Haïti et les autres
141 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Haïti et les autres , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
141 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'événement historique par lequel les Haïtiens ont ébranlé l'édifice colonial pour forger une nation a exercé et continue d'exercer un énorme pouvoir d'attraction sur l'imaginaire des écrivains. Dans des genres différents - roman, théâtre, poésie, essai -, des écrivains de sensibilités fort diverses se sont exercés à l'écriture de l'événement unique de l'histoire moderne qu'est la Révolution haïtienne. Malgré leurs différences, on s'aperçoit que les textes littéraires sur Haïti forment un corpus plus ou moins cohérent qui détient ses règles, ses mythes, son langage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296456075
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Haïti et les autres
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-542341
EAN : 9782296542341

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Marie-Denise Shelton


Haïti et les autres


La révolution imaginée


L’Harmattan
Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

Mireille NICOLAS, Henri Bosco, Le Mas Théotime , 2011.
Nathalie DE COURSON, Nathalie Sarraute, la ¨Peau de maman, 2010.
René AGOSTINI, Théâtre poétique et/ou politique ? , 2010.
Joëlle BONNIN-PONNIER, Les Goncourt à table , 2010.
Christine LARA, Pour une réflexion xommuno-culturelle de la lecture , 2010.
Bernard POCHE, Une culture autre, La littérature à Lyon, 1890-1914 , 2010.
Lalie SEGOND, De la déficience : représentations, imaginaire, perceptions du handicap dans la littérature contemporaine , 2010;
Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique. Tome 1 : écrits 1957-1968 , 2010
Céline GITON, Littératures d’ailleurs. Histoire et actualité des littératures étrangères en France , 2010.
Hassan WAHBI, La beauté de l’absent , 2010.
Claude HERZFELD, Paul Nizan, écrivain en liberté surveillée , 2010.
Charles WEINSTEIN (textes réunis par), Récits et nouvelles du Grand Nord , 2010.
Paul TIRAND, Edmond Combes. L’Abyssinien. 1812-1848. La passion de l’Orient , 2010.
Paule PLOUVIER, Pierre Torreilles Poète, Entre splendeur hellénique et méditation hébraïque du souffle , 2010.
Tommaso MELDOLESI, Sur les rails. La littérature de voyage de la réalité aux profondeurs de l’âme , 2010.
Cynthia HAHN (coordonné par), Ezza Agha Malak. À la croisée des regards , 2010.
Miguel COUFFON, Marlen Haushofer. Écrire pour ne pas perdre la raison , 2010.
David L. PARRIS, Albert Adès et Albert Josipovici : écrivains d’Egypte d’expression française au début du XXe
Pour mes filles
Pour la Terre-Mère, Haïti
I NTRODUCTION
Le vingt-et-unième siècle se veut le siècle de la mémoire. Se rappeler, commémorer, témoigner, autant d’actes par lesquels on exhume des histoires enfouies, occultées par l’histoire officielle. Ainsi on voit apparaître sur les rayons des librairies des ouvrages nouveaux sur l’esclavage et la colonisation. Des textes quelque peu oubliés du passé, tels Le Code Noir ou L’esclavage des Nègres de Condorcet, sont aussi republiés dans des éditions nouvelles et pas chères. Les instances politiques et internationales, elles, ont remis la question coloniale à l’ordre du jour. Déjà en 1997 l’Unesco proclamait le 23 août "Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition". En 2001, est promulguée la loi française, dite Loi Taubira, qui "reconnaît la traite et l’esclavage du XVe au XIX siècle en tant que crime contre l’humanité". En 2006, la date du 10 mai est retenue pour "honorer le souvenir des esclaves et commémorer l’abolition de l’esclavage". En France, le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, créé par décret le 6 mai 2009, remplace le Comité pour la mémoire de l’esclavage établi en 2004. L’école et l’université un peu partout tentent de lever le voile sur ces pans de l’histoire. Et sur cette trame se déploie la polémique entre défenseurs de la mémoire menacée et ennemis de la ‘repentance’. Les vieilles querelles se rallument. Dans la presse parlée ou écrite, journalistes, historiens, écrivains, philosophes s’affrontent, parfois dans des débats passionnés, pour défendre l’une ou l’autre position. Quoi qu’il en soit, les faits historiques de l’esclavage et de la colonisation sont entrés dans la conscience moderne. L’oubli et le doute ne semblent plus permis.
On remarque de même un intérêt renouvelé pour Haïti, sa révolution et son histoire. En 2004, le 200 e anniversaire de l’indépendance haïtienne avait fait l’objet de nombreux colloques, conférences et expositions un peu partout dans le monde. On notera ironiquement que l’événement était passé presque inaperçu en Haïti en raison d’une crise politique particulièrement aiguë. Le séisme terrible du 12 janvier 2010 devait également rappeler au monde entier le destin singulier d’Haïti. Si bien qu’aujourd’hui Haïti se définit dans l’imaginaire collectif à partir de deux événements cataclysmiques : sa Révolution qui aboutit à l’indépendance de 1804 et le récent désastre du tremblement de terre. On ne peut plus parler d’Haïti sans évoquer l’un ou l’autre de ces deux événements. Dans le cadre de cette étude, il ne s’agira que du premier, la Révolution. Le second, le séisme, apparaîtra sans doute au fil de l’analyse en filigrane, entre les lignes. Aujourd’hui, le monde regarde Haïti à cause de son malheur mais aussi et surtout parce qu’il demeure de par son histoire le symbole d’une promesse, d’un idéal qui touche l’humanité entière.
Haïti, de fait, occupe une place d’exception dans l’histoire : première république noire du monde, deuxième république des Amériques, théâtre de la seule révolte d’esclaves réussie de l’histoire, Haïti incarnait par sa révolution les valeurs fondamentales modernes de liberté, d’égalité et de justice. Il y a comme qui dirait une exception haïtienne. Déjà du temps de la colonie, Saint-Domingue, le futur Haïti, se distingue parmi les autres terres d’esclavage. Appelé La Perle des Antilles, il est l’emblème de l’hégémonie française dans les Amériques. Pendant plus d’un siècle, Saint-Domingue sera le trophée que la France protège jalousement de la convoitise de ses adversaires anglais et espagnols. Au 18 e siècle où des conflits armés opposent les nations européennes dans des guerres cruelles, l’enjeu que représente Haïti est crucial. C’est comme si le fait de posséder Saint-Domingue voulait dire dominer le monde. Saint-Domingue deviendra ainsi une sorte d’Eldorado vers lequel se ruent les nations, les marchands et les aventuriers de tous poils. L’exploitation du sucre, du café, du coton, du cuir que la colonie produisait à profusion renflouait le Trésor français et attisait la convoitise de tous. C’est bien ce que souligne C.L.R. James dans la préface à la première édition (1938) des Jacobins Noirs : « En 1789, les deux tiers du commerce extérieur de la France se faisaient avec sa colonie antillaise de Saint-Domingue, laquelle représentait le plus grand marché de la traite européenne des esclaves. La plus grosse colonie du monde, fierté de la France et objet de convoitise de toutes les autres nations impérialistes, faisait partie intégrante de la vie économique d’alors. Tout cet ensemble reposait sur le labeur d’un demi-million d’esclaves. » {1}
La France met en place un puissant dispositif militaire, juridique et diplomatique pour maintenir son contrôle sur une source de richesses considérables. La mobilité de ses armées, le Code Noir et les Traités de toutes sortes consolident son pouvoir et jugulent les menaces internes et externes. Cela s’explique. De fait, c’est de Saint-Domingue que dépendait l’équilibre économique et politique de la France et au même titre son autorité, dirait-on, mondiale. Saint-Domingue alors symbolise une époque de prospérité, l’illusion du triomphe du colonialisme et du système esclavagiste. C’est également le lieu où l’imagination des hommes a projeté le plus de fantasmes et de rêves de richesses et de bonheur. Mais en 1791, un pas décisif est franchi. Les anciens esclaves de Saint-Domingue entrent violemment sur la scène politique pour redéfinir la donne. La logique manichéenne selon laquelle l’esclave noir serait l’éternel vaincu et le maître blanc l’éternel vainqueur est battue en brèche. C’est l’ébauche d’un nouveau monde qui exalte les uns et fait peur aux autres. Du 19 e siècle à aujourd’hui, la littérature a voulu rendre compte de l’événement par lequel un soulèvement d’esclaves se transformant en révolution défiait le cours de l’histoire moderne.
L’événement historique par lequel les Haïtiens ont ébranlé l’édifice colonial pour forger une nation a exercé et continue d’exercer un énorme pouvoir d’attraction sur l’imaginaire des écrivains. Il serait fastidieux de cataloguer ici la totalité des ouvrages littéraires qui traitent de la Révolution haïtienne ou qui l’évoquent. Disons tout simplement que leur nombre est vaste et sans doute incalculable. La Révolution haïtienne n’a pas cessé au fil des siècles d’inspirer romanciers, poètes et dramaturges. Dans des genres différents – roman, théâtre, poésie, essais –, des écrivains de sensibilités fort diverses se sont exercés à l’écriture de l’événement unique de l’histoire moderne qu’est la Révolution haïtienne. Malgré leurs différences, on s’aperçoit que les textes littéraires sur Haïti forment un corpus plus ou moins cohérent qui détient ses règles, ses mythes, son langage. Si bien que l’on pourrait parler d’un genre littéraire particulier, d’une typologie qui doit sa spécificité au regard que pose l’écrivain étranger (non-haïtien) sur Haïti et son histoire. Certes, aucun des textes ne ressemble vraiment à aucun autre, et les différences qui les séparent sont parfois assez considérables. Il n’en reste pas moins qu’il y a quelque chose de commun à tous ces ouvrages qui fait qu’on peut les réunir sous une même enseigne. Nombreux sont les ouvrages littéraires qui prennent pour thème principal la Révolution haïtienne. La persistance du phénomène indique qu’il s’agit de quelque chose qui dépasse la simple fascination. La rencontre de l’imaginaire de l’écrivain étranger avec Haïti produit quelque chose qui relève du symbole, du mythe et du signe. Il suffit dès lors de prononcer les mots ‘Haïti’ et ‘Saint-Domingue’ pour que surgissent immédiatement une foule d’images.
C’est Saint-Domingue en flammes qui sert de cadre au roman de Victor Hugo, Bug Jargal (1826), et à la sombre nouvelle du poète autrichien Heinrich von Kleist, Les fiançailles à Saint-Domingue (1801). Dans son poème dramatique intitulé Toussaint Louverture , Alphonse de Lamartine aborde les questions difficiles et concrètes de la construction d’une nation et d’un homme après la longue nuit de l’esclavage. On rappellera que Toussaint Louverture a aussi inspiré des vers puissants au poète anglais William Wordsworth dans le sonnet qu’il lui dédie en 1807. En 1825, Charles Nodier dira : « Ce chef noir (…) occupera un jour une grande place dans l’histoire des révolutions morales de ce globe ». Au début du 20 e siècle, l’énigmatique Hugues Rebell tisse sur fond révolutionnaire la trame d’un récit érotique, sulfureux, Les Nuits chaudes du Cap Français (1902). Plus proche de nous, l’Allemande Anna Seghers dans ses Histoires Caraïbes explore le passé révolutionnaire d’Haïti en quête d’une vérité universelle, d’un espoir. Le romancier cubain Alejo Carpentier, pour sa part, s’adonne à un décryptage baroque de la Révolution haïtienne inaugurant dans le même temps la pratique scripturale qu’on appellera Réalisme magique ou merveilleux. Son roman, Le Royaume de ce monde , se caractérise tant par son inventivité narrative que par sa représentation grotesque de l’histoire d’Haïti. De grands noms de la littérature caraïbe tant anglophone que francophone, tels Derek Walcott, C.L.R. James, Aimé Césaire, Edouard Glissant ont médité sur la portée de la Révolution haïtienne pour les peuples noirs et africains. Ils chercheront à dégager de cette révolution le principe fondateur du monde postcolonial. Plus près de nous, la romancière chilienne Isabel Allende, en 2009, consacre son roman, La isla bajo del mar , à l’histoire coloniale de Saint-Domingue.
Ce raccourci permet non seulement d’attirer l’attention sur le corpus qui fera l’objet de la présente étude mais aussi de réfléchir sur le sens de l’histoire pour soi et pour l’autre. Consacrer une étude aux représentations de la Révolution haïtienne dans la littérature hors d’Haïti peut paraître inopportun, voire incongru. Pourquoi interroger l’Autre sur un événement dont il ne peut avoir qu’une vue extérieure, incomplète, voire faussée ? Rien, pourrait-on dire, ne saurait remplacer la prise de parole de soi sur soi, de l’Haïtien sur lui-même et son histoire. Dès qu’on parle de ‘représentation’, on pénètre d’emblée dans la sphère de l’artifice, de l’opacité, du simulacre. La réalité objective s’estompe, s’abolit au profit de la construction imaginaire, de la fantaisie ou même du fantasme. L’écrivain européen ou étranger reste par rapport à Haïti en situation d’extériorité. Par cela même, il jouit en quelque sorte d’une certaine impunité. Son discours, quel qu’il soit, se déroule hors du champ de la responsabilité. Il n’a de compte à rendre à personne. On n’attend vraiment rien de lui et on peut dire qu’il ne témoigne que pour lui-même. Souvent, plutôt que de parler d’Haïti, il ne fait qu’exprimer ses propres idées, ses préjugés, ses peurs ou ceux du monde dans lequel il vit. Souvent, il arrive que l’œuvre littéraire ainsi conçue se fasse la chambre d’écho d’une vision et d’une idéologie contraires aux idéaux mêmes que défendait la Révolution.
