Etrangère
105 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Etrangère

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
105 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

"On arrivait dans des pats que nous ne comprenions pas et quand on arrivait à les comprendre, c'était pour mieux nous éloigner de ce que nous avions été. Quoi que nous fassions, nous étions perdus." Ainsi s'exprime Selma, le personnage de ce roman qui parle de l'exil à travers l'histoire d'une jeune fille qui, après avoir fui son pays en proie à une guerre civile, pense avoir touvé en Europe paix et sécurité...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 257
EAN13 9782296709669
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0062€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etrangère
 
 
 
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-13126-2
EAN : 9782296131262
 
Kafia Ibrahim
 
 
Etrangère
 
 
L’Harmattan
Je suis venue me réfugier en Europe pour fuir la guerre en Somalie. Je laissais derrière moi une partie de ma famille ; j’avais déjà un frère parti à l’étranger. On m’avait conseillée de partir vers l’Angleterre mais mon passeur décida de m’abandonner quelque part en France, dans une gare. Il me laissa en prétendant qu’il avait été repéré, que notre voiture avait été suivie et que, s’il ne m’abandonnait pas là, il risquait d’être contrôlé et que lui n’avait rien à craindre mais que moi, n’ayant pas de papiers, je serais expulsée et que tout l’argent que ma famille avait dépensé pour ce périple serait perdu. Plus tard, en rencontrant d’autres réfugiés, j’ai su que c’était une tactique pour éviter la longue route incertaine vers l’Angleterre et que de toutes manières, comme il avait déjà empoché son dû, je n’avais aucune prise sur lui. Il fallait juste accepter.
 
Je n’ai pas eu d’autre choix que de descendre de la voiture. Il me conseilla d’entrer dans la gare, de chercher un banc et d’attendre que quelqu’un fasse attention à moi. Il me dit que je n’attendrais certainement pas longtemps avant que la police ne me remarque, car elle me remarquerait, me dit-il, avec mon accoutrement qui semblait si bizarre dans ce pays.
 
J’ai suivi son conseil. Heureusement que c’était en semaine et que la gare n’était pas bondée sinon il se serait passé plus de temps avant que la police ne remarque cette pauvre fille paumée dont les yeux étaient rivés au sol. Au bout d’une heure d’attente, un policier en uniforme se dirigea vers moi et me dit quelque chose que je ne pus comprendre, ne parlant évidemment aucun mot de français. J’essayai de me rappeler de l’anglais que j’avais appris dans les cours du soir où ma mère m’envoyait. En 1973, le gouvernement somalien avait décidé que notre pays n’avait pas besoin de langues étrangères et avait donc imposé le somali comme langue officielle du pays, en mettant en place une politique d’alphabétisation qui n’était pas sans intérêt car elle permit aux gens de la campagne d’apprendre à lire et a écrire mais, en bannissant toute langue étrangère, le pays se retrouvait isolé. Ceux qui avaient les moyens envoyaient leurs enfants dans des écoles privées pour apprendre l’anglais ou même l’italien, le Sud du pays ayant connu une brève occupation italienne.
 
J’en reviens au policier qui comprit ce que j’essayais de lui expliquer c’est-à-dire que quelqu’un m’avait abandonnée là. Il s’éloigna pour en référer peut-être à un supérieur et il revint avec un autre policier ; j’essayais de lui répéter mon histoire, mais celui-ci ne comprenait pas du tout ce que je lui disais ; toujours est-il que le premier commença à servir d’interprète ; je pense que le deuxième policier était plus gradé. Je commençais à avoir peur. Qu’allaient-ils décider ? Mais ils n’avaient vraiment pas l’air méchant et paraissaient plutôt contrariés en se demandant certainement pourquoi cela était tombé sur eux. Finalement, le policier essaya de m’expliquer qu’ils allaient m’emmener dans un poste de police pour prendre ma déposition et qu’ensuite ils appelleraient un organisme social qui peut-être me prendrait en charge. Je ne savais pas ce que ce que cela voulait dire mais je ne sais pas pourquoi, ma peur commençait à s’estomper. Dans les yeux de ces deux policiers, je ne voyais que de la pitié et de la compassion et je me disais que ce n’étaient certainement pas eux qui allaient me reconduire à la frontière de leur pays et me refouler vers l’Italie d’où je venais.
 
Nous sortîmes de la gare et je fus happée par le froid ; on n’était qu’au mois d’octobre mais je grelottais. Je jetais un coup d’œil à tout ce qui m’entourait et à quoi j’aurais pu prêter attention en d’autres circonstances mais je n’avais pas la tête à cela. Incertaine sur mon avenir, je me sentais malgré tout en sécurité, n’entendant plus les bruits des balles et des teknikos comme on appelait en Somalie cette sorte de canon que les jeunes miliciens transposaient sur une voiture dont ils avaient arraché le toit et qu’ils faisaient gronder pour un rien, quelquefois pour dire aux milices des factions rivales qu’ils étaient toujours là et qu’ils allaient riposter en cas d’attaque. C’était une guerre qui n’avait plus aucun sens, sauf pour ceux qui tombaient tous les jours et ceux qui les pleuraient tous les jours aussi. Elle n’avait plus de sens sauf pour ces familles qui avaient tout perdu et qui fuyaient sur les routes avec un paquetage sur la tête. Elle avait un sens pour tous ceux qui avaient dû tout quitter et surtout un pays qu’ils aimaient et qui se retrouvaient sur les chemins de l’exil, à quémander l’aide des pays occidentaux qui en avaient un peu assez de venir en aide aux victimes d’une guerre de plus en Afrique … il en y avait toujours une quelque part dans ce continent oubliant souvent que malgré tout (et malgré une grande part de responsabilité de nos dirigeants) c’était le résultat des situations qu’ils avaient créées un siècle auparavant par des partages de territoire insensés mais qui leur convenaient ou de nos jours parce qu’ils maintenaient au pouvoir des dictateurs dont les populations ne voulaient plus mais avec qui ils avaient des arrangements secrets.
 
Je pensais à tout cela en regardant défiler devant moi la ville et ses lumières. Depuis la guerre, j’avais l’habitude d’une ville morte la nuit, mais ici je voyais des rues bondées et des gens pressés.
 
La voiture commença à ralentir et entra dans une cour. Le policier qui parlait un peu l’anglais m’apprit que nous étions au siège de la police de la ville. Je commençai à me redresser. Il m’ouvrit la porte et je le suivis. Dans le couloir étaient assises plusieurs personnes, qui me dévisagèrent d’un air étonné. Il est vrai que j’avais le diri traditionnel des Somaliennes avec un châle sur les épaules. Il nous fit entrer dans un bureau où apparemment les gens présents nous attendaient ayant peut-être été averti de notre arrivée. Tout se passa très vite ; on prit ma déposition, qui ne consistait qu’à dire les circonstances de mon arrivée et ils téléphonèrent à la Croix-Rouge qui envoya quelqu’un pour me prendre en charge. Une fois dans la voiture et sortie du poste de police, je me sentis soulagée, je me disais qu’un éventuel refoulement à la frontière n’était pas à l’ordre du jour, ce soir-là en tout cas.
 
Le jeune homme qui était venu me chercher me posa quelques questions ; le problème de la langue se posa à nouveau et lui aussi fit appel à son anglais scolaire ; je réussis à lui faire comprendre mon itinéraire, mon identité mais surtout il me dit qu’il allait me trouver une chambre dans un hôtel pour la nuit et que le lendemain, à l’ouverture des bureaux, le responsable du service prendrait une décision quant à mon hébergement. Il s’arrêta en cours de route pour m’acheter des objets de première nécessité et quelque chose à manger car maintenant que la tension s’était relâchée je commençais à avoir faim. Les emplettes effectuées, il m’emmena dans un petit hôtel situé en dehors de la ville où ils avaient apparemment l’habitude de loger les réfugiés comme moi. Là il prit une chambre, m’installa avec les courses et ce jeune homme qui me dit s’appeler Cyril me dit qu’il reviendrait le lendemain dès dix heures ; il me dit aussi qu’il ne fallait pas que je m’inquiète que j’étais enfin dans un pays en paix et qu’il fallait maintenant, que je me concentre sur l’avenir et que dans l’immédiat je devais me reposer. Je le remerciai. Personne ne m’avait montré autant de gentillesse depuis que j’avais quitté ma famille.
 
Quand j’étais descendue de l’avion en Italie, le passeur, un homme taciturne, ne voulant apparemment pas dévoiler qui il était en se laissant aller à des bavardages futiles m’avait emmené dans une maison délabrée. L’escalier craquait sous nos pas. Le quartier ne ressemblait pas à l’Europe telle que je l’imaginais. Les immeubles étaient vieux et sales. Il y avait des gens de toutes les races sur les pas de porte. Nous montâmes jusqu’au cinquième étage. Le passeur sonna à une porte. Une femme portant le traditionnel pagne des femmes de certaines régions de la Somalie m’ouvrit la porte. Elle ne parut pas contente de nous voir. Elle nous dirigea vers un salon. Des hommes étaient assis sur des canapés défoncés. La maison sentait le renfermé et la friture. J’ai eu peur ; je me suis demandé si le passeur avait l’intention de me laisser cette nuit au milieu de ces hommes et de cette femme qui ressemblait à une maquerelle.
 
On nous servit du thé et du pain. Il devait être 10 heures. A notre descente de l’avion, nous avions pris un premier bus, puis un deuxième avant d’arriver dans cette ville. Le passeur m’apprit que nous allions nous reposer cette nuit et reprendre la route le lendemain. Mon inquiétude grandissait : allais-je passer la nuit dans cette maison. Les hommes avaient l’air fatigué. Leur regard était vide. Ils me demandèrent de leur parler du pays et de ce qui s’y passait. Mais j’avais l’impression que c’était pour la forme, qu’ils avaient perdu espoir et qu’ils me posaient des questions dont ils connaissaient déjà la réponse. Je me contentais de répondre qu’il y avait toujours des combats dans la plupart des régions.
 
La femme me demanda de venir la rejoindre dans la cuisine, elle me demanda si j’étais fatiguée, si j’avais envie de dormir. Je lui demandai, inquiète, si tous ces hommes allaient rester là toute la journée. Elle me dit qu’ils travaillaient tous la nuit dans des sociétés d’entretien et qu’ils allaient partir vers 18 heures. Je n’avais plus à m’inquiéter. Bientôt, il n’y eut plus de bruit ; tout le monde s’était couché. La femme aussi me dit qu’elle allait partir faire des ménages et qu’elle ne reviendrait qu’en début d’après-midi ; elle faisait la cuisine pour les hommes qui lui donnaient un peu d’argent et elle avait l’appartement pour elle de 18 heures à 6 heures du matin, heure à laquelle les premiers de ses colocataires rentraient. Deux des hommes étant ses cousins, personne ne se demandait pourquoi cette femme encore jeune vivait au milieu de ces hommes. La guerre dans nos pays avait balayé beaucoup de coutumes et de traditions, dont celle qui séparait les hommes et les femmes. Mais qui allait se poser ce genre de questions maintenant, tant qu’elle gagnait de l’argent et qu’elle aidait ceux qui étaient restés au pays ? Je n’avais que 22 ans et pourtant j’étais là en train de voyager avec un homme d’une quarantaine d’années. Ma mère avait longtemps hésité avant de me mettre entre ses mains, mais l’envie de nous voir quitter l’enfer qu’était devenu le pays était plus forte que tout. Et elle s’était beaucoup renseignée sur cet homme, qui apparemment était un professionnel, et dont personne n’avait eu à se plaindre.
 
Je passai ainsi la journée à somnoler dans cette cuisine, attendant que tous ces hommes partent pour que je puisse enfin dormir.
 
Le lendemain, le passeur me réveilla à 7 heures du matin et nous prîmes la route pour arriver en fin d’après-midi dans cette ville où il allait m’abandonner sans aucun état d’âme. Pour lui, il m’avait emmenée en Europe. Son travail s’arrêtait là. L’Angleterre aurait été un supplément qu’il n’a pas voulu m’accorder.
 
Après une douche rapide, un verre de lait et quelques gâteaux secs, je me mis au lit. Malgré la fatigue, il me fallut du temps pour m’habituer à cette quiétude. Il n’y avait vraiment pas de bruit ; même en temps de paix, je n’avais pas été habituée à un tel silence. Je m’endormis sur cette dernière réflexion. Le lendemain la sonnerie du téléphone me réveilla. Le monsieur de la Croix Rouge m’attendait en bas. Après une toilette rapide, je le rejoignis. Il me proposa de prendre un petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel ce que j’acceptai avec gratitude ; ensuite il m’emmena vers les bureaux des gens qui s’occupaient des réfugiés. Je me refusais à être inquiète ou anxieuse. J’étais en vie ; j’avais passé une bonne nuit, je pouvais affronter l’avenir sereinement. Je ne devais m’inquiéter que pour ceux qui étaient restés là-bas et qui à chaque instant pouvaient trouver la mort. Moi, je n’allais affronter que des gens qui allaient me poser des questions sur ma vie, mon parcours, enfin j’imaginais. Cette pensée amena un sourire sur mon visage et Cyril qui apparemment m’observait me demanda la raison de ce sourire. Pour lui, ma situation était dramatique. Je venais d’arriver dans un pays étranger dont je ne connaissais ni la langue ni les coutumes, seule et sans famille et j’osais sourire. Je lui répondis que je n’avais plus peur. Il hocha la tête. Je ne pouvais pas lui expliquer tout ce que j’avais vécu au cours des trois dernières années de guerre, la terreur, l’incertitude. Chaque fois que mon grand frère sortait pour aller chercher à manger, nous nous demandions s’il allait revenir. Je n’étais pas prête pour parler de tout ce que j’avais traversé. Je ne voulais que sourire en attendant de voir où cet homme blanc m’emmenait.
 
Nous arrivâmes dans les bureaux de France Terre d’Asile plus connue sous le sigle de FTA ; il y avait déjà du monde, des Noirs, des Asiatiques, des Arabes. Il y avait ceux qui attendaient et ceux à qui à on avait dit qu’il n’y avait plus rien, qui devaient aller frapper aux portes d’autres organismes sociaux et qui bien sûr ne voulaient pas se résoudre à partir, appréhendant d’avance le parcours qui les attendait : pousser d’autres portes, raconter à nouveau leur vie, affronter des regards quelquefois inquisiteurs, quelquefois apitoyés, les deux étant insupportables. Ceux-là ne partaient jamais vite, restant le plus longtemps possible devant que la porte qui venait de se fermer, espérant qu’elle s’ouvre à nouveau et que la personne qui venait de les congédier les rappelle, en leur disant que non tout n’était pas fini, qu’il y avait une solution à laquelle elle n’avait pas pensé. Nous nous assîmes et attendîmes notre tour. Cyril ne me lâchait pas ; c’était un garçon d’une trentaine d’années, grand et maigre ; ses yeux semblaient me scruter et je me demandais si ce n’était pas un espion, quelqu’un qui voulait me sonder d’abord pour voir si tout ce que je disais était vrai. On m’avait raconté tellement d’histoires sur ces gens qui s’occupent des réfugiés ; on disait qu’ils n’étaient jamais tout à fait honnêtes et qu’il ne fallait pas leur faire confiance. Cyril me paraissait doux et sincère mais je restais méfiante. Une vingtaine de minutes plus tard, ce fut notre tour. Une dame nous reçut, Cyril commença à parler en français ; Il devait lui donner tous les renseignements qu’il savait sur moi. Bientôt la dame commença à me poser des questions par le biais de Cyril, des questions auxquelles je m’attendais, d’autres plus ardues comme celle concernant mon choix de la France. J’aurais voulu dire que c’était parce que c’était le pays des droits de l’homme ou que j’avais toujours su c’était une terre d’accueil pour de nombreuses vagues de réfugiés ou que c’était le plus beau pays du monde et que quitte à vivre en exil autant que ce soit dans un pays qui en valait la peine. Mais tout ceci n’était pas vrai : je connaissais à peine la France et quand j’en entendais parler ce n’était jamais en bien. Les réfugiés avaient des difficultés à y obtenir des papiers contrairement à l’Angleterre ou au Canada ou même aux pays nordiques. Les Français n’étaient pas très accueillants, disait-on. Pouvais-je dire tout cela à la dame qui me posait la question ? Je me faisais des idées : cette femme se moquait certainement de mon choix. Elle continuait à parler et Cyril continuait à traduire ; il cherchait ses mots, mais je compris qu’elle essayait de me décourager en disant que très peu de gens obtenaient le statut de réfugié ; elle me demanda si je n’avais pas de la famille ailleurs en Europe, pour continuer ma route. J’ai appris plus tard que cela s’appelait, refiler le bébé à quelqu’un d’autre.
 
Je lui parlai de mon frère ; je lui dis aussi que je n’avais aucune adresse, que le passeur m’avait dit qu’il ne fallait garder aucun papier sur soi et que, ayant suivi son conseil, j’étais en quelque sorte coupée du monde. Elle leva les yeux au ciel, incrédule. Elle avait dû entendre cette histoire beaucoup de fois. Les histoires des réfugiés se ressemblent toutes, même s’ils viennent de pays différents. Et les histoires de passeurs se ressemblent toutes aussi. Je disais la vérité mais elle n’était pas obligée de me croire. Elle commença à remplir des formulaires, téléphona à des centres d’hébergement. On lui dit qu’on la rappellerait car pour le moment il n’y avait pas de chambres disponibles. Selon elle, je risquais de passer la nuit dehors car tous les foyers étaient pleins et on donnait la priorité aux familles avec enfants. Elle ajouta qu’il n’était pas question que je reste à l’hôtel qui coûtait cher. Moi, étant jeune et sans charges familiales, je n’étais prioritaire nulle part. Elle nous demanda de sortir et d’attendre dans le couloir car elle allait recevoir quelqu’un d’autre.
 
Tout d’un coup, je fus inquiète sur mon sort. Mon moral qui était au beau fixe en début de matinée commençait à vaciller ; Cyril, voyant mon air abattu, me dit qu’elle voulait me faire peur et qu’exceptionnellement la Croix-Rouge pourrait prolonger mon hébergement pour une nuit ou deux encore, que je ne dormirais pas dehors. Je commençais à respirer ; j’observais les familles autour de moi ; c’est vrai qu’il y avait peu de célibataires. La dame nous rappela ; elle avait trouvé une place dans une auberge de jeunesse, un hôtel pour jeunes touristes ou étudiants avec peu de moyens, m’apprit Cyril. Elle m’expliqua aussi toutes les démarches à suivre pour être en règle : aller à la préfecture, par exemple. Cyril me traduisait tout ce qu’elle disait au fur et à mesure.
 
Tout s’enchaîna ; les jours suivants je devais me rendre dans plusieurs administrations pour avoir des papiers en règle provisoirement au moins jusqu’à ce que l’Office des réfugiés statue sur mon cas.
 
Cyril ne m’accompagnait plus ; il avait en charge d’autres personnes, mais il gardait le contact et passait me voir quelquefois en fin de journée pour me demander où j’en étais. Il me parlait de sa journée aussi ; je le trouvais sympathique ; quelquefois il ne comprenait pas ce que je disais et quelquefois c’était moi qui ne le comprenais pas.
 
Dans cette auberge, je partageais ma chambre avec des Néo-Zélandaises, des Néerlandaises, des Belges, des filles de mon âge, dont le seul souci était de se mettre d’accord sur l’endroit où elles allaient passer la soirée. C’étaient souvent des filles qui voyageaient dans toute l’Europe, qui avaient pris une année sabbatique avant de commencer l’université. Quelquefois, elles avaient déjà fini l’université. J’enviais leur insouciance. Elles me demandaient mon origine ; elles n’avaient jamais entendu parler de la Somalie. Je ne leur en voulais pas ; si mon pays avait été en paix et si la moitié des Somaliens n’étaient pas sur les chemins de l’exil, je n’aurais pas entendu parler de la Nouvelle-Zélande, ni de la Norvège, ni de la Suède. Je serais restée chez moi, entourée de ma famille, et mon seul souci, comme ces jeunes filles, aurait été de me demander ce que j’allais faire de ma soirée.
 
Mogadiscio était une ville où il faisait bon vivre. Nous habitions une grande maison entourée d’arbres ; il y avait un patio où nous avions l’habitude de passer nos après-midi ou nos soirées. J’aimais cet endroit et je pouvais y passer des heures, à lire ou à parler de garçons évidemment avec mes amies ; je me contentais de me préparer pour l’université que j’allais commencer l’année où la guerre avait éclaté. Mon père était mort alors que je n’avais que 6 ans, mais il nous avait laissé des biens et des maisons et ceci nous permettait de vivre à l’abri du besoin ; sans être riches, nous faisions partie des gens plutôt aisés de la ville. De toute façon qui me croirait si je parlais de la vie insouciante que je menais en Somalie ? Les gens ne voyaient à la télévision que des enfants squelettiques, des hordes de gens affamés et un pays ravagé.
 
Ils ne savaient pas qu’avant de devenir des réfugiés nous étions des gens avec des rêves, de l’espoir, des projets et dans ces projets, être réfugiés dans des pays qui ne voulaient pas de nous n’en faisait par partie.
 
Tout ceci avait été balayé pour laisser la place au désarroi et à l’incertitude.
 
Ma mère me racontait que quand les réfugiés éthiopiens durant la guerre de l’Ogaden étaient venus dans le Nord de la Somalie et qu’ils parlaient de leur vie et de tout ce qu’ils avaient laissé, personne ne les croyait.
 
Les réfugiés sont ainsi, ils n’ont pas de passé, et s’ils en ont un, il est aussi misérable que leur présent.
 
Tous les matins, je me levais pour aller aux bureaux de FTA pour voir si j’avais une chambre. Et la dame m’attendait toujours avec son sempiternel « vous n’êtes pas prioritaire ; soyez patiente ; il y a des gens qui sont là depuis bien plus longtemps que vous ». Je ne voyais pas de Somaliens, je me demandais s’il y en avait. Un Zaïrois avec qui je discutais de temps en temps m’apprit qu’il en connaissait dans un foyer du centre-ville. Ce garçon prénommé Arsène me dit qu’il venait de fuir la guerre chez lui ; je ne savais pas qu’il y en avait une chez eux aussi. Ce garçon faisait partie des itinérants de l’exil, de ces gens qui avaient essuyé plusieurs refus et maintenant il tentait sa chance en France. J’admirais son moral ; il n’arrêtait pas de raconter des histoires pendant que nous attendions à FTA ou quand nous nous rencontrions à la Croix-Rouge pour notre courrier car, n’ayant pas d’adresse fixe, cette organisation nous servait de boîte postale. Les réfugiés avaient toujours le même itinéraire et finissaient par se connaître. Nous commencions tous notre journée par la Croix-Rouge pour vérifier le courrier ; ensuite ceux qui attendaient un logement se rendaient à FTA. D’autres se rendaient à la préfecture pour l’autorisation de séjour. Nous avions les mêmes conversations. C’était : « un tel a eu un logement ou un autre a eu l’asile ou ne l’a pas eu ». Nous nous plaignions des personnes qui nous recevaient qu’on détestait forcément sauf quand elles nous donnaient de bonnes nouvelles.
 
Et il y avait aussi ces itinérants de l’exil, ces gens qui tentaient d’arrimer leur barque quelque part et qui n’y arrivaient pas. Tous ces réfugiés ne voulaient que s’installer quelque part et oublier les horreurs qu’ils avaient vécues, et malheureusement ils étaient des hôtes indésirables qui n’étaient acceptés que parce qu’ils s’étaient accrochés ou parce que quelquefois leur histoire avait réellement ému celui ou celle qui était en face d’eux. Deux mois et quatorze jours après mon arrivée, la dame de France Terre d’Asile, Mme Auffray, c’était son nom, m’apprit qu’elle avait enfin une chambre pour moi, dans un foyer du centre. J’étais aux anges ; j’allais enfin avoir une chambre à moi. Il est vrai que quand j’étais chez moi je n’ai jamais eu une chambre à moi toute seule.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents