Émigrer contre Vents et Marées
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Description

En proie aux interminables guerres civiles et autres catastrophes naturelles, les pays de la Corne de l’Afrique voient chaque année des milliers de ses fils et filles les mieux formés prendre le chemin de l’exil. Cette région constitue indubitablement le point de départ des routes migratoires les plus fréquentées de la planète. Farah, Awaleh et Gerba, tous universitaires, se permettent de prendre tous les risques pour rejoindre l’Europe. Quitte à mettre leurs vies en périls. Ils doivent ainsi arpenter des espaces désertiques et inhospitaliers ; des pays minés par des conflits armés si ce n’est la mer méditerranée qu’il faudra défier avec des embarcations de fortune. À cause de cette « fuite des cerveaux » qui ne dit pas son nom, l’Afrique est condamnée à la pauvreté et au sous-développement. Une véritable hémorragie sur le plan régional qui menace à terme tout le continent noir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 octobre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312085654
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Émigrer contre Vents et Marées
Moussa Souleiman Obsieh
Émigrer contre Vents et Marées
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08565-4
À Mahamoud Harbi Farah ,
Pionnier de l’indépendance de Djibouti .


À nos braves mères d’hier…
Aicha Bogoreh Darar
Amina Guelleh Ahmed.
« Sois dans cette vie comme un étranger ou un voyageur ».
Le Prophète Mohammed .
Chapitre I
La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. Toute la ville fut saisie d’une angoisse confuse. Les nouvelles en provenance de la Libye n’étaient pas bonnes du tout. Tous les sites d’information de ce pays singulier en quête de reconnaissance internationale se surpassaient pour rapporter les informations relatives au naufrage d’un bateau au large de la Sicile. Les plus pessimistes annonçaient photos antidatées à l’appui la mort de tous les occupants de l’embarcation. Ils seraient Erythréens, Éthiopiens et très majoritairement des Somaliens. Depuis plusieurs années, la Libye était devenue le centre névralgique de toutes les activités criminelles relatives aux migrants africains en quête d’une vie meilleure. Les Européens qui étaient parvenus à chasser le colonel Kadhafi en commanditant sa mort avec la précieuse contribution des Américains avaient vu du jour au lendemain la frontière sud de l’Europe s’approcher dangereusement. Tous les États se trouvant à proximité de la Libye s’étaient affaiblis quand ils ne s’étaient pas effondrés tout simplement. La Libye, cet État bien policé autrefois, devint du jour au lendemain une zone de non-droit. Les groupes islamistes étendirent leur influence sur de larges portions du territoire. Des groupes mafieux firent leur apparition compromettant un peu plus chaque jour l’avenir du pays et de la région. En plus des activités terroristes, l’esclavage fut sa réapparition. Les images d’Africains noirs sur un marché d’esclaves tournaient en boucle sur toutes les chaînes d’informations depuis quelques semaines. Une réunion du Conseil de Sécurité fut même improvisée dans l’urgence pour dénoncer dans les termes les plus forts les violations flagrantes des droits les plus élémentaires des êtres humains. Mais l’indignation des chancelleries occidentales ne suffira pas. Cette fois, elles ne pourront même pas procéder comme elles le répètent souvent à des bombardements chirurgicaux avec des bombes intelligentes capables de distinguer les trafiquants d’êtres humains de pauvres détenus grâce aux aviateurs chevronnés de l’organisation de l’atlantique nord.
Le service somali de la BBC annonça la nouvelle à 14 heures. Contrairement aux spéculations les plus folles, tous les immigrants furent sauvés ce jour-là par un navire européen dont les occupants avaient vu de loin la petite embarcation en difficultés en haute mer. Ils furent tous conduits aux côtes italiennes et bénéficièrent d’une prise en charge rapide. Marwo Aidid qui s’inquiétait toute la journée pour son fils, Awaleh, fut soulagée. Elle vit même ce dernier sur l’écran des télévisions qui diffusaient en direct l’évènement. Elle ne put retenir ses larmes quand elle vit son fils certes vivant mais fatigué, tenu par les épaules par deux jeunes infirmières italiennes de Médecins Sans Frontières. Marwo tenait une petite gargote à Hargeisa, capitale de la république autoproclamée du Somaliland. Elle avait vu sa ville s’effondrer sous les bombardements impitoyables de l’armée nationale somalienne à la fin des années 80. Le Somalian National Mouvement ( SNM ) qui avait sa base au départ en Éthiopie fut contraint de l’abandonner immédiatement à la suite de l’accord de paix de Djibouti, entre la Somalie et l’Éthiopie en 1986. La rébellion dans un dernier baroud d’honneur s’empara d’une grande partie du Nord de la Somalie dont la principale ville, Hargeisa. Le Président Somalien de l’époque Mohamed Syad Barreh, touché dans son amour propre, ordonna alors son armée de réduire en silence le SNM . Le Nord du pays devint alors une vaste zone de guerre. L’aviation somalienne bombardait d’une manière indiscriminée tous les recoins de la ville. La plupart des habitants prirent le chemin de l’exil. Marwo se souvient encore parfaitement de ces moments sombres de son existence. Le cercle vicieux de la guerre s’était définitivement installé : si les habitants de la ville craignaient les bombardements la nuit, les snipers faisaient la loi le jour. Agée de seize ans seulement, elle avait fui sa ville natale laissant derrière elle un espace de vie qui lui était si familier. Elle venait de perdre son père, emportée par une balle perdue en pleine ville. Elle avait trouvé refuge à Dire-Dawa avec sa mère, ses trois frères et quatre sœurs. Le vaste camp de déplacés mis en place par le Haut Commissariat aux Refugiés ne plut pas au début Marwo. Mais elle avait au moins la paix. Elle pourrait dormir tranquille sans être réveillée par les sirènes incessants des ambulances ni par les bruits des avions. Petit à petit, elle prit son mal en patience et s’habitua à cette nouvelle vie. Le matin après avoir pris le petit déjeuner, elle partait avec sa mère pour aller chercher des fagots qu’elles écoulaient sur le marché pour gagner un peu d’argent. Elles ne revenaient que le soir au campement pour préparer le repas du soir. Avec l’aide alimentaire des organismes internationaux, Marwo et les siens menaient un semblant de vie jusqu’au jour où ils apprirent à la radio la chute du gouvernement central somalien. Marwo éprouva un immense soulagement, espérant retrouver le plus vite possible sa ville natale. Un an après la chute de Syad Barreh, le pays était toujours en proie à la lutte acharnée entre les différentes factions rebelles. La tournure tragique que prenaient les événements n’était pas pour rassurer les Somaliens d’une manière générale. L’armée nationale fut dissoute. Des milices tribales armées firent leur apparition. La capitale Mogadiscio et ses environs furent l’objet d’affrontements intenses entre divers groupes tribaux. Les morts et les blessés se comptaient par milliers. Le pays sombra dans une guerre civile totale. Les appels répétés au calme et à la raison de la communauté internationale n’eurent aucun effet sur les acteurs de cette tragédie. La situation n’était guère plus enviable au nord du pays où des groupes extrémistes d’obédience tribale voulaient en découdre avec leurs ennemis d’hier. Finalement la raison prit le dessus sur l’émotion. La conférence de Borama rapprocha les positions et enclencha la dynamique de la paix avec à la clé la mise sur place et l’auto-proclamation d’une fragile république.
Marwo et ses proches prirent finalement la ferme décision de rentrer chez eux. La voiture qui les ramenait à Hargeisa mit seize heures avant de rentrer dans la ville. Le chauffeur avait pris un parcours improbable pour éviter les mines disséminées un peu partout. Marwo ne reconnut pas sa ville tout de suite. Elle était devenue méconnaissable. Partout, on voyait des maisons en ruines sous des tas de gravats. Partout s’affichait un spectacle de désolation. Les gens ayant quitté leurs maisons dans la précipitation, les délabrements avancés des bâtiments de la ville témoignaient des cours de vie interrompus brusquement. Marwo voyant sa modeste demeure épargnée, eut les larmes aux yeux. Elle la retrouva presque intacte comme si les pilleurs l’avaient dédaignée. Composée de deux chambres, d’une toilette et d’une cuisine, la maison de la famille de Marwo se trouvait en contrebas de la rue principale qui sépare la ville en deux rives. Ce qui la mettait à l’abri des regards.
Le soir même, il commença à pleuvoir très fort. L’eau coulait jusqu’à l’intérieur des maisons. Des torrents d’eau se formèrent dégageant parfois sans peine les routes bloquées par des monticules de sables à la suite de creusement de tranchées pour se protéger contre les tirs de snipers. Une pluie intense et paisible comme pour laver cette ville de la souillure des hommes. Les milliers de morts qu’avait causés la guerre était dans tous les esprits. Les jours qui avaient suivi la fin de la guerre furent cauchemardesques pour tous ceux qui furent contraints de rester, apprit plus tard Marwo. Une odeur nauséabonde s’était emparée de la ville. Les corps sans vie des personnes surprises dans leur sommeil par les bombardements de l’aviation du dictateur somalien jonchaient un peu partout. Des âmes de bonne volonté dont des religieux et des sages avaient décidé par la suite d’enterrer les morts dans des fosses communes pour conjurer les maladies. Marwo eut du mal à s’accommoder avec sa nouvelle vie. Les produits alimentaires se faisaient de plus en plus rares et donc de plus en plus chers. Avec la disparition des structures étatiques, de nouveaux problèmes apparurent. L’insécurité prit des proportions énormes. Tout le monde était presque armé. Avec l’absence du travail pour subvenir aux besoins des familles, la violence se vulgarisa. Le vol et le viol devinrent monnaie courante sur fond de règlements de comptes tribaux. À Hargeisa, tout le monde se proclamait « moujahid » en raison de leur affiliation vraie ou supposée avec le SNM . Surtout les combattants de la dernière heure qui voulaient être servis en premier. C’est dans ces conditions ubuesques que Marwo devrait assurer sa survie. Tôt le matin, elle se levait pour faire le tour des places publiques de cette ville ravagée par la guerre avec ses deux vieux thermos remplis de thé et du café. Malgré la perte de valeur de la livre somalienne, toujours en vigueur, Marwo parvenait tant bien que mal à nourrir sa famille nombreuse. Son petit commerce se développa même plus vite que prévu avec le retour de tous ceux qui avaient fui la guerre. À dix-huit ans, elle était déjà une femme mûre. Son sourire commercial ravageur et ses économies florissantes attirèrent pas mal de prétendants. Tous ne plurent pas Marwo. Toutefois, l’un d’entre eux lui paressait plus perspicace que les autres. Il s’appelait Omar. Son visage avenant et son verbe mesuré étaient ce qui intriguait le plus Marwo. Il paraissait aussi plus sage que les autres, ne prenant la parole que pour dire des choses intéressantes. Il avait l’art de relativiser les choses. Même en cette période de temps troubles, Omar paraissait stoïque. En fait, rien ne le surprenait. Il disait avoir perdu la plupart des membres de sa famille à Hargeisa. De toute façon ils allaient tous mourir un jour, avait-il l’habitude d’ajouter comme s’il cherchait par là à ne pas choquer son auditoire. Marwo appréciait surtout Omar pour sa bonne humeur garantie et son humour permanent. Il surprenait ses interlocuteurs par là où ils ne l’attendaient pas, provoquant les rires face à des situations tragiques. Il tirait sa force de sa connaissance non négligeable de la société somalie. Même s’il paraissait plus jeune Omar avait probablement trente ans au vu des évènements historiques auxquels il aurait vécu et dont il faisait souvent référence. Avec la disparition du gouvernement central, les Somaliens devinrent tout d’un coup un peuple sans âge. Aucun document administratif témoignant de la date de naissance de telle ou telle personne. Cela fit le bonheur de tous les falsificateurs en puissance. On vit même un septuagénaire se déclarant avoir quarante ans seulement pour s’offrir une ultime dernière épouse. Les quadragénaires eux-mêmes n’hésitaient à revendiquer dix ans voire vingt ans moins que leur âge réel. Quand à tous ceux qui étaient partis aux États-Unis ou en Europe, ils avaient l’embarras du choix. Ils fixaient eux-mêmes leurs dates de naissance sans avoir aucun barème à respecter. On rapportait alors des situations cocasses où devraient faire face ces personnages. Tel immigrant est-africain s’étant déclaré être âgé de seize ans alors qu’il en avait vingt-et-cinq en réalité fut contraint par sa famille d’adoption à ne regarder la télévision qu’à des heures restreintes, à ne manger de sucreries que le week-end ou encore à aller se coucher tôt tous les soirs à des heures fixes. Sa peine dura deux ans avant d’être relaxé comme il aimait à le répéter souvent à l’âge de « dix-huit ans ». Tel autre était conduit à des espaces de jeux réservés uniquement aux mineurs. Il devrait devant sa famille adoptive faire preuve de toutes les acrobaties possibles et imaginables devant des adolescents de « son âge ». Ce qui n’était pas gagné du tout. Incapable d’escalader les toboggans, il tombait alors dans la plupart du temps à la renverse ce qui déclenchait un rire contagieux de l’assistance.
À l’heure où Marwo rentrait chez elle tous les soirs après des journées harassantes, elle entendait souvent au loin les chiens aboyer de toutes leurs forces. Puis avec le temps, elle remarquait que les cris de chiens se faisaient de plus en plus près et de plus en plus forts. Il semblait à Marwo que les chiens étaient de plus en plus excités sans comprendre vraiment la cause. Elle pensait de temps à autre qu’à cause de la guerre, les animaux domestiques comme les hommes d’ailleurs avaient toutes les difficultés à manger à leur faim. C’est pourquoi, ils avaient commencé eux-aussi à fuir Hargeisa pour chercher refuge ailleurs. Au plus fort des bombardements de la ville, on n’entendait plus un chien aboyer ni un chat miauler. Ils avaient tous déserter la ville comme s’ils laissaient les hommes régler leurs différends tout seuls. Un calme mortuaire s’empara alors de la ville. Depuis la fin de la guerre, les chiens ont entamé aussi leur retour vers la ville. Au début timidement. On voyait de temps à autre, un chien remuant la queue errer quelque part. Quelques mois plus tard, ils faisaient même partie du paysage car les habitants de Hargeisa s’habituèrent à ces petits groupes de chiens qui envahissaient le centre –ville. Les enfants les pourchassaient souvent à coups de pierres sans que les adultes n’aient à redire quoi que ce soit. Pour échapper à ces maltraitances, les chiens changèrent de stratégie. Ils se terraient toute la journée quelque part et ne sortaient que la nuit tombée pour se nourrir. Toute la ville était alors envahie par des hordes de l’espèce câline qui redoublaient de cris comme pour montrer au monde que la ville était bel et bien en leur possession. Dans leur processus d’adaptation, les chiens avaient changé de formes en quelques années. Seuls les plus agiles donc les plus endurants avaient survécus. Ceux qui ornaient les maisons des riches moururent en premier. Ils ne purent résister au changement sévère de régimes alimentaires. Rassasiés presque tout le temps avant la guerre, ils succombèrent par la suite aux effets conjugués de la disette et des maladies. Ils durent se contenter de reste de carcasses d’animaux tués par les bêtes sauvages avant de tomber malades puis périr. Par contre, les chiens de pauvres, habitués à la privation et à la souffrance quotidienne tirèrent leur épingle du jeu. Ils se montrèrent résilients. Ce sont ceux-là justement qu’on entendait remplir de leurs aboiements la nuit noire mais étoilée de Hargeisa.
Marwo discerna quelque chose de faux dans les aboiements de chiens. Elle trouva surtout que d’habitude, ils n’étaient pas aussi nourris ni aussi persistants. Elle se dit en son for intérieur que quelque chose ne tournait pas rond. Annonçaient-ils un évènement malheureux à venir ? Avaient-ils remarqués la présence d’intrus dans la ville ? Marwo n’étant sûre d’aucune des hypothèses qu’elle avançait s’engouffra dans sa maison. Avec les traumatismes causés par la guerre, les Somaliens étaient devenus plus superstitieux. Des charlatans firent leur apparition, promettant mondes et merveilles à leurs victimes. Ils attribuaient à chaque évènement naturel ou humain une signification ésotérique, évitant toutefois de décevoir leurs patients au risque de ne pas être payés.
Une fois à la maison, Marwo fit part de son constat au sujet des chiens à son oncle maternel. Ce dernier éclaira aussitôt le mystère. Au beau milieu de la guerre alors que les hommes fuyaient la ville, des créatures bizarres firent leur apparition. Il s’agissait en réalité des hyènes qui erraient toute la nuit dans cette vile devenue fantôme par ce que vidée de ses habitants. Durant cette période, les chiens apeurés n’osaient plus affronter les hyènes qui conquirent leur espace vital. Mais depuis la fin de la guerre et le retour des hommes, les chiens semblaient revigorés et les espèces sauvages se faisaient de plus en plus discrètes. C’est seulement, tard dans la nuit qu’on entendait des temps à autre, les aboiements des chiens en furie. C’est à ne point douter une horde d’espèces canines pourchassant une ou deux hyènes qui s’étaient trompées de chemin. Cette version des faits rassura Marwo qui commençait à se faire des idées. Traumatisée par la guerre, elle était devenue, comme bon nombre de ses compatriotes, superstitieuse. Ce soir-là, elle dormit le cœur net.
Au fur et à mesure que les années passaient, la vie reprenait ses droits. Les conflits tribaux laissaient la place à l’explosion des activités commerciales. Le génie somalien reprit le dessus sur le spleen ambiant. La faiblesse de l’État autoproclamé et l’absence des taxes dopèrent l’économie et le secteur privé connut un véritable boom. Alors que les habitants des pays limitrophes croulaient sous le poids des impôts, les marchandises entraient massivement au port de Berbera qui retrouva ses charmes d’antan. La contrebande fit alors son apparition. Des quantités non négligeables de produits transitaient chaque jour des frontières avec l’Éthiopie. Des villages se formèrent même en quelques années à la frontière entre les deux pays. Les autorités Éthiopiennes qui tiraient aussi profit de ce commerce illégal fermaient les yeux. Toutefois, cette embellie économique ne profitait pas à tout le monde. Seuls quelques grands commerçants avaient su tirer leur épingle du jeu. En gros, tout leur appartenait : les compagnies de téléphonie mobile et immobile, les bureaux de change, les hôtels, les universités qui poussaient comme des champignons, les pharmacies et cliniques médicales aussi. Avec la paix retrouvée, la ville de Hargeisa fut entièrement reconstruite, symbole physique d’un peuple à la fois résilient et travailleur. Toujours en quête d’une reconnaissance internationale, le Somaliland surprit le monde par sa détermination et sa gestion innovante. Il est vrai que peu d’États africains, sous perfusion de l’aide internationale, survivraient dans ces conditions. Avec la libéralisation de l’économie, des entrepreneurs de tout genre furent leur apparition. Marwo qui voyait toutes ces améliorations d’un bon œil envisageait désormais sérieusement fonder une famille. Dans ce pays où pullulaient les filles-mères, mariées de gré ou de force à seize, quinze voire treize ans ; Marwo qui n’avait que dix-huit ans passait pour une vieille fille. Son imagination passa en revue tous ces hommes qu’elle avait connus depuis son adolescence. Elle était souvent amusée par leurs stratégies d’attaque pour conquérir son cœur. Les uns mettaient en avant leurs exploits personnels vrais ou supposés face à des situations insolites qui exigeaient des solutions rapides et adéquates. Les autres insistaient sur la noblesse de leurs origines généalogiques tout en soulignant les liens tribaux qui les unissaient à leur dulcinée. Quant aux seniors, ils promettaient à Marwo une vie décente et fastueuse. Elle se souviendra toujours de ce vieil édenté qui, subjugué par la beauté deMarwo, venait chaque matin ingurgité une dizaine de tasses de café. C’était sa manière de lui faire la cour. Elle apprendra plus tard qu’il aurait eu quelques soucis de santé, des palpitations au niveau du cœur. Mais c’est l’image d’Omar qui revint en elle plus distinctement. Il n’appartenait à aucune de ces catégories. Il ne parlait jamais de lui, de ses mérites comme s’il cherchait à se faire évaluer par Marwo. Elle se souvint de ses propos mesurés, son talent de conteur, ses formules de sagesses sur fond de tonalité poétique. Marwo était envoutée par sa voix vibrante. Elle suivait du regard ses gestes amples et précis comme pour matérialiser la teneur de sa pensée. Omar était un homme aussi élégant qu’éloquent. Jeune homme robuste, Omar prenait soin de ses tenues vestimentaires. Il était toujours impeccablement habillé. Aussi, le jour où Omar fit sa déclaration d’amour à Marwo et sa volonté de se marier avec elle, elle l’accepta sans se poser de questions. Instinctivement. Presque naturellement.
Quelques jours plus tard, Marwo annonça sa nouvelle à sa famille et notamment à son oncle paternel. C’était au mois de février. Les pluies de la saison fraîche venaient de débuter. Chaque jour, vers le coup de quatorze heures d’immenses traînées de nuages en provenance de la ville antique de Berbera envahissaient les côtes, charriant un vent doux et frais. Les végétations naissantes couvraient les immenses plateaux sauvages et les arbres fleurissaient de partout offrant aux habitants un moment de répit face aux sécheresses à répétions. Les oiseaux de toutes tailles et de toutes les couleurs firent leur réapparition, joignant leurs chants en énorme symphonie indescriptible. Les flux d’eau ruisselaient de partout menaçant les habitations de fortunes des pauvres et les chauffeurs imprudents qui empruntaient souvent les oueds d’habitude à sec mais envahis par des flots d’eau en furie en cette période de l’année. Les bergers comme les chameliers retrouvaient le sourire avec le retour de la pluie. C’était le moment propice où le cheptel augmentait en nombre. Les chèvres comme les moutons, qui bénéficiaient d’une végétation abondante, donnaient des petits ; ce qui enorgueillit leurs propriétaires. Pour un laps de temps, ils avaient suffisamment du lait et de la viande. Eux qui ne vivaient que de ça. La notoriété de Hargeisa comme ville-foyer symbole de la culture somalie complétait ce tableau idyllique. À cette période de l’année, les poètes se surpassaient pour offrir au public leurs derniers morceaux. Des jeunes chanteurs, poètes et musiciens formaient des groupes artistiques promis à un bel avenir. C’était le cas de « Xidigaha Geeska » (les Étoiles de la Corne) dont la notoriété dépassait largement toute l’Afrique de l’est.
C’est durant cette période propice qu’Omar décida de demander la main de Marwo. Mais auparavant, les deux amoureux devraient régler quelques formalités. La fille devait communiquer à sa famille l’origine tribale de son futur époux. Ce qui ne posait pas problème dans la plupart de cas se révéla extravagant dans le cas d’Omar. Il se trouva qu’Omar appartenait à une famille considérée comme une caste inférieure par un certain nombre de tribus somalies. Rendez-vous fut pris par les deux familles pour officialiser le mariage. En apprenant cela d’Omar, Marwo eut un haut le cœur non pas qu’elle détestait particulièrement les « Midgaanes » mais qu’elle était consciente des préjugés que les Somalis se faisaient de cette tribu. Elle avait du mal à anticiper la réaction de ses proches. Elle avait quand même cette appréhension que tout ne tournait pas rond. Son inquiétude se trouvait confortée par les histoires qu’elle entendait par-ci par-là. Elle avait entendu que les mariages de deux filles furent invalidés par la simple raison que leurs prétendants appartenaient à des tribus jugées inférieures. Mais personnellement, Marwo n’avait pas de complexe. Elle trouvait même tout cela insensé. Contrairement à ses détracteurs incultes, elle savait pertinemment le caractère infondé des dires des uns et des autres par ce qu’ils s’appuyaient tous sur des récits légendaires qui frisaient le ridicule. Elle décida de prendre son courage avec les deux mains en affrontant sciemment les us et coutumes en vigueur dans son pays. Elle décida d’informer sa famille sur son projet de mariage. La nouvelle fut accueillie chaleureusement par tous. Sans exception. Tous les membres de la famille de Marwo étaient contents pour elle. Les plus audacieux d’entre eux la pressèrent même d’organiser les cérémonies relatives au mariage le plus rapidement possible. Mais ils n’étaient pas tous au bout de leurs surprises. Quant vint la question délicate de l’identité tribale de l’heureux élu, l’enthousiasme des proches se transforma rapidement en une douche froide. Un silence assourdissant s’empara de la petite chambre où les occupants étaient assis même à terre. Certains s’engagèrent dans de longs conciliabules à voix basse pour exprimer leurs mécontentements comme si il s’agit de leur propre destinée. C’est à ce moment précis que l’oncle maternel de Marwo, un homme à la barbe rousse et à la djellaba d’une blancheur immaculée, prit la parole. Il débuta ses propos par quelques versets coraniques dont le sens ne laissait aucun doute sur ses intentions. En guise d’explication de texte, il souligna que tous les hommes, quels qu’ils soient, sont égaux devant Dieu et que par conséquent il ne pouvait en tant que bon croyant que bénir ce mariage sous peine de contrevenir aux lois divines. Aïdid, l’oncle de Marwo, était respecté par sa famille. Il l’avait quittée trop jeune juste après la seconde guerre mondiale. Il avait embarqué dans un bateau qui mouillait les eaux du port de Berbera. Le Somaliland était encore une colonie britannique. Aïdid et sa famille qui résidaient jusque-là en brousse avec leur cheptel venaient de perdre tous leurs troupeaux à la suite d’une violente sécheresse qui avait décimé animaux et végétaux et avait contraint par la même occasion les hommes à l’exode rural. Cela faisait déjà plusieurs mois que le jeune homme sillonnait les rues de Hargeisa puis de Berbera dans l’espoir d’avoir un petit boulot. Mais en vain. Le jeune Aïdid face à l’absence d’opportunités d’emploi avait pris la ferme décision de devenir marin. Son jeune âge et son physique altier jouèrent en sa faveur auprès du capitaine anglais du bateau qui cherchait un jeune matelot dont les qualités correspondaient parfaitement à ses souhaits. Des mers et océans qu’il avait sillonnés et des pays qu’il avait visités, Aïdid en avaient beaucoup appris. Il avait surtout appris à ne jamais sous estimer ses semblables. Il s’était fait des amis de tous les pays et de toutes les religions. Le voyage avait adouci sa vision du monde extérieur. Jusque-là, il n’avait vu le monde que sous le prisme étroit du nomade passant sa vie derrière ses troupeaux. Depuis il se moquait un peu de toutes ces légendes qui tournaient autour des origines tribales des uns et des autres. Durant ses nombreuses expéditions, il avait vu des couples mixtes issus de cultures voire de religions différentes. Cela l’avait ramené à prendre ses distances de ses us et coutumes du peuple somali qui tenaient à ostraciser certaines de ses composantes. Et ce d’autant plus que ces comportements discriminatoires n’avaient aucun fondement rationnel. Aïdid, alias le « sea man », avait juré dès son retour de mettre tout en œuvre pour sensibiliser les jeunes contre ce fléau d’un autre âge. Le mariage de Marwo et d’Omar s’annonçait pour lui comme un test de grandeur nature. Il savait pertinemment que de la réussite de cette entreprise dépendait de la suite des évènements. C’est pourquoi il agissait comme un scientifique expérimentant un nouveau produit sans savoir réellement comment il sera accueilli par le public. En fin de compte, Aïdid parvint à persuader les plus réfractaires de la famille à bénir cette union, usant tantôt des arguments ayant trait à la religion tantôt des arguments sonnants et trébuchants. Le mariage fut célébré finalement dans de bonnes conditions et Aïdid qui voyait le couronnement de son ouvrage était aussi heureux que les deux mariés.
Plus de vingt ans plus tard, le couple affichait une santé de fer, dépassant toutes les espérances alors que les mariages des gens de bonnes familles se contractaient et se défaisaient au gré des saisons. Une nuée d’enfants avait même vu le jour. Awaleh, l’aîné de la famille, venait même de décrocher avec brio son de baccalauréat. Major de sa promotion, il reçut son diplôme de la main même du Président de la République autoproclamée. Dans un discours fleuve, le ministre de l’éducation avait souligné ce jour-là que les progrès réalisés en matière d’éducation renforçaient un peu plus chaque jour les velléités d’indépendance de la jeune nation. Le ministre déclara publiquement et devant les micros des médias locaux que les dix premiers de cette promotion allaient bénéficier d’une bourse du gouvernement britannique, l’ancienne puissance coloniale. En entendant ce discours, Awaleh ne put cacher son émotion. Quatre heures plus tard, les termes du discours ministériel lui revenaient distinctement comme un doux rêve. Il apprit la bonne nouvelle à ses parents qui eurent l’impression d’appartenir enfin à une nation. Une nation devant laquelle tous ses fils étaient égaux. Awaleh imaginait déjà flâner dans les rues de la capitale britannique, Londres. Il se voyait déjà comme un membre à part entière de cette communauté cosmopolite, microcosme de l’humanité dans sa diversité. Awaleh qui n’avait jusqu’à ce jour jamais eu une idée claire de la notion d’État avait l’impression d’appartenir finalement à une nation. Il voyait pour la première fois, les discours creux des hommes politiques se transformer en actes. Il se disait dans son for intérieur que lui comme ses autres camarades boursiers seraient les meilleurs ambassadeurs du Somaliland et que c’était désormais un devoir de se battre pour cette noble cause. Celle de la reconnaissance en tant que république à part entière.
Au début du mois de septembre, Awaleh entendit à la radio un communiqué pressant les dix premiers candidats de l’année en cours à déposer leurs dossiers le plus rapidement possible à la direction générale du ministère de l’éducation nationale. Le lendemain Awaleh se réveilla très tôt pour remettre son dossier en main propre à la secrétaire du directeur. À sept heures trente du matin, il était déjà devant la porte du bureau du directeur. Le secrétaire vint ouvrir le bureau avec trente minutes de retard par rapport à l’heure officielle d’ouverture. Trente minutes qui parurent à Awaleh une éternité. La secrétaire une fois installée demanda à Awaleh l’objet de sa visite. Celui-ci ne manqua pas de reprendre textuellement le contenu du communiqué du ministère à la télévision. Il voulut naturellement remettre le dossier à la secrétaire. Mais celle-ci prétexta qu’elle n’avait pas encore l’aval de son directeur. Il fallait donc attendre le retour de celui-ci qui était en déplacement à l’étranger mais qui ne tarderait pas à reprendre son service sous peu. Awaleh rentra donc chez lui certes intrigué mais sans être alarmiste. Il était un peu déçu sachant toutefois la bureaucratie de cette nouvelle entité étatique qui avait du mal à se mettre en place. Awaleh revint même plusieurs jours au bureau du directeur sans pour autant avoir des informations crédibles sur la date de reprise du travail du directeur. Il ne restait plus que deux semaines avant la date butoir du dépôt de dossiers. Awaleh commença à s’inquiéter. Il essaya de joindre à plusieurs reprises ses camarades mais leurs téléphones portables indiquaient hors service. Toutefois, il apprit de la bouche des certains employés que le directeur général de l’éducation venait bel et bien à son boulot mais pas toujours à l’heure. Il décida alors de camper devant la porte du directeur jour et nuit. Finalement au septième jour, il surprit celui-ci en train de ranger quelques documents. Awaleh venait de croiser à la porte, un autre boursier qui venait de déposer justement son dossier. Cela rassura Awaleh qui apprit par la même occasion que le processus de départ des boursiers du pays avait bien démarré. Le directeur avait l’air pressé. Son regard croisa celui d’Awaleh. Il baissa les yeux comme si il avait quelque chose à se reprocher. Du coup il invita le jeune homme à prendre place. Mécaniquement, Awaleh lui tendit le dossier qu’il tenait entre ses mains mais le directeur prétexta qu’il était pressé et qu’il fallait remettre le document à sa secrétaire. Il eut juste le temps de mettre ses lunettes noires comme pour obstruer le regard insoutenable du jeune boursier. Comme la secrétaire n’était pas encore là, Awaleh dut patienter de longues minutes. Quand elle arriva à son bureau, elle ne reconnut pas tout de suite Awaleh. Elle apprit avec nonchalance son fauteuil, se parfuma le et les épaules et alluma son ordinateur. Une musique douce et suave envahit le lieu. Elle commençait toujours ainsi sa journée. C’était au moment où elle eut besoin d’ouvrir l’armoire situé à sa gauche qu’elle remarqua la présence d’Awaleh. Ce dernier, élève poli et timide, ne voulut pas déranger la secrétaire. Il était même resté statique durant tout ce temps, maîtrisant sa respiration tel un nageur professionnel travaillant ses compétences en apnée. Elle eut l’air gêné tout d’abord avant de se reprendre et d’adopter une posture professionnelle. Le jeune homme lui tendu son dossier sans autre forme d’explication. Quand elle sut qu’il était le major de sa promotion, elle resta bouche-bée ne sachant quoi dire. Elle feuilleta mécaniquement le dossier, passant en revue ses notes, toutes excellentes, et elle finit par mettre la main sur le diplôme avec la mention « très bien ». Son regard perdu en disait lent sur le malaise qu’elle ressentait au fond d’elle-même. Un silence lourd emplit la salle. Seul le bruit léger du seul ventilateur qui ornait le bureau était perceptible. La secrétaire fit mine de chercher un dossier. Elle déballa un volumineux classeur et examina une à une les feuilles. Elle en tira une double feuille agrafée, fit semblant d’ausculter les noms. Il s’agissait en fait de la liste des boursiers retenus par le gouvernement. Elle ne trouva pas le nom d’Awaleh dans la liste et le fit savoir à haute voix. Awaleh faillit perdre l’équilibre. Il grommela quelques mots inaudibles mais la secrétaire ne retint qu’il voulait dire qu’il était major de sa promotion. Elle ausculta ensuite la seconde feuille. Elle remarqua que le premier de la liste était barré au stylo rouge. À sa place, un autre nom était écrit. Sans autre forme d’explication. Elle se rendit compte qu’il s’agissait bel et bien de ce même lauréat qui se tenait devant elle, l’air désemparé. Elle n’osa pas le lui dire. C’est vrai qu’elle ignorait tout ce qui se tramait sur son dos. La honte la gagna. Comment oserait-elle désormais travailler avec des responsables corrompus pour qui le favoritisme était un péché mignon ? En tout cas, elle ne pourrait plus dire dorénavant qu’elle ne savait plus. Dans cette partie du monde, la révolution post-nomadique avait fait d’énormes dégâts. Les institutions d’État, une notion relativement moderne, na fonctionnaient pas comme partout ailleurs. Les différentes tribus s’étaient accaparé de différentes directions de divers ministères. Les citoyens lambda étaient convaincus que chaque département ministériel appartenait à un groupe ethnique voire tribal donné. Et il pouvait en disposer à sa guise. Cet accord tacite faisait aucun responsable administratif voire politique ne pourrait être poursuivi pour les fautes commises. Ce laxisme a ouvert la porte à toutes sortes d’abus. Cette forme d’injustice et bien d’autres encore n’étaient plus dénoncées étant donné que les cousins de victimes en question avaient causé exactement les mêmes dégâts sinon pires dans d’autres départements. Ces comportements irresponsables avaient paralysé le fonctionnement de l’État, empêchant par la même occasion l’avènement d’une nouvelle génération de dirigeants capable de mener le pays à bon port. Au lieu de cela, les vieux s’accrochaient toujours au pouvoir faisant valoir une expérience et une connaissance supposées de leur société. La seule et unique crédibilité qu’ils faisaient prévaloir ne dépassait guère le seuil du cercle de leurs familles respectives. Cet immobilisme décadent avait sapé le fondement de l’État. À la moindre difficulté, les soi-disant représentants de la tribu montait au front menaçant à peine les structures fragiles de jeunes États. Il est vrai que les responsables politiques y étaient aussi pour quelque chose. Souvent sans scrupules, ils cherchaient à tirer profit des luttes intestines artificielles de différentes composantes de la société. Pour affermir leur pouvoir, ils n’hésitaient pas à favoriser sciemment leurs proches pour leur faire miroiter des avantages qu’ils n’auraient dû jamais avoir. Leur capacité de manipulation pour assurer le plus longtemps possible leur pouvoir était telle qu’ils ne reculaient devant rien. La fin justifiait les moyens. Ils n’hésitaient pas à monter leurs propres compatriotes les uns contre les autres. Quitte à verser leur sang. Gratuitement. C’est une fois l’irréparable commis qu’ils venaient souvent verser des larmes de crocodiles en jouant les médiateurs. Les supposés cérémonies de réconciliation s’annonçaient grandioses et fastes. Des fois, ils dépensaient en quelques jours ce que l’État avait gagné durant de longs mois et qui, normalement, devrait être consacré au développement de l’éducation ou de la santé. Pendant plusieurs jours, les tribus en conflit ripaillaient et dansaient ensemble comme si de rien n’était, sous le regard impitoyable de leurs représentants politiques. La secrétaire ne sut pas quoi dire à Awaleh qui attendait pourtant une explication convaincante. Elle garda le silence pendant de longues minutes en guise de réponse aux inquiétudes de celui-ci. Puis, elle se reprit et lui déclara qu’elle lui programmerait une rencontre avec le directeur général de l’éducation nationale. Ainsi Awaleh, selon les propos de la secrétaire, aurait le loisir de poser toutes ces questions qui le taraudaient. Mais elle ne lui dit pas où et quand se tiendrait cette entrevue. Découragé, Awaleh quitta avec peine la direction de l’éducation en traînant les pieds. On avait l’impression qu’il avait du mal à marcher. En quelques instants sa vie avait tourné au cauchemar. Tout espoir de bénéficier de cette bourse s’était évaporé. Il se souvint alors du jour de la proclamation des résultats et la cérémonie des remises des diplômes. Il avait reçu son diplôme de la main même du président de la république. Ses mots d’encouragements, ses gestes, son sourire magistral… tout lui revint. Et puis le discours du ministre de l’éducation avec ses gestes amples et ses envolées lyriques. Arrière-petit-fils d’un poète de renom, il avait hérité de son aïeul la magie du verbe. Il était capable d’improviser pendant de longues minutes d’interminables vers. On disait de lui qu’il avait la poésie dans l’âme. Ce jour-là, il se surpassa même. Devant un public acquis à sa cause, il leur déclara que grâce à l’aide du gouvernement britannique, la reconnaissance effective du Somaliland était à l’ordre du jour. Il ajouta même que la jeune république autoproclamée avait quelques soutiens dans la chambre de lords. Ce qui était loin d’être négligeable. On avait même l’impression que le public avait oublié pourquoi il était là. Les multiples discours sur la reconnaissance avaient submergé la thématique de la cérémonie de remise des diplômes au bachelier. Awaleh se souvint aussi des propos du directeur qui jurait devant Dieu et devant les hommes que les responsables du ministère feraient tout leur possible pour que la méritocratie l’emporte sur toutes les autres considérations. Un discours qui sonna creux pour Awaleh qui venait justement la triste expérience d’un système clanique et clientéliste. Au lieu de miser sur une éducation de qualité, le gouvernement avait fait le choix délibéré de promouvoir le tribalisme et le favoritisme. Cela avait finalement conduit au découragement des brillants étudiants qui voyaient que leurs prédécesseurs n’étaient pas traités sur le même pied d’égalité. Donc inutile de faire partie des meilleurs pour bénéficier d’une bourse. Il faut dire aussi que dans ce pays pauvre, obtenir une bourse en Europe était une forme d’émigration à moindre coût puisque rares étaient les lauréats qui étaient revenus travailler dans leur pays une fois leurs études terminées. Les étudiants ne voyaient en fait aucune perspective en termes d’emplois valorisants pour revenir en Afrique car il fallait avoir un membre influent dans le cercle du pouvoir pour bénéficier aussi d’un travail intéressant et bien rémunéré. Cela avait conduit aux pays pourvoyeurs de bourses à reconsidérer leurs offres. Ainsi s’envolaient aussi les espoirs des jeunes étudiants pris au piège des hommes politiques véreux qui prenaient en otage leur avenir. Awaleh rentra chez lui complètement abattu. Cela n’échappa à sa mère qui lui demanda si quelque chose n’allait pas. Il ne voulut donner aucune explication pour ne pas désespérer sa mère. Il prétexta qu’il avait un peu mal à la tête. Il ne dormit même pas ce jour-là. Il fit un somme troublant. Il voyait sa ville natale sous l’emprise de la guerre. Au bruit des canons et des obus répondait les crépitements des balles. La ville était envahie par des extrémistes religieux qui tiraient sur tout ce qui bouge. Des voitures piégées avaient explosé aussi sur la devanture du commissariat central de police et le bâtiment abritant l’agence des services de sécurité du pays. Awaleh suivait presque chaque jour à la télévision les attaques du groupe terroriste Al-Chabab à Mogadiscio qui touchaient dans la plupart de cas la population civile. Il avait tout de suite décelé le mode opératoire de la principale organisation terroriste opérant en Somalie depuis une décennie. Des hommes cagoulés s’infiltraient dans les différents départements ministériels, tuant toue ceux qu’ils trouvaient sur leur passage. La population courait dans tous les sens cherchant une quelconque échappatoire dans cette situation chaotique. Certains se refugièrent dans les mosquées environnantes pour avoir la vie sauve. Les terroristes s’introduisirent même dans les mosquées massacrant les fidèles en pleine prière. Un garnement d’à peine une quinzaine d’années se présenta devant l’imam qui officiait la prière avant de lui tirer quatre balles sur le visage. L’homme s’écroula de tout son poids sur le tapis moelleux. Il n’avait même pas eu le temps de terminer son verset. Awaleh fut tiré violemment de son sommeil, tout en sueur. Il se précipita dehors pour voir ce qui s’y passait. Quand il remarqua que tout était calme il fut rassuré.
Plusieurs heures après ce cauchemar, Awaleh avait toujours en tête des images troublantes et insoutenables. Il chercha à comprendre les causes de cette violence déchainée qui frappait la Somalie. Il se posa la question de savoir si il était possible qu’un jour cette même violence éclate dans sa ville natale, Hargeisa. Il se rendit compte que malgré les dires des autorités locales, la population somalie avait la même sociologie : même structure sociale, même mode de vie, même langue, même religion. Cela revenait à dire que les mêmes causes entrainaient immanquablement les mêmes effets. Puis il se souvint les causes profondes qui avaient conduit la nation somalie à de tels précipices. Juste avant la chute du gouvernement central, les injustices sociales avaient atteint des sommets. Il suffit d’appartenir à tel ou tel clan pour occuper les plus hautes fonctions de l’État. Ou vice-versa. Les tribus du nord se sentaient discriminées. Ainsi de mouvements armés dits de résistance se sont mis en place, fragilisant un peu place chaque jour les structures de l’État. Face à ces rébellions, les forces armées nationales n’avaient pas lésiné sur les moyens. Les villes du nord du pays furent la cible de bombardements intenses et indiscriminés. Trente ans plus tard, le Somaliland se plaignait toujours des agissements de l’ancien régime. Les familles des victimes portèrent plainte contre des membres éminents du gouvernement somalien de l’époque qui se sont refugiés aux États-Unis et en Europe pour crime de guerre et crime contre l’humanité. Certains de ces accusés déclarèrent qu’ils n’agissaient que sous les ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, défendant par principe l’unité, la légalité et la constitution de l’État somalien. Une légalité mise à mal par des groupuscules qui n’avaient que la seule mission de créer le désordre et l’anarchie dans l’ensemble du territoire national. Un but largement atteint puisque la violence régnait désormais sur l’ensemble du territoire. D’autres rétorquaient que l’armée nationale somalienne était composée de l’ensemble des communautés du pays. Or, les poursuites ne visaient que les seuls sudistes. Pire encore, d’éminents généraux du nord qui avaient participé activement aux bombardements de leurs villes natales passaient des jours heureux à Hargeisa et se faisaient même passé pour des simples hommes de rang voire des victimes sans qu’ils soient inquiétés. Ils étaient sous la protection de leurs tribus respectives. Le Somaliland était pris au piège de ses propres contradictions. Awaleh réalisa que tous les ingrédients qui avaient conduit à la disparition de la Somalie de la seine internationale étaient là. Le tribalisme avait atteint des sommets. Il était presque impossible d’occuper un poste de responsabilité sans être affilié à une tribu dominante. Paradoxalement, le même système qui avait conduit la Somalie à sa perte se perpétuait un peu partout dans la région. Tous les États de la région lui avaient emboîté le pas. Même l’Éthiopie millénaire commençait à perdre l’équilibre. Le fédéralisme ethnique avait exacerbé les tensions communautaires, entrainant la chute du gouvernement. Les éruptions des insurrections populaires avaient eu raison de lui. L’implacable répression des forces de sécurité ne lui a été d’aucun secours. Face à la détermination de la rue, le pouvoir finit par céder. Mais cela n’était pas sans conséquence dans un pays où l’exercice du pouvoir est intimement associé à l’ethnie supposé dominante. Le repli identitaire battait son plein entrainant une méfiance réciproque accrue des différentes ethnies composant la nation. Face à l’instabilité du moment, de nombreux est-africains avaient pris le chemin de l’exil. Un fil interminable de migrants partait du centre l’Éthiopie, longeait la mer Rouge, traversait tantôt le Yemen tantôt le Soudan. Il était rejoint par d’autres fils partis de la Somalie ou de l’Erythrée, s’entremêlant par moments, se défaisant des fois. Le nœud de tous ces fils était la Lybie où l’appel de l’Europe se faisait le plus sentir. La recherche d’une vie meilleure était le point commun de ces compagnons d’infortunes. Contrairement aux gouvernements de leurs pays d’origine qui se faisaient la guerre pour un oui ou pour un non, une fraternité extraordinaire s’était nouée entre eux. Depuis qu’ils sont engagés ensemble dans cette entreprise commune, les préjugés des uns sur les autres avaient cédé la place à une confiance réciproque. Une incroyable atmosphère de tolérance régnait entre eux bien que des fois ils n’arrivaient pas à se comprendre par ce qu’ils ne parlaient pas tous la même langue. Ils n’avaient pas la même religion non plus. Chacun s’enrichissait en découvrant les pratiques religieuses de l’autre. Ils se surprenaient de prier le même Dieu dans un même endroit mais différemment. Ils étaient tous embarqué dans cette entreprise périlleuse comme si la contribution de chacun d’entre eux dépendait la réussite de tout le monde. Face à l’hostilité du monde environnant, chacun cherchait chez l’autre une part ne serait-ce minime de fraternité. L’union politique et économique que leurs pays respectifs n’était pas parvenue, ces migrants en quête d’une existence meilleure pensait la réaliser dans leur chemin. D’ailleurs, ils n’étaient plus considérés comme des éthiopiens, somaliens, érythréens ou Djiboutiens mais comme d’est-africains tout court. Les uns avaient commencé à apprendre les langues des autres. Jusque-là quelques uns d’entre eux jouaient les interprètes pour une meilleure cohésion du groupe. Il fallait désormais négocier ensemble pour affronter les obstacles à venir. Et les obstacles ne manquaient pas. La Libye restait incontestablement la phase la plus délicate de leur périple. Les migrants devraient faire preuve d’unité pour ne pas tomber dans le piège des trafiquants de tout genre qui cherchaient justement à tirer le maximum de profit de ces derniers.
Quelques jours après son entretien avec la secrétaire, celle-ci contacta Awaleh et lui fit savoir que le directeur était prêt à le recevoir. Rendez-vous fut fixé le mardi suivant. Quand Awaleh franchit la porte du bureau du directeur, celui-ci était déjà bien installé. Il faisait semblant de traiter quelques courriers. Quand il remarqua la présence du jeune étudiant, il se mit debout et l’invita à s’asseoir avec le sourire. Le directeur décida de prendre le devant en prenant en premier la parole :
– Tu sais Awaleh, en premier lieu je tiens à te dire combien je suis vraiment navré de tout ce qui t’est arrivé. Crois-moi cela m’a même empêché de dormir les trois nuits qui ont suivi cet incident. En tant que premier responsable de ce département, je me suis engagé personnellement à tirer cette affaire au clair. Après une enquête approfondie, nous avons constaté que l’erreur est purement administrative. En fait, la secrétaire au moment de la saisie des noms des boursiers a confondu ton nom avec celui d’un autre étudiant. Et comme le ministre nous demandait urgemment la liste de boursiers, personne n’a pris le temps de la vérifier, déclara le directeur en substance.
Awaleh ne comprit rien au propos du directeur qui cherchait plus à trouver des excuses qu’à trouver des solutions. Le lauréat lui demanda alors :
– Et comment se fait-il que la secrétaire n’ait vérifié ni le diplôme ni les relevés des notes des boursiers. Elle saurait alors qui a réellement droit à cette bourse. En plus, il est difficile de se tromper sur le nom du major de la promotion, à moins qu’il ne s’agisse d’une action délibérée.
Face à Awaleh qui ne semblait plus avoir aucun respect pour son supérieur, le directeur se sentit intimidé. Il observa un long moment de silence qui en disait lent sur son état d’esprit. Il voulut pourtant se justifier une dernière fois :
– Je vois que tu ne me crois pas mais pour vous montrer ma bonne fois, j’ai même puni sévèrement la secrétaire. Elle a été renvoyée par ce qu’elle a commis une faute professionnelle grave. Ces genres de choses sont inacceptables dans notre département. Je suis convaincue que cette sanction administrative est à la hauteur de la faute commise.
Awaleh qui n’écoutait plus la litanie du directeur décida de prendre congé de lui. Il quitta en traînant les pieds et presque à contre cœur les locaux de la direction de l’éducation. Il déboucha sur une rue animée de la capitale. Les cris de vendeurs de khat et des commerçants ambulants se confondaient avec les klaxons stridents de voiture. Mais il n’entendait rien de tout cela. Son esprit était encore occupé ailleurs. C’était comme si le monde autour de lui n’existait plus d’un seul coup. Il avait l’impression d’évoluer dans un espace liquide, emporté par les flots de poussière, des voitures et des hommes dans cette ville poussiéreuse qui ignorait superbement les feux de signalisations et les rues à sens unique. Il avait l’impression d’être seul au monde, ne reconnaissant plus ses semblables. Sa solitude était encore plus grande qu’il ne savait plus sur qui compter. Awaleh se rendit compte qu’il était au centre ville de Hargeisa quand il entendit le coup de frein sec d’un taxi à quelques mètres de lui. Selon l’adolescent qui faisait figure de conducteur, Awaleh n’a eu la vie sauve que grâce à la vigilance et au réflexe du chauffeur chevronné qu’il était. Décontenancé, le jeune homme ne sut quoi dire. L’adolescent ne s’était même pas rendu compte qu’il avait failli tuer sur le champ un homme pour excès de vitesse. Tout content de son exploit, il mit son chapeau à l’envers, mit le son de la musique à fond et démarra en trompe. La fumée noire qui se dégageait du tuyau d’échappement du taxi submergea quelques instants Awaleh. Il toussota et se frotta les yeux, avant de retrouver tous ses sens. Il ne savait plus quelle direction. Cela faisait un bon bout de temps qu’il n’était pas venu au centre-ville de Hargeisa. La ville s’était complètement transformée. Des bâtiments de plusieurs étages étaient sortis de la terre, grignotant un peu chaque jour les « espaces verts ». Il était presque midi et Awaleh observait le spectacle qui se déroulait sous ses yeux : un embouteillage monstre au beau milieu de la ville. Les voitures occupaient tous les espaces comme un énorme flot ininterrompu, obligeant même les piétons à quitter les trottoirs de temps à autre. En raison de l’absence de reconnaissance internationale, l’État n’avait pas tous les moyens nécessaires pour imposer les différents types de taxes sur les commerçants. Donc, les produits étaient toujours moins chers au Somaliland et en somalie en général qu’ailleurs. Cela faisait doper le commerce illégal avec les États frontaliers. Ceci était le cas avec l’Éthiopie où les barons du régime de l’ EPRDF utilisaient l’État autoproclamé comme l’endroit idéal pour faire transiter tous les produits entrant illégalement en Éthiopie.
Awaleh fut arraché de sa réflexion par une rencontre fortuite : son camarade de classe, Bisleh. Jeune homme affable et courtois, Bisleh était l’un des meilleurs éléments de sa promotion. Le jour de la proclamation des résultats du baccalauréat, il était le troisième de la liste. Donc, tout naturellement, il figurait en bonne place dans la liste des boursiers. Lecteur assidu, il était apprécié des autres pour sa grande culture. Et il était toujours de bonne humeur. Son surnom Bisleh avait pris le pas sur son nom par ce qu’il avait les cheveux lisses. Ignorant complètement les déboires d’Awaleh, Bisleh voulait s’entretenir avec lui sur les modalités de leur départ.
– Tu sais mon ami avec cette bourse du gouvernement britannique je peux te dire sans me tromper que nous sommes la promotion la plus chanceuse. Jamais nos universités n’ont été aussi honorées. Cela est aussi sans doute une reconnaissance de la qualité des enseignements dispensés dans notre propre pays. C’est pourquoi nous devions être les garants de cette qualité une fois en Europe . Grâce à nos efforts beaucoup des jeunes après nous obtiendraient aussi les mêmes types de bourses voire plus.

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