Peut-on parler de travail de mémoire dès lors qu’on cherche à représenter une histoire qui n’est pas vraiment à soi ? Techniquement non. Le terme d’expérimentation conviendrait mieux, non pas dans un sens péjoratif, mais dans son sens primordial d’essai, d’épreuve et de prospection. La rencontre de l’imaginaire de l’Autre, de l’étranger, avec Haïti a donné lieu à des représentations diverses relevant d’une vision subjectiviste ou objectiviste, d’une volonté historico-politique ou d’une inspiration ésotérique. Cette rencontre peut traduire soit indifférence soit engagement. Dans les textes choisis comme objet de cette étude, des destins contraires s’entrecroisent dans l’espace et le temps, des mythes littéraires s’élaborent qui cristallisent un faisceau d’images-forces et de fantasmes sur la Révolution, le Progrès, la Race, mais aussi la Nature humaine. Mettre en fiction l’histoire relève toujours du défi, car l’imagination transforme, invente, réorganise les faits selon la logique du projet de création. De fait, la relation de la fiction avec l’histoire se fonde, comme le laisse entendre l’écrivain péruvien Mario Varga Llosa, dans le rapport contradictoire de la vérité historique et du mensonge de la fiction littéraire. « La recomposition du passé opéré par la littérature est presque toujours fallacieuse si on la juge en termes d’objectivité historique. La vérité littéraire est une et tout autre est la vérité historique. Mais quoique remplie de mensonges – ou plutôt pour cela même – la littérature raconte l’histoire que l’histoire écrite par les historiens ne sait ni ne peut raconter. » {2}
Cependant, de nos jours où il est si souvent question de la rencontre des peuples, du Tout-Monde et de la création d’un nouvel humanisme, examiner les textes écrits par des non-Haïtiens sur Haïti présente un intérêt particulier. Souvent, même si c’est de manière paradoxale, raconter l’histoire d’Haïti implique un engagement. L’écrivain étranger face à Haïti cherche à témoigner de quelque chose qui le touche individuellement ou qui concerne l’humanité entière. Car, ne l’oublions pas, la Révolution haïtienne a de par sa nature même posé la question de l’humain dans l’histoire moderne. Des esclaves, d’anciens esclaves se soulevant pour affirmer leur liberté, c’est bien un événement hors du commun qui renverse de façon spectaculaire les présupposés philosophiques, culturels et politiques de toute une époque. L’esclave qui affronte le maître ; l’esclave qui agit pour renverser le cours de l’histoire. Il dit ‘non’ alors qu’on voulait lui interdire la parole et lui nier le statut même d’être humain. Quelle que soit la posture de l’écrivain étranger face à cet événement, il ne peut ignorer le fait qu’il s’est passé dans cette fin du 18 e siècle quelque chose d’extraordinaire ou d’unique sur la terre de Saint-Domingue, le futur Haïti.
Examiner l’image d’Haïti à travers le regard de l’Autre, de ‘l’étranger’, répond aussi à une nécessité pourrait-on dire d’ordre philosophique. On sait, depuis l’Existentialisme, combien le regard de l’Autre complique le rapport à soi et à l’autre. D’un côté, les images de soi créées par l’Autre tendent à rester immobiles, figées, et sont prélevées dans un réservoir stagnant de préjugés, d’idées toutes faites ou de clichés. Contrairement, elles peuvent renvoyer à quelque chose de concret, de vivant, de dynamique qui délimite un espace de rencontre et d’interprétation. Partant de ce constat, il ne s’agira donc pas ici d’éloge ou de condamnation. De Victor Hugo à Alejo Carpentier, de Heinrich von Kleist à Anna Seghers, d’Alphonse de Lamartine à Edouard Glissant, nous nous trouvons face à des représentations parfois paradoxales d’événements qui ont marqué l’histoire d’Haïti. Le lecteur (haïtien notamment) peut s’insurger contre certaines de ces représentations qui déforment ou réduisent la réalité historique à des images toutes faites, des stéréotypes. Certaines représentations, par contre, peuvent amener le lecteur à réfléchir sur le sens profond de la Révolution haïtienne et de la place d’Haïti dans le contexte de l’histoire moderne et postcoloniale.
En abordant un tel sujet, il a fallu effectuer un choix parmi les ouvrages qui ont pris pour thème la révolte des esclaves de Saint-Domingue de 1791 et la Révolution haïtienne. Le propos n’était pas d’établir une hiérarchie ou de pratiquer une quelconque exclusion. Il s’agissait plutôt de regrouper des textes qui, par leur thématique, leur langage, ou dans leur intention forment un corpus plus ou moins cohérent. Les points de vue des auteurs choisis sont divers, les œuvres elles-mêmes présentent leur singularité propre. Mais par-delà de profondes divergences, on retrouve des similitudes, des convergences et un indéniable désir de témoigner de quelque chose d’incompréhensible, d’irrésistible. Les auteurs dont il sera question dans cette étude n’ont certes pas échappé à l’attrait de l’exotisme et du dépaysement. Il demeure malgré tout qu’ils ont senti, même dans le refus, l’importance de l’événement. Le défi ici sera d’essayer de comprendre ce que des auteurs de sensibilités distinctes, d’époques différentes, de lieux divers, ont puisé dans la spécificité de l’histoire haïtienne. Et cela s’impose d’autant plus à l’époque dans laquelle nous vivons qui est celle des rencontres inopinées, fruits de la synergie obscure qu’on appelle ‘mondialisation’.
Les auteurs choisis dans le cadre de cette étude, Victor Hugo, Heinrich von Kleist, Alphonse de Lamartine, Hughes Rebell, Anna Seghers, Alejo Carpentier, Edouard Glissant, Dominique Bona ont chacun livré un témoignage singulier qu’il convient d’examiner. D’autres œuvres seront évoquées comme L’Esclavage des noirs ou l’heureux naufrage d’Olympe de Gouges et L’île des esclaves de Marivaux. On évoquera en passant des romans de valeur plus contestable comme ceux de Paul Reboux ou de Robert Gaillard. Afin de préciser les contours de l’analyse, les ouvrages ont été regroupés non selon un ordre chronologique mais à partir de considérations d’ordre thématique ou stylistique. Ainsi il m’a semblé qu’il y avait des affinités naturelles entre Bug Jargal de Victor Hugo et Le Royaume de ce Monde d’Alejo Carpentier. Le premier chapitre sera donc consacré à la représentation qu’on pourrait appeler "baroque" que ces deux écrivains donnent de la Révolution haïtienne. Le foisonnement d’images et d’événements disparates, la position externe du narrateur, son aveuglement, le grotesque, l’ambiguïté du récit, tous ces éléments établissent un lien de parenté entre deux ouvrages écrits à plus d’un siècle de distance et par deux auteurs situés à des pôles idéologiques assez différents. L’un, Hugo est français ; l’autre, Carpentier, né à Cuba, de parents français et russe. Le deuxième chapitre examinera les tentatives de dramatisation de l’événement historique haïtien dans le théâtre en s’appuyant sur deux pièces : l’une intitulée Toussaint Louverture, du poète romantique Alphonse de Lamartine, l’autre, Monsieur Toussaint du poète francophone martiniquais Edouard Glissant. Ici encore, se retrouvent juxtaposés deux ouvrages qui représentent deux époques et deux visions très différentes. Alors que Lamartine voit dans la Révolution haïtienne l’expression des idéaux du Romantisme, Glissant aborde l’histoire d’Haïti et de Toussaint Louverture dans l’optique de la civilisation antillaise. Dans ce chapitre, la pièce d’Olympe de Gouges, L’esclavage des noirs ou l’heureux naufrage et L’île des esclaves seront également évoquées à titre de comparaison. Dans le troisième chapitre, il s’agira de voir comment deux écrivains d’origine allemande, Heinrich Von Kleist et Anna Seghers ont, à travers le genre de la nouvelle, abordé la réalité historique haïtienne. Le premier, Kleist, est le représentant de la littérature romantique allemande du début du dix-neuvième siècle ; l’autre, Seghers, est une écrivaine du vingtième siècle, dont l’œuvre s’inscrit dans la mouvance de ce que l’on pourrait appeler la littérature engagée. L’analyse se concentrera sur les Fiançailles à Saint-Domingue de Kleist et Les Noces d’Haïti de Seghers, qui fait explicitement écho à la nouvelle de Kleist. Ces deux écrivains, Kleist et Seghers, ont été réunis non en raison de leur appartenance nationale mais parce qu’ils affichent, face à l’histoire d’Haïti, malgré le siècle et demi qui les sépare, une même angoisse existentielle. Le regard qu’ils ont posé sur Haïti et son histoire tend vers une transcendance où s’affirment et se résorbent nombre de dualités. Enfin, en dernier lieu, une réflexion sera consacrée à une veine particulière de récits à caractère érotique, celle qu’a sans doute inaugurée Hughes Rebell dans ses Nuits chaudes du Cap Français. Mis à part le roman de Rebell et celui de Dominique Bona, Le Manuscrit de Port Ebène , les romans qui se réclament de cette tradition comme ceux de Robert Gaillard ou de Paul Reboux pourraient être classés dans la catégorie de littérature de second ordre aujourd’hui bien oubliée. Là, l’histoire de la révolte des Noirs de Saint-Domingue proprement dite se trouve subordonnée à l’impératif raciste et tropicaliste. Toutefois, en dépit de leur valeur littéraire limitée, ces ouvrages reflètent une vision du monde colonial qui est encore vivace dans l’imaginaire occidental. Car, rappelons-le, ces textes ont vu le jour non dans un passé lointain, mais bien au vingtième siècle.
