De Jordanie en Flandre
298 pages
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Description

Un Belge d'origine jordanienne, propriétaire vieillissant d'un petit snack-bar dans la ville de Louvain, nous raconte le voyage que fut sa vie. Au travers d'un dialogue mystique et amusant avec son alter ego, Sna, il nous entraîne de la chaleur de son pays d'origine à la grisaille de la Flandre en passant par les mystères de l'Afrique.
Cet ouvrage, superbe témoignage, offre un considérable bol d'air frais dans une époque où les étrangers sont trop souvent considérés avec méfiance.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 250
EAN13 9782296253445
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De Jordanie en Flandre
Lettres du monde arabe
Collection dirigèe par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan


Mustapha KHARMOUDI, La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY, Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU, L’Orgueil du pèe, 2010.
Amir TAGELSIR, Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit , 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge , 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés , 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon . Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes , 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l’espoir, 2009.


Dernières parutions dans la collection écritures arabes


N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n’aplus la même saveur, 2009.
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l'enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d ’un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet, 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m’était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.
Wajih Rayyan


De Jordanie en Flandre

Ombres et lumières d’une vie ailleurs
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11578-1
EAN : 9782296115781

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A tous ceux qui sont loin de chez eux
PREFACE
Au numéro 31 de la rue Marie-Thérèse, dans la ville flamande de Louvain, se trouve un snack-bar à la devanture ordinaire. Dans un tablier vert et derrière un large sourire, le vendeur s’affaire à y servir ses clients, les abordant tantôt en français, tantôt en néerlandais, toujours avec un accent qui laisse deviner une riche histoire. Il est jordanien, explique-t-il à l’un, puis, abordant un autre par son prénom, entame une discussion sur le temps, l’économie ou les femmes, avant de partir d’un grand rire. La pièce est petite, avec un comptoir large et court, un grand frigo, quelques étagères. Sur l’une d’elles, parmi les verres, les couteaux, les fours à micro-ondes, se trouve un petit microscope. Il faut y prêter attention pour le voir. Cet endroit, et l’homme qui y officie, fascinent.

Un jour, le mystérieux vendeur, qui s’appelait Wajih Rayyan, me parla du livre qu’il était en train d’écrire, sur sa vie d’immigré en Belgique. Malgré la trivialité apparente du thème, ma curiosité fut aussitôt attisée. Ce livre, sans aucun doute, contenait la clé du mystère de l’origine du personnage, et du microscope sur son étagère. Je rêvai qu’il me proposât de le lire, mais il fit plus que cela. Au-delà de toutes mes espérances, il fit de moi son associé qui, en ma qualité de francophone, l’aiderait à peaufiner les derniers détails de cette œuvre qui l’occupait depuis si longtemps.

Avec enthousiasme et grand plaisir, je me mis au travail. Petit à petit, au fil des pages et de nos conversations, je fis la connaissance d’un homme merveilleux, riche de cœur et d’esprit. Son histoire me passionna ; les péripéties n’en étaient pas spécialement incroyables, ni extravagantes, mais l’essence du récit me toucha – et m’inspira.

Ce livre recèle en effet bien plus que de simples anecdotes ; il contient aussi une sorte de philosophie de la vie, témoignant de toute la force de la rencontre entre deux cultures. Au travers de ses réflexions, de sa manière de raconter, M. Rayyan apparait comme le résultat d’une rencontre heureuse entre deux mondes. Est-il belge d’origine arabe, ou arabe devenu belge ? Difficile à dire, même si en apparence il s’agit de la même chose. Car en effet, M. Rayyan semble s’être forgé une identité bien à lui, mariant pour le meilleur et pour le pire sa culture d’origine et celle de sa terre d’accueil. Plutôt qu’un immigré, c’est un « métèque », dans le sens renouvelé du terme, avec une vision du monde bien à lui, souvent fascinante, toujours amusante, et décrite de façon si simple, et agréable, qu’on ne peut manquer de s’attacher au personnage.

Dans un monde où les immigrés sont considérés avec méfiance, les récits qui suivent offrent un considérable bol d’air frais. Ils constituent l’admirable témoignage d’un être à la rencontre de l’Autre, simplement, sur un ton personnel et sans prétention, et dévoilent des facettes à la fois universelles et originales de la société et des relations entre les gens. Ils nous poussent à adapter notre regard, nous renvoyant sans cesse à notre propre vision. Si De Jordanie en Flandre se lit un peu comme un récit de voyage, qui nous mène des ruelles de Madaba aux déserts d’Arabie Saoudite en passant par Louvain et Bamako, il ne manquera jamais de nous ramener chez nous.

Timotheus Vermote (K. U. Leuven, Faculté des Lettres)
PROLOGUE
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. »
Friedrich W. Nietzsche

Il n’y a rien de tel qu’un voyage pour fortifier l’âme, et l’attacher au corps. Mon voyage à moi a duré toute une vie, et est constitué de périples et d’escales, de différents moments où diverses émotions se sont emparées de moi. Souvent, elles étaient heureuses, comme après une plaisante découverte ou une agréable rencontre. J’étais alors radieux, comme un oisillon venant de prendre son premier envol par une belle journée de printemps et voltigeant de branche en branche, de jardin en jardin, tout en contemplant pour la première fois les paysages verdoyants et les fleurs colorées. A d’autres moments, par contre, je me suis laissé envahir par des sensations déplaisantes, par la mélancolie. A cause d’un échec, d’un rejet – non justifié ? – de la part d’autrui… Cependant, dans ces cas-là, je m’évertuais à chaque fois à retrouver le sourire, et à chasser l’impression désagréable, qui ne restait jamais bien longtemps.

« Il ne faut pas s’attarder sur les choses du passé qui font souffrir ou
abiment l’âme. Elle ne mérite pas un tel traitement, car sa présence
auprès de son partenaire n’est qu’éphémère. »
W. Rayyan

Ce n’est pas toujours moi qui ai décidé du chemin qu’a pris ma vie, des déplacements que j’ai effectués, des changements que j’ai subis. C’est plutôt un ensemble de circonstances qui m’ont continuellement incité, subtilement, sans me forcer, à chercher sans cesse la route vers une vie meilleure.

Je m’appelle Wajih, de la famille Rayyan, arabe de conviction chrétienne. Je suis le quatrième, dans l’ordre décroissant, d’une famille de dix enfants – sept garçons et trois filles. Mon père m’a dit que j’étais né le vendredi 11 février 1949, par une nuit enneigée. D’après la commune, par contre, je suis né le 7. Cette confusion est typique de mon pays d’origine, la Jordanie, et semble venir du manque de rigueur d’un employé communal responsable du registre de l’état civil. Je m’explique. En Jordanie, comme dans beaucoup de pays arabes, l’on écrit les nombres avec les chiffres indiens (et non avec les chiffres arabes, dont l’appellation ne reflète que l’origine). Dans ce système d’écriture, le « 11 » se note par deux petites lignes parallèles, tandis que le « 7 » s’écrit avec deux lignes se joignant à leurs extrémités inférieures. Or, lorsque l’on écrit le « 11 » avec un peu trop de négligence, il se peut que les deux traits sur la feuille soient un peu penchés, et se touchent. C’est comme ça que le chiffre « 11 » peut être réinterprété comme un « 7 ». C’est ce qui se passa dans mon cas.

C’est donc en Jordanie que je suis né. Cependant, c’est en Europe que je trouvai ma terre d’accueil. Je quittai ma terre natale à l’âge de 18 ans, six mois après la guerre de six jours de 1967, pour venir m’installer en Belgique. Très vite, je constatai que ce pays, ses habitants et sa culture étaient très différents de ce que je connaissais chez moi. Pour vivre en heureuse harmonie dans cette nouvelle société, où je débarquais sans consulter l’avis des autochtones, c’était à moi, l’intrus, de m’adapter – sans pour autant renier ma culture d’origine. Cette façon de penser me guida tout au long de mon intégration.

En Belgique, j’habitai, travaillai et étudiai dans plusieurs villes. J’étais comme un gibier, constamment dans l’errance, franchissant pièges et obstacles à la recherche d’une situation meilleure, d’un endroit sûr où je trouverais enfin sécurité et nourriture – peut-être aussi amour et amitié. Toujours, je fus guidé par cette force inexplicable qui me poussait de l’avant et ne m’a jamais quitté depuis mon enfance.

Dans ce livre, j’ai consigné les évènements qui ont marqué ou changé ma vie, aussi bien en Jordanie qu’en Belgique, ou à l’étranger. Je raconte les actes et les paroles des gens de mon entourage qui ont touché mon âme et modifié le tracé de mon destin. Si j’ai adapté certains épisodes et noms originaux, ou les ai agrémentés de réflexions personnelles, ce n’est que dans un but littéraire, ou pour ne viser personne à travers mes personnages et ainsi éviter tout litige. Pour le reste, j’ai tenu à raconter les choses comme elles s’étaient produites, en essayant de ne pas porter de jugement. Je veux, en effet, le lecteur pour seul juge de mon histoire, quelle que soit son origine, qu’il soit éclairé ou crédule, irréductible ou malléable, érudit ou non. Je voudrais que chacun donne sa propre interprétation de mes récits, et se retrouve dans l’un ou l’autre d’entre eux, et qu’il – ou elle – en soit grandi.
L’enfance écrite au passé
Je ne me rappelle que très peu de ma plus jeune enfance, mais une chose est certaine : j’étais constamment entouré par mes proches, choyé, chéri, dans un monde d’amour et de tendresse. Pendant ces années de ma vie, je menais une vie de paix et d’insouciance.

De cette période de bonheur, je n’ai le souvenir que d’un évènement venu troubler ma quiétude et mon insouciance. C’était le dimanche de ma première communion. Avec beaucoup d’autres enfants, tous vêtus de blancs, je me trouvais dans l’église latine de ma ville natale de Madaba, au sommet de la plus haute colline de la région. L’évêque qui officiait venait d’ailleurs. Soudain, en plein milieu de la célébration, nous entendîmes dehors un grand vacarme accompagné de coups de feu. Aussitôt, les adultes présents, enseignants et autres membres du clergé, se précipitèrent vers nous et nous dirigèrent vers le jardin situé derrière l’église, du côté est. Ce jardin était entouré d’un mur immense, impossible à escalader. Là, nous étions en sécurité. Quelque temps plus tard, nous apprîmes qu’une altercation avait eu lieu entre deux groupes religieux, l’un chrétien et l’autre musulman. Les Chrétiens avaient voulu se réfugier dans l’église, et leurs adversaires les avaient suivis jusque là. Tandis que nous avions fui vers le jardin, des fidèles étaient venus grossir le rang des belligérants. Il y avait eu de nombreux blessés dans les deux camps. L’algarade s’était poursuivie jusque tard dans l’après-midi, et seule l’arrivée de l’armée, dépêchée par notre glorieux roi, avait mis un terme aux trépidations. Je me souviens que ce soir-là, mon père a demandé à mon parrain, Abou-Jalil :
Cette effervescence était-elle le fruit du hasard, de la rencontre inopinée entre deux groupes isolés et ignorants, ou était-elle, au contraire, orchestrée par quelque puissance étrangère, dans le but de déstabiliser le pays ?
Abou-Jalil n’avait pas su répondre. Le reste de mon enfance, jusqu’à mes douze ans, se passa sans le moindre malheur notable.

