Fils de Chamaille
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Description

Quand un écrivain chevronné rencontre son nouvel éditeur, jeune technocrate plus intéressé par les chiffres que par les lettres, c’est le début d’un roman qui passe les déboires de l’édition contemporaine au scalpel.


Patrice Delbourg, poète, romancier et essayiste, est également chroniqueur sur France Culture. Lauréat des prix Max-Jacob et Guillaume-Apollinaire, il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont Les Désemparés et La Douceur du chloroforme (Le Castor Astral).


« Le Goncourt à Delbourg ! La rime est approximative mais la littérature y trouverait son juste compte... » - Paris-Match
« Toute l’œuvre du funambule Delbourg se joue sur ce périlleux exercice d’équilibre entre le burlesque et le chagrin, entre la prière marmonnée et le calembour sonore. » - 20 minutes

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Publié par
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EAN13 9791027805549
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

P ATRICE D ELBOURG
FILS DE CHAMAILLE
Le Castor Astral



Écrire sans être lu, c’est danser dans le noir.
Ovide


PREMIÈRES ESCARMOUCHES
— C’est étrange d’avoir passé le plus clair de son temps à écrire des livres que personne n’a jamais lu.
La voix du gommeux détache les syllabes avec l’application d’un missionnaire en pleine séance d’alphabétisation au fin fond de la corne de l’Afrique. À moins qu’il ne mime le débit du médecin-chef à l’hospice des incurables d’Ivry-sur-Seine, penché sur un gisant sous perfusion en fin de bail terrestre.
Il fixe son interlocuteur sans commisération aucune et en rajoute une louchée :
— On étouffe dans votre univers, cher monsieur Ratichaud. Ça sent le renfermé entre vos lignes. Il faut ouvrir les écoutilles !
— Pourtant je les écris dehors, mes livres ! À la terrasse des cafés, sur les tables d’orientation des squares, aux étals des marchés publics.
— Oui, entouré de gaz, de fumeroles et de pollution. Ça oppresse, ça comprime, vos textes paralysent les meilleures volontés.
— Certes, on dit parfois mes livres bourratifs, quelque peu suffocants même, il est vrai que je les trace souvent sur des nappes de restaurant sans trop penser à mes lecteurs potentiels. Les mots chez moi se sont toujours mélangés aux mets. C’est une tradition familiale. La nourriture tamise mes angoisses devant les rames de vergé vierge. C’est un processus plutôt chimique. J’écris en mastiquant, je me relis en digérant. Les variations du bol alimentaire colmatent les failles de la syntaxe, structurent les errements de la grammaire, fusionnent avec le flux et le reflux de la langue. Mais attention ! Je déglutis aux ponctuations car je veux éviter les fausses routes.
— Vos manuscrits devraient suivre une cure de diététique. Ils craquent aux coutures du brochage. Ils excèdent la bonne mesure de l’édition traditionnelle.
— Depuis des lustres, voyez-vous, je grave mon chemin d’encre exclusivement à la table de quelques-uns de mes estaminets favoris : un indien de la rue Nicolas Flamel, une trattoria du boulevard Beaumarchais, un traiteur libanais de la rue Quincampoix, un bouillon de contrebande du passage Sainte-Avoye. Rien de mirobolant certes, souvent de la tortore à la bonne franquette, mais toujours du frichti qui revigore.
— Ça se sent, figurez-vous. Quand on vous lit, chacun prend deux kilos à chaque chapitre. Il reste même parfois des morceaux de pitance sous la rétine en bout de paragraphe.
— Un jour, je piquerais définitivement du nez dans un ouvrage en cours. Visage planté dans le marli de l’assiette, je la glisserais dans une rôtisserie un peu chic au moment des desserts caramélisés. Arrêt buffet. Comme Léon-Paul Fargue chez Lapérouse. Ou plus près de nous Bernard Frank, en compagnie de son cardiologue chez une bonne adresse de la nouvelle cuisine moléculaire.
— Toujours et encore des références. Vous ne consentez donc jamais à avancer seul !
 
Aimé Ratichaud, quatre fois vingt ans aux mirabelles, et Gaétan Malinois, qui pourrait largement être son petit-fils, fraîchement parachuté au poste de directeur littéraire des éditions Bonnemaison et Compagnie, créées par le même Jacques-Alexis de Bonnemaison en 1946, se font face dans le grand bureau en ogive du conseil d’administration.
 