C HAPITRE I - L’ ECRITURE BAROQUE DE LA R EVOLUTION
Bug Jargal de Victor Hugo
Victor Hugo est l’un des premiers écrivains de renom à mettre en fiction la Révolution haïtienne. Jusqu’à la parution de Bug Jargal, dont la première version, écrite en 1818, paraît en 1820, et la seconde remaniée en 1826, le discours littéraire français sur Saint-Domingue et les colonies en général répondait à deux schémas idéologiques : celui des abolitionnistes et celui des partisans de l’esclavage. L’un esquisse l’image de l’esclave souffrant ou du "bon Nègre" (entendez celui qui accepte ou feint d’accepter l’état de servitude) ; l’autre, au contraire, brandit la figure menaçante du "mauvais Nègre" (c’est-à-dire celui qui se révolte pour briser le carcan de l’esclavage). Comme on le verra plus loin, le roman de Victor Hugo échappe nombre de ses aspects à ces schémas préétablis qui ont servi à dénaturer le sens de l’histoire haïtienne. Cela dit, on ne peut tout de même pas ignorer que la vision de Victor Hugo reste entachée de profondes ambiguïtés. Sur la Révolution haïtienne, comme d’ailleurs sur toutes les révolutions, on constate que la pensée hugolienne reste écartelée entre deux positions en apparence contradictoires. Ne considérait-il pas les révolutions comme de "magnifiques improvisatrices" qui font pourtant peur parce qu’elles sont "échevelées". La révolution est apparue à Hugo comme la locomotive indispensable de l’Histoire mais elle a été aussi pour lui l’inconnu terrifiant. "L’essence même des révolutions, dira-t-il, c’est d’avoir toujours raison dans le fond et tort dans la forme." On ne devrait donc pas s’étonner que sur la Révolution haïtienne Victor Hugo tienne un discours qui relève de deux registres contraires. D’un côté, il exalte, et avec quelle passion, la lutte des esclaves pour la liberté. Haïti, selon lui, détient une vocation universelle parce qu’elle a donné au monde une leçon d’humanité. Dans une lettre adressée au directeur d’un journal haïtien, Hugo exprime son admiration sans borne pour Haïti et son passé révolutionnaire.
J’aime votre pays, votre race, votre liberté, votre révolution, votre république. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres, elle vient de donner un grand exemple : elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l’esclavage… Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que parmi les flambeaux du progrès, éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d’un nègre. {3}
On retrouve les mêmes accents dans une lettre qu’il adresse aux femmes de Cuba en 1870. « L’Espagne est une noble et admirable nation et je l’aime ; mais je ne puis l’aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encore Haïti de même que je dis à l’Espagne’Rendez Cuba !, je dirais à la France : Rends Haïti’. » {4} Néanmoins, le spectacle révolutionnaire a aussi suscité chez Hugo révulsion et horreur ainsi que l’atteste un fragment intitulé "Le Pillage" que l’on retrouve dans Choses Vues . Il s’agit d’un récit halluciné et hallucinant où la révolte des esclaves de Saint-Domingue est représentée non comme un geste glorieux, mais plutôt comme un spectacle grotesque et terrifiant. En voici la conclusion : « Le reste était incroyable à voir et inexprimable à dire. C’était une foule, une cohue, une mascarade, un sabbat, un carnaval, un enfer, une chose bouffonne et terrible. » {5} D’ailleurs, cette scène se transpose amplifiée dans le chapitre 26 de Bug Jargal. Voici un extrait particulièment confondant du récit que fait d’Auverney sur ce qu’il a vu dans le camp des marrons. Le discours sombre dans l’imagerie caricaturale grossière :
Cependant les ténèbres couvraient encore la vallée, où la foule des noirs et le nombre des feux s’accroissaient sans cesse. Un groupe de négresses vint allumer un foyer près de moi. […] Toutes les négresses, troublées dans leur mystère se levèrent comme réveillées en sursaut. Elles ne s’étaient pas aperçues jusque-là de ma présence. Elles coururent tumultueusement vers moi, en hurlant : Blanco ! blanco ! Je n’ai jamais vu une réunion de figures plus diversement horribles que ne l’étaient dans leur fureur tous ces visages noirs avec leurs dents blanches et leurs yeux blancs traversés de grosses veines sanglantes {6} .
Foyer ardent de lumière et gouffre de ténèbres, c’est au travers de cette double image qu’est apparue la révolution haïtienne à Hugo. L’ambiguïté du propos de l’auteur explique sans doute le destin paradoxal de Bug Jargal qui, lors de sa parution, fut également salué par les négrophiles et les négrophobes, les abolitionnistes et les esclavagistes. Les uns et les autres y voyaient la défense et l’illustration de leur cause respective. Aujourd’hui encore, alors que certains qualifient de Bug Jargal de roman "raciste", d’autres y voient un témoignage fort sur la Révolution haïtienne. Notre but ici n’est pas de trancher le débat, car force est de constater que Victor Hugo a lui-même invité la polémique en inscrivant le récit sur deux registres contradictoires comme s’il cherchait à les abolir l’un et l’autre.
La critique s’est souvent réfugiée derrière des catégories quelque peu schématiques pour parler de Bug Jargal . Certains n’y voient que l’expression d’un romantisme juvénile. Selon cette interprétation, la révolte des esclaves de Saint-domingue aurait servi de prétexte à Hugo pour aborder le grand thème qui définira son œuvre d’écrivain, celui de l’éternelle lutte du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres. On a tendance à reléguer ce roman qu’on considère étrange, informe, bref, inclassable, dans le rayon où moisissent les "erreurs de jeunesse". Il faut reconnaître que Victor Hugo lui-même a contribué à la relative marginalisation de son roman. Dans la préface de l’édition de 1832, il décrit dans les termes suivants les circonstances qui ont présidé à la genèse de Bug Jargal.
En 1818, l’auteur de ce livre avait seize ans ; il paria qu’il écrirait un volume en quinze jours. Il fit Bug Jargal. Seize ans, c’est l’âge ou l’on parie pour tout et où l’on improvise sur tout … Et quoique sept ans plus tard, en 1825, l’auteur l’ait remanié et récrit en grande partie, il n’est pas moins, et par le fond et par beaucoup de détails, le premier ouvrage de l’auteur. {7}
La présente étude ne se propose pas de reprendre les interprétations qui se sont sédimentées au fil du temps. Il ne s’agira pas non plus de procéder à une quelconque réhabilitation du roman de Victor Hugo. Plutôt, l’analyse qui suit se veut une exploration certes incomplète d’un récit qui demeure, en dépit de ses contradictions, l’un des textes les plus significatifs sur la Révolution haïtienne. Victor Hugo a saisi l’ampleur de l’événement qui a secoué la colonie de Saint-Domingue en 1791 et a voulu en témoigner.
Quand on considère la trame du récit, ce qui frappe tout d’abord c’est l’enchevêtrement des thèmes et le point de vue narratif. De la première version qui paraît en 1820 à la version finale publiée en 1826, Hugo a considérablement modifié l’histoire. La première version du roman se structurait autour du thème de l’amitié du héros éponyme, Bug Jargal, et d’un jeune capitaine français, qui s’appelle Delmar. Cette amitié est, ainsi que l’exigent la sensibilité romantique et le réel historique, impossible. L’un est esclave, l’autre appartient à la classe des colons, des maîtres. L’un est noir, l’autre blanc. Cette première version ne manque pas d’intérêt. Les lignes du récit sont nettes ; le style plus dépouillé. Moins riche en couleur que la version définitive, ce premier récit, très court, se limite à quelques personnages et possède une intrigue que l’on pourrait qualifier de linéaire. Le personnage de Bug Jargal y est entier. C’est un esclave qui prend la tête de la révolte et qui est aussi l’ami du narrateur. Le personnage du narrateur, qui s’appelle ici Delmar, se reflète aussi avec simplicité. Il est le neveu d’un riche colon mais il condamne l’injustice de l’esclavage. Le récit, court, s’articule autour de l’amitié qui lie les deux hommes et de l’engagement inconditionnel de Bug/Pierrot dans la lutte révolutionnaire. Retenu prisonnier dans un cachot par l’oncle de Delmar, Bug Jargal brise ses chaînes : « Il y avait dans le ton dont il prononça ces dernières paroles quelque chose qui semblait dire : Je ne suis pas fait pour porter des fers. » {8} Dans cette première version, il n’est ni question de rivalité amoureuse entre l’homme noir et l’homme blanc, le personnage de Marie, la fiancée du narrateur dans la version finale, n’existant pas. N’apparaît pas non plus Habibrah, le nain difforme qui, dans la version définitive, incarnera l’idée de la vengeance.
Dans sa version définitive de 1826, le récit se trouve considérablement augmenté et remanié. L’essentiel de la première version est préservé mais Hugo y introduit de nouveaux thèmes et des personnages nouveaux. Le capitaine Delmar lui-même est rebaptisé et devient Léopold d’Auverney. Dans la version définitive, sur le thème de l’amitié impossible entre le neveu du maître blanc et l’esclave noir vient se greffer celui de l’amour impossible de Bug Jargal pour la fille de son maître. Bug Jargal aime éperdument Marie, qui est à la fois la cousine et la fiancée de d’Auverney. Il exprime son amour dans un chant désespéré :
Libre et roi, jeune fille ! J’oublierais tout cela pour toi ; j’oublierais tout, royaume, famille, devoirs, vengeance, oui, jusqu’à la vengeance ! […] O Maria ! tu ressembles au beau palmier, svelte et doucement balancé sur sa tige, et tu te mires dans l’œil de ton jeune amant, comme le palmier dans l’eau transparente de la fontaine. […] Et pourquoi repousserais-tu mon amour Maria ? Je suis roi, et mon front s’élève au-dessus de tous les fronts humains. Tu es blanche, et je suis noir ; mais le jour a besoin de s’unir à la nuit pour enfanter l’aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui ! {9}
Une sourde rivalité oppose Bug Jargal et d’Auverney qui pourtant, nous dit-on, s’aiment comme des frères. Le thème sentimental se trouve, toutefois, subordonné à l’impératif historique, à savoir la situation coloniale et la révolution qui allait transformer le paysage politique et social de Saint-Domingue. On a dit que Victor Hugo, en republiant ce roman en 1826, avait exploité les circonstances de l’époque. En effet, la question coloniale était revenue sur le devant de la scène en raison de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par Charles X en 1825 et de l’indemnisation des anciens colons dit dépossédés. Haïti était à l’ordre du jour. Tout en reconnaissant la conjoncture politique, Hugo se défend d’avoir profité des circonstances et fait preuve d’opportunisme. Voici ce qu’il écrit dans la préface de 1826 :
