Dernier combat: biographie romancée des derniers jours de Jean Moulin
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Description

 21 juin – 8 juillet 1943 : ces deux dates renferment la légende de Jean Moulin. Arrêté à Caluire par Klaus Barbie puis torturé par la Gestapo, le chef de la Résistance est resté silencieux jusqu'à la mort. Sur la base de tous les témoignages et éléments historiques de cette période, Dernier combat raconte les derniers jours que Jean Moulin vécut face à son ennemi. La naissance d'un mythe. Extrait : « La porte s’ouvre et deux gestapistes se ruent sur moi. Ils me passent des menottes à griffes qui m’entaillent les poignets et me poussent hors de la cellule. Une traction noire avec un soldat au volant attend. On me projette sur la banquette arrière du véhicule qui démarre en trombe. Je connais ma destination. La voiture s’arrête devant un bâtiment imposant protégé par des barbelés. Je grimpe un étage puis on m’arrête devant une porte. Je devine que derrière elle m’attend celui qu’on appelle e boucher de Lyon.  Nathan Saint-Cames est un jeune auteur de 28 ans, originaire du sud-ouest et vivant à Bordeaux. Il signe avec Dernier Combat son premier roman. Passionné par l'histoire et la littérature du XXe siècle, il trouve son inspiration auprès des grands hommes qui ont façonné le monde physique et intellectuel contemporain. Jean Moulin, 70 ans après sa disparition, est le premier d'entre eux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2013
Nombre de lectures 53
EAN13 9782359625141
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nathan Saint-Cames

Dernier Combat

Biographie romancée des derniers jours
de
Jean Moulin


ISBN : 978-2-35962-514-1

Collection Hors temps
ISSN : 2111-6512

Dépôt légal septembre 2013

©couverture Ex Aequo
©2013 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
© Photo de l’auteur en couverture : Morad Cherchari

Toute modification interdite.

Editions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr
Avertissement


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Dernier Combat
« Cette histoire d'un passé douloureux qui devient celui de la victoire. »
Daniel Cordier à Nathan Saint-Cames
Lundi 21 juin 1943, peu avant minuit,
prison de Montluc, Lyon.


Je suis un mort en sursis depuis le 17 juin 1940. Cette conviction profonde ne m’a pas quitté depuis cette nuit où j’ai refusé le déshonneur face à l’envahisseur nazi. Durant ces dix-huit derniers mois, cette grave certitude n’a fait que m’étreindre un peu plus chaque jour. La mort s’est progressivement mêlée à mon ombre dans l’exercice de ma mission. Je l’ai sentie inéluctable ces semaines passées, car je sais être recherché tout à la fois par Vichy et la Gestapo {1} . En partie grâce aux méthodes de certains éléments des mouvements de Résistance , l’ennemi n’ignore rien de mon identité ni de mes activités. Finalement, ma traque aura pris fin par la vile voie de la trahison. Triste sort.
Plus triste encore est le visage du traître. Oui, je n’ai aucun doute sur l’identité de celui qui m’a conduit dans ce terrible cachot. Que dire de sa ridicule échappée à la sortie de la maison du docteur Dugoujon ? Ce gestapiste trébuchant sur place et ces Allemands courant vaguement à sa poursuite, en tirant en l’air. Une performance de cinéma grotesque. J’ai vu l’incrédulité dans le regard d’ Aubrac {2} devant le déroulement de cette scène, à l’évidence, montée de toutes pièces. Trop d’indices désignent sa culpabilité.
Didot {3} , puisque c’est lui… Depuis le 15 juin, j’ai demandé à mes collaborateurs, Alain {4} à Paris et Grammont {5} à Lyon, de ne prendre aucun contact avec lui considérant son comportement étrange depuis l’arrestation de Vidal {6} . Il aura accompagné Thomas {7} , alors même qu’il n’était pas invité à cette réunion de Caluire. Thomas, que j’ai vu ce matin pendant deux heures, ne m’a évidemment pas prévenu de la venue de Didot, enfreignant une règle élémentaire de sécurité. La ficelle est trop grosse. Je suis sûr de ne pas être le seul à avoir compris. Didot paiera pour sa traîtrise. La justice de la clandestinité est implacable pour celui qui a livré ses camarades.
Il est trop tôt pour s’abandonner à la rancune et à des sentiments de vengeance. Tel n’est pas mon caractère. Et puis mon sort n’est pas encore scellé ! Avant toute chose, il est important que je réussisse à préserver ma fausse identité. Tant que je resterai Jacques Martel , décorateur, ma vie sera sauve. Si le secret de Max {8} est découvert, qui sait ce qu’il adviendra de moi, Jean Moulin ?
Heureusement, ma tendance à multiplier les précautions de sécurité me permet d’avoir un alibi quant à ma présence dans cette salle d’attente du docteur Dugoujon. Pour l’instant, la Gestapo semble croire à ma lettre de recommandation factice pour un spécialiste des rhumatismes. Des rhumatismes… Moi qui n’en ai jamais eus ! Combien de temps cela peut-il durer ? Indéfiniment dans le meilleur des cas, c’est-à-dire si mes camarades arrêtés ne parlent pas sous la torture, jusqu’à la mort… Nous voilà donc réunis dans cette fatale communauté de destins où le silence des uns pourra sauver la vie des autres. Il s’agit là de l’essence même de notre engagement au sein de la Résistance. À partir de maintenant, les tortionnaires nazis vont tout faire pour briser cette union de secrets en utilisant toute l’horreur que l’imagination de ces brutes peut contenir. Ils ont déjà commencé cet après-midi avec Thomas, Lombard {9} et Luc {10} , durement et sauvagement battus à Caluire, puis au siège de la Gestapo, avenue Berthelot, avant que nous ne soyons transférés à la prison de Montluc .