 
Une vénérable maison de tradition chrétienne, bienveillante sur le fond mais frileuse dans ses choix, où chaque auteur se sentait un peu actionnaire spirituel d’un projet utopique en viager. À terme, seule la mort du folliculaire semblait naguère pouvoir mettre un point final au contrat moral contracté avec l’éditeur.
Le paysage professionnel avait-il tant changé ?
Ah ! ce Malinois, novice cornac livide, blanc-bec minaudier et content de l’être, qui gambadait à loisir parmi les publications feeling good en cours comme dans un champ de luzerne. Quel blase, ce cocodès ! Gaétan IIIe République
Derrière un bureau Directoire acajou, bien trop imposant pour lui, sous les ors d’une opulence perdue, la silhouette dégingandée du nouveau Rastignac de l’édition hexagonale restait voilée par une lumière glabre en oblique.
Le joli cœur pratiquait le retard au rendez-vous comme un bel art et l’atermoiement dans la prise de décision telle une feinte d’escrime. La direction générale avait vite fait comprendre à Aimé Ratichaud que cet olibrius serait dorénavant son seul et unique interlocuteur… L’auteur en avait vite pris son parti. Le pire est souvent au rendez-vous dans le jeu des chaises musicales en milieu éditorial.
Et le voilà donc parvenu au couchant de son œuvre confronté à un morveux biberonné au CAC 40 qui confond Guide Michelin et Guy de Maupassant. Le novice de la reproduction industrielle des navets de culture, apparemment constipé des méninges depuis son premier youpala, disposait de si peu d’idées novatrices en magasin que la première venue lui montait à la tête comme un verre de vin au ciboulot d’un abstinent.
Aimé Ratichaud soupçonnait Gaétan Malinois de glisser des épingles à nourrice au bout de ses bottines à boucles pour avoir l’air plus pointu. Le jeune gandin feignait sans cesse devant ses visiteurs des accès de migraines ophtalmiques récurrentes qui lui mettaient les neurones au bain-marie pour excuser des conduites d’évitement souvent déconcertantes.
Il ne décidait de rien, il procrastinait sur tout.
Sa récente compétence, soudainement érigée en buste de Sainte-Beuve, dépassait-il seulement le QI d’un grille-pain ? Disposait-il à l’emballage final du libre-arbitre d’une amibe ? Aimé n’aurait pas misé un fifrelin sur la survie de sa matière grise sous vide lors d’une mise en quarantaine.
Toute la fantaisie de ce gracieux fiérot falsifié ne résidait que dans l’apparat d’une toilette chichiteuse. Gaétan Malinois s’habillait de façon mirifique et incongrue, juste pour dérouter la file d’auteurs déjà déphasés en attente d’un verdict. Faux col pelle à tarte de dix centimètres, lavallière arc-en-ciel à bouts ferrés, gilet de cérémonie satiné, pantalon plissé taille haute qui gode sur l’empeigne, autant d’accessoires indispensables au muscadin pour refuser le flot des manuscrits avec davantage d’aplomb. C’est tellement plus classieux de cracher dans la soupe aux mots des autres, affublé en habits de mirliflore…
Malinois aimait à se pommader les joues d’épaisses couches de make-up tel un garçon-coiffeur au pesage du champ de courses. Pas question que l’on pense un seul instant que la littérature lui donne des boutons…
Du rupin d’ascendance, de la fine parlotte à perdre haleine, il lui en fallait à pleins tonnelets, à ce Tartarin des villes d’eau, pour lutter contre cette soudaine invasion acnéique de manuscrits, charge bien incommodante dans ses nouvelles fonctions de capitaine de lettrines.
Le jeune fat monté en graine résidait quartier des Ternes où il louait un loft à poutres apparentes et parquet à lambourdes. Crécher à Ternes, pas étonnant qu’il s’évertue par compensation à briller en société. Toujours l’art du paraître cher à la longue clique des moutardiers en tout genre.
Une affectation sucrée, légèrement outrée, contenait les intonations aiguës d’un représentant de commerce en goguette. Quelques mots choisis, toujours les mêmes, proférés avec application, tentaient à chaque périphrase de le raccommoder avec le monde alentour.
 
Dans les grumeaux de salpêtre qui cloquaient l’antichambre des visiteurs, Aimé connaissait sur le bout des doigts le solfège du malaise. Il prenait soin de réprimer tout bris de lyrisme et tout éclair d’émotivité à chacune de ses envolées. La vraie littérature à ses yeux, depuis bien des olympiades, s’habituait à la rudesse d’un strapontin peu accueillant dans les couloirs de la renommée.
Les daubes, pour leur part, avaient droit à de moelleux canapés. Voilà les sortilèges d’un vestibule de maison d’édition : il convient d’être présent dès le petit jour en cet espace de vacuité ostensible pour goûter pleinement l’insignifiance en majuscules.
Pour ne pas se laisser doubler par la légion des gâte-sauces, il importe de prendre place sur un siège surélevé dès le prodromos pour marquer son territoire.
À peine entré dans le hall d’accueil des éditions Bonnemaison, Aimé se juchait près de la machine à café sur un haut tabouret design dans l’indifférence générale. Pas un regard. Pas une question relative à sa présence ostensible. Son père avait dû être naguère vitrier. Peut-être souffrait-il à son insu de la maladie des os de verre ou cotisait-il au club des transparents ? Frère de ce petit peuple invisible des berges qui campait de l’autre côté des périphériques.
Personne ne lui demandait pourquoi il marinait là, à heures fixes. S’il avait rendez-vous. Il faisait déjà partie du mobilier. Il serait dégagé sur le trottoir, le prochain dix du mois, avec les grands encombrants.
Aimé Ratichaud fixait le plafond du péristyle avec insistance. Des caissons, qui avaient dû être enduits autrefois d’une teinte crème vanillée soyeuse, avec une brosse professionnelle, tentaient encore de faire diversion aux yeux du visiteur, mais des années de poussière et de saleté ambiante avaient finalement donné à la voûte une nuance salingue qui évoquait aujourd’hui le lait caillé.
Aimé traînait au bout de sa démarche tortueuse quelque chose d’une nonchalance contristée, rhésus éteint des Mastroianni, O’Toole ou Vadim, un charme contagieux bien flétri maintenant, mais qui plaisait naguère aux duchesses bipolaires. Ah ! ces belles années évanouies, les décades bambochardes à la téquila, les raids tropéziens en Austin-Healey, la nuit interminable des grands chiens malades. Rideau. Suffit.
Sitôt passé la limite de la porte-tambour de la maison d’édition, son sexe se recroquevillait en chenille, sous l’effet des benzodiazépines. L’engourdissement prenait possession de son corps tout entier en larges nappes phréatiques. Flageolant sur ses rotules, les tempes piétinées de chevaux, il progressait à petits pas jusqu’au distributeur de boissons fraîches en se tenant au mur.
De la salive âcre emplissait sans façon sa bouche.
 
Ce bléchard de Malinois devait écrire aux puissants avec de l’encre blanche sur papier noir pour se rendre intéressant, lorgnant vers la posture des petits maîtres fin-de-siècle et s’efforçant de porter des guêtres en peau de caïman. Parfois il se dressait sur sa sellette où s’empilaient les coussins, à la manière d’un petit ludion de fêtes paroissiales, et se mettait à refuser à la chaîne des textes qu’il n’avait pas lu en faisant des vers de mirliton devant l’auteur atterré, de faux octosyllabes de contrebande qu’il avait recopié à la volée dans l’almanach des saisons.
Il aimait à jouer en toutes circonstances l’homme providentiel empêché, celui qui est là mais sur lequel on ne peut jamais compter. Il avait acquis le pouvoir à la force de sa servilité. Il se devait d’en abuser. Encore eut-il fallu qu’il ait le talent d’un vrai dictateur.
 
 
Chétif gandin, pommadin, Jupiter en barboteuse, il dirigeait son petit monde fonctionnaire comme on oriente un pet sur une toile cirée.
Il faisait l’agréable devant le visiteur occasionnel, en remettait dans le genre freluquet urbain, mimait un personnage du répertoire théâtral, si piteusement, que personne n’aurait su l’identifier. C’était un malheureux guignol, consternant, empaillé dans sa jactance, grandi sous les embrasses de rideaux des palais décatis. Appuyez-lui seulement sur le nez et il en sortira du sirop de Sully Prudhomme.
Expert-comptable reconverti en découvreur de petits Proust en herbe, orfèvre en coups de menton définitifs, gentleman hâbleur, Gaétan Malinois hésitait sans cesse entre les couleurs de l’indélicatesse et les teintes de la grossièreté sur le nuancier de la muflerie.
— Quand je vous vois, cher Aimé Ratichaud, j’ai immédiatement des lourdeurs gastriques. Ma digestion peut se bloquer d’un coup en songeant à la trajectoire méandreuse du flux de votre prose mastoc.
— C’est aimable, trop aimable, prenez donc du charbon de bois pour faciliter votre transit ou une bonne cuillerée à soupe d’élixir parégorique…
— Je veux dire bien sûr, ami auteur, quand je contemple vos textes. Je ne parle pas de votre présence, exquise en tous points, je ne me permettrais pas. Mais vous donneriez un teint de sanitaire, les mains castagnettes, à n’importe quel curieux de vos écrits, rien qu’à vous feuilleter à l’improviste.
Le style du jeune limaçon, tantôt garage, tantôt Auteuil-Sud exaspérerait vite le moins regardant des auditoires. Avec des tournures de langue au pied de biche, des manières enduites de gomina, des cascades lexicales dignes de Rémy Julienne. Entre esbroufe à la criée et désir constant de mordiller les mollets alentour.
Aimé Ratichaud lui opposait tout un lexique obsolète extirpé des tréfonds d’une boîte à gants, perclus de métaphores escarpées.
Malinois faisait le douceâtre face à son ainé :
— Je vous dois le respect. Vous pourriez être mon père, voire mon grand-père légal après tout !
— Géniteur suffit ! Ne soyez pas désobligeant, marmouset ! La jeunesse ne constitue pas une vertu en soi. La vôtre peine à ressembler à un viatique pour réfugié kossovar.
Leurs mésententes avaient pris le goût des brouilles de cousins de province au sujet de l’argenterie de la vieille tante Amélie d’Argenton-sur-Creuse.
Les bisbilles malveillantes étaient devenues monnaie courante entre ces deux partenaires forcés d’édition, mis en tandem fonctionnel, par le hasard alphabétique ou bien par la matoiserie de la direction générale de Bonnemaison et Compagnie.
 
 
Ah ! ce poignant petit milieu éditorial, quel peuple paradeur, toujours grognon, composé d’employés désœuvrés mais pressés, de secrétaires nichonnantes nées éreintées, toute une basse-cour coléreuse et désenchantée, smala grégaire campée sur les ergots de ses RTT et de ses chèques-restaurant. Autant d’avantages acquis au fil des années à la sueur de la cagnardise.
Une seule consigne semblait leur avoir été inculquée dès leurs premiers états de service : les auteurs sont des gêneurs, on les isole d’emblée dans une alcôve insonorisée et on leur distribue des boissons lénitives. Tout juste si on ne leur enlève pas leurs chaussures de marche et leurs sacs à dos quand ils passent sous les portiques de sécurité… Fort heureusement, entre eux, ils se neutralisent les pauvres diables, ils désamorcent leurs revendications à devenir d’improbables têtes d’affiche, bataillon hétéroclite d’outsiders en tout genre : aristocrate décavé, plombier promu cador en thriller, bénévole au Secours catholique devenu chasseur de têtes métromane, ancien acteur X bombardé gourou du développement du bien-être personnel.
En rangs serrés, en se rongeant les ongles et en s’arrachant les cils, ils attendent le verdict du comité de lecture.
Non loin, sur la ronde des boulevards circulaires, se prolonge le staccato strident des ambulances.
 
 
Le comité de lecture !
Parlons-en de cette cafardeuse engeance ! Un ossuaire réunissant tous les sous-diacres papelardiers du clergé littéraire des beaux arrondissements. Une excroissance gourmée d’un Rotary Club du Quercy qui se prendrait pour le cénacle du Nobel. La Cour des Miracles, oui ! Freaks , parade monstrueuse, ramassis de bras cassés, de fins de solde et tutti quanti. Aréopage essentiellement masculin, braguette zippée sur le néant, échines roidies, maxillaires crispées. Tradition autocratique du vieux prof de province qui prend sa revanche sur l’existence talentueuse d’autrui en étripant rageusement au feutre rouge les copies de ses élèves montés en graine.
Néant intégral. Sans aucun mérite. Copie consternante. Pire que cancre. Cerveau en jachère. Les motifs de courroux viraient assassins. En capitales, surlignés de plusieurs traits vengeurs avec férocité.
Cela tournait souvent à la psychopathie robespierriste, voire à la solution finale chère au docteur Mengele, après de grandes délibérations filandreuses, prétendument collégiales, mais toujours destructrices, dont seuls les groupes libertaires avaient naguère le secret.
Certains de ces vigiles du synopsis, devant les mœurs faisandés de la petite République des Lettres, prenaient des airs de marquises outragées découvrant la masturbation de leur petit teckel à poil dur contre les parures initialées des rideaux de l’héritage.
Comment ! Renvoi d’ascenseur ! Piston éhonté ! Alliance circonstanciée, baronnie ! On veut nous forcer la main. Exit les passe-droit ! Le comité éructe, ça pontifie, ça discrédite, ça éreinte à tout-va, le surin se manie en sourdine et entre les omoplates ! Ils oublient qu’ils passent à la Caisse des dépôts et consignations eux aussi, comme tout le monde, qu’ils flattent, qu’ils protègent, qu’ils favorisent, qu’ils sont injustes comme tout un chacun.
Quel cénacle vertueux !
Comment une poignée de loquedus de cet acabit peut-elle avoir pouvoir de vie et de mort sur un manuscrit encourageant promis aux gerbes de louanges ? C’est de la confiture de mirabelles distribuée aux verrats. Sans compter les vieux flibustiers matois qui vous piquent au passage vos meilleures réparties pour les refiler à leurs protégés de la main gauche.
Un manuscrit publié pour six cents reçus de manière anonyme par le courrier matutinal, moins encore de chance de décrocher le pompon que les billets gagnants à la Loterie nationale de grand-papa.
Aimé se rebiffera un jour, contre cette ventrée d’incapables. C’est prévu, c’est programmé, c’est planifié, c’est demain. Reste à attendre le moment propice. Il les éliminera tous, un par un, les dix-sept marmiteux de l’imprimé, comme dans un bon vieux roman d’Agatha Christie. Il choisira pour chacun l’estrapade la plus raffinée.
 
— J’ai tout du profil du perdant. Je le sais de longue date. Mon nom est fiasco. Mon futur rime avec faillite. Ce qui ne veut pas dire que je vais tout abandonner sans combattre. Ils m’auront à l’usure, c’est sûr, mais ils en paieront le prix fort.
Il a envie de les embrocher tour à tour avec un tisonnier rougi, les rouer d’une dégelée de coups de batte de base-ball dans les parties tièdes… Bien sûr, il en convient, le moindre ramponneau expédié sur la truffe d’un de ses examinateurs diminuerait singulièrement ses chances de voir son manuscrit accepté. Dans l’histoire de la littérature, on observe bien peu d’auteurs accéder au vœu de se voir publier avec les félicitations du jury après avoir administré une bastonnade à leurs juges de paix en place de Grève.
Aimé Ratichaud soliloquait ainsi dans l’étroit corridor constellé d’images de plages paradisiaques de l’île Maurice, qui donnait accès aux cabinets d’aisance.
— Savez-vous que mon petit dernier m’a demandé beaucoup de solitude douloureuse et des palanquées de mauvais alcool ingérées. À chaque fois je pense que l’accouchement de mon malheureux grimoire est l’ultime récitatif convulsif de mes tribulations terrestres et je lâche tout.
Aimé alpague au passage un fringant directeur de collection qui feint d’être absorbé par la promotion tous azimuts d’une nouveauté dans le domaine de la sophrologie hédoniste.
— Comment pouvez-vous sérieusement envisager le succès d’un titre sur lequel vous n’investissez pas un kopeck au départ ? C’est de la pure cavalerie de votre part. Autant mettre à jour les mémoires d’une armoire normande ou l’autobiographie d’un vibromasseur… Mieux vaut publier le guide des marées ou le catalogue raisonné de la vénerie en Sologne.
La réponse du Charlot commis bureaucrate s’avère d’un bienveillant stéréotype :
— De tout temps, les maisons d’édition étouffent, croulent, agonisent sous un tsunami de textes hirsutes qui se déverse sur la tête des responsables éditoriaux par tombereaux saisonniers. Il en arrive de partout. Par la poste en larges coulées de lave couleur kraft. Par coursiers spéciaux. Par épidémie de polycopiés. Par pigeons voyageurs.
Il s’éloigne.
Certes chacun crache à l’envi son casier judiciaire, sa névrose d’angoisse enfantine, son divorce avec Odette aux torts réciproques, son voyage initiatique à Samarkand, son expérience de l’au-delà après un repas de famille trop arrosé.
Dame, le papier ne refuse jamais l’encre.
Tous les petits amis des demoiselles réceptionnistes de l’accueil cachent des Stendhal en devenir qui s’ignorent, la plupart des cousins éloignés des auxiliaires stagiaires en gestion administrative réchauffent des trésors de poésie élizabéthaine, de vagues connaissances du personnel d’entretien apportent chaque jour l’esquisse d’un nouvel Ulysse joycien, le synopsis d’un autre Cent ans de solitude , les bases d’un audacieux barouf célinesque, tout le monde a son mot à glisser dans la polyphonie chamarrée du fac-similé.
Autant de biscuits de réforme à grignoter pour les tourmenteurs professionnels du comité, des centaines d’ébauches homériques à tamiser, sous-évaluer, châtrer, puis à recaler avec le sourire figé de l’accordéoniste…
De tout temps, sous toutes les latitudes, les vieux auteurs en rémission ont été un problème récurrent. Qu’en faire ? Où les mettre ? Ils ne se reproduisent plus, ils mangent moins, ils végètent dans des lazarets pour potes âgés, mais chaque jour ils sont plus nombreux à acheminer leur testament littéraire avec accusé de réception au destinataire, éditeur charitable de vocation. La planète va bientôt suffoquer sous le poids des souvenances de vétérans. Pareil pour les anémiques sans le sou. Il y en a de plus en plus sur les grilles d’égout. Les refuges d’impécunieux saturent. Salauds de pauvres ! Une purge salutaire pourrait être envisagée.
D’ailleurs, la liquidation symbolique pure et simple du cheptel de tous ces indésirables était déjà tacitement acceptée en débat interne chez Bonnemaison et Compagnie depuis la fin des Trente Glorieuses.
 
Les membres permanents du comité de lecture sont de maigres ganaches que l’on retrouve le soir venu sous les porches des beaux immeubles Mallet-Stevens, quatorzièmes de vocation, fieffés écornifleurs ou bagarreurs compulsifs recroquevillés en boule dans les interstices de ciment armé des poternes. Ongles en deuil et tignasses d’étoupe, dents pourries dans la proportion d’un tiers, leurs gencives rosâtres apparentes sous les lèvres gercées, les font paraître de très vieux enfants perdus.
Être jugé par un assemblage de besogneux, se sentir évalué par une meute de minus, être exfiltré par un fatras de pantins ineptes, quelle flétrissure ! Et pourtant, c’est ainsi. Le fait du prince. L’arbitraire des médiocres.
Aimé ressassait à perte de vie le cortège de ses récriminations, le défilé de son réquisitoire.
Comment passer les filtres successifs du désaveu de sainte Anastasie pour arriver au dernier cercle de cet éden climatisé qu’on appelle les élus, comment esquiver ce cénacle d’affameurs pour accéder tout de go au Graal ? Tâche insoluble. Le rituel de castration créatrice semble si bien établi. Quasiment incontournable.
Sur les épaules d’un obscur factotum à l’ouverture d’esprit aussi ample qu’un timbre-poste à petite vitesse, repose la responsabilité du premier tri.
Quasimodo y retoque sans façon le père Hugo.
Il est convenu avec la gouvernance éditoriale que les premières sanctions portent exclusivement sur la forme. Une qualité minimale d’apparence esthétique est exigée. Présentation aérée de l’ouvrage, harmonie du lettrage, missive d’accompagnement, choix plaisant du caractère d’impression, reliure maniable, marges suffisantes. À la première faute...

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