L’épisode qu’on va lire, et dont le fond est emprunté à la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791, a un air de circonstance qui eût suffi pour empêcher l’auteur de le publier. Cependant une ébauche de cet opuscule ayant été déjà imprimée et distribuée à un nombre restreint d’exemplaire, en 1820, à une époque où la politique du jour s’occupait for peu d’Haïti, il est évident que si le sujet qu’il traite a pris depuis un nouveau degré d’intérêt, ce n’est pas la faute de l’auteur. Ce sont les événements qui se sont arrangés pour le livre, et non le livre pour les événements. {10}
Il est à noter que cette deuxième version a été tout d’abord publiée sans nom d’auteur. On se demande pourquoi l’auteur tenait à cacher son identité. Voulait-il se maintenir à l’écart des débats qui alors agitaient les milieux politiques sur la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti ? Craignait-il la critique ? Le lobby colonial réclamait alors que soit versée une importante indemnité aux colons prétendument dépossédés. Ce qui d’ailleurs fut fait en 1825 par le décret de Charles X. On remarque que dans la préface de l’édition de 1832, donc six ans après, Hugo revendiquera pleinement la paternité de son roman. Quoi qu’il en soit, la version définitive, de par ses nombreuses inflexions, porte le poids des débats idéologiques et politiques du temps. L’auteur indique qu’il a rectifié et complété le texte original du roman à l’aide de documents obtenus de personnes qui « ont été mêlées aux troubles de Saint-Domingue ». Le souci de vérité historique et l’impératif de la "couleur locale" prennent le pas sur la construction purement imaginaire. L’auteur retrace encore une fois l’évolution de son roman comme s’il tenait à se justifier devant le tribunal de l’histoire.
Plusieurs personnes distinguées […] ont bien voulu communiquer spontanément à l’auteur des matériaux d’autant plus précieux qu’ils sont presque tous inédits. L’auteur leur en témoigne ici sa vive reconnaissance. Ces document s lui ont été singulièrement utiles pour rectifier ce que le récit du capitaine d’Auverney présentait d’incomplet sous le rapport de la couleur locale, et d’incertain relative à la vérité historique. {11}
Et Hugo de souligner l’audace de son projet où, dit-il, « il abordait de front un si immense sujet, la révolte des Noirs de Saint-Domingue en 1791, lutte de géants, trois mondes intéressés dans la question, l’Europe et l’Afrique pour combattants, l’Amérique pour champ de bataille. »(25) Plus tard, d’autres affirmeront, presque dans les mêmes termes, la portée incommensurable de la Révolution haïtienne dans l’histoire universelle. « Saint Domingue, écrira plus d’un siècle plus tard Aimé Césaire, est le premier pays des temps à avoir posé dans la réalité et à avoir proposé à la réflexion des hommes, et cela dans toute sa complexité sociale, économique, raciale, le grand problème que le XXe siècle s’essouffle à résoudre : le problème colonial. Le premier pays où s’est noué ce problème. Le premier pays où il s’est dénoué. Cela vaut sans doute la peine qu’on s’y arrête. » {12}
La spécificité du roman de Victor Hugo découle tout d’abord de la structure narrative particulière qui le caractérise. A partir d’une intrigue relativement simple se déploie une composition diffuse, polymorphe, prêtant à des interprétations multiples. Coller le texte au temps passé et à un lieu qu’il n’a pas connu, s’en faire le témoin, voici la tâche improbable à laquelle s’est consacré l’auteur. Dans Bug Jargal où s’allient fable et faits réels, où les personnages fictifs côtoient ceux qui ont vraiment existé, Hugo offre le spectacle parfois déroutant, mais aussi, par endroits, saisissant de la genèse d’une révolution. Le récit des événements qui constituent la trame du roman est fait par le Capitaine Léopold d’Auverney, avec de brèves interventions de son fidèle adjoint, le Sergent Thadée. Un groupe de soldats réunis sous une tente se racontent, entre deux batailles, des histoires pour passer le temps. C’est le tour du capitaine d’Auverney. Sombre, taciturne, il prend la parole cédant aux exhortations de ses compagnons de bivouac. Ces soldats gouailleurs sont intrigués par le passé du capitaine, l’évocation d’un personnage mystérieux décrit comme "un vrai Gilbraltar", la présence incongrue parmi eux d’un chien nommé Rask, et par les échanges empreints de nostalgie entre le capitaine et le sergent. Les soldats pressentent un récit extraordinaire mais d’Auverney veut les dissuader :
Il céda enfin à leurs prières.
- Je vais vous satisfaire, messieurs ; mais n’attendez que le récit d’une anecdote toute simple dans laquelle je ne joue qu’un rôle très secondaire.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents