Ecritures féminines au Maroc
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Description

Depuis les années quatre-vingt-dix, le paysage littéraire marocain s'est considérablement enrichi de l'apport féminin. Libérées de contraintes de tout ordre, les femmes marocaines sont de plus en plus présentes dans la création littéraire. Cet ouvrage propose des études variées sur un corpus d'écrivaines marocaines dont les écrits sont situés entre 1990 et 1995 : Fatma Bentmine, Fatiha Boucetta, Nadia Chafik, Dounia Charaf, Aïcha Diouri...

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Publié par
Date de parution 01 novembre 2006
Nombre de lectures 840
EAN13 9782336258591

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Illustration de la couverture : Photographie d’« Ébauche I », © Carolyn Szmidt, 2006
www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296015531
EAN : 9782296015531
Sommaire
Page de Copyright Page de titre REMERCIEMENTS Dedicace INTRODUCTION 1 - Transcendance de la captivité féminine dans Anissa Captive de Fatiha Boucetta 2 - Le support du réel dans Faites parler le cadavre de Farida EIHany Mourad 3 - La Mauvaise passe d’Aïcha Diouri Tourments d’une jeune écrivaine 4 - Temps et Histoire dans L’esclave d’Amrus de Dounia Charaf 5 - Fatma Bentmine et son témoignage «Écrire pour s’écrire» 6 - (En)jeu de l’anonymat dans La Liaison de Lyne Tywa 7 - De la modernité textuelle dans Filles du vent de Nadia Chafik 8 - Farida Diouri : Vivre dans la dignité ou mourir Combat au féminin 9 - Poétique de la nouvelle : Les sept jardins de Ghita El Khayat 10 - L’Entre-deux mondes La citadelle détruite d’Amina Lhassani 11 - Du désir à la douleur dans Patio-Opéra intime de Sapho 12 - Altérité et identité dans Moi Mireille lorsque j ’ étais Yasmina de Fadela Sebti 13 - Au cœur de la métamorphose humaine ou Une femme tout simplement de Bahaa Trabelsi 14 - Individualité et enclave sociétale dans Ma vie, mon cri de Rachida Yacoubi BIBLIOGRAPHIE Critiques Littéraires
Ecritures féminines au Maroc

Najib Redouane
Autres ouvrages publiés par l’auteur : Francophonie littéraire du sud : un divers singulier, (s. la dir. de) N. Redouane, Paris, Éditions L’Harmattan, 2006, 286 p. TAHAR BEKRI, Collection «Autour des écrivains maghrébins», (s. la dir. de) N. Redouane, Paris, Éditions L’Harmattan, 2003, 278 p. MALIKA MOKEDDEM, Collection «Autour des écrivains maghrébins», (s. la dir. de) N. Redouane Y. Bénayoun-Szmidt et R. Elbaz , Paris, Éditions L’Harmattan, 2003, 352 p. Rachid Mimouni : Entre littérature et engagement, Paris, Éditions L’Harmattan, 2002, 268 p Algérie : Nouvelles Écritures, (Y. Bénayoun-Szmidt, C. Bonn et N. Redouane, (Textes réunis et publiés par). Collection «Études Littéraires Maghrébines» N° 15, Paris, Éditions L’Harmattan, 2001, 293 p. RACHID MIMOUNI, Collection «Autour des écrivains maghrébins», (s. la dir. de) Najib Redouane, Toronto, Éditions La Source, 2000, 423 p. Parcours féminin dans la littérature marocaine d’expression française, (Y. Bénayoun-Szmidt et N. Redouane), Toronto, Éditions La Source 2000, 202 p. 1989 en Algérie : Rupture féconde ou Rupture tragique, (N. Redouane et Y. Mokaddem (s. la dir. de), Toronto, Éditions La Source 1999, 261 p. La traversée du français dans les signes littéraires marocains, (Y. Bénayoun-Szmidt, H. Bouraoui et N. Redouane (s. la dir. de), Toronto, Éditions La Source, 1996,253 p.
REMERCIEMENTS
Après la publication de notre premier ouvrage en 2000 intitulé Parcours féminin dans la littérature marocaine d’expression française, nous avons décidé de réaliser un projet élaboré en plusieurs ouvrages qui abordent de façon diachronique et synchronique l’écriture féminine au Maroc. Pour ce faire, nous avions besoin de disposer de tout ce qui avait été publié dans le domaine et d’accorder un intérêt considérable à tout écrit quel que soit son genre (roman, récit, nouvelle ou encore témoignage). C’est une tâche très laborieuse de ramasser cette large et vaste production littéraire. Certains livres sont épuisés, d’autres publiés à compte d’auteurs, et le temps a fait que les œuvres parues depuis un certain temps étaient devenues de plus en plus rares. Notre objectif était d’inclure toutes les écrivaines et de ne pas céder à la facilité en ignorant certaines ou en écartant d’autres sous prétexte de la difficulté à acquérir leurs écrits. C’est dans cette perspective que nous avons sollicité l’appui d’amis et de collègues.
Je désire remercier tout particulièrement ma collègue Yvette Bénayoun-Szmidt qui a collaboré avec moi dans la réalisation de deux études portant sur Sapho et Lyne Tywa.
Par ailleurs, ce projet n’aurait donc pu se réaliser sans la générosité des écrivaines qui m’ont fait parvenir leurs œuvres et d’amis et de collègues qui m’ont apporte un soutien inestimable à tous les niveaux dans ce qui allait devenir une expérience humaine très enrichissante. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude et mes plus vifs remerciements : Bouthaïna Azami Atawil, Alek Baylee Toumi, Fatiha Benfadila, Fatima Boualem, Farida Bouhassoune, Lahsen Bougdal, Jalila Debbagh, Immaculada Diaz-Narbona, Annie Devergnas-Dieumegard, Rachida El Abbar, Farida ElHany Mourad, Vanessa Everson, Sanae Gouati, Rachida Laakoubi, Marie Le May, Anne-Marie Miraglia, Yamina Mokaddem, Bouchra Reano, Francesca Todesco, Giuliana Toso-Rodinis, Abderrahman Tenkoul, Rajaa Zakaria.
À toutes les écrivaines marocaines qui font entendre leurs voix et celles des autres femmes.
INTRODUCTION
À lire la production littéraire intellectuelle marocaine, pendant les trois dernières décennies, on constate que les femmes y tiennent une place considérable. Certains n’hésitent pas à parler de grand essor de l’écriture féminine prise en charge par des Marocaines elles-mêmes qui ont manifesté leur prise de parole dans différents modes d’expression. En fait, la prolifération qualitative de publications de plusieurs femmes indique clairement que l’être féminin a investi des domaines jusque-là réservés au sexe masculin. Ce qui a donné lieu à de nouvelles orientations dans les recherches. En ce qui concerne la littérature marocaine, l’écriture au féminin a beaucoup évolué et ce domaine a connu la naissance de plusieurs écrivaines qui ont affronté maintes difficultés dans une société qui a longtemps marginalisé et négligé leurs écrits. Par le courage, la combativité et la détermination de certaines, qui ont pris des initiatives de manière autonome à partir des années quatre-vingt-dix dans le domaine de l’édition, un souffle régénérateur a accompagné la démarche des femmes. L’avènement de revues féministes 1 et la création de maisons d’édition 2 avec certaines collections dirigées par des femmes 3 ont grandement contribué à diffuser, à répandre et à développer leurs travaux dont l’intensité en engendrant une attitude valorisant l’écriture féminine au Maroc. À cet effet, Farida Bouhassoune souligne :

Ces différents facteurs ont directement ou indirectement produit un effet d’émulation chez les femmes d’un certain niveau intellectuel. Ainsi, certains d’entre elles n’ont pas tardé à prendre conscience de l’urgence de la création comme moyen d’expression et de positionnement dans la société. Elles n’ont pas hésité à publier à compte d’auteurs des textes de tous genres : poésie, nouvelle, théâtre, roman, etc. Timide et hésitante au départ, cette littérature connaît aujourd’hui un développement remarquable. Même les éditeurs et les diffuseurs qui étaient sceptiques au début sur l’intérêt et le devenir de cette littérature, commencent maintenant à lui réserver un accueil favorable 4
Dès lors, des écrivaines font irruption de façon notable, permanente et continue avec une pluri-diversité d’écrits qui montre que l’écriture féminine poursuit la percée qu’elle effectuait dans les années quatre-vingt. En effet, considérées comme l’ère de la libération de la femme, les années quatre-vingt-dix marquent un tournant remarquable dans la présence de la femme sur la scène sociale, politique, culturelle et littéraire au Maroc. Cela dit, la femme écrivaine s’est imposé comme entité humaine avec son droit d’existence, son importance et son impact dans la société. Sa contribution n’est plus perçue comme un simple phénomène d’émergence dans un espace civilisationnel arabo-musulman. C’est une véritable aire féminine où s’élabore la volonté de dire et celle de décrire les mutations que la condition des femmes a connues au Maroc durant ces dernières années. Cette parole littéraire féminine existante constitue un acte militant, une forme originale d’engagement 5 , une ré-appropriation de soi dans une société où les femmes sont réduites au mutisme.
Cette génération d’écrivaines comptait parmi ses rangs des femmes qui aspiraient, par le biais de l’écriture, à la réalisation d’un Moi différent et authentique. C’est que la condition de la vie de la femme marocaine, façonnée par des pratiques et des mœurs enracinées dans l’inconscient collectif, trouve son expression dans cette écriture féminine. L’activité culturelle, et particulièrement littéraire, s’inscrit dans cette volonté de s’ouvrir sur les courants idéologiques extérieurs, malgré les réticences des milieux conservateurs, pour changer les mentalités. Elle vise aussi à exprimer dans ce contexte toute la profondeur et toute la complexité de la réalité psychologique féminine.

Dans leur majorité, et sans vouloir gommer la singularité de chacune d’elles, les écrivaines marocaines veulent, en effet, à l’image de leurs compatriotes scientifiques, marquer nettement leur engagement sur le terrain social. Il se dégage de leurs textes et paratextes une volonté farouche de dénoncer le statut dégradant qui est réservé à la femme, la prégnance des tabous, la corruption rampante, le règne de l’hypocrisie, etc., autant de maux dévastateurs face auxquels la meilleure réponse ne peut être que la révolte. 6
À vrai dire, l’écriture féminine au Maroc ne cesse de prospérer au fil des ans. En donnant à leurs expériences une forme littéraire, autobiographique ou romanesque, des écrivaines marocaines appartenant à des générations différentes s’insèrent directement dans ce débat et ce combat pour la reconnaissance de la Marocaine. L’implication de la femme et la prise de parole ne se font que dans un monde pluriel : être soi à part entière, et être, non plus en affrontement, en conflit ou encore en opposition, mais en dialogue avec l’homme et avec la société. La plupart des écrivaines marocaines «déclarent faire de leur production un espace de dialogue et de rencontre» 7 et revendiquent la nécessité de renouveler constamment leur style et de le garder en mouvance afin de créer et de recréer une écriture autre, actuelle et vraie. En fait, comme l’indique Farida Bouhassoune, «ce que les écrivaines marocaines visent dans leurs écrits est tout autre et revêt une importance capitale : contribuer à l’ouverture de la société sur le monde extérieur avec lequel de nouveaux ponts peuvent être jetés». 8 C’est en cela qu’elles incarnent le mieux l’affirmation de leur identité à la fois singulière et multiple. Aussi, à partir de leurs propres expériences et de leurs visions subjectives, l’écriture romanesque de ces écrivaines marocaines suggère-t-elle l’émergence dans ce pays de la parole féminine comme source d’inspiration et de recueillement introspectif.
À propos de la critique relative à l’écriture féminine au Maroc, Marc Gontard souligne cet état de fait dès le début de son étude «Le récit féminin au Maroc : une écriture de la diction», en indiquant que :

