En éclipse
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Description

Une légende raconte que le Soleil et la Lune étaient amoureux. Un amour impossible puisque leur union est irréalisable. Ainsi, Dieu créa l'éclipse pour montrer qu'il n'existe dans le monde aucun amour impossible. Après vingt ans de silence, Luna fut frappée par la foudre passionnelle du passé une seconde fois. Mariée puis veuve ; mère et diplomate, elle ne s'attendait plus à ce que le passé, bien enterré, revienne la hanter en force. Cette souffrance profonde l'incite à voir un psychologue. Entre le passé et le présent, elle jongle avec les souvenirs de sa vie, pour décrire son dilemme émotionnel à travers une étude psychologique approfondie et pour finalement nous dévoiler un secret bien caché. Pourquoi Sol, chirurgien renommé marié, l'amour de sa vie, était-il revenu, après vingt ans ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9791096394166
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,085€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SUE BAZZI
EN ÉCLIPSE
ROMAN
À celui qui détient le masque
On raconte que le Soleil et la Lune glissaient en exaltation l’un vers l’autre. Leur passion demeure impossible puisque leur union est insensée. Ainsi, Dieu créa l’éclipse pour montrer qu’il n’existe dans le monde aucun amour impossible.
Après vingt ans de silence, Luna fut frappée par la foudre passionnelle du passé une seconde fois. Mariée puis veuve ; mère et diplomate, elle ne s’attendait plus à ce que le passé, bien enterré, revienne la hanter en force. Entre le passé et le présent, elle jongle avec les souvenirs de sa vie, pour décrire son dilemme émotionnel à travers une introspection approfondie, pour finalement nous dévoiler un secret bien enfoui. Pourquoi Sol, chirurgien renommé marié, l’encre de son coeur, était-il revenu, après vingt ans ?
La vie est un labyrinthe. Nous commençons le jeu sans savoir ce qui nous attend à l’autre bout de l’énigme. Des chemins compliqués qui n’aboutissent qu’à une seule issue, une seule certitude : la mort. Entre ces deux bouts, nous nous cognons, nous nous égarons puis nous nous conquérons. Selon certains choix ou certains actes, nous gagnerons ou nous perdrons. Nous pouvons nous faire mal, nous déchirer, nous détruire, trouver le bonheur ou bien nous contenter ou renoncer tout simplement. Fuir. Prendre des risques. Affronter. Vivre. Aimer. Nous continuons ce cercle vicieux inlassablement jusqu’au dernier salut. Mais, il reste que même ce salut est incertain…
L ’ ÉCLAIREUR
J’ouvrais mes yeux lentement, mes paupières étaient lourdes, la lumière faible. La petite fenêtre ne laissait passer qu’une petite lueur de la journée grisâtre et pluvieuse de ce mois d’août. Je baignais dans une lumière sombre. J’avais l’impression de me réveiller d’un long sommeil douloureux. J’étais dans une pièce vaste, un bureau très simple en bois massif trônant au centre, mais il était vide. Partout, des livres, posés sur des étagères parsemées par ci et par là, remplissaient l’espace. Une bougie brûlait doucement au loin, posée sur une table basse à côté de l’homme assis sur ce grand fauteuil et qui me regardait tranquillement, comme s’il ne voulait pas me déranger. Un mélange de musc et d’ambre chatouillait mon nez. L’odeur était délicieuse, envoûtante et surtout calmante, j’aimais. J’étais assise en face de lui, au coin d’un long canapé en cuir noir et froid, mais bien confortable. Un paquet de mouchoirs était placé devant moi sur une petite table basse.
Je n’avais plus aucune force. Je ne voulais ni parler ni bouger. Ce fut le silence total pour quelques instants.
Il me fixait droit dans les yeux, grand, fin, avec des cheveux gris. Il tenait d’une main un long carnet et un stylo dans l’autre. Il sentit, sûrement, mon embarras et prit ainsi la parole le premier.
— Je dois remplir votre dossier. Nous sommes le 1 er août 2011.
— Votre nom et prénom s’il vous plaît ?
— Luna Black, murmurai-je.
— Votre date de naissance ? Âge ?
— Le sept juillet 1966. Quarante-cinq ans.
— Mariée ?
— Veuve depuis quatre ans à peu près.
— Des enfants ?
— Un seul garçon… je veux dire un jeune homme de vingt-cinq ans. Étudiant en médecine.
— Prénom ?
— Alexandre.
— Donc vous aviez vingt ans quand vous l’avez eu ?
— Non, je fis timidement avec un léger hochement d’épaules, j’avais dix-neuf ans et quelques.
— Votre métier ?
— Hum… Diplomate, dis-je anxieusement.
— Dites-moi, pourquoi êtes-vous venue me consulter ? Je veux dire quel est votre problème et comment je peux vous aider ?
Silence mortel. Je ne savais pas quoi répondre.
— Prenez votre temps. Parfois c’est difficile de traduire nos sentiments en parole. Mais je suppose que vous êtes ici pour partager ?
Il avait une voix douce et apaisante. Il parlait d’un ton neutre et posé, mais il émettait en même temps une vibration positive. Il avait une allure hautaine et élégante. Il avait ce regard juvénile, je ne lui donnais pas plus que la cinquantaine. Il s’agit du Docteur Frank Gaspard, mon thérapeute.
Je m’étais évanouie dans ma salle de bains. Il paraît que cela est dû à une crise de panique. Ces crises d’angoisse étaient de plus en plus graves et alarmantes. Je ne pouvais pas me permettre de continuer ainsi. Il fallait faire quelque chose. Parfois, je perdais la notion du temps. En ouvrant les yeux, certains matins, je ne me rappelais plus où j’étais. À la suite de ces épisodes, j’ai décidé de voir un médecin. Quelqu’un de confiance pour m’aider à gérer ma dépression et surtout à guérir de mes troubles qui sont si nouveaux pour moi. Un ami médecin m’avait recommandé Dr Frank Gaspard. J’avais fait sa connaissance lors d’un dîner entre amis. Je l’ai trouvé très sympathique. Il était d’une renommée excellente. J’ai ainsi commencé mes visites thérapeutiques.
— J’hésite, docteur.
— Pourquoi ?
— Je ne me confesse pas facilement. Il m’est difficile de parler de mes sentiments à quelqu’un. Et surtout, je ne sais pas par où commencer.
— Laissez-moi vous accompagner, Luna. Je peux vous tutoyer ?
— Bien sûr.
— Alors, quelle est la chose, ou l’événement, qui t’a poussé à venir me voir ?
— On m’a dit que vous pouviez supprimer certains souvenirs de la mémoire ; vous utilisez une nouvelle technique, paraît-il. Je poursuis en me pinçant les lèvres. J’ai une mémoire visuelle, voyez-vous ! Quand un souvenir revient, qu’il soit bon ou mauvais, il m’envahit avec les cinq sens. Parfois, l’image est tellement forte que j’en pleure ou j’en ris avec la même ardeur qu’ au moment où je l’ai vécu. Même si c’était il y a trente ans. Je me sens prisonnière de ces images. Captive de ces instants. Je veux m’en défaire, je veux oublier.
— Je ne peux pas effacer ta mémoire, Luna. Cela est impossible. Ce que je peux faire, avec cette nouvelle technique qui s’appelle EMDR ( Eye Movement Desensitization and Reprossessing ) 1 , c’est de déplacer tes mauvais souvenirs en un lieu où tu ne pourras plus ressentir les émotions qui en découlent. Résumé en quelques mots simples, dans le cas d’une mémoire visuelle, c’est justement la thérapie conseillée. Elle est efficace dans le traitement du syndrome de stress, post-traumatique, comme certains cas où les souvenirs mal vécus restent très vifs. D’où tes crises de panique et l’angoisse qui en découle. Je te guiderai en évoquant les situations les plus marquantes pour les déplacer, d’une certaine manière, dans un endroit de ton cerveau qui ne pourra plus te stresser émotionnellement, où ta mémoire n’enregistrera plus les émotions qui accompagnent ces souvenirs précis. Voici, en quelques mots, la procédure pour que tu puisses comprendre le fonctionnement de cette thérapie oculaire. Tu as d’autres questions ?
— Aucun effet secondaire ? Je veux dire que je ne risque rien durant la procédure ?
— Pas du tout. C’est une forme de thérapie inoffensive. Elle a été testée et pratiquée ; ses résultats sont très positifs. Tu pourras faire tes recherches sur internet et tu verras par toi-même le compte rendu. Si tu le veux, je peux t’indiquer quelques sites médicaux à la fin de la séance. Je peux même t’envoyer les liens des sites à visiter.
— De toute façon, je veux en finir, répliquai-je d’un ton grave. Ces images m’empoisonnent les pensées, je ne dors pas. Je me réveille en sursaut la plupart du temps… et encore, si je dors un peu ! Je n’arrive pas à manger ni à travailler. Je veux que ça s’arrête ! Je veux oublier et recommencer à vivre normalement et tranquillement. Je voudrais tourner la page, passer à autre chose, si vous préférez.
— Commence par me dire ce qui te tourmente autant. Quels souvenirs te tracassent autant Luna ?
— Je ne vais pas bien du tout, en ce moment ! J’ai même des idées noires, parfois. Je veux l’oublier, à tout prix ! Hurlai-je. Lui ! Celui qui hante mes pensées ! Celui qui me prive de rêver la nuit, qui rampe comme un serpent dans mes veines, qui fait battre mon cœur, pour l’envoyer en course foudroyante à me faire perdre l’haleine. Ma poitrine commence à s’enfler et mon cœur manque de bondir de mon corps, de me fuir. J’en souffre à mourir. Je suffoque. Je n’arrive plus à respirer normalement. J’ai tout donné à cet homme, même mon âme. S’il vous plaît ! Je vous en prie, docteur, aidez-moi ! Faites que ce calvaire s’arrête ! Je sens que je suis en train de m’éteindre à petit feu, mais d’une violence sourde et cruelle. Cette douleur est une torture, elle ronge mon âme tout simplement. Je n’ai plus de force pour lutter ou me battre. Rien.
Après un court silence, il me fixa droit dans les yeux, peutêtre voulait-il s’assurer que j’avais retrouvé mon calme. D’une voix douce et apaisante, il me demanda :
— C’est qui « lui » ? Parle-moi de « LUI » comme tu l’appelles.
— Lui ! C’est l’homme que j’aime. Ma moitié perdue. Mon âme sœur. Je crois que nous ne faisions qu’un dans une autre vie, mais une force invisible a décidé de nous diviser en deux. Depuis on glisse l’un vers l’autre, mais dès qu’on se reconnaît qu’on commence à se souder pour ne plus former qu’une seule entité dynamique et chimique, cette résistance, cette force nous pousse à nous déchirer de nouveau. Elle nous éloigne, tout simplement. Nos chemins, nos directions divergent… Comme ça a étéle cas il y a deux mois exactement. Notre dernière rencontre s’est très mal passée. Il est mon tout. Je l’aimais, je l’aime et je l’aimerai jusqu’à mon dernier souffle, j’en ai la certitude. C’est le seul homme que j’ai pu vraiment aimer jusqu’à présent. Je ne sais pas exactement pourquoi ni pour quelle raison, mais c’est ainsi. On ne choisit pas. Je pense vraiment que sur le chemin passionné de l’amour, nous sommes tel un pinceau dans une main invisible ! Celui du maître peintre. J’ai lu ça quelque part et j’ai adoré. C’est vrai, en quelque sorte, nous ne choisissons jamais celui pour lequel notre cœur battra. Il bat quand ça lui plaît, sans que nous ayons même un mot à dire dans l’affaire. Certains peuvent dominer ce petit muscle et d’autres ne peuvent absolument rien faire. Même s’ils le souhaitent, ils sont impuissants face à cette force imperceptible qui nous attire d’une façon inexplicable.
« Il est tout simplement l’air que je respire, le sang qui coule dans mes veines, l’eau que je bois. Je le guette dans la froideur de la nuit et je l’attends au bout de mes rêves chaque jour et éternellement. Comprenez-vous, docteur ?
Je cherche une réponse dans les yeux de mon éclaireur. Sa présence m’apaisait, j’avais l’impression de parler à un sage, tellement l’onde qu’il émettait était rassurante. Mais je ne retrouvais que surprise. Il soupira : « Il est mort ? »
— Oh ! Non ! Pas du tout. Que Dieu le protège, il est bien vivant !
— Luna, je suis étonné. Tu es vivante. Il l’est aussi. Pourquoi tant de douleur ? Raconte-moi un peu ton histoire avec cet homme. Son bien-être te préoccupe, pourtant, et malgré ta souffrance, tu lui veux du bien. Je suis curieux.
— Je veux que ma douleur s’arrête. Certes ! Mais qu’il reste en bonne santé, sain et sauf. Je préfère mourir plutôt que de le voir souffrant. Je ne peux pas concevoir ma vie sans sa présence. Quand il est absent, j’étouffe. Je deviens comme un poisson hors de l’eau.
— Ton cœur est pur. Il n’y a pas plus humble sentiment que celui que tu viens de décrire. Si j’ai bien compris, il t’a causé une immense souffrance et malgré tout, tu le défends et tu l’aimes toujours.
— Bien sûr ! Oublier c’est quelque chose et le mépriser c’est tout à fait autre chose. Je ne peux pas nier que j’ai essayé tant de fois de le haïr, surtout, quand j’étais furieuse contre lui. Une fois, ma colère dissipée, j’étais sans défense, de nouveau. Quoi qu’il fasse, je n’y parviens pas. C’est pour cela que je suis ici. C’est pour cette raison que je veux que vous m’aidiez à l’effacer. Je veux l’oublier !
— Donc tu ne veux plus l’aimer ?
— Si j’en étais capable, je l’aurais fait il y a si longtemps, croyez-moi. J’ai tout essayé. Absolument tout. Vous êtes ma dernière chance !
— Vas-y ! Explique ce qui t’a rendue si malheureuse. Si tu ne veux pas ou tu ne peux pas tout dire, parle des grandes lignes ; pas besoin de me dévoiler les détails. Le minimum si tu préfères, pour que je puisse t’aider.
— Tout ce que je vais dire est strictement confidentiel n’estce pas ?
— Certainement ! Sans que tu le mentionnes. En me fixant du regard. Droit dans les yeux.
— Désolée, je suis bête. C’est sûrement cette faiblesse qui me monte à la tête en ce moment. C’est juste que c’est très personnel et…
— Écoute Luna, tu es ici, pour vider ton cœur de ses tourments. Je ne suis pas en position de juge. Mon boulot est de t’écouter et te guider vers un chemin plus serein. D’accord ? Il sourit tendrement.
— D’accord. Allons-y, docteur !
— Appelle-moi, par mon prénom, Frank, s’il te plaît. Pour que tu puisses parler librement et te sentir à l’aise. Tu sais que, dans certains pays, le vouvoiement n’est point appliqué !
— D’accord ! Il était une fois…
Je plaisantais, car mes émotions faisaient trembler mon corps entièrement. Il me fit un très grand sourire, pour apaiser ma gêne que j’essayais de lui cacher pour le moment. En vain, car j’avais l’impression qu’il pouvait lire à travers moi comme dans un livre ouvert. Je ne pouvais plus reculer ni fuir d’ailleurs. Cette fois-ci, je me suis piégée. Allez Luna ! Commence à parler de ce qui te pèse si lourdement, ma conscience me harcelait. Mais où fallait-il commencer ? Le passé, le présent ou bien le déclenchement ?
LUNA LA FEMME
— Il y a cinq ans, je venais à peine de fêter mon quarantième anniversaire. J’étais à Paris pour une conférence politique internationale de soutien au Liban. Vous savez, Frank, vous permettez ? Il me fit un geste de sa main pour acquiescer.
Je suis diplomate et ambassadrice actuellement. Cette année 2006, j’étais subordonnée par le gouvernement libanais comme chef de mission diplomatique en Italie. D’ailleurs, je venais d’être mutée. Tu es au courant que l’Italie a joué un grand rôle dans la mission des Casques bleus mobilisés au sud du Liban avec la FINUL 1 pour veiller à la stabilité de la frontière, tout en parrainant une sorte de dialogue entre les deux pays ennemis. Effectivement, c’est le contingent italien qui comptait le nombre de soldats le plus élevé. La péninsule est la première partenaire commerciale du Liban car il existe une coopération bilatérale entre les deux pays. Par conséquent, l’Italie est naturellement le contributeur le plus important de la force onusienne au Liban. Des milliers de militaires sont envoyés au Liban par la FINUL, à cause des attaques destructrices. Cette mission a d’ailleurs été intitulée “Léonte”, nom antique du fameux fleuve libanais “Litani”.
Aujourd’hui, j’attends ma convocation dans un nouveau pays, pour une nouvelle mission diplomatique. Ma vie a toujours été très mouvementée. J’ai été secrétaire, puis conseillère durant une bonne dizaine d’années avant d’obtenir ma place d’ambassadrice. J’ai fait la France, l’Espagne, la Belgique et plusieurs pays africains avant d’atterrir en Italie. Je parle plusieurs langues, dont l’italien, justement, ce qui ouvrait plusieurs portes, dis-je ironiquement. Ce n’est pas facile de dénicher un tel poste dans un pays où les pistons, la religion et les considérations politiques prennent le dessus. J’ai fait une grande école d’administration en France pour passer le concours auprès du Ministère des Affaires étrangères au Liban. J’ai travaillé dur pour prouver que j’étais capable de remplir un tel poste. Oui, on ne dirait pas, n’est-ce pas ? Hochant mes épaules avec un sourire moqueur, je continuais mon discours. Frank me regardait silencieusement.
J’adore Paris. Cette ville de lumière, de romantisme et des grandeurs historiques. La ville aux mille charmes. J’y allais souvent, c’était mon port d’attache en quelque sorte. Cette ville m’a vu grandir. Elle a témoigné de mes années d’adolescence et mes coups de folie, chaque fois que j’ai du temps à perdre ou que je me sens au bout du rouleau, c’est là-bas que tu me trouveras. J’aime me perdre dans ses ruelles. Ça me fait un grand bien de me balader dans ses rues pavées, m’attabler à la terrasse d’un café sans me faire remarquer, et contempler les passants ; ça me change les idées. Dans mon métier, je suis toujours entourée, comme je suis plutôt de nature réservée au-delà des apparences, j’aime m’isoler de temps en temps. J’y vais pour faire le vide dans mon esprit et reprendre un grand souffle positif. C’est mon refuge.
J’aime beaucoup le Liban, surtout Beyrouth, mais je n’ai pas des souvenirs d’enfance dans le pays de mon père. Pourtant, cette ville a vu la naissance de mon fils et mon mariage. C’est à Beyrouth que j’ai rencontré mon mari et c’est ici qu’il fut enterré.
Une ville vivifiante malgré les atrocités de la guerre. Elle résistait toujours à la violence. Même réduite en cendres, elle se secoue et ranime ses ailes pour aller de l’avant encore plus loin, plus forte et plus belle. Comme le Phoenix. J’ai beaucoup d’affection pour cette ville qui ne dort jamais. Le Liban venait juste d’être bombardé du sud jusqu’au nord. Destructions aberrantes, des milliers de morts et de blessés. Des villages entièrement anéantis, des immeubles de plus de vingt étages réduits en poussière. Toutes les infrastructures démolies, les réfugiés libanais par milliers, ce fut simplement monstrueux. C’était l’ambiance de la conférence à laquelle je devais assister, en ce dernier trimestre de 2006, ma toile de fond.
Mon métier me contraignait à faire beaucoup de déplacements. De sorte que, parfois, j’avais l’impression de n’appartenir à nulle part. Un sentiment puissant et étrange à la fois.
Ma meilleure amie, Mia, célébrait ses quarante ans et voulait à tout prix que j’assiste à sa fiesta. Cela coïncidait justement avec ma conférence, je n’ai pu échapper à cette occasion. « Je renouvelle mes vœux, de vingt ans de mariage en plus ! Et tu ne veux pas y être ??!! » Me lança-t-elle, furieuse, un soir qu’on se parlait sur Skype . D’autant plus qu’elle était mariée à mon meilleur ami Lucas. Nous avons grandi ensemble tous les trois dans la même école, des amis d’enfance, c’est la sœur que je n’ai jamais eue et que les anges m’envoyèrent du ciel. J’étais fille unique. Mes parents sont morts, il y a bien longtemps. Devenue orpheline à six ans, c’est ma marraine qui me prit en charge. Elle est décédée, malheureusement. Je n’ai plus personne à part Mia, sa famille et mon fils. Je les considère comme ma famille.