Cependant, au fur et à mesure que je grandissais, je me rendis compte que ma vie et celle de ma famille n’étaient pas aussi roses que je l’avais imaginé. Lorsque j’eus douze ans, je fus rattrapé par la dure réalité : je perdis mon petit frère Jean – Hanna , en arabe – le frère jumeau de mon frère Elias, alors âgé de deux ans. Notre servante, Munifa, était responsable de cette disparition. Pourtant, elle aussi adorait le petit Hanna. Elle aimait jouer avec lui. Son jeu préféré était de le lancer dans les airs et de le rattraper au dernier moment. Cependant, un jour, elle ne fut pas assez rapide, et mon frère tomba sur la tête. Tout ce que j’ai gardé de lui est le souvenir d’un sourire éblouissant : il riait tout le temps. Mon père, bien qu’il fût chagriné comme nous tous – ma mère, mes frères et sœurs, et moi – décida de pardonner à Munifa. Il racontait que Hanna avait été rappelé par son Créateur et qu’il vivait maintenant auprès de Lui, sous la forme d’un ange.

Très jeune déjà, je dus participer à la vie économique de la famille. Au début des grandes vacances, mes frères disponibles et moi-même devions accompagner notre père pour la moisson du blé. Cette occupation ne durait qu’un petit mois, ce qui nous laissait le temps d’exercer d’autres activités lucratives avant que l’école ne reprenne. « Ramener un peu d’argent à la maison est toujours le bienvenu », disaient mes parents. « De plus, un petit job vous occupera et vous empêchera de trainer dans les ruelles de la ville ».

Mon tout premier job fut celui de vendeur ambulant de crème glacée. Je faisais partie d’un groupe d’une dizaine de gamins qui travaillaient tous pour le même patron. Celui-ci nous fournissait la marchandise et nous dispersait dans les différents quartiers de la ville. Chacun de nous trimbalait un lourd thermos et partait à l’aventure, en criant : « Crème glacée, venez acheter ! » A la fin de la journée, le patron nous payait un petit pourcentage de ce que nous avions gagné.

Au bout d’une semaine, je n’avais pas récolté plus de quelques piastres Jordaniennes (l’équivalent de quelques centimes d’euros), mais cela me suffit pour passer à une nouvelle occupation. J’achetai une caisse de grenades au marché matinal de fruits et de légumes, et en vendis le contenu pièce par pièce dans les mêmes quartiers où j’avais vendu mes crèmes glacées les jours précédents. Constatant que je gagnais trois fois plus que lorsque je travaillais pour le patron, je poursuivis ce commerce. Cependant, à l’issue de la deuxième semaine, ma mère constata que je maigrissais et que le soleil me brûlait la peau.
Tu dois arrêter ce travail, mon fils, me dit-elle tendrement. Dès demain, tu travailleras chez le docteur Nicolas et sa femme. Ils ont besoin d’un jeune homme comme commis.
Mais, mère, je n’ai que douze ans, je ne suis pas un jeune homme, protestai-je.
Ne t’inquiète pas, comme je te connais, tu feras parfaitement l’affaire, rétorque ma mère avec un petit sourire.
Et c’est ainsi que je passai de vendeur ambulant à garçon à tout faire chez un médecin.

Ma mère, pour sa part, restait à la maison et s’occupait des enfants et des tâches ménagères. Parfois, elle avait l’aide d’une femme de ménage occasionnelle, mais le plus souvent, c’était mes sœurs qui la secondaient tout comme mes frères et moi épaulions mon père. Ma mère n’eut pas toujours de chance dans la vie, mais elle en eut dans l’ordre de naissance de ses trois filles, qui étaient – parmi ses dix enfants – respectivement première, sixième et dernière. Cela lui permit de pouvoir continuellement compter sur leur aide. Lorsque ma sœur ainée, Hind, quitta la maison pour poursuivre ses études d’infirmière dans une autre ville, ma deuxième sœur, Maissoun, était tout juste en âge de prendre le relais. De même, six années plus tard, ma sœur Laila fut assez grande pour participer à son tour aux tâches domestiques.

Quant à mon père, il se débrouillait tant bien que mal pour rapporter à la famille l’argent nécessaire à sa survie. Ce n’était pas une mince affaire. Jusqu’à la fin des années soixante, la conjoncture économique du pays et des pays limitrophes – à l’exception des pays du Golfe – était en effet difficile. Dans cette période, la plupart des activités libres qu’un Jordanien pouvait exercer ne rapportaient pas assez d’argent pour subvenir aux nombreux besoins de la vie quotidienne d’une famille. Ainsi, dans la majorité des maisons Jordaniennes, on ne consommait que peu de viande, car c’était une denrée chère. Chez nous, nous n’en mangions que le dimanche et les jours de fêtes, ainsi qu’à l’occasion de la naissance, du mariage ou du décès d’un proche.

Cependant, malgré les difficultés, mon père cultivait sa terre avec succès. A l’exception des années de mauvaise récolte ou d’« épis vides », il parvenait à produire suffisamment de froment pour nourrir sa grande famille, et même pour faire des réserves en prévision des années moins fastes. Grâce à l’argent qu’il tirait de cette activité, il pouvait aussi acheter et stocker d’autres denrées de première nécessité telles que le sucre, le riz, la lentille, le fromage de mouton séché – appelé « Jamid » ou « Maris » – et le beurre.

De plus, comme cette activité de cultivateur ne prenait que peu de temps, mon père avait également la possibilité d’exercer d’autres jobs. Il fut ainsi d’abord négociant de bétail : il achetait des bêtes en Transjordanie (la Jordanie actuelle) et les conduisait, en vue de les vendre, en Cisjordanie (faisant aujourd’hui partie d’Israël et de la Palestine), occupée à l’époque par les Anglais et des groupements sionistes juifs déjà grandissants. Cette activité était cependant prohibée par les occupants, et mon père bravait l’interdit au péril de sa vie. Très vite, la frontière devint hermétique, et le risque d’être attrapé par les gardes-frontières ou d’être dépouillé par les nombreux brigands qui couraient la région devint trop grand. Non sans regret, mon père abandonna ainsi ce job très lucratif, mais risqué. Il s’essaya alors à différentes professions, touchant à toutes sortes de choses, avant de trouver la bonne : il installa son propre atelier de vitrier. C’était le métier qui lui convenait le mieux. Comme il avait constamment besoin d’aide, mes frères et moi venions lui prêter main forte aussi souvent que possible, pendant le week-end et les vacances.

Ce fut mon frère Fuad, le plus âgé des garçons, qui commença le premier dans l’atelier, à l’âge de seize ans. Deux ans plus tard, il fut rejoint par mon frère Farid, puis par mon petit frère Louis et moi, et ainsi de suite, tant et si bien que tous les garçons de mon père furent, tour à tour, vitriers occasionnels durant environ trois ans de leur vie. Mon frère Awni quitta même l’école pour venir travailler à temps plein dans l’atelier familial. Il n’abandonna ce métier que lorsqu’il émigra en Amérique, quelques années plus tard. Mon père garda son atelier pendant trente ans, jusqu’à sa pension et son départ avec ma mère pour les Etats-Unis. Il termina alors tranquillement sa vie dans cet immense pays, où plusieurs de ses enfants étaient déjà partis s’installer avant lui.
Louvain, rue Marie-Thérèse n°31
Une fine pluie bat le pavé de la rue Marie-Thérèse, à Louvain. Bien au chaud dans mon snack-bar, le « Snack 31 », j’observe les silhouettes encapuchonnées passant devant ma fenêtre, fuyant d’un pas pressé le mauvais temps. Les derniers clients du temps de midi ont quitté mon établissement, et c’est l’heure de la sieste. Je ramasse quelques miettes éparpillées sur le comptoir, secoue ma main au dessus de la poubelle puis vais fermer la porte à clé. Comme tous les jours de la semaine, je rouvrirai à 16h. Je m’affale dans mon fauteuil à bascule et sens mes muscles se relâcher. Après une demi-journée de travail, ayant apporté son lot quotidien d’effort et de stress, mon corps d’homme de soixante ans est fatigué et mon repos bien mérité. Les yeux mi-clos, je balaye du regard le plafond et les murs de la pièce mal éclairée, attendant le sommeil réparateur qui ne pourra être qu’apaisant.

Alors que je commence déjà à somnoler, je pense aux raisons qui m’ont poussé à me retrouver dans cet endroit qui, même après tant d’années, me parait toujours étranger. Je songe à toutes les années écoulées, à mon enfance, à ma jeunesse, à mon arrivée en Belgique. Je repense à mes études, à mon doctorat en manipulation génétique, à tous mes diplômes qui sont désormais classés sans suite dans l’armoire vitrée où j’entasse toutes sortes d’objets et de souvenirs de voyage. En plus de la fatigue, les regrets d’une carrière inachevée s’emparent de moi. Je me sens soudain pris d’une étrange lassitude.