Le phénomène relativement nouveau que représente, dans la littérature maghrébine de langue française, l’émergence d’une écriture féminine, a été largement souligné. On peut relever à titre d’exemple l’essai récent de Marta Segarra consacré aux Romancières francophones du Maghreb ou cette page spéciale, du journal Le monde, intitulée : Femmes du Maghreb, une écriture en marge. 9
Ce n’est un secret pour personne que les études portant sur ce phénomène sont beaucoup moins nombreuses que celles consacrées aux autres formes textuelles surtout celles des écrivains masculins. À notre connaissance, ce n’est qu’à partir des années 70 et au début des années 80 que la critique commence à s’intéresser à cette catégorie littéraire en soi. En fait, depuis quelques années, les travaux sur l’écriture féminine se sont multipliés, de part et d’autre de la Méditerranée et de l’Atlantique. Des universitaires, des critiques et des chercheurs s’intéressent particulièrement au monde littéraire féminin indiquant que l’écriture féminine est sortie de son «état de pré-histoire» comme l’a indiqué Abdelkébir Khatibi qui avait constaté à l’époque cette flagrante méconnaissance, voire cette grande absence, dans le champ littéraire marocain. 10 En fait, considéré par certains critiques comme un phénomène sérieux loin d’être une mode au féminin, un mouvement passager, ce fait littéraire n’est plus relégué au second plan, à un type de création qui ne mérite pas un grande attention. Au contraire, dans les journaux nationaux, dans des revues locales ou internationales, dans des ouvrages à caractère individuel ou collectif il y a de plus en plus une volonté et une prise en considération de signalisation des nouvelles publications de femmes qui fusent de partout, sous forme de notes de lecture, de comptes-rendus, d’études pointues consacrées à certaines écrivaines soit de manière exclusive ou dans une perspective comparative. En outre, l’organisation de diverses manifestations intellectuelles, autant colloques au Maroc et en France, que tables rondes regroupant écrivaines et critiques, a contribué à répandre ce fait littéraire tant au niveau national qu’international. À cet effet, passer en revue quelques réalisations importantes dans ce domaine semble s’imposer tel un fait incontournable pour saisir l’évolution et la diversité des formes d’expression qui ont permis la connaissance et la reconnaissance de l’écriture féminine au Maroc comme réelle création littéraire.
Le mérite revient à Jean Déjeux d’être le premier à avoir accordé une place à l’écriture féminine au Maghreb dans ses études critiques. C’est d’ailleurs grâce à ses différentes publications dans lesquelles il a analysé et promu le fait littéraire maghrébin par-delà les frontières que nombre d’écrivaines et poétesses parfaitement inconnues jusqu’alors, sont sorties de l’ombre. Dans Littérature maghrébine de langue française. Introduction générale et Auteurs 11 , il a accordé une place considérable à la romancière algérienne Assia Djebar. Son article «Littérature féminine de langue française au Maghreb», paru dans Itinéraires et contacts des cultures 12 , constitue le jalon de la présentation du phénomène de l’écriture féminine au Maghreb depuis les années 40. Le thème de l’œuvre féminine a été repris, élargi et actualisé dans son ouvrage La littérature maghrébine d’expression française 13 et surtout dans son essai majeur La littérature féminine de langue française au Maghreb 14 dans lequel il brosse, en insistant sur l’aspect linguistique, un panorama historique prenant en compte un corpus littéraire publié jusqu’en 1991.
C’est dans son ouvrage Le Moi étrange: littérature marocaine de langue française que Marc Gontard réserve aux femmes son chapitre VIII intitulé «L’Etre-femme au Maroc — Marocaines de l’extérieur et de l’intérieur: Leïla Houari, Nouffisa Sbaï». 15 Son choix de ces deux romancières réside dans le fait que «leurs textes entretiennent un rapport de symétrie inverse» 16 dont l’écriture d’un mal-être est étudiée à travers la trame narrative de ces «deux romans qui posent la revendication du Moi-femme à partir du déport vers l’Autre». 17 Et dans l’intention de donner une place à ce fait littéraire dans le développement de la littérature marocaine d’expression, il a inclus dans son étude «De l’exotisme colonial à l’expression identitaire», un rappel des traits marquants de ce phénomène dès son émergence qu’il considère comme une revendication des femmes 18 , inscrivant leur acte d’écrire dans cette nécessité d’apporter un vif témoignage «de la difficulté des relations homme-femme dans une société patriarcale et musulmane». 19 À ce propos, il limite son corpus à ces premières écrivaines marocaines allant de Halima Ben Haddou jusqu’à Bahaa Trabelsi en passant par Noufissa Sbaï, Nouzha El Fassi, Fatiha Boucetta et Rachida Yacoubi. Il articule son analyse autour des modalités narratives caractérisant leur production romanesque qui emprunte beaucoup au récit autobiographique et à la dominance du récit linéaire à la première personne. Toujours dans une optique de comparaison entre quelques écrivaines marocaines, il réalise également deux autres études «L’autofction féminine au Maroc» 20 et «Le récit féminin au Maroc : Une écriture de la diction». 21 À titre d’exemple, dans son dernier article, il discute du projet narratif de trois romancières marocaines qui n’ont publié qu’au Maroc, échappant ainsi selon lui «aux éventuelles influences de la machine éditoriale parisienne mais surtout, parce que le public visé ne peut être que national». 22 Il s’agit d’Anissa captive de Fatiha Boucetta, de Une femme tout simplement de Bahaa Trabelsi et de Ma Vie, mon cri de Rachida Yacoubi.
Dans son article, «Femmes du Maghreb, une écriture en marge» 23 , Catherine Simon retrace les difficultés d’être femme écrivaine au Maghreb. Se basant sur un nombre limité d’écrivaines arabophones et francophones, elle précise : «Écrire et plus encore être éditées demeure une aventure exceptionnelle pour ces femmes, tunisiennes, algériennes ou marocaines qui ont choisi pour cet acte de rompre un tabou». 24 Elle a soulevé ce constat lors de la rencontre réalisée avec des écrivaines à l’occasion du Maghreb du livre. 25 Elle explique, entre autres, la position de l’Algérienne Maïssa Bey pour qui l’écrit est Sur-vie, et celle de la marocaine Bahaa Trabelsi qui s’insurge, elle aussi, contre les tabous et les pesanteurs de sa société. «La croyance religieuse est un choix individuel et non une obligation collective. Je ne vois pas pourquoi mon sort de femme devrait être lié à une relation quelconque», plaide-t-elle avec courage. «En disant cela, je sais ce que je risque. Tant pis! Il faut bien que quelqu’un commence !», lance-t-elle en riant.
La critique invoque également l’expérience toute particulière d’Aïcha Ech-Chenna qui a décidé de publier, en novembre 1996, un récit sous le titre de Miseria. Enregistré puis transcrit de l’oral à l’écrit, ce témoignage porte une lumière crue sur les jeunes exclus de la société marocaine. Son livre brosse, sous forme d’histoires vraies, le portrait d’une vingtaine d’enfants et d’adolescents, petites bonnes, filles mère ou fugueurs, sur le sort desquels le Maroc officiel ferme volontiers les yeux. «La plume, c’est comme une flamme qui éclaire: ça aide les gens à voir comment ils vivent et ça les pousse à se demander comment améliorer les choses», estime l’auteure de Miseria. Et elle conclut son étude en indiquant que : «Ni écrivaine, ni féministe», elle se définit comme «humaniste et femme d’action». Les livres, comme les journaux ou la télévision, doivent être utilisés pour «servir de passerelles entre des mondes qui se croisent et s’ignorent» assure-t-elle. Mais peut-on vraiment parler de littérature, et dans ce cas, de littératures? Est-ce le «je» ou le «nous» qui s’exprime?
Il est significatif de souligner que la production littéraire féminine au Maroc, en comparaison avec celle de l’Algérie 26 ou celle de Tunisie 27 , n’a pas entraîné une forte critique dans son sillage. Est-ce le résultat d’une méconnaissance apparente ou d’une simple négligence? Toujours est-il que cette écriture féminine spécifiquement marocaine n’était pas seulement mal diffusée et peu lue, mais, semble-t-il, également moins considérée par les critiques et les chercheurs universitaires. C’est pour cette raison que j’ai poursuivi des recherches dans cette direction en collaboration avec ma collègue Yvette Bénayoun-Szmidt. 28 Un ensemble d’études critiques sur des écrivaines marocaines des années 1960 à 1990, a donné lieu à la parution du premier recueil d’essais critiques consacrés aux œuvres de neuf romancières (juives et musulmanes) d’origine marocaine. Cet ouvrage est intitulé Parcours féminin dans la littérature marocaine d’expressiort française. 29
«À l’heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre» 30 , disait Kateb Yacine. À la lumière de cette citation, Marta Segarra a intitulé son livre Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb 31 , dans lequel elle examine la problématique de l’écriture chez quelques écrivaines maghrébines. Au niveau des Marocaines, elle met principalement l’accent sur Halima Ben Haddou, Antoinette Ben Kerroum-Covlet, Fatiha Boucetta, Nouzha Fassi, Leïla Houari et «Noufissa Sbaï. À côté de deux lectures sur Loin de Médine de l’algérienne Assia Djebar et de L’Œil du jour de la tunisienne Hélé Béji, elle choisit Quand tu verras la mer de la marocaine Leïla Houari pour compléter son regard sur des écrits féminins du Maghreb. Mais ce n’est que dans son étude «La littérature marocaine francophone au Maroc» 32 , qu’elle traite de l’analyse des thématiques et des styles d’écriture de quelques écrivaines, s’inscrivant dans la ligne de pensée avancée par Marc Gontard qui vise également l’examen des formes textuelles privilégiées par ces écrivaines. 33
Parmi tous les critiques qui se sont intéressés à l’écriture féminine au Maroc, l’apport de Serge Ménager demeure singulier. Son approche à la fois personnelle et académique a permis de valoriser l’univers féminin au gré d’une démarche sérieuse et originale. En plus d’avoir réalisé différentes entrevues 34 avec des écrivaines marocaines présentées, de toute évidence, comme un dialogue ouvert et sincère apportant des précisions pertinentes sur le travail de création, le rapport de ces femmes à l’écriture, leur rôle en tant qu’intellectuelles et les questions qu’elles soulèvent au sujet de la condition féminine dans leur pays, il a aussi été impliqué dans l’analyse de ce fait littéraire. Son étude «La l ère personne des écrivaines marocains des années 90» 35 , aborde d’une façon clairvoyante la place qu’occupe ce phénomène nouveau dans le monde littéraire marocain. Avec une argumentation judicieuse, il montre que la dernière décennie a été marquée par une évolution frappante dans la renaissance et la formation d’une nouvelle identité de la femme marocaine qui porte plus loin la trajectoire amorcée dans sa volonté de faire de l’acte d’écrire une prise de parole engagée et engageante. Dans son article «Fatima Mernissi : de la sociologie à la fiction» 36 , il discute du parcours intéressant de cette écrivaine qui, de l’essai au récit, de la réflexion à l’autobiographie, a porté un regard double sur la pensée féminine dans son pays.
Tout comme Ménager, Lahsen Bougdal se montre lui aussi intéressé par ce renouveau qui caractérise l’écriture féminine des années 90. À partir d’une analyse de «La quête d’un “Je” autre dans Oser vivre de Siham BenchkrouJ1» 37 . il réalise une étude serrée qui révèle comment «dans une société qui tarde à se débarrasser de ses archaïsmes, la narratrice effectue un parcours initiatique où le je, noyé dans un nous, renaît progressivement en passant d’un état de culpabilité à un état de responsabilité». 38 Farida Bouhassoune, de son côté, reconnaît l’importance du développement de l’écriture féminine au Maroc. Dans son article «La littérature marocaine féminine de langue française : la quête de nouvelles valeurs» 39 , elle aborde l’essence, la raison d’être et le développement de cette littérature qui apparaît riche et diversifiée. En fait, «entièrement vouée au combat contre l’injustice et l’arbitraire qui frappent la femme, quel que soit le rang qu’elle occupe dans la société, elle multiplie les témoignages d’indignation et les récits de révolte. En même temps, elle travaille à développer ses moyens d’expression et ses formes de création». 40 Aussi, son étude «Paradigmes de l’interculturel dans la Littérature marocaine féminine de langue française» 41 , montre-t-elle son intérêt à «la contribution de la femme par la prise de la parole et d’écriture à la francophonie et au dialogue des cultures» 42 , essayant «de capter le regard pluriel que les auteurs femmes proposent de leur société et des représentations imaginaires qui la dominent». 43
De ce qui vient d’être présenté, on constate qu’écrire au féminin n’est plus considéré comme un acte peu connu, peu étudié et complètement ignoré. Une série de recherches universitaires ont été entamées par différents critiques et analystes sur plusieurs écrivaines connues ou méconnues, notamment, du public marocain. Une équipe s’est constituée pour rédiger des monographies et des fiches de lectures d’après leurs propres appréciations. 44 Intitulé Écritures fëminines au Maroc - Études et Bibliographie, ce numéro spécial du CCLMC comporte deux études majeures, des lectures critiques et une recherche bibliographique. La première intervention est celle de l’écrivaine Anissa Bellefqih : «Point de vue d’une écrivaine : motivation, problématique. Vision, interrogations, perspectives» 45 , qui pose la problématique de l’écriture féminine dans une société en pleine mutation. Pour elle, l’activité créatrice apparaît pour toute femme comme un moyen privilégié de dénoncer des situations intolérables et d’ouvrir des débats sur la condition féminine au Maroc. C’est l’action nécessaire pour sauvegarder sa liberté et renforcer son identité spécifique, voire particulière. Abdellah Mdarhri Alaoui, de son côté, dans «Approche du roman féminin au Maroc : historique, dénomination et réception de la littérature» 46 , discute de la validité du concept de «littérature féminine» qui soulève certaines questions relatives au fait de dégager et de définir ses caractéristques par rapport à cette production littéraire. C’est que certains universitaires considèrent «que la distinction à partir d’un critère générique n’est pas valable; d’autres refusent cette qualification pour une autre raison: les textes écrits jusqu’à maintenant, selon eux, n’ont pas une qualité littéraire suffisante». 47 Mdarhri articule son argumentation autour des éléments et des particularités qui permettent de différencier le mouvement littéraire féminin du masculin. Et pour souligner la diversité et la spécificité de l’écriture féminine et son importance, mentionnons que des lectures critiques sur différentes écrivaines arabophones et francophones 48 , réalisées par des étudiants du DESA et de l’UFR: Littératures et Cultures maghrébines et Comparées, pour l’année 1999-2000 49 ainsi qu’une recherche bibliographique réalisée par Samira Douider offrent une partie informative et documentaire utile, voire essentielle qui affirme à la fois l’évolution et l’omniprésence des écrits féminins au sein de la littérature marocaine.
Il convient de signaler que lors du 21 e salon du livre de Paris qui coïncidait avec l’année littéraire du Maroc, une belle sélection d’ouvrages écrits par des femmes marocaines a été présentée, qui rendait compte que la littérature au Maroc se conjuguait désormais au féminin. 50 Si bien que des études critiques se sont développées de plus en plus, soulignant la fécondité de l’écriture de femmes qui portent en elle les consciences et les paroles des autres 51 , témoignant de cet idéal d’émancipation et d’implication motivée dans les différents choix qui régissent leurs vies. Par leur présence, elles continuent de se frayer un chemin vers une participation effective dans la construction du pays. L’écriture est aussi une manière de dire les choses qui ne sont ni appréciées ni tolérées par tout le monde, surtout par le pouvoir patriarcal. Beaucoup d’entres elles inscrivent leur lutte dans une continuité permanente pour tenter de dénoncer par des mots les maux de la société où elles vivent.
Ainsi, devenant sujet d’actualité, l’écriture féminine a fait l’objet de plusieurs publications et chacune à sa façon recourt à sa propre démonstration pour renforcer l’évolution de ce champ littéraire. Si Khalid Zekri s’intéresse au mécanisme de la mémoire comme expression de l’existence passée et présente de Bouthaïma Azami-Tawil dans son roman La mémoire du temps 52 , Luc Colles examine la spécificité de cette écriture de l’entre-deux chez Leïla Houari d’un point de vue littéraire et didactique. 53 Rachida Saigh Bousta, se consacre pour sa part, dans son article «Écriture-mémoire? Femmes marocaines à l‘épreuve» 54 , aux premières œuvres de quelques écrivaines marocaines. L’extension de cette première étude a fait l’objet d’un livre intitulé Romancières marocaines-Epreuves d’écriture 55 qui circonscrit sa recherche à la première œuvre de ces romancières : Farida Elhany Mourad. La fille aux pieds nus, Halima Ben Haddou. Aïcha la rebelle , Damia Oumassine. L’arganier des femmes égarées , Siham Bencherkroun. Oser vivre , Mina Sif. Méchamment berbère , Bouthaïna Azami Tawil. La Mémoire des temps et Rajae Benchemsi. Fracture du désir . Pour elle, ces premières œuvres constituent souvent ce «récit inaugural, stratégique dans l’itinéraire de tout écrivain» qui «augure une certaine quête initiatique et célèbre le baptême de l’écriture». 56 De son côté, dans son étude intitulée « Yacoubi, Sebti et Saqi : séparation religieuse: unité de foi» 57 , Vanessa Everson aborde de la dimension de la religion musulmane dans les écrits de ces trois écrivains. En explorant les différents points de vue exprimés à l’égard de l’Islam, elle souligne que par-delà leurs divergences, une voix commune apparaît dominante pour parler de la position et du statut de la femme dans la société marocaine.
Préparant des études supérieures à l’Université de Stockholm en Suède, Sarah Kilito à choisi pour sujet de sa thèse de doctorat l’exploration et l’analyse des romans marocains francophones écrits par des femmes. Elle a limité son corpus à ces écrits publiés entre 1982 et 1999 aussi bien au Maroc qu’en France. Elle a exposé ses analyses dans diverses contributions sous forme de communication 58 ou encore d’étude plus spécifique. 59 Cependant, c’est la publication de sa thèse 60 qui apporte une dimension considérable et comporte plusieurs significations pour saisir le mouvement dynamique qui caractérise l’écriture féminine au Maroc.
Nous terminons ce tour d’horizon des études critiques sur ce fait littéraire avec les contributions de Carmen Mata Barriero, Moufdi Barakat, Noura Smires, Driss Ksikes, Salim Jay, Anne Marie Miraglia et Marc Gontard. En effet, dans son étude «Leïla Houari : écriture d’exil, écriture engagée» 61 , Barriero présente le parcours de cette écrivaine qui, née au Maroc en 1958 et ayant vécu à Bruxelles depuis 1965, fait partie des acteurs d’une littérature issue de l’immigration. Lors de la journée d’étude Les Nouvelles tendances de la littérature marocaine de langue française organisée le 24 février 2004 à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Oujda, la présentation de Moufdi Barakat portant sur «Les nouvelles tendances de la littérature féminine marocaine : les transformations du “je” ou le nouveau jeu du “je”», avait pour but d’interroger les œuvres des femmes marocaines et de réfléchir sur les «transformations du “je”». 62 Quant à Noura Smires, elle s’est contentée dans «Écriture féminine marocaine : l’exemple de Moi Mireille lorsque j’étais Yasmina de Fadela Sebti » 63 de l’analyse d’un seul récit, celui de Fadéla Sebti. Tout en se basant sur cet écrit, son étude visait à mettre en valeur la parole prise par la femme marocaine qui «aspire à se débarrasser des poids de plusieurs siècles de domination et de phallocratie». 64 Travail original que celui de Ksikes qui, dans «Littérature. Elles (d)écrivent le corps» 65 , a montré la place du corps dans le roman féminin, place qui, à certains égards, demeure timide, mais la libération des mœurs littéraires va crescendo. Son étude [re]présente un état des lieux d’un tabou à peine dépassé. En ce qui concerne Salim Say qui n’est pas une figure nouvelle dans le paysage littéraire marocain, il a lui aussi, de son côté, accordé une place importante aux femmes écrivaines dans son Dictionnaire des écrivains marocains. 66 Son essai plonge dans la découverte des parcours humains et des visions d’écriture des écrivaines suivantes : Rajae Benchemsi, Nadia Chafik, Yasmine Chami-Kettani, Zakya Daoud, Touria Hadraoui, Leïla Houari, Fatima Mernissi, Nouffisa Sbaï, Baha Trabelsi, Rachida Yacoubi et Soumaya Zaky. Anne Marie Miraglia, pour sa part, a délimité son sujet et a choisi de traiter dans son ouvrage Des Voix contre le silence 67 , des aspects formels militants de romans féministes écrits par des romancières du Maghreb. Parmi les neuf romans qui constituent son corpus figurent uniquement ces deux œuvres marocaines : Anissa Captive de Fatiha Boucetta et L ’ enfant endormi de Noufissa Sbaï. Ainsi, s’intéressant à l’importance des techniques narratives dans la libération des voix de femmes traditionnellemment condamnées au silence, Miraglia présente à travers les six chapitres qui composent son livre une analyse approfondie de différents écrits féminins en démontrant «que le choix de la voix n’est pas arbitraire mais est directement associé à sociale dénoncée dans chacun des textes». Quant à Marc Gontard, l’ouvrage qu’il a dirigé Le récit féminin au Maroc 68 regroupe d’une part, des études générales sur l’émergence de la littérature féminine au Maroc qui a connu un essor considérable depuis 1995 et, d’autre part, des analyses pointues sur des écrivaines bien ciblées telles que Souad Bahéchar, Rajae Benchemsi, Nadia Chafik, Farida Elhany Mourad, Rita El Khayat, Fatima Mernissi, Baha Trabelsi et Rachida Yacoubi. Ce travail collectif 69 issu d’une collaboration entre l’université de Rennes 2 (ERELLIF) et l’université de Casablanca (GREFEC) s’efforce de répondre aux questions suivantes indiquées en quatrième de couverture : «Qui sont ces romancières qui ont choisi de dire leur révolte dans la langue de l’«autre» Peut-on parler, en dehors des habituels clichés, d’une littérature féminine en émergence? Qu’est-ce qui différencie, dans sa thématique et dans ses formes de textualisation, ce nouveau mode d’écriture, de la littérature des hommes?».
S’il est intéressant, utile et instructif de consulter des études déjà existantes, on peut regretter toutefois que beaucoup de critiques ne prennent pas en compte ce qui a été fait antérieurement dans des articles et des ouvrages dont la mention existe en bibliographie. Ces abus apparaissent suffisamment manifestes pour que nous les abordions en soulignant qu’il n’y a rien de honteux à signaler les travaux de collègues et de chercheurs universitaires. C’est l’ignorance, l’oblitération, l’oubli et le gommage de ce qui existe qui marquent notre désapprobation et notre indignation. Ce qui est surprenant, c’est que si un certain nombre d’«éminentsléminentes» critiques font l’éloge de la rigueur des réalisations de leurs amis et camarades, d’autres exhibent une érudition superficielle, se présentant avec assurance comme les Maîtres incontestés et incontestables de ce champ littéraire. De plus, ils pensent sans doute pouvoir utiliser le prestige de leur connaissance sans donner de rigueur à leur discours. Cette attitude dénote un profond manque dans le sérieux de leur recherche. Force est de préciser que cette absence de dialogue, d’échange et de partage entre les partenaires du discours critique sur ce volet littéraire est fortement dominante chez un nombre considérable de ceux et de celles qui se prétendent de vrais intellectuels. Ce faisant, cette façon de penser et d’agir est regrettable, dommageable, voire dénonciable. En fait, il y a toujours possibilité d’enrichissement dans la découverte de pistes de lectures et d’analyses nouvelles et actualisées : encore faut-il avoir l’honnêteté, la décence et le respect de signaler ce qui a été réalisé auparavant, pour l’approfondir ou pour l’appuyer, pour le contredire ou pour le dépasser. Alors si ces critiques semblent assurés que personne ne remarquera leurs pratiques malhonnêtes, opportunistes et incrédules, atteignant un niveau flagrant d’imposture, on peut s’écrier que ces imposteurs sont connus et nus. 70
Une deuxième remarque concerne le recours au «recyclage» des travaux existants avec quelques ajouts supplémentaires, originellement parus ailleurs sans avoir la décence académique de les signaler. Soulignons à titre d’exemple l’usage abusif qui a été fait de l’effort louable et méritoire de Samira Douider. Celle-ci a réalisé dans le cadre des accomplissements du CICLIM une bibliographie sur l’expression littéraire féminine marocaine. En dépit de quelques erreurs 71 , c’est une liste digne de tout respect et de toute estime qu’il faut mentionner. Cependant, ce qui est surprenant, voire inadmissible, c’est le recours de certains collègues à cette liste, de manière anonyme, et répétant quelques-unes de ces erreurs. 72 Et ces erreurs sont criantes. On doit se demander si les réalisateurs de ces travaux académiques se contentent de recopier les sources qu’ils avancent. En fait, s’ils ne soucient pas de vérifier l’authenticité et la validité de leurs références, leur pratique peut entraîner des confusions et constitue à différents degrés un abus extrême qui renforce l’anti-intellectualisme, l’opportunisme et le vol académique, malheureusement déjà répandu chez certains intellectuels. À cet égard, nous avons tenu à dénoncer ces impostures intellectuelles et ces pratiques de recyclage parce qu’aucune recherche ne peut progresser avec une base conceptuellement confuse et radicalement biaisée. Ce qui est plus grave, à notre avis, c’est l’effet néfaste que cette pratique entraîne, révélant un manque de sérieux et de profondeur dans la recherche académique qui pourrait nuire à la longue aux études portant sur l’écriture au féminin.
L’importance de l’écriture féminine réside aussi dans la création de différents groupes de recherche sur les femmes qui se sont développés dans différentes universités à travers le Royaume Chérifien. 73 Ce mouvement va favoriser un renouveau de l’activité culturelle littéraire au Maroc et va lui permettre de renaître par l’instauration d’une nouvelle tradition culturelle organisée surtout autour de la tenue de colloques 74 , de journées d’études 75 , et de toute une série de rencontres, particulièrement avec les écrivaines, pour enrichir le dialogue entre créatrices, critiques et lecteurs. 76
Il faut dire que la présence d’écrivaines marocaines sur la scène littéraire a rendu nécessaire une révision des auteures étudiées. L’introduction de romans écrits par des femmes semble s’imposer par elle-même. En fait, la diversité des écrits féminins au Maroc est aujourd’hui très importante et se reconnaît non seulement par des différences de style, de forme mais également pour la présence de stratégies narratives s’inscrivant dans la mouvance marquante des études littéraires qui se manifeste un peu partout. Il n’est pas donc étonnant que des séminaires 77 soient donnés, des mémoires 78 ainsi que des thèses 79 réalisés et soutenus autant dans des universités marocaines qu’étrangères. Tout porte à croire que l’écriture féminine au Maroc suscite un intérêt grandissant pour son enseignement universitaire et pour un certain nombre d’études, d’actions et de réactions qui la font sortir de l’ombre et de la marginalisation qui ont longtemps marqué son essence et son existence, pour différentes raisons et motifs socio-culturels.
Naît alors une prolifération d’appellations et de vocables pour la désigner et pour souligner sa particularité et sa spécificité littéraire. Ainsi, pour indiquer l’aspect d’une part de son essor et, d’autre part, de sa différenciation, plusieurs intitulés sont avancés servant à la catégoriser dans le champ littéraire marocain : Littérature marocaine féminine de langue française, les écrivaines de langue française au Maroc, auteurs femmes au Maroc, écrivaines marocaines, littérature marocaine féminine francophone, roman féminin au Maroc, romancières marocaines ou encore écriture féminine au Maroc . Il reste que ces diverses dénominations ont révélé l’existence d’une véritable polémique quant à la portée littéraire et culturelle de ce genre d’écriture, divisant ainsi la communauté des critiques et des chercheurs en deux catégories. Les farouches opposants estiment que cette notion est ambiguë et aléatoire et rejettent totalement cette qualification, du fait, comme le souligne Abdallah Mdarhri Alaoui, que «les textes écrits jusqu’à maintenant, selon eux, n’ont pas une qualité littéraire suffisante». 80 Beaucoup d’entre eux refusent d’opérer une dichotomie à tout genre littéraire, considérant toute désignation spécifique comme négative et séparatiste qui établit une distinction, non fondée, entre les écrits réalisés par des hommes et ceux conçus par des femmes. Les partisans d’un nuancement et d’une différenciation pensent par contre qu’il est tout à fait légitime que les femmes rejettent le rôle qui leur a été dévolu pour témoigner elles-mêmes de la vraie condition de vie de la femme marocaine. Seule une expression féminine, innovatrice et inventive, peut rendre compte que c’est à la femme de s’interroger sur le discours concernant son identité dans lequel elle est tout autant productrice qu’objet d’étude. C’est que le regard de l’homme écrivain, même quand il veut être objectif et engagé, reste marqué par ce fait indéniable qu’il est homme et que sa perspective aliénante par les préjugés et les stéréotypes dominants, ne saurait, par conséquent, exprimer une vision réelle de l’être féminin. Les approbateurs considèrent qu’en tant que détentrices d’un double imaginaire à savoir individuel constitué de rêves, de désirs, d’espérances et d’inspirations, et collectif, qui puise dans la légende, l’idéologie, l’histoire et les pratiques sociétales, l’être féminin est appelé par la force des choses à revendiquer la reconnaissance de sa présence et de sa particularité intellectuelle. Et cela ne peut se faire et se réaliser que par la reconquête du savoir et de l’écriture, ces pouvoirs symboliques longtemps dominés par l’homme. C’est ainsi que la femme apparaît comme la première partisane capable de faire entendre sa voix, pour décrire sa réelle condition humaine et ses préoccupations spécifiques, en dehors des codes masculins. Et d’assumer avec courage et détermination une grande responsabilité qui lui incombe, comme le précise Anissa Bellefqih :

Au-delà de la libération par l’écriture, la femme a maintenant le devoir d’étendre sa réflexion au vécu sociétal de ses consœurs muettes, parce que muselées et entravées. Elle a en charge le présent brumeux et l’avenir incertain de ces femmes. Elle devait donc dépasser ses fractures personnelles pour se pencher sur les fractures sociales. Arrêter de se nombriliser pour se mettre à l’écoute et faire un travail de proximité libérateur et salvateur pour la condition féminine. 80
Il est significatif d’indiquer que lors du 21 e salon du livre de Paris, l’année littéraire du Maroc a organisé deux tables rondes : l’une sur l’écriture féminine au Maroc et l’autre sur la mémoire. Deux moments très intéressants grâce à la présence de romancières et d’écrivains Marocains. Les intervenantes ont indiqué que les femmes sont arrivées à reconquérir l’espace de la pensée et à se voir comme être pensant. Mais s’interrogeant sur l’existence d’une écriture féminine pour autant, le journaliste algérien Ahmed Benhamed., rapporte que les intervenantes ont opté pour :

Peut-être «écriture tout court», serait préférable. Parce qu’en écrivant, on écrit pour tous ceux et celles qui n’ont pas pu le faire. On part de la réalité, et on fabrique des histoires. Et «c’est là justement que se pose le problème du pacte de lecture pour l’écrivain qui tente cette expérience». Comment la société, les lecteurs vont-ils lire, s’approprier cette œuvre? «Lorsqu’on parle de répudiation par exemple dans un livre, est-ce que cela veut dire que l’on a été soi-même répudiée?». Face à un lectorat en manque de repères, l’écrivain se trouve contraint à une revendication qui ne cesse de rappeler la différence entre une biographie et une histoire, entre l’espace du réel et celui de la fiction. 81
Il ajoute aussi :

Dans tous les cas, ce qui amène les femmes marocaines à s’emparer de la page blanche, «c’est une profonde insatisfaction, un besoin de faire changer les choses, être plus dans l’action, c’est une volonté de réhabiliter une image. L’image que la femme a d’elle-même ne lui paraît pas satisfaisante. Elle va donc essayer de la changer par le cinéma, l’écriture, la peinture...». Mais, elle n’y arrivera pas toujours, sous couvert de pudeur, ou de bienséance. «Parce qu’il y a le père, les frères... Pour respecter le code de bienséance, des femmes qui peuvent écrire ne le font pas... et c’est dommage», parce que cette écriture qui sert en premier les femmes peut conduire aussi à améliorer le sort des hommes qui l’entourent et dont l’existence, à y regarder de près, manque de relief aussi. 82
Certes, les raisons qui ont amené des femmes marocaines à s’emparer de l’écriture pour se faire entendre sont multiples. Bien que se consacrant majoritairement à l’exploration de l’univers féminin, elles refusent le plus souvent, quel que soit le lieu d’où elles écrivent, de s’enfermer dans un discours féministe. Elles aspirent à la solidarité de toute parole féminine pour s’approprier leur propre voix et porter sur leur société et sur leurs rôles un regard sans indulgence. Farida Bouhassoune avance qu’en évoquant le recours à l’écriture, certaines femmes n’ont pas hésité

à affirmer que c’est par vocation ou par goût de l’aventure. Pour la plupart cependant, c’est surtout un besoin d’expression et d’affirmation qui les motive. Car ce qui est souvent demandé à une femme c’est d’être avant tout bonne mère, une maîtresse de maison irréprochable. Écrire est donc un cri de refus lancé à la société et à ceux qui veulent lui imposer la loi du silence. Malgré le fait que certaines écrivaines se sont arrêtées à la publication d’un seul texte, il semble clair que c’est par engagement qu’elles ont choisi d’écrire notamment. 83
Cet engagement ou cette prise de conscience vient du fait que même en tant qu’écrivaines, elles ne sont considérées exclusivement que dans leur statut de femmes. Cette simple identité tente de leur ôter le pouvoir des mots. C’est ainsi que leur réaction se caractérise par un refus d’être enfermées dans un carcan idéologique qu’elles n’ont pas contribué à formuler. Elles insistent sur la nécessité d’être reconnues en tant que telles et revendiquant que leur apport personnel soit considéré au-delà de toute étiquette réductrice. Par leurs actions qui sont une réplique essentielle pour se faire entendre et avoir le droit d’exister dans le système de vie dans lequel elles se meuvent, elles répondent, en fait, à un triple engagement. En tant que femmes, en tant qu’écrivaines et en tant que citoyennes (marocaines), elles sont, qu’elles le veuillent ou non, le porte-parole des femmes dans leur société. Ainsi, de la crise d’identité jusqu’à l’affirmation de soi en passant par une remise en question d’une société figée dans des valeurs séculaires, de la dénonciation de la misogynie traditionnelle, de l’expression de cette volonté à propulser plus en avant le mouvement de libération de la femme dans sa spécificité marocaine, tels sont quelques axes thématiques qui caractérisent cette écriture féminine. Et quel que soit le genre qu’elles utilisent, du récit autobiographique, avec exploration de l’espace intime, du roman ou encore de la nouvelle, les écrivaines marocaines partagent bien des réalités communes, au-delà des diversités relatives à chaque voix dans ce pays. Des thèmes se retrouvent dans les écrits féminins et disent souvent le même imaginaire, les mêmes préoccupations, les mêmes motivations, l’inscription dans la même lutte, l’enracinement dans la même Histoire, la traversée de destins communs.
Ces conteuses au verbe écrit sont des femmes instruites qui s’expriment dans une langue autre, mais contrairement aux écrivains masculins, elles ne la sentent ni comme un déchirement, ni comme une trahison. Cela dit, le fait d’écrire en français ne fait pas d’elles de simples «francophones» sans autre enracinement. Ce français, s’il n’est pas leur langue première, n’est pas non plus une langue étrangère. Il constitue une langue seconde. Dès lors, cette question du choix de la langue d’écriture, éternelle problématique qui continue d’animer les débats chez les écrivains marocains, n’angoisse pas les écrivaines qui ne semblent aucunement manifester de déchirement à écrire dans ce qui est désigné comme la langue de l’ex-colonisateur. Pour elles, comme le souligne Bouhassoune, «la langue française appartient désormais à tous ceux et celles qui la pratiquent et s’en réclament, dans le but de défendre des valeurs humanistes et universelles». 84 En fait, ce qu’elles revendiquent par-dessus tout, c’est le droit à l’expression. Ce désir, si longtemps frustré, de se dire et d’être présente au monde extérieur, elles le réalisent pour elles-mêmes et pour les autres femmes par le truchement d’une main «écrivante».
C’est ainsi que des écrivaines précisent qu’elles préfèrent écrire dans la langue où elles se sentent le mieux. Pour Baha Trabelsi, écrire en français, c’est une voix qui s’élance puissante, procurant une grande satisfaction. Elle avance que «la langue est un moyen d’expression, et si l’on a choisi d’écrire en français, c’est comme un artiste qui a essayé plusieurs techniques, plusieurs styles et qui finit par choisir celui où il se réalise le mieux...». 85 En revanche, cette langue qui pouvait procurer auparavant tant de bien-être et d’aisance peut soudainement cesser de le faire. «Ce n’est pas confortable d’écrire en français dans le Maroc d’aujourd’hui...», souligne Souad Bahechar. «Ce n’est pas facile d’écrire dans une langue dont l’inventivité ne se ressource plus au contact du quotidien», «Une langue qu’il faut parfois aller retrouver, réentendre là où elle se pratique, si l’on désire qu’elle continue à faire vibrer des choses en nous». 86 Mais il reste que les écrivaines marocaines se sentent bien dans le français. Cette francographie a une énorme diversité. Celle-ci est libératrice de tous les tabous. C’est une langue qui se prête à la souplesse et à la nuance. Les femmes l’habitent sans douleur ni déchirement. Car, pour beaucoup, elle demeure la langue de «l’entre-deux cultures». Certaines osent même rendre la langue française étrangère à elle-même. Dans leurs écrits, elles gardent une sensibilité arabe indéniable et leurs voix narratives ont cette dimension traditionnelle orientale. Quant aux écrivaines en exil, elles emportent leurs racines avec elles et elles ne cessent d’exalter la nostalgie du passé.
Il serait abusif de ne voir dans ces réactions que l’expression manifeste de la valorisation de la langue de l’ex-colonisateur. Il s’agit principalement de l’écriture littéraire, parce qu’elle se fait sur un autre registre linguistique (ici le français), elle peut tenter d’être un retour, par nécessité immédiate, à la parole traditionnelle comme parole plurielle (parole des autres femmes), mais aussi parole individuelle, ou plutôt, son de parole singulière. Si ces marocaines écrivent en français, en réalité, elles écoutent et parlent en langue arabe avec les autres femmes de chez elles. À vrai dire, comme le note Bouhassoune :

le seul fait d’avoir choisi d’écrire en français, même si pour certaines d’entre elles il n’y a pas d’autres alternatives, est déjà en soi un acte de refus du système idéologique en place dans notre société. En ce sens que par le moyen de cette langue, elles se sentent plus à l’aise pour affirmer leur propre parole. 87
Ceci dit, les écrivaines marocaines s’approprient cette langue pour l’enrichir, transcender les différences et les chocs culturels, et dépasser tous les obstacles qui surgissent dans leur existence et entrave leur cheminement personnel. Leur recours à cette parole, même proférée dans la langue de l’autre, offre néanmoins un espace de libération nécessaire à la survie et à l’épanouissement de la femme. Et en s’emparant de sa richesse, en la pliant à leurs formes et à leurs exigences pour livrer leur message, elles revendiquent par son biais la reconnaissance de leur identité marocaine, contrairement à ce que recherche Rita El Khayat. Son intention est explicitement annoncée dans une entrevue réalisée avec Serge Ménager :

Oui, ma position peut paraître arrogante, elle est en fait exigeante. Je ne me plais pas dans la médiocrité et la nullité et puis c’est tout, c’est clair! À la limite, je ne veux pas que l’on dise de moi que j’écris comme une femme ou comme une Maghrébine, je ne suis ni l’une ni l’autre. Je suis un être humain, auteur d’expression française. Je ne veux pas être mise dans le cadre des littératures étrangères. C’est de la fumisterie! Ou on me reconnaît comme parlant une langue qui est la mienne, qui structure mon inconscient, et on ne m’appelle pas Maghrébine; je suis d’expression française, je suis un écrivain français. 88
Vouloir faire découvrir la production féminine au Maroc et l’exposer en pleine lumière est un travail de grande envergure. Si bien que nous avons choisi de délimiter le terrain et de réaliser un ensemble d’études sur toutes les écrivaines marocaines en plusieurs ouvrages. Après Parcours féminin dans la littérature féminine d’expression française 89 , Écritures féminines au Maroc — Évolution et continuité est le deuxième volet de ce projet de recherche en vue d’examiner les œuvres des écrivaines marocaines de façon diachronique et synchronique. Car, il y a un nombre considérable de femmes qui ont écrit, écrivent et continuent à écrire en français dans ce pays. Dans cet ouvrage, je me propose, de faire (re)découvrir quelques-unes d’entre elles situées entre 1990 à 1995. Le corpus comportera un ensemble d’écrits appartenant aux écrivaines suivantes : Fatma Bentmine, Fatiha Boucetta, Nadia Chafik, Dounia Charaf, Aïcha Diouri, Farida Diouri, Farida ElHany Mourad, Ghita El Khayat, Amina Lhassani, Sapho, Fadela Sebti, Bahaa Trabelsi, Lyne Tywa et Rachida Yacoubi. Les textes de ces écrivaines marocaines, seront situés selon un parcours chronologique et les analyses mettront en application les théories littéraires et culturelles les plus contemporaines choisies en tenant compte des particularités individuelles de chaque auteure.
Nous avons opté pour «écritures féminines» au lieu de «littérature féminine», prenant en considération les propos de Christiane Chaulet-Achour présentés dans son étude «Écritures féminines algériennes entre urgence et création». C’est ainsi qu’elle justifie son choix de privilégier l’appellation d’écriture féminine : * la prise en charge la plus possible des voix féminines qui s’expriment dans la fiction, le témoignage, l’autobiographie. Lorsqu’une littérature naît — et c’est bien le cas qui nous occupe ici - on ne peut d’emblée sélectionner les œuvres marquantes et laisser dans l’ombre les tentatives maladroites ou les propédeutiques émouvantes de l’entrée en écriture de l’ensemble considéré. * la place faite à des expressions de femmes qui ne choisissent pas nécessairement la médiation esthétique — condition indispensable pour situer un écrit dans une littérature - mais qui, néanmoins, n’optent pas pour l’essai historique ou sociologique et tentent une expression plus personnelle. 90
Elle continue son argumentation en soulignant que :

Parler d’écriture féminine n’est pas enfermer les femmes dans un ghetto reproduisant le ghetto social : circonscrire un objet d’étude précis, c’est attirer l’attention sur un domaine d’écriture peu connu et que l’on noierait à intégrer trop rapidement dans un ensemble “masculin” plus ancien, plus “peuplé” et riche de noms prestigieux. Le souci sera, une fois remplie cette obligation de visibilité, d’intégrer les écritures féminines de langue française dans l’ensemble littéraire ou elles trouvent leur place, avec les hommes et par rapport aux autres langues de création (arabe classique, arabe algérien, kabyle). 91
Le titre de cet ouvrage comporte également deux mentions bien spécifiques : continuité et évolution . Pour ce qui est du terme continuité, sa présence indique qu’en donnant à leur expérience une forme littéraire, autobiographique ou romanesque, des femmes écrivaines ont élargi le champ de la littérature marocaine, contribuant ainsi à son enrichissement, à sa vitalité et à sa diversité. Tout en s’inscrivant dans la voie tracée par leurs aînées, leurs écrits se sont multipliés tant leur volonté est manifeste de recourir à la parole pour montrer que leur acte n’est pas seulement un contenu, mais aussi une forme d’engagement de création dans ce mouvement de libération féminine.
Quant au terme évolution, il exprime cet état de fait qui témoigne de la mouvance qu’a connue la production littéraire féminine par rapport aux premières années de son émergence. Cette évolution qui s’inscrit au cœur de la continuité, révèle que l’écriture féminine ne recourt pas au traitement du sujet romanesque de l’intérieur de manière isolée. Elle se caractérise en effet par son ouverture infinie. D’abord ouverture au passé, ouverture sur le présent, sur le devenir de la société marocaine, sur l’infini des transformations sociales, économiques, politiques, religieuses et des systèmes de pensée qui la structurent. Tant par la chronologie que par l’esprit, les œuvres des écrivaines revendiquent, à juste titre, une place de choix dans la littérature marocaine d’expression française. Leurs qualités propres ne font que confirmer cette mouvance marquante de l’écriture féminine au Maroc.
Notre but est de proposer, selon un parcours chronologique, des analyses autonomes ou plutôt la lecture de textes méconnus d’écrivaines connues ou moins connues. Au lecteur de mesurer maintenant son indulgence à l’égard de ces femmes qui ont osé prendre la parole. En s’intéressant aux textes d’écrivaines marocaines, on constate qu’il n’y a pas de thème majeur qui soit unique à cette écriture. Au sein de cette diversité d’écrits féminins, l’imaginaire des femmes aborde différentes problématiques. C’est dans cette perspective que notre recherche vise à cerner les distinctions référentielles et prédicatives pouvant caractériser l’écriture au féminin. Et comme chaque texte signe son originalité par une narration de facture romanesque ou poétique qui précise sa particularité ainsi que sa dynamique textuelle, son analyse sollicite pour ainsi dire une pluralité d’approches critiques qui rendent possible sa signification et permettent de mieux appréhender sa spécificité dans le contexte littéraire marocain. Ainsi, plutôt que de nous fixer une seule grille qui nous aurait conduit à exclure arbitrairement certains textes, nous avons préféré discuter chacun de son intériorité, établissant un rapport direct et nécessaire avec l’écrit.
Dans sa volonté de conquérir et de reconquérir la place qui lui revient, l’écrivaine marocaine a pu réellement fonder un discours autonome dans l’espace d’écriture, s’imposant par un «Je» osant et transgressant des tabous, élevant sa voix contre tous ceux qui interdisaient que son apport intellectuel et sa vision s’entendent et se répandent. La détermination de l’être féminin d’agir et de réagir à travers l’écrit est fortement manifeste. C’est que dans et par son écriture, son existence même est revisitée et réinventée dans une perspective nouvelle, celle de la jouissance de la vie en tant qu’individu indépendant et surtout en tant qu’identité féminine. La femme a pris la parole et a investi par ce pouvoir un espace jusque-là réservé à l’homme, sachant qu’elle doit combattre plus pour maintenir sa place dans une société truffée d’oppositions ouvertes ou déguisées. À cette fin, son «Je» devient de plus en plus entreprenant, voire osé pour écrire sur ceux qui entravent son processus d’évolution, qui ralentissent son élan et découragent ses initiatives. Sortir de l’anonymat, s’afficher publiquement aux yeux de l’autre est un acte d’extrême courage et de farouche résistance.
L’écriture est avant tout un acte de revendication de son identité féminine en vue de se situer par rapport à l’autre qui reste détenteur du pouvoir par sa pratique et sa portée.
Nombreuses sont donc les écrivaines marocaines qui explosent d’amour et de rage, de douceur et de colère quand il le faut, font face à la résistance et à la dépréciation, et défient la marginalisation qui veut les maintenir dans une infériorité permanente. Elles rêvent de toutes les occasions possibles pour disposer d’une plus grande liberté d’action et d’expression, imaginant un projet de société construit sur le respect de l’autre dans sa différence et dans sa pluralité. Les écrivaines marocaines tentent de garder leurs places acquises dans tous ces espaces conquis pour affirmer leur droit à la citoyenneté et à la vie. Femmes, elles refusent d’être déclarés étrangères à leur propre société. Et écrivaines, elles évoquent leurs conditions, ne cessant de revendiquer le droit à l’écriture et d’affirmer leur existence à travers une parole juste, affirmative, libératrice de toutes les craintes et toutes les contraintes.
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Transcendance de la captivité féminine dans Anissa Captive de Fatiha Boucetta
Fatiha Boucetta retrace dans Anissa Captive 92 la vie d’un personnage féminin de la petite enfance à l’âge adulte. Avocate à Casablanca, l’auteure se dévoile en grande partie à travers son récit sous le nom d’Anissa. Au fil des pages, on remonte avec elle le chemin de sa vie, dont les étapes s’éclairent les unes après les autres. En écrivant ce roman, Fatiha Boucetta instaure avec le lecteur ce que Philippe Lejeune appelle un «pacte fantasmatique». Celle qui veut raconter sa psychanalyse trouve là un pacte qui convient aux dimensions psychologiques et sociales, constituant dans l’œuvre une possibilité d’approche — voire de compréhension — de la protagoniste et du cadre dans lequel elle se meut et se définit.
Pour mieux comprendre ce roman qui se présente comme un témoignage récupéré à des fins qui. semblent thérapeutiques, examinons brièvement le métatexte. La position du titre sur la page couverture est déjà signifiante. Le titre Anissa Captive est enchâssé entre le nom de l’auteur et la désignation du genre «roman». Anissa Captive est situé entre l’auteur réel et son double. Le titre annonce le contenu de l’histoire. Il s’agit bien du récit d’une jeune fille, nommée Anissa et le lexème captivité renvoie inéluctablement à l’enfermement et à l’emprisonnement. La citation mise en exergue renforce l’orientation du texte. Cette citation : «Car la vie est un bien perdu quand on n’a pas vécu comme on l’aurait voulu», révèle l’itinéraire poignant d’une jeune fille marocaine. Et pour imprimer à ce cheminement particulier, marqué de déceptions d’une sensibilité féminine, plus de matérialité et plus de consistance, l’auteure tient à le peindre elle-même. Abdellatif Kinini souligne, à cet effet, que : «l’illustration à la couverture laisse voir une jeune fille, seule au milieu d’un espace aérien où toute fuite n’est que puérile. La symbolique de la cage est en harmonie avec la thématique du récit et cette main, dans ce ciel immaculé, est l’expression d’une virilité négative, d’un destin contraire qui vous empoigne pour juguler toute manœuvre au lib-arbitraire». 93
Certes, le nom de la protagoniste diffère de celui de l’auteur, mais toutes sortes d’indices suggèrent la parenté de Fatiha Boucetta et de la protagoniste. Le premier se trouve dans le Prologue qui dévoile le dire d’une personne en psychanalyse. La volonté de l’auteure-narratrice d’avancer dans les méandres d’un être en déroute en vue de capter l’identité d’Anissa et aussi d’aider les autres à vaincre leur névrose est clairement annoncée : «C’est pour tenter de cerner ce personnage, pour mettre à jour, pour traquer, pour démasquer, pour arrêter, pour emprisonner, pour rééduquer enfin tout ce caractère bizarroïde, que l’envie lancinante, s’est installée en moi d’écrire ce livre» (p. 8). À ce niveau, le désir de tout dire apparaît manifeste et «l’écriture fonctionne ici comme un adjuvant pour la libération d’une captivité». 94
Le deuxième indice figure sur le texte de la page de couverture arrière. La voix que l’auteure fait entendre est justement tirée du prologue et laisse soupçonner qu’il y a identité entre sa vie et celle de la protagoniste. En tant que fille d’ambassadeur du Maroc dans différentes capitales, ayant connu le luxe et l’aisance, Fatiha Boucetta a manifestement voulu raconter sous forme romanesque son histoire à travers celle d’Anissa. Elle s’identifie à ce personnage dont l’enfance dorée se gâche au fil des années pour finir par un mariage malheureux qui tourne à la catastrophe.

Ceci est l’histoire d’une jeune fille que j’ai connue, parfois aimée, parfois plainte, parfois haïe, au point de souhaiter sa mort; c’est l’histoire d’une petite fille appartenant au monde des riches, mais qui pouvait être dans certains cas plus pauvre que le plus gueux des gueux, et plus seule qu’une étoile déserte, perdue dans la galaxie!... (pp. 8-9)
On trouve aussi à l’intérieur même du roman un jeu de miroirs suggérant une identification de l’auteure à la protagoniste surtout quand cette dernière devient artiste et expose ses peintures ainsi que ses sculptures. À ce moment-là, Anissa se révèle comme étant non seulement la narratrice-protagoniste du livre, mais aussi son auteure possible. D’ailleurs, un va et vient constant entre la biographie (histoires d’Anissa) et l’autobiographie (vie de l’auteure) permet à la romancière d’une part, de raconter sa psychanalyse par le biais de l’écriture et, d’autre part, de s’autoreprésenter dans son texte comme écrivain d’une expérience authentique. Ce passage de la psychanalyse à l’écriture offre la possibilité de mieux saisir l’appropriation du pouvoir du langage par la re-conquête du droit à la parole. Rappelons ce qu’André Belleau a écrit au sujet de l’autoprésentation : «Le roman qui met en scène un écrivain accomplit une réitération et même un dédoublement de l’auteure, de l’écriture et d’une idée de la littérature». 95
Anissa aborde sans crainte le récit de sa vie. Elle désire mieux se connaître, trouver le sens de son existence, élucider les ombres et analyser les contradictions d’une névrose obsessionnelle. Raconter sa vie réclame une attention exclusive à soi-même, pour surprendre les mouvements intérieurs de l’âme. C’est pour elle le moyen de se délivrer des angoisses et de recommencer à vivre avec elle-même. En fait, entre les points initial et terminal du roman, la finalité du texte ramène progressivement la protagoniste délirante vers une acceptation plus sereine de la réalité et précise «le passage d’un équilibre à un autre». 96 De sorte que, comme le soulignait Georg Luckacs :

Le roman indique par le point où il débute et par celui où il s’arrête le segment de vie qui déterminée son problème et qu’il tient pour seul essentiel ne montrant ce qui précède et ce qui suit qu’en perspective et par seule référence à ce problème, il a tendance à déployer néanmoins toute sa totalité épique dans le déroulement de la vie pour lui essentielle. 97
Si dans le prologue, les indices relevés nous situent de plein-pied dans un espace de «thérapie» et de psychanalyse, l’épilogue, quant à lui, «s’instaure comme un renoncement à la connaissance de soi et souligne la volonté et de la narratrice et de la protagoniste d’inscrire le combat à une échelle plus élevée : celle où la lutte avec les autres pourrait être le sens possible de l’existence». 98 Sa situation n’est plus seulement psychanalytique ; c’est également une situation de prière et de résistance. La scène de séparation avec l’agonie psychologique est le point terminal et au moment de cette rupture, les mots de la protagoniste 99 font apparaître l’épilogue «non plus comme une clôture du récit mais lui-même prologue d’un récit à venir, récit où la lutte sera plus mûre et plus conscience déclarée non aux «démons intérieurs» mais à l’indifférence hypocrite du social». 100
Ainsi l’essence structurante de l’œuvre est bien la recherche de l’équilibre. Le retour au passé et l’évocation des souvenirs de l’enfance sous-tendent la progression de la protagoniste vers l’ultime liberté de son Moi qui met ainsi fin à un débalancement, à un mal de vivre. En effet, le sort d’Anissa se révèle dès le début du roman. Née dans une famille riche, gâtée par un père ambassadeur, très tôt elle va assumer la lourde responsabilité de devoir être à la hauteur des attentes de ses parents. En tant qu’aînée et unique fille de la famille, Anissa devait être parfaitement éduquée. Pour ce faire, elle fut soumise à des épreuves variées destinées à affiner encore plus sa formation. Mais elle refuse de grandir, s’accrochant à son enfance comme au dernier refuge d’une innocente liberté En réalité, enchaînée à sa famille, à son lot de responsabilités, elle va traîner en elle une captivité intolérable telle une petite fille qui «vivait la vie qu’on lui faisait vivre...» (p. 13). À cinq ans elle connaît son premier enfermement. Un bref séjour dans un pensionnat suisse pour enfants riches et des études à Paris, dans une institution religieuse, chez les Dominicaines, sèmeront en elle les graines de la colère et le rejet total de ces prisons dorées. Elle considère l’internat comme une invention pratique des adultes «pour éliminer les enfants gênants». (p. 62)
L’envie de fuir le néant où l’a ravalé l’indifférence égoïste et sclérosante de sa famille et de trouver le bonheur ailleurs, la pousse vers un monde de rêverie. Livrée à elle-même, elle construit son propre univers en instaurant avec l’écriture une relation de découverte et d’évasion. Ainsi, le Journal/Miroir constitue une «aire transitionnelle» permettant de briser le silence accablant qui l’entoure et de donner libre cours à ses fantasmes et à ses désirs. Par le biais de l’écriture, Anissa revient à ce paradis perdu de l’enfance et au fil des jours son journal intime témoigne de «l’expression d’une sensibilité exacerbée, le parcours d’un oiseau blessé et traqué à tout moment (métaphore de la cage à la couverture)». 101 À partir des différents espaces qui ont douloureusement circonscrit son existence et du sentiment d’exclusion qui l’habite, la voix qui anime ses confidences lui renvoie constamment l’image d’un être angoissé, solitaire, anéanti et affaibli. «Et c’est ainsi qu’à l’écho de l’internement de l’espace répond celui encore plus émouvant et plus tragique : L’exil intérieur». 102 Consciente de ce double cloisonnement, Anissa se réfugie dans l’écriture pour harmoniser sa relation avec le réel et cesser d’être le réceptacle d’une vie sans bonheur. Elle tente en somme selon la formule de Mallarmé de «céder l’initiative aux mots» pour renaître de sa solitude et pour retrouver sa paix intérieure. À ce niveau-là, le parallélisme avec Les mots pour le dire de Marie Cardinal 103 peut être opératoire dans le sens où le recours aux mots délivre et devient essentiel dans le devenir de l’être.
Anissa «n’avait pas dix-sept ans, que déjà se préfigurait pour elle une vie de femme». Ses parents la poussent au mariage à cet âge où «d’autres allaient encore à l’école» (p. 148). Elle ne choisit pas son mari et ne peut exprimer librement ses opinions. La tradition impérieuse exige qu’elle écoute ses parents qui aiment son fiancé, un médecin de bonne famille. Toutefois, «elle espère sans trop y croire, faire un beau mariage, un mariage d’amour plein de rêves...» (p. 151). Le mariage avec le docteur Saïd qu’elle ne supporte pas, qu’elle n’aime pas a lieu et Anissa doit aller vivre avec lui à Sidi Ishaq, une ville qui lui donne l’impression de ne pas être au Maroc. Dans cette ville, les femmes ne portent pas de djellabas, mais des haïks (voiles) blancs, et en général parlent tamazight plutôt que l’arabe. Cependant, l’être écartelé, qui n’était rien avant, ne retirera rien non plus de cette union. Frustrée d’espoir et vivant entre deux vides, elle ne connaîtra qu’amertume et déception. Sa nouvelle existence se dessine dans la soumission et dans la résignation.
Anissa commence sa vie conjugale par un pénible réveil, non pas avec le prince qui habitait son imaginaire 104 , mais avec un homme qui ne soulève en elle aucune passion. «La manière dont elle dormit près de lui cette nuit-là, lui parut comme une préfiguration de sa vie future : calme, sans amour, “à côté de la plaque”» (p. 223). Sa deuxième nuit de noces fut ratée : «son corps refusait de se soumettre, avec des hurlements dont elle crut qu’ils ameuteraient tout l’hôtel» (p. 224). De plus, son époux s’adonne à outrance à l’alcool. Cette amère réalité annonce le début d’une sorte de longue détention d’Anissa dans l’univers chloroformant du docteur. Un homme froid, égoïste et excentrique, un ivrogne, un médecin désoeuvré et morbide, atteint au plus profond de lui-même d’un incurable ennui, d’une angoisse qu’il ne surmonte pas. Saïd est aussi un cupide menteur, un mari infidèle et porte en lui tous les germes de la destruction.
L’atmosphère de la maison où vivent deux êtres que le hasard a réunis mais que tout sépare s’avère lourdement monotone. Anissa est délaissée par le silence et vit une souffrance muette. Elle ne connaît pas de passion et le docteur n’éprouve aucun amour pour elle. Il la délaisse souvent pour s’adonner à la boisson en compagnie des infirmiers de son hôpital. Elle n’expérimente que l’abandon, voire le rejet, et se met à espérer qu’ils quitteront un jour cette ville où elle sent une sorte de voile opaque envelopper sa vie. Enfermée dans un mariage devenu stérile, elle se doit cependant de continuer à suivre sans protestation les ordres et les désirs de son époux. Cette position de dépendance à l’égard de son mari la tient immanquablement à la merci de l’humeur de ce dernier qui va jusqu’à la battre, la maltraiter ou la brutaliser : «Stupéfaite, Anissa se tint la joue pendant plusieurs secondes et puis détourna le visage et resta là, prostrée, sa main toujours sur sa joue “suppliciée”, pensant : il “m’a giflée”... “il m’a giflée”». (p. 240)
Anissa qui voulait tant échapper à un contexte familial marqué par l’absence de communications réelles, désirant vivre un rêve d’amour dans les bras de son époux, ne quitte une prison que pour une autre. Elle se trouve sous le joug d’un mari faible et capricieux. Un mari qui l’oblige à demeurer silencieuse et pudique et à se comporter conformément à l’idée qu’il se fait de son sexe. Il la veut docile, le laissant «libre de faire ce que bon lui semble, sans l’entraver» (p. 237). Force est de souligner que l’autorité du docteur sur Anissa semble toute naturelle. Il est le maître absolu qui exige, qui ordonne et qui l’exclut de son univers de plaisirs et de soûleries. L’existence d’Anissa est principalement pensée par rapport à celle de Saïd, mais dans une optique de soumission et d’infériorité. Elle se complaît dans l’attente et se soumet dans une grande passivité qui s’expose en mille et une attitudes conscientes, refusant «toujours de constater l’échec de son mariage, qui allait grandissant». (p. 275)
Elle se retrouve enceinte un mois après son mariage et Saïd lui interdit de songer à un avortement : «Elle n’avait même pas le courage de disposer de son corps, comme elle n’avait jamais eu le courage auparavant de disposer de sa vie. Elle était loin la tentative de suicide de ses treize ans! Anissa était fermée à jamais, annihilée, captive» (p. 228). Il faut dire que la contrainte imposée par Saïd sur la liberté de pensée et de mouvement d’Anissa traduit non seulement «un résultat de domination mais (crée) aussi les préconditions mentales de la continuation du mécanisme de la soumission». 105 Ainsi, la soumission d’Anissa s’amorce-t-elle dans une totale inertie qui favorise encore plus l’isolement quasi total de l’être féminin. Elle vit l’abstraction et la présence/absence dans l’univers claustrophique de Saïd. La vie d’Anissa se réduit à un mortel ennui et au silence; un silence vide, pesant, qui montre l’incommunicabilité du couple et qui s’aggrave jour après jour tuant le temps et les êtres.
Dans ce monde répétitivement monotone, sans passion amoureuse, où elle vit une grande inquiétude, Anissa commence à questionner sa résignation. Étouffée, anéantie, brimée dans son corps et dans son esprit, elle réalise qu’elle mène une vie d’ennuis angoissés. Ne pouvant plus continuer à supporter sans rien dire les frasques de son époux, sa seule issue demeure de s’en sortir ou au moins de rendre sa captivité agréable. Mais à Marrakech, les conséquences des ivresses répétitives de son mari deviennent intolérables sur la vie du foyer. «De toute façon, la souffrance était la même, Saïd n’étant pas homme à se mesurer, au vu de la patience des autres : il n’avait pas de limites» (p. 254). Elle se sent humiliée jusqu’à l’âme. Elle vit une nouvelle captivité, émotive cette fois, sortie du chaos initial, qui l’envahit à tel point qu’elle la conduit à accepter d’accompagner son époux à Paris où il compte se spécialiser en chirurgie osseuse. L’ébranlement de ce départ lui fait éprouver un tel effroi qu’elle appréhende de se perdre dans cette ville où l’exil accentuerait sa captivité. Sachant qu’elle doit d’abord et surtout suivre comme d’habitude son mari et veiller à son bien-être, ce voyage demeure néanmoins à ses yeux son unique salut pour sortir de l’impasse dans laquelle elle est cantonnée et qui risque de l’anéantir.
À Paris, Anissa prend lucidement conscience de sa tragédie féminine, de sa frustration et de son isolement. Elle découvre amèrement «qu’elle s’était laissée marier à dix-neuf ans sans protester, qu’elle s’était laissée faire un enfant à vingt ans sans plus s’insurger, bref que toute sa vie avait consisté à se laisser faire par les autres. Sa captivité lui paraissait éternelle» (p. 265). Elle constate que Saïd l’avait prise, pour l’enfermer avec lui dans une profonde solitude, dans des sentiments de culpabilité et d’impuissance, dans une vie froide et terne. Progressivement alors commence son éveil et un retour, vers le monde des vivants, éveil rendu possible par la découverte de la sculpture : «Cette forme d’expression la rendait heureuse, car elle créait, elle libérait ses fantasmes et ses rêves d’enfance qui comportaient des princes et des princesses, des paysages irréels, diaphanes et légers» (p. 295). Aussi, avait-elle «renoué avec son habitude enfantine de tenir un journal, qu’elle ne remplissait pas quotidiennement, mais auquel elle confiait ses pensées, les jours où elle se sentait étouffée». (p. 296)
L’élan de liberté qui envahit son corps et son esprit incarne un signe de révolte. Elle ne veut plus continuer à accepter et à subir les caprices de son mari en silence. Cet homme la brise dans leurs rapports conflictuels, car Saïd, en toute connaissance de cause, la tait, la nie et la redécouvre. Quant à elle, c’est une victime sacrificielle, qui tente une insertion entre un ordre qui s’éteint, exténué, et un ordre qui s’éveille, qui ne ressemble à rien sinon à la révolte lucide et sourde contre toute forme d’abus et de domination. Le refus violent de l’injustice qui pèse sur elle la convainc d’y mettre fin. Sa révolte se traduit à travers la manifestation de la colère : «Je ne veux plus jamais d’une vie truquée, décidée pour moi. Je ne veux plus jamais être captive. Je veux choisir moi-même mon bonheur». (p. 362)
De retour au Maroc, le temps du couple passe avec des absences et des retrouvailles qui oscillent le plus souvent vers la bagarre. L’abus et la domination de Saïd s’accentuent de manière extravagante. Ils témoignent d’un signe de dégradation qui affecte toute relation présente et future. Anissa est ébranlée. Elle pose un geste violent qui affirme et confirme sa révolte et son refus de se cantonner dans un rôle passif de femme discrète et effacée. C’est aussi sa mort qu’elle refuse et la continuité de son asservissement. Sa volonté de re-naître, de vivre et de sortir de son agonie psychologique va s’affirmer de plus en plus. Son refus de la destruction lente et de la captivité singulière se manifeste d’abord par le rejet d’entrer en contact avec Saïd. Ensuite, transgressant l’interdit et entrant dans une transe qui exprime la rage, elle réclame à corps et à cris son divorce. Anissa, «se frappant la tête contre les murs, s’arrachant les cheveux, tombant aux pieds de son père en le suppliant de la faire divorcer; sa mère pleurait». (p. 284)
L’impact du divorce agit comme un catalyseur déterminant dans le processus de réveil et de révolte d’Anissa. Il symbolise une force libératrice et un élément purificateur des salissures de sa vie. L’enchantement 106 qui lui parvient de cette décision nimbe son être captif et tatoue sur elle les signes de son appartenance au monde. Sa re-naissance prélude à une reconstruction du Moi. Et dans cette transformation que connaît Anissa, la peinture et le retour aux études se dessinent comme le lieu du commencement, ils sont une béance vers le monde extérieur, vers la vie hors de la cage. Le travail dans une agence de publicité, malgré la réticence de ses parents, est aussi annonciateur de sa sortie du monde souterrain où la retenaient Saïd et sa famille. «En un mot, elle se sentait revivre» (p. 345). La reprise de sa propre autonomie n’est-elle pas dans sa juste valeur porteuse de bonheur et d’espoir?
Jean Déjeux soutient qu’il a fallu à Anissa un «mariage malheureux pour la faire redescendre sur la terre marocaine, et sans doute se rendre compte aussi qu’autour d’elle nombreuses sont les femmes qui militent depuis longtemps pour sortir de leur assujettissement». 107 Par ailleurs, choisir de situer le récit dans un milieu qui se veut bourgeois revient à dire probablement que l’on ne devrait pas avoir d’illusion sur la condition féminine : même dans un milieu censé être prédisposé au dialogue, la parole féminine n’est toujours que marginale. Fruit d’une éducation et d’une vie sociale particulières, le sort d’Anissa, qui suffoque dans un mariage devenu intolérable et qui cherche à s’évader vers un monde sans limite, ne reflète qu’une réalité amère de la condition féminine universelle. Et, comme le relève Kinini :

Anissa n’est donc pas un cas isolé, mais un personnage qui a une cause, un personnage représentatif de la parole féminine étouffée et qui essaye de reconquérir sa place authentique dans la société. Si elle abandonne provisoirement l’arène du combat social, c’est seulement pour préparer les futures générations - ses enfants - à mieux gérer leur devenir. 108
L’absurdité de la condition de femme imposée à Anissa la force à sacrifier la fleur de sa jeunesse et à renoncer à ses rêves. Elle découvre à vingt-sept ans que sa vie ne fut que négation absolue, «une vie incomplète, inachevée et dérisoire» (p. 362). Et même si toute lutte féminine est vouée à l’échec dans une société où les mâles ont la prépondérance, elle ne désarme point. Elle est animée par cette volonté impérieuse de démasquer toute l’hypocrisie sociale. Son cri désespérant exacerbé par sa blessure vive remet en cause certaines pratiques familiales et sociales confirmant l’iniquité et l’injustice.

Pourquoi? La société, ce monstre sacro-saint sans l’approbation duquel personne ne peut faire un pas, pour lequel je suis arrivée là où je suis : malheureuse, mariée avec un homme que je n’ai jamais aimé et surtout avec lequel je ne m’entends pas, et mes parents voient ça et ils ne font rien, RIEN! Je suis toujours captive. (p. 297)
C’est justement pour comprendre les raisons de son échec qu’Anissa fait appel à la psychothérapie. Perçue comme outil fondamental capable de l’aider à éclairer le mystère de son moi, de son angoisse et de son rapport inadéquat au monde, la psychologie investit le récit. Elle donne une meilleure idée de l’organisation du texte, tente d’expliquer les malaises d’Anissa et précise les étapes nécessaires à sa guérison. Au cours des différentes séances avec la psychologue Madame Nouraoui, la problématique essentiellement soulevée demeure la relation démesurée de la protagoniste à la cellule familiale. La figure maternelle met en jeu un imaginaire complexe accentuant l’origine du malheur d’Anissa qui est largement dû à un malentendu parental. Anissa focalise son récit sur ses rapports avec les parents et sur cette souffrance d’être incomprise, elle qui porte la culpabilité de la faute, celle d’être fille unique. L’évocation de l’enfance et de son mariage s’accompagne d’une grande rigueur dans la recherche de soi pour faire sortir la femme captive de l’impasse et découvrir les racines de son mal. Aussi l’acceptation de la protagoniste de sa situation psychanalytique révèle-t-elle l’explication ou la justification de son existence ultérieure et rend-elle nécessaire chaque page du récit sa nécessité.
Malheureusement, ces tentatives dans le sillage de la psychologie n’ont pas pu empêcher toutes les idées suicidaires qui germent dans la tête d’Anissa. Mais son évolution l’a rendue capable de se créer un univers ailleurs. La thérapie lui a procuré «l’impression d’avoir fait une «vidange» de l’esprit, de s’être administré un déblayage intérieur formidable... Elle vomissait violemment sa vie, ses angoisses, ses terreurs de l’existence, elle retraçait ses souffrances de petite fille trop aimée et solitaire, elle décrivait ses gâteries, ses possessions, parallèlement à ce qu’elle nommait ses brimades de jeune fille et de femme mariée» (p. 341). Désormais elle a conscience de sa propre valeur et la nouvelle image d’elle-même lui permet de déplacer sa quête de l’équilibre à l’extérieur de l’auto-psychanalyse. Lorsqu’elle abandonne la psychologie pour une mystique divine et sociale, son cheminement vers la révolte ne témoigne pas simplement de l’acceptation du monde réel et d’une forme de renaissance : il témoigne aussi d’une libération. Mais, de quelle libération! Malgré cela, par sa volonté, son courage et son attachement à la vie, Anissa a progressivement transcendé sa captivité en une certaine liberté. L’assurance rayonnante de jours lumineux, ensoleillés promet-elle à Anissa la renaissance d’une une vie nouvelle? Les bruits de la mer se répercutant sous son regard lui rappellent sans cesse que, pour vivre, elle a dû renoncer à l’amour et à ses rêves. Et surtout qu’elle doit continuer son combat pour assurer sa voie/voix.
Pénétrer dans l’univers de Fatiha Boucetta, c’est retrouver les grands thèmes communs à toutes les écrivaines marocaines. C’est percer une sorte de brèche dans laquelle viennent s’accumuler violence du réel, aliénation et soumission, colère et révolte, rêves. Une béance où les mots ivres de liberté mènent progressivement à une libération totale. Son roman se situe à cette croisée des chemins où se rencontrent et se reconnaissent toutes les femmes, livrées dans la soumission aux rigides valeurs sociales; il révèle une nouvelle attitude de l’esprit féminin, une volonté de lucidité et d’accession aux complexités du réel où les rêves, l’évasion et la prise en charge de son destin entraînant la délivrance. Ce roman dévoile aussi le cheminement d’une mutation fonctionnelle et s’investit d’un grand symbole transformationnel de la libération.
Le cas précis d’Anissa fait pressentir à Fatiha Boucetta l’être féminin comme le point de convergence et de contradictions d’une société, le lieu de la focalisation aveugle, mais paradoxalement, terriblement précisé, l’affaire d’un enchaînement émotif, émotionnel et physique, d’une captivité qui mène à une transformation réelle. Derrière cette captivité souffrante semble apparaître la confrontation souveraine avec l’être, la nomination de l’être soumis et la vision d’une libération possible qui suscite une création vitale. C’est l’éveil de la révolte, remis en circulation.

D’autres, peut-être, après elle, reprendront le flambeau de la lutte, cette lutte contre la mentalité archaïque de la société traditionnelle, contre les préjugés, contre l’intransigeance. D’autres sauront, certainement, comment se libérer des fantasmes de plusieurs siècles de phallocratie et de soumission de la femme, et surtout contre l’emprise morale de la société. (p. 363)
Il reste à dire que dans Anissa Captive, la captivité est doublement saisie comme le lieu/non lieu où se dit/se fait le divorce entre ce que l’être féminin sait de sa vie conditionnée et ce qu’il fait de cette connaissance dans la mouvance de sa vie. Elle est ainsi le lieu de la rupture par excellence, d’une trajectoire libératrice et libératoire.
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Le support du réel dans Faites parler le cadavre de Farida EIHany Mourad
Farida ElHany Mourad fait partie des écrivaines marocaines contemporaines. Mais, ses romans La Fille aux pieds nus (1985) 109 , Ma femme, ce démon angélique (1987) 110 et Faites parler le cadavre (1991) 111 ne peuvent pas être lus uniquement du point de vue de leur «sentimentalisme doucereux et même douteux» 112 , dont les qualifie Jean Déjeux. En fait, sa production romanesque constitue un véritable miroir de la société et permet une lecture de la réalité sociale marocaine. Notre étude a donc pour but de mettre en lumière ce qui apparaît, dans l’écriture de Farida ElHany Mourad, comme une tentative de présentation du vécu-réel non seulement et non pas tant comme une conséquence de conditions historiques ou politiques déterminées, mais bien comme le résultat logique et nécessaire de la mise en pratique de toute une vision du monde, de tout un type d’activités morales et sociales qui se sont affirmées dans la culture marocaine. Nous allons tenter une analyse qui met précisément en relief le thème de l’inscription du social dans son roman Faites parler le cadavre. Aussi, viserons-nous à montrer que la saisie du réel est au cœur des préoccupations de la romancière qui s’efforce d’assurer l’authenticité de son écrit.
Le troisième roman de Farida ElHany Mourad, Faites parler le cadavre 113 , est une histoire singulière. Pareil titre laisse présager un ouvrage amusant, léger, de ton agréable. Or, il n’en est rien. C’est un roman grave, engagé et moralisateur qui traite de la sorcellerie. L’écrivaine explique les raisons qui l’ont poussées à parler d’un sujet tabou et par la même occasion à dépeindre certains aspects du drame et du danger de l’aventure humaine.

Le journal « L’opinion » faisait une enquête sur les sorciers lorsqu’il reçut l’ordre de ne pas poursuivre cette enquête. L’ayant appris par des journalistes venus m’interviewer, je me jurai d’écrire ce roman sur cet épineux sujet, surtout quand ils mettent en garde contre l’évocation des sujets tabous, et la sorcellerie l’est. En vingt jours, mon manuscrit est terminé. Il mettra deux ans pour voir le jour, car on vole les disquettes. Finalement, il sera traité en France (pour la photocomposition et la mise en page). Sa sortie ne m’attire aucun ennui et il est bien accueilli par les lecteurs étrangers. 114
Signalons d’emblée qu’à l’instar des trois autres romans, celui-ci dispose d’une préface et d’une note de l’écrivaine. A. B. Harakat, signataire de la préface, invite lecteurs et critiques à ne pas s’arrêter à une première évaluation superficielle afin de découvrir et la pertinence et le sens de la démarche de Farida ElHany Mourad. Son roman en lui-même n’est pas une banale histoire, il est d’abord un signal d’alarme lancé avec force et colère.

Quelle est la famille marocaine qui peut prétendre que jamais, au moins un de ses membres n’a eu affaire à un «fqih», une shawafa ou autre charlatan. Faisant partie intégrante de notre vie sociale, le commerce du surnaturel, du paranormal - libre à chacun de le nommer comme il l’entend - prend une place importante dans le marché de la médecine au Maroc, qu’elle s’occupe du soma ou de la psyché. 115
Il n’existe pas d’écart programmatique entre la Préface et le texte, et c’est là un élément important, quand on sait que dans la société marocaine les bonnes intentions doctrinales de l’écrivaine se brisent contre les exigences d’un destinataire qui réclame, en premier lieu, le maintien des valeurs traditionnelles. L’auteur de ladite préface joint sa voix à celle de l’écrivaine pour affirmer qu’il faut se référer au vécu vraisemblable que n’importe qui puisse connaître et que le roman s’inspire d’une réalité facilement cernable. Autrement dit, pour A. B. Harakat, Farida ElHany Mourad n’est pas une vulgaire «conteuse de vérité», une accapareuse de faits divers et d’histoires merveilleuses, mais bien plutôt une interprète de la société. En d’autres termes, elle fait sienne la réalité en la modelant et en la recréant selon son propre plaisir et idéologie spécifique.
Confusément consciente de la puissance intrinsèque du roman comme texte «populaire» à large diffusion et du fait que tout texte littéraire produit un effet idéologique d’identification, Farida ElHany Mourad sent le besoin de s’adresser à ses lecteurs, pour leur révéler avec force que son roman est une prise de position contre un mal qui ronge la société. C’est aussi une exhortation à un engagement commun pour combattre ce fléau.

Je compte donc sur ce roman pour que plusieurs voix se fassent entendre. Des voix de raison. Il n’est pas de notre intérêt de faire semblant d’ignorer cette pratique.

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