Derrière le soleil
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Derrière le soleil

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Description

Une vie heureuse bascule lorsque la maladie frappe au début de l'âge adulte le fils aimé, détruisant les liens les plus essentiels, renvoyant chacun à sa solitude. Où trouver la force de surmonter la culpabilité, de faire face aux préjugés, à l'indifférence, à l'intolérance ?
Dans une identité montagnarde, dans les souvenirs cocasses, réels ou imaginaires d'une enfance pauvre.
Et comme on croit résister au tourbillon de la maladie mentale, n'a-t-on pas déjà insensiblement perdu pied depuis longtemps ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2005
Nombre de lectures 163
EAN13 9782336251660
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0069€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l’auteur.

La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc.
Déjà parus
Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante , 2005
Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie , 2005.
Michel LECLERC, L’astre et la mer, 2005.
Béatrice SAGOT, Mission en Guinée . Humanitaire, vertige et poussières , 2005.
Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations , 2005.
Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d’amitié, 2004.
Francine CHRISTOPHE, Guy s’e va. Deux chroniques parallèles , 2004.
Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L’Imaginaire du Possible , 2004.
Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin ..., 2004.
J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004.
Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000), 2004.
Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie , 2004.
Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs , 2004
Raymond TSCHUMI, Aux jeunes désorientés, 2004.
SOLVEIG, Linad , 1 ère partie, 2004.
Roger TINDILIERE, Les génies de la fontaine , 2004.
Sylvie COIRAUT-NEUBURGER, Penser l’inaccompli, 2004.
Derrière le soleil

Lucie Chartreux
L’Harmattan, 2005
9782747584425
EAN : 9782747584425
Sommaire
Rue des Ecoles Page de titre Page de Copyright Dedicace Approches littéraires à l’Harmattan
A Michel
Depuis ce matin, je suis d’une humeur incertaine. Le soleil blême diffuse sur Paris un voile opaque, étrange à tous égards.
Avec ses plaques de verre et son zinc bien tiré, le toit de la gare de Lyon s’étale comme une jupe plissée. Régulière, quasi académique. Au-dessous, sa transparence est chaleureuse. Quand le soleil inonde le hall, on se sent déjà à Marseille. Du soleil plein les yeux. Mais au-dessus, c’est encore le Nord, son bleu délavé et sa froideur. De mon sixième étage, la vue est imprenable. Au sommet du toit, interminable, une passerelle en fer s’étire d’un bout à l’autre.
C’est un jour d’automne comme tant d’autres. Le ciel est bas, les journées sont courtes. Dès le milieu de l’après-midi, la nuit cherche à reprendre ses droits.
Les bruits de la gare ponctuent mes journées. Le coup de sifflet du contrôleur ne me surprend plus. La voix harmonieuse de l’hôtesse annonce avec la même mesure les bonnes et les mauvaises nouvelles. Je n’ignore plus rien de la vie du rail.
Depuis sept ans que je travaille à Bercy, ce charmant tohu-bohu me donne une impression de voyager à bon compte. L’univers des cheminots m’est devenu familier. De temps en temps une silhouette casquée marche dans mon ciel : un technicien de la SNCF chemine sur la passerelle. Cela surprend au début, puis l’on s’habitue. Parfois j’ai envie d’oser un signe amical de la main, mais cela ne servirait à rien. Derrière mes vitres teintées, je suis à l’abri des regards.
Il est seize heures ce treize octobre, lorsque, levant les yeux, je vois un homme avancer sur la passerelle. Sa démarche est lente, presque hésitante. Il n’a pas de casque et n’a ni le rythme, ni l’allure d’un cheminot. On dirait un poète solitaire accroché aux cieux pour mieux rêver. Il porte un ample et long manteau noir. Sa silhouette sombre se détache sur un fond de ciel bleu pâle. Avec ses bras ballants, il ressemble à un grand oiseau qui hésite à s’envoler. Un goéland mazouté, penaud, chancelant. Il semble comme embarrassé de ses ailes trop lourdes.
Je suis des yeux cet ange des temps modernes qui déambule tranquillement dans mon ciel, quand soudain, la vie se déchire. Là, sous mon regard incrédule, d’un pas calme, décidé, il enjambe la passerelle et se jette dans le vide. Le cri que je pousse étouffe le bruit de son corps, qui roule sur le toit, rebondit comme un pantin désarticulé, puis disparaît. Sur le quai de la gare, un bruit sec, terrifiant, retentit.
Le silence qui suit est effroyable. Je n’ai plus rien à dire. J’ai froid, je suis pétrifiée et transie. Une sorte d’engourdissement m’envahit peu à peu.
Une soudaine difficulté à vivre, à espérer, à sourire s’impose à moi.
Cet étranger que j’ai comparé à un oiseau mazouté me ramène à lui. Tout ce qui est malheur, déchirure, angoisse, me le rappelle.
A nouveau j’ai tout perdu.
De mon poste pourtant peu éloigné, je n’ai pu voir ni ses yeux, ni l’expression de son visage. Je l’imagine, lui, l’étranger déjà ailleurs, le regard fixe, aveugle, les yeux figés sur ce geste qu’il ne peut retenir. Son visage maigre, émacié, reflète toute la douleur qu’il porte.
Il fait peur, déjà.
A sa place, j’ai poussé le cri étouffé dans sa gorge nouée. Sa mort fait désormais partie de ma vie. Son souvenir me suivra jusqu’à la fin.
Du coup je me souviens de ses cris, de mes larmes, de sa haine, de mon amour pour lui. Je me souviens de tout, et des larmes perlent à mes paupières.
J’ai crié pour lui, moi qui ne crie jamais, sauf la nuit dans mes rêves. Les cris des autres me font peur. Comme l’agressivité, la guerre, les armes, la violence et le noir. Tout me fait peur dans ces moments immondes. Combien de fois ai-je été paralysée par les cris qu’il poussait ? Sa douleur tombait sur moi comme une atteinte mortelle à laquelle je n’avais aucun moyen d’échapper. Ses menaces, ses coups aussi contre les murs, contre les objets, contre moi parfois, contre lui-même, je les entends encore. Ils résonnent au tréfonds de moi-même. Ils secouent ma carcasse. J’ai mis du temps à comprendre que ses hurlements constituaient des appels au secours. Même aujourd’hui, leur souvenir hante mes nuits. Des êtres agressifs me poursuivent, menaçants. J’essaie de leur échapper. Ils se rapprochent. Dans ma fuite, je trébuche. Je me relève essoufflée. Je veux appeler à l’aide mais je n’y parviens pas. Lorsque enfin j’y arrive, un cri violent déchire la nuit. Je me débats, désorientée, puis réalise avec soulagement que ce n’était qu’un cauchemar. Entre-temps, j’ai réveillé mon compagnon. Et les voisins aussi, peut-être.
Pour l’heure, je suis à l’abri, là, derrière les doubles vitrages du Ministère des Finances. Le temps est à l’image de mon chagrin. Soudainement, une pluie grise et violente s’écrase avec fracas contre les vitres en verre fumé de ma tour d’ivoire. La pluie va laver les traces de sang du jeune homme, les traces de son corps meurtri, sur le toit, sur le quai. Elle ne lavera pas quelque part, à Paris ou au fond d’une province, les traces du malheur. Dans un instant, tous, ils auront oublié sa vie.
Tous, ou presque.
Peu à peu, une nuit épaisse et noire tombe sur la ville. Je ne distingue même plus la passerelle. Dans un état second, je quitte mon bureau pour rentrer chez moi. Dans l’autobus je prends place en face d’une vieille femme mal coiffée. Ses vêtements usagés aux couleurs vives un peu passées rappellent l’Europe centrale. Je m’enfonce dans ma lecture du jour en me demandant comment elle a pu, à son âge, atterrir là, en 2001, dans un autobus parisien. Ma lecture me permet de m’abstraire de la réalité.
Je ne pense plus aux malheurs qui m’entourent, qu’ils soient passés, présents ou à venir. Je ne pense plus ni à lui, ni à elle. Elle devient un élément du décor : une grosse silhouette grise, comme une tache foncée. Presque inexistante pour moi et pour les autres. L’autobus se fraie son chemin quotidien à travers la circulation parisienne dans un concert de klaxons, d’insultes et de ronflements.
Notre monde est fou.
Quand machinalement je relève la tête, mes yeux rencontrent le visage de l’étrangère. De grosses larmes roulent sur ses joues. Soudain je m’aperçois qu’il s’agit d’une très jeune femme.
Ses larmes m’émeuvent. Sa tristesse silencieuse me questionne. A-t-elle perdu quelqu’un de proche ? Est-elle venue là pour l’enterrement de son amour, de ses espoirs ?
Avant de descendre, j’hésite, mais je ne lui dis rien. Je n’ai rien à lui dire.
Nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres.
J’ai vécu des moments indicibles, des douleurs que rien ni personne ne saura racheter. Elles sont restées là, dans ma gorge meurtrie. Les mots ne me sont d’aucun secours.
La misère des autres me déchire.
Un jour nous étions en voiture dans Paris, je conduisais. Il était à côté de moi. Nous étions arrêtés à un feu rouge, lorsqu’un mendiant s’est avancé vers ma portière avec ses journaux. J’ai sorti un porte-monnaie de mon sac et « Lui » me l’a arraché des mains en criant « mais donne-lui, vite, VITE... qu’est ce que tu attends ? Quelle égoïste tu fais avec tes sous, ton sac et tes airs de petite fonctionnaire bornée ! Tu vois bien qu’il est pauvre, lui ! ». Puis, tout en hurlant, il a vidé le contenu de mon porte-monnaie dans sa main et l’a donné au mendiant avec tant d’énervement que les pièces sont tombées dans la rue.
Ce jour là, il a donné « pour moi ».
Pas seulement mes pièces, mais aussi tout ce qui peut traîner dans un porte-monnaie : des médiators, des papiers, des boucles d’oreilles, et pourquoi pas la dent sur pivot qu’on doit se faire recoller ?
Il a donné à « ma » place, comme si tout ce que j’avais lui appartenait. Depuis ce jour je n’ai presque plus jamais donné de monnaie aux mendiants. J’ai compris que j’avais mon pauvre à domicile, là tout près de moi, et que c’était peut-être déjà pas mal si j’arrivais à l’aider, « Lui ».
J’avais déjà tout perdu mais je ne le savais pas.
Pendant longtemps mon ignorance m’a permis de survivre.
Aujourd’hui la peur m’envahit. Elle me sort par les yeux, par les pores de la peau. Elle se change en larmes parfois, qui roulent en silence, comme des perles, sur mes joues glacées.

Je sais maintenant. Je connais ma douleur, son âpreté et sa constance. Je ne pourrai lui échapper.
Avant j’étais confiante, je parlais, ou du moins le croyais-je. J’oubliais tout aussitôt ce que je n’exprimais pas. J’oubliais le sordide, les mensonges, la lâcheté. J’oubliais la méchanceté, la bêtise, l’injustice. J’oubliais, enfin pas vraiment, je faisais semblant. Je classais dans un classeur noir, sur fond noir et tout ceci devenait invisible à mes yeux envahis de lumière.
Je m’appelais Lucie, comme la lumière. Je portais bien ce prénom. Et je m’y accrochais. Pourtant j’avais mal tout au long de ces années.
J’étais une blessure ambulante qui continuait à avancer au péril de sa vie. Je n’avais plus grand-chose à perdre. Sauf « Lui » que je voulais protéger de la douleur, du néant.
Bien sûr, je n’y arrivais pas. Il frôlait la mort à chaque instant, me jetant dans un effroi et une culpabilité sans nom. J’étais coupable de ne savoir enrayer la mécanique infernale d’une maladie dont j’ignorais le nom, coupable de n’avoir rien su lui donner d’autre que cette vie d’angoisse et de douleur. Ce mal cuisant. Insoutenable, à en hurler.
Et il hurlait souvent, fort, très fort.
Je ne croyais pas en Dieu. Pourtant de temps en temps je me réfugiais dans l’église de la place Etienne Pernet.
Je m’asseyais, et là, dans le calme, j’essayais de recoller mon moi, d’endiguer le flot d’angoisse qui me submergeait. Grâce à mon éducation, je me sentais en sécurité sous ce clocher paisible du XVème arrondissement, à l’abri du tumulte de la civilisation. Cela n’avait pas grand sens, mais c’était la marque de mon désarroi total, de mon incapacité à trouver le moindre chemin d’une aide pour lui, pour moi, pour nous. Il m’arrivait parfois de me raccrocher à n’importe quelle bouée, même si je la savais percée, foutue, obsolète. C’était juste pour marquer que je ne baissais pas complètement les bras, que j’aurais tout essayé.
Devant ma souffrance, des amis, des connaissances ont parfois essayé de m’aider, de l’aider « lui ». Ainsi Marcel qui, avant de s’envoler pour l’Afrique, lui a consacré quelques heures. La dernière phrase qu’il lui a lancée, comme on jette une bouée à quelqu’un qui va se noyer, est tirée d’un poème japonais : « Le voleur, il a tout emporté, sauf la lune qui est à ma fenêtre ». Cette phrase qui lui était adressée m’a suivie longtemps.
En cette saison, le bleu nuit du ciel est incomparable. Lorsque je rentre chez moi, certains soirs, il m’arrive de lever les yeux et de respirer à fond.
La beauté du ciel m’a toujours soutenue.
Le jour de la Toussaint est pour moi un jour comme un autre. Je ne suis pas croyante, je n’ai aucune raison de recommander mes morts à Dieu. Pour me protéger, je me concentre sur mes activités quotidiennes. Je me replie sur elles pour panser en silence mes nombreuses blessures.
Je sors faire mes courses comme s’il s’agissait d’un samedi ordinaire, et tout est normal, inchangé, banal. L’air est irrespirable, les magasins sont ouverts, les gens ont la même tête triste que d’habitude. La cheminée de l’usine de retraitement des déchets d’Ivry, sur le quai en face, recrache sa fumée épaisse. Comme chaque jour, depuis que j’habite là. Le jeune homme qui tend la main à l’entrée du Monoprix est là avec ses « Réverbères » , et, comme d’habitude, il tient la porte aux passants. Je lui dis « merci » en entrant. Je lui achète rarement son journal.
Avant il m’arrivait de me déculpabiliser à bon compte en glissant une ou deux pièces à « mes pauvres ». Ceux que j’avais choisis, ceux qui avaient une bonne tête, ceux que j’osais regarder en face car leur regard n’exprimait pas la haine.
Ceux qui ne murmuraient pas des insultes aux passants. J’en avais un, rue du Commerce, toujours au même endroit, il faisait partie du paysage. Certains ne le voyaient pas ou faisaient comme s’ils ne l’avaient pas vu. D’autres, comme moi lui adressaient tantôt un sourire tantôt une pièce, et il connaissait « ses riches ».
Je me demande toujours à quoi on peut penser lorsqu’on fait la manche. On doit haïr la terre entière d’être là, en demande, vulnérable, à la botte.
On doit détester les passants et peut-être plus encore, ceux qui donnent.

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