Elle s appelait Sonia Verjik
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Elle s'appelait Sonia Verjik , livre ebook

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Description

Sonia Verjik a passé sa vie à fuir tout ce qui pouvait entraver sa liberté : son pays, les hommes qui l’ont aimée, l’idée même de la maternité.
Et s’ils se mettent à trois pour parler d’elle, c’est parce qu’elle a laissé derrière elle des zones d’ombre sur lesquelles chacun tentera de porter son propre éclairage, avec plus ou moins de bienveillance et d’honnêteté.
De la Yougoslavie à la Bretagne, le destin de Sonia Verjik a suivi le fil de ses amours et de ses coups de tête. En Bretagne, les marées jouent à raturer les paysages et les côtes escarpées attirent les touristes. Au Kosovo, d’où vient Sonia, il n’y a pas grand-chose à regarder…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 386
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

ELLE S’APPELAIT SONIA VERJIK

Dominique Lebel



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-081-7
Dila


Je peux faire quelque chose pour ma mère. Je peux répéter son nom, Sonia Verjik, autant de fois qu’il le faut, afin que chacun le retienne. Je peux me pencher sur elle, deviner son visage et l’entendre. Entendre sa voix, en reconstituer les modulations principales, retrouver quelques mots.
Legaldez où vous mettez lo pied, s’il vous plaît !
Combien de fois a-t-elle prononcé cette phrase, avec son accent à coucher dehors ?
Je peux faire de telles choses, j’en ai envie.
Et vous voulez savoir pourquoi ? Parce que je suis plus vieille qu’elle. J’ai exactement trente jours de plus que ma propre mère et figurez-vous qu’une idée pareille a de quoi vous chambouler. J’ai trente-deux ans, un âge qu’elle n’a pas pu atteindre, et me voilà partie à sa rencontre, occupée à déployer dans ma tête des morceaux de son existence, à tenter de la rejoindre. À la côtoyer du mieux que je peux dans les plages libres de mes réflexions, cet espace vacant ouvert par mes trajets en métro, mes après-midi solitaires, mes allées et venues le long de la Seine, pour aller rejoindre Florence.
Je m’attache à recoller les morceaux d’une histoire dont personne autour de moi ne parle plus – celle de ma mère, qui n’a duré que quelques années pour la partie qui me concerne – sept ans exactement, comme l’âge de raison, mais ce n’est pas une histoire très raisonnable.
Si je ne sais pas trop par où commencer, c’est d’abord parce qu’il n’y a plus beaucoup de témoins : Madeleine et Martin ont disparu, Marie vit depuis des années à Montréal, mon père perd la mémoire et, de toute façon, ce passé-là le barbe, le dérange visiblement. Dès que je fais allusion à cette période, il a cette grimace que je lui connais bien et qu’il réserve aux situations qui le gênent : ses joues se gonflent, il fait une tête de hamster et pas moyen de lui sortir un mot. Je connais bien cette tête-là, qui a accompagné le départ d’Anita, sa dernière compagne.
Qu’est-ce qui lui a pris ? lui ai-je demandé à ce moment-là. Tu peux me dire ce qui s’est passé pour qu’Anita s’en aille ?
Va savoir, a répondu le hamster en plongeant la tête dans son journal. Va comprendre les femmes.
Puis il a levé les yeux vers moi et ses lunettes sont tombées d’un cran sur son nez :
En fait, il ne s’est rien passé, a-t-il ajouté, c’est bien ça le pire.
Quant aux Yougoslaves parmi lesquels ma mère a grandi et qu’elle a fini par rejoindre, je ne parle pas leur langue et j’ignore même si leur maison est encore debout, là-bas.
Quelle mouche te pique pour avoir envie de mettre le nez dans tout ça ? m’a lancé Florence l’autre jour, sans doute parce que tout ce qui constitue ma vie sans elle est à balayer d’un revers de main.
* * *
J’ai reconstitué à peu près le visage que ma mère devait avoir à ma naissance, avant que les microbes ne l’attaquent avec la violence qu’on leur connaît. Je lui ai prêté une voix rauque et un accent plutôt dur, râpeux. J’ai fabriqué quelque chose de sauvage en tout cas, il ne pouvait pas en être autrement. Dans ma mythologie personnelle, que j’ai bien été obligée de me construire en son absence définitive, ma mère n’est pas quelqu’un de facile. C’est sans aucun doute la raison pour laquelle j’ai si longtemps évité de penser à elle. Une mère de ce genre, on la tient à distance et ça vaut mieux, sûrement.
Autour de cette image de mère, j’ai aussi redessiné les contours d’une cartographie sommaire, en noir et blanc, avec juste quelques traits de couleur parce que je n’ai jamais été fichue de colorier une carte correctement : la première carte représente une région reculée des Balkans, avec un nom de ville à coucher dehors.
