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En allant à l'école

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Description

Ce recueil de quinze nouvelles traite du même thème: l’École. On la retrouve sous différents regards, à différentes époques. Une odeur de craie, de gomme ou de colle semble flotter autour de cet ouvrage. De nouveau sur les bancs de l’École, le lecteur croise instits et élèves dans un quotidien parfois drôle, parfois douloureux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 octobre 2012
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312005287
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

En allant à l’école
Claudine Le Morvan
En allant à l’école
Recueil de nouvelles










Les éditions du net 70, quai Dion Bouton 92800 Puteaux
À Léo, Gurvan, Enora, Laurent,
À Jeanne et Michel,
À Anne-Marie, Patrice et Jean-Pierre,
À tous les élèves qui ont croisé mon chemin,,,







Du même auteur


Et si, Paris, LEN, 2012.
















© Les Éditions du Net, 2012 ISBN : 978-2-312-00528-7
Avant-Propos
Ces différentes nouvelles ont été écrites durant une année de pause, une année dite de congé parental.

J’ai laissé le temps me rappeler les souvenirs lointains, les événements ancrés dans un repli de mon cerveau. Certains surgissaient au détour d’une phrase, et je les déposais très vite sur le coin du bloc en papier, au cas où ils repartiraient sans crier gare! D’autres complétaient des idées déjà bien achevées.

J’ai pris énormément de plaisir avec la plupart de ces histoires, souvent vécues, parfois transformées ou inventées: le plaisir de faire revivre ces enfants, aujourd’hui adultes ou presque, le plaisir de me souvenir de bons moments au sein de la classe, en tant qu’élève mais surtout ici en tant que maîtresse et directrice d’école, le plaisir de me rappeler des complicités entre collègues ou avec certains parents.

Ce fut aussi le charme de se revoir enfant, lorsqu’en revenant de l’école nous achetions des bonbons chez l’épicier du coin de la rue et que dans mon univers de petite fille tout était plutôt charmant, le monde semblait tourner comme je le voulais...
Introduction
La lecture de ce livre permettra, je l’espère, à tous les écoliers que nous fûmes de se remémorer de bons moments, de remarquer que d’une région à l’autre, d’une école communale à l’autre, les choses ne sont pas très différentes, et cela malgré les époques.

Ce recueil s’adresse donc à un large public, chacun devrait pouvoir y retrouver un parfum de gomme ou de colle; une odeur de cahier neuf ou de poussière de craies.

Certaines nouvelles sont plus graves que d’autres, mais la vie d’écolière ou d’enseignante est faite de joies et parfois de tristesses. Une de ces histoires, «Un chêne», est particulièrement dédiée à mes parents, « Elle n’a que trois doigts » est un clin d’œil à ma sœur.

D’autres récits sont liés et des personnages se font écho pour mieux vous faire partager leurs péripéties.

Presque tous les récits sont tirés d’expériences vécues à titre d’enseignante, de maman d’élèves, ou encore d’ancienne écolière. Parfois transformées, ces histoires peuvent aussi avoir été inventées, mais la part de l’enfant reste toujours très présente…
Elle n’a que trois doigts
«On ne sait pas comment elle était arrivée là, mais tous en étaient sûrs, la créature se cachait.
L’entrée de son repère se situait sous le tas de charbon de l’école communale.
Son long visage osseux ne possédait plus de nez. Ses yeux enfoncés surplombaient de grands cernes sombres. Les commissures tombantes de ses lèvres laissaient apparaître des dents jaunies et noircies par les temps. Elle n’avait plus d’âge.
Habillée d’une longue tunique en loques, elle avançait. Lentement. Ses cheveux semblaient couverts d’un voile noir et gris dont les lambeaux flottaient dans le vent. A chacun de ses pas, ses vêtements découvraient un pied nu, décharné, posé dans de simples sandales de cuir marron. Elle ne souriait jamais.
Deux catégories d’enfants l’avaient aperçue. Ceux qui avaient préféré courir pour ne pas la revoir et les autres. Beaucoup moins nombreux.
Ils s’étaient attardés, avaient regardé. De trop près.
Peut-être leur avait-elle jeté un sort. On ne les avait jamais plus revus.
Mais à chaque disparition correspondait une empreinte sur le mur, près du tas de charbon. L’empreinte d’une main à trois doigts.

Cela fait maintenant de nombreuses années que les enfants ne s’aventurent plus tous seuls dans le petit coin près du charbon.
Ils ont d’autres endroits pour s’amuser, et préfèrent laisser tranquille celle que l’on surnomme la Religieuse à trois doigts . »

Anne-Marie sauta du lit de sa petite sœur et s’attacha les cheveux avec une barrette en forme de dauphin.

– Voilà, ça, c’est ce qu’on s’dit à l’école, mais t’es pas obligée de croire, n’empêche, tu regarderas bien, on voit encore la dernière marque.
– Il est où, le tas de charbon?
– A côté de la classe du CE1 jaune, Celui de Monsieur Moisan. Bonne nuit, dors bien, demain c’est la rentrée.

Effectivement, le lendemain la petite Lucie arrivait dans la même école que sa sœur. Elle aimait beaucoup lire et écrire, le CE1 l’attendait.
Le sommeil se faisait attendre, les moutons avaient fini de sauter d’un champ à l’autre depuis bien longtemps. L’esprit de l’enfant glissa vers le monde étrange décrit par son aînée.
Qui donc était cette créature?
Comment pouvait-elle vivre sous un tas de charbon?
Et depuis si longtemps?

Anne-Marie semblait bien connaître cette histoire, et y croire.
Elle, elle avait vu les marques.

Un beau jour pour une rentrée pensa Monsieur Moisan en affichant la liste de ses élèves à sa porte vitrée. Sa classe avait été repeinte durant les vacances, lui-même se sentait en pleine forme.
Il avait navigué plusieurs semaines le long des côtes bretonnes.
Il savait qu’après ses cours, la plage l’attendait. Se baigner encore. Prolonger les vacances coûte que coûte.
Les belles journées de septembre, l’été indien breton…

Les enfants accompagnés parfois de leurs parents vérifiaient qu’ils étaient bien inscrits et s’agglutinaient contre les carreaux. L’enseignant préféra sortir, s’évitant ainsi la désagréable sensation du poisson qu’on observe dans son aquarium.
Lucie se pressait elle aussi. Il y avait deux classes de CE1.
Elle aperçut son nom chez Monsieur Moisan.
Sa sœur lui confirma qu’elle n’était pas inscrite sur l’autre liste.

– Tu vois, le petit passage, là, les boules noires, c’est du charbon.
– Et alors?
– Fais attention, t’es dans la classe qui touche son repère.

La discussion s’interrompit. Anne-Marie devait rentrer avec les CM2, Lucie se rangea.

L’odeur des cahiers neufs, les crayons à peine sortis de leur emballage, concentrèrent les élèves sur la réalité du jour. L’école recommençait.
Le maître leur distribuait une feuille de lecture à coller dans un grand cahier.
En ouvrant son petit pot de colle blanche, Lucie en sentit l’arôme particulier. Elle remarqua un sillon dans la pâte toute lisse et y plongea la minuscule spatule placée à l’intérieur du capuchon. Délicatement elle appliqua un peu de colle sur les quatre coins de la feuille et finit par un point, dans le centre. Elle la retourna, la lissa afin que l’adhésion se fasse proprement.

Lucie réalisait sa tâche mécaniquement.
Ses pensées avaient traversé le mur pour se poser sur le tas de charbon voisin.
Elle sut ce qu’elle ferait lors de la récréation qui, selon ses gargouillis ventraux, ne devait pas tarder.
Pendant le goûter, elle mit son amie Sylvie, au courant de la légende. Elles laissèrent les autres enfants s’éloigner vers leurs jeux de billes ou de marelles et s’avancèrent vers le recoin mystérieux.

La copine n’avait pas bien saisi la teneur exacte de l’histoire, mais effectivement elle connaissait cette rumeur de la Religieuse à trois doigts.

Arrivées face au sombre couloir, elles remarquèrent qu’il n’y avait que très peu de charbon. Quelques boules avaient même roulé tout près de leurs pieds. Un peu plus loin le tas recouvrait le sol de quelques centimètres.
Elles n’osèrent pas s’avancer plus avant mais scrutèrent attentivement le mur.
A un mètre de hauteur, délavée par les intempéries mais encore visible, elles la virent.
L’empreinte aux trois doigts.

Dans la classe, la voix de Monsieur Moisan résonnait comme un écho. Il fallait savoir, elles devaient comprendre ce qu’il y avait dans ce tas de charbon.
Chaque jour, elles observaient. Rien ne se passait.

Cependant le passage du camion des Combustibles Bretons fit grossir la réserve de l’école.
La commune avait anticipé l’arrivée de l’hiver et la consommation des poêles des différentes classes.
La quantité de boules de charbon était telle que les filles ne distinguèrent plus les anciennes empreintes.

Ce qu’elles constatèrent pourtant ne les rassura pas.
Plus haut sur le mur, ressortaient, bien nettes, d’autres traces, récentes cette fois.

– Elle est sortie du tas, déclara Sylvie.
– En tous cas, elle est passée par-là et après…
– …Après, elle est partie chercher une nouvelle victime...

Ce mardi soir, les filles se posèrent beaucoup de questions. La grande sœur fut interrogée, mais elle resta évasive.

– Beaucoup d’enfants disparaissent, vous savez, mais des fois personne ne les retrouve.
– Et les parents, ils cherchent, non?
– Pas toujours, ils peuvent se sentir tranquilles après, ils sont plus libres sans les gosses.
– Les miens, ils ne feraient pas ça! s’écria Sylvie en se dépêchant de rentrer chez elle.
– Nous c’est pareil, non? Ils s’inquiéteraient, je crois, estima Lucie.
– N’en sois pas si sûre, p’tite sœur!

Un peu perplexe, la cadette entreprit de grimper les neuf étages de la grande tour où elle habitait.
Toute la soirée, elle fut préoccupée. Lucie refusa de sortir, par crainte de devoir aller jouer dans les caves comme souvent avec les amies. Et là, il faisait sombre, n’importe qui pouvait s’y glisser et se tapir, à l’attendre.

Sa sensation d’angoisse augmenta encore lorsqu’Anne-Marie, qui partageait sa chambre, lui confia que la Religieuse pouvait s’introduire partout. Et pourquoi pas ici, dans l’appartement?

Lucie sentait sa peur grandir. Elle ne voulut pas quitter son lit mais pourtant il fallait qu’elle aille aux toilettes. Elle profita de la fin du film que regardaient les parents pour filer dans le couloir enfin éclairé.

Ayant refermé derrière elle, l’enfant s’installa et retrouva son calme. Elle ne fut pas fière en percevant des grattements contre la porte et en fixant la poignée verrouillée qui tournait dans un sens puis dans l’autre.
Cela recommença.
Elle poussa un cri strident.

Ce fut alors sa mère qu’elle entendit.
– Au lit, et plus vite que ça!
– C’est Lucie qui bloque les cabinets depuis une heure! ricana l’aînée.

A la fois en colère contre elle-même et contre sa sœur, Lucie retourna se coucher.
– C’est malin.
– J’tai bien eue! Attention! Elle va venir te chatouiller les pieds!


Sylvie sonna à la porte, vers dix heures, ce mercredi matin. En bas de la tour, les deux amies décidèrent de se rendre à l’école.
Il n’y avait ni maîtres, ni élèves. Seulement le mystère des empreintes.
Escalader le portail ne posa pas de problème, la cour était déserte. Elles coururent vers leur classe.
Les marques étaient toujours sur le mur.
Le tas de charbon n’avait pas bougé, mais un point scintillant attira l’attention des filles.
Elles avancèrent sur le monticule. Grimpèrent encore légèrement.
Peut-être avaient-elles découvert un passage secret, l’antre de la créature?
Lucie tendit les doigts à travers les petits globes ébène. Ce qu’elle retira la laissa sans voix.
L’objet posé dans le creux de sa main noircie ne lui était pas inconnu. Une barrette-dauphin.
– La Religieuse a enlevé ta sœur, c’est sûr, c’est sa barrette! analysa Sylvie.
– Pas possible, elle ronflait encore quand je suis sortie!
– Alors, elle a capturé une autre fille qui a la même!
– Ça m’étonnerait bien, on l’a ramené de Grèce cet été.

Descendant du tas de charbon, les deux amies se firent apostropher par une femme de ménage qui secouait le tapis de la classe des CE2.
– Vous n’avez rien à faire ici, filez!
C’est ce qu’elles firent.

En rentrant Lucie demanda à sa mère de la coiffer. Elles ne purent mettre la main sur le fameux accessoire.

– Anne-Marie l’aura oubliée à la piscine hier, déclara la maman, on va mettre un chouchou bleu, ça ira avec tes yeux. Au fait, il est presque midi, c’est aujourd’hui que passe la religieuse.

Lucie fit un bon sur sa chaise.

Dévisageant sa mère avec inquiétude, celle-ci lui expliqua que la religieuse en question vivait enfermée avec d’autres femmes comme elle, pas très loin de l’école d’ailleurs, dans un endroit où elles priaient. «Le Carmel». Elle n’en sortait que rarement pour vendre des œufs, le mercredi.

Lucie alerta sa sœur occupée à réviser ses leçons dans sa chambre.
– Elle va venir à la maison.
– Qui ça?
– La Religieuse à trois doigts.

Anne-Marie sourit intérieurement, elle possédait le pouvoir d’angoisser sa sœur, rien qu’avec cette vieille légende.

Regardant par la fenêtre Lucie continua.
– Ça y est, elle arrive, viens voir! Voilà que sa cadette s’imaginait même la voir. Il fallait être naïve!

Daignant jeter un regard, elle aperçut sur le parking une forme voilée avec une longue robe grise flottant au vent.
La silhouette avançait lentement vers la tour. S’arrêtant, elle fixa les vitres du neuvième étage sur lesquelles le soleil miroitait.
Les filles ne purent distinguer son visage.
– Tu vois, elle nous a retrouvées, murmura la plus jeune.
– Elle ne sait pas à quel étage on est! paniqua l’aînée
– C’est pas dur, notre nom est écrit sur la boîte aux lettres avec l’étage dessus.

– Anne-Marie, tu iras ouvrir quand la religieuse sonnera, s’il te plaît, demanda la mère, ne la fait pas attendre, elle est âgée.

Elle blêmit. Leur propre mère accueillait la créature. La légende rattrapait la réalité. Elle n’aurait pas dû se moquer de sa jeune sœur.
C’était pour ça qu’Elle venait, s’angoissa la jeune fille.

T’’avais raison, poursuivit Lucie, même nos parents, ils finissent par se débarrasser de nous.

On sonna.
L’aînée ne bougea pas.
Lucie se glissa vers la porte et regardant par le judas chuchota:
– Elle n’a que trois doigts!
– N’ouvre pas!» s’énerva la grande en disparaissant sous le lit.
Ce jour là Anne-Marie ne voulut pas manger d’omelette.

Les parents prièrent les filles de s’expliquer sur leur attitude face à la vendeuse d’œufs, elles l’avaient tout d’abord fait attendre à la porte.
Une fois dans l’appartement, elles s’étaient mises à la détailler, allant jusqu’à lui toucher le nez afin de vérifier sa texture. Il pouvait être faux, et là …

Elles racontèrent les rumeurs de l’école et Lucie compléta le récit avec les derniers événements, à savoir, la présence de la barrette et la nouvelle marque des trois doigts.
Cependant, Anne-Marie nia farouchement être responsable de ces traces.

Pour les parents l’incident était clos, mais lorsque les filles se retrouvèrent dans leur chambre, la discussion reprit.
La plus grande avoua être montée sur le charbon.
Elle pensait écrire le prénom de sa sœur sur le mur, histoire de lui faire peur, mais le tas s’était écroulé sous son poids; les pieds pétrifiés parmi les boulets grouillants, elle s’imagina se faire avaler par une bouche invisible.
Ce devait être à ce moment là que la barrette s’était glissée parmi les boules.
D’une classe, une voix l’avait interpellée, une voix qui connaissait son prénom et l’avait menacé d’aller trouver ses parents. Elle n’avait pas demandé son reste.
Lucie ne douta pas de sa sœur.

Lorsque, pendant la classe, elle raconta son histoire à Sylvie, les écolières ne soupçonnaient pas que Monsieur Moisan les avait repérées.
Au bout de quelques secondes, elles se rendirent compte que le silence s’était fait autour d’elles.
Toute la classe les fixait et chacun arborait un sourire moqueur.
Elles durent se lever, venir sur l’estrade pour s’expliquer.
Comme elles n’avouèrent rien, la punition tomba: des lignes à écrire et au coin jusqu’à nouvel ordre.

A la sortie de l’école, les fillettes se rendirent de nouveau à l’endroit mystérieux. En les étudiant bien, les empreintes n’avaient pas pu être faites par Anne-Marie, elles étaient trop hautes.
Elles décidèrent alors de prendre des clichés. Lucie possédait depuis l’été dernier un petit appareil photo, il ferait parfaitement l’affaire.
Des photos furent prises.
On y voyait le tas de charbon, la trace de trois doigts.
Sylvie décida de faire le tour des personnes ayant accès à l’école, les enseignants, les femmes de ménage, les autres élèves surtout les grands. Il fallait vérifier si parmi eux quelqu’un avait des doigts en moins.

Ce fut Monsieur Moisan qui fut le premier mis sur la sellette, rien de particulier à signaler.
Elles firent ainsi le tour des maîtres et maîtresses, les scrutant attentivement lors des récréations. Toujours le même constat: ils possédaient bien chacun dix doigts.

Il n’y avait que peu d’élèves de Cours Moyen capables d’atteindre l’emplacement des traces, la recherche fut vite faite: ils disposaient tous du nombre correct de phalanges.
Restaient encore les dames de service. L’étude s’avéra plus compliquée.
Lucie demanda à manger à la cantine afin de se mettre en contact plus facilement avec elles. Lorsque ces dernières tendaient les plats la fillette pouvait constater l’état des mains de chacune.
Elle repéra chez Madame Dulle un petit doigt atrophié, mais ce fut tout.

Les diverses images de l’amoncellement de charbon avaient été développées et s’entassaient sur le petit bureau de Lucie. Une pellicule de 36 clichés, deux ou trois photos par jour d’école; les deux filles comparaient.
L’empreinte sur le mur s’estompait bien un peu, mais les boulets ne bronchaient pas.

Ce fut en octobre, un jeudi.
Une nouvelle marque, toujours trois doigts. Au même niveau que la précédente, mais plus proche de la sortie.
De petites sphères s’étaient échappées du tas, s’avançant vers la classe.
Des photos furent de nouveau prises, cette fois une pellicule de 12 suffit.

Pas de doutes possibles, les deux stigmates étaient identiques. L’angoisse reprit chez les enfants, mais elles n’en parlèrent à personne.
De plus les vacances arrivaient à la fin de la semaine, le lendemain soir.
Les dernières récréations se firent courtes pour cause de mauvais temps, il fallait rester sous le préau.
Pas question de s’échapper pour aller voir. C’était trop risqué. Tous les maîtres étaient là à surveiller sous le seul abri couvert de l’école.
Les vacances arrivèrent.
L’une fut expédiée chez sa grand-mère, l’autre au centre aéré.
Elles s’impatientaient; il fallait poursuivre l’enquête.

Le lundi de la rentrée, il ne faisait vraiment pas chaud, le mois de novembre avait démarré avec quelques flocons et les températures avaient chuté de façon vertigineuse.
Dans la classe, le poêle laissait parfois échapper des volutes de fumées grises. La pièce s’emplissait alors d’une douce chaleur et tels des chats dans leur panier les élèves semblaient ronronner en écoutant le maître faire la lecture. Certains devaient somnoler, dans le fond de la classe.

Malgré la météo morose, il fallait sortir en récréation.
Elles devaient vérifier la hauteur, étudier encore les traces.
Armée de son appareil, Lucie se dirigea vers le coin à charbon, Sylvie suivit.
Le tas avait considérablement changé, un cratère apparaissait dans le centre et une nouvelle trace avait fait son apparition sur le mur.
Les nouveaux indices enfermés dans le boîtier, elles s’en allèrent.
Où disparaissait la Religieuse?
Comment et quand revenait-elle dans sa cachette ?

– Elle est peut-être partie à cause de la neige, fit remarquer Sylvie
– Dommage, qu’il y en ait si peu, on verrait ses traces. Il va falloir en avoir le cœur net, répliqua la copine.

Elles devaient surveiller le coin. Impossible de rester la nuit, il faisait froid et les parents le remarqueraient.
Rester après la classe n’était pas facile, car la mère de Sylvie venait la récupérer à la sortie.
Il leur restait le matin. Il fallait qu’elles arrivent tôt.
Très tôt même.
C’était plus facile, leurs parents respectifs partaient de bonne heure, elles venaient ensemble à l’école avec Anne-Marie.
Il fallait s’arranger avec elle.

En échange de quatre rochers en chocolat et de deux tournées de rangement de vaisselle, elles persuadèrent la plus grande d’arriver à l’école pour 8 heures.

Emmitouflées dans de gros blousons à capuche, les trois enfants se dirigeaient vers l’école voisine d’un petit kilomètre à peine.

Il faisait encore nuit, elles avaient une heure d’avance sur les autres.

Arrivées devant le portail, celui-ci s’avéra être fermé à clef. Personne ne surveillait la cour, il faisait gris et froid.
Elles firent passer les cartables en premier, puis chacune leur tour elles escaladèrent le portillon. Récupérant les sacs, elles coururent jusqu’au CE1 jaune de Monsieur Moisan.

L’école paraissait morte, le silence régnait, les feuilles d’automne étaient balayées par le vent. Les classes éteintes semblaient endormies.

Soudain, un éclairage se détacha dans l’obscurité.
Une faible lueur apparut dans la classe des CE2 rouge.
La porte s’ouvrit et une silhouette en sortit.

D’un accord tacite, les filles se cachèrent sous les escaliers qui menaient à leur classe.
La forme tirait quelque chose, une sorte de sac. Elle n’avançait pas vite.
Les cœurs battaient à tout rompre.

Dans la pénombre, elles ne distinguaient rien, impossible de discerner quelque chose de précis. Juste cette forme qui se mouvait lentement vers le recoin à charbon.

C’était donc leur tour de la voir, la Religieuse à trois doigts .

Une lampe s’alluma.
Du coin à charbon s’échappa un rai de lumière.
Un raclement d’acier se fit entendre.
Quelques boulets s’échappèrent et roulèrent à proximité des marches.
Les filles s’approchèrent suffisamment pour surprendre enfin la créature.

Elles étaient trois, l’une d’elles au moins se sauverait.
Un juron suivi d’un éclat de rire monumental transperça le silence de la cour.
Pour les filles le temps se figea. Au comble de leur terreur elles restèrent pétrifiées.
Là, appuyés contre le mur, les trois doigts marquaient de nouvelles empreintes.

Elles demeurèrent muettes, tandis que les gloussements se poursuivaient et retentissaient dans leurs oreilles.
Elles en font une drôle de tête ces trois là, songea le vieux Marcel.

– Vous avez vu un fantôme ou quoi les p’tites? C’est pas l’tout faut que j’mette les poêles en route, moi!!
Il se moquait encore en redescendant du tas charbonneux.

Trois doigts posés contre la paroi murale pour ne pas dégringoler.

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