et surtout il s’est rendu ridicule face à cette jeune femme intrépide.
« Pas de c… ». Assurément la preuve. Cette fois, aucun doute.

Rapide remake de sa vie.
Les rares occasions où il a été confronté à des actions violentes, il a réussi à s’échapper avec adresse, la plupart d’ailleurs grâce à sa virtuosité dialectique.
Cette facilité verbale a été, est toujours sa grande force et elle l’a aidé à sortir de bien des mauvais pas. Une sorte d’assurance mais qui ne pouvait avoir de prise sur ces jeunes exaltés et primaires.
La rue lui parait bien inhospitalière d’un coup.
Puis lui revient brutalement le souvenir de ses jeunes années de lycée et surtout de cette année de quatrième où une espèce de grand escogriffe pustuleux l’avait persécuté un trimestre entier, jusqu’à son renvoi.
Lui, le premier de la classe, le chouchou de tous les profs, faisait bien des jaloux et, dans le fond, il s’en délectait.
Il réalisa, prouesse de la mémoire, qu’il avait tout occulté de cette période, sans doute aussi parce qu’il ne s’était confié à personne.
Sa mère aimante à l’excès, comme toutes les mères séfarades, prête à tous les débordements pour sa perle de fils, eût piqué une crise de nerfs et ameuté le quartier.
Là, la paix domestique, si ce n’est la paix intérieure.
Quant à son bigot de père qui aurait voulu être rabbin et qui admirait son frère portant la parole de la Thora à la petite communauté du coin, il aurait, sans doute invoqué l’Éternel « Béni soit-il » et assommé son fils de conseils religieux. Le pauvre peuple juif voué à la diaspora et à la souffrance rédemptrice.
Ici, la paix spirituelle par l’évitement.
Au fond, c’est bien sûr et une fois de plus, la preuve est là : « Je suis le produit naturel de ma race- bien que j’en conteste la réalité scientifique- d’un père accroché à son vaisseau talmudique et d’une mère farouchement dhimmie , soumise non au statut musulman mais à sa position de femme séfarade. »

David s’arrête alors, au cœur de ses réflexions, sur un banc, un peu rasséréné.
Il respire profondément deux fois, comme son prof de yoga lui a appris, par l’abdomen.
Il se persuade qu’il va pouvoir effacer facilement cet épisode, le minimiser, à peine regrettable.
« Je ne prendrai plus cette station, à cette heure, si je peux »
Il se met à sourire puis à se racler la gorge comme s’il avait eu peur qu’on ait entendu sa pensée et il trouve, comme d’habitude, une consolation dans ses grands hommes, grâce à cette phrase d’Anatole France qui l’avait ravi : « A mesure qu’on s’avance dans la vie, on s’aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser ».
L’heure de son cours se rapprochait. Il devait faire bonne figure et intéresser ses élèves à Kant. Pas une mince affaire. Surtout que Kant le barbait, son œuvre et sa vie. Mais, au fond, était-il si différent de cet homme, dont la journée était cadencée à la minute près, répétant presque rituellement les mêmes gestes, aux mêmes heures ?
A quoi se réduisait sa propre existence, sans aucune fantaisie, sans la moindre anicroche, vouée aux mêmes trajets, aux fréquentations programmées ?
En ricanant, il se dit que la baffe du jeune arabe venait de fissurer son quotidien.
Et surtout de dévoiler publiquement sa lâcheté, sa terrible lâcheté.
Un recours, une échappatoire… « Papa, maman, qu’avez-vous fait de moi ? »
Facile, peu élégant, de rendre les autres responsables.
Et puis, qui est intervenu dans ce compartiment ? A part cette jeune femme ?
Le comble pour un juif, nourri à la bible, berceau de la misogynie, défendu par une femme…

Chapitre III
Dimanche.
Florence sirote son café, tranquille, apaisée. A sa place habituelle, elle peut voir sans être vue. Le lieu de rendez-vous des turfistes et des joueurs de loto est encore assez calme, bruissant à peine, comme en attente des vagues bientôt déferlantes des accrocs.
Elle voudrait ne penser à rien. Impossible bien sûr. Si elle pouvait arrêter de penser de temps en temps. Et toujours le boulot qui l’accapare.