Je sais que chacun des coups qui leur seront portés sera précédé inlassablement d’une simple question : qui est Max ? Quelles souffrances sont-ils prêts à endurer pour préserver la vie du chef de la Résistance, celui qui en garde tous les secrets, moi ? Je n’en sais rien. J’ai connu la torture en cette soirée du 17 juin 1940 où j’ai refusé de signer un protocole abject accusant les troupes sénégalaises d’atrocités. Des actes vraisembla-blement commis par les SS {11} . J’étais préfet d’Eure-et-Loir à Chartres et mon refus de cautionner cette infamie m’a valu des heures de violences acharnées par des sadiques en délire. J’ai alors choisi la mort plutôt que la honte en me tranchant la gorge avec un tesson de verre. Mais la vie n’a pas fui. C’était mon premier acte de résistance, un jour avant l’appel du 18 juin par le Général de Gaulle. Si l’alternative se présente à nouveau, ma résolution à mourir pour notre cause n’en est que plus forte. Cette extrémité est peut-être encore évitable.
Pour l’instant, l’essentiel est de tenir au moins quarante-huit heures afin que tous nos contacts soient prévenus de notre arrestation et prennent les dispositions nécessaires. Malheureusement, comme je le craignais, je n’ai pas eu le temps matériel de mettre au courant mes adjoints et mes potentiels successeurs. Sophie {12} , arrivé de Londres il y a quelques jours à peine pour me seconder, ne connaît pas le dixième de ce qu’il faudrait. J’espère qu’il assurera un intérim convenable malgré tout. La tâche étant de plus en plus délicate, les difficultés ne cessant d’augmenter, l’avenir de la Résistance ne doit pas rester suspendu au sort d’un seul homme. Quelle que soit l’issue de cette captivité, je sais que la Résistance ce désordre de courage est comme la toile de Pénélope. Ce que les nazis défont par leurs arrestations, tortures et fusillades, nous le referons perpétuellement. S’il m’est donné d’avoir une foi, que ce soit celle-là.
L’ensemble de ces réflexions m’a fait perdre la notion du temps. Quelle heure est-il ? Minuit est sans doute passé depuis un moment à en juger par l’absolue obscurité qui règne dans ma cellule. La nuit est trop noire pour pouvoir en distinguer les contours. Un crissement continu anime les quatre murs de cet espace confiné. Je comprends en prenant place à tâtons sur la paillasse posée au sol que ce bruit étrange est dû à d'innombrables insectes grouillants. Je deviens leur compagnon d’infortune. L’étude des scénarios probables pour le lendemain m’empêche de trouver la quiétude du sommeil. Une dernière possibilité m’apparaît à la lueur du désespoir qui commence à poindre en moi : l’évasion… De l’intérieur, elle semble impossible, surveillés comme nous le sommes par les trop nombreuses sentinelles. De l’extérieur, une opération pourrait être envisagée. Depuis des mois le poste « Groupes Francs » figure pour plusieurs centaines de milliers de francs au budget des Mouvements Unis de la Résistance {13} . La réalité de cette dépense doit se traduire dans la constitution de groupes armés, équipés de véhicules, prêts à mener des opérations violentes contre l’ennemi. Existent-ils réellement ? Sont-ils opération-nels ? Et s’ils sont en état d’opérer, les mouvements pourront-ils, voudront-ils, essayer de nous libérer, de me libérer ? Moi qui n’ai jamais cru aux armes pour assurer ma sécurité, préférant redoubler de prudence, voilà que ma délivrance pourrait se trouver au bout du canon… Je garde de sérieux doutes quant à cette option qu’un espoir soudain m’a fait entrevoir. Je dois avant tout me préparer à affronter seul ma destinée.