L’esprit rempli de pensées mitigées, je me sens m’endormir. J’entends alors un murmure à mon oreille ; quelqu’un m’appelle.
Qui est là ? demandé-je.
J’ouvre les yeux. Devant moi se tient un petit homme au regard perçant. Il ôte son chapeau, découvrant des boucles blondes. Un large sourire aux lèvres, il me tend la main et dit très simplement :
Vous pouvez m’appeler « Sna ».
Décontenancé par tant d’aisance, je me redresse dans mon siège.
Comment êtes-vous entré ? demandé-je, vérifiant par-dessus l’épaule de l’inconnu que la porte est bien fermée.
J’ai toujours été là, réponds le bonhomme d’un air espiègle. Je m’appelle « Sna », je suis votre snack. Et vous êtes mon maître.
Je me frotte les yeux.
Je suis désolé, nous sommes fermés, dis-je sans réfléchir.
Vous ne comprenez donc pas ? Je ne peux pas partir. Je suis votre snack. Vous et moi ne sommes qu’un. Nous sommes liés l’un à l’autre comme dans une symphonie heureuse.
La fatigue semble m’avoir quitté comme par magie. Les paroles du visiteur sont de toute évidence insensées, mais en même temps elles m’intriguent.
Une symphonie heureuse ? Je dirais plutôt une symphonie trompeuse. Je refuse cette nouvelle identité.
Sna me sourit d’un air patient.
Il n’y a rien à refuser. Vous et moi sommes comme le vent et le moulin, ou l’âge et la sagesse : sans l’un, l’autre n’a pas de sens. Je n’existe que grâce à vous, et en même temps j’assure votre subsistance, en vous apportant les revenus nécessaires à une vie honorable.
L’argent ne fait pas le bonheur, rétorqué-je dans une vaine tentative d’argumenter. Il n’est pas tout dans la vie.
Bien sûr, c’est ce que l’on dit. Mais vous en avez besoin, pour entretenir votre petite famille, pour réaliser votre présent et pour assurer votre avenir.
C’est vrai. Mais sache que cet argent, tu me le fais payer très cher.
Sna semble ravi de m’entendre le tutoyer. Pour ma part, j’ai décidé de jouer le jeu à fond. Je poursuis mon intervention :
Ah ça, oui ! Jour après jour, tu m’épuises, m’abimes le dos, me brûles les doigts. Le soir, lorsque je rentre chez moi, je suis tout juste bon à m’effondrer dans un fauteuil. Et puis, chaque matin, tu me rappelles l’inutilité de mes études, l’échec de ma carrière. Tant de regrets me hantent inlassablement l’esprit !

Mon visiteur me contemple avec compassion. Il prend une chaise et s’assied.
Je savais que vous me parleriez de la sorte. C’est pour ça que je suis là. Je voudrais faire votre connaissance, maître. Faire la connaissance de mon créateur.
Sna a soudain pris un air sérieux.
Avant, vous ne m’auriez pas parlé de cette façon.
En effet, je réponds, conscient d’avoir été un peu sévère. Mais lorsque j’ai commencé au Snack – disons, lorsque je t’ai conçu – j’étais dans la fleur de l’âge, solidement charpenté. J’avais besoin d’une occupation, et j’étais sûr que celle-là ne serait que temporaire. Mais aujourd’hui, le poids des années pèse sur mes épaules. Toi, tu es peut-être resté jeune, comme aux premiers jours de ton inauguration, mais moi, je vieillis. Je n’arrive plus à te suivre ; je m’esquinte à m’occuper de toi. De plus, je traine inlassablement le fardeau qu’est la culpabilité de n’avoir pas persévéré dans ma recherche du métier que je méritais ! Je ne cesse de me dire que si je m’étais obstiné, et que je ne t’avais pas consacré tant d’énergie, une porte aurait forcément fini par s’ouvrir à moi. Aujourd’hui, je pourrais être un scientifique, faire de la recherche dans un laboratoire et contribuer à l’avancement de l’humanité.
Mais il ne faut pas se lamenter sur le passé, me dit Sna. Il ne vous est plus permis de faire marche-arrière. De quoi vous plaignez-vous ? Vos problèmes financiers sont résolus, vous n’avez presque plus de dettes. Les creux et les baisses qui vous ont amené à délaisser vos diplômes pour vous occuper de moi se sont estompés. Pourquoi vouloir plus ?
Il est vrai que tu ne m’as privé de rien, du point de vue matériel. Mais tu m’as humilié moralement. La pipette que j’aurais pu tenir entre les doigts, tu l’as remplacée par une fourchette ; et quand je pourrais être en train de lire un article scientifique avec un visage épanoui, tu m’obliges à lire une nouvelle recette de cuisine. De plus, par ta faute, je ne vois que peu ma famille, mes deux enfants et ma femme. A cause de tout cela, je sens parfois le monde s’écrouler autour de moi. S’il y a un Dieu pour veiller sur les humains, pourquoi m’oublie-t-il ? Nombreuses sont les fois où je vois de gros nuages traverser mon ciel et voiler mon soleil.
Je vous en prie, n’exagérons rien. Vous ne reconnaissez pas le bonheur dans lequel vous baignez. Regardez autour de vous. Avez-vous constaté le malheur des autres ? Et en ce qui concerne votre famille, sachez que tous les hommes qui travaillent ont une vie familiale semblable à la vôtre. Je dirais même que vous êtez privilégié par rapport aux autres travailleurs.
Comment ça, privilégié ?
Pensez, par exemple, aux employés. Ils doivent chaque matin se réveiller très tôt pour prendre le train ou la voiture et se rendre à leur travail. Ils ne rentrent que tard dans la nuit, et ne voient pas leurs enfants le matin, et encore moins le soir. Vous, par contre, vous prenez le petit-déjeuner avec eux tous les matins, et vous les conduisez à l’école. Le soir, c’est vrai, vous les voyez moins. Mais prenez patience : bientôt, ils seront grands et n’iront plus dormir si tôt, et alors vous pourrez vous occuper d’eux le soir également. Et il y aussi les week-ends, et les vacances. Rappelez-vous que nous sommes fermés pendant deux mois chaque été. Et puis, ici, au snack, nous menons une vie socialement avancée. Vous vous engagez avec brio envers votre entourage. Vous avez, si l’on peut dire, acquis un deuxième titre : un doctorat dans la pratique du savoir social.

Je hoche la tête, obligé d’approuver cet argument. Je me lève silencieusement, prend deux verres dans mon étagère et sors une bouteille de vin de l’armoire.
Que veux-tu savoir, Sna ?
Tout ! Parlez-moi de votre enfance, de votre jeunesse. Rappelez-vous, vous et moi ne faisons qu’un ; tout comme vous, je veux savoir comment nous avons abouti ici, ensemble, au « Snack 31 ». Je vous écoute, maître.
Si toi et moi ne faisons qu’un, cesse donc de me vouvoyer. Mettons-nous à l’aise.
Je débouche la bouteille de vin, sers deux verres. Sna hésite.
Je… Je t’écoute, maître.
I Sahbi
A peine l’école latine de Madaba a-t-elle fermé ses portes pour les grandes vacances, que mon père nous réunit, mon frère Farid (15 ans), mon petit frère Louis (10 ans) et moi-même, âgé de 12 ans. Il nous annonce notre départ prochain pour le village de Diban, situé près de Madaba, pour récolter le blé sur nos terres. Il jette sur chacun de nous un regard appuyé et dit :
Vous êtes mes hommes. Je compte sur vous.
Nous hochons fièrement la tête et presque de concert répondons :
Na’am Yaba ! Oui père, tu peux compter sur nous.

Mon frère Fuad, âgé de 17 ans, a trouvé un emploi pour les vacances, et ne nous accompagnera donc pas. Mon père estime qu’on s’en sortira sans lui. Pendant que nous parlons, mon frère Awni, qui est âgé de 5 ans et demi et qui, de ce fait, n’a pas été convoqué à la réunion, nous observe avec envie, attentif à chaque parole que nous échangeons. Finalement il s’approche, embarrassé, et bredouille :
Moi aussi, je viendrai avec vous.
Non fils, dit mon père avec passion, en lui caressant les cheveux. Tu es trop petit, personne n’aura le temps de s’occuper de toi.
Père, je viendrai travailler, comme vous tous. Je ne veux pas venir pour jouer, argumente-t-il.
Mon père lui jette un regard surpris et lui dit, avec une tendresse inhabituelle :
Ton tour viendra, mon petit. En attendant, va jouer avec Elias.
Awni, déçu, tourne le dos et va docilement rejoindre son petit frère.

Il faut qu’on s’organise le mieux possible, reprend mon père. A chacun de nous incombe une responsabilité bien déterminée. Les moissonneurs couperont les tiges de blé et les rassembleront en gerbes. Moi, je les ramasserai et les entasserai dans les deux filets à remplir. Une fois ceux-ci pleins et cordés, on les accrochera de part et d’autre d’un dromadaire. Farid guidera l’animal avec sa charge vers notre aire de battage, situé aux alentours du village de Diban, à quatre kilomètres de notre champ. Wajih ramassera les épis perdus aux endroits où les gerbes auront été déposées. Louis fera le gardien : il empêchera les intrus et les bêtes de s’approcher de la récolte.
Louis sursauta.
De quelles sortes de bêtes s’agit-il ? demanda-t-il, exalté mais méfiant. Mon père soupire et dit :
De moutons. Laisse-moi t’expliquer : lorsque les tiges de blé sont coupées et les gerbes ramassées, il est de coutume que les bergers fassent entrer leurs troupeaux dans les champs. Tu devras les en empêcher. Tu verras aussi que certaines personnes viennent rôder autour du champ pour ramasser les épis égarés. Ton rôle, Louis, avec le bâton que voici (mon père lui tend un morceau de bambou) sera de t’assurer qu’ils ne touchent pas aux gerbes entassées.
Mais, père, je n’ai que 10 ans ! proteste Louis. Je ne saurai pas affronter tout ce monde à la fois et ce bâton, qui n’est pas celui de Moïse, ne fera pas de miracles.
Tu connais bien des choses, fiston, dit mon père épaté. Où as-tu entendu parler de ce bâton miraculeux ?
A l’école, dit Louis fièrement, dans ma leçon de religion, avant les vacances.
C’est bien. Mais ce n’est pas ce bâton, ni ta force physique, qui devront dissuader les maraudeurs. Seule ta présence sera persuasive, explique mon père avec conviction.
Persuasif ? Qu’est-ce que cela veut dire ? demande le petit Louis.
Cela veut dire que personne n’osera s’approcher de notre bien, en sachant qu’il y a quelqu’un qui veille dessus.

Voyant Louis un peu plus rassuré, mon père poursuit son discours :
Toute la semaine, je me suis employé à préparer notre départ : j’ai engagé les moissonneurs, j’ai réparé les trois filets et j’en ai tissé un nouveau à la place du quatrième, qui était irréparable. J’ai aussi réglé les petits détails qui devaient être mis au point. Il me reste à louer le service d’un dromadaire. Demain, cela sera chose faite. J’irai voir chez les bédouins, qui sont installés près de Diban. Si j’en trouve un là-bas, on le conduira chez mon ami Abou-Hamdan {1} , qui le gardera pendant un ou deux jours, jusqu’à notre arrivée.

La veille de notre départ, un accident survient à mon frère Farid. Il se blesse au pied droit en escaladant la clôture qui délimite notre domaine. Celle-ci est construite en pierres, agencées l’une sur l’autre sans aucune matière cohésive, et n’est donc pas très stable. Il semble que Farid ne sera pas rétabli à temps pour accomplir la tâche qui lui est destinée, à savoir guider le dromadaire entre le champ et notre aire de battage.

Le soir, lorsque mon père rentre, il constate l’état de Farid. Embarrassé, il pense un moment rappeler mon frère Fuad. Mais est-il raisonnable de lui faire perdre, ainsi qu’à la famille, une rentrée d’argent appréciable ? Mon père vient alors vers moi, pose sa main droite sur mon épaule gauche, me regarde dans les yeux et dit :
C’est toi qui prendras la place de Farid. Ce sera toi qui conduiras le dromadaire.
J’ai envie de protester et de lui dire que, même s’il fait partie de mon paysage quotidien, cet animal me fait peur par sa taille, et que je tremble à l’idée de me faire attaquer en chemin. Cependant, aucun mot ne sort de ma bouche. Mon père devine mon désarroi ; il appuie davantage sa main, qui est toujours posée sur mon épaule, et me dit avec grande assurance :
Ne t’en fais pas fiston, c’est une bête très gentille, tu verras, tout ira bien. De plus, nous vivons dans un pays en paix et personne ne te fera de mal.
La douce parole de mon père, mélangée au respect naturel que je lui dois, me font fléchir. Je secoue la tête en signe d’approbation.
Deux jours après, très tôt le matin, nous arrivons au village de Diban et nous arrêtons chez Abou-Hamdan, pour chercher le dromadaire et visiter notre aire de battage, c’est-à-dire l’endroit où nous apporterons notre récolte en vue de la battre. L’animal est costaud, grand et gros. Mon père prend sa laisse et le tire vers le bas en prononçant le son « Kh », prolongé. Aussitôt, le dromadaire se met à genoux. Mon père, avec l’aide d’Abou-Hamdan, de son fils Hamdan, des moissonneurs, de mon petit frère Louis et de moi, charge le matériel sur le dos de la bête. C’est étonnant, tout ce que cet animal peut transporter !

Malgré l’importance de la charge, mon père s’est arrangé pour garder sur la selle deux petites places pour Louis et moi.
Allez, montez, nous demande mon père.
Non père, je préfère marcher, dis-je avec appréhension.
Wajih, n’aie pas peur. Caresse-lui les joues, dis-lui bonjour, et puis monte.
Entretemps, mon petit frère Louis, téméraire comme il est, est monté sans crainte. Moi-même, j’approche ma main tremblante de la joue de l’animal et l’effleure puis, aidé par mon père, m’installe sur la selle. Louis est fièrement assis derrière moi. Nous pouvons nous mettre en route.
Retiens bien le tracé du chemin, me dit mon père. Tout à l’heure, tu reviendras seul déposer les gerbes sur notre aire. Abou-Hamdan t’attendra ici et t’aidera à défaire les filets.
Oui père, je ferai de mon mieux.
Au fur et à mesure que nous avançons, mes craintes se dissipent peu à peu. Je commence même à prendre goût à ma position, d’où je peux contempler les magnifiques paysages qui m’entourent. Cependant, à l’arrivée, lorsque l’animal doit s’agenouiller pour être déchargé, il fait un mouvement brusque vers l’avant en pliant ses deux pattes de devant. Je crois un moment que je vais basculer et tomber sur le cou de l’animal. Heureusement, ce n’est qu’une impression, et quelques instants plus tard, mon frère et moi descendons tranquillement.

A trois heures de l’après-midi, je pars vers Diban avec mon dromadaire chargé de récoltes. Je transporte deux filets remplis de gerbes de blé. Les deux autres sont restés au champ et sont en cours de remplissage. Non sans crainte, je guide avec méfiance le dromadaire par sa laisse. Ma peur vient sans doute de mon ignorance. Après quelques centaines de mètres, je me rends compte que le dromadaire avance à mon rythme et selon le tracé que je veux. Il ne manifeste aucun signe d’hostilité. Tout au contraire, j’ai l’impression qu’il me comprend. Il me suffit de lui dire « Vas-y » doucement pour qu’il ralentisse, et plus fort pour qu’il accélère, ou de tirer à gauche ou à droite sur la laisse pour qu’il m’obéisse au geste. Petit à petit, la confiance chasse la méfiance, l’aisance remplace le malaise. Je commence alors à profiter de la belle nature qui s’offre à moi, et de cet air embaumé d’un mélange de parfum de plantes sauvages séchées. J’y reconnais le thym, la sauge, le fenouil, et bien d’autres herbes dont l’odeur me caresse les narines, pénètre mon cerveau et s’installe éternellement dans ma jeune mémoire.

Lorsque j’arrive au village, Abou-Hamdan est au rendez-vous. Il m’aide à décharger le dromadaire et à défaire les filets. Avant que je ne reprenne la route, il me pose avec étonnement une drôle de question :
Depuis quand connais-tu cet animal ?
Depuis ce matin, comme vous le savez. Pourquoi cette question ?
Parce que le dromadaire se comporte avec toi comme s’il te connaissait depuis un certain temps déjà. Il accepte que tu sois son maître. Sais-tu que les animaux ne se trompent pas pour juger leur entourage ? Surtout pas les dromadaires, ni les chameaux : ils savent distinguer ceux qui leur veulent du bien de ceux qui leur veulent du mal. Autrement dit, ils savent lire dans les cœurs des hommes. De plus, ils ont une bonne mémoire concernant le comportement de telle ou telle personne vis-à-vis d’eux.
Je ne vous comprends pas bien. Donnez-nous plutôt à boire, de l’eau fraîche de préférence.
C’est magnifique, tu vas pouvoir monter ton dromadaire.
Peut-être, je réponds, pas tout à fait convaincu.
Au moment de partir, Abou-Hamdan, me voyant hésiter à monter sur l’animal, me prend spontanément le bras, me soulève et me dépose sur la bête encore agenouillée. Je me laisse faire, puis repars en direction du champ.
Je commence à prendre goût à ce métier et tout se passe à merveille, jusqu’au troisième jour. Ce jour-là, dans l’après-midi, alors que je guide le dromadaire chargé et que nous arrivons au Wadi, la charge bascule et tombe par terre. Ne sachant pas quoi faire, je m’accroupis par terre, regarde impuissant les deux filets chargés de moisson étalés par terre puis prends ma tête baissée entre mes deux mains. Des chaudes et silencieuses larmes coulent lentement le long de mes joues. Dans ma tourmente, je me rends compte que je n’ai plus en main la lanière du dromadaire. J’ai peur qu’il ait fui, mais lorsque j’ouvre les yeux je vois à ma grande et agréable surprise qu’il est encore là, debout devant moi. L’animal tend son long cou dans ma direction et sa tête arrive à hauteur de la mienne. On dirait qu’il veut me consoler, me dire des mots gentils en remplaçant la parole par des gestes affectueux. Je crois rêver, mais non ! Il approche doucement sa tête, la fait balancer lentement devant moi, en murmurant un son très bas. Il a l’air de me faire comprendre que tout va s’arranger, et qu’il regrette ce qui vient d’arriver.
Non, Ya Sahbi , mon cher ami, lui dis-je, tu n’es point coupable. Celui qui t’a chargé et qui a cordé la charge sur ton dos est le fautif. Toi, Sahbi, mon ami, tu ne fais qu’obéir, à la perfection d’ailleurs, aux ordres qu’on t’a donnés.

Moi, qui jusque-là ai eu peur de toucher cette bête, je me trouve métamorphosé, ébranlé ; sans aucune hésitation, je rends sa sympathie à mon compagnon, caresse ses joues et ses grosses lèvres charnues. Nous nous consolons mutuellement. Une nouvelle amitié, sans ambiguïté, est née. J’attends de l’aide pour remettre le volumineux chargement sur le dos de mon nouvel ami. Pendant deux heures, je ne vois personne… Puis, au coucher du soleil, je devine de loin la silhouette de mon père portant le petit Louis sur ses épaules, accompagné des deux moissonneurs palestiniens. Je me retourne alors vers mon fidèle et tendre compagnon et je lui annonce la bonne nouvelle. Je ne dois pas expliquer à mon père ce qui s’est passé : la situation parle d’elle-même. Une demi-heure plus tard, nous partons tous ensemble vers le village.

A partir de ce moment, je n’appelle plus mon compagnon « dromadaire », « chameau », ou « animal », mais Sahbi , « mon compagnon et ami ». Au début, il n’y a que moi qui utilise cette appellation : j’en use et en abuse, à chaque occasion. Mais très vite, d’autres reprennent ce surnom, si bien que deux jours après l’incident, presque tout le monde appelle notre dromadaire par son nouveau nom.

Après douze jours de moisson, tout le champ est faûché et la récolte transportée sur l’aire de battage. Dès lors, nous n’avons plus besoin des services de Sahbi. Je frissonne à l’idée de me séparer de lui. Au matin du treizième jour, un jeune homme, à peine plus âgé que moi, se présente chez nous. Je suis en train de surveiller le battage, c’est-à-dire de guider le mulet qui tire derrière lui un « Looh », une solide pièce de bois d’une longueur d’un mètre et demi dont le côté inférieur est muni d’objets tranchants. Je suis debout sur cette pièce en mouvement lorsque le jeune homme arrive. Je lance vers lui un regard distrait, et le vois converser avec un gamin qui se trouve là par hasard.
Tu viens chercher Sahbi ? lui demande le gamin.
Qui est-ce, ce Sahbi ? demande le jeune arrivant.
C’est le dromadaire. Tout le monde l’appelle ainsi.
Lorsque je m’approche d’eux, le jeune homme – je ne sais comment – devine que je suis le fils de la personne qui a loué les services du dromadaire. Après les salutations d’usage, il se présente.
Je suis le fils du propriétaire du dromadaire, enfin, de « Sahbi ».
Je lui souris amicalement, il me rend mon sourire par un autre puis il ajoute :
Je suis venu le chercher.
Je ne m’attendais pas à ce que Sahbi nous quitte si tôt. Je me trouve confus et fébrile à l’idée de me séparer définitivement de lui. Je suis ravagé par un sentiment de désolation et d’impuissance. Je cherche mon père des yeux et le trouve en train de discuter avec Hamdan, le fils de notre ami Abou-Hamdan. Je me dirige vers eux et interromps leur conversation en criant, les yeux suppliants :
Père !
Qu’y a-t-il, fiston ?
Il s’agit de Sahbi. Le fils de son propriétaire est venu le chercher.
Je le sais, dit mon père d’un air placide.
Je ne veux pas me séparer de lui ! On doit l’acheter ! On va avoir assez de froment ; on en vendra une partie comme les autres, et nous achèterons Sahbi.
Soit ! Et qu’est-ce qu’on va en faire ? Tu resteras seul avec lui ici ? Ou on le ramènera avec nous à Madaba ? me demande mon père.
Tu logeras avec lui et il te conduira chaque matin à l’école, ajoute Abou-Hamdan, qui vient d’arriver et, surprenant notre conversation, part d’un grand rire sarcastique.

Je feins de ne pas écouter Abou-Hamdan se moquer de moi. Je jette un regard vers mon père qui me dit, sans vraiment faire attention à son compagnon :
Ne vois-tu pas, fils, que Sahbi sera plus heureux, ici, chez lui, avec ses semblables sur la terre de ses ancêtres, que nulle part ailleurs ?
Puis il ajoute, en me regardant avec des yeux doux :
Nous reviendrons l’année prochaine, Inch Allah , si Dieu le veut, et nous irons, toi et moi, chercher Sahbi, et tu t’en occuperas.
Il me serre contre lui, puis me demande en me tapotant l’épaule :
Va surveiller le mulet.
Mon père semble avoir raison ; en tous cas, ses paroles sont convaincantes. Sahbi sera plus heureux ici qu’en ville, à Madaba. Je quitte mon père et son ami moqueur. J’ai hâte de voir Sahbi une dernière fois avant qu’il ne s’en aille. Je cours dans sa direction, mais me fige sur place en voyant le nouvel arrivant déjà installé, sans selle ni aucune attache à part la laisse, sur le dos de mon ami, qui est en train de se mettre debout. Le jeune garçon, comme si c’était un jeu, se laisse soulever et partir en avant. Ils ont déjà fait une vingtaine de mètres lorsque je crie : « SAHBI ! » Cinq mètres plus loin, le dromadaire, guidé par son vrai cavalier, fait demi-tour et arrive près de moi.
C’est toi qui as appelé Sahbi ?
Oui, c’est bien moi.
El jamal, le dromadaire, a bien réagi à ton appel. Il savait que tu l’appelais. On dirait qu’il t’apprécie. Il a émis un bruissement de satisfaction.
« Apprécier » n’est pas le mot exact. Sahbi est mon ami, je ne veux pas m’en séparer.
Tu sais, tu n’es pas son seul ami. Sahbi – appelons-le ainsi – n’a que des amis. Il a toujours été et il sera toujours mon grand compagnon. Il est aimé par nous tous. Pourquoi veux-tu qu’il ne soit qu’à toi ? En tout cas, j’apprécie fort bien ton amitié envers lui et tu seras toujours le bienvenu pour le voir. Ton père sait où nous habitons.
Avant de me tourner le dos, il ajoute, avec un air sincère :
Pour te faire plaisir, à partir de maintenant, son nom sera « Sahbi ». Je te le promets.
Le soir, mon père m’apporte des bonbons.
C’est pour toi, pour te consoler, parce que Sahbi n’est plus avec nous, dit-il tendrement.

La veille de notre retour, Raja, le meilleur ami de mon père, vient nous saluer. Tout le monde respecte ce monsieur : il a la réputation d’être un honnête homme.
Tu fais partie du peu de gens qui n’ont pas dû vendre leur récolte sur place, n’est-ce pas ? demande Raja, informé, à mon père.
Grâce à Dieu, je ne suis pas comme la plupart des paysans dans le besoin impérieux de vendre immédiatement leurs précieuses graines, dit mon père avec compassion. Vois-tu, mon cher Raja, le prix d’un sac de blé est actuellement au plus bas, et il sera bien plus élevé dans six mois. Ces gens doivent avoir de bonnes raisons de liquider leur récolte dans des conditions désavantageuses.
En effet, dit Raja. Ces braves gens s’endettent tout au long de l’année, en promettant à leurs créanciers de les rembourser après la moisson. Voilà la situation dans laquelle ils sont.
Comment peut-on s’endetter à ce point ? C’est tragique.
La principale cause est la nature hasardeuse de leur vie. Il suffit d’une seule mauvaise récolte tous les trois ans pour que le cycle normal de la vie des paysans bascule. Ils sont alors obligés d’emprunter de l’argent afin de subvenir aux besoins nécessaires à leur existence, ou pour rester maître de situations imprévues comme les maladies, les invitations, les naissances et les décès.

C’est dommage pour Hamdan, ajoute Raja, quelque peu désolé.
Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose de fâcheux ? demande mon père, songeur.
Pas vraiment. Enfin, disons que, par manque de moyens, il a dû postposer son mariage avec sa cousine, Radab.
Comment peut-il manquer de moyens ? Cette année, la récolte a été raisonnable : un grain en a donné dix-huit autres. C’est beaucoup mieux que dix, ou que rien du tout, dit mon père.
Tu as raison, mais la famille doit affronter les conséquences de sa passivité, et faire face au présent et au futur. Elle doit rembourser ses dettes, accumulées tout au long de l’année écoulée, payer les frais de mariage et garder un peu de sous pour subsister jusqu’à la moisson prochaine.
Mais Hamdan épouse sa cousine. Cela n’abaisse pas le coût du mariage ?
Seule la somme d’argent exigée pour la dot est amoindrie. A part cela, les moutons doivent être égorgés, et les repas préparés pour les nombreux invités et pour plusieurs jours. La mariée doit être habillée et parée d’or, et sa chambre à coucher doit être bien meublée. Tout cela occasionne des frais. En tout cas, Hamdan est allé voir sa fiancée pour lui annoncer l’ajournement de la noce. Elle s’est mise à pleurer, parait-il. La pauvre, elle qui croyait jusqu’à il y a peu, que leur union serait scellée prochainement. Quelle ironie du sort ! Hamdan, ému par les larmes de sa bien-aimée, l’a informée qu’il allait quitter le métier hasardeux de cultivateur. Il confierait sa terre à un métayer qui lui donnerait le tiers de la récolte, et il serait libre de rejoindre l’armée, où il obtiendrait assez d’argent pour épouser sa cousine. Si tout va bien, ils se marieront dans un an ou deux.
Pauvre Hamdan ! dit mon père.
Pauvre Radab ! renchérit Raja.

Le lendemain, très tôt le matin, nous chargeons notre récolte et nos affaires dans un grand camion et retournons à Madaba.
II Le commis du docteur Nicolas
A huit heures trente du matin, je sonne à la porte d’entrée de la villa du docteur Nicolas Boulos. La dame qui apparait derrière la porte entrouverte me dévisage de haut en bas. Elle semble se demander qui je suis. Après quelques secondes de silence, elle me demande :
Qu’est-ce que tu veux, petit garçon ?
Je viens pour le job. C’est ma mère qui m’envoie.
Tu es le fils de Réjina ?
Oui.
Pourtant, je lui avais demandé de m’envoyer un jeune homme.
Je suis le jeune homme.
Oui, je vois ça, dit-elle, incrédule.
Puis elle ajoute :
Je voulais dire, un garçon plus âgé que toi, qui sache tout faire.
Je sais tout faire, madame. Donnez-moi une chance ; vous ne le regretterez certainement pas.
Qu’est-ce que tu sais faire ?
Beaucoup de choses, je sais vendre de la crème glacée ou des grenades, guider et monter un dromadaire, et beaucoup d’autres choses encore.
Soit, je t’engage. Mais à une seule condition.
Laquelle ?
Si dans trois jours, tu ne m’as pas donné une entière satisfaction, je te renvoie chez ta mère.
D’accord.
Chaque matin, à huit heures précises – pas à huit heures et deux minutes – tu te trouveras, comme maintenant, devant cette porte d’entrée. Tu iras d’abord au marché matinal m’acheter ce dont j’ai besoin, puis tu iras ouvrir le cabinet de mon mari, qui ouvre normalement à neuf heures. A midi, tu seras de retour ici, à la maison et tu m’aideras à exécuter l’une ou l’autre tâche. Je te payerai deux dinars par mois, plus la nourriture. Tu es d’accord ?
Oui, madame, je suis d’accord.

C’est ainsi que débute mon engagement chez le docteur Nicolas. Je commence en faisant les courses de Madame. Je me faufile dans les rues de ma ville – Madaba – avec cette agilité et cette rapidité qui n’appartient qu’aux jeunes garçons de mon âge. A mon retour à la villa, je dépose les paquets dans la cuisine et cours ouvrir le cabinet aux patients du docteur Nicolas, qui attendent déjà depuis un certain temps devant la porte d’entrée.

Ma première tâche est alors de tranquilliser ces braves gens et de les faire patienter. Apparemment, mon patron n’a pas dans ses habitudes d’arriver à l’heure. En attendant son arrivée, je brosse la cour et nettoie certains de ses ustensiles médicaux – essentiellement des seringues en verre, des aiguilles et des pinces. Je les prépare en vue de leur stérilisation. Pour pouvoir être utilisés par le médecin, ils doivent en effet tremper au préalable pendant dix à quinze minutes dans de l’eau bouillant. Lorsque le docteur arrive à son cabinet, je fais entrer, à sa demande, le premier patient. Je reste cependant attentif à sa voix, qui m’appelle souvent : « Ya Walad, garçon, dépêche-toi ! Viens vite m’aider à immobiliser ce jeune patient à qui je dois administrer une injection. » Ou bien : « Ramasse cette saleté laissée par un malade. » Ou encore : « Va accompagner ce patient à la pharmacie. »

Il y a toujours quelque chose à faire dans le cabinet. L’avantage est que le temps passe vite : il est midi avant que je n’aie eu le temps de m’en rendre compte. A cette heure-là, Madame téléphone à son mari pour lui rappeler qu’il doit envoyer « le garçon » à la maison, où d’autres travaux l’attendent. Je suis à peine arrivé qu’on m’envoie à la cuisine, où je suis guidé par l’odeur délicieuse qui s’en dégage à cette heure de la journée. Contrairement à ma famille, les Boulos mangent quotidiennement de la viande ; je me régalerai donc et me referai une santé pendant les jours qui suivront.

Dans la cuisine, je trouve la petite Fatima. Elle est en train de surveiller la cuisson. Je la salue, et elle balbutie quelques mots incompréhensibles.
Je m’appelle Wajih, je suis ici pour t’aider.
Je sais, prononce-t-elle enfin, madame me l’a déjà dit.