Grosse réunion hier, avec tout le staff et les dirigeants sur la mise en œuvre de la nouvelle stratégie d’entreprise, sur la désormais incontournable notion d’« entreprise élargie ».
Les missionnés ont fait assaut d’imagination et de créativité, les pauvres, sous le regard censeur de « Monsieur le PDG ».
En gros, il faut comprendre : nouvelle gestion du cœur de métier- va expliquer ça- qu’on pourrait résumer : faire évoluer l’organisation interne, nouvelles compétences pour de nouvelles activités, pour préparer ce qu’on appelle pudiquement « l’externalisation », plus prosaïquement des délocalisations.
En somme des emmerdes pour la DRH… Pas de quoi passer un dimanche cool.
Elle s’apprêtait à rentrer chez elle, quand son attention fut attirée par un homme qui venait de s’asseoir. Où l’ai- je vu, est-ce une de mes connaissances ?
Et l’image jaillit en un instant, avec fulgurance : « Merde, c’est le mec qui s’est fait gifler dans le métro !! ».
Elle l’avait en face et elle pouvait l’examiner en toute quiétude. Lui semblait ne se douter de rien, perdu dans ses pensées qu’elle imaginait sombres.
« Pas mal finalement, maintenant que je peux le voir sans son expression atterrée de pauvre gamin persécuté. De l’allure, apparemment bien proportionné, assez élégant dans son costard du dimanche ».
Une grande bouffée de compassion remonte brutalement et elle ne réfléchit plus.
Elle doit l’aborder et le rassurer.
– Bonjour, vous me reconnaissez ? dit-elle, assez doucement pour ne pas le faire sursauter.
– Non, pas vraiment répondit-il et il se mit à l’observer plus attentivement.
Florence se rendit compte qu’il faisait un effort pour l’identifier et elle lâcha aussitôt « Le métro, il y a deux jours… ».
Uppercut à la mâchoire. Sonné à nouveau. Des sueurs, il défit sa cravate.
« Allez, je dois venir à son secours ».
– Franchement, ne vous formalisez pas pour ça, susurra t-elle en lui prenant le bras. Personne n’a réagi dans le compartiment et la plupart aurait eu la même réaction de peur devant ces gaillards.
– Sauf vous, parvint-il à dire dans un souffle.
– Oui mais moi je n’ai pas beaucoup de mérite, je connaissais votre agresseur.
David se redressa et, pour la première fois, depuis le début de leur échange, osa la regarder en face.
– Comment çà ?
– C’est un gamin que j’ai vu grandir.
Florence, amusée, lut de l’incompréhension dans les yeux de son interlocuteur qui semblait reprendre un peu d’assurance. Mais, poliment, il ne poussa pas plus loin son interrogation.
Il ne put cependant retenir la question qui l’intriguait depuis cet incident : « Mais, que lui avez-vous dit, à l’oreille ? ».
– J’ai fait allusion à sa mère répondit-elle en riant. Il s’est calmé de suite.
– Mais, vous avez parlé en…
– En arabe, oui.
– Et vous êtes ? …
– Française, née en France, pourquoi ? Elle commençait à s’amuser beaucoup.
Ce n’était pas la première fois qu’elle vivait une situation de ce genre et elle avait appris à en jouer.
Elle se mit à rire, de bonne humeur, en observant le visage désolé de David.
Elle vint à son secours.
– Je suis d’origine kabyle, donc pas arabe mais je parle un peu l’arabe.
David était en train de se détendre. Cette femme l’étonnait par son côté direct, tout son contraire.
– Je me présente. David dit –il, un brin enjoué, en lui tendant la main. Quand on s’est croisé, j’allais à mon cours. Je suis prof de philo.
– Et bien moi, c’est Florence.
– Florence ? s’enquit-il, d’un regard interrogateur.
Cette interrogation ne la surprit pas non plus.
– Eh oui, Florence, comme n’importe quelle française, comment dit-on ? De souche, c’est çà ? J’imagine que mes parents ont voulu faciliter mon intégration ajouta t-elle de façon un peu moqueuse. Mais, parlez-moi de vous et de votre boulot. Pour moi, la philo c’est rêverie et délire utopique.
David se mit à rire nerveusement. « Décidément, cette femme est surprenante ».
– Détrompez-vous. La philo c’est aussi action, c’est la sagesse incarnée, ce sont des concepts en œuvre. C’est aussi l’apprentissage de la vie, à travers les œuvres, les auteurs, c’est …
– Vous n’en faites pas un peu trop là ? Il faudrait le prouver par le comportement quotidien. A vous entendre, les philosophes ne sont pas des hommes comme les autres, avec les faiblesses du commun des mortels, ses bassesses, ses jalousies, ses lâchetés.
Au même moment où elle prononçait le mot, Florence comprit qu’elle avait gaffé.
David se rembrunit aussitôt.
– Bien sûr, bien sûr, se contenta t-il de dire.
Florence essaya de se rattraper :
– Ce que je veux dire, c’est que je ne crois pas à l’enseignement par les livres, à une sorte de formation à la vie, comment dire ? Par les concepts, qu’ils soient philosophiques ou autres d’ailleurs.
David sembla chercher une réplique qui colle à la réflexion de la jeune femme. Il ne trouva rien à dire d’autre que cette phrase sibylline :
– Nietzsche disait à peu prés ceci « L’homme est un passage et un déclin ».
– Et bien voilà typiquement l’idée que l’on se fait d’un philosophe. Un mec à débiter des citations à tout bout de phrase et auxquelles on ne comprend rien dit-elle dans un grand éclat de rire.
– Un pompeux quoi ?
– En quelque sorte…
– Pris en flagrant délit.
– En flagrant délire reprit-elle en minaudant.
David changea à nouveau de visage.
– Vous savez, après le spectacle de lâcheté brute que j’ai offert à tout un compartiment de métro, je devrais me taire et rentrer sous terre.
– Mais pourquoi ? Pour moi, la lâcheté physique est pardonnable. C’est … comment ? Une réaction immédiate du corps, on ne peut pas la maîtriser et surtout pas intellectuellement. L’intellect, là, n’est d’aucun secours. La lâcheté morale me paraît plus grave.
David ricana.
– Si je dis que je suis d’accord avec vous, je me dédouane, bien sûr ?
– Sauf si vous êtes aussi lâche moralement dans la vie ?, insista t-elle, férocement.
Le temps était très vite passé et Florence devait aller bosser un peu ses dossiers.
Elle fit mine de se lever. David l’arrêta en lui prenant le bras.
– Et vous, que faites-vous dans la vie ?
– DRH dans une grosse boite. Excusez-moi, il faut que j’y aille maintenant mais je viens assez souvent dans ce café, histoire de décompresser.
– Vous aussi alors ?
– Moi aussi ?
– Vous avez besoin de décompresser ?
– Si vous saviez …
– Et bien, j’aimerais bien savoir…
– Laissons faire le destin, fatum, monsieur le philosophe.

Resté seul, David, humait encore le parfum, pourtant léger, de la jeune femme. Consolé par celle qui l’avait sauvé de l’humiliation totale, persuadé maintenant que son effondrement eût été entier sans elle.
Sa dernière réflexion le faisait cogiter. Bon sujet de philo au demeurant mais qui le touchait directement, la preuve pensa t-il, en soupirant, que la philo c’est aussi la vie en action : « La lâcheté morale me paraît plus grave » avait elle dit.
La lâcheté morale, ce serait quoi ? En gros, fuir ses responsabilités.
« Les ai-je fuies un jour ? Quelle responsabilité ? Vis-à-vis de sa famille, de sa communauté, de ses collègues ou amis, des femmes qu’il a connues ? »
Un rapide retour en arrière le convainquit qu’il n’avait trahi personne, du moins dans l’analyse succincte qu’il en fit.
Puis, de nouveau le doute.
A combien de reprises s’était-il défilé, laissant derrière lui, amertume et rancœur. Combien de fois, assurément, avait-il déçu ses proches par manque d’engagement, par souci de confort ?
Alors, quelle vertu revendiquer ? « Ne revendique rien dirait mon vieux maître, la vertu est patience. Si tu te crois méritant, c’est l’orgueil qui te guide ».
Au fond, toutes les vies sont tragiques, elles se terminent par la mort et elles sont faites de constantes ruptures. La vie est un opéra.
Mais cette fille l’intriguait au plus haut point. Se pouvait-il qu’il existe une personne, de plus une femme, fragile par nature, affaiblie par une insuffisance de testostérone, qui soit si forte et si déterminée, si directe et si sûre d’elle ? N’y a-t-il pas de faille dans cette carapace ?
Assaut de clichés, litanies de poncifs et d’idées toutes faites. « Décidément, je touche le fond ».
Il se résolut à quitter le café, accablé par la fragilité de son jugement.
Chapitre IV
19 heures.
Mokrane Kaci regagne son domicile à pieds, comme chaque jour de la semaine. Il fredonne une vieille chanson kabyle ou peut-être un poème, que lui avait appris sa mère, tout petit. Toutes ces choses qui lui remontaient de plus en plus fréquemment, comme par vaguelettes, retour à leur source.
Quelques bribes lui revenaient, s’entrechoquaient dans sa tête.
« Tout commença…
Tout commença par le figuier malade
Qui montra sa tête à travers un vasistas
Pour réclamer sa part du feu
Et les you- you lancinants
Décapitèrent un pan de nuit
Les plus embêtés furent les grillons
Discrètement tapis dans l’âtre
Pour regarder les femmes danser
Des étoiles lancéolées
Vinrent tournoyer autour des bougies sans même être invitées . »
Il ne comprenait pas bien tous les mots et toutes les phrases, mais il se dit que c’était de la poésie et que c’était forcément beau. Et puis çà sonnait bien à l’oreille.
Cette terre, si rude à travailler, sur une si grande étendue, accident de terrain, accident de la nature, fermée aux autres, dans l’exiguïté de ses montagnes. Et pourtant capable d’offrir hospitalité et protection, si on sait l’aimer.
Dans cette région hostile, dans ses implacables recoins, où l’été est accablant et où les hivers tannent la peau, le terrien a domestiqué la nature et s’est habitué à vivre de peu. Ces valeurs ont un sens compréhensible par ceux qui écoutent le bruit du vent et sont sensibles à la brûlure du soleil.
Tout est signe, tout est rite…
Rythmées par les saisons, marches forcées dans des ocres, des rouges, du sable et des pitons.
Et puis, les sources chantantes, que l’on peut toucher de loin, par leurs bruissements.
« La Kabylie de mon enfance, pieds nus, aspirant à l’autre Kabylie, celle de la mer et de l’exil, celle qu’auront choisie mes parents, l’exode de l’espoir, fuyant le début des « événements d’Algérie » et le FLN sauvage, décidé à nous faire aimer de force le drapeau d’une Algérie indépendante. Ce n’était pas notre guerre. D’abord Kabyle, marqué par l’histoire de cette région, ses luttes contre tous les assaillants, son orgueil de résistant. C’est ce que j’avais cru comprendre mais ce n’était peut-être qu’une interprétation de ma part. »

Mokrane se sent soudain plus léger, ses images d’enfance affluent. Il est heureux car il pense à sa fille.

Mokrane la revoit, toute menue, à douze ans environ, lui tenir tête avec une véhémence insoupçonnée pour une banale histoire de rangement, le corps tendu, déjà féministe et conquérante. Et ce jour, elle devait avoir seize ans, où elle refusa de jeûner pendant le ramadan. La scène résonne encore à ses oreilles :
– Mais enfin ma fille, pourquoi tu veux insulter Dieu ? Et mettre le déshonneur sur la famille ?
– Quel déshonneur ? Quelle famille ? La famille, c’est toi et moi et il n’y a pas de déshonneur à ne pas croire en Dieu !
– Mais il y a une signification profonde dans ce quatrième pilier de l’Islam. Je te l’ai appris, tu t’en souviens plus ?
– Bien sûr que je m’en souviens. Le jeûne a un sens pour les pauvres qui n’ont rien à manger.
– C’est un moyen de brûler ses péchés.
– Papa, je n’ai pas de péchés à brûler, pas encore … et puis tu préférerais que je sois hypocrite et que je fasse semblant de croire en Dieu pour la galerie. J’ai le bac à préparer… Tu veux que je réussisse à m’intégrer vraiment comme une française d’origine et que je puisse avoir une bonne situation dans ce pays ?
– Mais ma fille, le respect de la religion ne doit pas aller contre une réussite sociale et ta réussite ne doit pas s’opposer à ta relation avec Dieu.
– Papa, je ne crois plus en Dieu. Point. Il faut t’y faire.

Mokrane frémit encore en pensant à la scène. Ce fut le début d’une incompréhension qui dure et qui se réalimente régulièrement, à la moindre discussion. Mais Florence était trop forte, trop entêtée et surtout sa réussite était devenue le bouclier qui parait d’avance toutes les attaques. A vrai dire son père s’était fait une raison depuis bien longtemps et pourtant il savait que Florence lui vouait une reconnaissance inépuisable des énormes sacrifices qu’il avait consentis pour elle.
Petit comptable dans une entreprise de bâtiment, après des cours du soir, il avait calculé sou après sou et économisé pour tout, afin que sa fille pût poursuivre des études de haut niveau. Emprunt sur emprunt ; il se faisait un point d’honneur, lui le kabyle des hautes montagnes, de ne jamais mettre en péril un prélèvement et surtout que sa fille ne sache rien.
Aussi quand il regardait Florence avec admiration et respect pour ce qu’elle avait réalisé, sa grande satisfaction était de deviner dans les yeux de sa fille tout l’amour qu’elle lui portait. « Allâhu akbar ! Merci pour tout ».

« Comme cette vie est curieuse, pensa t-il, que les chemins sont tortueux pour parvenir à notre destin. Je crois que je suis un bon musulman et je ne suis pas assez instruit pour en discuter les textes et pour entrer dans toutes les querelles théologiques, alors j’obéis à Dieu et à son livre. Qui suis-je pour le contester, comment puis-je me permettre de l’interpréter, comme le font certains ? Mais je crains pour ma fille et je dois douter de tout ce qui est promis aux koffars , aux mécréants. Au fond, je dois douter de la parole de Dieu par le livre sacré, pour la sauver. Je prie pour elle, tout le temps ».

****************

– Salut Florence, bon week-end?
Claire, chef du personnel, la seule amie véritable de la DRH, l’apostrophait dans l’ascenseur. Petite blondinette, pile électrique, carburant au café et à la clope, plutôt libre d’esprit et de mœurs, insistait malgré l’affluence :
– Des rencontres, une rencontre enfin ?
Devant la moue un peu agacée de Florence, elle se rapproche d’elle et lui glisse à l’oreille : « Tu n’as pas peur de te rouiller ? »
– J’ai bossé.
– Mais tu es une vraie malade. En parlant de bosser, il faut que je te parle de quelque chose qui risque de nous poser un problème.
– A quel propos ?
– Je ne peux pas t’en parler là. On déjeune ensemble ? 12 heures 30, comme d’hab ?
– OK. Je te passe un coup de fil, s’il y a un problème.

Florence devait rencontrer les délégués du personnel porteurs d’une demande de changement d’horaire variable, au siège. Cette requête relève des prérogatives du Comité d’entreprise mais Florence souhaitait en savoir un peu plus, pour pouvoir y réfléchir tranquillement.
Sa fonction ne comportait pas que des désagréments, même si ce qu’elle y appréciait, les contacts, souvent virils avec le personnel, déclenchait en elle de vraies angoisses qu’elle ne devait, en aucun cas, laisser transparaître.
Fermeté mais, en même temps, il fallait transiger, éluder, négocier sans perdre la face, jouer de la séduction avec les délégués masculins, s’effacer adroitement avec les éléments femmes.
Un métier de politique, en somme.
Elle se devait aussi d’être discrète, voire distante avec les hommes car elle devinait le piège dans lequel elle pouvait tomber.
D’ailleurs la seule fois où elle succomba à l’attrait d’une aventure, ce fut au début de sa carrière avec un beau mâle, dandy et bien élevé, cadre commercial dans l’entreprise.
Les rendez-vous rapides entre 13 et 14 heures, deux à trois fois par semaine, performants dans l’effeuillage grâce aux fermetures éclair. Affamés par l’urgence et sevrés de déjeuners, les amants ne se parlaient que par râles et par locutions évasives. Le sommet de l’échange charnel et le degré zéro de la relation verbale.
Marc, elle se souvenait à peine de son prénom, affichait après chaque accouplement- comment appeler cela autrement ? - le sourire un peu idiot du narcisse contemplant son œuvre, attendant manifestement le compliment ultime qui ne vint jamais.
Cette affaire dura quand même trois mois, lorsque rassasiée de sexe, mais devenue autiste, Florence se résolut à y mettre fin par mail.
De temps en temps, il lui arrive de croiser Marc qui est resté dans l’entreprise mais s’est éloigné du siège.
Elle se dit alors que les coups de rein, nécessaires à son équilibre, ne concerneraient plus jamais les salariés de la boite. Elle ne dédaigna plus les plaisirs solitaires entre deux histoires courtes.
Florence regarde sa montre. Douze heures trente. Claire doit l’attendre.
– Alors, à la bourre ? interroge son amie, sans attendre de réponse, pendant que Florence s’installe en face d’elle.
– Tu dois me parler de quoi ?
– Pas de panique, commence à manger. On a bien une demi-heure. sourit Claire. Tu ne m’as pas répondu dans l’ascenseur, ce week-end ?
Claire voit l’hésitation de Florence et croit ferrer quelque anecdote croustillante.
– Alors, ne me fais pas saliver !
Florence se demandait en fait si quelque chose s’était passé, en tout cas qui méritait d’être raconté et raconté à Claire, plutôt du genre rapporteuse.
Elle se résolut cependant à lui narrer les deux événements, sans entrer dans les détails et surtout sans s’attarder sur la rencontre avec le dénommé David. Cela restait trop flou dans sa tête et un peu trouble.
– Claire, revenons au boulot, quel est le problème dont tu voulais me parler ?
– Tu te souviens du type qu’on a engagé comme ingénieur informatique, bardé de diplômes ? Il s’appelle Rachid Mahmoudi.
– Oui ? vaguement. Il y a un problème ?
Claire prit une respiration, l’air préoccupé :
– Quand je l’ai embauché, il y a pas loin de six mois en CDI, il m’avait paru tout à fait normal mais depuis deux semaines…
Florence essaie de détendre l’atmosphère :
– Quoi, il fume des pétards, il drague tout ce qui bouge ?
– Si c’était ça, ce serait facile à gérer. Non, il semble totalement changé ou alors il avait bien caché son jeu. Il paraît être tombé sous la coupe d’intégristes.
– Par exemple ?
– Il refuse de serrer la main aux personnes du sexe opposé. Il demande à finir plus tôt parce qu’il jeûne, il quitte systématiquement les réunions en dehors des pauses, à l’heure des prières. Il semble aussi essayer d’embrigader d’autres éléments maghrébins etc.
– Etc. ? s’exclama Florence un peu décontenancée. Et ça remonte à ?
– Ostensiblement, environ deux semaines. En tout cas c’est le signalement qui m’en a été fait. Auparavant, il n’y a pas eu de signes avant-coureurs
Florence sentit venir l’embrouille. Elle n’avait jusqu’alors pas rencontré de problèmes de type religieux, en tout cas pas aussi accentués.
– Quelqu’un l’a déjà vu, lui a fait des remarques ?
– Bien sûr, son responsable direct. Sans effet, il répond à tout coup que ce qui est important, c’est le Coran et le respect de sa religion.
– Bon, ça pose un problème de fond, sérieux mais il fallait s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre, notre boite soit confrontée à ce genre d’individus. Je vais réfléchir à ce que je vais faire. Je te tiens au courant. Pas de vagues, pour le moment.

Jusqu’à présent, sur le plan religieux, l’extériorisation des obligations coraniques avait trouvé assez facilement des arrangements, un peu en catimini, sans remous. D’ailleurs, cela touchait d’anciens employés pratiquants qui considéraient comme une récompense le fait de trouver un accord individuel pour effectuer leurs prières, en toute discrétion, sans gêner le service. Ces accommodements étaient plutôt de nature à souder ces employés à l’entreprise, car ils estimaient avec une certaine fierté que la Direction les prenait en considération.
Florence avait déjà envisagé avec le staff la venue d’une certaine forme de radicalisation, principalement avec l’arrivée d’une nouvelle catégorie de jeunes diplômés, certains issus des cités.
Florence -et la Direction de l’entreprise- s’était battue pour que l’embauche soit à tous les postes d’une grande diversité: origine, quartiers, cultures, âges, sexes, handicaps.
Le plus souvent, il faut le reconnaître pour ne pas masquer la réalité, c’est l’Islam qui cristallise toutes les craintes des managers et Florence s’en était rendu compte, à travers les différents séminaires auxquels elle avait participé sur le sujet. Ignorance des uns, xénophobie ou racisme des autres, rejets systématiques dès qu’étaient abordés les problèmes religieux dans l’entreprise, une sorte de peur sous-jacente qui rendait les décideurs discriminants par anticipation.
Chapitre V
Pierre Markovitz regardait David, l’air pensif. Juste quelques rides au coin des yeux, toujours sa petite cicatrice au dessus de la lèvre supérieure qui ne l’enlaidissait pas, bien au contraire. D’ailleurs ses collègues femmes lui trouvaient beaucoup de charme, un soupçon de romantisme sous une carapace de mystère.
Ce qu’elles ignoraient et que lui savait, depuis le temps qu’ils se fréquentaient, c’est que son ami souffrait. Il souffrait de n’être que ce qu’il était, un petit prof de philo, à peine juif, cherchant en continu un chemin dont il ignorait la destination. Tracassé par un passé qui continuait de l’importunait, même dans ses rêves, David évacuait le présent à chaque seconde. La minute de ce temps l’irritait parce qu’elle n’était pas encore passée.
David remarqua que Pierre l’observait, un petit sourire moqueur aux lèvres.
– Qu’est-ce qui t’amuse ?
Pierre ne répondit pas. Il songeait aux interminables discussions quelquefois cocasses, le plus souvent acharnées sur le moindre sujet, moindre parce que la plupart du temps plus sensible aux tempéraments des deux amis qu’à son contenu. Une manière aussi pour eux d’évacuer des domaines brûlants comme la religion ou la politique.
Attablés à cette terrasse de café, paisible, ils ne se sentaient pas le courage de refaire le monde.
Pierre, mu par une sorte d’enthousiasme provocateur, se décida à rompre cette douce apathie :
– Tu m’as l’air absent depuis quelques jours, c’est le moins que l’on puisse dire. Un problème ? Sentimental ?
David se tourna doucement vers Pierre, le regarda longuement, prêt semble t-il à lâcher des confidences, hésita puis se referma.
– Rien de spécial. Un peu de fatigue peut être.
Pierre, d’un mouvement brusque du menton, comme pour prononcer une sentence, se mit à ricaner et à adopter le ton bravache dont il usait à bout d’arguments :
– Ah ces séfarades, toujours aussi obtus et tortueux ! Comme si vous deviez exhaler votre souffrance ! D’ailleurs, je ne sais pourquoi je dis ça. Tu ne ressembles en rien à ta race, je veux dire à ta race de séfarade dit il d’un ton volontairement moqueur.
Devant la moue de réprobation de David, Pierre hésita à continuer. Mais il s’ennuyait et il était surtout décidé à faire réagir son pote.
Il embraya :
– Tu sais que les séfarades et les ashkénazes ne peuvent jamais s’entendre et ils seront toujours les pires ennemis mais ce qui est curieux en ce qui nous concerne, c’est que nous sommes en catégorie inversée.
– C’est-à-dire ?
– A priori, notre vision de la vie est différente depuis toujours, nous autres ashkénazes nous sommes plutôt des hommes de devoir, travailleurs, ambitieux, dans le concret alors que vous les séfarades – si tu permets- vous êtes plutôt du genre jouisseur, dans la joie, la célébration, la grandiloquence.
– Et alors ?
– Alors regarde- toi et regarde- moi, ne sommes nous pas en inversés ? -Si tu observes notre façon d’être, notre comportement extérieur, je serais plutôt séfarade et toi ashkénaze, non ?
David n’avait pas trop envie de poursuivre ce type de conversation mais il se piquait au jeu. Il voyait très bien que Pierre voulait l’entraîner sur un terrain sur lequel il ne voulait pas aller :
– Si tu veux poursuivre sur ces comparaisons, d’abord je ne m’identifie pas comme séfarade, ni simplement comme juif, et puis si on persiste dans la caricature, les ashkénazes, d’après ce que j’en sais, sont plutôt dans l’autorité, ce qui n’est pas mon cas et dans la ponctualité, ce qui n’est pas non plus mon cas. Par ailleurs, on définit plutôt les séfarades comme des gens rêveurs, mauvais négociateurs, voire même qui parlent pour ne rien dire, ce qui n’est manifestement pas ton cas rétorqua David, avec un franc sourire. Comme pour tout, évitons les généralisations, tu veux bien ? C’est comme si on devait définir ce que c’est qu’une race.
– Donc pour toi, par exemple il n’y a pas de race juive ? enchaîna Pierre, ravi de la tournure de la discussion.
– Bien sûr que non. Comme il n’y a pas de race du tout. Il faut refuser les cases trop simplistes, les classifications primaires, de type culturel, sociologique ou ethnique. Parler de noir et de blanc en ces termes, c’est déjà une forme de pensée binaire qui ne correspond tout simplement qu’à une différence de taux de mélanine.
– Certes mais certains scientifiques raisonnent encore comme cela.
– Lesquels ? Ils ne sont pas très nombreux, la grande majorité de la communauté scientifique pense que les disparités socio-économiques découlent en grande partie de la discrimination et de l’exclusion liée à la couleur de la peau. D’ailleurs on voit bien qu’un chercheur de conviction raciste pourrait facilement attribuer ces différences à un facteur biologique, ce qui n’est pas scientifiquement le cas.
– Toi tu soutiens donc qu’il y a aucune notion de race en biologie, dans les gènes, qu’on ne peut distinguer telle catégorie de population par rapport à son patrimoine génétique.
C’est ce sur quoi insistent les scientifiques sérieux, notamment les généticiens. L’extrême variabilité des individus à l’intérieur de certains groupements humains, identifiés comme homogènes, nous incitent à énormément de prudence.
Pierre releva la tête, persuadé de marquer un point :
– As-tu entendu parler de cette étude récente qui nous ramène aux juifs ? Un biologiste moléculaire juif du laboratoire de Haïfa avec d’autres collègues russes, portugais, espagnols, anglais et américains, je crois, ont comparé les génomes de 14 communautés juives entre eux et aussi avec ceux d’une soixantaine de populations non-juives du Moyen Orient, d’Europe et d’Asie. Il conclut quoi ? Que les communautés juives ont une plus grande proximité génétique entre elles qu’avec les populations non-juives de leur entourage. Et que veut démontrer cette étude ? Que tous les juifs ont des ancêtres communs qui vivaient au Moyen Orient et qu’ils ont par la suite émigré vers l’Europe ou l’Asie, comme le dit la Bible.
David parut ébranlé par l’argument mais il trouva vite un biais :
– Ah la Bible ! Tu en est encore là, comme les musulmans retardés avec le Coran, la parole divine ? Mais tu le sais, aucune preuve d’historicité -ou très peu- ne figure dans la Bible. Je crois qu’il faut surtout dénoncer les usages frauduleux de la notion de race. Tu te rends compte quand même que toute tentative de hiérarchiser les êtres humains par catégories, quelles qu’elles soient, peut aboutir à des justifications d’inégalités d’origine ?
– Loin de moi cette idée.
David laissa son regard s’égarer sur une jolie femme qui traversait la rue et lança :
– Tu vois, au fond, ce que je reproche au sionisme c’est qu’il soit discriminatoire. Les juifs dénoncent toujours une approche systématiquement hostile, par rejet de leur race et le sionisme a été construit sur ce concept ;
– Allons David, tu sais bien que la construction de l’État d’Israël a fait suite à la shoah, au désir du peuple juif de se protéger et à la volonté de la communauté internationale de les regrouper en un seul lieu.
– Certes mais cette intronisation aboutit de facto à un isolement discriminatoire et à un contexte de rébellion permanente : orgueil de la race, théocratie déguisée, appel à la diaspora. C’est sans doute une des raisons, entre autres, pour lesquelles je répugne à y aller.
Il rechercha une approbation auprès de son ami qui ne vint pas.
Les questions habituelles se bousculèrent en vrac dans sa tête, faisant un tohu-bohu dérangeant auquel il ne s’habituait pas. Combien de discussions pénibles avec son père qui se terminaient toujours par « Tu renies ta communauté ! ».
Lui-même se demandait encore qu’est-ce qui le poussait- l’avait poussé très jeune- à tourner en caricature la plupart des rites et des prières.
Il se souvient, comme si cela s’était passé la veille, en présence de son oncle le rabbin, au moment du Lekha Dodi le chant d’accueil du shabbat, de pouffer de rire aux premières paroles de la prière :
« Viens, mon bien-aimé, au -devant de ta fiancée. Au-devant du shabbat que nous allons recevoir. »
Le shabbat comparé à une fiancée qui rejoint son bien-aimé, Israël.
Cela avait le don de le faire rire. Lui prenait alors l’envie de tourner ça en dérision.
Résonne encore à ses oreilles le sermon, finalement modéré, adressé par son oncle : « Le judaïsme n’est pas une religion au sens habituel du terme, car doctrine et rite se confondent et tout cela se mêle dans la pratique pour aboutir à un mode de vie spécifique qui entre en jeu à tous moments. C’est comme une sorte de second corps que tu portes, le corps de la foi, des textes sacrés, des rites et des prières, toutes ces choses que tu dois intégrer naturellement dans ton existence de tous les jours ».
David avait bien enregistré ce discours et la suite revient avec facilité dans sa mémoire : « David, tu dois t’imprégner de ce que je vais te dire. C’est grâce à tout cela, cette observance religieuse, les lois alimentaires, sabbatiques et matrimoniales, qu’Israël a pu survivre et renaître à tous les siècles de persécutions et à l’opprobre de ses ennemis ».
Il était très jeune et il n’a oublié aucune de ses paroles et pourtant il a tenté de les effacer, de les déritualiser, et à quelques jours de ses quarante ans, elles s’immiscent dans ses neurones, agressant sa mémoire.
Peut-on échapper à ce destin tout tracé ? Peut-on s’en libérer ?
Il en était sûr. Sûr, sans remords, sans réticence.
Et pourtant ces phrases gravées, semble t-il indélébiles, ces rites ineffaçables, ces prières accrochées dans sa tête ?
La voix de Pierre le ramena à la surface :
– Où es-tu parti ?
– Dans mes miasmes.
– Plus clairement ?
– Une autre fois peut-être. Tu te souviens, Nietzsche dans « Ainsi parlait Zarathoustra » évoque les âmes phtisiques ? Je cherche mon âme malade.
L’heure des cours sonnait.
Un autre rituel les attendait.
Chapitre VI
Chaque fois que Florence se retrouvait devant l’immeuble haussmannien de Jacques Juillet, son ancien prof de droit à l’université, elle marquait toujours une pause, histoire de s’imprégner béatement de cette façade avec ces énormes blocs de pierre, aux murs striés de refends et ses petits balcons en fer forgé, soutenus par des consoles d’une rare élégance.
Rue Lecourbe, elle sonna au portail immense et finement ciselé.
L’homme que Florence venait voir, en cette fin d’après midi de décembre, tenait une place à part dans son cœur.
Professeur de droit et féru d’histoire des religions, de trente ans son aîné, Jacques Juillet représentait à ses yeux le parfait honnête homme. Mieux, le sage.
L’œil encore vif, bien campé sur une stature imposante, l’oreille en éveil, le récent retraité maniait, pour le plaisir de Florence, une langue maîtrisée avec humour et malice.
S’il avait pris Florence en affection pendant ses études, c’est aussi parce qu’il avait décelé en elle, issue d’un milieu pauvre et immigré, une force de défiance qui l’avait intrigué, puis touché.
Une panthère fragile disait-il.
En même temps, sa posture fière et anticonformiste, sa rage de s’imposer avait séduit ce vieux célibataire et donné des regrets au père qu’il n’avait pu être.
Florence lui faisait totalement confiance en tout sujet et c’était sans doute le seul homme qu’elle était tentée d’écouter sans contester.
Aussi tous deux avaient souhaité, après le dernier cycle de ses études, continuer à se revoir, à la fois par amitié et sans doute un peu égoïstement afin de profiter des toujours judicieux conseils du prof.

Lorsque la porte s’ouvrit et que le visage de Jacques apparut avec un léger sourire au coin des lèvres, Florence fut instantanément apaisée.
Elle se sentait bien dans cet appartement qui dégageait une odeur d’encaustique, celle des immeubles d’antan.
Feutré, soyeux, assourdi.
Ils pénétrèrent dans le petit bureau qu’elle connaissait bien.
Elle s’assit naturellement à sa place.
– Alors, si j’ai bien compris, tu aimerais avoir mon avis, en, tout cas un éclairage sur le problème que tu pressens arriver avec une sorte d’extrémiste musulman ? Déjà, je dois te poser une question, elle s’impose. Pas de gêne de ce point de vue ?

Bien qu’elle eût compris l’allusion, Florence fit mine de ne pas saisir :
– Vous voulez dire ?
– Oui, en tant que fille d’immigré ?
Florence appréciait aussi chez son ancien prof ce langage direct. Elle s’en amusa même :
– Je croyais que vous alliez dire, en tant que musulmane fit elle en souriant.
Jacques ne releva pas et poursuivit.
– D’abord, ce que dit la loi ou plus généralement les textes, qu’ils soient internationaux ou français. La liberté de religion est considérée comme un droit auquel il ne peut être dérogé, quelles que soient les circonstances. Ce sont les manifestations de cette liberté qui peuvent être limitées et contrôlées par l’État mais cela doit être justement limitatif, prévu par la loi et nécessaire à la protection d’un certain nombre d’intérêts publics.
En droit français, c’est la fameuse loi de 1905, que tu connais bien sûr, qui régit à l’origine ce problème. Les citoyens ont droit à la liberté de culte, quelle que soit leur situation. La discrimination est sanctionnée par le code pénal.
– Alors, je suis coincée ?
– Attends. Dans l’esprit français, le débat se brouille car le mot « laïque » ou « laïcité » est compris dans deux sens différents. Est laïque qui n’agit pas en fonction d’un au- delà, on est laïque si on adhère en gros au concept de séparation de l’Église et de l’État. De fait, cela n’empêche pas d’être croyant et laïque et c’est là qu’il y a une confusion dans l’esprit des gens. En fait, l’idée de neutralité de la loi de 1905 a bien été comprise mais la discussion porte sur les modalités à suivre pour arriver à cette neutralité.
– Par exemple ?
– Par exemple, on l’a vu. Qui peut-on accueillir à l’école de la république, notamment depuis l’arrivée en force de l’Islam, tout simplement parce que ce concept de laïcité est intraduisible en arabe ? Dans la culture musulmane- tu devrais le savoir, même si tu ne l’es pas- cette distinction entre laïcs et clercs n’existe pas. La seule autorité de l’Islam, c’est le Coran. Ce qui a entraîné l’affaire des foulards, c’est-à-dire qu’est-ce qui relève du Coran, donc de la parole sacrée, et qu’est-ce qui n’en relève pas.

Florence dut faire un effort pour se concentrer, après une journée de travail.
– Tu veux peut-être un petit café ?
– Volontiers.
Jacques revint rapidement avec deux tasses.
– Il y a eu deux arrêts du Conseil d’État en 1989 et 1996 qui ont plutôt compliqué les choses, sur le plan juridique car ils appelaient à évaluer individuellement chaque situation. Puis, pour faire court, la commission Stasi s’est placée dans une approche plus collective, arguant que le problème n’était pas la liberté de conscience mais l’ordre public. En est résulté la loi de 2004sur les signes religieux ostentatoires dans l’école publique.
– Mais, pardonnez-moi, ce n’est pas vraiment mon problème.
– Certes mais c’est pour faire comprendre le contexte. En fait, le grand débat est parti de là et on a tendance, souvent volontairement, à tout mélanger. Cela a plus ou moins dévié sur les discriminations, ce qui arrange certaines catégories de personnes ou de mouvements sectaires et dangereux et – un bien pour un mal- cela a été mis sur la place publique.
– Avec quoi comme conséquence juridique ?
– Par exemple la création de la HALDE, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, et de son armée de juristes qui nous ont éclairés sur bien des aspects.
– Et pour les entreprises ?
– J’y viens justement. Premier point : le terme « sphère publique » désigne ce qui est ouvert et accessible à tous, dont font partie les entreprises. Le monde du travail n’échappe pas à toutes les évolutions de notre société et on ne peut nier que c’est l’Islam qui pose problème mais, en même temps, déclenche tous les relents racistes sous-jacents et par contrecoup les réactions d’une partie de cette population fustigée, surtout les jeunes.
– Les managers que j’ai rencontrés au cours de séminaires ne savent plus quoi faire ?
– Justement, c’est ce que dit la HALDE. Deuxième point : Il ne faut pas former les managers et les DRH à la connaissance de l’Islam, ce n’est pas l’objet. Il faut leur apprendre à lutter contre les discriminations et le laxisme et éviter les représentations négatives, par exemple considérer l’Islam comme une religion archaïque, issue d’une vision coloniale. Troisième point : l’État est neutre dans ses services publics, son personnel aussi. En revanche, ce n’est pas le cas d’une entreprise.
– Attendez, je ne comprends plus ; cela voudrait dire que chacun peut faire ce qu’il veut et qu’on ne peut les attaquer, de crainte de tomber sous le coup de la loi pour discrimination ?
– Pas du tout. La différence, c’est qu’on n’invoque jamais la religion, lorsqu’il s’agit de traiter une affaire de ce genre. On ne parle pas de religion mais de critères de fonctionnement, à l’intérieur de l’entreprise : mise en cause de l’hygiène et de la sécurité, on juge si les intérêts de la boite sont pénalisés, on apprécie les conditions d’exercice de la mission et s’il y a comportement prosélyte perturbant le Service ou la clientèle.
Florence poussa un ouf de soulagement. Après ce magistral cours de droit, elle avait sa réponse.
– Vous avez des textes à me passer ?
– Je t’enverrai par mail les documents de la HALDE qui traitent de ça.