***
Mardi 22 juin 1943, environ 7 heures,
prison de Montluc, Lyon.


Si des centaines d’insectes ont partagé ma première nuit de captif, certains d’entre eux n’ont cessé d’essayer de s’insinuer sous mes vêtements, causant de continuelles démangeaisons. Ils constellent le plafond et les murs de ma cellule qui apparaissent avec les rayons du soleil matinal. Une petite lucarne haut perchée est la seule ouverture vers l’extérieur. Avec des barreaux évidemment. À la lumière, ma paillasse est un véritable nid à punaises, ce qui explique les raisons de mon désagréable sommeil. À côté de ce matelas de fortune est posé un seau en guise de tinette. Une planche sur laquelle reposent une gamelle et un pichet en métal est fixée au mur opposé. Ces quelques mètres carrés d’isolement sont refermés par une lourde porte en bois aux armatures de fer forgé. Celle-ci dispose d’un œilleton qui permet aux gardes d’observer les prisonniers. Ces derniers peuvent également en profiter pour saisir les rares mouvements extérieurs. Je m’y hasarde.
Je découvre l’intérieur de la prison que j’ai rapidement parcouru la veille, à la nuit tombée. Au plafond, une verrière triangulaire forme un puits de jour au milieu d’un long corridor où les cellules se font face. Le plancher du couloir est percé d’une ellipse protégée d’une rambarde et d’un grillage en fer. Cette ouverture donne un aperçu des étages inférieurs. J’occupe une cellule du deuxième étage. Soudain, des entrechoquements répétitifs retentissent. Ils semblent se rapprocher de manière inquiétante. Au plus fort du bruit, j’aperçois par l’œilleton un soldat allemand qui fait rouler sa matraque contre les barres de la rambarde. Je me recule à son passage au niveau de ma cellule. Ce réveil-là en vaut un autre.
Peu après, j’entends le grincement des gonds qui tournent sur eux-mêmes. Le cliquetis de la clé dans la serrure indique que c’est mon tour. Un soldat, mitraillette en mains, barre l’embrasure de la porte et me dissuade d’avancer. Son visage d’une blancheur par trop juvénile trahit son âge. Il n’a pas vingt ans. Un autre remplit ma gamelle d’un breuvage noirâtre. Puis il referme la porte avec force. Lentement, j’avale les gorgées de cette boisson dont l’amertume a tout d’étrangère au café.
Mon esprit me rappelle à la réalité de ma situation. Je me dois d’appréhender ce premier jour d’emprisonnement avec la sérénité qu’impose la proximité du danger qui plane sur moi. Quelques minutes plus tard, la porte de ma cellule s’ouvre à nouveau. Le jeune soldat, toujours mitraillette au poing, me lance avec une forte sonorité germanique :
Toilette !
Il montre la sortie avec son canon. Je m’exécute sans discuter. Sur le seuil, le soldat désigne du menton la tinette posée à côté de ma paillasse. Je m’en empare et le suis à travers le couloir de la prison. Des ombres silencieuses, sous bonne garde, prennent le même chemin que moi. Je descends les escaliers et suis la direction indiquée vers la cour extérieure. Au fond, un auvent abrite une rangée de lavabos devant lesquels plusieurs prisonniers s’activent. Je me dirige vers eux tout en contemplant sur ma gauche une baraque en bois qui s’étend en longueur. Je découvre de mes yeux ce que la rumeur lyonnaise m’avait appris. Les Juifs sont parqués dans ce réduit avant de connaître la déportation. J’ai lu un rapport sur l’organisation concentrationnaire nazie. J’espère qu’ils me fusilleront avant de connaître cet enfer.
Autour des lavabos, j’aperçois furtivement des visages familiers, sans montrer aucun signe de reconnaissance. Thomas, Luc et Lombard sont les plus marqués. Aubrac partage mon sort d’épargné pour le moment. Je me rince avec énergie et j’en profite pour boire un peu d’eau. Elle a un goût de métal. Seuls quelques coups d’œil furtifs sont échangés entre nous. Personne ne doit montrer qu’il a un quelconque lien avec un autre prisonnier, la Gestapo en profiterait immédiatement. Je suis toujours Jacques Martel, décorateur et simple patient du docteur Dugoujon. Mon arrestation est un malentendu, je n’ai rien à voir avec la Résistance.
Après une toilette de chat, nous sommes raccompagnés vers nos cellules. J’observe qu’Aubrac est retenu au premier, avec vue sur l’escalier. Le docteur Dugoujon est installé en face de moi. Bien qu’étant au deuxième étage, ma cellule a le numéro 130. Les Allemands continuent de me retenir seul. Leurs doutes ne sont donc pas levés à mon égard. L’épée de Damoclès est plus que jamais au-dessus de ma tête.
