Daniil et Vanya
124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris

Daniil et Vanya , livre ebook

-

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les garçons nous ont regardés, immobiles, en un lent clignement des yeux. Des larmes mouillaient mes joues et mon nez commençait à couler. J’ai sorti un mouchoir de mon sac en riant, me suis enfin détendue :
— Vanya ? ai-je deviné.
Je savais que je ne m’étais pas trompée, même s’il ne réagissait pas. Je me suis tournée vers son frère.
— Bonjour, Daniil.
Mais il est aussi demeuré les bras ballants. Leurs mains étaient propres, les ongles taillés courts. Leurs grands yeux bleus nous fixaient, passant de Gregory à moi sans ciller. Ils ne souriaient pas.
Il faut se rendre à l’évidence : ces enfants sont différents. Excessifs, fusionnels, perspicaces, les jumeaux exigent des soins singuliers. Mais leur arrivée est un rêve qui se réalise pour Emma et Gregory, et ils sont déterminés à ce que l’adoption réussisse. Daniil et Vanya seront leurs fils.
Eux ne l’entendent pas ainsi.
Ils sont restés en observation au Sick Kids Hospital pendant vingt-quatre heures, réhydratés par soluté. Rien ne se passait comme prévu. Je me retrouvais seule dans une maison vide. Assise à la table de la cuisine, je me désespérais du silence qui régnait autour de moi.
Mais qu’est-ce que j’imaginais ? Que devenir parent correspondrait aux images lumineuses des magazines ?
Je me suis mise à penser à mon bébé. Pendant toute la grossesse, j’avais surveillé mon alimentation, m’étais privée de caféine et d’alcool, avais ingurgité différentes vitamines, fait de la natation, du yoga et des siestes. En vain. Tous mes projets échouaient ; même l’adoption ne pouvait pas se passer normalement ! Accoudée, la tête entre les mains, je me sentais épuisée, me demandais si nous avions pris la bonne décision.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 février 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764432846
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
L’abécédaire des monstres. Fragments de Réjean Ducharme , Presses de l’Université Laval, 2011.
Poétique de l’invective romanesque. L’invectif chez Louis- Ferdinand Céline et Réjean Ducharme , XYZ éditeur, 2008.




Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice
Conception originale de la grille graphique : acapelladesign.com
Conception graphique : Anouk Noël et Nathalie Caron
Mise en pages : Andréa Joseph [pagexpress@videotron.ca]
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Larochelle, Marie-Hélène Daniil et Vanya (Collection Littérature d’Amérique)
ISBN 978-2-7644-3282-2 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3283-9 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3284-6 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Collection Littérature d’Amérique.
PS8623.A761D36 2017 C843’.6 C2016-942025-6 PS9623.A761D36 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2017
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2017.
quebec-amerique.com



Aux échecs.


Première partie

Gisele a posé le dossier d’évaluation devant elle, à côté de la tasse de thé que je lui avais préparée, et s’est emparée d’un premier formulaire.
— Je vois que vous avez un chat, a-t-elle débuté en cochant tout de suite une case.
Jules tournait en ronronnant autour de ses pieds. C’était un beau chat, étonnamment dodu pour un siamois, ce qui attendrissait tout le monde, en général.
— Que ferez-vous si l’enfant est allergique ?
— Oh ! Mais nous nous en débarrasserons ! ai-je dit précipitamment.
Gregory m’a jeté un regard brutal. Il a entrouvert la bouche mais a tu sa réplique.
— Vous abandonneriez le chat, donc, a insisté Gisele.
J’ai compris qu’il n’y avait pas de bonne réponse et j’ai dû patauger un moment.
— C’est-à-dire que nous lui trouverions une autre famille, j’entends. Tout le monde aime Jules !… Nous les premiers, d’ailleurs !
J’ai vu Gregory fermer les yeux un moment, se passer la main sur la barbe d’un geste lent et retenu. C’était plutôt son chat, mais je m’en étais toujours bien occupée. Je me suis levée pour ajouter de l’eau dans la théière. Je portais des mocassins d’intérieur et posais les pieds délicatement sur le sol, pour ralentir ma démarche. J’ai pris le temps d’écouter l’eau bouillir, les mains posées à plat sur le granit froid.
Gisele et Gregory ne parlaient pas, attendaient que je revienne. J’ai versé l’eau chaude sur les feuilles de thé, observé les tanins se diffuser progressivement. L’aller-retour vers la cuisine m’a permis de me calmer un peu. Cette évaluation psychosociale en milieu familial m’angoissait depuis plusieurs jours. Nous avions déjà discuté avec Gisele à l’agence : elle nous avait présenté les options concernant les pays d’adoption, les documents à remplir, les délais, les coûts. Les premiers rendez-vous étaient demeurés très techniques.
Je craignais que tout ne se joue aujourd’hui.
Elle n’avait jamais été spécialement amicale et ne l’était pas davantage chez nous. Aussitôt que je me suis assise, elle nous a expliqué que l’entretien se déroulerait en deux parties : d’abord, elle nous questionnerait sur nos motivations et notre histoire personnelle, puis elle ferait une visite des lieux. Elle nous l’avait déjà dit quand nous avions convenu du rendez-vous, et nous nous étions bien préparés. Nous n’avions néanmoins pas pensé à discuter du chat.
— Votre couple est-il uni, solide ? Est-ce que l’adoption d’un enfant serait une tentative pour cimenter un couple qui s’effrite ? À l’arrivée de l’enfant, devrez-vous changer votre emploi du temps ? Quels sont les sentiments de votre famille à propos de l’adoption ? De vos amis ?
Gisele portait une chemise fleurie trop étroite et un pantalon de polyester noir dont les fibres faisaient des mousses. Jules s’obstinait à se frotter sur ses jambes, couvrant de poils blonds son vêtement pelucheux. Pendant qu’elle accumulait les questions, je fixais sa chemise qui bâillait au niveau de la poitrine, sans dévoiler vraiment le soutien-gorge ; j’aurais pu parier qu’il était beige. Gregory s’est empressé de prendre la parole, cette fois. Les coudes appuyés sur les genoux, il ouvrait les mains en évoquant son frère et ses quatre enfants, ses parents et les miens, sans préciser qu’on ne s’entendait avec aucun d’eux.
— Votre nom de famille, c’est polonais ?
— Dominik. Oui, les grands-parents de mon père ont immigré au Québec dans les années 1850.
Gregory s’est bien gardé de lui dire qu’il n’avait jamais mis les pieds en Pologne et lui a plutôt rappelé que nous avions tout laissé derrière pour fusionner notre entreprise avec celle d’un ami, bien établi ici, à Toronto.
— On a créé dans la boîte des contrats de travail très avantageux pour les jeunes familles. Nous avons d’ailleurs une employée qui est en congé parental en ce moment. Emma bénéficiera des meilleures conditions, a-t-il ironisé en me jetant un clin d’œil.
Gisele prenait des notes sans interrompre Gregory, et surveillait mes réactions.
— Qu’est-ce qui motive votre choix de l’adoption internationale ?
Elle s’était tournée brusquement vers moi.
Ma voix s’est faite chevrotante. J’ai expliqué que j’avais subi une interruption médicale de grossesse à vingt-huit semaines, et que mon médecin ne recommandait pas de porter de nouveau un enfant. C’était presque vrai. J’ai soutenu son regard un moment en accumulant les précisions médicales. On avait détecté un spina-bifida étendu chez le fœtus, il avait fallu procéder à un avortement, mais comme la grossesse était avancée, j’avais accouché du bébé, mort-né. Un petit garçon.
Dans ma tasse, les feuilles de thé flottaient un peu à la surface avant de couler au fond. La fine porcelaine était brûlante entre mes mains. Gregory a rompu le silence qui s’installait en parlant d’héritage, de vision du monde et d’éthique sociale. « Il y a tant d’enfants dans le besoin : nous avons tout à offrir !… »
— Pensez-vous poser un geste humanitaire pour sauver un enfant, un geste charitable pour aider un pays en difficulté ? l’a-t-elle alors interrompu.
— Oh, nous sommes des parents comme les autres : c’est avant tout pour nous que nous voulons un bébé.
Son regard bleu s’est posé, complice, sur Gisele. Elle a réprimé un sourire. J’ai enchaîné en disant que nous étions en couple depuis bientôt dix ans, que nous nous étions rencontrés à l’université et que nous avions toujours voulu des enfants. Les explications me ramenaient sur la Côte de la Fabrique à Québec. C’est le dos contre les pierres grises du bâtiment de l’École d’architecture, une cigarette à la main, que tous nos désirs s’étaient énoncés. Nous ne fumions pas vraiment ni l’un ni l’autre, mais avions trouvé ce prétexte pour nous retrouver entre les cours. Nous étions si jeunes ! Nous avions la même volonté de faire mieux que les autres ; nous étions tombés amoureux de notre ambition. En racontant, j’avais glissé une main dans la manche de mon pull et avais ainsi dénudé mon avant-bras. Gregory a immédiatement

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents