Étienne Brûlé. Le fils de Champlain (Tome 1)
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Description

En 1608, Étienne Brûlé, âgé d’à peine 15 ans, embarque à Honfleur, en France, sur un navire, le Don de Dieu, avec à son bord nul autre que Samuel de Champlain. Destination : la Nouvelle-France. Très tôt, il deviendra le « fils spirituel » du célèbre explorateur. Étienne livrera bataille à ses côtés et l’impressionnera au point où Champlain lui confiera la délicate mission de rester tout un hiver auprès des Montagnais. Le jeune aventurier se liera d’amitié avec eux, apprendra leur langue, rencontrera la belle Shaîna, sera témoin de tortures et combattra les « Yroquois ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 avril 2010
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895971320
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0400€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Étienne Brûlé Le fils de Champlain TOME 1
Jean-Claude Larocque et Denis Sauvé
Étienne Brûlé Le fils de Champlain
TOME 1
Roman historique
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Larocque, Jean-Claude, 1954-
Étienne Brûlé / Jean-Claude Larocque, Denis Sauvé.
(14/18)
Comprend des références bibliographiques. Sommaire : v. 1. Le fils de Champlain. ISBN 978-2-89597-119-1 (v. 1)
1. Brûlé, Étienne, 1591?-1632) — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. 2. Canada — Histoire — Jusqu'à 1763 (Nouvelle-France) — Romans, nouvelles, etc. pour la jeunesse. I. Sauvé, Denis, 1952-II. Titre. III. Collection: 14/18
PS8623.A76276E84 2010 jC843'.6 C2009-907332-3

ISBN 978-2-89597-132-0 (EPUB)

Les Éditions David remercient le Conseil des Arts du Canada, le Secteur franco-ontarien du Conseil des arts de l'Ontario, la Ville d'Ottawa et le gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada.

Les Éditions David
335-B, rue Cumberland
Ottawa (Ontario) K1N 7J3

Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819

info@editionsdavid.com
www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2010
À Carole et à Manon
Au fond, et c'est la question que l'on doit se poser et qui est à la base de l'acte d'écrire : que voulons-nous que soit une littérature : une chose abstraite qui fascine et dont nous analysons les fragments dans un langage que personne ne comprend ; ou une célébration, une fête, un pont vers autrui, vers les étoiles ? Michel Muir, Carnets intimes 1993-1994
Tome 1

CHAPITRE 1
Le petit Français de Champigny
Sale et poussiéreux, le baluchon vide et la gorge asséchée, le jeune Étienne Brûlé décida de quitter la route et de se mettre à l’abri du soleil du midi pour récupérer un peu.
— Ouf ! Voilà un bon endroit pour me reposer. J’ai soif ! Une bonne gorgée de ma gourde, à l’ombre de ce grand chêne, me fera le plus grand bien.
Sans trop y penser, il se mit à refaire intérieurement le trajet qu’il avait parcouru depuis son départ, le 8 mars 1608.
— Je ne peux vraiment pas le croire. J’ai quitté la maison paternelle de Champigny-sur-Marne !
À cette idée, il se mit à fredonner un air connu que sa mère lui chantait souvent:

À la claire fontaine M’en allant promener J’ai trouvé l’eau si belle Que je m’y suis baigné Il y a longtemps que je t’aime Jamais je ne t’oublierai.

— Bon, ça suffit ! Lève-toi Étienne, se dit-il. En six jours de marche, tu n’as parcouru qu’environ vingt lieues 1 . Il faut que tu tiennes ta promesse ! Par contre, c’est vrai que tu as peut-être pris le chemin le plus long, mais c’était certainement le plus sûr.
Il avait contourné Paris et par le fait même, il avait évité de rencontrer les centaines d’itinérants, mendiants, bandits et voleurs de grand chemin qui erraient aux alentours de la capitale.
Près de Versailles, qui n’était alors qu’un petit village, il avait pris la décision de changer d’itinéraire, d’abandonner les chemins passants et d’emprunter les petits sentiers de terre battue en direction d’Évreux.
— Dieu merci ! J’ai choisi la bonne route puisque je n’ai pas croisé de soldats du Roi, ni de ces gendarmes zélés qui, dit-on, s’en prennent souvent aux voyageurs comme moi, perdus le long des routes de France.
Étienne frissonna à l’idée que, malgré tous ces détours, il avait quand même risqué d’y laisser sa peau. En effet, trois jours plus tôt, il était tombé dans une embuscade. Trois jeunes voyous armés de couteaux l’avaient attaqué par derrière. Avant qu’il ait pu réagir, ses assaillants étaient déjà loin, emportant avec eux tout ce qui lui restait de nourriture.
— Sales voleurs, que le diable vous emporte ! Vous n’êtes que des lâches !
Étienne sortit soudainement de sa réflexion en entendant des cris qui lui étaient familiers. En se retournant, il vit au loin un pauvre paysan marchant derrière son bœuf, qui criait à pleins poumons:
— Hue ! Hue ! Avance !
Le garçon comprit qu’il était près d’une ferme et qu’en prenant ses précautions, il pourrait, sans trop de mal, trouver quelque chose à manger chez ce paysan.
— Actuellement, c’est la saison des semences chez nous. Pauvre père ! Il a sûrement attelé les deux bœufs et travaille du matin au soir à labourer ses champs. Je devrais être à ses côtés…
Pour la première fois depuis qu’il avait décidé de partir, un sentiment de tristesse l’envahit. Il combattit de toutes ses forces l’envie presque irrésistible de rebrousser chemin, de revenir sur ses pas et de regagner Champigny, à temps pour aider son père à travailler cette terre qui l’avait vu naître et qui l’avait si maigrement nourri depuis son enfance.
Bien vite le désir de retourner vivre parmi les siens se changea en une énergie renouvelée.
— Non, je ne peux pas tout abandonner. Je ne peux pas revenir sur ma décision. Je ne peux abandonner mon rêve. Je dois poursuivre ma route.
Mille images se bousculaient dans sa tête à un rythme effarant. Il revivait tous les moments pénibles qui l’avaient marqué à tout jamais. Il se souvenait de sa vie sur ce pauvre petit lopin de terre où lui et les siens étaient presque réduits à l’esclavage depuis des générations.
Depuis l’acquisition par le nouveau seigneur de Champigny de tout le domaine près de la Marne, la vie avait pris un tournant dramatique. Tous les paysans de la région avaient d’énormes difficultés à faire vivre leur famille. Le père d’Étienne, comme la plupart de ses semblables, avait fondé beaucoup d’espoir sur la venue du nouveau seigneur. Tous espéraient des jours meilleurs. Le poids des innombrables corvées, les nombreuses taxes et les impôts insurmontables s’abattaient lourdement sur le dos des pauvres chaque année et réduisaient tous ces malheureux à la misère et à la famine. Tous priaient pour que vienne la fin de ce cauchemar.
— Non ! se dit-il. Je ne veux pas de cette vie misérable. Je veux vivre autre chose ! Je préfère mourir de faim que de vivre en esclave derrière une charrue…
Malgré sa mélancolie, Étienne savourait sa liberté nouvellement acquise. À cette pensée, il reprit courage et se remit à marcher d’un pas décidé en direction de la ville d’Évreux.
— Au coucher du soleil, je serai presque à mi-chemin de Honfleur. Enfin, une nouvelle vie commencera.
Cette idée était pour lui un vrai baume. Il n’avait presque rien mangé et il avait l’estomac dans les talons. Il jeta un bref coup d’œil à ses savates en cuir de bœuf que lui avait confectionnées sa pauvre mère. Il s’arrêta et se pencha pour retirer un caillou qui lui blessait le pied. Comme il l’aimait, sa mère ! Mariée à l’âge de seize ans, elle avait eu douze enfants, dont cinq étaient morts très jeunes. Malgré les conditions de vie difficiles, jamais elle ne s’était plainte. C’était une femme forte physiquement et moralement. Étienne revit les derniers moments au chevet de sa mère agonisante. Les yeux embués de larmes et le cœur gros, il se rappela les paroles de la mourante: « Tu me ressembles tellement, mon cher fils. Tu as hérité de mes yeux et de mes pensées. Je sais que tu partiras bientôt. Je t’en supplie, il faut que tu retrouves ton frère François. »
La gorge nouée, il balbutia: « Je ne veux pas que tu nous quittes, mère. J’ai besoin de toi. Je t’aime. Je te jure que je ferai tout en mon possible pour retrouver François. »
Tout en laçant sa savate, il pensa: « Non vraiment, je ne suis pas bien chaussé pour un tel voyage. »
Mais le jeune homme était habitué à la dureté de la vie. Les travaux de la ferme à Champigny l’y avaient préparé. Son corps était endurci. Il pouvait marcher longtemps, sans dire un mot, sans se plaindre du moindre mal.
Ainsi, de village en village, au fil des jours en ce début de printemps, Étienne se rapprochait de plus en plus de sa destinée. Il avançait résolument vers Honfleur, petite ville portuaire de la Normandie, où son imagination l’avait conduit des centaines de fois. À Champigny, après les longues journées éprouvantes passées au champ à travailler aussi fort que les bêtes de somme, il avait entendu raconter des aventures formidables vécues dans des contrées lointaines de l’autre côté de l’océan.
Étienne était fasciné par les récits de pirates qui sillonnaient les mers et pillaient les galions remplis de trésors. Curieux de nature, il voulait voir les voiliers armés de canons. Il rêvait de contempler de ses propres yeux l’immensité de la mer et de vivre au milieu de peuplades indigènes. Mais ce qui l’intriguait au plus haut point, c’étaient les mousquets qui crachaient le feu. Il n’en avait vu qu’une seule fois, alors que les soldats du roi avaient capturé et tué sur place un fugitif qui s’était réfugié dans les champs près de son village.
Enfin, après plus de deux semaines de marche, Étienne scruta l’horizon du haut d’une petite colline. Deux clochers pointaient au loin.
— Il n’y a pas de doute, s’exclama-t-il. C’est bien la ville de Honfleur. Quelle merveille ! Je suis enfin arrivé.
Honfleur était là, à quelques heures de marche. Son cœur battait à tout rompre. Comme il était fier de lui-même ! Malgré les embûches, malgré le froid des longues nuits passées à la belle étoile le long des chemins, malgré la faim qui lui tenaillait toujours l’estomac, malgré les fatigues physiques, il avait réussi.
— Il ne me reste plus qu’à trouver à boire et à manger, ainsi qu’un bon endroit pour dormir. Je suis sûr que dans cette grande ville, je vais connaître un meilleur sort. Je réussirai bien à me débrouiller. Je vais trouver un travail en attendant de m’embarquer sur un navire et je pourrai enfin quitter ce pays de misère. À moi la liberté, se disait-il en marchant d’un pas rapide et décidé vers Honfleur.
L’aventure commençait vraiment…

1 . Une lieue: ancienne mesure linéaire qui équivaut à environ 4,5 kilomètres.
Chapitre 2
Embarquement à Honfleur
Jamais Étienne n’aurait cru que la vie serait aussi pénible une fois arrivé à Honfleur.
— Après tout ce chemin parcouru, j’espérais connaître un meilleur sort, se dit-il.
Il se rendait compte que la misère d’un itinérant à Honfleur était encore pire que la vie quotidienne d’un fils de misérable paysan. Il constatait, bien malgré lui, que même dans une grande ville comme Honfleur, malgré les nombreux habitants, personne ne s’adressait à lui, personne ne s’occupait de son sort. Ils étaient des centaines, comme lui, à errer dans les rues.
— Je ne suis qu’un mendiant parmi tant d’autres, pensa-t-il.
Depuis deux jours déjà, il marchait à travers la ville sans avoir rien à se mettre sous la dent et il couchait sur les trottoirs jonchés de déchets de toutes sortes. Perdu dans son rêve de plantureux repas, il passa par hasard devant ce qui lui semblait être un couvent. Il fut soudainement intrigué en voyant sortir, par la porte de côté, une religieuse, dont la démarche laissait deviner un âge assez avancé. Leurs regards se croisèrent et Étienne fut ébloui par l’expression de ce visage. Malgré les rides apparentes, il en émanait un air de bonté et de compassion qui lui rappelait celui de sa tendre mère.
Hypnotisé sans trop savoir pourquoi, il se mit à suivre la religieuse à distance à travers les ruelles étroites et encombrées. Après quelques minutes, il comprit que cette femme de Dieu faisait tout simplement les courses du matin. Au marché public, plusieurs petits marchands étalaient fièrement les produits frais des fermes de la région, alors que d’autres, à grands cris pour attirer les passants, offraient aux plus fortunés des produits exotiques venant de tous les coins du monde.
— Épices des Indes, des épices à bon marché: cari, cayenne, poivre ! Épices des Indes !
— J’ai du bon tabac à vendre. Venez voir mes belles pommes de terre !
— Perroquets, animaux des Amériques, les plus belles fourrures de Nouvelle-France !
À mesure que la matinée avançait, la religieuse avait les bras de plus en plus chargés de victuailles et de denrées de toutes sortes. Bon de nature, toujours prêt à rendre service, Étienne ne put s’empêcher d’aller vers elle. Il lui dit d’un ton rassurant:
— Laissez-moi vous aider, ma sœur. Tous ces paquets me semblent bien lourds.
Sans dire un mot, elle fixa Étienne droit dans les yeux. Immobilisé par ce regard perçant, il sentit le sang lui monter au visage. D’un ton agacé, elle lui répondit sèchement:
— Jeune homme, je ne vous connais pas. Et, malgré mon âge, je suis encore bien capable de me débrouiller seule.
— Je n’en doute pas un seul instant, ma sœur, mais laissez-moi tout de même vous donner un coup de main.
Arborant son plus beau sourire, il prit les paquets qui lui semblaient les plus lourds et suivit la religieuse sans dire un mot pour le reste de la matinée.
De retour au couvent des sœurs hospitalières, Étienne aida à ranger tous les paquets. Constatant qu’elle avait affaire à un jeune homme honnête et serviable, elle lui dit gentiment:
— Vous devez avoir faim, jeune homme, après cette randonnée. Venez, je vous invite à goûter à la spécialité qui fait la renommée de notre couvent: les galettes de sarrasin. Et avec ça, un bon bol de lait de vache encore tout chaud.
À voir Étienne manger avidement, elle devinait que Dieu avait mis sur son chemin un pauvre jeune homme abandonné à lui-même. Pendant que le garçon s’empiffrait, elle en profitait pour lui poser mille et une questions sur sa condition. Timidement et la bouche pleine, il s’empressa de tout lui raconter. À peine avaient-ils passé quelques heures ensemble, que chacun éprouva bientôt une réelle amitié pour l’autre.
Étienne, il est vrai, était un jeune homme très attachant, tellement sympathique qu’à la fin de la journée, on lui offrit de l’héberger, le temps qu’il se trouve un emploi et un logis. En retour, le garçon s’était engagé à faire quelques travaux pour les sœurs.
Durant les semaines qui suivirent, Étienne était devenu le jeune homme à tout faire. Très tôt le matin, il entreprenait sa routine quotidienne: nourrir les animaux de l’étable et de la basse-cour, travailler au jardin, nettoyer les planchers, réparer tout ce qui était brisé ou endommagé.
Le premier lundi passé auprès des religieuses, Étienne assista à la corvée de lessive. Tout près de la fontaine, au fond de la cour, se trouvait le lavoir, énorme bassin entouré de blocs de pierre. Le garçon observait avec curiosité les religieuses à genoux sur ces pierres qui frottaient des montagnes de vêtements. Tout à coup, son regard se posa sur une jeune fille qui prenait part à la besogne. Il ne pouvait la voir que de dos, mais il était attiré par ses longs cheveux dorés et ses gestes gracieux.
— Elle est sûrement très jolie. Et elle doit avoir le même âge que moi, se dit Étienne d’un ton admiratif.
Au même moment, sentant qu’on l’épiait, la jeune fille se tourna brusquement. Étienne resta figé, comme envoûté par cette beauté angélique. Jamais de toute sa vie, il n’avait rien vu de si beau. À cet instant, les deux jeunes baissèrent les yeux, comme si le destin venait de les unir, le temps d’un regard.
Sœur Marthe, qui avait observé toute la scène et qui avait vu l’effet produit sur Étienne, se racla la gorge bruyamment.
— Hum, hum ! Marie-Marguerite, sœur Jeanne attend avec impatience. Allez vite lui porter cette pile de vêtements pour les faire sécher !
Sans lever les yeux, Étienne comprit qu’il était plus convenable de s’éloigner pour ne pas abuser de l’hospitalité qu’on lui avait si généreusement offerte.
Dans les jours qui suivirent, Étienne ne cessa de poser des questions à gauche et à droite afin d’en apprendre le plus possible sur la jeune fille.
Marie-Marguerite était orpheline et était arrivée au couvent il y avait à peine une semaine, donc presque en même temps que lui. Des proches parents l’avaient confiée aux soins des sœurs. Il devinait bien que ces dernières protégeaient jalousement la vertu des jeunes personnes qu’elles accueillaient. Il devait donc être prudent pour ne pas compromettre ses chances de faire connaissance avec la jeune fille et pour éviter de se mettre dans une situation embarrassante.
Un jour, alors qu’il réparait une fenêtre donnant sur la cour arrière, la chance lui sourit. Marie-Marguerite était là, seule, à nettoyer le plancher du petit couloir qui menait au lavoir, au fond de la cour.
Il s’approcha d’elle, lui sourit nerveusement et engagea la conversation:
— Bonjour, je me nomme Étienne. Et vous ?
Sans lever les yeux, elle répondit timidement:
— Marie-Marguerite, Marie-Marguerite de Longpré.
Ah ! Comme elle était belle ! Et sa voix douce et tendre lui rappelait celle de sa mère. Jamais il n’avait été dans un tel état d’âme. Il était à la fois anxieux et heureux.
En entendant des bruits de pas qui venaient au loin, les deux jeunes se firent la promesse de se revoir au même endroit. Étienne sortit par la porte arrière pour éviter qu’on ne les voie ensemble.
Après plusieurs rencontres, Étienne réussit à gagner la confiance de Marie-Marguerite et tous deux planifièrent une rencontre à l’extérieur des murs du couvent. Ainsi, ils avaient convenu que, le jour du marché, Marie-Marguerite, qui allait accompagner sœur Marthe, s’éloignerait et se perdrait dans la foule.
Le jour venu, Étienne les suivit à distance. Alors que sœur Marthe parlait à un marchand, Marie-Marguerite en profita pour se sauver. Étienne s’empressa de la rejoindre. Il lui prit la main et les deux jeunes coururent jusqu’à une petite ruelle déserte. Ils s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle et, sans dire un mot, Étienne prit Marie-Marguerite dans ses bras et l’embrassa tendrement.
— Marie-Marguerite ! lui murmura-t-il à l’oreille. Que tu es belle !
Ils restèrent là un long moment à se regarder dans les yeux puis se quittèrent, ignorant que ce serait la dernière fois qu’ils seraient seuls ensemble.
Marie-Marguerite prit la direction du marché et Étienne, songeur, marcha d’un pas nonchalant vers le couvent. Une petite voix intérieure lui murmura que ce n’était pas le moment de rêver:
— Pour l’instant, il faut te trouver un travail près des quais ! Sinon, tu pourrais manquer le bateau et ne jamais partir d’ici.
Soudain, des cris de détresse le tirèrent de sa réflexion. Le tumulte semblait venir d’une petite ruelle près de l’église Sainte-Catherine. Rapidement, au fur et à mesure qu’il s’approchait de l’extrémité de la ruelle, Étienne put distinguer trois gaillards agressant un jeune homme qui se débattait et se défendait du mieux qu’il pouvait afin de préserver ses quelques biens.
Reconnaissant l’un des assaillants, Étienne sentit son sang bouillir dans ses veines:
— Mais ce sont les mêmes bandits qui m’ont tout volé lors de mon voyage !
D’un bond, il saisit un rondin qui se trouvait par terre et en asséna un violent coup dans la porte d’une maison ! Le coup résonna et les trois truands figèrent sur place. La voix menaçante, Étienne hurla à pleins poumons:
— Bande de voyous ! Laissez-le tranquille ou vous allez avoir affaire à moi !
Au même instant, le jeune, à qui on avait fait mauvais parti, porta un violent coup au bas du dos de celui qui se tenait le plus près. Sans hésiter un instant, Étienne se lança de toutes ses forces à la poursuite des deux autres qui déguerpissaient en vociférant des injures.
Abandonnant la course, Étienne revint sur ses pas pour prêter main forte au jeune homme qui semblait mal en point. Se retrouvant seul, le troisième assaillant avait déjà fui dans l’autre direction en boitant.
— Merci de tout cœur ! Vous m’avez sauvé la vie ! s’écria la jeune victime encore en état de choc.
— Ce n’est rien, rétorqua Étienne, en reprenant son souffle. J’espère que vous n’êtes pas sérieusement blessé ?
— Non, non, quelques éraflures seulement. Ça va aller grâce à vous !
— Je suis certain que vous auriez fait la même chose à ma place, dit Étienne.
— Permettez-moi de me présenter. Je me nomme Thomas Godefroy de Bienville. Et vous ?
— Moi, Étienne Brûlé de Champigny-sur-Marne, près de Paris. Je suis à Honfleur depuis quelques semaines et je me cherche un travail. J’aimerais bien m’engager sur un bateau pour le nouveau continent.
— Mais, pourquoi voulez-vous partir si loin ?
— Je suis à la recherche de mon frère, François.
— Il est déjà parti pour le nouveau continent ?
— Du moins, c’est ce que je crois, répondit Étienne. Il devait s’embarquer ici et on n’a plus jamais entendu parler de lui. J’ai promis à ma pauvre mère de le retrouver.
— Je vois, dit pensivement Thomas. Alors, nous avons déjà quelque chose en commun. Moi aussi je veux m’engager à bord d’un navire pour voyager sur les mers et vivre des aventures extraordinaires.
Thomas Godefroy et Étienne Brûlé se ressemblaient à bien des égards. Le destin les avait unis et ils devinrent rapidement deux amis inséparables. Ainsi, quelques jours plus tard, Thomas avait réussi à trouver un travail pour Étienne comme débardeur sur le quai Sainte-Catherine. Les deux jeunes hommes s’étaient promis de ne plus se quitter et avaient décidé de partager la même petite chambre dans une maison près des quais.
Par la fenêtre encadrée de deux énormes colombages, on avait une vue magnifique sur le port. Très tôt, la vie s’animait sur les quais. Les bateaux amarrés attendaient qu’on remplisse leurs cales avant de s’éloigner pour voguer sur l’immense océan. Un matin, on vit entrer au port trois bateaux qui, selon la rumeur, s’apprêtaient à quitter Honfleur pour la Nouvelle-France.
— L’un des capitaines est sûrement le sieur Samuel de Champlain, dit Thomas. Mon oncle paternel m’a raconté ses exploits. Il dit que c’est un grand découvreur. Il paraît qu’au nom de notre roi Henri IV, il a déjà exploré des parties reculées du Nouveau Monde. Les gens du nord du pays le tiennent pour un héros, auteur de nombreuses prouesses hors du commun.
Étienne était vraiment émerveillé par ces récits.
— Écoute, il nous faut absolument rencontrer ce sieur de Champlain ! Voilà notre chance ! dit Étienne. Il pourra sûrement nous engager tous les deux sur l’un de ces bateaux en partance pour la Nouvelle-France.
Tôt le lendemain, les deux amis arpentaient les quais de Saint-Étienne et de Sainte-Catherine, dans l’espoir d’apercevoir le sieur de Champlain. Sur le coup de neuf heures qui annonçait la messe, Étienne crut reconnaître au loin celui qu’ils attendaient.
— Regarde, Thomas, est-ce que ce ne serait pas lui ? Il a l’air de donner des ordres aux matelots qui l’accompagnent.
Étienne fonça aussitôt dans la direction de l’homme, suivi de Thomas qui s’essoufflait derrière lui. Ému et bouleversé, Étienne se rappela la promesse faite à sa mère, alors qu’il était à son chevet et qu’elle agonisait:
— Mère, je vous jure sur mon âme, que je ferai tout mon possible pour retrouver François.
Sa pauvre mère n’avait rien dit, trop faible pour parler, mais elle avait esquissé un sourire en regardant son jeune fils.

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