Dans tout ce drame, je ne peux m’empêcher de penser à ce brave docteur qui a accepté de nous accueillir. Il a pris d’énormes risques en autorisant la tenue d’une réunion si importante dans sa maison. Lombard, qui est son ami, m’avait dit qu’il était sympathisant de notre cause et qu’il n’hésitait pas à signer de faux certificats médicaux pour les résistants lyonnais qui en ont besoin. Son action discrète et précieuse vaut bien largement de nombreuses activités des membres des mouvements. Voilà un homme courageux et désintéressé qui va payer le prix fort pour l’aide qu’il nous a apportée. Quelle injustice ! Je crains que la Gestapo ne s’attaque à lui très prochainement, croyant que ses consultations ne sont qu’une couverture. Il ne sait rien, le malheureux… Si les SS le maltraitent, il ne pourra pas parler et devra alors subir de terribles tortures. D’une manière ou d’une autre, je souhaiterais pouvoir lui glisser un mot de réconfort face à l’épreuve qu’il va affronter.
Notre ennemi est décidément implacable et sans discernement dans son acharnement. Cela fait des années que j’ai compris l’horreur que représentait la machine de guerre fasciste. Déjà en 1936, je pressentais que la guerre d’Espagne était le prélude du futur conflit entre le nazisme et les démocraties européennes. J’étais alors chef du cabinet civil du Ministre de l’Air, Pierre Cot , au sein du Front Populaire . En dépit de la politique de non-intervention européenne, nous savions que les Italiens et les Allemands fournissaient en armes les forces franquistes. À cette époque, avec l’accord de Léon Blum , nous avons mis en place un réseau d’approvisionnement de matériel militaire au camp républicain. J’y ai participé activement, et avec ferveur, aux côtés de Gaston Cusin en France et d’ André Malraux en Espagne. Admirable Malraux à la tête de l’escadrille España ! Malgré cela, le régime légal de l’Espagne, la République, n’a pas été capable, en présence du danger, de sceller la coalition des citoyens. Nous connaissons aujourd’hui la suite funeste à ces événements. Les dictateurs, grisés par ce succès, ont poursuivi de plus belle leur politique d’agression, Hitler surtout. Il s’est attaqué à l’Autriche, à la Tchécoslovaquie, à la Pologne et puis ce fut notre tour. Or, la maladie de la Résistance est celle des républicains espagnols. La défaite des républicains est due à l’anarchie, tout le monde luttait contre tout le monde. La victoire de Franco a tenu à la discipline. Les chefs des mouvements devraient y prendre garde. Ceux-là mêmes qui critiquent sans cesse les manœuvres politiques de la III e République n’ont de cesse de combiner bassement pour des miettes de pouvoir. Il est clair que les qualités d’un rebelle ne sont pas celles d’un homme d’État. Le conflit pour la direction de l’ Armée Secrète {14} est symptomatique des luttes d’influence qui traversent et minent la Résistance. Charvet {15} et les dirigeants de Combat en ont revendiqué la tête dès sa création. Cependant, il est aisé de comprendre que l’union des forces militaires des différents mouvements nécessite un chef avec une certaine neutralité. Bernard {16} et Lenoir {17} n’auraient jamais accepté qu’un membre de Combat la dirige. Quand bien même il s’agit du réseau le plus important de la Résistance, je ne pouvais que leur donner raison. Aussitôt Vidal nommé, Charvet a démarré une violente campagne pour son renvoi et lui a dressé les pires embûches. C’est inacceptable !
Cette réunion de Caluire convoquée en urgence avait pour but de trouver un successeur à Vidal, arrêté début juin. Je pensais réussir à imposer l’intérim de Claire {18} avant que Londres ne prenne une décision. Nul doute que Combat se serait vigoureusement opposé à mon idée. Ils n’auraient pas eu le choix.
Mes réflexions à ce sujet sont bien inutiles. Plus d’illusions, je n’ai aucune prise sur le devenir de la Résistance. Une mission demeure : garder le silence.
La position au sol du carré de lumière traversant la fenêtre de ma cellule indique que le soleil est non loin du zénith. Il est peut-être midi passé. Dans le couloir, j’entends le pas régulier des sentinelles. Quelques brefs regards à travers l’œilleton de la porte n’indiquent aucun mouvement particulier. J’essaie d’être attentif à chaque bruit afin de repérer quels sont les prisonniers qui sont emmenés pour être questionnés. Jusqu’à présent, je n’en ai vu aucun. Il semble que les interrogatoires soient menés au siège de la Gestapo, avenue Berthelot. Les SS ont choisi de s’installer dans les locaux de l’école de santé militaire il y a peu, barrant une partie de la rue. C’est là-bas qu’officie celui qui est surnommé le « boucher de Lyon ». Il s’agit sûrement du nazi qui a dirigé l’arrestation à Caluire et qui hurlait sans répit. Il me semble même l’avoir entendu crier à plusieurs reprises : où est Max ?
De nouveaux bruits de portes m’intriguent. Ce que je perçois depuis l’œilleton me laisse penser que les prisonniers sont de nouveau conduits dans la cour extérieure. Ma porte s’ouvre et un soldat lance tout haut :
Promenade !
Son accent allemand s’étire sur le a et, hormis le tragique de la situation, cela me donnerait presque envie de sourire. Je le suis sans mot dire. Arrivé dans la cour, je constate que la promenade consiste à tourner en rond en longeant les bâtiments et en restant espacés les uns des autres de plus d’un mètre. La marche commence. Luc est là, mais je remarque l’absence de Lombard et de Thomas. Je retrouve également un visage connu en la personne de Francis {19} . Un seul regard suffit pour tout nous dire. Ainsi, est-il lui aussi prisonnier de ces murs de Montluc. Je sais qu’il connaît tous les détails de la Résistance en zone nord, surtout parmi les syndicalistes et dans le domaine du renseignement. Je sais aussi qu’il est loyal et courageux. A priori, il fait partie de ceux en qui j’ai confiance dans le comportement face à l’ennemi. J’aimerais pouvoir en dire autant de l’ensemble des résistants. Mais dans cette aventure humaine, si désespérée, il serait injuste de juger de la valeur des uns et des autres. Seul compte le choix de poursuivre la lutte quand une foule d’hommes continue de dormir et de jouir au milieu des plus affreux malheurs. Combien se sont levés depuis la débâcle parmi les quarante millions de Français ? Trop peu pour l’instant, bien trop peu… Qu’en sera-t-il le jour de la libération ?
Cette promenade permet de profiter de l’air et du ciel lyonnais, en ce début d’été 1943. Deux personnes sont intercalées entre le docteur Dugoujon et moi dans notre ronde carcérale. J’observe régulièrement le garde chargé de nous surveiller. Il est posté à l’entrée du bâtiment principal et n’a pas l’air trop zélé dans sa tâche. Je le vois retourner à l’intérieur quelques instants. Aussitôt, j’accélère le pas et me porte à la hauteur du docteur devant moi. Le fixant dans les yeux avec intensité, je lui glisse ces quelques mots :
Je vous souhaite bon courage.
Son regard rempli d’humanité suffit à signifier sa reconnaissance pour cette marque de sollicitude. Je reprends le rythme normal de la marche circulaire. J’ai certes pris des risques par ce geste, mais cet homme ne sait rien et méritait d’être remercié et encouragé. Au pire, les SS s’en prendront à moi un peu plus tôt que ce qui va inévitablement arriver.
Après environ un quart d’heure de déambulation ordonnée, les soldats nous raccompagnent dans nos cellules. J’écarte de ma paillasse quelques insectes indélicats et je m’assieds, dos au mur. J’observe sur la paroi qui est opposée à la fenêtre le rectangle de lumière qui se déplace imperceptiblement. Il me donne à penser au soleil du midi, ce soleil de mon enfance que j’ai tant aimé. Je me souviens des promenades à bicyclette, du canotage sur les rivières, des baignades au bord de la mer, du chant assourdissant des cigales, des nuits chaudes d’un pays ensoleillé au ciel d’azur barrant l’horizon d’une mer scintillante. Oui, je suis un fils du Sud, même si je n’en ai pas gardé l’accent. Béziers et Montpellier sont mes villes de cœur et Saint-Andiol mon refuge provençal où j’ai d’impérissables souvenirs familiaux.
Ma famille … C’est avec émotion que je songe à ma mère {20} et à ma sœur {21} . À mon père {22} aussi. Décédé en 1938, il a fait face toute sa vie. Rien ne le rebutait quand il s’agissait de justice et de liberté. Il a combattu sans faiblir, bien que souvent, dans l’hostilité générale. Si j’ai d’abord craint son autorité et son exigence, il a ensuite recueilli toute l’admiration et l’affection que je pouvais lui témoigner. C’est lui qui m’a transmis le culte de l’honneur et de la République. Quant à ma mère, son bon naturel a su m’apporter l’amour qu’un citoyen trop parfait, père âgé, ne pouvait me donner. Ma chère Laure, aussi discrète que gentille, a toujours fait preuve d’une attention clémente envers le petit frère que je suis. Aux dernières vacances de Pâques, j’ai encore été touché de leurs constantes inquiétudes à mon égard. J’espère que Laure sera informée de ce qu’il m’arrive avant qu’il ne soit trop tard. Puisse la providence chère à ma vieille mère lui épargner la peine cruelle de la perte d’un second fils.
C’est avec lassitude que je regarde au-dehors par la petite fenêtre de ma cellule. Je commence à ressentir la pesanteur de la restriction de liberté. Je me remémore alors des vers de Paul Valéry.

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