Certains amis deviennent votre famille ; il n’est pas nécessaire qu’il y ait un lien de sang. Nous choisissons nos amis, tandis que les parents, les frères et sœurs sont imposés. Je ne pouvais pas manquer ça ! Je n’étais vraiment pas d’humeur à faire la fête, vu les circonstances, et je n’avais pas envie de me mêler aux gens. Mais je ne pouvais pas lui dire non, tout simplement.
Ma journée fut longue et épuisante. À la suite des instructions par télégrammes reçus de mon gouvernement, je devais m’exécuter. Savoir avec qui parler et à quelle porte frapper, ça devient instinctif dans mon métier. Garder le sourire et faire le briefing à la suite de tout cela, c’est exténuant. C’est à peine si j’eus le temps de me reposer avant la soirée. Une fois de retour à la maison, je pris une douche en hâte et j’enfilai une petite robe noire en dentelle qui mettait bien en évidence mes formes. De hauts talons aiguilles noirs, malgré la douleur qui torturait mes orteils, un foulard en soie pour me couvrir les épaules, au cas où j’aurais froid. Maquillage simple, mais suffisant pour me donner un air sain. La classe est indispensable dans mon domaine, c’est aussi une question d’éducation, qui devient une seconde nature avec le temps. Je l’étais naturellement, il paraît. Il faisait assez chaud encore, avec une légère brise fraîche, en fin de ce mois de septembre. Devant le miroir de l’ascenseur, mon reflet me satisfaisait. J’ajustais un peu ma tenue et j’observais mes longues jambes fines, raisonnablement fermes, qui m’accordaient une taille élancée et svelte, même si je ne suis pas petite de taille, avec mon mètre soixante-dix. Mes toutes petites rondeurs ne faisaient qu’accentuer ma féminité. Justement, ce petit détail me rendait plus dame, en quelque sorte. Je passais légèrement mes doigts dans ma chevelure abondante noire à reflet auburn. Elle me tombait en cascade sur les épaules et jusqu’au bas du dos. Normalement, mes cheveux sont toujours relevés ou en chignon pour paraître plus sérieuse. Les hommes, en général, ne prennent jamais une belle femme au sérieux malheureusement. Splendide, je pensais. Mon teint hâlé par le soleil, comme la croûte de pain fraîchement sorti du four. Les yeux en amande, bien dessinés, d’un gris vert transparent, me donnaient un regard mystérieux, accentué par des cils courbés et marqués par la touche extraordinaire du mascara. Pas mal, Luna ! me suis-je lancée en sortant, car l’homme qui me déshabillait du regard venait juste de me le confirmer. À quarante ans, tu plais toujours. Je ne suis pas belle dans le sens « beauté fulgurante », mais je suis plutôt une femme aux mille charmes. Mes joues s’enflammèrent timidement, en confessant à Frank cette vision de moi-même.
— Tu as des doutes Luna, m’interrogea Frank avec étonnement ?
— Oui. Ma réponse fut un peu trop subite et timide. Frank, on dit que « quarante ans » est un moment crucial dans le tournant d’une vie. Surtout chez les femmes. Quarante, c’est un chiffre spécial, je pense. C’est le cœur qui nous fait vieillir.
— Quarante, est l’âge de la maturité. Femmes ou hommes, nous commençons à bien connaître notre « Soi », ainsi nous savons exactement ce que nous désirons. Il faut parler de tes doutes plus tard, je te laisse continuer.
— J’avais un pressentiment bizarre, ce soir-là précisément. J’ai en quelque sorte un sixième sens, parfois. Je me sentais mal à l’aise et je n’arrivais pas à en cerner la cause. Peut-être, à cause de ma journée fatigante, ou bien juste le cœur lourd pour je ne sais plus quelle raison encore. Depuis six mois, je n’avais pas vu Mia et Lucas, qui habitaient à Paris. J’étais excitée de les revoir, de trinquer des verres et de prendre un souffle de tendresse avec eux. Ce sont les parrains de mon fils et je les adore. J’étais un peu en retard et ce n’était pas dans mes habitudes. Dans mon métier la ponctualité est nécessaire. Un message vocal de Mia me fit rire dans le taxi, d’une voix suave, mais criarde :
« Mais tu es où ? Madame se fait attendre ! Les gens classes arrivent toujours en dernier ou quoi ? GROUILLE-TOI ! Tu me manques. »
En contemplant la Seine et les lumières de la ville qui défilaient derrière la vitre à grande vitesse, je me sentais nostalgique. En arrivant sur les Champs-Élysées, l’Arc de triomphe était tout illuminé en face de moi, mon cœur se resserra sans raison. Le taxi fit un tournant brusque à droite et s’arrêta net devant l’hôtel où se déroulait la fête. C’est tout à fait Mia. D’où avait-elle déniché cette salle ? Juste avant de sortir de la voiture, j’ai ajouté ma dernière touche de maquillage, mon masque magique, mon grand sourire qui mettait en évidence mes dents couleur ivoire. Arrête de te morfondre pour rien, il est grand temps de t’amuser un peu, me criait mon esprit.
Dès qu’elle m’aperçut, Mia me sauta au cou, Lucas me virevolta à 360 degrés et le brouhaha commença. J’étais de nouveau chez moi. « Vous m’avez manqué, love birds 1 ! Sur ce, tenez une petite surprise de ma part » et je mis une enveloppe entre les mains de Mia.
J’adore ses grands yeux verts qui brillent quand elle est toute excitée et pimpante. Mia est une très belle femme d’un mètre quatre-vingt. Ce que l’on appelle la rouquine par excellence. Adorable avec ses taches de rousseur qui ne faisaient que souligner sa beauté aussi fraîche et douce qu’une rosée matinale. Grande, fine et noble de caractère. Elle attirait toujours les regards sur elle, comme un aimant. Entre nous deux, elle était la plus séduisante. Elle agissait toujours avec spontanéité bien que certains aient pu la qualifier de snobe ou froide.
— Wowwww ! S’écria-t-elle, Phuket ! Tu m’offres un séjour sur l’île thaïlandaise, comme une deuxième lune de miel ? Même Lucas n’y a pas pensé ! Mais tu dois venir avec nous cette fois-ci aussi ! Comme au bon vieux temps !
J’appréciais ce couple et je gâtais toujours les personnes que j’aimais. « Tu es ma lampe magique s orrella mia 1 ! » elle me souffla à l’oreille. Mia et Lucas sont mariés depuis les années de la faculté. Ils ont cinq enfants, j’ai donc cinq filleuls aussi. Lucas est Italien, mais sa mère est d’origine libanaise ; il parle le libanais avec un accent cassé à mourir de rire. Mia, par contre, est Espagnole ; journaliste très activiste et militante pour les droits de l’Homme. Le mélange entre plusieurs cultures et nationalités, c’est toujours positif, ça nous donne un esprit très large.
« Allez, prenez vos coupes de champagne et buvons à la vie, à l’amitié et à l’amour, Habibté 2 », Lucas trinqua en levant sa coupe de champagne. Un bel homme italien tout court. Homme d’affaires ingénieux qui détient plusieurs entreprises internationales, dont une acquise par héritage.
— À ta santé, ma belle, dit-il en m’adressant un clin d’œil, et toujours aussi élégante et sexy, Luna ! Salute 3 mes deux femmes préférées !
À cet instant, Frank, mon cœur s’est paralysé le temps d’une fraction de seconde avant de partir en chamade. J’ai senti sa présence avant même d’entendre sa voix ni même de le voir. Uniquement lui détenait ce pouvoir sur mon corps, mon cœur et mon âme…
— Alors c’est ainsi, vous buvez sans moi !
Il avait élevé la voix pour être entendu malgré la musique qui assaillait mes oreilles, déjà épuisées par les longs discours politiques du matin. Surprise inattendue ! Est-ce vraiment lui ?
QUELLE SURPRISE !
La salle était remplie de monde. La musique emplissait la grande salle, mais je tournais dans le vide avec sa voix qui retentissait comme un écho venant de loin. Oh ! Comme si elle venait vraiment d’un autre monde, d’une autre vie. Je l’avais si bien enregistrée et son écho résonna maintes et maintes fois dans ma tête que je crus à une hallucination. Cette voix, je la reconnaîtrais entre mille autres. Mélodieuse, au timbre chaud un peu mystérieux, dans le sens positif. J’y décelais malgré tout un léger changement, certainement dû à tout ce temps écoulé. C’était la voix d’un homme mûr. Il n’était plus le jeune homme que j’ai connu auparavant. Je n’arrivais plus à penser. J’étais tellement surprise par cette présence que j’ai perdu le contrôle de chaque partie de mon corps.
Des papillons à l’estomac, le cœur entre les genoux, je faillis cracher la gorgée de champagne en plein visage de Mia. Je cherchais justement ses yeux pour voir si elle était au courant de cette surprise, mais elle évitait mon regard. Mia ne m’avait même pas avertie. Comment a-t-elle pu me cacher ce secret ? Je pris mon courage à deux mains, et lentement je me suis tournée vers celui dont provenait ce son mystérieux. Cette voix me semblait venir d’outre-tombe.
Figée comme une statue, inerte, le sang glacé, je le dévisageais. Il s’avançait vers moi lentement. Sa démarche à la fois nonchalante, assurée et orgueilleuse. Je ne l’ai jamais oublié. Toujours pareil, je n’en croyais pas mes yeux. En chair et en os ! Là devant moi ! Habillé en costume gris foncé, sûrement coupé sur mesure. Une chemise en lin bleu marin, déboutonnée au ras-du-cou, qui suggérait sa peau hâlée par le soleil. Toujours aussi beau, captivant, un délice pour mes yeux. Ses yeux noirs et profonds me transperçaient à nouveau. Il avait gardé cette lueur qui brille au coin de son regard. Mon cœur chavira en une seconde, exactement comme dans le passé. Je perdais pieds. Une légère barbe couvrait une partie de son doux visage. Elle était parsemée, pas très dense. De nouveau, j’étais cette jeune adolescente en face du jeune garçon qu’elle chérissait tant. Ses yeux me fixèrent et me projetèrent vingt ans en arrière. Oh mon Dieu ! Tout se passait si vite, mais je le vivais au ralenti comme dans un film de cinéma en noir et blanc.
Le fameux Sol Macchi, en personne, en face de moi. Ce bel Espagnol Andalou, juste devant moi à quelques pas. J’étais incrédule et médusée.
Avec un immense sourire, il ouvrit grand les bras et m’enferma dedans. Je dansais avec les anges ! Je pris un profond souffle et je fermai les yeux pour m’enivrer de son odeur. Un parfum qui ne me laissait pas indifférente. Une note de gingembre flamboyant autour d’un cœur d’épices précieuses, incroyablement sensuelles.
« Il faut te calmer, Luna. Ressaisis-toi ma biche. Et vite. Sois naturelle ! » grondait ma conscience.
Je brûlais et je me noyais à la fois. Je perdais mon cœur qui frappait si fort qu’il bourdonnait dans mes oreilles. Contrainte par la peur qu’il puisse sentir mon corps trembler, s’enflammer, je me suis difficilement défaite de son étreinte. Et comme deux amis qui se sont quittés la veille, nous nous sommes fait la bise. À ce moment seulement, je réalisai qu’hier c’était il y a vingt ans.
Dieu comme le temps s’envole… Il y a une chose que nous ne pouvons jamais arrêter et c’était justement le temps !
Le fixant droit dans les yeux, la première phrase qui m’est venue à l’esprit trahissait mon ébahissement.
— Pince-moi ! Je ne rêve pas ! Tu es vraiment là ? dis-je d’une tonalité si vibrante que même un aveugle aurait pu déceler ma perturbation.
— Oui. Je le suis en chair et en os. En me pinçant d’une caresse sensuelle l’épaule. Je passais par Paris pour une opération urgente et Lucas m’a invité. Je voulais te surprendre, et cette fois-ci, j’ai fait exprès de dire à Lucas de préserver le secret, pour que tu ne puisses pas me fuir. Pour ne pas gâcher la surprise !
— Quelle belle surprise, dis donc ! En foudroyant Lucas des yeux. Tu es là pour le boulot alors ! Tu aurais dû faire un effort et venir il y a vingt ans, mon cher ! Lançai-je. Je n’ai pas pu me taire. Avec lui surtout, je ne peux ravaler mes mots !
— Pour le plaisir de te revoir et le boulot. Les deux en même temps. Ça fait déjà vingt ans depuis notre dernière rencontre ? Sol avait l’air surpris.
— Oui mon vieux ! Fais le calcul et tu verras. Dis-je d’un ton moqueur en souriant légèrement.
— C’était en quelle année déjà ? 1985 ou 86 ? C’est ça non ? Je croyais beaucoup moins, rétorqua-t-il, avec un léger soupir à peine audible.
— La dernière fois que nous étions ensemble c’était en 85. J’avais à peine murmuré ces mots, toute troublée par l’image de mes souvenirs qui se dessinait.
La salle était bondée d’amis et de connaissances. L’ambiance joviale et bruyante. Des gens riaient, dansaient, parlaient, mais je n’entendais plus rien à part les battements de mon cœur. Le buffet était grandiose, au fond de la salle, différentes cuisines du monde étaient représentées. Les cascades de champagne et les fontaines de chocolat ne désempilaient pas, mais je ne pouvais rien avaler. Les lumières de la grande salle dansaient dans les nuances de pastel émises par les grands chandeliers en bronze et cristal suspendus au plafond. Le temps s’immobilisa. Le monde n’existait plus en dehors de nous deux. Face-à-face, seuls, perdus l’un dans l’autre, nous communiquions d’un langage silencieux. Je ne voulais plus le quitter. Je souhaitais l’enlacer, parler, danser, vivre les vingt ans passés en une seule seconde.
Comment pouvions-nous résumer toute une vie en quelques mots ? Comment parler de tout ce qu’on a vécu, chacun de son côté, en quelques secondes ?
Sol était non seulement mon meilleur ami d’enfance, mais il était mon Ying et j’étais son Yang. Nos regards miroitaient cette intimité complice, présente et libérée de tout espace et de tout temps.
Évidemment, la conversation a tourné autour de nos vies respectives qui se sont résumées en quelques phrases banales. Des généralités à n’en plus finir. Je l’écoutai parler de sa famille. Il me montra quelques photos de sa femme et ses deux filles, que j’avais à peine regardées sur Facebook. Il parla de son travail et me donna des nouvelles de quelques amis perdus de vue, eux aussi.
Nous étions debout dans un coin de la salle. Entourées d’une foule joyeuse, nos âmes coulaient l’une vers l’autre en silence, dans l’attente d’un signe, d’un mot ou d’un regard.
— Et toi, Luna, que deviens-tu ? Toujours mariée ? Des enfants ? me demanda-t-il
— Les gens ne changent pas, Sol. Oui, je suis toujours mariée. Jusqu’à nouvel ordre. Je plaisante, Sol. Mon mari est très malade, malheureusement. J’ai un fils unique. Mon cœur s’emballa comme un moteur de course.
— Oh ! Désolé pour ton mari. J’espère qu’il ira mieux. Toujours impétueuse à ce que je constate ! Ma petite folle diplomate, me taquina Sol comme il l’avait toujours fait.
— Si tu le dis, c’est que c’est vrai ! Qui me connaît mieux ! En ricanant bruyamment. Toujours fidèle à moi-même, je lui lançai un Sole Mio 1 d’une petite voix à peine audible.
— Et comment va ton fils ? C’est un adulte, non ?
— Oui ! Il va très bien. Il est aux États-Unis à Boston, il veut devenir un grand chirurgien.
— Quelle spécialité exactement ?
— Il est fasciné par la chirurgie esthétique, comme toi d’ailleurs, et il veut embellir tout le monde sur terre, lui répondis-je d’un ton provocateur en lui adressant un clin d’œil. Surtout les femmes, n’est-ce pas, Sol ?
Il laissa échapper un rire éclatant.
— Tu es incroyable ! Tu me provoques comme toujours. Alors tu dois me le présenter un de ces jours pour que je puisse l’aider et lui donner des conseils. Dans ce domaine, tu sais que je suis le PRO ! En me retournant le clin d’œil, mais avec un coup de coude amical qui m’électrifia.
— D’accord, pourquoi pas ? murmurais-je gaiement.
Comme c’était magique d’être avec Sol ! Je gloussais intérieurement. J’étais ensorcelée de nouveau. Cet homme, même après toutes ces années, me jouait comme un instrument de musique. Connaissant exactement les notes et le rythme de mon cœur, il me tordait encore de mille façons, en mille mélodies. Mais je ne pouvais rien dire. Nous n’étions plus libres. Sois responsable ! Je bouillais comme un volcan en éruption. En bonne diplomate expérimentée, j’ai tenu le coup et j’ai joué à la raisonnable toute la soirée. Malgré l’émotion de cette rencontre inattendue, non souhaitée mais secrètement désirée, j’essayais de rester imperturbable. Pourtant Dieu sait combien j’avais rêvé de cette rencontre. Tous les soirs, chaque soir…
Se souvenait-il de notre relation ? Pensait-il à nous de temps en temps ? M’a-t-il oubliée ? M’aimait-il toujours ?
Je n’ai pas eu le courage de poser toutes ces questions d’autant plus que la foule nous séparait. Un petit regard intense transperça ma peau, une ou deux fois venant de l’autre extrémité de la salle, mais l’heure de se dire au revoir était arrivée, un peu trop vite.
Nous nous sommes promis de nous revoir plus souvent et avant les vingt prochaines années.
Je ne voulais plus quitter la salle et la fête, qu’il y a quelques heures de ça je voulais éviter. Je souhaitais que cette soirée dure infiniment. Je désirais rester dans l’antre de ses bras, pour combler le manque de lui. Bien évidemment, je n’ai rien fait. Ma gorge se noua et dès qu’il eut disparu de ma vue j’explosai en sanglots.
Ce fut comme un réveil d’une longue période comateuse. Comme si je venais de recevoir une gifle herculéenne qui a remué les profondeurs de ma mémoire. Des bouffées d’images pétrifiantes et accablantes m’empêchaient de respirer.
Je compris que durant toutes ces années j’étais absente. Morte. Un fantôme de femme.
C’était tout simplement stupéfiant. Je ne m’attendais pas à cette réaction. Je pensais que le temps avait au moins amoindri mes sentiments envers lui. J’étais certaine d’avoir réussi toute une vie sans lui. Comme j’étais idiote. Comment ai-je pu me convaincre que c’était derrière moi ?
Ainsi, un beau jour de fin d’été, Sol est revenu me hanter… dis-je à Frank, dans un grand soupir, le regard rivé vers la fenêtre derrière lui. Juste à un tournant critique de ma vie, à un moment, où j’avais baissé mes gardes. Peut-être que quelqu’un là-haut dans le ciel voulut que nos chemins puissent s’entrecroiser une seconde fois. Des chemins qui étaient devenus parallèles ou même opposés depuis vingt ans. Deux droites parallèles, à l’infini se rencontrent. J’aurais dû m’en souvenir.
Dans les années quatre-vingt, Frank, les relations à distance étaient difficiles. Pour communiquer, il fallait prendre du papier, un stylo, écrire, poster et attendre. La lettre pouvait arriver au bout de quinze jours, d’un mois parfois. Et alors, il fallait encore patienter tout autant pour lire la réponse. Encore fallait-il que le courrier ne se perde pas en chemin, bien sûr. Le risque était parfois inévitable. Se parler au téléphone pendant des heures, et payer des factures démesurées, puis perdre contact, lassés par le temps et usés par l’absence.
Ce n’est pas une excuse. En réalité, notre liaison ne pouvait surmonter les obstacles ! Nous voulions partager le reste de notre vie ensemble. Mais nous avions laissé les circonstances nous séparer. Néanmoins, ce n’est pas la distance qui sépare les gens, mais le silence. Ou bien, était-ce nos choix ? Je n’en sais plus rien.
Frank, quelques mois seulement avant cette rencontre surprise à Paris, j’ai déchiré toutes ses lettres que j’avais si bien cachées durant toutes ces années. Pourquoi l’avoir fait seulement trois ou quatre mois auparavant ? Aucune idée. Mais quelle aurait été la probabilité de le revoir ? Zéro. J’évitais toute possible occasion de le revoir. Je le fuyais sans le savoir. Seulement, quand j’avais enfin décidé de tourner la page, il était revenu.
Le hasard n’existe pas. Quelqu’un a voulu me tester ou peut-être me montrer que rien n’est aléatoire. Je n’en sais rien, Frank. Ainsi, il y a cinq ans, ma vie tranquille et paisible s’est transformée sens dessus dessous par un rendez-vous du destin.
Frank me regardait silencieusement. Écoutant religieusement ma propulsion dans le passé proche. Il prenait des notes. Je me demandais ce qu’il pouvait bien écrire. Il hochait la tête de temps en temps, c’est tout. Il a sûrement écrit que j’étais débile. Il me fit un signe de la main m’invitant à continuer, je poursuivis le cœur lourd.
LA NOSTALGIE
Je ne pus fermer l’œil de la nuit ce soir-là. Tout est revenu, les souvenirs, les moments de bonheur, les disputes, la séparation et surtout la douleur de son absence. Tu comprends, Frank, je ne savais pas que j’étais encore à ce point éprise de lui. C’est en le revoyant que j’ai réalisé que je ne l’avais jamais oublié, qu’il faisait toujours partie de mon être et de ma vie. J’ai compris qu’il ne m’avait jamais quittée en fait. Comment aurait-il pu ? Il était moi ! Les choses sont devenues limpides et transparentes, d’un seul coup. Il suffit parfois d’un petit détour au coin d’une rue ou d’une simple petite coïncidence pour que tout prenne forme et que l’action se mette en place.
À l’aube, assise à la fenêtre de mon appartement parisien, je regardais, sans la voir, la place du marché vide en face de moi. Dans quelques minutes, comme chaque jeudi, elle allait se remplir d’une multitude de personnes, des commerçants, les habitants du quartier, les promeneurs. Profitant du silence qui régnait encore, et sur un coup de tête, j’ai décidé de lui envoyer un message. Je n’arrivais plus à me taire. Ose Luna ! Ma conscience me harcelait.
« Bonjour Sol. Ça m’a fait super plaisir de te revoir. Tu n’as pas changé. Dommage que tu aies un avion à prendre. J’aurais voulu prendre un café avec toi et discuter un peu. J’ai envie de te revoir seul. Tu m’as ramenée vingt ans en arrière. Tu as réveillé en moi un géant qui dormait. Des souvenirs que j’avais crus bien enterrés et oubliés. On aurait dû faire un effort, n’est-ce pas ? Love 1 Luna. » J’appuyai sur Envoi . Quelques minutes plus tard, j’entendis mon portable biper . Mon cœur partit au galop. J’ouvris ma messagerie et je lis : « Ma chère, tout le plaisir est mien. J’étais heureux de te revoir aussi. Tu n’as pas changé non plus. Viens ! Je n’ai que vingt minutes à t’offrir après vingt ans. Love Sol. »
Mains tremblantes, les yeux embués, je répondis : « J’ai besoin de beaucoup plus que vingt minutes. Ça ne me suffit pas ! Il vaut mieux laisser les choses telles quelles. Il ne faut pas gâcher ce que nous avions construit jusqu’à présent. Il est peut-être trop tard. Love you till the end of times ! Tu te souviens ? » J’étais stupéfaite de mon audace inédite, mais non moins assumée. Tu es sûrement folle ! Ma conscience bafouillait en écho dans ma tête. La réponse est venue aussitôt : « Tu as raison comme d’habitude. Love you too, je me souviens ! »
« Vaya con dios 2 Sol. Bon voyage. À bientôt, j’espère. Bisous ». J’écrivais avec peine et amertume, à l’encre rouge de mon cœur.
« Merci. À bientôt. Bisous. Sol ».
Les larmes coulèrent naturellement. Je me tordais de douleur, toute seule dans mon appartement. J’ai pleuré des heures. Je souffrais en silence. Pas comme une méditerranéenne. Non. Mes pleurs, mes cris étaient étouffés. Il n’y avait que moi pour les entendre. Je me sentais seule, vide, incroyablement vide. Je n’arrivais pas à bouger. Un désir sauvage me propulsait vers lui. Je voulais lui avouer que je ne l’avais jamais oublié, pas un seul instant. Ce sentiment, que je crus bien mort et enterré, était en réalité étranglé par la lourdeur des responsabilités. Il était assoupi, contraint et comprimé par le poids des années. Rien de plus. Il était bel et bien vivant. Ce titan, qu’il venait de réveiller, comment vais-je le contrôler et le dompter de nouveau ? Je ne voyais plus de solution.
Son amour, Frank, me remplissait, me rassasiait et me vidait d’oxygène en même temps. Je ne sais vraiment pas comment te l’expliquer. La douleur a commencé ce jour-là, sans aucun avertissement. Parfois, quand je pensais à lui, avant de le revoir à Paris, mon cœur se contractait en torsion sans raison. Même quand on s’était retrouvés sur internet, j’avais à peine regardé son profil. J’étais mal à l’aise. Je ne voulais pas admettre que sa vision me perturbait. Je ne voulais surtout pas m’enfoncer dans ce tunnel de regrets, peut-être. Pourquoi est-il revenu ?
Je suis convaincue, Frank, que quand nous gardons un secret au fond de l’âme pendant très longtemps, rien qu’un vœu sacré, si bien caché, il nous imbibe et nous imprègne. De sorte que ciel, mer et terre se coalisent pour réaliser ce rêve, bien dissimulé tout au fond de notre être. C’est comme si notre âme communiquait directement avec le cosmos et que cette énergie se transformait et se multipliait pour nous propulser dans une dimension autre que celle que nous avions choisie. Une dimension qui s’est créée au fur et à mesure que nos âmes évoquaient dans le noir et en silence nos désirs les plus profonds et les plus secrets. À force, c’était une fatalité ! Exactement comme l’arbre qui s’abat toujours du côté où il penche.
Je fis un vœu : de ne jamais l’oublier, de l’aimer jusqu’à mon dernier souffle, d’être à lui et à personne d’autre. En silence, malgré le temps et la distance, des parcelles de petites pensées, des souvenirs, des gestes et même des habitudes vinrent confirmer sa présence dans mon inconscient, mais j’avais choisi de les ignorer.
Brusquement, au cours de mon chemin survient un simple petit événement. Il met en lumière votre route et vous dirige vers cette voie de laquelle vous aviez décidé de vous écarter.
Un proverbe résume le tout en une seule phrase : « Ce qui est écrit sur le front, les yeux en seront témoins ».
On raconte, qu’un homme superstitieux à qui on avait prédit un accident de voiture, pour fuir son sort, avait décidé de ne plus jamais conduire. Un jour, alors qu’il se rendait à pied à son travail, il aperçut une petite fille qui pleurait au bord de la route. Il s’arrêta pour l’aider. Elle lui avoua qu’elle avait peur de traverser la rue toute seule.
Il prit sa main tendrement, s’assura qu’il n’y avait pas de voiture. Alors qu’ils commençaient à traverser la petite ruelle, en toute sécurité, un automobiliste qui roulait sur le pont au-dessus, perdit le contrôle de sa voiture. Il passa par-dessus les remparts et écrasa l’homme dans sa lancée. L’homme mourra sur le champ. Il croyait bêtement qu’il pouvait déjouer la mort, et par là son destin.
Personnellement, j’y crois. Sinon, c’est absurde, vous ne pensez pas Frank ?
— Parfois, ma chère, commença Franck, il vaut mieux ne pas trop se poser de questions. Chacun a sa vision et son explication. Que ce soit d’un point de vue scientifique ou spirituel, chaque personne trouve l’explication qui lui convient. Nos réactions sont trop émotionnelles parfois et c’est tout à fait normal. Surtout quand il s’agit du retour d’une personne qu’on apprécie. Tu avais refoulé tes sentiments et tes souvenirs. Sol était toujours présent dans ton esprit mais refoulé dans l’intimité de ton subconscient. Ton jardin secret. Il y avait en toi une raison bien précise que tu omets de me révéler pour l’instant. Mais je suis certain que ça viendra, quand tu seras prête. Peut-être quand j’aurais davantage gagné ta confiance. Continue s’il te plaît !
— J’étais consul auprès de l’ambassade libanaise, au pays de César. De retour à Rome, siège principal de l’ambassade, et musée vivant à ciel ouvert, je devais reprendre mes fonctions et la routine diplomatique quotidienne. Durant cette période, je ne dormais plus. Je ne mangeais plus. J’en étais malade. Perturbée, agitée, mon humeur s’assombrissait de plus en plus, je m’enfonçais dans un tunnel noir, interminable et vicieux. De jour comme de nuit, je n’avais plus que lui en tête. Je devais me ressaisir. Malgré tous les efforts que je fournissais, je fonçais dans la dépression vertigineuse. Je m’obstinais à travailler normalement. Heureusement qu’il y avait le secrétaire et le conseiller à mes côtés, sinon j’aurais sûrement été renvoyée de mon poste. J’avais des rendez-vous avec de hauts fonctionnaires italiens, fixés au préalable, que je ne pouvais pas annuler. Le ministre de la Défense devait se rendre au Liban pour s’assurer du bon déroulement de la mission de son contingent. Il était de mon devoir de préparer le terrain. Parfois, j’étais perdue dans mes rêveries, les gens parlaient autour de moi de grandes choses, comme le développement des relations économiques entre nos deux pays et les projets en cours, sur lesquels je n’écoutais pas un seul mot. Comment pouvais-je négocier les intérêts de mon pays alors que la guerre rugissait en moi ? Un vrai champ de bataille, aucun répit, nuit et jour. Il me hantait. Je ne voyais plus que lui. Mon amour, mon ennemi, ma vie, mon martyre. Comprimés, boissons, fêtes et amis. Tout y est passé. Rien ne me soulageait. Durant toutes ces journées, je lisais à peine les journaux. Je signais les nécessités pressantes du jour sans aucune attention. Ma propre guerre m’épuisait. Je déléguais le reste à mes collègues. J’aimais mon travail. Je m’y attelais avec passion et un plaisir certain, avant ce fameux jour. Mais, je n’arrivais plus à faire quoique ce soit excepté penser à Sol. Toutes les fonctions que j’adorais dans mon boulot me semblaient des corvées, ni plus ni moins. Toutes mes peurs étaient revenues me hanter, me déchirer en mille morceaux. J’avais l’esprit et l’âme embrouillés. Je croyais vraiment avoir dompté cet animal qui me dominait l’âme. À mon âge, je pensais pouvoir gérer mes sentiments plus facilement. Rapidement, j’ai compris qu’ils étaient indomptables. Il est comme un pur-sang au galop dans la nature. Toujours à grande vitesse comme s’il faisait une course avec le vent, chaque fois plus loin et de plus en plus fort.
As-tu déjà été hanté, docteur ? demandais-je hypothétiquement sans attendre de réponse.
Il me hante. Il m’habite. Il est toujours avec moi comme mon ombre.
J’étais comme une souris affamée à laquelle on avait tendu un morceau de fromage. Je convoitais ce fromage appétissant et irrésistible. En même temps j’avais peur de tomber dans le piège. La tentation surpassait la raison. Je me retrouvais à parler toute seule parfois, en déambulant de long en large dans mon bureau : il est marié, il aime assurément sa femme. Elle l’aime à la folie peut-être comme moi et davantage. Il a deux filles qui n’étaient même pas adultes encore et qui auraient nécessairement besoin de lui. Je vais sûrement perdre la tête un jour à cause de mes pensées. Elles sont mon pire ennemi, Frank.
Je pensais aussi à mon fils Al, qui est le centre de ma vie. Je devais le protéger à tout prix. Oh ! Puis mon mari, je l’avais complètement oublié.
Durant cette période, Frank, sa maladie s’était bien aggravée. Il était atteint d’un cancer incurable, sans relâche, de métastase en métastases. Les médecins étaient catégoriques. Chaque fois qu’on le désobstruait d’une place, il se propageait ailleurs. Le pauvre, il souffrait énormément. Sa bataille fut longue et douloureuse avec cette tumeur maligne. J’étais dans l’obligation de le garder loin de cette histoire et de rester moi-même très loin. Il y avait ma réputation et mon entourage à prendre en considération. Je suis dans le monde de la politique et tu sais autant que moi, Frank, comment une affaire pareille aurait fait ravage. Surtout dans notre pays, et d’autant plus que je suis une femme, malheureusement. Les hommes autour de moi feraient n’importe quoi pour récupérer mon poste. Même s’ils ne peuvent pas y prétendre. La femme, dans notre société, a un long chemin à faire encore pour conquérir la place qu’elle mérite. Il fallait prendre mon mal en patience, continuer à avancer, sans regarder en arrière.
S’il n’y avait que lui et moi, la situation serait évidemment bien différente. N’est-ce pas, Frank ? Il hocha simplement la tête pour ne pas interrompre le flot de ma narration.
Un jour que je délirais comme d’habitude, une sonnerie, venant de mon portable, me fit sursauter sur place, en me réveillant de mes rêveries lointaines et douloureuses. C’était Mia. Je l’ai traitée de tous les noms. Je l’ai maudite pour m’avoir fait un coup pareil. Elle me jura que ce n’était pas son idée, mais celle de Lucas, qu’elle ne l’avait appris qu’à la dernière minute.
« Je croyais qu’il était du passé ! Désolée, Luna ! Je sais… Je sais… J’aurais dû te prévenir, mais nous savions tous que tu n’accepterais pas de le revoir ! Lucas pensait qu’il était temps de se réunir tous ensemble de nouveau. Puis, Sol le voulait tellement ! Tu ne peux pas le fuir éternellement ! » Entre rires et larmes, elle poursuivit :
« Écoute Habibté 1 , je pars pour le week-end à Marbella. Viens me retrouver et je ferais tout pour me faire pardonner ! Ça fait deux mois, depuis cette maudite rencontre à Paris. Je veux te changer les idées. Qu’est-ce que tu en dis ? » Elle insistait.

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