***************

Le jeune homme qui s’assoit devant Florence semble tendu et se tient raide sur le bord du siège mais il ne veut laisser paraître aucune crainte. Bouc naissant, fine moustache, teint blême, il la fixe avec ostentation.
Florence a préparé cet entretien dans sa tête mais elle hésite. L’homme ne bouge pas son corps et quand Florence se décide à parler, elle décèle une crispation fugitive, au coin des lèvres :
– Vous savez pourquoi je vous ai convoqué M. Mahmoudi ?
– Non.
– Aucune idée ?
– Non.
La mauvaise foi était évidente et l’hostilité franche. Florence se dit qu’il faut jouer serré.
– Vous ne pouvez pas ignorer que votre comportement dans le service fait problème, depuis quelque temps. C’est le moins qu’on puisse dire.

Florence scrute la réaction de Rachid. Il paraît faire un grand effort pour ne pas exploser mais il s’exprime presque lentement :
– Je ne gêne personne, je fais mon boulot. Que me reproche t-on par rapport à mon travail ? Mettez-vous mes compétences en cause ?
– Allons monsieur Mahmoudi, ne jouez pas l’innocent, vous savez que votre travail n’est pas en cause, encore que… votre comportement a des répercussions sur votre travail et sur vos relations avec les autres, ce qui perturbe grandement le service et par conséquent le fonctionnement de l’entreprise.

Mahmoudi, en se dressant légèrement, a un ricanement :
– Ne me dites pas que je mets l’entreprise en péril !
Florence remarque que son interlocuteur s’adresse à elle avec une sorte de mépris dans l’intonation et qu’il n’utilise jamais le mot « Madame ». Elle en saisit bien sûr tout le sens. La femme, inférieure, ne mérite aucun égard. Elle poursuit :
– Monsieur - elle insiste sur le « Monsieur » -, vous ne faites que ce que vous voulez quand vous voulez, sans vous préoccuper des autres ni des règles de cette maison, d’ailleurs de toutes les boites. Par exemple le fait d’interrompre votre travail à n’importe quel moment pour aller prier, y compris en pleine réunion, le fait de ne pas parler ou serrer la main de vos collègues femmes, ces seuls faits dénotent un comportement asocial qui d’une part mettent en cause la cohésion de votre groupe mais aussi un non respect clair du règlement intérieur.

Mahmoudi, muet pendant l’intervention de la DRH, fait mine de se lever et se rassoit tout en pointant un doigt vers Florence :

– Rien n’est au-dessus de ma religion, ni vous, ni votre règlement intérieur. C’est elle qui me commande et elle seule. J’obéis à Dieu et au Coran, quel que soit l’endroit où je me trouve et rien, ni personne, vous entendez personne- il haussait le ton- ne peut m’empêcher de prier ? D’ailleurs, ajoute t-il, presque à voix basse, j’ai la loi pour moi. En France la loi respecte la religion et vous devez aussi la respecter.

Florence marque alors une pause volontaire, le temps que s’installe un silence de courte durée. Il ne faut pas tomber dans ce panneau.
– Monsieur, il faut que vous compreniez une chose. Je ne m’intéresse pas à votre religion, l’entreprise que je représente ici ne s’intéresse pas aux religions et à vos pratiques qui relèvent de l’intime. Je m’intéresse par contre aux répercussions que votre attitude a sur le « travailler ensemble » En fait, ce n’est pas la cause des choses qui m’interpellent, ce sont les résultats, tout ce qui entrave le bon fonctionnement de l’organisation du travail. Est-ce que vous saisissez ça ?
– Je comprends seulement que vous vous intéressez à ma religion que vous rejetez parce que c’est la religion musulmane, parce que les jeunes ont compris maintenant qu’on est puissant et que, contrairement à nos pères ou grands pères, nous ne serons plus soumis à la république française mais devrons obéir à la « charia » et à la seule « charia » et puis… Je voulais vous dire …

Il se lève, comme pour clore l’entretien :
– Vous êtes une mauvaise, très mauvaise musulmane et, à un moment ou à un autre, vous subirez le châtiment de Dieu.

Chapitre VII
L’entretien avec Rachid Mahmoudi avait laissé à Florence un goût amer.
Malgré tout, malgré cette déviance et son lot de sarcasmes, une forme de trouble l’avait envahie.
Elle ne doutait pas de la valeur de ses propres arguments, ni de la décision à prendre dans l’intérêt de son entreprise. Cependant, le spectacle de cette froide assurance avait déclenché chez elle, après coup, un trouble inconnu.
Elle voulait gagner du temps et de la distance, elle se savait sans faute, dans son droit et pourtant elle se ressentait affaiblie.
Qu’est-ce qui avait pu la toucher à ce point devant ce jeune asservi, si plein de certitudes ? Jamais pourtant, avec autant de force, n’était apparue la soumission aveugle des nouveaux convertis à l’extrémisme
C’était, en effet, ainsi qu’elle le voyait, empli de cette lumière aveuglante dont le halo lui voilait la réalité.
Cet homme visait l’extase et cela faisait peur. Pour la première fois vraiment, elle fréquentait l’indicible. Et quelques relents de son enfance lui revinrent. Sans l’étalage extrême, c’étaient les mêmes mots, les mêmes incantations naïves, la même exaltation coranique et Florence se dit, avec inquiétude, que les lignes étaient vraiment fragiles.
Elle prenait conscience là, de façon exemplaire, combien les textes religieux de l’Islam pouvaient, avec facilité et promptitude, faire basculer soit dans la compassion, soit dans l’indignité.
La vérité émerge de la nature de cette prise de conscience.
« Qui sait si mon père n’aurait pu devenir un de ces exaltés fanatiques, à mon époque » pensa t-elle soudain. « Il a échappé heureusement à cette génération.
Combien de rancunes, de frustrations, de mauvaise foi, de batailles perdues avec soi-même, avait-il fallu pour s’engouffrer dans ce cercle vicieux de la mystification ? »

Quand David, s’approcha d’elle, dans ce bar de leur première rencontre, elle ne le vit pas venir et sursauta à sa voix.
– Je vous dérange peut-être ? Vous sembliez perdue dans un abîme de réflexions.
– Non répliqua t-elle, en souriant franchement, plutôt soulagée. Pas un abîme du tout, plutôt un vague retour en arrière.
David prit place en face d’elle, hardiment :
– Puis-je m’immiscer dans vos pensées ? Très intimes ?
– Dites-moi, vous voilà bien intrépide ! Non, rien de très intime, seulement un aléa du boulot…
– Ah, c’est vrai, madame la DRH … On peut savoir ?

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