Fatima, qui doit avoir mon âge, semble embarrassée par ma présence. Je me tiens près d’elle et attends ses ordres, mais elle ne me dit toujours rien. Je l’observe travailler. Elle cuisine bien et vite, et sait s’occuper de plusieurs choses à la fois. Madame lui a bien appris. Elle doit être très habile, car la nourriture semble exquise.
Depuis quand travailles-tu ici ? lui demandé-je avec hésitation.
Depuis quatre semaines, depuis la fin de l’école.
Tu vas à l’école, toi aussi ?
Oui, je viens de terminer le cycle inférieur.
Comme moi !
Non, pas comme toi, dit-elle avec un détachement qui cache une certaine amertume.
Comment cela ?
Parce que toi, tu fais ce travail pour pouvoir te payer de beaux vêtements au moment de la rentrée scolaire, tandis que moi, je le fais pour aider à nourrir ma famille. Toi, tu retourneras à l’école, moi pas. Toi, tu auras un jour un diplôme supérieur, moi pas. Toi, tu es un garçon, moi pas. Toi, tu peux choisir ce que tu feras de ta vie, moi pas.
C’est vrai, tu n’iras plus à l’école ?
Oui, c’est vrai. J’ai terminé le cycle d’études obligatoire ; maintenant je dois aider ma famille.
Tu resteras servante toute ta vie ?
Oui. Mais pas chez madame.
Où iras-tu, sinon ?
Eh bien, dans quelques années, un jeune homme viendra demander ma main à mon père. Nous nous marierons, et je le servirai, ainsi que nos enfants.
Je reste un moment sans rien dire puis, saisi par le bruit des Gobgab – les sabots – de Madame, je demande à Fatima :
Comment puis-je t’aider ?
Commence par la vaisselle. Jette les saletés dans la poubelle et remets tout en ordre. Je viendrai te montrer dès que j’aurai fini.

Fatima m’apprend qu’on ne peut rien mettre en bouche tant que le moment n’est pas venu.
Et quand ce moment arrive-t-il ? J’ai vraiment faim.
Il faut d’abord que les Boulos mangent. Ce n’est qu’après ça que nous
toi et moi – pourrons manger à notre tour.
Et s’il ne reste rien ? On ne mange pas ? demandé-je, avec contrariété.
Ne t’en fais pas, il en reste toujours, et beaucoup, mais il faut savoir patienter.

Après quatre jours, madame m’annonce fièrement :
Ça va, tu peux continuer ton travail chez nous. De plus, je te payerai une piastre {2} en supplément par jour, avec laquelle tu iras t’acheter une glace chaque après-midi – si tu le désires.
Merci, madame.

Le sixième jour, alors que je marche vers la maison de mes patrons, j’entends une voix qui m’appelle. Ce n’est pas la première fois que je suis retardé de la sorte :
Ya Walad, viens ici ! J’ai besoin de toi.
Je me retourne afin d’associer cette voix furtive à une bouche, à un visage. Je vois une femme tenant dans une main un couteau et dans l’autre un poulet, qu’elle me prie d’égorger. Je saisis le volatile, coince ses pattes sous mon pied et tiens sa tête dans ma main gauche. Mon autre main s’empare du couteau et je vise le cou, que je tranche d’un seul coup de lame. Je rends le couteau et la tête du poulet à la dame, qui me remercie. Le poulet se débat encore dans le sable alors que je reprends mon chemin. A vrai dire, cela ne me prend que deux minutes, et ne me retarde pas tant que ça.

A mon arrivée, Madame aperçoit sur mon pantalon une tache de sang et me demande, d’un ton inquisiteur :
Tu as encore égorgé un poulet ?
Oui, madame, je réponds, la tête baissée.
Combien de fois ne t’ai-je pas dit de ne pas faire ce genre de choses ! Tu travailles pour moi, c’est moi qui te paie !
Oui, madame.
Elle t’a donné quelque chose, au moins ? ajoute-t-elle aussitôt, comme pour me consoler.
Non, madame.
Même pas un Ta’arifeh ? Une demi-piastre ?
Non, madame.
Elle me regarde, les yeux rieurs, et me demande :
Tu aimes tuer, alors ?
Mais non, madame !
Pourquoi l’as-tu fait ?
Parce que la dame me l’a demandé.
Mais pourquoi ne l’a-t-elle pas égorgé elle-même ?
Parce que c’est une femme musulmane : elle n’a le droit d’égorger son poulet que si elle ne trouve pas d’homme pour le faire à sa place.
D’un air moqueur, elle me fixe de ses petits yeux et me dit :
Et tu es donc l’homme qu’elle a trouvé…
Je ne réponds pas et baisse encore les yeux.
Allez, mon garçon, va vite aider Fatima à la cuisine !
Je ne dis rien, et exécute l’ordre qui vient de m’être donné.

Tout au long de mon engagement chez les Boulos, j’aide Fatima à faire la vaisselle, nettoyer la cuisine et accomplir bien d’autres tâches ménagères. Lorsqu’elle est occupée seule à nettoyer, je l’entends fredonner. A certains moments, elle m’interpelle brusquement et me dit :
Sais-tu que je connais encore ce que j’ai appris dans ma dernière année scolaire ?
Vraiment ? C’est magnifique, bravo !
Veux-tu que je te le récite ?
Oui, si tu veux.
Alors, avec un plaisir désordonné, Fatima se met à réciter – à la perfection – son cours d’histoire, ou bien, une autre fois, son cours de géographie, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle ait fait le tour des matières. On dirait qu’elle me prend pour son instituteur. Pour ma part, je me demande ce qu’elle recherche en me ressassant ses vieilles connaissances, déjà ternies, alors qu’elle sait qu’elle ne retournera pas à l’école. C’est peut-être sa façon d’exprimer sa frustration de ne pas pouvoir continuer l’école, elle qui, sans doute, était une excellente élève ? Ou est-elle simplement, sans le savoir ni le vouloir, en train de manifester contre l’injustice sociale dans notre petite Jordanie, qui divise le pauvre et le moins pauvre, l’homme et la femme ?

Un après-midi, un garçon sonne à la porte et demande à Fatima – qui est allée ouvrir – pour me parler. A son tour, Fatima vient m’avertir :
Un gamin de ton âge te demande.
Je suis vexé de l’entendre me dire « un gamin de ton âge » et je grimace. Fatima remarque qu’elle s’est exprimée maladroitement, et reprend :
Je veux dire, un jeune homme te demande à la porte.
Je vais à sa rencontre :
Bonjour, c’est moi Wajih.
Tu dois venir à l’école, recevoir ton prix, me dit-il.
De quel prix s’agit-il ? demandé-je, surpris.
Celui du cours de religion. C’est le jeune curé qui m’envoie chercher tous ceux qui doivent être récompensés.
Tu dois te tromper. Je ne suis pas suffisamment bon en religion pour mériter un prix. Le curé a dû confondre ma note de religion avec celle de math.
Je pars néanmoins avec le jeune homme, non sans avoir averti Fatima. Elle m’excusera auprès de Monsieur et Madame, qui font encore la sieste.

Ma récompense est un jouet : une petite voiture mécanique que l’on remonte avec une clé qui y est attachée. C’est le premier jouet que j’aie jamais reçu ! Lorsque je retourne travailler, avec mon trésor dans la main, Fatima me jette un regard envieux, et me dit :
Tu as de la chance, toi.
La façon dont elle me dit ça me montre qu’elle n’en a pas.

Le soir, je montre fièrement mon joujou à mes parents et en fais une démonstration devant mes petits frères et sœurs. Ensuite, je laisse chacun à son tour lancer la voiture, qui roule deux ou trois mètres avant de s’immobiliser. Après quatre jours, le pauvre jouet commence à se disloquer, à perdre petit à petit des morceaux, pour finir par rendre l’âme.

La perte de mon jouet coïncide avec l’obtention de mon premier salaire. En effet, ce jour-là, en fin de journée, Madame me donne en main mes gages du mois. Ce sont deux billets verts : deux dinars Jordaniens. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais gagné que des pièces de monnaie. J’ai l’impression de remporter le gros lot ! Pour moi, encore si jeune, les billets sont réservés aux adultes. Il faut vite que je file montrer ma précieuse récompense à ma mère. Mais où vais-je les cacher ? Certainement pas dans ma poche : ils risqueraient d’en sortir et de se perdre. Je décide de les garder bien serrés dans la paume de ma main, et cours jusque chez moi, empruntant le chemin le plus court.

J’arrive bien vite devant la clôture en pierres agencées qui entoure notre jardin et notre maison. Il faudrait la contourner pour accéder à la porte d’entrée, mais cela me ferait perdre du temps. Sans trop réfléchir, j’entreprends d’escalader le muret, oubliant dans ma hâte que je ne peux me servir que de ma main gauche, l’autre renfermant mes billets. Tant bien que mal, je me retrouve cependant au sommet du monticule de pierres. Je dois maintenant descendre de l’autre côté mais, ne sachant que faire, je glisse et tombe par terre. Spontanément, j’utilise mes deux mains pour me rattraper et empêcher que ma tête ne touche le sol, et ma main droite, toujours fermée sur mon gain, supporte mal la chute. Mon poignet me fait un peu mal mais sur le moment, je n’y prête que peu d’attention. Je me lève et continue ma course.

Lorsque j’entre dans la maison, j’appelle ma mère :
Mère, mère ! Viens regarder ce que j’ai gagné.
Ma mère arrive aussitôt.
Voilà, mère !
Je lui tends ma main et l’ouvre – non sans difficulté – pour dévoiler les deux billets verts. Ces derniers sont intacts, mais mon poignet ne l’est pas. Ma mère m’amène chez le médecin, le docteur Michel Ma’aïa, qui est aussi notre voisin. Le docteur décide, sans examens préalables, de plâtrer mon poignet. La consultation coûte deux dinars. Heureusement, je peux encore bouger mes doigts et donc continuer mon travail. Tant mieux, car il faut maintenant que je récupère mes deux billets, partis bêtement en fumée !

Vu mon état, Madame me dispense de faire la vaisselle et Monsieur accepte de suivre, gratuitement, l’évolution de ma blessure. Fatima, quant à elle, jette de temps en temps un regard sympathique en direction de mon poignet, suivi d’un autre, compatissant, en direction de mon visage.
III La guerre de six jours
Nous sommes le 5 juin 1967. Je sors, épuisé, de la salle d’examen. Je viens de présenter un test, l’antépénultième. Il s’agit du concours d’Etat de la rhétorique – le Tawjihi national – qui marque la fin du cycle d’études secondaires.

A la sortie, et contrairement à l’habitude, j’aperçois des visages graves et sévères. Les gens semblent pris d’une frénésie générale. Je demande, curieux et impatient, au premier passant :
Que se passe-t-il ? On dirait que le ciel va tomber sur la terre.
Tu l’as dit ! C’est presque ça. C’est même plus grave !!
Dis-moi de quoi il s’agit !
C’est la guerre ! Israël est passé à l’action : il attaque tous les pays arabes qui l’entourent. Notre petite armée Jordanienne fait ce qu’elle peut pour résister à l’ennemi sioniste.

Je cours vers la maison. Une multitude de gens se pressent autour de notre unique poste de radio. Le son qui en sort contraste avec la voix venant du minaret de la mosquée, qui appelle les citoyens à rassembler des fonds et à donner leur sang – il faut constituer une réserve, au cas où.

Tout le monde autour de moi semble irrité, crispé, voire même enflammé.
Commençons par donner notre sang ! Ne restons pas passifs, allons à l’Office de la Santé Publique, dit mon voisin Aref, avec engouement.
Non, il ne faut pas y aller ! dit mon ami Saber.
Et pourquoi pas ? demandent, d’une seule voix, la plupart des gens présents.
Parce que les sacs pour recueillir le sang ne sont pas encore arrivés, répond Saber, désolé.
Puis il ajoute :
C’est dommage ! Nous aurions dû penser à nous organiser et à constituer une telle réserve avant le déclenchement de la guerre.
En effet. On ne peut pas étudier et passer l’examen en même temps, dis-je avec un léger sourire.
Tais-toi, Wajih, ce n’est pas le moment de blaguer ! dit Hani. On voit bien que les examens du Tawjihi te dérangent encore l’esprit. Quoi qu’il en soit, les sacs finiront bien par arriver, ce n’est qu’une question de temps. D’ailleurs, c’est une chose futile, sans grande importance, comparée à tout ce qui arrive dans notre pays.

La première nouvelle qui arrive du front semble rassurante. Il paraitrait que notre courageuse armée aurait réussi à s’emparer du mont Kabir, à Jérusalem. Aussitôt, le son du minaret de la mosquée confirme la nouvelle et demande à Dieu, le grand Kabir, de grandir d’avantage l’avancement de notre armée : « Kaber Ya Mkaber Kaber ! »

Hélas, notre allégresse est de courte durée, car très vite d’autres nouvelles, beaucoup moins réjouissantes, nous parviennent. Apparemment, l’ennemi prendrait le dessus, malgré les efforts de nos courageux soldats, qui résisteraient tant bien que mal à l’avancement des troupes sionistes.

A la tombée de la nuit, notre radio nationale, qui a diffusé toute la journée simultanément à partir d’Amman et de Jérusalem, annonce qu’elle ne diffuse plus que d’Amman. Cette nouvelle laisse présager le pire : la ville sainte de Jérusalem serait tombée aux mains de l’ennemi.
Il n’y a pas plus d’une heure, la radio nous transmettait encore des nouvelles rassurantes. La réalité est qu’ils nous mentaient ! dit Abou-Lili, notre voisin.
Farid réplique, solennellement :
L’intention de notre radio n’est certainement pas de nous tromper – loin s’en faut – mais plutôt d’encourager tous ceux qui sont à l’écoute, en particulier nos troupes sur le front, pour les inciter à résister encore aux frappes ennemies.

Le lendemain, on se rassemble de nouveau autour de la radio qui, avec nuance, confirme la victoire de notre adversaire. Nous refusons de le croire ! Nous sortons dans la rue. Certains s’agenouillent et prient Allah d’amadouer la Providence, afin qu’elle nous donne la victoire finale. Mais il semble que la Providence nous dise, sans pitié et sans scrupule : « C’est trop tard ! Vous n’avez rien fait, rien préparé pour mériter la victoire ! » Il est inimaginable que nos terres ancestrales puissent être volées, parties en fumée. Nous restons debout, cloués sur place, le regard vide, songeurs, ne sachant que faire. L’indignation, la honte, le désespoir, mélangés à une immense tristesse, s’emparent de chacun de nous.

Cette nuit-là, on voit au loin, vers le nord-ouest, de grosses boules de feu, rouges de colères, tomber du ciel. Ce sont les bombes lâchées par les avions israéliens. La panique s’empare de certains d’entre nous.
Ce sera bientôt notre tour ! s’écrie un de nous.
Il faut aller se cacher dans la grotte ! réplique un autre.
Pour ma part, je n’ai pas peur, mais je sens une angoisse profonde, presque animale, m’envahir.
Ah non ! s’exclame l’instituteur, Jalil. Il est vrai que nous ne pouvons pas nous battre – nous n’en avons pas les moyens – mais nous devons au moins être prêt à éteindre un feu et à panser nos blessés, en cas de bombardement.
Avec quoi veux-tu éteindre le feu ? On a à peine assez d’eau pour boire ! Et comment soigner nos blessés et nos brûlés sans bandages ni hôpitaux ?
C’est vrai, nous n’avons pas d’eau, continue l’instituteur, obstiné. Nous n’avons pas de médicaments, ni d’hôpitaux, ni même le savoir-faire nécessaire. On a beaucoup perdu, certes. Mais de là à fuir ? C’est encore pire ! C’est lâche, c’est mourir ! Non. Que chacun aille chercher un outil, peu importe lequel – une pelle, une bêche ou un râteau – pour être prêt à jeter de la terre sur le feu si jamais il se déclenche. Voilà ce qui est raisonnable. Et nous déchirerons nos chemises et les utiliserons comme bandages ! ajoute-t-il d’un ton exalté.

Le sixième jour, l’intensité des combats diminue fortement. Ma ville, Madaba, comme toutes les autres villes de la TransJordanie, a été épargnée par la force destructrice des bombes israéliennes. Nous n’aurons pas dû utiliser nos outils de fortune. Notre courageux roi Hussein nous adresse la parole à la radio. Dans son discours, il annonce la perte de la rive ouest du Jourdain – la CisJordanie. Il appelle les gens à résister contre l’occupant et à molester, avec mains et ongles, l’ennemi sioniste.
Majesté… Si nous n’avons pas planté les vignes, comment cueillerons-nous le raisin ? Comment pourrons-nous résister, sans aucune préparation, à l’invasion israélienne ?

A l’issue de la guerre, le Sinaï égyptien, le Golan syrien et la CisJordanie sont tous tombés aux mains de l’ennemi, et sont désormais sous le contrôle de l’armée israélienne, nous apprend encore la radio.
Les Israéliens ont gagné aujourd’hui, mais ils perdront inévitablement un autre jour, dit mon ami Zohair, importuné par l’émission.
Viendra-t-il vraiment, ce jour ? demandé-je, incrédule.
Bien sûr qu’il viendra ! dit Zohair avec assurance. Il n’y a pas de nuit éternelle : le jour se lèvera, sous un soleil radieux. Les vallées les plus profondes conduisent aux sommets les plus élevés.
Si l’état d’Israël assure son existence par la force, par les tueries, par la persécution et la déportation de peuples innocents, il ne pourra assurer son existence à long terme, ajoute mon ami Hassan avec fougue.
Puis il ajoute, sur le même ton :
L’existence d’Israël ne peut être assurée que par le consentement des gouvernements et des peuples de la région.

Tout à coup, notre conversation est interrompue par des cris de détresse venant de la pièce d’à côté, où se trouvent ma mère et ses amies. Ce sont les lamentations d’Om-Hussein, une réfugiée palestinienne de 1948, âgée de 65 ans et vivant en Jordanie avec ses trois garçons, Hussein, Aref et Shafie. Nous nous taisons ; seule la radio continue d’égrener ses décevantes nouvelles. Nous nous mettons sur le seuil de la pièce et Aref et Shafie, qui étaient parmi nous, vont s’agenouiller auprès de leur mère.
Mère, pourquoi sanglotes-tu ? demande l’un des deux frère.
Parce que les carottes sont cuites, et que la prière est dite, répond la vieille dame d’un air abattu. Cette nouvelle guerre entre Arabes et Juifs et sa triste issue achèvent tout espoir que j’avais de retourner un jour dans mon petit village de Palestine. A présent, nos dirigeants vont réclamer de récupérer ce qu’ils viennent de perdre, oubliant les pertes de 1948 et les nombreux réfugiés de ce premier conflit – dont je fais partie. Tout le monde va se désintéresser de notre cause ! Jamais, mes enfants, je ne pourrai honorer la promesse que j’ai faite à votre défunt père.
De quelle promesse s’agit-il ? demande Aref.
Vous savez que votre père est décédé sur le chemin de l’exil, et que nous l’avons enterré dans un terrain vague non loin de la route. Ce jour-là, j’ai promis à l’âme de votre père, en prenant le bon Dieu pour témoin, de ramener un jour ses cendres au cimetière de son village natal, pour qu’il y repose en paix parmi ses ancêtres.
Mère, dit Aref, tu sais bien que notre village, ainsi que des centaines d’autres, ont été rasés de la carte avec leurs cimetières et leurs mosquées. Les Israéliens ont bâti des Kibboutz à leur place.
Non fils, je ne te crois pas, c’est impossible, c’est impensable !
Pourtant, mère, c’est la pure vérité, dit Shafie. Mais ne t’en fais pas pour ta promesse. Tu n’y es pour rien. Dieu est grand ; tout comme notre père, il te pardonnera.
Om-Hussein relève la tête et s’exclame soudain, les larmes aux yeux :
Mais qu’avons-nous fait aux Israéliens, nous les Palestiniens, pour qu’ils détruisent nos habitations, prennent nos terres et nous forcent à nous éloigner à des centaines de kilomètres, sans espoir de retour ? Où sont les hommes de bonne volonté ?

Abou-Youssef, le vieil homme sage, prend alors la parole.
Ce qui me dérange le plus de cet horrible conflit, dit-il, c’est que les deux belligérants, Arabes et Israéliens, croient chacun fermement qu’ils ont raison. Chaque parti défend son droit à l’existence et est convaincu que la terre de Palestine lui appartient et qu’il doit la défendre. Les deux camps se battent au nom de Dieu ; or, comme Dieu est invincible, nous assistons à une guerre sans fin, et sans merci.
Mais alors, quelle est la solution ? demande Saber, impatient.
Il n’y a pas de solution-miracle, poursuit Abou-Youssef. Mais, ajoute-t-il brusquement, je pense que pour pouvoir vivre ensemble, deux nations doivent avant tout oublier la méfiance qu’elles se portent spontanément. Ce n’est qu’alors qu’elles pourront cohabiter pacifiquement, dans le respect l’une de l’autre. Si les Arabes et les Israéliens veulent vivre ensemble sur une même terre, ils doivent arrêter de souligner leurs différences, et au contraire apprendre à coopérer, en insistant sur ce qui les rapproche.

Quelques jours plus tard, les Nations Unies votent en faveur de la cause arabe et invitent les Israéliens à quitter les terres acquises par la force pendant cette guerre des six jours. Mais Israël n’a pas l’intention de se retirer, et jette la confusion dans le rapport de la décision du Conseil de Sécurité. Il joue sur les mots, et sous-entend que le texte français n’exige qu’un retrait d’une partie du territoire conquis.

Ainsi, trois mois après la guerre, Israël n’a toujours pas cédé. Nous autres, Jordaniens, ravalons comme tous les autres arabes, la colère qui bout en nous. Seul le temps finira par nous faire oublier notre trouble et notre humiliation. Dieu est grand, Il nous aidera à nous débarrasser de ce douloureux souvenir, et nous pourrons recommencer à écouter, avec une joie renouvelée, les chansons d’Om-Kalthoum, Fairouz, Farid et Abdel El-Halim, et d’autres virtuoses de la chanson arabe.

Le temps passe et les Arabes semblent hésiter sur la façon de solutionner le problème. L’écueil est de confondre nos amis avec nos ennemis. Ce point nous divise, et cette division nous affaiblit et nous conduit infailliblement à la dérive.

*

Suite aux accords de Camp David, Israël se retira du Sinaï, mais il resta toujours inflexible en ce qui concerne la CisJordanie – y compris Jérusalem, qu’il annexa quelques années plus tard – de même que le Golan syrien.
Louvain, rue Marie-Thérèse n°31
Sna me fixe attentivement de ses yeux pétillants d’intérêt. Il ne m’a pas interrompu une seule fois. Tant d’admiration me met un peu mal à l’aise, mais m’invite aussi à poursuivre mon récit. Cependant, je marque une pause, pour rassembler mes souvenirs et apprécier la présence de mon curieux interlocuteur. Un sentiment nouveau s’empare de moi. Je n’avais jamais raconté mon histoire à qui que ce soit, jamais voyagé si intensément dans l’univers de ma mémoire. La sensation que cela me procure est très agréable. A chaque nouvel épisode, je me sens un peu plus léger, comme libéré d’un poids, comme si une étrange force s’était dégagée de mon corps en même temps que les mots s’en échappaient. J’inspire profondément avant de dire :
La vie en Jordanie n’était pas facile. Quand je repense à la pauvre Fatima, par exemple, de chez le docteur Nicolas, j’ai le cœur serré. Elle n’est jamais retournée à l’école, et s’est mariée à l’âge de dix-sept ans, comme elle l’avait prédit. Pourtant, pour moi, ces jeunes années furent aussi les plus belles de ma vie. Je suppose que j’avais bien du courage.
Je ne pense pas qu’il s’agisse de courage, maître, réplique Sna. C’est tout simplement une force ; la force d’être heureux là où on nait, et où l’on est.
Je me tais un instant. Et maintenant, suis-je heureux ?

Sna poursuit :
As-tu revu ton Sahbi par après ?
Non. Les deux années qui suivirent furent des années de vaches maigres, et nous ne dûmes pas moissonner. La troisième année, par contre, fut excellente, et mon père opta pour une moissonneuse mécanique. De ce fait, nous pûmes nous passer des services d’un dromadaire, et je ne revis jamais mon ami.
Et pourtant, dit Sna, tant d’années plus tard, tu l’appelles encore ton compagnon. C’est magnifique ! Quand la compréhension chasse la méfiance, un nouveau monde s’ouvre. C’est comme quand un printemps magnifique remplace un hiver rigoureux.
Je suis content d’entendre Sna parler ainsi. Apparemment, nous sommes sur la même longueur d’onde.
C’est à cause de la guerre que tu as quitté ton pays ? demande-t-il alors soudain.
Je réfléchis.
C’est vrai que j’ai quitté la Jordanie peu après le conflit des six jours. La situation restait dangereuse. Du coup, mon père fut content de me voir partir pour me rendre dans un pays où je serais plus en sécurité. Pourtant, ce n’est pas la raison principale qui m’a poussé à m’en aller. Si je suis parti, c’est pour l’aventure ! Je voulais élargir mon horizon, me réaliser dans un univers aussi riche que possible. Bien sûr, ce ne fut pas évident. Tout ne s’est pas toujours passé comme je l’aurais voulu. Mais c’était précisément ça que je recherchais : un défi toujours plus grand !
Continue ton récit, maître, me presse Sna.
Je suis ravi de constater encore son intérêt. Je me concentre, voit apparaitre dans mon esprit les images de mon arrivée en Belgique, de mes premières années à Wavre, Bruxelles, Louvain.
Avec plaisir. Je suis content que tu sois venu me rendre visite, car j’aime beaucoup te conter mon histoire.
Sna rougit légèrement, mais est déjà bien plus à l’aise lorsqu’il remarque mon large sourire. Je me réinstalle un peu plus confortablement dans mon fauteuil et reprend le fil de mon récit.
IV Premiers pas en Belgique
Nous sommes le vendredi 29 décembre 1967, il est dix heures du soir. Mon avion, venant d’Amman en Jordanie et passant par Paris, atterrit à Bruxelles. En sortant de l’aéroport, je hèle un taxi :
Y a-t-il une gare près d’ici ? J’aimerais prendre le train pour Louvain.
Le chauffeur regarde machinalement sa montre avant de me répondre, dans un anglais à peine compréhensible et encore moins bon que le mien :
Oui, il y en a une, mais le dernier train pour Louvain part bientôt, et il ne faudrait pas le rater. Montez ! Je vais vous y conduire, si vous voulez bien.
Le chauffeur met ma valise dans le coffre et il démarre aussitôt. Quelques minutes plus tard, il me dépose devant la gare de Zaventem. Je règle le chauffeur en dollars : vu l’heure tardive de mon arrivée, je n’ai pas eu le temps de changer mes dollars en francs belges. Je lui tends un billet de cinquante dollars, et lui demande de me rendre la monnaie en francs. Le chauffeur effectue un rapide calcul mental, murmure quelques mots incompréhensibles, et me donne ensuite un peu plus de mille francs belges.

Sur le quai, il n’y a qu’un seul passager, qui attend, tout comme moi, l’arrivée du train. Je me dirige vers lui et lui demande :
Hello, train vers Louvain ?
J’accompagne ma question d’un geste supposé la rendre plus compréhensible. L’homme hoche la tête en signe de confirmation.
Est-ce un train direct jusque Louvain ?
Non, c’est un omnibus : il s’arrêtera quelques fois avant d’arriver à destination. Il faut cependant être attentif à ne pas rater le bon arrêt.
Puis il ajoute, avec ce qui me semble être de la compassion :
Ne vous en faites pas, moi aussi je vais à Louvain. Je vous avertirai à temps.
Apparemment, le dernier train pour Louvain n’est pas trop fréquenté et les wagons sont presque vides. Dans mon compartiment, il n’y a que l’homme du quai, qui est monté le premier et à qui j’ai emboité le pas.

Je m’installe en face de mon guide et ne le quitte presque pas des yeux, attendant le signe qu’il est supposé me faire lorsque le train arrivera à destination. Finalement, il m’annonce notre arrivée à Louvain d’un petit geste de la main, son index pointé vers le bas. Il se dirige alors vers la porte de sortie, qu’il ouvre comme il se doit. A mon tour, je me dirige vers la porte, et extirpe non sans difficulté ma valise encombrante du wagon. Je suis à peine descendu que déjà le train repart. Je me retrouve seul sur le quai, n’ayant comme seule compagnie que celle de mes bagages. Les autres voyageurs, y compris mon compagnon de trajet, se sont déjà volatilisés.

J’aperçois à ma droite le bâtiment principal de la gare, ainsi que le dos d’une silhouette furtive. Elle se dirigeait certainement vers la sortie, qui doit donc se trouver dans cette direction… Mais comment faire pour y arriver ? Une voie ferrée sépare le quai de la plate-forme permettant d’accéder au bâtiment de la gare. Quelle galère ! Indécis, je laisse s’écouler deux longues minutes. Que faire ? Dans mon pays, lorsque je prenais le bus reliant Madaba à Amman, il arrivait parfois que le bus s’arrête devant un passage à niveau pour permettre au seul train du pays de passer. Aussitôt le train disparu, nous traversions la voie ferrée pour continuer la route. Mais dois-je faire ici comme en Jordanie ? Traverser la voie ferrée après le passage du train ? Dans mon pays, il n’y a qu’une seule voie, tandis qu’ici, il y en a plusieurs. Heureusement, je me trouve sur le quai numéro 2 : je n’ai donc qu’une voie à traverser. J’ai une dénivellation de quatre-vingts centimètres à descendre d’un côté, les rails à traverser, et la plate-forme à rejoindre de l’autre côté. J’exécute.

Quelques minutes plus tard, je suis enfin sur la place de la gare. Je me dirige vers un des nombreux cafés-hôtels des alentours. J’y entre, et sors de ma poche l’adresse de Jamal Safadi. Jamal est un Jordanien de Madaba, ancien séminariste étudiant actuellement le droit à l’Université Catholique de Louvain. Son père est mon parrain et aussi notre voisin à Madaba. Jamal est censé me guider et m’aider à m’installer en Belgique. J’espère le rencontrer chez lui ce soir.

Je montre l’adresse au barman, qui m’indique que la place Foch se trouve non loin de là, à quatre ou cinq-cents mètres tout au plus. Un homme assis au bar me demande d’où je viens. Malgré la fatigue du voyage, et l’émotion provoquée par les adieux émouvants avec mes parents, frères, sœurs et amis, tant hier soir – la veille du départ – que ce matin-même à l’aéroport d’Amman, je réponds aimablement à l’inconnu que je suis Jordanien. Mon interlocuteur me demande alors, avec curiosité :
Comment est-il possible qu’un petit pays comme l’Israël vainque tous les Etats Arabes réunis ?
Cette question blesse mon orgueil et me fait revivre l’angoisse et la désolation ressentis pendant les six jours de guerre.
C’est grâce à la puissance des armes utilisées qu’Israël a triomphé – pas par le nombre de soldats envoyés sur le champ de bataille. Les Arabes ont combattu avec les moyens dont ils disposaient. Que pouvaient-ils faire contre une armée israélienne suréquipée ? Se battre contre Israël revient à faire la guerre contre la technologie dévastatrice de l’armement européen et – en plus grande partie encore – américain.

Peu convaincu par mes propres paroles, et accablé de la fatigue accumulée pendant plus de vingt heures de voyage, je baisse la tête en signe de résignation. Mon interlocuteur constate mon désarroi et décide de ne plus aborder le sujet. En revanche, il me propose cordialement :
Si vous voulez, je peux vous conduire chez votre ami.

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