Pritzen ? Prizren ? Je me trompe chaque fois, me mélange les pinceaux dans les consonnes. Il y a une rivière qu’enjambent les trois arceaux d’un pont à la romaine, des toits de tuiles rouges, des remparts très anciens, une mosquée ottomane avec un seul minaret, les vestiges d’une citadelle. Pas grand-chose en fait, c’est-à-dire peu de visiteurs, même aujourd’hui. Ils aimeraient bien attirer du monde, surtout l’été parce qu’il y fait chaud et que leur ciel est d’un bleu parfait. Mais c’est plus fort qu’eux, ils ne savent pas recevoir. Alors à part le guide du routard, on ne parle pratiquement jamais d’eux.
La seconde carte est un modèle réduit, qui tiendrait dans la poche de mon blouson sans même qu’on ait besoin de la plier. Elle représente une région perdue de France, au nord-ouest, qui se remplit l’été avec l’arrivée des Parisiens – ceux d’entre eux qui détestent la chaleur et sont en mal d’authenticité. Là-bas ils trouvent, à cinq heures de route, des terrains de lande qui tombent dans la mer et peuvent apercevoir au loin des vagues sauvages, qui finissent par se fracasser à leurs pieds, pour peu qu’ils s’aventurent jusqu’au bord des rochers. Ils se disent alors qu’ils ont assisté à un assaut de déferlantes et en tirent une grande fierté. Il y a aussi, à l’extrémité de la ville marquée d’un gros point sur la carte, une baie vers laquelle plongent des maisons en cascade. À marée haute, les façades et les toits en ardoise se reproduisent dans l’eau ; à marée basse, en bas, c’est comme un chemin qui aurait enflé par l’opération du Saint-Esprit, se serait boursouflé n’importe comment. À marée basse, tout ça n’est pas très beau, en tout cas il n’y a plus rien de grandiose.
Il y a aussi une rue étroite et longue dans un quartier tranquille à l’entrée de la ville. Sur le plan général de l’agglomération on la discerne à peine, il faut bien la connaître pour la repérer. Vous mettriez une heure à la trouver.
Disons que vous la connaissiez bien et que vous vous y retrouviez facilement sur le plan : sur le trottoir de droite, au début de cette rue, vous pourriez alors apercevoir une enseigne bleue, aujourd’hui disparue.
D’une carte à l’autre, la grande et la petite, des Balkans aux côtes françaises, il y a mon destin à moi, avec ma venue au monde, qui m’intéresse comme tout un chacun.
À partir de peu de choses – un dépliant publicitaire retrouvé dans un tiroir, un vieil article de journal conservé dans des archives, quelques photos et des bribes de souvenirs que j’ai pu extorquer à mon père, je me suis fait un film. Je suis du genre à me faire des films, Florence me le reproche souvent et je pense qu’elle a raison, c’est très mauvais de faire ça.
Laisse les gens tranquilles, Dila, me dit-elle quand je me mets à inventer un scénario improbable sur une personne qui passe sur le trottoir devant moi.
Que je lui attribue d’office une existence à ma convenance avec ses drames, ses joies et ses états d’âme, en fonction de la tête qu’elle fait, de sa façon de marcher, des personnes qui l’accompagnent.
Celle-là avec son manteau rouge : elle s’est disputée avec son mari. Ou alors c’est un amant, mais non, pour moi c’est son mari. Regarde-le, il marche à trois mètres devant elle, les mains dans les poches de son caban et il fait la gueule. Il la laisse seule sur le trottoir. Il l’expose aux autres, ce con, en l’abandonnant avec sa déception, son chagrin.
Laisse-les, mêle-toi de tes affaires. Qu’est-ce que tu sais de leur vie ? Et en quoi ça te regarde ?
Mes affabulations agacent Florence, qui respecte l’intimité d’autrui.
Qu’aura-t-elle encore à redire ? La vie de ma mère me regarde et j’ai droit à la part qui me concerne, à savoir les dernières années de son existence. Je peux bien me faire mes films, me construire des scènes, d’abord parce que depuis le temps, il doit y avoir prescription. Ensuite parce que ça ne pourra faire de mal à personne. Les autres ne sont plus là, ou bien sont loin et mon père s’en fout.
* * *
La première chose à dire se passe au-delà de l’Italie, tout près du Monténégro ou de la Macédoine, selon que l’on regarde vers l’ouest ou vers le sud.
Je commence loin ? En même temps, Sonia Verjik, ça ne fait pas vraiment français.
A priori ces lieux font rêver, mais non : les touristes rêvent d’aller en Grèce pour leurs vacances, pas dans ce pays-là. Ils se voient passer le mois d’août dans une petite maison blanche sans toit, devant une mer bleue chauffée à blanc par un soleil de plomb. Ce pays, lui, leur rappelle de mauvais souvenirs : le communisme dans ce qu’il a pu avoir de plus désastreux, les rues grises avec des magasins de pauvres presque vides, la guerre avec des tortures et des massacres, les quartiers bombardés et les camps de réfugiés, à une époque où l’on pensait qu’on en avait fini avec ces choses-là. Quelques-uns prétendr

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