Heures de réveil
332 pages
Français

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Heures de réveil , livre ebook

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Description

Bienvenue à East Salem. Une ville qui semble endormie où d’anciennes forces surnaturelles se réveillent.
Une lycéenne est retrouvée assassinée dans un parc au milieu des fermes équestres et des riches demeures du nord du comté de Westchester, à New York. La manière choquante dont elle a été tuée intrigue Dani Harris, psychiatre légiste. Tous les suspects sont des adolescents qui étaient présents à une fête avec la jeune fille, mais aucun ne se souvient de ce qui s’est passé. L’un d’entre eux pourrait-il être un tueur vicieux ? Ou bien quelque chose de plus sinistre se prépare-t-il, lié à un mal ancien ?
Mais ce ne sont pas seulement ses heures de veille qui posent problème à Dani. Chaque nuit, ses yeux s’ouvrent à 2 h 13 du matin en raison de rêves troublants. Des rêves remplis de sang, d’eau et de destruction.
Est-ce un indice ou un signe surnaturel ?
À l’autre bout de la ville, Tommy Gunderson, ancien linebacker de la NFL, découvre que son système de sécurité dernier cri a été percé par une femme âgée. Marmonnant des menaces en latin, elle l’attaque avec une force surnaturelle et étrange. Avant qu’il n’ait le temps d’assimiler cette attaque, un de ses proches est impliqué dans le meurtre de la jeune fille dans le parc. Il accepte d’aider et se retrouve à travailler avec Dani, la seule fille qui a pu résister à son charme il y a des années, lorsqu’ils étaient au lycée.
Une lourde obscurité se répand. Pourtant, une force céleste est également à l’œuvre.
Dani et Tommy soupçonnent qu’il y a plus qu’un meurtre dans ce mystère, plus que le hasard dans leur amitié grandissante… et plus qu’un simple tueur humain dans le mal qu’ils affrontent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 août 2021
Nombre de lectures 1
EAN13 9782369572848
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Ce que l’on dit de :
Heures de réveil
 
 
« Ce thriller intelligent, effrayant et à fort enjeu a mobilisé mon esprit et ma raison. La bataille de Tommy et Dani contre les forces visibles et invisibles qui se dressent à East Salem ne fait que commencer, mais je me suis pleinement investie dans leur périple. »
-ERIN HEALY, AUTEUR DE BEST-SELLERS TELS QUE
THE PROMISES SHE KEEPS AND THE BAKER’S WIFE
 
« Un excellent début plein de suspense, de romance et de mystère surnaturel. Un excellent début pour la série. »
-ANDREW KLAVAN, AUTEUR DE BEST-SELLERS TELS QUE
TRUE CRIME AND THE HOMELANDERS SERIES
 
« Un seul mot pour décrire Heures de réveil de Wiehl et Nelson : WOW  ! Un suspense surnaturel à couper le souffle qui m'a laissée sur ma faim. Ce livre m'a rappelé que la bataille entre Dieu et Satan n'est pas terminée. Hautement recommandé ! »
-COLLEEN COBLE, AUTEUR DE BEST-SELLERS TELS QUE
LONESTAR ANGEL AND THE ROCK HARBOR SERIES
 
« Une intrigue captivante, des personnages intrigants, des sous-courants surnaturels et une touche de romance font de Heures de réveil une lecture rapide et très agréable. Je veux le prochain livre de la série maintenant ! »
-JAMES L. RUBART, AUTEUR PRIMÉ DE ROOMS
 
 
 
 
 
 
Heures de réveil
Premier livre dans la trilogie d'East Salem
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Lis Wiehl
avec Peter Nelson
 
 
ISBN 978-2-36957-284-8
© 2011 par Lis Wiehl.
© 2021 traduction française Editions l’Oasis.
Originally published in English under the title ‘Waking Hours’.
Version anglaise publiée en 2011 par Thomas Nelson, Nashville, Tennessee, États-Unis.
Note de l'éditeur : Ce roman est une œuvre de fiction. Les noms, personnages, lieux et incidents sont soit des produits de l'imagination de l'auteur, soit utilisés de manière fictive. Tous les personnages sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées est purement fortuite.
Aucun extrait de cette publication ne peut être reproduit ni transmis sous une forme quelconque, que ce soit par des moyens électroniques ou mécaniques, y compris la photocopie, l'enregistrement ou tout stockage ou report de données sans la permission écrite de l'éditeur.
Traduction réalisée avec permission par Anne-Joëlle FUCHS.
Transformation couverture : Damien BASLÉ, studioseptem.com.
Sauf mention contraire, les citations bibliques de la présente traduction sont tirées de Bible Segond Revisée.
Publié par Éditions l'Oasis, année 2021. Dépôt légal : 3e trimestre 2021.
Imprimé en Pologne par Bookpress.

9, Rte d'Oupia, 34210 Olonzac, France
Tel (33) (0) 468 32 93 55
Email : contact@ editionsoasis. com * www.editionsoasis.com
Boutique en ligne sécurisée sur www.editionsoasis.com.
 
 
 
 
 
 
À Dani et Jacob, avec tout mon amour, de maman

Vendredi
15 octobre
 
 
 
 
 
 
1.
 
 
Vers le milieu de la nuit, Tommy Gunderson se réveille brusquement au rugissement du vent et de la sirène d'alarme de son domicile. Probablement un animal , pensait-il, encore à moitié dans son rêve. Cependant, le système d'alarme possède un programme de reconnaissance de formes, calibré pour éviter les fausses alarmes dues à des cerfs ou à des ratons laveurs. Cette sirène signale donc un intrus à deux pattes dont il ignore les intentions.
Le bruit de l'alarme semble s'intensifier au moment où Tommy rejette sa couverture pour jaillir de son lit. Il enfile à la hâte un sweat-shirt noir à capuche, assorti au pantalon de jogging noir qu'il avait mis pour dormir et plonge sans chaussettes dans sa paire de baskets. À présent tout à fait réveillé, il s’achemine dans le couloir menant à la cuisine, allume son ordinateur en tapant sur la barre d’espace du clavier et clique aussitôt sur le flux vidéo pour voir ce qui se passe. L'imagerie thermique révèle une forme humaine orangée, accroupie au bord de son vivier.
Tommy longe rapidement le couloir pour aller ouvrir la porte de la chambre de son père. Il est bien là et dort toujours, comme un loir. Tommy a donné congé au soignant qui s'occupe de lui. La personne accroupie près de l’étang n’est assurément pas invitée. Et Tommy n’aime pas les hôtes indésirables.
Il se dirige à grands pas vers la porte arrière, décroche la lourde lampe de poche noire qu'il dissimule dans la poche de son sweat-shirt. La lune est pleine, éclairant la cour, l’autre côté de l’étang et les bois alentour.
Il sent son rythme cardiaque s'accélérer et se prépare au coup de froid lorsque son portable se met à sonner depuis la cuisine où il l’avait laissé en charge sur le plan de travail. « Monsieur. Gunderson? « s'enquiert une voix de femme. « Lui-même. »
« Désolée de vous réveiller, c'est la police d'East Salem. Nous avons reçu une alerte automatique de votre alarme. Est-ce que tout va bien ? »
« Vous êtes rapides », dit-il à voix basse. Dans une communauté de quartiers riches comme le sien, la police prend un soin particulier des résidents dont les impôts payent leurs salaires et financent les écoles de leurs enfants.
« Avez-vous besoin d'aide ? » demande la standardiste. « Nous avons déjà une voiture dans le coin. » Il réfléchit brièvement. « Si ça ne vous dérange pas. Je le rejoins devant la grille. « Muni de sa lampe de poche, Tommy se dirige vers la porte d'entrée, il désactive l'alarme en entrant le code de sécurité sur le boîtier, puis sort dans l'obscurité. Il marche d'un pas vif, restant dans l'ombre, contourne la maison et remonte l'allée. Des feuilles dorées et couleur rouille ont commencé à tomber des arbres. Il évite de les piétiner, de peur d'alerter l'intrus.
Tommy reconnaît le policier dans la voiture de police qui attend devant la grille. Comme la plupart des policiers locaux, Frank DeGidio fait du fitness dans la salle de Tommy. Frank est bâti comme une armoire à glace, il a le teint basané, des sourcils noirs et épais, des cernes permanentes dues au manque de sommeil, et ses yeux sont rouges de fatigue.
« Qu'est-ce qu'il fait près de l'étang ? » demande DeGidio, en regardant en direction de l'intrus. La maison de Tommy est située sur un terrain paysagé de 12 hectares, auxquelles s'ajoutent 12 hectares de forêt, au-delà du terrain défriché. Le bassin, d'une surface de 2000 m2 se trouve à la lisière des bois, à une centaine de mètres de la maison.
« Je l'ai approvisionné en truites arc-en-ciel », répond Tommy. « Peut-être qu'il pêche ? »
« Sans licence ? », répond DeGidio d'une voix âcre, « à trois heures du matin ? Ce doit être illégal. »
« Probablement un gamin », suppute Tommy. « Donne-lui juste un avertissement et renvoie-le chez lui. » DeGidio ouvre le coffre de sa voiture de patrouille et tend à Tommy un gilet en kevlar. Tommy hésite.
« C'est sûrement un gosse, mais on ne sait jamais », lui enjoint le policier.
« Est-ce que ça me grossit ? » demande Tommy. « Ce sont les beignets qui te grossissent », lâche DeGidio. « Je parle d’expérience. » Le gilet moule parfaitement le corps musclé de Tommy. Le policier ajuste sa veste pour pouvoir atteindre en même temps le Glock 9 sur sa hanche droite et le Taser sur sa gauche.
Ils avancent sans bruit, Tommy en tête. En se rapprochant du bord de l’eau, Tommy constate que celui qui se trouve là est vêtu de blanc.
À trois mètres de distance, leur présence toujours non détectée, il réalise que l'intrus est une femme. En s'approchant, il perçoit un faible bruit, semblable à celui d'un animal.
« Puis-je vous aider ? » demande-t-il en échangeant un regard furtif avec DeGidio.
Elle se retourne. Elle est âgée, probablement autour des 90 ans ou plus, son visage pâle ressemble à un masque décharné, sillonné de rides parcheminées. Des poils noirs et revêches lui parsèment le menton. Ses lèvres minces et craquelées sont retroussées, ses cheveux forment un enchevêtrement sauvage de mèches blanches et indisciplinées, si clairsemées par endroits que le clair de lune fait briller son cuir chevelu tacheté par la vieillesse. Ses yeux sont noirs et larmoyants. Elle est pieds nus. Sa chemise de nuit dégouline de boue et un fil de bave se balance au coin de sa bouche.
Tommy s'agenouille auprès d'elle et lui dit doucement. « L'heure du coucher doit être largement dépassée, vous devriez rentrer chez vous. »
Elle ne lui prête aucune attention mais secoue violemment la tête, se murmurant à elle-même. « Non Non Non… »
Il s'incline davantage.
« Le conte de fées de la bonne fortune peut devenir le vrai diamant. »
« Pardon, Madame ? » répond Tommy, en haussant le ton cette fois-ci.
Aucune réponse.
DeGidio agite son doigt en mouvements circulaires autour de son oreille. « Alzheimer, » dit-il. « C'est ça ou la rage. »
Tommy essaye encore. « Pouvons-nous vous ramener à la maison ? »
Cette fois, elle le regarde. «  Lux ferre  », prononce -t-elle les yeux écarquillés. «  Le congoleare di mondo  ».
« Quelqu'un a oublié ses médicaments », déclare le policier. « Qu'est-ce qu'elle marmonne ? » « Quelque chose à propos de la fée de la bonne fortune, » répond Tommy. « Attends. »
Il saisit son téléphone portable, ouvre l'icône de la caméra et tient le téléphone à quelques centimètres du visage de la femme. Il fait trop sombre pour capter une image vidéo, mais au moins il peut enregistrer ses paroles.
« Bonne idée », déclare DeGidio. « Je suppose qu'elle a laissé sa carte d'identité dans son autre chemise de nuit. »
La vieille femme se tourne vers Tommy. « Savez-vous ce que j'ai ? » demande-t-elle, semblant soudain bien lucide.
« Non, chère madame « répond-il. « Y a-t-il quelque chose que vous voudriez me montrer ? »
Elle étend vers lui ses doigts décharnés, en coupe, comme un enfant étendrait ses mains en prière. Elle les ouvre.
« Une grenouille morte ? » s'exclame Tommy.
« Prenez-la. »
« Merci. » Il la laisse placer la grenouille dans ses mains. C'est froid, visqueux et ça empeste.
« Vous croyez en l' extispicium ? » demande-t-elle.
« Pardon ? »
Les entrailles de la grenouille pendent hors de son ventre. Celui-ci a été déchiqueté, probablement par un hibou ou un faucon. À moins qu'elle ne l'ait éventrée elle-même.
«  Extispicium » , répète-t-elle. « Vous voyez ? »
« Quoi donc ? » lui demande-t-il. « Qu'est-ce que vous voulez que je voie ? »
« Ceci », dit-elle. «  Ecce haruspices . »
DeGidio braque sa lampe de poche sur la grenouille éviscérée dans les mains de Tommy. La vieille femme lui fouille les entrailles de son index, comme si elle cherchait une pièce perdue. Elle secoue la tête encore plus farouchement et bougonne avec intensité. Elle lève les yeux.
« Ce ne sont que les premiers à partir », murmure-t-elle. « Tu seras le dernier. » Elle regarde à nouveau Tommy et semble le reconnaître. « Vous jouez au football », dit-elle.
« Plus maintenant. »
«  Ecce extispicium ! » répète-t-elle dans un grognement et en regardant Tommy dans les yeux. «  Ecce haruspices !  »
« Cela ressemble à du latin », s'exclame DeGidio.
Tommy prend la grenouille morte dans sa main gauche, essuie sa main droite sur l'arrière de son pantalon de survêtement et touche légèrement le bras de la vieille dame.
« Rentrons à la maison et allons vous chercher des vêtements chauds », propose-t-il.
« Lux ferre ! » Crie-t-elle, en se levant brutalement et en se précipitant sur Tommy pour lui enserrer la gorge dans le filet de ses doigts fins.
Elle le renverse et le plaque au sol.
Ses ongles s'enfoncent dans sa trachée tandis qu'il tente d'attraper ses frêles poignets. Tommy soulève aisément 175 kg au banc, mais curieusement, il lui semble impossible de desserrer la prise de la vieille femme. Il tire aussi fort qu'il peut, tentant de la repousser.
Il a besoin d'oxygène. Le sang lui monte au cerveau. Sa tête est sur le point d'exploser. D'où vient cette force ? Je me sens partir. Je meurs . . .
Soudain, Tommy ressent un bourdonnement électrique intense. Ses yeux grésillent et il éprouve une vive douleur au bout des doigts, des orteils et des cheveux. Quelque chose hurle à ses oreilles. Il sent le caoutchouc brûlé. Puis, la vieille femme s'écroule sur lui, toujours agrippée à sa gorge.
Il arrache les mains qui lui enserrent le cou et roule sur le ventre. Tommy cherche de l'air et tousse violemment, il se retourne et voit Frank DeGidio retirer des fléchettes de Taser du dos de la vieille dame.
« Comment tu te sens ? » s'enquiert celui-ci. Tommy hoche la tête, toujours incapable de parler.
« Désolé d'avoir fait ça », poursuit le policier. « Je ne pouvais pas l’atteindre sans te toucher aussi, tant que ses mains bouclaient le circuit. »
« Ça va » hoquète Tommy en se frottant la gorge, là où les ongles l’ont égratigné et en toussant à nouveau. Il jette un coup d'œil par-dessus son épaule et aperçoit une ambulance aux phares clignotants devant la grille. « Que s'est-il passé ? Comment a-t-elle pu… ? » Il se relève pendant que le policier passe autour des poignets de la vieille dame des menottes souples en plastique orange.
« L'adrénaline », déclare DeGidio.
Deux ambulanciers se chargent de l'intruse. Tandis qu'ils la placent sous tranquillisants et l'installent confortablement à l’arrière de l’ambulance, un troisième examine la gorge de Tommy et lui conseille d'aller passer du désinfectant sur les égratignures.
« Vous avez de la chance que ses ongles n'aient pas été plus longs, mon vieux » dit l'homme d’une voix grave, teintée d'un accent qui semble venir du Texas ou de l'Oklahoma.
Il ressemble plus à un biker qu'à un médecin, chaussé de bottes noires, vêtu d'une paire de jeans et d'une veste en jean râpée, aux manches coupées. Ses bras et sa poitrine sont ornés de tatouages et des chaînes d'argent pendent de son cou. Mais après tous les événements étranges de ce soir, pourquoi pas non plus un médecin-biker ?
« Tenez bon », dit-il avant de se diriger vers l'ambulance. C'est alors que DeGidio réapparaît et avertit Tommy qu'ils sont déjà en train d'appeler toutes les maisons de retraite des environs.
« Nous allons trouver d'où elle vient », déclare-t-il. « Ma cousine travaille dans une maison de retraite. Elle dit que cela arrive souvent. Beaucoup de personnes âgées s'adoucissent avec l'âge, mais certaines deviennent violentes. Elles ne savent plus ce qu’elles font. Comme si toute la colère retenue une vie durant finissait par s'exprimer. »
« Ce serait une explication », dit Tommy. « Nous allons prendre soin d'elle », promet DeGidio. « Au fait, officiellement, tu portes plainte ? Pour intrusion ? Ou agression ? »
« Non », rétorque Tommy, en regardant l'ambulance s'éloigner. « Dis-moi simplement qui elle est dès que tu auras trouvé. »
« Pas de soucis ».
Tommy le raccompagne jusqu'à sa voiture.
« Tu serais surpris de connaître la distance que peuvent parcourir des personnes atteintes d'Alzheimer lorsqu'elles poursuivent une idée fixe », explique le policier. « Tu l'avais déjà vue avant ce soir ? »
« Pas que je me souvienne », répond Tommy. « Elle semblait savoir qui j'étais. »
« Tout le monde sait qui tu es. » DeGidio ouvre la porte de sa voiture. « Je suppose que tu ne souhaites pas que les gars de la gym apprennent qu'une vieille dame de cinquante kilos t'a mis au tapis comme un vulgaire novice… »
Tommy lui renvoie un sourire amical, cependant, quelque chose le tracasse profondément au sujet de cette femme… le sentiment qu’elle n’est pas arrivée dans sa cour par hasard. Il aurait pu être tué ce soir, et pourtant il savait qu’elle n’était pas venue pour ça.
« Oublie tout ça », lui recommande DeGidio. « Ce qui se passe chez Tommy Gunderson reste chez Tommy Gunderson. » « Merci d'être venu », dit Tommy, en se tâtant la gorge à nouveau.
« À ton service. »
L'officier s'éloigne et Tommy revient au bord de l'étang. Il voit la grenouille que lui avait tendue la vieille femme, flottant ventre à l'air, déchiquetée et les entrailles pendantes.
Il s'accroupit pour l'examiner à nouveau. Pourquoi avait-elle voulu qu'il la voie ? Les mots qu’elle avait prononcés auraient pu indiquer le genre ou l’espèce, s’il s'agissait de latin comme le suspectait DeGidio. Que cherchait-elle ? Cela n'avait aucun sens pour lui, mais il supposait que cela pouvait en avoir pour quelqu'un d'autre. Elle avait été claire sur un point : le message qu'elle avait voulu transmettre était lié à la grenouille éviscérée.
Il se penche pour la ramasser, pensant qu'il pourrait la mettre au congélateur et l'envoyer à un biologiste ou à un laboratoire. Mais lorsque ses doigts touchent l'amphibien, ils le traversent, et l'animal, qui, quelques minutes auparavant était solide dans sa main, se dissout tout simplement comme un nuage de sels de bain, gris et trouble, se dissipant dans l'eau sombre. Il retire sa main par réflexe. Il se saisit d'un bâton, en agite l'eau, puis le jette dans l'étang, il n'y a plus rien à voir.
Ils ont été les premiers à partir, avait-elle dit. « Tu seras le dernier. »
Il est sur le point de se coucher lorsque son téléphone portable sonne.
« Tommy, c’est Frank - tu es encore debout, non ? Je ne t'ai pas réveillé ? « » Pas encore couché », le rassure Tommy.
« Tu m'as dit de t'appeler si nous découvrions qui elle était. Nous avons une personne disparue de High Ridge Manor. Son nom est Abigail Gardener. Tu la connais ? »
« Pas personnellement », lance Tommy. « C'était l'historienne de la ville. »
« Tu vas bien ? »
« Un peu secoué, à vrai dire », lâche Tommy. « Le médecin a dit que j’avais eu de la chance que ses ongles n’aient pas été plus longs. »
« Tu as déjà vu un médecin ? » s'étonne DeGidio.
« Celui de l'ambulance », indique Tommy. « Veste en jean bleu et tatouages ! On aurait dit un biker. »
« De quoi parles-tu ? » s'exclame le policier. « Il n’y avait pas de médecin, juste les deux ambulanciers, Jose et Martin. Et aucun d'eux ne ressemble à un biker. »
Tommy remercie Frank et lui souhaite une bonne nuit. Puis, il s'installe devant son ordinateur, espérant que son système de surveillance résoudra le mystère. Sa propriété est couverte à la fois par des caméras vidéo haute définition et par des caméras infrarouges capables d'enregistrer les signatures thermiques de visiteurs à corps chaud. Au début, le flux vidéo ne montre que l'obscurité, puis une fois l'ambulance arrivée, ses phares étant dirigés directement vers la caméra et ses lumières clignotant dans la nuit, il ne voit que des silhouettes qui se croisent, impossible de compter le nombre de personnes présentes, même au ralenti.
L’imagerie infrarouge est légèrement plus utile mais non concluante. Elle montre clairement sa propre silhouette, ainsi que celles de Frank et de la vieille femme, mais une fois l’ambulance arrivée, la marque de chaleur rouge vif du moteur et les phares rendent difficile la résolution de ce qu’il voit. Parfois, il semble y avoir cinq personnes, parfois six. Il aperçoit même une sorte d'ombre numérique ou une image fantôme négative, bleue, entrant et sortant du champ de vision.
Il est fatigué et y a déjà trop réfléchi. Il est sûr de n'avoir pas rêvé : il a parlé à un homme qui ressemblait à un biker.
Frank a juste dû le louper.
 
 
2
 
 
Dani Harris est encore au lit lorsque son téléphone sonne. La revue qu'elle lisait repose sur sa poitrine, ouverte à la page de l’article : « Marqueurs génétiques des troubles spécifiques au sexe sur l'échelle de l'autisme/du syndrome d'Asperger parmi les tribus Huli de Papouasie, Nouvelle-Guinée », écrit par une équipe de chercheurs australiens. Sa liseuse est toujours allumée, et sa couette, sortie du coffre à linge pour la première fois depuis le printemps précédent, a glissé sur le sol, elle y retrouve son chat, Arlo, bien pelotonné au milieu. Elle s’était réveillée d’un mauvais rêve peu après deux heures et avait lu pour se rendormir.
Le téléphone sonne une seconde fois. L'écran indique « John Foley ». Son chef.
« Je ne t'ai pas réveillée, au moins ? » s'enquiert-il.
« J'étais debout », ment-elle.
Elle tente de se remémorer son rêve, mais elle n'en conserve qu'une image vague. Son père tenait une pierre entre ses mains, comme s'il voulait la lui montrer.
« Désolé d'appeler si tôt », s'excuse John. « Écoute, j'ai reçu un appel d'Irène. Ils veulent te voir au Bureau de Mont Kisco. »
Irene Scotto était la procureure du comté de Westchester à New York.
« De quoi s'agit-il ? »
« D'un homicide », déclare John. « La victime semble être mineure. Le seul suspect l'est aussi. Tu as déjà allumé ta télé ? »
« Pas encore », répond Dani.
« C’est une affaire étrange », explique John. « Tu peux le faire, Dani. »
« D'accord », émet Dani, déconcertée par ses encouragements. Non que ce ne soit pas son genre d'encourager, mais cela ressemble fort à un adieu. « On se voit là-bas ? »
« Euh, oui », hésite John. « Peut-être. » Il raccroche.
Peut-être ?
Une fois le brouillard du sommeil dissipé et les idées plus claires, elle réalise qu'elle doit revoir sa tenue. Si elle doit passer la journée au bureau du procureur, il faudra porter autre chose que le jeans et le pull qu’elle avait en tête.
Elle prend une douche rapide, se sèche les cheveux, lisse ses frisottis d'un coup de fer, et se contente d'une touche de maquillage minimaliste qu'elle estime suffisante. Elle ouvre son placard pour y choisir un pantalon de tailleur en laine légère qu'elle assortit à un col roulé en cachemire noir, tiré du tiroir.
Pendant qu'elle s'habille, elle s'arrête pour contempler la photo encadrée sur sa commode, un groupe de seize garçons africains, alignés par ordre de taille, Dani au milieu. Les plus petits sourient naturellement. Le sourire des plus âgés semble forcé. Cela fait trois ans qu’elle ne les a pas revus.
Elle passe à une autre photo, celle qu’elle a prise de ses parents sur la piste d’un petit aéroport, en pleine brousse africaine. Ils plissent tous deux les yeux au soleil et sourient sur un arrière-plan de palmiers et d'arbres imposants. C’est également la dernière fois qu’elle les a vus.
Elle déniche une paire de bottes noires dans le placard, les enfile et remonte les fermetures éclair. Une fine chaînette en or et une paire de boucles d'oreilles en forme de feuilles, voilà sa tenue bouclée.
Dans la cuisine, Dani met en route sa cafetière, verse dans le blender une tasse de lait, une banane, une poignée de bleuets biologiques et une petite mesure de poudre de lactosérum, elle y rajoute une demi-tasse de yaourt à la grecque, et appuie sur le bouton 'liquéfier'.
‘Nooonnn !!’
Trop tard. Elle a oublié de mettre le couvercle sur le blender et, avant de pouvoir l'éteindre, quelques gouttes de smoothie ont éclaboussé le plan de travail, la crédence et, malheureusement, ses vêtements.
La journée commence bien.
Elle court se changer à l'étage. De retour à la cuisine, le café est prêt. Elle s'en sert une tasse et verse dedans le reste de son smoothie pour faire d'une pierre deux coups.
Dani admet volontiers que sa façon de cuisiner est insipide. Sa sœur Beth, beaucoup plus accomplie dans le domaine des arts ménagers, lui a laissé entendre qu'il serait plus pertinent de la qualifier de défaillante, voire d'immangeable.
Elle allume la télévision à la cuisine tout en sirotant quelques gorgées, et se branche sur la chaîne Westchester News. Elle lit le titre qui défile au bas de l'écran : TERRIBLE MEURTRE SUR BULL’S ROCK HILL A L’EST DE SALEM, DANS LE NORD DE WESTCHESTER.
Bull’s Rock Hill est à seulement six kilomètres de chez elle.
Sur l'écran de télévision, elle voit la retransmission en direct du haut d'un hélicoptère de l'activité de la police qui se déroule en dessous, les phares clignotants de la voiture de police et de l'ambulance. S'ensuit un montage de paysages de la partie nord du comté de Westchester, d'élégantes fermes à chevaux clôturées de longues barrières en bois, des manoirs cossus à toit en ardoise avec leurs allées circulaires, des collines boisées resplendissant dans le camaïeu des plus belles couleurs automnales.
Ce sont les typiques images dont se servent les chaînes de télévision pour les reportages se déroulant à East Salem, des forêts vallonnées et des chemins de terre bordés d’arbres, le tout à moins de 80 kilomètres de New York. Cette imagerie emblématique comprend des fermes, des cascades, des matchs de polo, des lacs artificiels avec des couples de cygnes en train de nager, des cafés discrets et des terrasses où des couples séduisants dînent aux chandelles en amoureux. Parfois, Dani a l’impression que les producteurs de journaux télévisés n’ont jamais pris la peine d’envoyer des équipes de tournage sur les lieux mais se servent plutôt des images de brochures de voyage. Ils ne montrent jamais les maisons de la classe moyenne ou celles des foyers modestes. Pour chaque événement terrible se déroulant à Westchester, les titres font la une des journaux, en caractères gros et gras, suivis de points d’exclamation, comme s’il était inconcevable que quelque chose de mauvais puisse se produire dans des maisons aussi grandes et aussi bien meublées.
Elle tend la main vers la télécommande pour monter le son, mais avant qu'elle termine son geste, son téléphone se remet à sonner. Toute la journée allait-elle être comme ça ?
« Dani, c'est Claire. »
Dani connaît Claire Dorsett depuis qu’elle gardait son fils du temps où elle était encore au lycée, Liam était un bébé à cette époque et Claire, une jeune mère. Maintenant, les deux femmes fréquentent le même club de lecture… Mais à entendre la détresse qui perce dans la voix de Claire, Dani sait que son amie ne l’appelle pas pour parler de Moby Dick.
« Que se passe-t-il, Claire ? »
« Je sais que je ne devrais pas t'appeler », répond Claire. « Mais Jeffrey est à l'étranger et je n'ai pensé à personne d’autre. C'est incroyable. »
« Claire, pas si vite », dit Dani. « Dis-moi ce qui se passe. »
« C’est Liam », poursuit-elle. « Ils disent qu'ils veulent juste lui poser des questions. C’est trop horrible… »
« Qu'est-ce qui est horrible ? » l'interroge Dani. « C'est qui, - ils ?  »
À la télé, elle voit une scène de crime suivie de l'image du lycée d’East Salem, un grand bâtiment moderne en briques qui, selon Dani, ressemble davantage au siège social d'une société de technologie qu’à une école publique.
« La police », articule Claire. « Ils ont emmené Liam au bureau du procureur. Je suis en route vers là-bas maintenant. »
Devant son écran, Dani observe la scène de crime dans les bois, les voitures de police et la bande jaune 'NE PAS TRAVERSER' de la police, flottant au vent.
En bas de l'écran on lit « LE CORPS D'UNE JEUNE FILLE RETROUVÉ ».
« C’est à propos de Bull’s Rock Hill ? » demande-t-elle.
« Apparemment », répond Claire en étouffant un sanglot. « Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. »
« Respire un bon coup », lui conseille Dani. « À vrai dire, je n'ai rien entendu. Est-ce que Liam était à la maison hier soir ? »
« Je ne sais pas », déclare Claire. « C'est ce que je pensais, mais j’ai du mal à dormir quand Jeffrey est en voyage, alors j’avais pris un somnifère. »
Dani imagine aisément la scène au lycée. La police a probablement garé une voiture de patrouille sur le parking, gyrophares allumés, pour générer le maximum de communication possible sur les médias sociaux entre étudiants… afin de pouvoir récolter d'éventuels éléments de preuve dont ils pourraient se servir ultérieurement.
Dani réfléchit à ce qu'elle pourrait dire. Claire est une amie, mais Dani est psychiatre judiciaire, et son cabinet est consulté par le bureau du procureur. Son patron, John Foley, et son partenaire principal, Sam Ralston, tous deux psychologues, l'avaient embauchée parce qu'elle était jeune, qu'elle était une femme et qu'elle avait un diplôme de psychiatre.
« Claire, avant que tu continues », l'avertit Dani, « Je dois te rappeler que je suis officier de justice. Si tu veux me confier quelque chose que tu ne veux pas voir utilisé comme preuve, ne le dis pas. Je veux t’aider, mais sache bien pour qui je travaille. Tu comprends ce que je te dis ? »
« Je comprends », la rassure Claire. « Bien entendu. Je ne sais tout simplement pas vers qui me tourner. Pourquoi l’ont-ils emmené au bureau du procureur ? »
« Ils veulent peut-être juste lui parler dans un endroit plus calme », explique Dani à son amie. « Qu'est-ce que Liam a dit quand il t'a appelé ? »
« Il ne m’a pas appelée », répond Claire, en se remettant à pleurer. « Il a appelé son coach . C'est lui qui m'a appelée. »
« Qui est son coach  ? »
« Son entraîneur ou je ne sais quoi d'autre. Tommy Gunderson. »
« Il a appelé Tommy Gunderson? »
« Tommy m'a appelée pour me dire qu'il allait voir Liam au bureau du procureur. Je vais y aller dès que… Pourquoi ? Est-ce que tu le connais ? »
Le pouls de Dani s’accélère. Sûrement l'effet de la caféine. « Nous étions ensemble au lycée », lâche-t-elle. « Donne-moi le temps de voir ce que je peux découvrir. »
Elle entend un bip.
« J'ai un autre appel », indique-t-elle à son amie. « Je dois le prendre. Je reste en contact, Claire. Sois forte. »
Dani éteint la télévision, enfile son trench-coat Tory Burch, referme la porte de la cuisine et compose le numéro de l'appel qu'elle vient de rater tout en se dirigeant vers sa voiture.
Elle entend la voix de Stuart Metz. Il est procureur adjoint du nord de Westchester, et quand Irene Scotto a besoin de quelque chose, elle passe par Stuart. Il est maigre, nerveux et étonnamment malàdroit pour quelqu'un qui a obtenu son diplôme à Harvard Law.
« Bonjour Stuart », salue Dani
«  Bon n’est pas le mot que j’emploierais », déclare Stuart. « Tu as entendu parler de Bull’s Rock Hill ? »
« Juste par la télévision », lui précise Dani. « Que savons-nous ? »
« Plus que nous n'en souhaiterions », rétorque Stuart. « Tu as ton ordinateur portable ? »
« Je suis dans la voiture », lance-t-elle en tournant la clé de contact du coupé noir BMW 335i qu'elle avait hérité de son père.
« Moi aussi. Ne te connecte pas l'estomac plein », préconise-t-il. « Le cadavre est hideux. Il s'est probablement vidé de son sang entre une heure et deux heures ce matin. Pratiquement décapité. Banerjee vient d'avoir le corps. »
Baldev Banerjee était le médecin légiste du comté, un expatrié anglais à la voix douce et à l'efficacité tranquille, que Dani avait toujours appréciée.
« Ils examinent toujours la scène de crime, mais il semblerait que le tueur ait tout bien nettoyé », poursuit Stuart. « Le corps a été découvert par une prof de yoga qui emmenait ses élèves saluer le soleil du matin. Sacrée salutation… Nous avons également un nouvel enquêteur sur le cas. L’Inspecteur Phillip Casey. Il vient d'être transféré. Je ne l’ai pas encore rencontré. »
« Transféré d'où ? » s'enquiert Dani.
« De Providence », affirme Stuart. « Il a eu quelques problèmes. Ils disent qu’il est bon. De la vieille école. »
« À quelle heure ont-ils trouvé le corps ? »
« Juste avant six heures », répond Stuart. « Cela ressemble à un rituel. »
« Dans quel sens ? »
Dani se dirige vers la ville sur Main Street. Aucune des routes d'East Salem n’est plate ni linéaire sur plus de cent mètres, et le plus souvent, elles sont bordées de murs de pierre ou de clôtures à chevaux en bois ; les collines alentour sont très boisées, ce qui signifie que la vue ne porte pas à plus de cent mètres dans une direction quelconque, à moins qu'il ne s'agisse d'un lac ou d'un réservoir. Certains trouvent ce relief fermé et suffocant. Elle le trouve plutôt chaleureux.
Le ciel est bleu, l'air clair et pur, une journée d'automne scintillante. La nuit précédente, la lune avait été plus brillante que jamais auparavant. Elle lui avait rappelé la théorie d’un professeur de criminologie de sa connaissance à propos des raisons pour lesquelles tant de crimes étaient perpétrés les nuits de pleine lune : il est plus facile de voir ce qu'on fait.
« Vu la façon dont le corps était disposé », explique Stuart. « Méthodiquement. Je ne saurais trouver une autre explication. »
Dani déglutit difficilement. C’était parfois dans ce genre de situation qu’elle remettait en question la voie qu’elle avait choisie : elle voulait faire un travail important, qui fasse la différence, et elle était douée dans son domaine, mais elle était toujours choquée et découragée de voir les mauvaises actions dont les gens étaient capables les uns envers les autres. Quand elle avait passé l'entretien d'embauche, elle avait dit à Sam Ralston que si elle pouvait utiliser son savoir et ses dons pour empêcher un seul crime, elle saurait qu'elle avait fait le bon choix. Il avait souri en disant : « Eh bien, j'espère que ce sera le cas. »
Environ 90 % du travail effectué par le cabinet était lié au système judiciaire et consistait à déterminer si les prévenus étaient suffisamment sains d’esprit pour participer à leur propre défense, ou bien à évaluer les accusés ou les témoins, qui étaient généralement des participants involontaires, souvent hostiles. Les 10 % du travail restant concernaient des sociétés qui les embauchaient pour les aider à régler leurs problèmes internes. Dani rêvait d'ouvrir une clinique à temps partiel le week-end pour venir en aide à des enfants, mais jusqu'à présent, son travail l'occupait tellement que cette idée ne dépassait pas le stade du rêve.
« Pourquoi ont-ils amené Liam Dorsett ? » demande-t-elle.
« Je pensais que tu ne t'étais pas connectée. »
« Sa mère m'a appelée. C'est une amie. »
« Y a-t-il quelqu'un à Westchester que tu ne connaisses pas ? » ironise Stuart. « Il représente le seul indice que nous ayons. Nous avons trouvé son téléphone portable dans l'herbe. Écoute-bien : il a sonné au moment précis où nous étions là. Le code était bloqué. J'ai des gens qui s'occupent des relevés téléphoniques. Irène t'attend avant de parler au garçon.
« John est-il déjà là ? »
« Foley ? » demande Stuart.
« Je devais le retrouver ici. »
« Il a dit ça ? »
« Il m'a appelée », répond Dani. « Il m'a demandé d'entrer. »
« Il t'a dit qu'il te retrouverait ici ? » répète Stuart. « Tu n'es pas au courant ? »
« Apparemment non. »
« John a été arrêté pour conduite sous influence la nuit dernière sur la route nationale », déclare Stuart. « Le degré d'alcool dans son sang était de 1,8 grs. »
Le double de la limite légale. Il n’avait pas à préciser les implications.
Le chef de Dani avait souvent été appelé par l’État à témoigner dans le cadre de poursuites. Avec dans son casier une arrestation pour conduite en état d'ivresse, le procureur ne pouvait absolument plus le mettre à la barre, car tout ce qu'il dirait serait toujours sujet à caution. Voilà ce que Foley entendait par peut-être .
« C’est affreux », se lamente Dani. Son patron était en plein divorce, avec deux filles adolescentes prises entre deux feux. Ce n'était pas une excuse, mais elle se sentait désolée pour lui. « Il a eu beaucoup de stress ces temps-ci. »
« Qui n’en a pas ? La vie continue. Je vais au Starbucks » , rétorque Stuart. « Le café habituel ? »
« Venti latte vanille soja », précise-t-elle. « Caféine maximale. »
« C'est parti. »
Au moment où elle parle, elle passe devant son bureau chez Ralston-Foley 'Cabinet de Conseil Comportemental', une maison victorienne imposante et ancienne, située dans la rue principale d'East Salem, sur la place, en face de plusieurs magasins et boutiques d'antiquaires. Cette ville lui a toujours fait penser plus à la Nouvelle-Angleterre qu’à New York, de grandes esplanades vertes avec un belvédère au milieu, une église blanche ornée d'un clocher sur un côté de la place, une rangée de boutiques et de magasins, dont une quincaillerie où le sol grinçait encore, et une vieille bibliothèque en briques, au charme suranné, en face de l'église. De son bureau, elle peut regarder par la fenêtre et apercevoir des enfants jouer dans la verdure, de jeunes mères avec des bébés en poussette et parfois des nourrices allemandes ou françaises, bavardant sur les bancs du parc, près des balançoires, tout en surveillant le jeu des enfants dont elles avaient la garde.
Sam avait trop d'arthrite pour siéger au tribunal mais il restait en exercice depuis les bureaux de Main Street. Il était disponible pour donner des conseils à Dani, mais elle se retrouvait seule la plupart du temps, et se débrouillait comme elle pouvait. Jusqu'à présent, elle avait assisté John dans les évaluations et la vérification des capacités juridiques, mais il la préparait toujours à témoigner. Un avocat de la défense expérimenté était capable de mettre en pièces un psychiatre légiste inexpérimenté si celui-ci ne savait pas ce qu’il faisait. Elle espérait ne pas se laisser dépasser par tout cela.
L'image de son rêve hantait ses pensées, son père vêtu de son gilet safari à poches multiples, tenant une pierre à la main. Pourquoi une pierre ? Elle aurait aimé pouvoir lui téléphoner pour lui parler de ses doutes et l'entendre dire : « Tu vas très bien t'en sortir, ma chérie. »
Dani roule vers le sud, sur Sawmill Parkway , une route construite dans les années trente pour faire face au tiers du trafic d'aujourd’hui. Lorsqu'elle arrive dans un embouteillage, elle lève les mains au ciel, consternée. Il fallait qu'elle soit en retard justement aujourd'hui. Elle est à un kilomètre au nord de la sortie Chappaqua et connaît toutes les routes secondaires, mais encore faut-il arriver à la sortie, et les voitures ne bougent pas.
En attendant, elle se sert de son téléphone pour se connecter à Internet. Elle va voir dans Google et tape « Tommy Gunderson. »
Elle trouve mille et une de références au célèbre ex-joueur de football. Il avait été roi des élèves de terminale à l'époque, et elle avait été élue reine, à sa grande surprise. Elle clique sur une vidéo YouTube intitulée « Collision fatale « . En attendant de pouvoir la télécharger, elle tente de rassembler ses souvenirs à propos de sa carrière, un parcours qui l'avait conduit du lycée de High Salem à All-American, à Stanford, vers les sommets de la célébrité, où il avait gagné un anneau du Super Bowl, avec les honneurs de 'joueur de grande valeur', et le contrat le plus élevé jamais accordé à un secondeur .
Elle clique sur le match et voit Tommy, placé à vingt mètres derrière la ligne de mêlée, assez loin pour un secondeur , en protection des longues passes, juste avant le gong des deux minutes qui précède la fin du match de championnat. Tommy montre la défense du doigt, observe la formation offensive. Un long calcul, dans l’espoir de placer la défense hors-jeu, puis la bataille s'engage. Un jeune receveur talentueux, Dwight Sykes, se fraye un chemin sur le terrain en fixant des yeux son quarterback pour recevoir la balle, Tommy capte le regard du quarterback . Il se propulse par-dessus un blocker pour heurter Sykes une fraction de seconde après que le ballon ait atterri sur le bout de ses doigts, l'une des collisions les plus spectaculaires de l'histoire de la NFL, annonce le commentateur. Le jeu terminé, Tommy se relève. Il se pavane en se frappant la poitrine d'un geste guerrier.
Mais Dwight Sykes ne se relève pas. Les coachs et les médecins de l'équipe se précipitent sur le terrain. La collision au ralenti montre que Tommy tourne la tête pour éviter le contact de casque à casque, mais simultanément, Sykes tourne la tête dans la même direction. Son cou se tord violemment et revient en place. Le personnel médical s'active au-dessus de lui à l'endroit où il est tombé. Tommy est sur le banc de touche, il a ôté son casque, il attend, inquiet, puis prie un genou à terre, la tête inclinée. Tommy prie, entouré de ses coéquipiers qui forment un cercle autour de lui, se tenant la main. Sykes est placé sur une civière, puis sur une voiturette de golf, qui quitte lentement le terrain, la foule est silencieuse. La foule des visages dans les tribunes. Les filles qui pleurent. Tout le monde attend que Dwight Sykes fasse un bref signe de la main pour dire que 'tout va bien', pour rassurer les fans.
Mais il ne bouge pas.
Le clip vidéo se termine sur la légende : « Dwight Sykes est décédé une demi-heure plus tard dans l'ambulance qui l'amenait à l'hôpital. »
Dani est surprise par un coup de klaxon derrière elle. Les voitures devant elle ont avancé de dix mètres. La voiture derrière elle veut apparemment avancer de dix mètres aussi.
Elle se déconnecte, passe la première et avance lentement.
Elle se demande ce que ça lui fera de revoir Tommy. La dernière fois qu’elle l’a vu, elle avait paniqué, paralysée par une sorte de dissonance cognitive : un doctorat en psychiatrie et elle ne savait toujours pas mettre un autre mot dessus. Ce n’était pas en rapport avec ce qu’il avait fait.
Mais avec qui il était.
Ce qui, à l'époque, avait semblé trop beau pour être vrai.
Ce qui voulait dire qu'elle se leurrait.
D'où la panique.
 
 
3.
 
 
Le lendemain de l’étrange visite d'Abbie Gardener, Tommy se rend à la salle de fitness à l’heure habituelle. Il avait construit All Fit (le nom complet était All Fit Sports Centre de Santé et de Remise en Forme du Nord de Westchester ) lorsqu'il s'était retiré du football ; cinq bâtiments et 90 000 mètres carrés comprenant des terrains de tennis de salle dernier cri, des pelouses, des pistes de course, des cages de frappes, des salles de musculation et d’aérobic ainsi qu'un matériel d’entraînement complet et ultramoderne.
Il est en train de lire les catalogues de Nordic Track, pour scruter les derniers équipements, lorsque la réception lui annonce qu'il a un appel urgent de Liam Dorsett. Liam est en larmes. Il a été arrêté, dit-il, ou il va être arrêté s'il ne l'est pas déjà. La police l'a fait sortir de l'école et l'a emmené pour un interrogatoire. Son père est à la pêche en Amérique du Sud et Liam est trop embarrassé pour appeler sa mère et est-ce que peut être Tommy voudrait bien l'appeler ?
« Moins vite », le tempère Tommy. « Relax. Que te veulent-ils ? »
Le jeune homme est un grand gaillard dégingandé de presque 1,90 cm dont le corps n'a pas fini de se développer, il a les cheveux rasés et le visage parsemé de taches de rousseur, ce qui le fait encore paraître plus jeune qu'il est en réalité. Tommy a du mal à l'imaginer en garde à vue.
« Je ne sais pas, » dit Liam. « Ça passe aux infos. »
Tommy allume la télévision dans son bureau et tombe sur le reportage d'un meurtre commis à Bull’s Rock Hill.
Liam est un gentil garçon, un athlète convenable, mais pas du genre à intégrer une équipe première de sports universitaires. Il était maigre et voulait prendre du poids, et Tommy l'avait mis sur un programme de musculation doublé d'un régime riche en protéines. En cinq mois de collaboration, Tommy connaissait assez bien Liam pour savoir une chose : l'agressivité ne faisait pas partie de ses gènes.
« Un peu de patience », le tranquillise Tommy. « Je vais passer quelques coups de fil. »
« Est-ce que ça va bien se passer ? » demande Liam.
« Absolument », lui répond Tommy. « Ne dis rien pour le moment si tu n’es pas obligé, mais si tu dois parler de quoi que ce soit, dis la vérité. Tu comprends ? »
« Entendu. »
Tommy appelle d'abord Claire Dorsett pour la mettre au courant, puis il appelle Frank DeGidio. Lorsqu’il avait ouvert le centre il y a trois ans, Tommy avait offert aux forces de l’ordre des abonnements gratuits, en partie parce qu’il habitait le coin et qu’il connaissait la plupart des gars, et puis parce que se lier d'amitié avec la police ne lui semblait pas être une mauvaise idée.
« Deux fois en un jour », remarque Frank. « Il faudrait qu'on arrête de se voir comme ça. »
« J'ai reçu un appel du gamin que tu as fait arrêter, l'informe Tommy. « Liam Dorsett. C'est un de mes gars. Peux-tu m'aider ? »
« J'aimerais bien, Tommy », répond Frank, « mais ils en font vraiment une affaire confidentielle. Personne ne doit rien savoir sauf si c'est absolument nécessaire, et apparemment, je n’ai pas besoin de savoir. « 
« Est-ce que c’est pour tenir la presse à l'écart ? « 
« C'est ce que je suppose », lui répond le policier. « Tout ce que je sais, c'est qu'ils ont trouvé son téléphone portable sur les lieux. »
« Celui de Liam ? »
« Ouais. »
« Où l’emmènent-ils ? »
« À Kisco », déclare Frank. « Au bureau du procureur. En face de l'hôpital. Tu vois où c'est ? »
« Oui je vois. Merci », confirme Tommy. « La prochaine tournée d'ailes de poulet est pour moi. »
« Tout comme la dernière » lui rappelle Frank.
Tommy avait pris la Harley ce matin-là, sachant qu’il ne lui resterait pas beaucoup de journées assez chaudes pour la sortir. Il décide de passer par Bull’s Rock Hill pour se rendre au bureau du procureur.
Il suit la route goudronnée qui franchit la colline et la redescend de l'autre côté jusqu’au virage vers Bull’s Rock Hill (la colline du Taureau de Pierre). Là, il aperçoit une voiture de police entourée de camions de télévision garée au bout de l'allée de gravier menant au belvédère panoramique. Le terrain qui entoure et englobe Bull’s Rock Hill appartient à l'unique country club d’East Salem, et porte le simple nom de ‘ The Pastures (Pâturages)’, mais il est trop vallonné pour faire partie du terrain de golf. Le nom de Bull’s Rock Hill vient d'une formation naturelle de granit au sommet de la falaise, qui fait penser à un taureau endormi.
Tommy gare sa moto et échange son casque contre casquette et lunettes de soleil, espérant que personne ne le reconnaîtra. Il parcourt les trente derniers mètres pour arriver près de l'un des deux policiers. L’autre s'entretient avec une poignée de cameraman et de journalistes, de l'autre côté de la bande jaune de la police qui bloque la route, leur demandant de patienter.
« Hé », l'interpelle Tommy sur un ton familier.
« Personne derrière la bande jaune », lance le policier, puis il marque un temps d'arrêt. Tommy a déjà vu mille fois ce genre de regard.
« Vous êtes Tommy Gunderson », s'exclame le policier.
« Et vous, vous êtes Peterson », rétorque Tommy.
Le policier a l'air abasourdi.
« Votre nom est sur votre badge. J'habite à côté. »
« Je sais », déclare le policier. « Je veux dire, je l'avais entendu dire, mais je ne savais pas où exactement. »
« Pourquoi toute cette agitation ? » s'enquiert Tommy. « C'est là qu'ils ont trouvé la fille ? »
« Là-haut. Allongée sur le rocher », le renseigne le policier. « Sans rien sur elle. C'est une étrange affaire. »
« Quand l'ont-ils retrouvée ? »
« Il y a quelques heures », indique le policier. « Vous connaissez la région ? »
« Comme ma poche », dit Tommy. « Ils savent vers quelle heure elle est décédée ? »
Le policier hausse les épaules. « Je me contente de garder le passage. »
Tommy s'écarte de quelques pas mais n'avance pas plus loin, il ne veut pas contrarier le policier, qui ne fait que son travail. Il reste là, mains dans les poches, tentant de faire le point sur la situation. Malgré le tumulte, le bois semble étrangement vide, pas un oiseau dans le ciel ni le bruissement d'un écureuil dans les feuilles. Aucun mouvement, aucune oscillation de vent, ni même un cri dans le lointain, peut-être à cause de cette quiétude, il ressent distinctement une présence derrière lui. Quand il jouait au football et qu’il guettait les passes, il avait le don de savoir où se trouvaient les joueurs à chaque instant, même le dos tourné, une sorte de sixième sens. Les commentateurs sportifs l'avaient remarqué à plusieurs reprises. Il ressent la même chose en ce moment.
Pourtant, quand il se retourne, il est toujours seul. En effet, le policier avec qui il parlait s'est éloigné.
«  Tes sens te trompent », se dit-il . « C'est ça, ou tu te flanques la trouille tout seul. »
Le frisson qu'il ressent est aussi réel que le sentiment qu'il a eu. Ce n'est pas comme si quelque chose avait été là. C'est le sentiment que cette chose est toujours là, palpable mais invisible. Un sentiment (et voilà qu'il se sent vraiment perdre la raison) que la forêt est en deuil ou que quelque chose est en train de mourir en elle.
Tommy scrute les environs. Il semble n'y avoir personne à qui s'adresser. Il a brusquement envie de partir ; comme si rester allait le rendre malade, comme si l'endroit était empoisonné ou l'air toxique et qu'il devait cesser de le respirer. C’est un sentiment étrange, un peu comme celui d'un ouvrier de centrale nucléaire qui réalise qu'il vient de prendre une dose fatale de radiations.
Il se dirige vers sa moto quand il entend une voix derrière lui.
« Gunner! Tommy Gunderson! »
Il veut poursuivre sa marche, mais l'homme l'interpelle à nouveau par son nom, à quelques mètres de lui maintenant. Il se retourne.
Il le regrette aussitôt. Le journaliste essoufflé qui court pour le rattraper est du New York Star, un tabloïd à sensations, caractérisé par ses gros titres aux jeux de mots exécrables et souvent douteux. Le journaliste s'appelle Vito Cipriano et ressemble à un rat coiffé d’un chapeau. Il a d'ailleurs autant de charme qu'un rat. Vito approche la cinquantaine et son surpoids est au moins équivalent de moitié, il porte des lunettes à monture noire assorties à ses cheveux teints en noir. Tommy ne l'a jamais vu porter autre chose que des survêtements de sport. C’était peut-être la présence de Vito qu’il avait sentie, bien que, généralement, cela équivalait plutôt à des relents de putois.
Il avait déjà eu affaire à Cipriano, y compris lors de l'incident où celui-ci avait tenté de le prendre en photo. Lorsque Tommy avait levé la main pour masquer l'objectif, Cipriano avait fait un pas en arrière pour faire croire que Tommy l'avait frappé. Le journaliste avait tenté de le poursuivre en justice, mais heureusement, un autre paparazzo avait filmé toute la scène. Il s’avère que Tommy avait en envie de frapper Cipriano un nombre incalculable de fois, pas juste cette fois-là.
« Salut mon gars, ravi de te revoir », s'écrie Vito. « Qu'est-ce qui t'amène ? »
« J'habite en bas de la route », déclare Tommy. « Comme tu le sais très bien, puisque tu as campé au bout de mon allée. »
« C’est près d’ici ? » s'étonne Vito. « Je ne m'en étais pas rendu compte. Je suis perdu dès que je quitte Manhattan. Tu as entendu ce qui s'est passé là-bas ? » Il fait un geste par-dessus son épaule.
« Non », répond Tommy. « Et toi ? »
« Je n'ai aucune info », réplique Vito. « J'essaye de convaincre mon rédacteur en chef de faire venir un hélicoptère. Et, pourquoi t'es-tu arrêté si tu ne sais pas ce qui s’est passé là-haut ? »
« Comme je te l'ai dit », rétorque Tommy en se dirigeant vers sa moto. « J'habite à côté. Je voulais juste connaître la raison de cette agitation. »
« Tu es toujours en contact avec Cassandra ? » tente de s'informer Vito.
Tommy ne prend pas la peine de répondre.
« Les puissants tombent avec fracas », lui crie Vito.
Après l'accident de Sykes, Tommy avait participé au match suivant, le Super Bowl, mais avait scandalisé ses fans en se retirant de l’équipe après la deuxième série de défaites. Il n'était jamais revenu. Les journaux avaient parlé de tout l’argent qu’il avait laissé derrière lui. À l’époque, il était fiancé à Cassandra Morton, une actrice de 25 ans, qui avait joué dans de nombreuses comédies romantiques à succès. Les blogueurs de célébrités, les fanzines de Twitter et les talk-shows 'farcis de curiosité malsaine' avaient tenté de relier l'accident à sa rupture avec « la petite chérie de l'Amérique ». C'était Cipriano qui le premier avait raconté qu’ils avaient été fiancés et que Tommy avait abandonné Cassandra devant l’autel.
Tommy lui adresse un signe d'adieu par-dessus l'épaule.
Il file vers l'ouest sur la route 35 puis se dirige vers le sud sur la route de la Scierie. Il est contraint de ralentir lorsqu'il arrive dans un embouteillage à quelques kilomètres au nord de la sortie Chappaqua. Lorsqu'il repense à quel point Liam est effrayé, il décide de risquer le PV. Il sort sur la bande d'arrêt d'urgence et dépasse toutes les voitures bloquées jusqu'à la sortie, puis prend la petite route menant à Mt. Kisco.
La réceptionniste du bureau du procureur, au deuxième étage, l'informe que le garçon qu’ils ont amené est en bas, au niveau B. Dans l’ascenseur, il se remémore mentalement de rester aussi gai et positif que possible. Il sait qu’il ne peut pas parler à Liam, ni à personne d’autre, du moins pas maintenant, du sentiment qu'il a éprouvé comme jamais auparavant lorsqu’il s'est rendu sur les lieux du crime. Il n'arrive pas à se l'expliquer. Il s’est trompé en pensant s'être laissé troubler par Vito Cipriano - c’était bien plus que ça, et ça n'avait rien de drôle.
S’il devait mettre des mots dessus, il avait eu le sentiment que le mal était là. Tout près de lui. En train de l'observer. Une maladie, comme le cancer, mais avec une volonté et une intention, à la recherche d'un hôte.
 
 
4.
 
 
La succursale du bureau du procureur de Westchester-nord est à Mt. Kisco, dans une rue résidentielle en face de l’hôpital de Westchester-nord. Le bâtiment est totalement dépourvu de charme, un bloc de briques jaunes à deux étages, partagé avec le ministère des Parcs et des Loisirs et le département de Conservation.
Dani monte au deuxième étage par un petit ascenseur étroit et confiné. Quand la porte s'ouvre, elle salue la réceptionniste. « Buenos días, Luisa. ¿Cómo va tu día? ¿Ya llegó Iren? »
« No, llamó para decir que iba a llegar tarde », répond Luisa, « Ton espagnol s’améliore. »
« Le garçon est-il en bas ? » demande Dani. Le sous-sol comporte un bureau, un centre de rétention et deux salles d’interrogatoire où des suspects ou des témoins peuvent être interrogés par le procureur ou par l’un de ses enquêteurs. Le garage sous le bâtiment abrite un espace où les prisonniers peuvent être amenés loin des regards indiscrets ou des caméras.
Luisa hausse les épaules. « Un homme est-il venu ici ? » s'enquiert encore Dani. « Pour voir le garçon ? »
« Es muy guapo? » Luisa sourit en voyant la réaction de Dani. « Je lui ai dit d'aller voir en bas. »
Une fois la porte de l'ascenseur refermée derrière elle, Dani ne peut s'empêcher de se regarder dans le petit miroir plaqué sur la paroi du fond. Il est normal de vouloir paraître à son avantage, se persuade-t-elle, lorsqu'on va voir un ami que l'on n'a pas vu depuis des années. Sur sa photo de l’annuaire principal, prise avant le port de lentilles de contact, elle ressemble à une bûcheuse binoclarde qui tente ne pas ressembler à ça, avec des lunettes qui lui mangent le visage et une coiffure qui ne l'avantage pas du tout.
Son téléphone portable sonne juste au moment où les portes s'ouvrent au premier étage et elle sort dans le hall du rez-de-chaussée pour prendre l'appel.
« Tu as une seconde ? » demande Beth.
« Juste une alors. Quoi de neuf ? »
« Papi Howard veut sortir pour les vacances de Noël », lui dit sa sœur. Leur grand-père vivait à Libby, dans le Montana, où il avait pris sa retraite en tant que juge de tribunal de district et passait la majeure partie de son temps à pêcher à la mouche. « J'aimerais lui dire que tu as de la place, mais je voulais d'abord vérifier avec toi. »
« Oh, Beth. » Dani tente de changer de vitesse. « Je veux dire, bien sûr, s'il veut dormir dans une pièce sans papier peint. »
« Il peut dormir dans mon ancienne chambre », suggère Beth.
« Je l'ai arraché dans celle-là aussi. » Elle essayait de remettre en état chaque pièce de la maison qu'elle avait héritée de leurs parents, pour qu'elle soit prête à être vendue, même si elle n'était pas très sûre de vouloir faire ça. La maison était certes plus grande que ce dont elle avait besoin, d'un style colonial français, avec ses quatre chambres à coucher, sa toiture mansardée, son bardage en bois peint couleur moutarde fumée et ses volets vert sauge. « Je suppose, si ça ne le dérange pas. »
« Ça ne le dérangera pas. Pourquoi ne pas peindre simplement ? » propose Beth. » Ou bien tu engages quelqu'un pour le faire. Sans vouloir t'offenser, je n'arrive pas à t'imaginer poser des lés de papier peint en lignes droites. »
« Il faut que je te laisse », répond Dani. « Dis à grand-père qu'il peut rester aussi longtemps qu'il le souhaite. Au fait, devine qui j'ai rencontré ? »
« Qui donc ? »
« Devine ».
« Dani... » s'impatiente Beth.
« Tommy Gunderson. »
« Ce n'est pas vrai ! Fantastique. Tu penses que tu pourrais retomber amoureuse de lui ? »
« Tout d'abord je n'étais pas amoureuse de lui », proteste Dani. « J'ai paniqué. »
« C'est ça », la taquine sa sœur, « parce que tu étais amoureuse. »
«  Absolument pas. »
« C’est ta version de l’histoire et tu n'en démords pas », la nargue Beth. « Tu sais ce que je pense ? Je pense qu'il a largué Cassandra Morton parce qu'il était toujours amoureux de la reine du bal du lycée. »
Dani savait qu'elle n'aurait pas dû en parler à Beth. Elle avait été décontenancée et étourdie par sa nomination au titre de reine du bal du lycée, puis par le fait qu'elle l'avait remporté, mais elle avait été encore plus bouleversée le soir de son couronnement. Elle avait fait mine de croire que c'était une bonne blague, mais comme toutes les adolescentes, elle avait besoin du suffrage de ses camarades et l'envie irrésistible d'être populaire. Elle s'était sentie flattée au point de rougir à l'appel de son nom, mais ce n’était pas cela non plus. Elle s'était avancée sur la scène droite comme un 'i', Tommy debout à ses côtés, et s'était penchée en avant, inclinant la tête pour permettre au directeur adjoint d'y déposer la tiare. Elle s'était lancée sur la piste pour la traditionnelle danse du roi et de la reine du bal avec Tommy lorsque, ravie et embarrassée, elle l'avait laissé la prendre dans ses bras, elle l'avait regardé dans les yeux et l'avait vu lui sourire, d'une oreille à l'autre, et elle aurait pu jurer que… un courant était passé entre eux.
Un courant palpable et tangible. Comme si elle avait été soudainement envahie par la certitude que ce garçon, cet homme, qui la tenait dans ses bras, que toutes les autres filles trouvaient si parfait, l’était en réalité… parfait… mais seulement pour elle et pour personne d'autre. Et plus étrange encore était le sentiment, l'assurance indéniable, que Tommy Gunderson ressentait la même chose pour elle.
Et, elle avait paniqué, desserré son étreinte, salué la foule et avait dit à ses amies (elle était venue accompagnée de deux d'entre elles) qu’elle voulait rentrer chez elle parce qu’elle était en hypoglycémie. Elle ne savait même pas ce qu'hypoglycémie voulait dire, mais elle avait besoin d'une excuse pour partir, parce que ça lui paraissait trop, trop tôt et que l'avenir qu'elle envisageait ne se réaliserait que si elle s'éloignait immédiatement de Tommy Gunderson, autant que possible.
La seule personne à qui elle en avait jamais parlé était sa sœur, qui, bien entendu, était capable de la tourmenter avec ça pour le restant de ses jours.
« Oh, ça suffit », lui intime Dani. « Que fais-tu aujourd'hui ? »
« Eh bien, » répond Beth, « j'ai d'abord passé la matinée à peigner soigneusement les cheveux des filles parce que nous avons reçu un message de l'école indiquant qu'ils avaient un enfant avec des poux. Maintenant je suis en route pour une ferme. Red Gate Farm. »
Beth avait été vétérinaire à plein temps avant de donner naissance à ses filles. Maintenant, elle travaillait à temps partiel, essayant de garder sa liste de clients, tout en faisant son job de maman.
« Vache folle ? » l'interroge Dani.
« Cheval fou, » répond Beth. « Sauf qu'ils ne sont pas fous, juste légèrement agacés. Le propriétaire pense qu’ils sont allergiques au foin. Ils n'arrêtent pas d’éternuer. »
« Des chevaux allergiques au foin ? » Dani se retourne dans l'ascenseur. « Ça ne peut pas être bon signe. »
« Meilleur signe que les poissons allergiques à l'eau, je suppose », la remballe Beth. « Salue Tommy de ma part. »
Dani presse le bouton du bas et l'ascenseur descend au sous-sol. Elle reconnaît immédiatement Tommy, même de dos - en partie parce qu’il porte le même genre de vêtements basiques qu’il portait au lycée. Un pantalon de jogging noir et un sweat 'East Salem High' à capuche noire et or, manches coupées et retroussées aux coudes, et une doudoune noire par-dessus. Épaules larges, mollets et cuisses musclés, bras puissants, une carrure de culturiste.
Pourquoi regardes-tu ses cuisses ? Reste professionnelle.
Cela faisait longtemps qu'elle n'avait rien lu à propos de Tommy Gunderson dans les tabloïds. Elle préférait se souvenir du Tommy qu’elle avait connu au lycée, enfant prodige, lutteur dans l'équipe d'élite de l'état, section 90 kg, et footballeur de l'équipe d'élite des États-Unis. Celui à qui aucune fille ne pouvait résister. Ses cheveux formaient alors une sorte de grosse masse style Bon Jovi. Sa coupe était plus raisonnable maintenant, mais encore assez longue pour lui couvrir les oreilles et du même châtain clair que les siens du temps où ne les avait pas encore savamment éclaircis des reflets auburn actuels.
L'agent de police qui parle à Tommy place son poing derrière son oreille, ouvre la main et amorce un mouvement de lancer. Bien sûr, ils parlent de football. Un deuxième policier s'esclaffe, les deux policiers sont clairement impressionnés par le célèbre athlète, un homme que les journaux avaient qualifiés un jour de secondeur le plus craint de la NFL. Dani est consciente de son autre réputation, celle du garçon impénitent qui avait laissé tomber sa fiancée devant l’autel. La cible des tabloïds n'avait jamais ressemblé au Tommy du lycée, mais les gens peuvent changer. Il restait à savoir à quel point Tommy Gunderson avait changé.
Les policiers la remarquent à peine lorsqu'elle se rapproche.
« Bonjour, Tommy », lance-t-elle en se tenant quelques pas derrière lui. Il se retourne et sourit en la voyant.
« On t'appelle toujours Tommy ? »
Elle lui connaissait beaucoup de surnoms. T.G., Monsieur T, Teej, T-Bone, Tommy Gun, Gunner. Elle sentait qu'elle allait faire un malaise, ou peut-être n'étaient-ce que des papillons dans son ventre.
« Hello, Danielle », dit-il.
« Dani », le corrige-t-elle.
« Dani », acquiesce-t-il. « Claire m'a dit qu'il était possible que je te voie. »
« Le monde est petit », réplique-t-elle. Pour elle ne sait quelle raison, elle ne veut pas qu’il sache que c’est son premier jour de vol en solo.
« Désolé si je ne sens pas très bon », dit-il. « Quand Liam a appelé, je me suis précipité ici sans prendre le temps d'une douche. »
« Tu sens bon », répond-elle.
Pourquoi parlaient-ils de son odeur ? Quand avait-elle déjà parlé à quelqu'un de son odeur ?
« Je suis enrhumé » dit Tommy en reniflant. « Comme je te vois, tu as l'air de sentir bon. »
Qu'est-ce qu'elle est censée répondre à ça ?
Dani s’était déjà rendue au centre de fitness de Tommy une fois ou deux, pour la fête d’anniversaire d’une nièce et une fois pour un cours d’aérobic. À chaque fois, elle avait été contente de ne pas être tombée sur lui, même si, en réalité, elle en mourait d'envie. Beth avait souligné que cela n'avait aucun sens. Beth faisait toujours de genre de remarques irritantes.
« Comment va ta famille ? » S’enquiert-elle.
« Ma tante est toujours à plein temps à la bibliothèque, » l'informe-t-il. « Mais mon père a un peu baissé. »
« Je suis désolée d'entendre ça. »
« Ce n’est pas Alzheimer », précise Tommy. « On l’appelle Démence à Corps de Lewy. Certains jours, il a la capacité de concentration d’une mouche, mais pas tous les jours. J'ai été vraiment désolé d'apprendre le décès de ton père et de ta mère. »
Elle lâche sa réplique habituelle, au risque de paraître prosaïque « le temps guérit toutes les blessures ». « Claire m'a dit que tu avais gardé Liam en babysitting », reprend-il. « Il m'a demandé de venir le voir ici. Nous sommes assez proches. Les hommes se font des confidences quand ils font du sport ensemble. C'est un bon gamin. »
« Tu penses qu'il pourrait se droguer ? » demande-t-elle. Elle se souvient d’une étude de cas sur un catcheur qui s'était déchaîné au lycée. « Des stéroïdes, peut-être ? »
« Absolument pas », répond Tommy. « Il a une bonne mentalité. D'ailleurs, je l'expulserais du centre sans hésiter si je le surprenais en train de prendre autre chose que de l'aspirine. »
« Il y a eu un meurtre la nuit dernière à Bull’s Rock Hill », déclare Dani. « Je n'ai pas les détails. »
« Je sais. Ils ont trouvé la victime sur le rocher avec des traces écrites dans le sang sur le corps, », l'informe Tommy. « C'est ce que les policiers m'ont dit il y a cinq minutes. »
Cela l'ennuyait que Tommy en sache déjà plus long qu'elle sur le crime. Elle se souvenait que, même au lycée en tant que ' Big Man on Campus ', sa célébrité lui avait ouvert des portes difficiles à ouvrir pour d'autres personnes. Il n'avait pas la grosse tête pour autant. Il semblait toujours effacé et sans égo surdimensionné. Après leur grand moment sur la piste de danse, ou quoiqu'on ait pu en dire, elle avait craint qu'il l'appelle, car elle aurait dû lui expliquer son comportement, et d'ailleurs se l'expliquer à elle-même. Elle restait sur la réserve lorsqu'elle le croisait dans le couloir, quitte à être légèrement impolie. Elle était concentrée sur ses objectifs, aller à l'université, puis à la faculté de médecine, et rien ne la distrairait de cela. Et Tommy était tout sauf distrayant.
« C’est un plaisir de te revoir », commence-t-elle, soudain interrompue par le cri de l’agent en uniforme qui surveillait la porte du garage de stationnement : « Ayez l'air occupés, voilà des gens ! »
Irene Scotto franchit la porte à la façon d'un taureau qui entre dans une arène, alerte et prête au combat. Stuart Metz sur ses talons, porte à deux mains un plateau en carton du Starbucks. Irène, vêtue d'un costume bleu marine à double boutonnière, avec liséré et boutons blancs, sourit à Dani en passant. Stuart tend son café à Dani, tout en se dépêchant de rattraper sa patronne devant qui s'ouvre la porte de l'ascenseur, comme s'il savait qu'elle arrivait.
« Il est temps que je me mette au travail », glisse Dani à Tommy.
« Puis-je te dire quelque chose ? » ajoute Tommy. « Quoi qu'il se soit passé là-haut sur Bull’s Rock Hill, ce n’est pas Liam. Pas même en rêve. Je parierais ma vie là-dessus. »
« D'accord, » acquiesce Dani, « j'espère que tu as raison. À bientôt, peut-être. »
« Je ne vais nulle part », répond-il. « J'attends la mère de Liam. »
« Ah oui, tu l'avais dit, » se souvient Dani, mal à l'aise et se sentant tout sauf professionnelle. « Eh bien alors… »
Elle entre dans l'ascenseur avant d'ajouter quelque chose de stupide.
 
 
5.
 
 
« Tu as l'air de sentir bon. »
Tommy se serait mis une claque. Avait-il vraiment dit ça ?
À l'époque du lycée, il avait passé une heure à contempler le téléphone, essayant de trouver le courage de demander à la fabuleuse Danielle Harris de sortir avec lui, avant de réaliser que c'était perdu d'avance. Le journal d'East Salem High avait appelé le couple de gagnants « la belle et la bête », mais on lui avait rapporté de source sûre que d'autres les appelaient « la princesse et la cervelle de pois chiche « . Vu comment elle l'avait laissé en plan sur la piste de danse, elle était probablement du même avis. Elle était encore plus jolie qu’elle l'était au lycée, mais comment était-ce possible ? Ses yeux semblaient plus grands, peut-être simplement parce qu'elle se maquillait maintenant. Certaines filles sortaient du lot au lycée. Dani n’en faisait pas partie, même si elle était bien plus intéressante que ces filles-là.
Il s'assied sur le banc près de la fontaine. Il ouvre son téléphone et cherche « Danielle Harris « sur Google. Il clique sur un lien vers la page d'accueil de Ralston-Foley Behavioral Consulting, puis sur la biographie de Dani. Elle avait obtenu son diplôme du lycée d’East Salem la même année que lui, ce qu’il savait déjà. Elle avait terminé ses études de premier cycle universitaire à Brown deux ans avant qu'il passe sa licence à Stanford. Il n'est pas surpris d’apprendre qu’elle vient de boucler quatre années d'université en deux ans. Autant qu’il s’en souvienne, il s'était demandé ce qui lui avait pris autant de temps. Elle avait fait un passage similaire à la faculté de médecine de Harvard et avait passé deux ans en tant que stagiaire en psychiatrie au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, à Médecins sans frontières, où elle avait aidé des enfants soldats à se réinsérer dans la société.
Elle avait fait un stage à l’hôpital Maclean de Belmont, Massachusetts, près de Boston, et travaillé avec des jeunes en difficulté à l'école Blair-Hudson de Stockbridge, Massachusetts. Elle avait écrit ou collaboré à la rédaction de plusieurs ouvrages scientifiques, dont plusieurs sur l’utilisation et l’abus des inhibiteurs sélectifs réassimilés de la sérotonine ainsi que sur d’autres psychotropes destinés aux adolescents ou visant le développement du cerveau.
« Résidente de longue date d'East Salem et du comté de Westchester, le Dr Harris vient, à point nommé, ajouter à la pratique une composante médicale et une expertise expérimentale comparable à celle de médecins du double de son âge. »
Sa biographie ajoute qu'elle avait également enseigné à temps partiel au John Jay College of Criminal Justice.
Elle est toujours hors d'atteinte pour toi, Gunderson. Mais le fait de savoir que tu fais quelque chose de stupide ne t'a jamais arrêté auparavant… Pourquoi cela t'arrêterait-il maintenant ?
Il revient à Google et tape « Abigail Gardener » + « East Salem, NY. 
Un lien le dirige vers les pages d'Amazon, où il trouve quatre titres de livres attribués à Abigail Gardener : L'Histoire d'East Salem, Les Fantômes d'East Salem , Les Sorcières d'East Salem et Les Natifs d'East Salem . Aucun d'entre eux n'était plus en cours de publication. Des exemplaires d'occasion des trois premiers pouvaient être achetés pour 1,97 $ chacun.
Difficile de concevoir que le travail d'une vie pouvait être évalué à 5,91 dollars.
Il se souvient du temps où elle était venue dans sa classe, et de l'énergie et de l'enthousiasme qu'elle avait déployés pour exposer ses sujets. Il était passé devant la ferme des Gardener un nombre incalculable de fois, une propriété décrite par certains magazines comme le plus précieux des terrains non exploités de Westchester, 150 acres sur la rive sud du lac Atticus.
Abbie étant désormais en maison de retraite, la vieille maison devait être occupée par son fils, « Crazy George ». La maison de Tommy était en ligne droite entre High Ridge Manor et la ferme Gardener. Abbie avait-elle essayé de rentrer chez elle ? Bull’s Rock Hill était également sur cette ligne.
Pouvait-elle être suspectée ? Personne ne penserait qu'une femme de son âge serait capable d'un tel crime, mais pis encore, personne ne se serait attendu à ce qu'elle puisse déployer la force surhumaine qui s'était emparée d'elle lorsqu'elle l'avait attaqué. C’était presque comme si elle avait été possédée.
Par quoi ? C'était une question qu'il avait l'intention de creuser.
 
 
6.
 
 
Le bureau du procureur était le seul de la suite à avoir des fenêtres, même si elles étaient blindées, avec vue sur l’hôpital de l’autre côté de la rue et sur ce qui était sûrement le plus grand orme de tout l’état de New York.
« Dani Harris », introduit Irène, « voici l'inspecteur Phillip Casey. Il sera mon principal enquêteur dans cette affaire. Inspecteur Casey, Dani Harris. »
Phillip Casey lui adresse un sourire si imperceptible qu'à part en Scandinavie, tout le monde le prendrait pour un froncement de sourcils, accompagné d'un grognement qui aurait pu être un raclement de gorge mais qui ressemblait davantage à une expression de dégoût.
« L'inspecteur vient de nous dire que d’après sa longue expérience de l'application de la loi à Providence, les psychiatres légistes ne sont bons qu’à laisser les méchants se tirer d'affaire en les faisant passer pour fous », déclare Stuart. « Nous lui avons expliqué que Sam et John nous avaient été d'une aide inestimable. »
Dani apprécie le fait que Stuart tente de briser la glace pour elle.
« Quel âge avez-vous ? », lui demande l'inspecteur.
Dani essaye de ne pas se hérisser. Elle avait eu un instructeur à la faculté de médecine, un ex-militaire très conventionnel et un peu tyrannique, mais qui l'aimait bien parce qu’elle lui tenait tête. Dani devine que Casey pourrait être d'un genre similaire.
« Vingt-neuf ans », répond-elle. « Quel est votre poids ? »
Stuart esquisse un sourire qu'il fait disparaître avant que Casey ne le remarque.
L'inspecteur principal était de taille moyenne mais avait clairement passé plus de temps au stand des pâtes qu'au bar à salades. Ses cheveux gris à la brosse rappelaient à Dani les photos qu’elle avait vues de l’auteur de romans policiers, Mickey Spillane. Il approchait la soixantaine, était rasé de près et portait un blazer de sport à carreaux qui le faisait ressembler à un commentateur sportif d'une localité des fins fonds du Canada.
« Je ne peux pas résister au risotto de ma femme », lui rétorque-t-il platement. « Vous avez l'air d'avoir vingt ans. »
« Merci », réplique Dani, même si elle doute qu'il s'agisse compliment. Elle décide qu'elle l'aime bien, et elle subodore qu'il l'aime bien aussi, même s’il allait probablement lui falloir du temps pour l'admettre. « Quelqu'un peut-il me dire ce qui s'est passé la nuit dernière ? »
Stuart baisse la lumière. Il y a un écran plat de 50 pouces sur le mur, à droite du bureau du procureur. L'inspecteur Casey fixe l'écran quelques instants, puis l'ordinateur sur lequel apparaît la présentation PowerPoint. Dani observe le curseur aller et venir d'un champ à l'autre tandis qu'il manipule la souris, ne sachant pas comment utiliser le programme.
« Vous permettez ? », propose Stuart en s'asseyant devant l'ordinateur portable.
Casey reporte son attention sur l'image à l'écran, l'image d'un chemin boisé qui monte. « C’est Bull’s Rock Hill », déclare-t-il. Son ton est sec et factuel. « Je suppose que vous savez où cela se trouve. »
« C’est à environ six kilomètres de chez moi », le renseigne Dani.
« C’est vrai ? » s'exclame Casey. « Je ne cherchais pas vraiment à savoir où vous habitiez. Le corps a été retrouvé ce matin par un professeur de yoga, un peu avant le lever du soleil, il était… »
« 7 h 1 », reprend Stuart, ajoutant : « Du matin. »
« Merci », poursuit Casey. « Du matin ? Vous êtes sûr ? Donc, elle se trouvait à une quarantaine de mètres lorsqu'elle a aperçu ceci… »
Dani a déjà vu de nombreuses photos de scènes de crime, des images de vingt mégapixels pouvant être agrandies pour scruter les moindres détails, mais elle n’a jamais rien vu d'aussi brutal. Casey laisse la photo parler d'elle-même avant de faire signe à Stuart de cliquer sur une série de photos similaires prises sous différents angles.
« Votre médecin légiste travaille sur les détails, mais nous pensons que la victime est une jeune fille entre 14 et 20 ans. Cheveux blonds ou châtain clair. Pas moyen de définir la couleur des yeux, à l’évidence. »
Stuart zoome sur les yeux de la victime, il ne reste que des orbites noircies, comme des trous calcinés dans un masque macabre d'Halloween.
« Nous ne savons pas de quel genre de feu le tueur s'est servi. Les premières indications suggèrent éventuellement un chalumeau. Une fois nous avons eu un gars à Providence, ami d'un de mes informateurs, qui s’est fait prendre en train de dénoncer des gars de Federal Hill. Nous l’avons retrouvé dans un four à pizza. Apparemment, ils l'avaient mis dedans vivant et avaient allumé le feu. Je pensais que rien ne pouvait être pire que cela, mais maintenant, je n'en suis plus si sûr. »
Stuart zoome en arrière et clique sur une vue légèrement plus éloignée de la diapositive suivante, puis revient en zoom avant. Dani note la position du corps, de la tête et du cou de la victime. Sa formation en anatomie lui permet de nommer les tissus exposés, les ligaments et les os, mais elle est plus intéressée par l'esprit du meurtrier que par le corps de la victime. Le corps est considérablement meurtri, mais quelque chose lui dit que ce qu'elle voit n'est pas le résultat d'actes de violence aveugles. Cela semble plutôt être l'œuvre d'un tueur brutal, délibéré et méthodique. Ce qui avait été dit de Jack l’Éventreur.
« Pas de vêtements sur les lieux, mais pas d'indices préliminaires d'agression sexuelle non plus », poursuit Casey. « Le médecin légiste nous en dira plus. »
« Des signes de lutte ? » l'interroge Irène.
« Pas pour l'instant », affirme Casey. « Rien sous les ongles, mais encore une fois, nous en saurons plus dès que nous aurons les résultats du laboratoire. Le corps semble avoir été repositionné post mortem. »
« Déplacé ? » questionne Irène. « Difficile d’imaginer quelqu'un porter un corps sur la colline. »
« Nous ne savons pas. »
Dani tente d'imaginer l'état d'esprit de la victime. John Foley lui avait dit un jour que l'absence de résistance indiquait que la victime était soit inconsciente lorsqu'elle avait été tuée, soit surprise par un inconnu, soit tuée soudainement par une personne de confiance. Le sang des victimes de crimes violents montrait souvent une sécrétion élevée d'hormones de stress qui produisaient une réaction de combat ou de fuite. Banerjee pourrait faire des tests.
Qu'est-ce que cela fait , se demande-t-elle, de savoir que l'on va mourir ? Plus précisément, qu’avait éprouvé la fille de Bull’s Rock Hill ? Était-elle morte volontairement ou avait-elle été forcée ? Piégée ?
Casey se tourne vers Stuart Metz. « Qu'avons-nous ensuite ? »
Stuart clique sur une image des orteils de la victime, les ongles peints rouge vif, puis sur les mains de la victime, les ongles peints de la même couleur. Elle porte un bracelet d'amitié tressé rouge et noir autour de la cheville droite.
« Si c’est une manucure, elle n'est pas très réussie », déclare Irène.
« Application inégale sur la main droite », remarque l’inspecteur Casey. « Je pense qu’elle était droitière et qu’elle l’a fait elle-même. Quel est le prix d'une manucure ici ? »
Dani répond sans réfléchir : « Trente-cinq dollars », en même temps qu'Irène Scotto annonce : « Soixante-quinze ». Il n’était pas surprenant qu’elles ne fréquentent pas le même salon.
« Harris, dans votre secteur, pourrait-on affirmer avec assez de certitude que de nombreuses jeunes filles n’hésiteraient pas à mettre soixante-quinze dollars dans un manucure ? », la questionne Casey.
« Je pense que oui », acquiesce Dani.
« Alors si cette fille l’a faite elle-même, serait-ce pour économiser de l'argent ? »
« Peut-être qu'elle l'a fait pour se remonter le moral ? » suggère Irène
« Ou peut -être allait-elle à une fête, » réfléchit Dani. « Ou à un rendez-vous ? »
« Ah, » dit Casey, pointant son doigt vers Dani. « Pour le coup, je penche pour ce que dit Harris. »
Stuart clique sur la photo suivante, le haut du corps de la victime. Le centre de la poitrine exhibe une cavité calcinée, mais il est difficile d'évaluer la profondeur de la brûlure.
Dani est plus intriguée par une marque sur le ventre de la victime. Elle demande à Stuart de zoomer dessus. On dirait un symbole, quelque chose comme la lettre G, puis son image en miroir, collée aux ascendeurs verticaux :
Ils fixent l'image tous les quatre un moment.
« Quelqu'un a-t-il une idée ? », lâche Casey. « C'est tracé dans le sang sur le ventre de la fille. Combien de temps faudra-t-il à la sérologie pour nous donner les résultats ? »
« Cela dépend de la liste d'attente », répond Irène. « Le bureau du FBI se trouve à Manhattan, au Federal Plaza. S'ils ne peuvent pas le faire, nous l'enverrons à Quantico. »
« Alors dans combien de temps ? » répète-t-il.
« Une semaine », répond Irène. « Peut-être moins. »
« À votre avis, combien de personnes étaient impliquées ? » l'interroge Stuart.
« Les analystes de la scène du crime estiment l’intervention de quatre à dix personnes », le renseigne Casey. « En se basant sur de multiples empreintes partielles de pas dans la terre où l'herbe était piétinée. La personne en question a tout nettoyé derrière elle. Pas de mégots de cigarettes, ni de bouteilles de bière ni de couteaux avec les empreintes digitales du tueur et de l’ADN sur le manche. Nous n'aurions pas cette chance »
« Les épées n'ont pas de manches », réplique Stuart. « Elles ont des quillons, des contre-gardes ou des ricassos. J'ai fait de l'escrime au collège. »
« Qu'en penses-tu, Dani ? », demande Irène. « Comment quatre à dix personnes s'y prendraient-elles pour faire une chose pareille ? »
Dani marque un temps de pause. Normalement, John Foley leur donnerait son analyse, mais Foley n'est pas là. Sa réponse à la question pourrait déterminer le cours de sa carrière. Pas de stress.
« Eh bien », finit-elle par dire, « j'aimerais penser qu'il n'y a pas dix personnes dans tout le pays capables de faire ça. Dans le cas contraire, je doute qu’elles se réunissent un jour toutes au même endroit. »
« De quatre à dix », lui rappelle Casey.
« Même quatre. Je ne chercherais pas quatre psychopathes, ni dix. Je chercherais plutôt un chef et neuf acolytes. Une personne ayant une sorte de pouvoir sur les autres. Difficile de dire si c'est à travers un charisme particulier, ou en faisant régner la peur ou en contrôlant leur esprit. Mais je pense qu'une telle personne est assez rare. »
Casey la reprend : « Ne vous vexez pas, Harris, mais quand on a passé autant d’années à ce poste, on a tout vu. Y compris des gars cuits dans un four à pizza. »
Dani sent ses cheveux se hérisser sur sa nuque. Elle aperçoit le bref regard qu'échangent Irène et Stuart.
« Inspecteur Casey, lors de mon stage en Afrique avec Médecins sans frontières, j'ai travaillé avec des enfants soldats qui avaient été contraints ou psychologiquement forcés à commettre des atrocités bien plus graves que ce que vous pouvez imaginer. Mon travail consistait à les aider à reconstruire leurs esprits brisés, mais pour ce faire, ils devaient me raconter ce qu’ils avaient fait. Avec tout le respect que je vous dois, ne me dites pas ce que j'ai pu voir ou ne pas voir du haut de mes vingt-neuf ans. »
Le silence s'abat sur la pièce.
À la surprise de Dani, l'inspecteur Casey a l'air gêné.
« Je m'excuse de mon commentaire irréfléchi, Docteur Harris, » dit-il. » « J'étais complètement à côté de la plaque. J'espère que vous pourrez me pardonner. »
Dani est impressionnée. Il semble avoir compris que pour que des excuses soient recevables, on ne dit pas : « Je suis désolé, mais… »
« Je peux faire ça », consent-elle. « Et j’apprécie votre sens de l’humour, inspecteur, mais je pense qu'il serait préférable que nous puissions tous travailler en équipe. »
Casey hoche la tête et lui fait signe de poursuivre.
« Je disais qu’il est très difficile pour quelqu'un de normal d’assumer la responsabilité de ce type de comportement – d'en prendre l'initiative. Il est plus facile de dire : « Je ne faisais que suivre les ordres » ou « Untel m'a poussé à le faire et j'avais peur qu'il me tue si je n'obéissais pas. »
« Vous semblez certaine que le tueur est un homme », remarque Irène.
«  Certaine n’est pas le mot que j’emploierais », précise Dani, « mais pour infliger ce genre de traitement à un être humain, il faut le dépersonnaliser. La plupart d’entre nous sommes capables d’empathie, mais nous ne sommes pas nécessairement nés avec. Un enfant doit l'apprendre. Le fait que les filles soient à même d'identifier et de comprendre les émotions beaucoup plus tôt que les garçons est un fait bien établi. »
« Certains d’entre nous y travaillent encore », constate Stuart.
« C’est pour cela que les filles sont tellement plus sournoises que les garçons », affirme Dani. « Elles imaginent des jeux élaborés, tandis que les garçons tirent toujours des rayons laser imaginaires avec leurs doigts. Le développement de l’empathie est essentiel pour créer les liens d’attachement nécessaires à notre survie, mais lorsque cette faculté est endommagée, apparaissent des troubles du spectre autistique : Asperger, autisme et divers autres troubles du développement cognitif. Et environ 80 % des enfants qui ont des troubles appartenant à ce spectre sont des hommes. »
« Et les marques ? » poursuit Casey, pour réorienter la discussion. « Et pourquoi du feu ? Si c’est un rituel, de quel genre de rituel s’agit-il ? Est-ce que ce gars en retire une sorte de plaisir ? »
« J'admets que cela ressemble à un rituel », convient Dani. « Ce que quelqu'un pourrait en retirer varie. Psychologiquement, les personnes atteintes de TOC, par exemple, utilisent un rituel pour contrôler le chaos qui les menace. Sociologiquement, les êtres humains ont toujours eu besoin de rituels. Certains marquent le passage du temps ou un événement spécial, comme mettre des bougies sur un gâteau d'anniversaire. Certains désignent une identité de groupe, « Nous-sommes-les-gens-qui-faisons-toujours-cela. » Certains indiquent une initiation ou un rite de passage - comme une soirée entre célibataires où le marié sort avec ses copains dans un club de strip-tease où il est censé être tenté, puis, devant tous ses amis, il résiste à la tentation et conclut : « Désolé, les gars, je vais me marier demain. » Il montre au monde entier qu'il est prêt et qu'il se marie de son plein gré. »
« Là, je pense tout de suite à deux types qui ne l’ont pas compris », lâche Stuart inopinément.
« Alors, de quel genre de rituel pensez-vous qu'il s'agisse ? » relance Casey.
« Sans pouvoir vraiment le préciser », continue Dani, « je pense que cela pourrait signifier que le tueur voulait assouvir une sorte de fantasme, et que le rituel a une signification dans ce contexte. Je peux établir des généralités. La personne qui a fait cela a probablement des antécédents de mutilation d'animaux durant l'enfance. Cela commence généralement par la torture d'insectes, puis de grenouilles ou de poissons, puis de plus gros animaux. Ils évaluent eux-mêmes la taille de l'animal qu’ils peuvent massacrer avant de commencer à ressentir quelque chose. D'une certaine manière, ils sont comme nous tous, ils essayent de comprendre ce que signifie la vie, cependant il manque une chose à un psychopathe, par rapport aux gens normaux. »
« Une conscience ? » questionne Casey.
« Plus ou moins », répond Dani. « Il lui manque la petite voix qui susurre : « Ne fais pas de mal à cet animal, il ressent la douleur tout comme toi. » Il est clair que le tueur du Bull’s Rock n'avait aucun égard pour ce que sa victime pouvait ressentir. Cela dit, je ne pense pas qu’il était en colère contre elle. Ce n’était pas un crime impulsif ; il était planifié. La façon dont le corps est exposé en dit long sur la probabilité du fantasme. Les tueurs en série ordonnent souvent au corps de leurs victimes de se conformer à un scénario prédéfini. »
« Tu penses qu'il s'agit d'un tueur en série ? », demande Irène.
« Je ne peux pas l'affirmer », rétorque Dani. » « Je dis simplement que l'un des indicateurs d'une mentalité de tueur en série est l'exposition rituelle du corps. »
« Et le symbole sur son ventre ? » s'enquiert Casey.
« Aucune idée. Une autre indication du fantasme rituel, mais qui en connaît la signification spécifique ? Cela pourrait n’avoir de signification que pour le tueur. Une chose qu'il pourrait avoir vue dans une bande dessinée. »
On frappe à la porte et un officier en uniforme informe le procureur de district que la mère de Liam Dorsett est arrivée avec son avocat.
« Suite des événements », s'exclame Irène, se tournant vers Casey. « Allons parler au garçon et voyons ce qu’il peut nous dire. Salle d'interrogatoire 1. Bon travail, Dani. Peux-tu résumer ce que tu viens de dire en une page de mémo ? »
« Pas de souci », répond Dani, ayant l’impression d’avoir réussi un test. « Mais Irène ? Je connais Liam. Je l'ai gardé jusqu'à l'âge de quatre ans. Ma présence pourrait être utile »
La procureure regarde Casey, qui réfléchit un instant, puis acquiesce.
« Nous sommes sous la direction de l'inspecteur Casey », lui rappelle Irène, « mais je pense que tu as raison. Le garçon pourrait se sentir plus à l'aise si tu es là. C’est le seul témoin que nous ayons. »
« À part Madame Youhou », ajoute Stuart, en agitant son doigt d'un geste circulaire autour de sa tempe.
« Qui ? » demande Dani.
« Ils ont trouvé une vieille femme errant dans les environs, totalement désorientée », explique Stuart. « Apparemment, elle a vu de bonshommes verts atterrir dans les bois. Nous envoyons un homme sur Mars pour vérifier son histoire. »
« Je croyais que les bonshommes verts venaient d'Irlande », rétorque Dani.
« Cette histoire est tellement étrange que ça ne m'étonnerait pas que des gobelins soient impliqués », renchérit Casey. « Je n'en exclurais pas la possibilité. »
 
 
7.
 
 
Tommy reconnaît l'avocat qui est arrivé avec Claire Dorsett parce qu'il travaille dans le domaine de l'immobilier local, et qu'il a aidé l'un de ses amis à acheter une maison. Le mascara de Claire a coulé avec ses larmes. La salle d'attente est austère et sans relief, sans magazine à lire ni œuvres d'art à contempler sur les murs, et le sol en simple linoléum lui fait l'effet d'une clinique vétérinaire.
Lorsqu'une policière amène Liam à l'intérieur, Tommy s'écarte pour laisser le garçon se précipiter vers sa mère et la serrer dans ses bras en sanglotant, enfouissant son visage dans sa poitrine. Au même moment, Dani sort de l'ascenseur avec trois personnes que Tommy ne reconnaît pas.
« Puis-je être utile à quelque chose ? », lui demande-t-il. « Liam serait probablement plus à l'aise avec quelqu'un près de lui. Que ce soit moi ou sa maman. »
« Probablement, mais aucun ami ni famille n'est autorisé lors de l'interrogatoire », dit Dani. « Juste son avocat. Claire en a-t-elle trouvé un bon ? »
« Oui si c'est pour vendre sa maison », répond Tommy.
N'essaye pas d'être intelligent. Reste naturel.
« Il s'agit de l'enquête préliminaire, pas du procès », continue Dani. « Rien d'officiel. Liam n'est pas encore mis en cause. Je veillerai sur lui. Si tu veux, tu pourrais rester avec Claire. Vous pouvez regarder depuis la salle 2, en circuit fermé si vous le souhaitez. »
La salle d'interrogatoire est sans fenêtre, avec un bureau ordinaire, des chaises, une caméra de télévision en haut dans un coin et un écran de télévision sur son socle. Tandis que Dani désigne des sièges à Tommy et Claire, l'écran montre Liam assis dans la salle 1, son avocat à ses côtés.
« Je ne sais pas combien de temps cela va durer », explique Dani. « Liam n'est pas un suspect. C'est un bon garçon, Claire, ne perds pas cela de vue. Il a besoin de savoir que tu crois en lui. »
Claire renifle et acquiesce. Une fois seuls, elle se tourne vers Tommy. « Merci d'être ici », lui dit-elle. « Je suis sûr que tu aurais mieux à faire de ton temps. »
« Je ne vois pas bien quoi », rétorque-t-il.
« Mon mari est en Patagonie, pour la pêche. »
« Je sais, » répond Tommy. « Liam me l'a dit. Il était un peu déçu que son père ne veuille pas l'emmener. »
Claire a l'air surprise. « Liam déteste la pêche. »
« Ce n'est pas une raison pour lui », explique Tommy.
Sur l'écran, il voit la procureure de district se tourner vers Dani puis faire un geste vers Liam, indiquant qu'elle pouvait commencer. Impressionnant. Elle s'était apparemment bien débrouillée. « Bonjour, Liam, » commence Dani. « Comment vas-tu ? »
« Ça va, » soupire Liam, en se séchant les yeux avec un mouchoir et en se tamponnant le nez. « Je veux dire, pas vraiment. Mais ça va. J'imagine. »
« Sais-tu pourquoi tu es ici ? »
« Non. »
« T’ont-ils dit quels étaient tes droits ? »
« Oh lala. »
« Ça fait bizarre, n'est-ce pas ? », dit-elle. « Qu'on te lise tes droits. Tout comme tu l'as vu mille fois à la télévision. »
« Ouais. »
« Il est important que tu les comprennes. C'est le cas, n'est-ce pas ? »
Il hoche la tête.
« As-tu des questions ? »
« Suis-je en état d'arrestation ? »
Dani regarde Irène, qui secoue la tête.
« Non, » répond-elle. « Nous essayons simplement d'éclaircir la situation et de comprendre ce qui s'est passé. »
« D'accord, » acquiesce-t-il. « Je ne sais pas si je sais quelque chose, mais je ferai de mon mieux. »
« Voici l'inspecteur Casey », lui indique Dani. « Il a des questions à te poser. Si tu ne sais pas comment répondre, tu peux demander conseil à ton avocat. Pour l'instant, nous essayons simplement de collecter des informations afin de pouvoir les trier plus tard. »
Détournant les yeux de l'écran de la salle 2 Claire se tourne vers Tommy. « Connais-tu ce Casey ? » l'interroge-t-elle.
« Je ne l'avais jamais vu. »
Liam raconte à l'inspecteur qu'il est allé à une fête la nuit précédente. Il savait que sa mère ne se réveillerait pas à son retour parce qu'elle avait pris un de ses somnifères et qu'elle avait bu deux verres de Xérès, mélange qu'on n'est pas censé faire.
« Elle a toujours du mal à dormir quand mon père n'est pas en ville », explique-t-il.
« Je n'avais pas bu deux verres de Xérès », s'indigne Claire.
« Tu n'as pas besoin de me convaincre », lui répond Tommy.
Liam explique à l'inspecteur que c'était juste une fête. Oui, il y avait de l'alcool, et de la marijuana aussi, mais il ne fumait pas d'herbe parce qu'il faisait du sport, et qu’il avait entendu dire que les lycées voulaient mettre en place des tests de dépistage pour les sportifs et qu'il ne voulait pas être exclu de l'équipe.
« Ce n'était pas juste pour ne pas me faire prendre », affirme Liam. « Je n'aime pas l'herbe. Ça m'excite comme une puce. »
« Tu as donc essayé ? », demande Casey.
« Bien sûr, » rétorque Liam. « Une seule fois. Mais j'ai détesté ça. Vraiment. Vous pouvez demander à n'importe qui. »
« Puis-je demander à ceux qui étaient à la fête ? », continue Casey. « Qui d'autre était là ? »
Liam hésite.
Tommy voit Claire se pencher en avant sur sa chaise, exhortant silencieusement son fils à dire la vérité.
« Je comprends que tu veuilles protéger tes amis », continue l'inspecteur. « Ils voudront probablement te protéger aussi, mais si nous ne savons pas qui ils sont, nous ne saurons pas à qui parler. Tu sais comment cela fonctionne, non ? Si un seul gars dit qu'il n'a rien fait, nous ne le croyons pas sur parole, mais si, indépendamment les uns des autres, six gars me disent que Liam Dorsett n'y est pour rien, alors nous les prenons au sérieux. Cependant, si nous n'avons pas ces autres noms, tout ce que nous aurons, c'est ce que tu nous diras. »
Il marque une pause. « Je suis sûr qu'ils aimeraient être débarrassés de cela, tout comme toi. Tu veux rentrer à la maison, non ? »
« Ils ne peuvent pas le garder jusqu'à demain, n'est-ce pas ? », s'inquiète Claire.
« Ils peuvent le garder pendant vingt-quatre heures en tant que témoin matériel », déclare Tommy. « Après quoi, ils doivent l'accuser ou le laisser partir. Ou le placer en détention préventive. »
Claire a l'air dubitative.
« J'ai suivi un cours de procédure pénale », explique-t-il, espérant la rassurer.
« Dani m'a dit que vous étiez au lycée ensemble », dit-elle.
« Au collège aussi. Et pendant une partie de l'école primaire. Mais nous ne jouions pas dans la même cour. Rectification - j'ai tourné en rond et elle est partie en ligne droite. »
Liam semble sur le point de pleurer à nouveau. Tommy devine que le garçon commence à réaliser que sa situation est pire qu'il le pensait.
« Tu sais, Liam », intervient Dani, « nous finirons par obtenir les noms, donc il serait préférable que tu nous les donnes maintenant. »
« Elle m'a raconté qu'elle avait été la nounou de Liam », confie Tommy à Claire.
« Elle était notre préférée », affirme Claire. « Je pense qu'elle est la seule nounou que nous ayons jamais eue à faire la vaisselle une fois Liam endormi. Elle n'a jamais fait venir de petit ami non plus. Elle n'a jamais eu de petit ami, point final, autant que nous le sachions. »
Tommy avait toujours pensé que Dani devait sortir avec quelqu'un de plus âgé et plus intelligent qui n'était pas au lycée d'East Salem.
Liam hésite puis énumère une liste de noms : « Logan Gansevoort, Terence Walker, Parker Bowen, Amos Kasden, Julie Leonard, Rayne Kepplinger, Khetzel Ross, Blair Weeks. »
Tommy reconnaît trois des noms de famille qu'il avait lu dans les pages financières du New York Times. Et Khetzel était la fille de Vivian Ross, actrice de théâtre et du petit écran. Tommy avait rencontré Vivian plusieurs fois, mais il doutait qu'elle s’en souvienne.
Liam informe l'inspecteur que la fête avait eu lieu chez Logan Gansevoort parce que ses parents n'étaient pas en ville.
« Et vous étiez ivres ou défoncés ? », poursuit Casey. « Rien d'autre ? »
« C'est tout », confirme Liam.
« Qu'est-ce qu'il y avait ? De la bière ? Du vin ? De l'alcool fort ? »
« Des alcools forts, » répond Liam, passant sa main dans ses cheveux coupés à ras et grattant l'arrière d'une de ses grandes oreilles.
« Tu avais déjà bu de l'alcool fort auparavant ? », lui demande Casey.
Liam secoue la tête en signe de dénégation.
« Tu en as bu à la fête ? »
Liam hoche la tête. « Un peu trop d'ailleurs », dit-il. « Je pensais que j'allais vomir. »
« Nous ne sommes pas là pour ça », réplique Casey. « Tu comprends cela, n'est-ce pas ? Peu m'importe si tu as bu ou non de l'alcool en tant que mineur. On ne va pas s'en préoccuper maintenant. »
« Je comprends », acquiesce Liam.
« Alors, que s'est-il passé après que vous vous soyez tous soûlés ? », continue Casey.
« Je ne me souviens pas », déclare Liam. « Je le jure devant Dieu, je ne me souviens pas. Je me suis évanoui. »
« Tu ne te souviens pas de quelque chose qui aurait déraillé ? », questionne Casey. « Quelqu'un qui aurait perdu contrôle ? Quelqu'un s'est-il fâché contre quelqu'un d'autre ? Ou quelqu'un voulait-il faire quelque chose de stupide ? Cela fait partie de l'euphorie produite par l'alcool, n'est-ce pas ? »
« Je ne sais pas. Je suppose, » acquiesce Liam, se grattant à nouveau l'oreille.
« Alors que s'est-il s'est passé ? », insiste Casey. « Qu'y a-t-il que tu ne me dis pas ? »
« Je ne sais pas », répète Liam. « Je ne me souviens de rien. »
« Je ne pense pas que tu dises la vérité », persiste Casey.
Liam reste silencieux.
« D'accord, » consent Casey. « Dans ce cas, je vais te montrer quelques photos. Je vais te montrer ce qui s'est passé, et tu pourras peut-être m'expliquer les images. »
Dani se lève de sa chaise, se dirige vers l’inspecteur et lui chuchote à l'oreille. Casey a l'air agacé, puis ils quittent la pièce tous les deux.
« Que penses-tu que cela veuille dire ? Demande Claire à Tommy.
« Aucune idée. »
Un instant plus tard, Dani revient seule dans la salle de conférence. Tommy avait vu le jeu du bon-flic / mauvais-flic mille fois à la télévision. Cela y ressemblait fort, mais il imaginait que Danielle Harris était meilleure psychologue que n'importe quel personnage de télévision.
« L'inspecteur Casey a dû passer un coup de fil », explique-t-elle à Liam. « Il sera de retour dans une minute. »
« D'accord, » dit Liam.
« Tu n'apprécies pas beaucoup l'inspecteur Casey, n'est-ce pas ? »
« Il me fait peur. »
« Peut-être pourrions-nous en finir avant qu'il revienne », poursuit Dani. « Je t'explique la situation, mon garçon. Un crime terrible a été commis hier soir. Une fille a été assassinée. Et le seul indice dont disposent les policiers, c'est ton téléphone portable qu'ils ont trouvé près du corps. »
Dans la salle 2, Claire a le souffle coupé.
Liam s'étonne : « Ah bon ? »
Dani hoche la tête. « Tu te souviens de ce que tu as fait de ton téléphone portable ? »
« Je l'ai perdu », déclare Liam.
« Ça, c'est vrai », confirme Claire à Tommy. « Je lui ai demandé ce matin s'il l'avait et il a dit qu'il l'avait perdu. »
« Quand l’as-tu utilisé pour la dernière fois ? », continue Dani.
« Avant la fête », affirme Liam. « J'ai appelé Terence pour qu'il vienne me chercher. »
« Et à quelle heure es-tu rentré à la maison hier soir ? »
« À environ vers trois heures, je crois. J'ai marché jusqu'à la maison. »
« Tu as trop bu chez Logan et tu t’es évanoui, puis tu t’es réveillé chez lui ? »
« Euh oui. »
« Y avait-il quelqu'un d'autre là-bas quand tu t'es réveillé ? »
« Je ne sais pas. J'étais sur une chaise longue près de la piscine », explique Liam.
« Qu'est-ce qui t’a réveillé ? »
« J'avais froid. Il y avait du vent. Je ne suis pas retourné à l'intérieur. Je suis juste rentré. »
« Quand as-tu remarqué que ton téléphone avait disparu ? »
« Ce matin », dit-il, « ma mère m'a demandé si je l'avais. Je l'ai appelé depuis la ligne fixe pour le trouver, mais je ne l'ai pas entendu sonner. »
« D'accord, » conclut Dani. « Je vais aller trouver l'inspecteur Casey pour voir s'il a d'autres questions. »
« Danielle, » l'interpelle Liam, elle se tourne vers lui. « Tu vas dire aux autres que je vous ai donné leurs noms ? »
« Non, ne t'inquiète pas », lui répond-elle. « Mais tu as bien fait. Maintenant, nous savons comment continuer. Ça va jouer en ta faveur. »
Elle disparaît du champ de la caméra et un instant plus tard, Tommy entend frapper à la porte.
Elle passe la tête par la porte de la salle 2. « Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir près de lui une minute ? », dit-elle à Claire. « Je pense que nous avons terminé, mais je dois vérifier »
Tommy sort dans le couloir où il entend la procureure dire à Dani qu'elle souhaitait coordonner leurs horaires. Un grand portrait de l'actuel gouverneur de New York trône au bout du couloir.
Tommy attend que Dani soit seule, puis il tente sa chance. « C'était impressionnant », déclare-t-il. « Je pense que tu as réussi l'audition. »
« Que veux-tu dire par audition ? Comment sais-tu que c'était ma première fois ? »
« Je n'en avais aucune idée », dit-il. « Je trouvais juste que tu avais l'air nerveuse. Tu te touchais sans cesse les cheveux. C'est un signe. Selon les gars avec qui je joue au poker. »
« Je fais ça ? », dit Dani. « Aïe. La faim m'empêche de réfléchir correctement. »
Elle lui demande de ne pas parler aux médias.
« Nous voulons éviter aussi longtemps que possible que les noms des enfants apparaissent dans les journaux. Les médias qui se respectent savent qu'ils sont censés de ne pas publier des noms de mineurs, mais il n’y a aucun moyen de contrôler les médias numériques ou la blogosphère », explique-t-elle.
« Je comprends », acquiesce Tommy. « Quel était le problème quand Casey a quitté la pièce ? »
« Je lui ai demandé de ne pas montrer à Liam les images de la scène de crime. Il voulait voir comment celui-ci réagirait, mais s’il était innocent, cela l'aurait traumatisé à vie. Je lui ai demandé de me laisser essayer de lui parler. »
« On dirait que ça a marché », remarque Tommy. Il s'est montré courageux. « Tu veux manger quelque chose ? C'est l'heure du déjeuner. »
« Non merci », s'excuse-t-elle. « Je n’ai pas vraiment faim. J'ai encore du travail à faire ici. Ils ont trouvé une vieille femme errant dans les bois qui aurait peut-être vu quelque chose. »
« Abbie Gardener, » commente Tommy. « N'aie pas trop d'espoir. Elle a perdu toute sa tête. »
« Abbie Gardener ? »
« La mère de Crazy George », indique Tommy. « L'auteur de tous ces livres effrayants. »
« Je sais qui est Abbie Gardener », réplique Dani. « Comment as-tu su qu'il s'agissait d'elle ? »
« Ils l'ont trouvée chez moi », lui explique Tommy. « Dans ma cour. En train de parler à une grenouille. Mais je ne l’ai pas reconnue. Je me souviens quand elle était venue dans notre cours de quatrième année. Elle devait avoir dans les cent ans à l'époque. »
« Elle aurait donc eu cent trois ans à la fin de la quatrième année », s'amuse Dani.
Tommy éclate de rire. « Elle est bien bonne. »
« Pourquoi le surnomme-t-on Crazy George ? »
« Probablement parce que, quand nous étions enfants, il devenait fou lorsque quelqu'un entrait sur sa propriété. »
En retournant à sa salle de sports, Tommy repense à leur dernière conversation. Il se demande ce qu'il a bien pu dire, apparemment, il a fait une gaffe. Lorsqu'il lui avait demandé d'aller déjeuner, elle avait répondu qu'elle n'avait pas faim. Alors qu'une minute plus tôt, elle lui avait affirmé avoir tellement sa faim que ça lui embrumait l'esprit.
Peut-être que rien n'était censé se passer entre eux. Pourtant, quelque chose lui disait qu'elle était revenue dans sa vie pour une bonne raison. En la revoyant, il avait su définir ce qu'il avait ressenti durant toutes ces années à propos de son amitié avec elle : une histoire inachevée…
 
 
8.
 
 
«  Non merci, je n'ai pas vraiment faim.  »
Elle n'avait pas vraiment dit ça, si ?
Juste après lui avoir dit qu'elle avait tellement faim qu'elle n'arrivait plus à aligner ses pensées. Comment une femme mûre, sensée, éduquée et professionnelle pouvait-elle devenir aussi incohérente, et pour quoi faire ? Un gars qu'elle avait connu durant la moitié de sa vie ?
« Il doit penser que je suis idiote », songe-t-elle à haute voix.
Dani passe l’après-midi dans son bureau à faire des recherches sur la maladie d’Alzheimer afin de se préparer à interroger Abbie Gardener pour déterminer si la vieille femme pouvait ou non être considérée comme un témoin fiable, ou parler en sa propre défense. Elle avait lu les livres d'Abbie lorsqu'elle était enfant, et tout particulièrement Les sorcières d'East Salem , qui racontait des histoires 'à dormir debout' sur certaines maisons et endroits devant lesquels Dani passait en bus pour se rendre à l'école primaire. Les enfants surnommaient Abbie « la sorcière ». Personne n'osait s'approcher de la ferme des Gardener durant la période d'Halloween. Si l'on en croyait la tradition orale enfantine, trois enfants avaient un jour sonné à sa porte, demandant des bonbons pour Halloween, et avaient été si effrayés par ce qu'ils avaient vu que leurs cheveux en étaient devenus tous blancs. Les parents avaient plus de bon sens mais s'étaient toujours tenus à l'écart de la ferme au moment d'Halloween.
Comme tout le monde à East Salem, Dani était passée devant les cent cinquante acres de la ferme Gardener, délimités par d'anciens murs de pierre, et avait rêvé d'acheter un jour le domaine et de rénover la grande maison de style Reine Anne. Celle-ci était visible de la route uniquement en hiver, la maison, avec ses tourelles et ses pignons ciselés, son toit incliné en ardoise et ses ornements couleur ocre, pouvait devenir une très jolie maison, pleine de charme, si elle était revêtue de couleurs plus vives et si, peut-être, il y avait des jouets pour enfants éparpillés sur la pelouse devant. Mais avec son crépi d'un brun rougeâtre, ses reliefs noircis et le lierre sauvage grimpant du sol jusqu'au belvédère en haut, maculant les fenêtres de salissures et de feuilles, la maison semblait vouloir rebuter tout visiteur éventuel. Toutes les fois où Dani était passée devant, elle n'avait jamais vu de lumière. Des rumeurs circulaient depuis des années sur un certain nombre de milliardaires et de célébrités qui avaient été refoulés en s’arrêtant pour faire une offre à Abbie ou à Crazy George. Il était difficile de ne pas imaginer que la maison cachait quelque chose.
Ayant fini sa journée, elle est sur le point de rentrer à la maison lorsque son téléphone sonne.
« Juste pour te tenir au courant », dit l'inspecteur Casey, « nous avons noté tous les noms des jeunes participants à la fête que Liam nous a donnés. La seule à ne pas s'être présentée à l'école aujourd'hui est Julie Léonard. Dix-sept ans. Nous amenons la mère au médecin légiste pour l'identification. Comme si une mère devait voir ce genre de chose. J'espère qu'il y a une tache de naissance sur une main ou sur un pied, et que nous n'aurons que ça à montrer à Mme Léonard. »
« La jeune fille avait un bracelet d'amitié rouge et noir autour de la cheville droite, n'est-ce pas ? », lui rappelle gentiment Dani. « Le genre de choses que les enfants amicaux se passent en camp de vacances et portent jusqu'à ce qu'ils tombent. »
« J'avais oublié ça », remarque Casey. « Peut-être que sera-ce suffisant. »
« Avez-vous besoin de moi là-bas ? »
« Non », répond Casey. « Mais je vais dire à la mère que nous aurons celui qui a fait ça. Je vais avoir besoin de toi pour m'aider à tenir ma promesse. » Dani raccroche, elle s'arrête en bord de route, puis ouvre Google pour y chercher le nom de « Julie Léonard ». Elle est sur le point de taper 'enter', mais change d'avis.
Demain , décide-t-elle, en se déconnectant.
Juste avant de rentrer chez elle, elle s'arrête à l'A & P Plaza où elle achète une nouvelle radio / alarme HD à RadioShack pour sa table de chevet. La radio contient également des échantillons numériques de divers sons paisibles favorisant l'endormissement… un orage d'été, une prairie printanière pleine d'oiseaux, des vagues qui se brisent sur la plage, des grillons qui chantent lors d'une chaude nuit d'été. Elle a hâte de passer une bonne nuit de sommeil.
À cinq kilomètres de chez elle, elle voit clignoter devant elle des feux rouges, bleus et jaunes et elle ralentit. Elle pense d'abord à un accident de voiture, mais en se rapprochant, elle voit une voiture de police, un camion de pompiers avec son échelle partiellement déployée et le camion élévateur d'une compagnie d'électricité. Elle se gare et sort de la voiture pour savoir si elle peut proposer une assistance médicale. En passant derrière le camion de pompiers, elle voit un pompier et deux électriciens s’affairant autour de quelque chose au-dessus de la route. Elle fait quelques pas de plus et reste le souffle coupé.
On ne sait comment, un cerf s'était emmêlé dans les filins à quatre mètres au-dessus de l'asphalte, empêtré et plein de sang, suspendu par les bois. À sa grande horreur, elle voit le cerf ruer soudainement de ses pattes arrière, tentant de se libérer.
Elle voit un électricien secouer la tête, incapable de libérer l'animal. L'élévateur redescend au sol. L'ouvrier électricien ouvre la porte du cube et un policier monte à l'intérieur. Il détache son pistolet de service tandis que le cube remonte. Dani veut détourner le regard mais n'y parvient pas. Pendant, qu'elle regarde, elle entend le policier tirer deux balles dans la tête du cerf à bout portant pour tirer le pauvre animal de sa misère.
Quand un deuxième policier lui conseille de reculer, elle lui demande ce qui s'est passé. « Je travaille pour le bureau du procureur », lui dit-elle, comme si cela avait quelque chose à voir.
Le policier raconte qu'il a déjà vu des cerfs heurtés par des voitures qui les avaient projetés à une centaine de mètres. Il était probable qu’un camion, roulant à grande vitesse, avait heurté le cerf au moment même où celui-ci sautait pour se mettre hors de danger, faisant voler l'animal dans les câbles.
« Le chauffeur ne s'est pas arrêté ? », demande Dani.
« Il n'a peut-être pas remarqué. Il se peut qu'il soit revenu sur ses pas et n'ait pas trouvé ce qu'il avait heurté. Qui penserait à lever les yeux ? »
Elle regarde à nouveau un pompier couper les bois du cerf mort, à l'aide d'une petite scie électrique puis la carcasse se fracasse sur le sol.
« De la viande fraîche pour la réserve des loups », conclut le policier, se référant à une opération de sauvetage de la faune à proximité, où l'on amenait tous les animaux victimes de la route.
Lorsque l’on déplace enfin le camion de pompiers qui bloquait la route, Dani est autorisée à poursuivre. À son retour à la maison, elle ouvre une boîte de soupe de poulet au riz et la réchauffe dans une casserole - la « recette » de sa mère. Ses parents lui manquent. Ils appartenaient à cette vieille grande maison où elle vit maintenant sans eux.
Elle enfile son pyjama, se brosse les dents, se lave le visage, boit un verre de lait chaud et se couche. En essayant de lire les instructions pour programmer son nouveau radio-réveil, elle conclut que le manuel a été écrit par quelqu'un pour qui l'anglais était une deuxième sinon une troisième langue. Qu'est devenu le bon vieux temps où une radio n'était qu'une radio et une horloge une horloge ?
Finalement, elle règle l'alarme sur sept heures en la programmant, espère-t-elle, pour la réveiller au son d'un orage printanier.
En fermant les yeux, elle repense au cerf suspendu aux câbles électriques. C'était le genre de chose qui pouvait donner des cauchemars à quiconque, mais grâce à une conférence sur l'analyse des rêves à l'école de médecine, elle savait qu'il était rare de rêver de quelque chose que vous avez vu le jour- même. Normalement, cela prenait environ une semaine.
Elle s'endort, mais au lieu de se réveiller à sept heures, elle sursaute au milieu de la nuit, pensant qu'elle a laissé l'eau couler quelque part. L'alarme indique 2 :13.
Revenant lentement à un état de conscience éveillée, Dani se souvient de son rêve. Elle avait vu sa mère debout sous une cascade tropicale… puis l'eau s'était transformée en sang.
Elle se souvient du rêve de la nuit précédente, son père tenant une pierre. Il lui vient à l’esprit qu’elle s’était réveillée la veille à la même heure : 2 h 13. Bizarre.
Elle s'assied dans son lit, trouve la télécommande, allume la télévision et surfe sur les chaînes, regardant autant d'émissions différentes que possible pour chasser l'image perturbante de ses pensées. Les chaînes d'information parlent de marées noires et de catastrophes environnementales, de délits locaux et d'accidents de voiture tragiques. Elle éteint la télévision et prend Moby Dick .
« Est-ce par son indéfini qu'il obscurcit les vides et les immensités sans cœur de l'univers », a écrit Melville à propos de la blancheur de la baleine, « et nous poignarde ainsi par-derrière avec la pensée de l'anéantissement, en contemplant la profondeur blanche de la Voie Lactée ? Ou est-ce que, comme par essence la blancheur n'est pas tant une couleur que l'absence visible de couleur ; et en même temps l'ensemble de toutes les couleurs ; est-ce pour ces raisons qu'il y a un tel vide muet, plein de sens… ? »
Mais ce n'était pas la couleur blanche ni l'absence de couleur qui tenait Dani éveillée. C’est le rouge vif du sang qui tombait sur la tête de sa mère et le sentiment qu’elle devait en être la cause.
 
 
9.
 
 
Tommy avait deux bonnes raisons pour aller voir son ami Carl. D'une part il voulait aider Liam par tous les moyens. D'autre part il pensait que participer à la résolution du mystère était un moyen de marquer des points auprès de Dani. Il n'était pas vraiment sûr de sa réelle motivation. Peut-être voulait-il juste sortir du trou où il s'était enfoncé et repartir à zéro.
Carl Thorstein était l'un des hommes les plus instruits que Tommy connaissait. Ils s'étaient rencontrés à la station-service locale, où ils s'étaient tous deux arrêtés pour remplir le réservoir de leur moto. Les conversations à propos des Harleys, des Indiens Aces et des Black Vincents de 1952, les avaient rapidement rapprochés et amenés à parler de choses plus profondes. Carl était un théologien érudit, et il avait procuré à Tommy de sages conseils à une époque où le jeune homme en avait bien besoin. Tommy avait fini par croire qu'il n'avait pas rencontré Carl à la station-service ce par hasard jour-là. C'est Carl qui avait conseillé à Tommy de s'éloigner du football - à la grande consternation de Ham Jeffers, le propriétaire multimilliardaire de l'équipe. Carl avait encouragé Tommy à mener sa vie sans pratiquer un sport où il pouvait tuer quelqu'un.
Avant l'accident, Tommy prenait au sérieux le sport qu'il pratiquait. Après l’accident, cela avait perdu tout son sens. Comment aurait-il pu dire : «  Un homme est mort, mais nous avons marqué deux buts de plus que l'autre équipe, donc ça valait le coup » ?
Ham Jeffers pensait que Tommy devait être capable de laisser cela derrière lui. « Ne sois pas aussi têtu », avait-il hurlé. « C'était un accident ! »
Carl avait dit à Tommy que, oui, c'était bien un accident, mais c'était aussi un carrefour, un tournant dans sa vie. Il y avait une raison à cela, ou du moins un sens à trouver. Carl n'avait pas essayé de le tranquilliser avec des réponses faciles.
« Tu ne sauras peut-être jamais pourquoi Dieu a permis cela », avait-il dit à Tommy, « mais peut-être veut-il que tu te poses la question. Si la vie a un sens, alors la mort aussi, même s'il semble insensé d'y penser en ce moment. »
Tommy ne cessait d’y réfléchir. En attendant, pour s'assurer que cela ne se reproduise plus, il avait pris les mesures nécessaires. Sur le plan personnel, il avait quitté le terrain au cours du premier quart du match suivant, avant de blesser quelqu'un d'autre, et parce qu'il savait que ce n'était plus sa place. Il avait toujours joué en gardant à l'esprit une équation : (masse x vitesse) = puissance, et il importait avant tout d'avoir une puissance maximum. Certains joueurs freinaient une fraction de seconde avant l'impact. Tommy avait accéléré. Après l'accident, il s'était mis à fuir les impacts et à décélérer. Son cœur n'y était plus.
L'autre chose qu'il savait devoir faire, c'était d'ouvrir un centre de fitness pour entraîner les athlètes et leur enseigner comment acquérir de la force. Il avait assumé l'entière responsabilité des conséquences de ses actes, mais il savait également que, tout en étant un athlète naturellement doué d'une rapidité incroyable, Dwight Sykes était aussi paresseux. Il venait rarement en salle de musculation et passait la saison morte à chercher à obtenir des rôles à la télévision et à courir après les filles. Si Sykes avait été plus fort, il aurait peut-être pu encaisser le coup que Tommy lui avait donné.
Le centre de fitness représentait un moyen de permettre à ceux qui le fréquentaient d'accroître leur force. Ce n'était pas ce que Tommy ne voulait pas y consacrer le restant de sa vie, mais il se devait de le mettre en place avant de passer à la prochaine étape.
Le soleil matinal pointe tout juste à l'est lorsque Tommy s’arrête chez Carl, et il trouve son ami dans son jardin, à arracher ses plants de tomates desséchés. Carl vit seul depuis qu'il a perdu sa femme d'un cancer du sein. Tommy avait essayé de lui trouver des rendez-vous à chaque fois qu'il rencontrait des femmes célibataires de son âge, mais Carl n'avait jamais appelé les numéros que Tommy lui avait donnés.
En voyant Tommy, Carl se lève et pose ses mains boueuses sur ses hanches en un geste qui indique : qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite ? Il arbore une barbe poivre et sel, intégrale mais bien taillée, qui contraste avec son crâne dégarni.
« Qu'est-ce que tu fais ? » s'étonne Tommy. « C'est le printemps la saison des semis. »
« Un ami hollandais m'a apporté des bulbes », répond Carl. « Je t'offre une tasse de café ? »
Ils se dirigent ensemble vers le porche, où Tommy s'installe sur une chaise Adirondack pendant que Carl entre dans la maison. Il revient un peu plus tard portant deux tasses fumantes.
Carl s'assied lourdement sur la chaise à côté de Tommy. « Aïe, » dit-il en se frottant le dos. « Je ne peux plus me courber comme avant. Ou plus précisément, je ne peux plus me relever aussi bien qu'auparavant. Qu'est-ce qui t'amène dans ce coin de forêt ? »
« Je fais des recherches, en fait », raconte Tommy. « As-tu entendu parler de Bull’s Rock Hill ? »
« Juste un peu à la radio », commente Carl.
« Je suis impliqué en quelque sorte », continue Tommy. « Je t’ai parlé de mon ami Liam, n'est-ce pas ? »
« Le gamin mince comme un fil ? », répond Carl.
Tommy acquiesce. « Ils ont trouvé son téléphone portable sur les lieux. Il n'a aucune idée de comment il s'est retrouvé là. »
« Est-il le seul suspect ? »
« Je ne sais pas », dit Tommy. « Il a donné à la police les noms des autres amis de la fête. Je crois qu'ils pensent qu'il s'agit de l'un d'eux, mais il se peut que quelqu'un sans lien avec la fête l'ait retrouvée sur le chemin du retour. As-tu déjà entendu parler d'Abbie Gardener ? »
« Je connais Abbie », répond Carl. « Autant que l'on puisse dire, étant donné son état. Je l’ai vue à High Ridge lorsque j’ai rendu visite à d’autres résidents là-bas. Qu'est-ce qu'Abbie a à voir avec ça ? »
« Probablement rien », affirme Tommy, « sauf que la nuit dernière, elle s'est échappée de la maison de retraite et s'est retrouvée dans mon jardin. Mon alarme s'est déclenchée à trois heures du matin. La police pense qu'elle aurait pu voir quelque chose. »
« Il ne sera pas facile de parler avec elle », commente Carl. « Si je comprends bien, elle est en phase terminale d'Alzheimer. »
« Puis-je te montrer quelque chose ? » demande Tommy, sortant son téléphone de la poche de sa veste. Il cherche la vidéo qu'il a prise la nuit précédente. « Elle disait quelque chose quand je l'ai trouvée, mais rien que je puisse comprendre. J'ai pensé que si je te la faisais écouter… - tu parles au moins une centaine de langues, non ? »
« Pas tout à fait une centaine », rectifie Carl. « Avant que l’on continue – tu travailles sur ce cas ? »
Carl était l'une des rares personnes à qui Tommy avait confié la nouvelle orientation de sa carrière.
« En quelque sorte. Je m'y intéresse en partie. Je t'ai déjà parlé de Dani Harris ? »
« Est-ce la partie qui t’intéresse ? »
« Elle est psychiatre légiste au bureau du procureur. »
« Tu lui as dit que tu étudiais pour obtenir une licence de détective privé ? »
« Pas encore, » rétorque Tommy. « Je ne voulais pas paraître arrogant. Quoi qu'il en soit, elle travaille sur l'affaire et elle m'a demandé de l'aider. Bon, d'accord, elle ne m'a pas vraiment demandé. » Il tend son téléphone à Carl. « Peux-tu traduire cela ? »
« Je peux essayer. » Il appuie sur la flèche audio à l'écran et se met à écouter.
Tommy observe l'expression du visage de son ami, qui passe de la curiosité à l'inquiétude. « C'est un peu fou, n’est-ce pas ? » Qu'est-ce que « la fée de la bonne fortune « ? »
« La première partie est en italien », commence Carl. « Ça te dérange si je prends ça à l'intérieur ? Je veux juste vérifier quelque chose sur mon ordinateur. Je reviens tout de suite. »
Pendant qu'il attend, Tommy observe une formation d'oies en chevron au-dessus de lui, volant vers le nord. Il avait toujours eu un sens de l’orientation remarquable, même par temps nuageux, de jour ou de nuit, lorsque le soleil ou les étoiles étaient cachés. Ce n'était pas la période de l'année où les oies volaient vers le nord, mais il supposait qu'elles savaient ce qu'elles faisaient. Faisant des allers-retours vers l’arrière, peut-être, pour collecter des retardataires.
Carl revient sur le porche avec un livre. Lorsque Tommy l'ouvre, il voit qu'il est écrit en italien. Il regarde la couverture et lit le titre, La Divina Commedia, di Dante Alighieri.
« C'est une traduction du XIXe siècle du Ferrari original », explique Carl. « Je pensais me souvenir de ce passage dans le Purgatorio , mais j'avais tort. Ça vient de l'Enfer . Je n'avais pas relu ça depuis le séminaire.
Il tend la main et ouvre le livre à la page qu'il avait mise en signet et pointe du doigt la ligne exacte.
«  Le ali congoleare di mondo. Mon italien n'est pas aussi bon qu'il le devrait », s'excuse Carl, « mais je le traduirais par «  Ses ailes gèlent le monde » . Dans le contexte, «  l'être le plus splendide de Dieu, qui bat des ailes et gèle tout ce qui l'entoure . »
Il tend à Tommy une copie papier de sa traduction. Et « la fée de la chance 'Luck's fairy' » ? Demande encore Tommy.
« Eh bien, ce n'est pas l-u-c-k-apostrophe-s. C'est l-u-x. Lux, cela signifie « lumière ». En latin, pas en italien. Et ferre , orthographié f-e-r-r-e, signifie « apporter ». « Porteur de lumière « serait la traduction. « Dont les ailes gèlent le monde. » Lux ferre est tiré de la Bible. Cela fait référence à une personne. »
« Qui donc ? » l'interroge Tommy. «  Lux ferre , » répond Carl. « Mis ensemble, cela donne « Lucifer, dont les ailes gèlent le monde ». Du moins selon Dante. Mais qu'a-t-il donc écrit récemment ? »
« Alors les élucubrations d'Abbie Gardener concerneraient Satan ? »
« Je dirais que oui, » réfléchit Carl. « Ce qui serait cohérent avec sa fixation permanente sur tout ce qui est sombre et macabre. J'ai beaucoup travaillé avec des personnes âgées. La plupart trouvent la paix et n'ont aucun problème à vieillir, mais pour certains… les démons sortent. Cela peut être lié à l'atrophie des lobes frontaux qui régissent le contrôle des impulsions et de la moralité. Parfois, les personnes âgées perdent leur maîtrise de soi et commencent à se taper dessus avec leurs cannes. Cela semble idiot, mais ce n'est pas drôle quand on y assiste. »
« Je l'ai vu de mes yeux, » réplique Tommy, abaissant son col roulé pour montrer à Carl les égratignures sur sa gorge. « Elle m'a sauté dessus. Sans crier gare. Avec une force incroyable. »
Carl se penche pour regarder.
« Une dernière question », poursuit Tommy. « Elle m'a demandé si je croyais en quelque chose dont je n'ai jamais entendu parler - je ne l'ai même pas trouvé dans le dictionnaire. Ecstaspizium ? »
« Extispicium, » le corrige Carl. »E-x-t-i-s-p-i-c-i-u-m. »
« Tu sais ce que cela signifie ? »
« Cela se réfère à la pratique du sacrifice d'un animal afin de pouvoir prédire l'avenir en interprétant ses entrailles », répond Carl. « Une forme de divination pratiquée par les haruspices romains. »
« Les haruspices ? »
« Des diseurs de bonne aventure, » lui explique Carl. « Ou peut-être des prophètes. »
« Cela explique ce qu'elle faisait avec la grenouille », se remémore Tommy. « Ce sont les premiers à partir, tu seras le dernier », a-t-elle déclaré. »
« Le dernier à quoi ? »
« À me dissoudre », complète Tommy. « Et j'aimerais te parler du médecin qui a examiné ma gorge. »
Il lui raconte toute l'histoire du mieux qu'il s'en souvienne. Quand il a fini de parler, Carl se cale contre le dossier de sa chaise, dans une attitude de réflexion.
« Que penses-tu de tout cela ? », demande Tommy. « Est-ce le produit de mon imagination ? »
« Peut-être », déclare Carl. « Ou peut-être quelqu'un t'a-t-il rendu visite. »
« Qui donc ? »
« Un ange, » rétorque Carl. « Juste une supposition, mais je pencherais assez dans cette direction. »
« Un ange déguisé en motard ? » s'exclame Tommy. « Comme dans Les Anges de l'Enfer ? » 1
« Si tu y réfléchis, » réplique Carl, « un ange essayant de passer incognito, ne pourrait guère choisir un meilleur déguisement. A-t-il dit quelque chose ? »
« Rien de bien angélique ? » constate Tommy. « Il m'a dit de mettre quelque chose sur mes égratignures. »
« Il t’a donc aidé. Tu vas le dire à Dani ? », demande Carl.
« Elle dirait que je perds la tête », rétorque Tommy. « Ce qui pourrait très bien être le cas. Ma tante connaissait assez bien Abbie. Je pensais que je pourrais essayer d'aller lui parler au High Ridge Manor. »
« Bonne chance, » lui souhaite Carl. « Fais-moi savoir si tu veux que je t'accompagne comme garde du corps. »
« Merci, » sourit Tommy.
« Et, Tommy ? »
« Quoi ? »
« C'est juste que… » Carl marque une pause. « Fais attention. Nous pouvons plaisanter à propos d'une vieille dame folle dans les bois, mais… »
« Mais quoi ? »
« Satan n'a rien d'une plaisanterie. Considère la possibilité que le mal soit réel. »
« Je sais qu'il est réel », l'assure Tommy. « Je ferai attention. »
 
 
 
 
 

Samedi
16 octobre
 
 
10.
 
 
« C'est absolument incroyable », s'exclame la femme debout à côté de Dani sur la plate-forme du métro nord à Grand Central, à soixante-dix kilomètres de là. « Je ne peux pas croire qu'il y ait autant de bois et de lacs aussi près de New York. »
Dani lui trouve l'accent du Midwest. « Ce ne sont pas tous des lacs », explique-t-elle. « Pour la plupart ce sont des réservoirs. C'est de là que New York tire son eau potable. Les barrages et les aqueducs ont été construits dans les années 1800. »
« Quelle bonne idée ! », s'écrie la femme. « Je viens du Minnesota. Nous avons une dizaine de milliers de lacs. Y êtes-vous déjà allée ? »
« Non, » répond Dani.
« Vous n'aimeriez probablement pas », déclare la femme, laissant Dani perplexe, puis elle descend de la plate-forme avant que celle-ci puisse lui demander d'expliquer son point de vue. Peut-être l'avait-elle confondu avec une fille de la ville, bien qu'aussi loin qu'on s'en souvienne, East Salem était un endroit où les capitaines d'industrie, les industriels véreux de New York et les magnats de Wall Street avaient construit leurs châteaux et leurs fermes de gentlemen, justement pour s'éloigner loin du vacarme et de la clameur urbaine.
Alors que le train quitte la gare, Dani se souvient s'être rendue à Manhattan avec ses parents pour visiter le Musée d'Histoire Naturelle ou le MoMA ou pour voir les Ringling Brothers Barnu m et le Bailey Circus au Madison Square Garden. Enfant, elle avait été fascinée par la rapidité avec laquelle le paysage derrière la fenêtre était passé de la campagne à la banlieue, puis à la ville et au centre-ville. Cela avait commencé avec des arbres, des champs et des étangs pleins d'oies et de canards, puis étaient apparues des maisons, suivies par la laideur des parties les plus reculées des entrepôts et des hangars de stockage, en état croissant de délabrement, des vieux pneus, du verre cassé, des graffitis et parfois des sans-abris, s'abritant dans des cartons. Ensuite, le train était englouti dans l'obscurité, les rails le conduisant sous terre, jusqu'à ce qu'il s'arrête et que sa mère ou son père la conduise par la main dans la gare de Grand Central et que le monde redevienne magique.
Elle se souvient avoir observé les hommes et les femmes d'affaires dans le train et s'être demandée ce qu'elle ferait de sa vie. Elle était entrée en médecine parce que son père était médecin. Elle s'était tournée vers la psychiatrie parce qu'elle trouvait les maladies du cerveau plus complexes, plus difficiles et plus fascinantes que les autres. Mais, certains jours, elle regrettait de ne pas avoir suivi les projets de son âge tendre, qui étaient d'aller dans l'Ouest et de nourrir les chevaux sauvages en jetant des balles de foin du haut d’une montgolfière.
« Je ne pense pas que les chevaux sauvages aient besoin d'être nourris par montgolfière », lui avait dit son père. « Ils ont déjà beaucoup d'herbe à manger là où ils sont. »
Tant pis pour son rêve.
À Grand Central, elle prend la navette pour Times Square et le quartier chic de la 56e rue, où elle parcourt à pied la courte distance qui la sépare du John Jay College of Criminal Justice , un groupe de bâtiments entre le 10 et le 11 du côté ouest de Manhattan. John Jay est une école unique où le département d'athlétisme comprend des équipes de tir, masculines et féminines, et où les étudiants de premier cycle suivent tous les cours d'art libéral requis, comme la littérature, la philosophie et les sciences sociales, avant de se spécialiser en application de la loi en tant que jeunes diplômés. Au cours du semestre précédent, Dani avait enseigné le cours PSYCH 716, 'Évaluation et conseil du délinquant juvénile'. Ce semestre, elle enseignait le PSYCH 701, 'Psychologie du comportement criminel'.
La matinée passe rapidement, le meurtre de Bull’s Rock Hill n’étant jamais loin de ses pensées. Elle prononce sa conférence sur le crime et l'ordre de naissance (les puînés étant généralement plus en difficulté que les aînés), elle rencontre un conseiller, passe quelques minutes à discuter avec un collègue et est sur le point de récupérer son courrier lorsqu'elle aperçoit une silhouette familière parcourir les offres d'emploi sur le tableau d'affichage placé devant le bureau des études supérieures. Il porte des Skechers, un jean et une veste de cuir noir sur une chemise blanche.
« Tommy, je pense que tu en fais un peu trop », lui déclare-t-elle. « Si tu veux me parler, appelle simplement mon bureau - ne me suis pas partout. »
Il lui sourit. Elle doit bien admettre qu'il a un joli sourire.
« Pardon ? », s'étonne-t-il
« Que fais-tu ici ? », lui demande-t-elle. « Comment savais-tu que je serais là ? »
« Je n'en savais rien », rétorque-t-il. « Je veux dire, je savais que tu enseignais ici, ta biographie le mentionne, mais je ne connais pas ton emploi du temps. « 
C'est alors qu'elle remarque sur son épaule musclée une sangle en cuir reliée à une mallette, qu'il semble tenter de dissimuler.
Elle attend.
« Je suis un cours », avoue-t-il. « Et honnêtement, je ne savais pas que tu serais là. Mais je suis content de te voir. »
« Quel genre de cours ? », demande-t-elle
« CJ 727. »
« La cyber criminologie ? »
« Eh oui, » répond-il. « C'est vraiment intéressant. As-tu idée du nombre de réseaux de robots existants ? Je ne me connecte plus jamais à la Wi-Fi d'un aéroport. »
« Et donc… pourquoi suis-tu ce cours ? », poursuit-elle « Quel est le rapport avec la gestion d'un centre de fitness ? »
« Rien », reconnaît-il.
« Alors ? »
« Peut-être que je ne veux pas diriger un centre de fitness pour le restant de mes jours », lui dit-il. « Peut-être que j'essaye d'élargir mon horizon. »
« Pour faire quoi ? »
« Tu dois promettre de ne pas rire », répond-il.
« Je te le promets. » Elle ne peut s'empêcher de remarquer que l’œil de neuf étudiantes sur dix s'attarde sur Tommy, et ce n'est probablement pas parce qu'elles reconnaissent un ancien joueur. Il doit savoir à quel point il plaît. Dans le cas contraire, elle n'allait certainement pas le lui dire.
« Eh bien, » commence-t-il en inclinant la tête en arrière comme s'il préparait son effet, « en fait, j'étudie pour devenir détective privé. »
« Quoi ? », s'esclaffe-t-elle, avant de se rattraper. « Pourquoi ? Parce que tu t'es replongé dans des rediffusions de Magnum, détective privé ?  »
« Ne te moque pas de Magnum », rétorque-t-il. « C'était une très bonne série. »
« Pourquoi ? »
« Eh bien, tout d'abord, le cadre hawaïen… »
« Pas pourquoi c'était une bonne série - mais pourquoi détective privé ? »
« Il y a en effet une raison à cela », confesse Tommy. Il sourit brièvement.
« Je t'en parlerai plus tard. Mais, excuse-moi, pourquoi pas ? Pourquoi cela te semble-t-il si ridicule ? »
« Ce n'est pas ridicule », se reprend Dani. « Je suis désolée. Ce n’est absolument pas ridicule. Je pensais juste que tu faisais déjà quelque chose. « 
« Quelque chose qui rapporte de l'argent », conclut Tommy. « Et j'aime travailler avec les jeunes. Mais le reste est assez ennuyeux. »
Tommy ne faisait clairement pas partie de ces célébrités sportives à la retraite qui aiment passer leur journée à raconter leurs souvenirs à la télé ou à écrire des livres de révélations… bien que de tous les athlètes retraités ayant une histoire à raconter, la sienne serait certainement la plus intéressante.
« C'est quelque chose que j'ai toujours voulu faire », explique-t-il, s'appuyant contre le mur, sur sa mallette pour amortir, les mains dans les poches de son manteau. « Depuis petit, je voulais être joueur de football professionnel ou détective privé. Je pensais que je pouvais faire les deux. Combattre les lignes offensives pendant la saison et le crime hors saison. C'est en fait assez similaire. »
« En quoi est-ce similaire ? »
« En termes de résolution de casse-tête », explique Tommy. « Le milieu-centre est la position la plus cérébrale du football. La plupart des gens pensent au quart-arrière, mais la défense ne connaît pas le jeu au préalable. Il faut observer et réagir en une fraction de seconde. »
« Et puis vous foncez dans le tas. »
« C'est ça », acquiesce Tommy. « À ce moment-là, on met son cerveau en berne et on laisse son corps faire le travail. On regarde dans le vide. »
« Dans le vide ? »
« On se vide », explique Tommy. « Et je ne parle pas de régime alimentaire. Un gars a interviewé des centaines d'athlètes qui avaient battu des records du monde, et neuf fois sur dix ils disaient : « En fait, j'ai déjà fait mieux. » Et le gars répondait : « En réalité, vous n'avez jamais fait mieux - nous avons toutes vos annales », cependant, les athlètes étaient unanimes sur le fait qu'ils ne se sentaient pas à leur apogée lorsqu'ils ont battu le record. Ils n'étaient pas concentrés, ou n'avaient pas dormi la nuit précédente. »
« Et à quoi ressemble ce vide ? » l'interroge Dani.
« Il signifie qu'on essaye de faire de son mieux sans essayer. On ne peut être vide de toute pensée tout en pensant : ‘Maintenant, je vais faire le vide.’ Si on réfléchit trop, c'est le fiasco assuré. On s'entraîne à fond, on étudie la situation, on visualise, on se concentre et on se fait des projections mentales, et ensuite, on se laisse aller, et on fait confiance à son corps pour qu'il réagisse correctement. « 
« Et donc, sur combien d'affaires as-tu travaillé ? « demande-t-elle, « en tant que détective privé ? « 
« La tienne est la première, « dit-il, tout en réajustant la sangle de sa mallette sur le haut de son épaule. « Écoute, je dois retourner au centre, mais c'était agréable de te revoir. Ah, et j'ai quelque chose pour toi. Je l'ai eu ce matin. « 
Il plonge la main dans sa mallette et lui tend une feuille imprimée.
« Traduit par l'un de mes amis, « lui annonce-t-il. « Il s'agit des paroles qu'a prononcées Abbie Gardener, lorsque je l'ai surprise à voler des grenouilles mortes dans mon étang. Elle n'a plus toute sa tête, mais j'ai pensé que cela pourrait t'intéresser. « 
Dani se saisit de la feuille, sans même la regarder : « Attends une minute, « crie-t-elle en le suivant dans le hall, puis dehors en plein soleil : « Qu'as-tu voulu dire par 'la tienne est la première ? « 
« Je me suis mal exprimé, « rétorque-t-il. « L'affaire de Liam est la première, il m'a demandé mon aide. »
« Claire t'a engagé ? « demande Dani. Elle déambule à ses côtés, le ciel d'octobre est clair et bleu au-dessus d'eux.
« Personne ne m'a engagé », répond Tommy en rejetant ses cheveux en arrière pour dégager ses yeux. « J'ai plus d'argent que je ne pourrais en dépenser. J'ai pris cette affaire parce que Liam est mon ami, et qu'il a besoin de mon aide. Toi aussi tu es mon amie, j'espère, et si tu as besoin de mon aide, elle t'est toute acquise. Il suffit de demander. « 
 
Dani ne sait que faire de sa proposition. D'une part, la dernière chose dont elle ait besoin c'est d'un amateur maladroit qui vienne troubler son eau et piétiner les preuves. D'autre part, elle a besoin de toute l'aide qu'elle peut obtenir. Elle avait été le 'larbin' de John Foley, maintenant elle était la principale consultante, et elle n'avait pas de 'larbin'. Tommy était clairement plus intelligent qu'elle l'avait imaginé, et sa célébrité pouvait lui ouvrir des portes qui autrement resteraient fermées.
Ils arrivent à l'endroit où Tommy a garé sa moto, une Harley-Davidson Iron 883 Sportster, noir mat, avec des sacoches d'un noir identique. Il détache son casque du guidon pour le mettre sur sa tête.
« Quand on en a une comme ça, « dit-il en caressant le siège de son engin, « on n'a plus besoin de se préoccuper de trouver une place de parking en ville. « Il enfourche la moto, tourne la clé de démarrage, et fait vrombir l'accélérateur. Le moteur ronronne.
Pendant un instant, Dani s'imagine à califourchon derrière lui, parcourant la campagne et s'arrêtant pour camper quelque part.
« Alors qu'en dis-tu ? « lui demande-t-il en baissant le régime. « Nous pourrions l'officialiser, et tu pourrais m'engager. Comme ça, tu pourrais me renvoyer si ça ne marche pas.
« Je ne suis pas sûre que ça entre dans le budget, « réfléchit-elle.
« Un dollar, « rétorque Tommy. « Et ce serait, satisfait ou remboursé ». Il lui tend la main.
Elle réfléchit. « Mais ce serait moi le chef « reprend-elle.
« Tu serais totalement aux commandes. Tu me dis 'saute', je demande 'Sur qui ?' Alors qu'en penses-tu ? »
Elle hésite encore, pesant le pour et le contre. Elle suspend son geste. « D'accord, « finit-elle par conclure, en saisissant sa main en signe d'agrément.
Mais tu ne pourras dire à personne que tu travailles pour le procureur. Désolée, ce n'est pas ce que je voulais dire. Je travaille pour le procureur. Tu travailles pour moi. Ce n'est pas… »
« Officiel. Oui, je sais », la rassure Tommy. » « Pour la troisième fois, je ne fais pas ça parce que l'on m'a engagé. Je veux juste aider. Tu as le dollar ? »
« Je ne pense pas », dit-elle. « Il faudrait que je trouve un distributeur. »
« À toi de jouer alors », dit-il en appuyant sur l'accélérateur. « Vous allez à la veillée aux chandelles pour Julie Léonard ce soir ? À 20 heures au lycée. » La veillée s'est organisée avec une rapidité remarquable, songe Dani, mais avec Twitter et Facebook, les textos et la messagerie instantanée, de telles choses sont possibles de nos jours. Les enfants sont effrayés. On puise de la force et du réconfort dans un rassemblement.
« Je serai là », confirme-t-elle. « Je suis curieuse de voir qui viendra. Demain, nous interrogerons les enfants qui étaient à la fête. Appelle-moi sur mon portable. »
« Sur quel numéro ? »
Il enregistre aussitôt ses différents numéros dans son téléphone.
« Cela ressemble au début d'une belle amitié », s'exclame-t-il. « C'est dans Casablanca . »
« Je connais la référence », rétorque-t-elle.
Alors qu'il s'éloigne, elle se demande à quoi il ressemblerait en veste de smoking blanche.
Une fois qu’il est parti, elle lit la feuille qu'il lui a donnée. Les paroles de la vieille dame correspondent aux recherches que Dani avait effectuées la veille sur la maladie d'Alzheimer. Une confusion entre les faits et le fantasme ; une incapacité à trouver les mots nécessaires pour communiquer, d'où l'italien et le latin ; l'incapacité à se situer dans le temps, d'où la confusion des temps présents et futurs. Une personne atteinte d'Alzheimer substitue parfois des mots à leur véritable signification, avait-elle lu. Elle essaye d’exprimer quelque chose qui est important pour elle, mais il est souvent difficile de l'interpréter.
Lorsque Dani lit la référence à lux ferre , elle a comme un flash et revoit le cerf suspendu aux câbles téléphoniques. L'image est celle d'une âme torturée attendant d'être libérée. Elle se souvient de la terreur reflétée dans l’œil du pauvre animal et de l'explication que le flic lui avait donnée. Les collisions avec les cerfs étaient monnaie courante à Westchester. C'est certainement ce qui s'était passé. L'idée que quelqu'un, ou quelque chose avait laissé le cerf suspendu au-dessus du chemin qu'elle avait pris pour rentrer chez elle en guise d'avertissement était tout simplement grotesque. Superstitieux. Absurde.
Pourquoi, alors, avait-elle eu un sentiment si particulier de… prémonition ? Le sentiment lui revient, l'intuition que la bête, cherchant à comprendre, l'avait regardée…
Et, plus précisément, l'avait reconnue.
Quelle idiote.

Elle s'arrête à un kiosque à journaux de Grand Central avant de prendre son train de retour à Katonah. Lorsqu'elle voit la couverture du New York Star, elle est stoppée dans son élan. Le titre l'ÉVENTREUR DE WESTCHESTER RIPPER s'étale en première page et en dessous, il y a une photo du corps de la victime. Quelqu'un a divulgué la photo.
Les pares-feux et les codes de sécurité permettant de crypter et de protéger les fichiers de la police et les ordinateurs du bureau du procureur étaient soi-disant à l'épreuve des pirates informatiques, mais cela ne signifiait pas qu'un journal aussi peu scrupuleux que le Star ne pouvait pas soudoyer quelqu'un pour un article. Ils l'avaient déjà fait auparavant.
Irène serait furieuse.
Lorsqu'elle descend du train à Katonah, Dani s'arrête un moment pour ouvrir un e-mail qu'elle a reçu du procureur.
Dani, j'ai horreur de m'imposer et je m'excuse de vous prendre au pied levé, mais j'ai besoin de vous. Réunion extraordinaire de la ville, convoquée (par les citoyens) aujourd'hui à 16 h au Grange Hall, East Salem. Savez-vous où ça se trouve ? J'y envoie aussi Casey et Stuart. Ils vous mettront au courant. Les gens ont peur, à cause de « l'éventreur » etc. Attendez-vous à une avalanche de « Pourquoi vous ne faites rien ? » Et préparez-vous à répliquer : « Pas de commentaires pour l'instant. » Suivant la formule imposée par les directives, évidemment. En espérant que vous saurez apaiser et rassurer les esprits. Allez aussi voir sur FB et cherchez « Les amis de Julie Leonard » . 174 membres, il y a dix minutes, et maintenant, déjà 398 demandes. Un attroupement malsain est en train de se former. Il ne manque plus que les torches et les fourches. Appelez-moi si vous avez des questions. Courage. Irene .
Grange Hall est sur la place d'East Salem, en face du parking de la bibliothèque. Dani arrive assez tôt pour se connecter en utilisant la Wi-Fi de la bibliothèque. Quand elle trouve la page « amis de Julie Léonard » sur Facebook, elle voit ce qu'Irene voulait dire - une foule virtuelle de personnes en colère et effrayées, cherchant du soutien, bien que les « informations » partagées ne soient que rumeurs et spéculations.
J 'ai vu une lumière blanche au-dessus du lac Atticus cette nuit-là, mais quand j'ai prévenu la police, ils m'ont envoyé promener, écrit quelqu'un.
Mon chien était comme un lion en cage toute la nuit - les animaux ont une perception extra-sensorielle pour ce genre de choses, écrit un autre.
S i vous avez besoin d'acheter une arme, il y a une foire aux armes à Rhode Island – moi, c'est ce que j'ai fait.
N'achetez pas d'arme - ne cédez pas à la haine !
Si quelqu'un s'introduisait chez moi et menaçait de tuer mes enfants, je ne pense pas que j'appellerais un pacifiste. Je préférerais inviter mes deux meilleurs amis, Smith & Wesson.
Il s'est produit exactement la même chose au même endroit en 1831.
Vous oubliez tous une chose. Julie n'aurait rien voulu de tout cela. Souvenez-vous de Julie !
Dani se heurte à une hystérie similaire à l'assemblée municipale, elle doit se frayer un chemin à travers plusieurs équipes de chaînes d'info télévisée pour passer la porte d'entrée de Grange Hall. Le bâtiment a plus de deux cents ans, des rangées de chaises pliantes sont alignées sur le plancher en bois, les sièges permanents sont sur le balcon en forme de U, et le vestibule, est agrémenté de fenêtres que l'on peut ouvrir lorsqu'il fait trop chaud en été.
Debout sur le podium sur la scène, Stuart déclare la réunion ouverte. Dani et Casey ont pris place sur des chaises pliantes derrière lui. Il explique à la foule que le détective Casey et le Dr Danielle Harris, psychiatre consultante, sont là pour répondre au plus grand nombre de questions possible. L'enquête est en cours, et il espère que tout le monde comprendra que beaucoup de questions resteront sans réponse pour le moment, soit parce que celle-ci n'a pas encore été trouvée, soit parce qu'elle la réponse pourrait compromettre l'enquête.
« Avez-vous pu identifier la victime ? » demande quelqu'un.
Casey monte sur le podium et confirme que la victime est une certaine Julie Leonard, 17 ans, élève du lycée d'East Salem.
« Comment a-t-elle été tuée ? »
« Je ne peux pas vraiment répondre à cette question pour le moment », déclare Casey.
« La photo dans le journal est-elle celle de la scène du crime ? »
« Nous ne divulguons pas de photos de scène de crime à la presse. »
« Ça ne répond pas à la question », s'exclame une femme avec un bébé dans les bras.
« Je n'ai pas vu les journaux », répond Stuart.
Dani le soupçonne de ne pas dire la vérité.
« Vous ne lisez pas les journaux ? » l'invective un homme portant une casquette des Red Sox. « Même nous , on sait faire ça. »
« J'ai arrêté de lire le Star quand ils ont dit qu'Abraham Lincoln était en réalité une femme », rétorque Stuart en riant. Quelques rires fusent dans la salle.
« Avez-vous des suspects ? »
« Nous suivons actuellement un certain nombre de pistes dans cette enquête », déclare Casey.
« Nous avons beaucoup de gens qui y travaillent, et nous progressons. »
« Avez-vous procédé à des arrestations ? »
« Nous n'avons procédé à aucune arrestation pour le moment. »
« Pensez-vous le faire bientôt ? »
« Si l'on pense arrêter quelqu'un bientôt ? » répète Casey. « Oui. Nous nous attendons à résoudre ce crime. »
« Quand ? »
« Quand ? » répète encore Casey, en étouffant son hilarité.
« J'ai un ami qui explore des grottes » - Stuart se penche pour l'interrompre - « et on lui demande souvent : « Combien y a-t-il de kilomètres de grottes inexplorées ? » On ne peut pas répondre à ce genre de questions avant que l'enquête soit résolue. »
« Qui vous parle de grottes ? » demande un homme plus âgé.
Dani ne connaît pas son nom, mais le reconnaît comme étant l'un des propriétaires de la quincaillerie.
« Nous voulons savoir qui a fait ça et pourquoi vous ne les avez pas encore arrêtés. »
« Dès que nous aurons un suspect, nous avons l'intention de les arrêter et les interroger », déclare Casey.
Dani admire sa patience et son affabilité sous le feu des questions.
« Vous avez dit « les' », fait remarquer une femme d'âge moyen que Dani reconnaît du rayon viande au supermarché. « Cela veut-il dire que vous pensez qu'il y a plus d'un tueur ? »
Un murmure se répand dans la salle.
« Je m'excuse », dit Casey. « Je ne suis pas un as de la grammaire. Nous n'avons pas de suspect ni de groupe de suspects. Nous sommes toujours en train de rassembler des informations. Nous voulons juste vous rassurer sur le fait que nous faisons tout ce que nous pouvons pour résoudre cette affaire. »
« Qu'allez-vous faire pour nous convaincre que nous sommes en sécurité avant que nous quittions cette salle ? » lance une femme.
Dani l'avait déjà vue avec ses enfants sur le terrain de jeu, en face de son bureau chez Ralston-Foley.
« Nous doublons nos patrouilles dans la zone, » dit Casey, « et nous avons ajouté du personnel à l'équipe de nuit jusqu'à ce que tout soit réglé. »
« Cela veut-il dire que mes impôts vont augmenter ? » demande encore un homme en costume. « Non, monsieur », répond Stuart. « Cela n'aura aucun impact sur vos impôts. » « Nous avons des gens de la police d'État qui ont été transférés, » ajoute Casey. « Nous pensons nos effectifs suffisants. »
« Juste suffisants ? » s'écrie un homme portant une barbe. « Je pensais que vous pouviez faire mieux que ça. »
« On fait du mieux qu'on peut », affirme Casey.
« Nous avons déjà un service de pompiers volontaires », continue le barbu. « Ce dont nous avons besoin, c'est d'un service de police mandaté. »
Une femme au premier rang lève la main. Dani la reconnaît, elle est serveuse au Pub.
« Alors, pouvez-vous nous dire, » demande-t-elle, « ce que nous pouvons faire pour nous sentir plus en sécurité ? » Casey interroge Dani du regard. Elle se dirige vers le podium.
« Pour vous sentir plus rassurés, » dit-elle, « vous pouvez vous souvenir que cette communauté est très soudée. Le fait que vous soyez tous ici en est la preuve. Ce n'est pas l'une de ces banlieues où toutes les maisons se ressemblent et où personne ne connaît personne. Nous nous connaissons tous. Je pense reconnaître la moitié d'entre vous. Si la porte du garage est ouverte chez quelqu'un alors qu'elle ne devrait pas l'être, nous le savons. Nous pouvons donc prendre nos téléphones portables lorsque nous promenons les chiens et signaler tout ce qui est inhabituel ou suspect à la police. Nous pouvons chercher à vérifier la présence des uns et des autres. Et aussi verrouiller nos portes et nos fenêtres, et laisser allumées la lumière des porches, nous pouvons veiller les uns les autres. Vous pourriez vouloir mettre en place une surveillance de quartier ».
« C'est bien en théorie », dit un aveugle en se levant de son siège et s'appuyant sur sa canne blanche. « Je m'inquiète pour les personnes âgées et les handicapés. Certains d'entre nous ne peuvent plus prendre autant soin d'eux-mêmes qu'avant ».
Dani le reconnaît aussi, c'est un accordeur de piano local qui avait fait partie du groupe avec lequel ses parents organisaient des dîners. Il s'appelait Willis Danes et, aussi loin que Dani s'en souvienne, il avait toujours participé activement aux réunions municipales et à la politique locale. Il avait soixante-dix ans, mais il était toujours rempli d'énergie positive.
« Alors si vos voisins sont handicapés ou âgés, veillez plus spécialement sur eux », acquiesce Casey. « Prenez soin d'eux. C'est une bonne chose. Vouloir faire justice soi-même n'en est pas une. Mais par tous les moyens, soyez prudents et veillez les uns sur les autres. »
« Cela signifie-t-il que vous pensez que l'Éventreur va tuer à nouveau ? » demande une femme plus âgée. « Est-ce qu'on parle d'un tueur en série ? »
Casey secoue la tête. « Personne n'a dit ça », dit-il.
« À propos de ce gros titre, qui le surnomme l'Éventreur - laissez-moi vous dire, mes amis, que je peux m'asseoir devant ma télévision, avec ma télécommande, et trouver plus de tueurs en série en une nuit que le FBI en dix ans.
Je ne veux pas minimiser les choses, mais il faut rester réaliste. Et les journaux incompétents qui publient des histoires sans savoir de quoi il retourne ne nous aident pas vraiment ».
« Donc, vous excluez définitivement qu'il s'agisse d'un tueur en série ? » demande un homme que Dani reconnaît aussitôt. Il s'agit de Vito Cipriano, le journaliste du New York Star. Elle se demande comment il est entré. Les journalistes sont censés être interdits dans ce genre de réunion.
Quand elle entend sonner un téléphone portable, elle prend son sac à main et vérifie son BlackBerry. Ce n'est pas le sien. Casey regarde son téléphone, lève un doigt vers le public, prend l'appel et raccroche au bout de cinq secondes, puis lance un sourire d'adieu à la foule.
« Merci à tous d'être venus », dit-il.
Cipriano répète sa question, en criant par-dessus le brouhaha de gens qui réclament plus d'informations.
Casey touche légèrement le bras de Dani et lui dit à l'oreille. « Sortons par-derrière, je pense que les journalistes attendent devant. »
« Est-ce qu'il s'agissait d'un appel stratégiquement programmé pour mettre fin à la réunion ? » demande-t-elle. « J'aimerais bien », répond-il. « Nous avons un incendie sur West Ridge Road et je dois y aller, mais pas besoin de m'accompagner. De toute façon, je suis content que le téléphone ait sonné à ce moment-là. J'avais presque fini. »
Elle le quitte puis se dirige à travers la foule vers l'endroit où se tient l'aveugle, comme s'il attendait quelqu'un. Quand elle réalise qu'il est seul, elle lui touche le bras.
« M. Danes, c'est Danielle Harris », dit-elle. « La fille cadette de Fred et Amélia. Voilà longtemps que nous ne nous sommes pas vus - comment allez-vous ? »
« Dani », dit-il en souriant et en tournant légèrement la tête vers elle. « Oui, ça fait longtemps. J'ai été très triste quand j'ai su ce qui était arrivé à tes parents. C'est une grande tragédie. »
« Merci », dit-elle. « Et vous, comment ça va ? »
« Toujours mieux », affirme-t-il en souriant. « Pourrais-tu m'aider à aller jusqu'au parking ? J'apprécierais beaucoup. »
Dani se souvient du bon caractère de Willis Danes, toujours optimiste. Quand elle était toute petite, il lui faisait des tours de magie, des tours de passe-passe avec des pièces de monnaie et des crayons. Elle se souvient qu'il lui demandait : « A-t-il disparu ? Parce que je ne le vois plus », continuait-il avant de retirer l'objet de derrière son oreille.
Sa femme, Bette, faisait de la poterie et du tricot. Elle était constamment à ses côtés, elle l'amenait à son travail d'accordeur de piano, puis le récupérait quand il avait fini. Dani ne la voyait pas.
Elle s'enquiert : « Puis-je vous raccompagner ? »
Willis la remercie, mais lui explique qu'il a maintenant une aide-soignante qui le conduit partout.
« Bette n'a pas réussi le test lorsqu'elle est allée renouveler son permis de conduire », raconte-t-il. « Elle l'aura la prochaine fois, mais ils vous font attendre six mois avant de pouvoir le repasser. Mais vous pouvez me raccompagner à ma voiture ».
Ils continuent de discuter un peu pendant qu'elle l'aide à descendre les marches et à traverser le parking. Lorsqu'ils arrivent à sa voiture, où l'accompagnatrice l'attend, il dit encore : « Alors, tu es psychiatre. Ton cabinet est ici en ville ? »
« Oui », lui dit-elle. « Juste sur la rue principale. Mais je suis toujours en attente de mon cabinet clinique. J'ai travaillé avec les tribunaux… » Elle s'arrête en voyant son expression. Il a l'air perturbé. « Tout va bien ? Vous avez besoin de parler à quelqu'un ? »
Il prend une grande inspiration. « J'ai un peu de mal à dormir. Mon gérontologue pense que je devrais parler à quelqu'un comme toi, mais je ne connais aucun thérapeute. »
Elle a l'impression qu'il ne lui dit pas toute la vérité.
« Si vous êtes inquiet pour ce qui s'est passé sur la Bull's Rock Hill… » « Non, non », l'interrompt-il. « Cela a commencé il y a quelque temps. Bien avant cela. »
« Je peux vous voir si vous voulez », lui propose-t-elle, « je dois vérifier mon emploi temps. »
« Si ça te dérange… »
« Pas du tout », dit Dani. « Il faut juste que je trouve un créneau dans agenda. Je vous appellerai. »
« Merci », dit-il, sa lèvre inférieure tremblote. « Merci ». Je suis venu ici ce soir en espérant pouvoir te parler. Tiens-moi au courant de la date qui t'arrangera. »
Elle le regarde partir, son aide-soignante au volant.
Puis elle se demande comment il se fait que Willis Danes était venu à Grange Hall dans l'espoir de lui parler. Sa présence n'avait pas été annoncée. Elle-même ne savait pas qu'elle irait à l'assemblée générale avant la date de l'événement.
C'était probablement le genre de choses que les gens pouvaient lâcher au hasard d'une conversation. Et pourtant, paradoxalement, cela lui rappelle le cerf suspendu aux fils, pas tant dans le contenu que dans le sentiment que des choses étranges se produisaient pour une raison. Elle savait que c'était un signe de perturbation mentale que d'imaginer des symboliques là où il n'y en avait pas.
Ne laisse le travail prendre le dessus sur toi, Dani , se réprimande-t-elle. John Foley lui avait donné le même conseil.
Plus facile à dire qu'à faire.
 
 
11.
 
 
Il n'y avait dans tout East Salem High pas un centimètre carré de terrain de football que Tommy ne connaissait pas intimement. Il en avait probablement recraché la moitié après s'être écrasé face contre terre dans le gazon lors d'un plaquage. Il courait dans les gradins lorsqu'il s'entraînait pour le football ou l'athlétisme, et il se faufilait dessous quand il était enfant, pourchassant ses amis ou se cachant d'eux. Mais il ne l'avait jamais vu comme ça, sombre et solennel, servant un objectif plus élevé. Trois filles, vêtues de sweat-shirts à capuche à l'effigie de l'école, distribuent de petites bougies blanches au portail, près du tableau d'affichage, et les nouveaux arrivants les allument aux bougies déjà allumées. Certains enfants affichent des photos de bougies sur leur smartphone.
Tommy s'arrête près des grilles, à l'endroit où les personnes qui connaissaient Julie Léonard ont érigé une sorte de mémorial en son honneur, des panneaux, des notes et des photos accrochés à la clôture. Il y a des photos d'elle défilant lors du Memorial Day , dans son uniforme des Brownies, et d'autres prises au camp scout. Des échantillons de ses tableaux provenant de son cours d'art plastique. Elle était douée en peinture et encore plus en dessin. Sur la clôture, des billets manuscrits affichent : « Tu nous manques, Julie ! Nous ne t'oublierons jamais. » Quelqu'un a même fixé un iPad montrant un clip vidéo de Julie jouant du tuba dans le groupe d'animation de l'école et riant d'elle-même, les yeux exorbités, aussi gonflés que ses joues. Tommy se demande quel genre de fille peut jouer du tuba. Une fille qui ne se prend pas trop au sérieux, suppose-t-il, ou qui ne se soucie pas de ce que les gens pensent d'elle - ou qui veut que les gens pensent qu'elle ne s'en soucie pas.
Les enfants se rassemblent en petits groupes, en se tenant la main ou appuyés contre le pan de lavande près du tremplin de saut à la perche ou encore assis sur des mannequins d'exercice, mais la majorité du groupe s'est réunie au milieu du terrain autour de la ligne de trente médiane, bien plus de cinq cents enfants mais moins de mille, estime Tommy. Sur le premier gradin, à quelques mètres au-dessus du terrain, un microphone a été installé, relié à un système de sonorisation portable. Tommy se place à l'arrière de la foule pour écouter. La directrice de l'école est la première à intervenir, elle met en garde les élèves contre la propagation de rumeurs infondées, les encourage à se soutenir les uns les autres et les informe que les conseillers d'orientation de l'école seront disponibles après les cours, tous les jours jusqu'à cinq heures et demie, pour tous les élèves qui auront besoin de parler à quelqu'un.
Quand elle annonce que le micro est ouvert à tous ceux qui ont quelque chose à dire ou à partager, au début, personne ne se manifeste, le silence devient plus en plus pesant à chaque seconde qui passe. Puis, une jeune fille s'approche et déclare vouloir dire simplement que Julie était une bonne amie pour tout le monde, qu'elle gardait gratuitement les animaux des autres élèves lorsque leurs propriétaires partaient en vacances, et qu'elle était heureuse de partager son repas avec les enfants qui avaient oublié leur argent pour le déjeuner. Une autre jeune fille se souvient que Julie avait organisé une campagne pour envoyer des lettres et des biscuits de scouts aux soldats. Un garçon déclare que Julie était le genre de fille à toujours se souvenir des noms des nouveaux élèves. Sa jeune sœur, Kara, raconte que sa grande sœur lui a appris à lire, qu'elle la laissait dormir dans son lit par temps d'orage, et qu'elle ne prenait jamais le dernier brownie dans le plat.
Tommy écoute, tentant de saisir des raisons pour lesquelles quelqu'un pouvait vouloir faire du mal à Julie ou profiter d'elle. D'après ce qu'il entend, Julie Leonard avait mené une vie assez ouatée. Il n'y avait pas d'histoires de voyage en Europe avec des amis ou de trekking dans l'Himalaya. C'était une gentille fille qui voulait juste avoir le plus d'amis possible.
Elle était vulnérable , pense Tommy. Le mot victime commence par la même lettre. Tommy sent son téléphone vibrer dans sa poche. Il étend la main pour l'éteindre, mais quand il y jette un œil, il voit qu'il a un SMS de Dani.
TU ES LÀ ? OÙ ES-TU ?
Il lui répond : JE TE RETROUVE À L'ENDROIT OÙ ON JOUE À PILE OU FACE.
C'EST OÙ ?
TU PLAISANTES, N'EST-CE PAS ?
BIEN SÛR QUE JE PLAISANTE. MIDFIELD .
MERCI. AU FAIT, GARDE LES YEUX OUVERTS. IL EST PROBABLE QUE LE TUEUR SOIT ICI.
C'est logique, pense Tommy, s'ils ont affaire à un tueur qui essaye de faire passer un message. À quoi sert de vouloir faire passer un message si l'on n'est pas là pour voir la réaction des gens ?
Il scrute la foule, ne voyant principalement que l'arrière des têtes et des silhouettes dans la pénombre. Il devrait exister une sorte d'appareil scientifique qui pourrait capter l'aura maléfique des gens, pense-t-il, une sorte une caméra infrarouge qui pourrait discerner entre les personnes normales et celles qui ont le sang-froid. Mais la vérité est que les tueurs ressemblent à Monsieur tout le monde, qu'ils ont des parents, qu'ils mangent quand ils ont faim, et qu'ils ont chaud en été et froid en hiver. En quoi peut-on les distinguer ? Dani saurait probablement répondre à cette question. Il est étrange de penser qu'il se tient peut-être à quelques mètres d'un meurtrier sans le savoir.
Dani porte pull noir à col roulé, un jean et des bottes noires montant jusqu'en dessous du genou.
« Arrêtons de nous rencontrer comme ça », dit-il. « Tu tiens le coup ? » « Longue journée », répond-elle en souriant faiblement. « Je viens de vivre quelque chose de similaire tout à l'heure, à Grange Hall. Réunion de la ville. Les gens ont peur. » « Alors, compte-moi parmi les « gens » », rétorque Tommy.
« Je ne te savais pas si facile à effrayer », dit Dani. « Qu'entends-tu par 'facile' », réplique Tommy. « Peut-être que sous le choc exprime mieux mon sentiment. Les choses qui se produisent dans cette ville ne sont pas censées s'y produire. Ni nulle part ailleurs. C'est difficile de mettre des mots dessus. »
« Tu n'as pas à le faire. Je vois ce que tu veux dire. »
« Si tu devais émettre une supposition », continue Tommy, « officieusement, dirais-tu que celui qui a fait ça risque de recommencer ? »
«  Émettre une supposition ? » demande Dani. « Oui. Probablement. Mais pas tout de suite. En attendant, tout semble suspect. On a eu un incendie de garage sur West Ridge Road. Je n'y suis pas allée. Ils pensent que c'était un gamin de neuf ans qui voulait aider sa mère à nettoyer après sa fête d'anniversaire, et il a accidentellement jeté une de ces bougies d'anniversaire qui s'allument toujours, même après qu'on l'ait soufflée. »
« J'ai horreur de ces trucs-là. Mais j'ai la phobie du feu. J'ai mis le feu à ma frange quand J'avais six ans et que j'ai soufflé les bougies sur mon gâteau. Et c'était juste des bougies normales. »
« Alors, comment était ta journée ? » s'enquiert-elle.
« Assez improductive. J'ai demandé à des sportifs du lycée qui s'entraînent dans ma salle s'ils savaient quelque chose. Ils sont assez paniqués. Ils parlaient de ce qu'ils feraient au tueur s'ils lui mettaient la main dessus. Rien que des fanfaronnades machistes. Tu vois quelque chose d'intéressant ici ? »
« Si c'est le cas, je ne le saurai que plus tard », dit-elle. « Nous avons des gens qui prennent des photos. Discrètement. »
« Je me disais que quelqu'un devrait le faire », acquiesce Tommy. « Au fait, la mère s'appelle Connie Leonard. Le père est porté disparu et a arrêté de verser la pension alimentaire pour ses enfants il y a dix ans. Kara et la mère vivent près du lac Kendell. »
« Et comment tu sais tout ça ? » lui demande Dani.
« C'est Gerald Whitney qui me l'a dit », affirme Tommy. « Le directeur des pompes funèbres. Je l'ai appelé. C'était mon chef scout. Qu'est-ce que tu as prévu pour demain ? »
« Je suis impressionnée. Casey interroge les autres enfants à la fête », dit Dani. « Il veut que je sois là. »
« À quelle heure ? »
Dani prend un moment pour bien choisir ses mots. « Tommy », dit-elle dit, « tu n'as pas le droit de savoir. Même en tant qu'assistant personnel salarié. »
« Je préfère le terme de larbin. »
« Je suis désolée », dit-elle.
« Je peux t'offrir un café », propose-t-il.
« Si j'ai besoin de quelque chose, je t'enverrai un texto », riposte Dani. « Tu es plus qu'un larbin, Tommy. Je suis contente que tu fasses partie de l'équipe. »
« Que penses-tu de : directeur exécutif des services d'investigation ? »
« N'exagère pas », le raisonne-t-elle en souriant. Elle vérifie son BlackBerry pour s'assurer qu'elle n'a pas accidentellement effacé ses coordonnées.
« J'espère que ton numéro de téléphone est sur liste rouge », dit-il encore.
« J'ai mis mes numéros de téléphone sur liste rouge et j'ai effacé mon adresse de toutes les bases de données possibles il y a deux ans », le rassure Dani. « Quand ton travail implique de rencontrer des psychopathes fous, tu gardes un profil bas ».
« Ne m’en parles pas », dit-il. « J'avais l'habitude de fréquenter des pom-pom girls. »
Tommy s'aperçoit que, sous la houlette de la chorale de l'école, la foule a commencé à chanter une version de «  Amazing Grace  », dont la beauté égale celles qu'il a déjà entendues. Tandis qu'il écoute avec Dani, la mère de Julie Leonard passe devant eux, soutenue par sa fille Kara, qui la serre dans ses bras tout en marchant.
« Si le tueur est ici », demande Tommy à Dani, « que penses-tu qu'il ressente en voyant ce que nous venons de voir ? En sachant la douleur qu'il a causée à la famille de Julie ? »
« Il ne ressent probablement rien », répond Dani. « Voilà la différence. Tu peux être content de ressentir quelque chose. »
« Je comprends ce que tu veux dire », dit-il. « Mais content, c'est un grand mot dans ces circonstances. »
Quand Dani lui annonce qu'elle passerait le voir le lendemain, il lui propose de l'accompagner à sa voiture, mais elle refuse. Il la regarde partir et puis, tandis que la chorale débute une version a cappella de «  In My Life  » des Beatles, il s'éloigne de la foule et se dirige vers un grand chêne au bout du terrain, en face du tableau des scores. Il s'assied sur un banc sous l'arbre. Les feuilles au-dessus de lui ont bruni mais ne sont pas encore tombées - ces feuilles sont toujours les dernières à tomber, se rappelle-t-il. Il s'assied dans l'obscurité alors que la lune décroissante s'efforce de sortir de derrière les nuages.
Il avait l'habitude de s'asseoir sur le banc, seul, avant chaque match, son « moment de solitude à lui » selon la légende de sa photo figurant dans l'annuaire du lycée. Il n'avait jamais dit à personne pourquoi il avait besoin d'un tel moment avant chaque match. Certains pensaient qu'il s'était créé un rituel secret pour se remonter le moral, mais en fait, c'est simplement là qu'il priait. Il n'était pas d'accord avec les entraîneurs de sports d'équipe qui croyaient que Dieu favorisait une équipe plutôt qu'une autre, mais dans sa conversation privée et personnelle avant chaque match, il restait simple et demandait au Seigneur de lui donner - ainsi qu'à tous les autres sur le terrain - la pleine capacité de ses dons et de ses talents, afin que chacun joue à son meilleur niveau et que personne ne soit blessé.
Ce soir, il a une autre prière en tête.
Seigneur , prie-t-il silencieusement, j e sais que je n'ai pas besoin de te dire à quel point la mère de Julie souffre. Si cela fait partie de ton plan, fais de moi… fais de nous, de tous ceux qui travaillent sur cette affaire, tes instruments pour résoudre cette affaire. Aide-nous à utiliser les dons que tu nous as donnés et permets-nous d'aider cette femme à pouvoir faire son deuil. Elle ne mérite rien de tout cela. Enfin, qui pourrait mériter une chose pareille ? Mais elle a besoin de paix. Amen .
En arrivant à sa voiture, il tourne la clé de contact et laisse chauffer le moteur un moment. Il en profite pour parcourir ses courriels sur son téléphone. Il laisse défiler une demi-douzaine de demandes d'écrivains indépendants et d'agents littéraires qui proposent de l'aider à écrire ses mémoires, ainsi qu'une invitation à participer à une nouvelle émission de télévision sur ESPN, transmise par son agent artistique.
Continue à me transmettre ce genre de requêtes, mais pour l'instant ma réponse reste identique : non merci , écrit-il. Tôt ou tard, s'il voulait poursuivre ses activités commerciales, il devrait faire de la publicité, mais pour l'instant, il choisissait ses spots. Il avait été en tel endroit, et fait telle chose.
Il interrompt le défilement en voyant un courriel de Liam :
Tommy - je ne sais pas quoi faire de la vidéo ci-jointe, mais j'espère que toi tu sauras. La fille sur la vidéo s'appelle Rayne Kepplinger. Elle a mis un filtre de pixellisation mais c'est elle. L'avocat de ma mère pense que ce serait une mauvaise idée de venir au service commémoratif. Je ne sais pas quoi faire.
Liam
Tommy envoie une réponse par texto. PRIE POUR ELLE. JE PRIERAI POUR TOI.
Après avoir envoyé sa réponse, il revient au courriel de Liam et ouvre la vidéo que le garçon avait jointe. Elle était courte et allait droit au but, on voyait le visage pixellisé d'une fille s'adressant à une webcam d'une voix mesurée mais intense. « Si tu dis à qui que ce soit ce que nous avons fait, Liam, nous te tuerons ».
Tommy réfléchit un moment, puis transmet la vidéo à Dani, en ajoutant Liam a envoyé ça en disant qu'il espérait que je saurais quoi en faire. Je te l'envoie pour la même raison. Je ne suis pas sûr des règles concernant les preuves et leur confidentialité. Il a identifié la fille comme étant Rayne Kepplinger. Elle s'est servie d'un filtre standard, inclus dans toutes les webcams HP Media Smart et beaucoup d'autres. Votre équipe technique ne devrait avoir aucun problème à retirer le filtre pour avoir une image nette de l'interlocuteur. S'ils ne savent pas comment faire, qu'ils m'appellent car cela faisait partie de mon cours sur la cybercriminalité il y a deux semaines. Bonne chance pour demain . Magnum
 

Dimanche
17 octobre
 
 
12.
 
 
Elle se réveille au milieu de la nuit en entendant l'alarme de son réveil. Elle s'était couchée, épuisée. Le ciel est sombre derrière la fenêtre, les feuilles des arbres immobiles.
Elle regarde le réveil.
Il est 2 h 13.
Cette fois-ci, elle est certaine d'avoir bien réglé l'alarme.
Elle débranche la radio de la prise murale et s'assied dans l'obscurité, la clarté de la lune afflue par la fenêtre de sa chambre. Elle se souvient de son rêve. Ses parents sont assis côte à côte sur la branche d'un grand arbre et la regardent. Elle n'est pas particulièrement freudienne en ce qui concerne l'interprétation des rêves, mais cela semble avoir du sens, étant donné que l'avion de ses parents s'était écrasé quelque part au nord de la jungle congolaise. Elle les avait déjà imaginés, en rêvant tout éveillée, accrochés en haut dans la canopée, la tête en bas et sans vie. Tout comme le cerf.
Le message du rêve est puissant et limpide, il représente son sentiment de culpabilité, insupportable et pesant, planant au-dessus de sa tête.

Au matin, elle consulte son courrier électronique. Elle en ouvre un de Beth, qui l'informe que le problème de poux continue à l'école et que les chevaux éternuent de manière incontrôlée. La cause n'a pas été déterminée, les résultats du laboratoire sont en attente, mais le problème immédiat est l'insomnie équine. Et comment s'est passée l'entrevue avec Tommy ?
Dani consulte ensuite sa boîte vocale et voit qu'il y a un message d'un « numéro inconnu ».
« C'est l'Éventreur de Westchester », prononce la personne au bout du fil. « C'est toi que je vais tuer ensuite, Dani. »
Elle frissonne involontairement, puis ressent une douleur sourde à l'estomac.
Respire , pense-t-elle.
L'interlocuteur était soit un homme avec une voix aiguë, soit une femme essayant de parler comme un homme. Elle penche pour la première option. Le timbre est mesuré, sans émotion, et le volume à peine plus fort qu'un murmure.
« Si le message a été envoyé d'un téléphone portable, ça va être difficile », lui dit Casey plus tard, après avoir écouté le message. « Je vais mettre quelqu'un dessus, mais ça peut prendre du temps. N'importe quel fou qui lit le New York Star pourrait penser que la farce est amusante. Votre nom était-il dans les journaux ? »
« Non », dit Dani. « Mais toute personne présente à la réunion municipale sait que je suis impliquée. »
« Comment a-t-il eu votre numéro de portable ? Vous ne le donnez pas. »
« Pas si je peux l'éviter », dit Dani. « Mais quelqu'un d'autre a pu le donner. »
« Si nous identifions l'antenne du relais initial, ça réduira les possibilités », conclut Casey. « Vous voulez que je poste un officier devant votre maison ? »
« Non », répond Dani. « Tenez-moi au courant si vous apprenez quelque chose. »
Sa journée continue par une réunion dans le bureau d'Irene, où la procureure montre un courriel du Dr. Baldev Banerjee, sur l'écran plat du mur. Stuart semble ne pas avoir beaucoup dormi la nuit précédente. L'inspecteur Casey semble avoir dormi, lui, mais avec ses vêtements.
Concerne. Bull's Rock Hill b.#A847TS
1. La sérologie fait état de complications. Seul résultat pour l'instant : le sang sur la chemise de Liam Dorsett [E#18.76et] correspond au sang de la victime. Les molécules d'ADN des cellules T indiquent que le sang sur la victime (autre que le sien) appartient à une personne âgée de 17 ans (+/-9).
2. Brûlures compatibles avec le vecteur de sortie, et non d'entrée. Pas de brûlure externe de la trachée/du nez.
3. La cause de la mort est encore inconnue. Peut-être par exsanguination. Dommage tissulaire probablement post-mortem.
4. Victime @ heure du décès : [0200 heures e.s.t. +/- <.50 heures]. Aucun signe de lutte.
« Quelqu'un veut-il réagir ? » demande Irène pour ouvrir la discussion. « Des commentaires ? « 
« Cause de la mort inconnue ? » dit Casey. « Traitez-moi d'attardé si vous voulez, mais j'ai vu les photos. « Peut-être par exsanguination » ? Est-ce qu'il veut dire qu'elle était morte avant de se vider de son sang ? »
« Il dit qu'il a besoin d'en être certain. Dani ? »
« J'aimerais connaître les complications, » dit Dani, « mais vu qu'elle n'a pas lutté, je pense qu'elle a pu être droguée. La kétamine est assez forte pour annihiler la douleur qu'elle a pu ressentir. Les médecins de campagne de l'armée l'utilisent pour stabiliser les combattants blessés ».
« Nous attendons toujours les résultats de la toxicologie. Et pour les « blessures sortantes » ? » remarque Irène. « Comment du feu peut-il sortir du corps de quelqu'un ? »
Dani n'a pas de réponse.
« Un chalumeau ? » suggère Casey.
« C'est un peu exagéré. Je veux faire venir Liam », poursuit Irène. « Le sang et le téléphone le placent sur la scène du crime. Qu'il s'en aille nulle part. »
« Vous permettez ? » demande Dani, la procureure acquiesce. « Il n'y a pas de risque de fuite… »
« Tu m'as raconté, Dani », la reprend Irène. « Tu étais sa baby-sitter. »
« Je ne parle pas en tant que baby-sitter », rétorque Dani. « Il sait qu'il est dans une position difficile, et il a une peur bleue. Il veut aider. Stuart, ils ont fini de travailler sur la vidéo que je t'ai envoyée ? »
« Justement, je l'ai ici », dit-il, en cliquant pour faire apparaître l'écran de Windows Media Center sur le moniteur. « Ils ont réussi à supprimer le filtre, comme tu l'avais dit. »
« Ce n'est pas grâce à moi », dit Dani. « C'est mon assistant… » Stuart clique sur « Play », et ils regardent le message que Rayne Kepplinger a envoyé à Liam.
« Si tu parles à qui que ce soit de ce que nous avons fait, Liam, nous te tuerons. »
Stuart repasse le message encore et encore.
« Faudrait-il le mettre en détention protectrice ? » demande Irène. « Qu'est-ce qu'elle veut dire ? » « Je pense que nous devrions entendre ce qu'elle a à nous dire en face », répond Dani.
« Est-ce une menace au sens littéral ? » s'interroge Casey. « Lorsque les gens disent qu'il faudrait 'flinguer l'arbitre', ils ne veulent pas littéralement tuer l'arbitre. »
« Elle dit 'nous' « continue Irène. « Que représente ce « nous » ? Elle et Liam ? Tous les gens présents à la fête ? Se réfère-t-elle au meurtre ?» 
« Pas nécessairement », raisonne Dani. « On ne peut pas en déduire ça. »
« Ils disent toujours qu'ils n'en savent rien », dit encore Irène. « Et bien sûr elle lui demande de ne pas en parler. »
« Mais nous ne savons pas de quoi il s'agit. Cela pourrait être autre chose. Liam certifie ne pas savoir ce qui s'est passé à Bull's Rock Hill. Je le crois », affirme Dani. « Il n'aurait pas envoyé le clip à mon assistant s'il comprenait ce qu'il n'est pas censé dire. Ce que je veux dire c'est qu'il ne se sent pas coupable, parce qu'il n'a aucune idée de qui s'est passé. Elle le met en garde s'il dit quelque chose, mais il nous a tout de même envoyé le clip. Il essaye de nous aider. Vous n'avez pas besoin de lui mettre plus la pression. Vous avez besoin qu'il se sente en sécurité. Il se sentira en sécurité chez lui. »
Irène réfléchit aux paroles de Dani.
« Je comprends votre point de vue », dit-elle. « Je pense être d'accord avec vous. Mais si des témoins le remettent sur la sellette, je devrai l'arrêter. »
« Liam est un suiveur », insiste Dani. « Ce n'est pas un leader. »
« Ok », répond Irene. « Voyons si nous arrivons à trouver le chef. Nous avons une heure avant le rendez-vous à l'auberge Peter Keeler. Stuart, les techniciens ont-ils fini de tout installer ? »
« Pas tout à fait », répond-il, « mais ils seront prêts quand nous arriverons. » « Très bien alors. Une heure. Soyez attentifs à vérifier si vous êtes suivis. »
« Et, Dani », dit-elle, en la prenant à part et en baissant la voix, « l'inspecteur Casey m'a fait écouter le message de menace que vous avez reçu. J'assigne un officier pour vous protéger jusqu'à ce qu'on trouve une solution. Vaquez à vos occupations, mais si vous voyez quelqu'un dans votre rétroviseur, ce sera lui, alors ne vous inquiétez pas. »
« Irène » commence Dani.
« Ce tueur n'aime pas les femmes », déclare la procureure. « Ne discutez pas avec moi. »
 
 
13.
 
 
Tommy appelle All-Fit et informe son gérant de jour qu'il serait absent aujourd'hui, puis il revêt sa veste de ferme et part chercher le petit-déjeuner. Sa propriété abritait autrefois hangar à chevaux qu'il avait transformé en un garage pouvant contenir six voitures, c'est là qu'il stocke ses voitures ainsi que d'autres jouets de garçons. Il avait laissé intact le poulailler attenant au hangar, lorsqu'il avait décidé sur un coup de tête d'élever des poules exotiques. Il l'avait peuplé de Sultanes blanches touffues et de Sumatra vert-noir, mais ses meilleures pondeuses étaient les Marans françaises, d'un noir lustré avec des reflets cuivrés au niveau du cou et du poitrail, et une crête d'un rouge vif. Leurs œufs, couleur chocolat foncé, se vendaient jusqu'à 200 dollars la douzaine. Ils représentaient de beaux cadeaux pour ses amis, mais l'omelette qu'ils produisaient était leur meilleur atout. Il avait récemment ajouté un coq, un géant de six kilos nommé Elvis, dans l'espoir d'augmenter la taille des troupes.
Généralement, Elvis sortait en courant du poulailler au premier signe d'approche de Tommy, livrant combat avant de le laisser s'approcher des poules et de leurs œufs délicieux. Aujourd'hui, le poulailler est étrangement calme.
À l'intérieur du poulailler, Tommy se prépare, s'attendant à être bousculé par le coq. Au lieu de cela, il ne trouve que des poules, certaines dans leur nid, et d'autres fouillant la mangeoire d'un air placide.
« Elvis . . . » s'écrie-t-il.
Il sort et se dirige vers l'enceinte de la basse-cour, mais le coq reste introuvable. Il avait fait intervenir des professionnels pour consolider le poulailler contre les prédateurs, notamment en faisant installer un large grillage au-dessus des poules pour empêcher l'intrusion des hiboux et des buses à queue rouge. Le grillage au niveau du sol est d'un calibre suffisamment petit pour empêcher d'entrer les serpents, les belettes et les rats des bois et, bien entendu, les plus gros prédateurs, comme les renards ou les ratons laveurs. Sur le sol du poulailler il avait fait couler une dalle de béton, impénétrable. Il examine la clôture et les portes pour y chercher des trous, le terrain dehors pour détecter la présence de terriers invasifs, mais n'en trouve aucun. Son coq a tout simplement disparu. La seule explication qu'il peut imaginer, c'est qu'un raton laveur, avec ses pattes presque humaines, avait trouvé le moyen de tirer le verrou de la porte.
Il prend la Jeep à Katonah et se rend avec son père à l'église luthérienne de Grace, où se tient le culte des descendants locaux des Scandinaves qui avaient résisté à la tentation des terres agricoles bon marché du Wisconsin et du Minnesota. C’était durant une rencontre informelle d'après-culte que Tommy avait remarqué pour la première fois que son père montrait des signes de défaillance, il semblait incapable de reconnaître les visages ou de se souvenir du nom d'amis qu'il connaissait depuis toujours. Maintenant, lorsque Tommy l'amène, ces amis comprennent et se présentent par leur nom, serrant la main d'Arnie, lui faisant ainsi savoir qu'il est toujours aimé, même si les personnes qui l'entourent de leur amour sont pour lui des étrangers.
Après l'église, Tommy dépose son père au centre pour personnes âgées, où Lucius Mills viendrait le chercher. Lucius (prononcé « Luscious » 2 ) était le soignant personnel d'Arnie, un homme noir, doux, bien plus grand que la plupart des joueurs des lignes offensives que Tommy avait affrontés lorsqu'il jouait au football. Il était également vétéran de guerre. Tommy l'avait d'abord engagé comme gardien de sécurité lorsqu'il avait reçu des sacs de courrier haineux et des menaces après avoir quitté le sport.
Tommy se rend ensuite en voiture chez Clark's Hardware à East Salem pour acheter un cadenas pour la porte du poulailler. Le magasin Clark existait depuis 1874, il avait donc du stock sur ses étagères. Un employé l'informe que les cadenas se trouvent au sous-sol.
« Dans l'idéal, un cadenas à combinaisons, que les ratons laveurs ne sauront pas défaire », lui dit Tommy.
« Ce sont tous des voleurs », répond le quincaillier. « C'est pour ça qu'ils portent des masques. »
Les marches grincent quand Tommy descend les escaliers de bois. Il trouve ce qu'il cherche dans l'allée 5, mais quand il repart pour aller payer à la caisse, il reconnaît un homme dans l'allée 4. George Gardener, le fou.
George a quatre-vingt-un ans, les cheveux blancs courts et fins sur le dessus, le visage bronzé, dû au temps passé en plein air, à couper le foin pour les haras locaux.
En passant devant la ferme des Gardener, Tommy avait souvent vu le vieil homme travailler dans ses champs. Il était encore assez robuste pour soulever les balles de foin et manipuler de lourdes machines, tout en conservant une posture droite comme un i. Il avait de grandes oreilles dont sortaient des touffes de poils noirs, entortillés comme du fil de fer barbelé, et l'un des nez couperosés les plus spectaculaires que Tommy avait jamais vu. Il portait un pantalon vert foncé et une chemise verte assortie qui le faisait ressembler à un agent d'entretien de l'école publique.
Il est en train d'examiner des conduits de chaudière lorsque Tommy s'approche de lui.
« George Gardener ? » l'interpelle Tommy.
Le vieil homme se retourne, et Tommy lui tend la main.
« Tommy Gunderson. J'habite plus haut sur la route, après le country club. Mon père possède la pépinière. Je crois que l'on vous a vendu des plantes quelques fois. »
Crazy George reste méfiant. « Je sais », murmure-t-il, en baissant la tête et regardant Tommy de biais à travers ses sourcils embroussaillés.
« Auriez-vous une seconde à m'accorder ? » demande Tommy. « Je présume que vous vous y connaissez en poulets. »
« C'est étrange d'avoir des présomptions. »
« C'est juste que votre ferme est la seule par ici qui fasse autre chose qu'élever de jolis chevaux », lui dit Tommy. « Alors j'ai pensé que vous pourriez savoir. »
« Quelle est votre question ? »
« Eh bien, » dit Tommy, « J'ai perdu un coq. Un Marans français. J'ai vérifié le poulailler, mais je n'ai trouvé aucune percée dans le fil de fer, aucun de trou de terrier ni quoi que ce soit. Je pensais que peut-être les ratons laveurs avaient trouvé le moyen d'ouvrir le portail. Ils sont assez intelligents. »
« Plus intelligents que certaines personnes », acquiesce Gardener.
Tommy se met à rire. « De toute façon, je n'ai pas pu trouver d'autre explication. »
« Peut-être les poules l'ont-elles attrapé », dit Gardener. « Elles l'auraient picoré et dévoré à mort. »
« Cela est-il possible ? »
« Tout est possible. »
« Eh bien, » dit Tommy, « de toute façon, j'espère que les ratons laveurs ne sont pas assez intelligents pour crocheter un cadenas. »
Gardener reste silencieux.
« Votre famille habite cette ferme depuis combien de temps ? » demande Tommy.
Le vieil homme garde une expression prudente et méfiante. « Depuis que les serpents rampent », répond-il.
« Eh bien, merci pour votre aide », dit Tommy. « J'espère que votre mère va bien ». C'est moi qui ai appelé la police l'autre soir lorsqu'elle s'est échappée de la maison de retraite. Je l'ai trouvée dans mon jardin. Je ne pense pas qu'elle ait su où elle était. »
« Vous l'avez trouvée ? »
« C'est ça. Ma maison se situe environ à mi-chemin entre la maison de retraite et la vôtre. Vous lui avez parlé ? »
Le visage du vieil homme se radoucit. « Merci de vous être occupé d'elle », dit-il. « Je n'appellerais pas ça « lui parler ». C'est elle qui a fait ça ? » Son regard indique les marques sur la gorge de Tommy, presque disparues maintenant.
« Non », répond Tommy. « Je me suis fait agresser par un rosier. Est-ce qu'elle va bien ? »
« Ils lui ont donné quelque chose pour dormir », répond Gardener. « Mais elle ne veut rien prendre. »
« Ça ne peut pas être bon », poursuit Tommy. « J'ai lu que si on ne dormait pas assez, on commençait à rêver tout éveillé. »
« C'est une façon de voir les choses », commente Gardener.
« La même nuit où cette pauvre fille a été tuée à Bull's Rock Hill », continue Tommy. Il laisse sa phrase en suspens, mais le vieil homme ne mord pas à l'hameçon.
« A-t-elle déjà fait ça avant ? » demande Tommy. « A-t-elle essayé de rentrer à la maison ? Je suppose qu'elle a perdu un peu de sa lucidité. »
« Même les saumons savent retrouver le chemin pour rentrer chez eux », dit George. « Et les pigeons. » « C'est peut-être ce qui est arrivé à mon coq », en déduit Tommy. « Peut-être qu'il est… rentré en France ».
« J'en doute », dit le vieil homme. « Vous savez ce que je ferais à votre place ? »
« Quoi-donc ? » s'enquiert Tommy.
« Chercher encore un peu. Il est facile de rater quelque chose qui se trouve juste sous notre nez. »

Une fois rentré chez lui, Tommy rassemble les outils nécessaires pour consolider la porte et se dirige vers le poulailler, le loquet à peine tiré, il entend un bruit rauque provenant de l'intérieur. Elvis le charge, en chantant de toutes ses forces et en battant des ailes dans un nuage de bruit et de poussière.
Tommy laisse la porte fermée et réfléchit.
Il avait cherché partout du mieux qu'il avait pu : un trou dans le fil de fer, l'entrée possible d'un prédateur ou une sortie possible de son coq. Il n'avait pas envisagé que son coq pouvait se cacher de lui… peut-être dans un nid, sur lequel une poule pouvait être assise. Il avait ciblé ses recherches et il avait raté ce qui se trouvait juste sous son nez. Il aurait pu le voir, mais n'avait rien vu, parce que ce n'était pas ce à quoi il s'attendait.
Il y avait là une leçon importante à tirer.
George Gardener l'avait dirigé vers la solution.
Il savait.
Il savait aussi pour les marques sur la gorge de Tommy, bien que celui-ci n'ait rien dit à personne, sauf à Carl et à Frank… et au médecin qui n'était pas réel.
 
 
14.
 
 
« Eh bien, voilà quarante minutes de ma vie que je ne suis pas près de récupérer », déclare l'inspecteur Casey. « J'ose espérer que le prochain sera un peu plus coopératif. Quelqu'un a une idée ? » « Il est très peu probable que ce soit un tueur », estime Dani. « Terence est juste un enfant qui voudrait en savoir plus qu'il n'en sait ».
« Est-ce qu'il ment ? Ou cache quelque chose ? Ou bien protège-t-il quelqu'un ? » s'interroge Casey. « Peut-être qu'il protège quelqu'un », réfléchit Dani. « Voyons voir ce que les autres ont à dire, et nous en saurons plus ».
L'une des attributions de Dani étant d'aider les enquêteurs à déterminer l'ordre dans lequel les témoins doivent être interrogés, elle avait procédé à toutes les recherches possibles sur la vie des participants : vérifier leur dossier scolaire, scanner leurs pages Facebook, lire leurs tweets sur Twitter et consulter leurs amis. Sur sa recommandation, ils avaient commencé par Terence Walker, un grand jeune homme blond au style classique, portant pantalon, mocassins, chemise blanche impeccable et cravate à rayures bleues et rouges.
Elle lui avait trouvé l'air facile à manipuler et susceptible de coopérer, et si elle avait eu cette impression, il en serait de même pour les autres témoins, réunis dans l'attente et la nervosité. Si Terence passait en premier, les autres se demanderaient à quel point il avait parlé.
Pour mener un bon interrogatoire, il fallait monter les témoins ou les suspects les uns contre les autres. « X a dit que vous aviez fait ceci, mais Y a dit que vous aviez fait cela, alors lequel des deux ment ? » Casey était d'accord pour parler à Rayne Kepplinger en dernier et pour la confronter aux menaces qu'elle avait envoyées à Liam par vidéo, pour faire pression sur lui.
Malheureusement, les réponses de Terence apportaient aussi peu d'éclairage que celles de Liam. Il était allé à une fête chez Logan Gansevoort. Logan l'avait invité. Il s'était saoulé à la fête et avait perdu connaissance. Il ne se souvenait plus de ce qui s'était passé ensuite et s'était réveillé plusieurs heures après dans la salle de jeux du sous-sol chez Logan. Il pensait se souvenir avoir entendu de la musique. Il était rentré chez lui à pied vers quatre heures du matin. Personne ne l'avait entendu rentrer. Tout était flou.
« Que peux-tu me dire à propos de Julie Léonard ? » Lui demande l'inspecteur Casey. « Tu la connaissais à l'école ? »
« Je savais qui elle était, mais cette nuit-là, c'était la première fois que je lui adressais la parole. »
« Qu'est-ce que tu lui as dit ? » « Juste des trucs du genre : « Où est-ce que tu habites ? »
« Comment tu la trouvais ? Elle te plaisait ? Tu lui plaisais ? »
« Je n'ai pas vraiment réfléchi à cela. »
« Avait-elle l'air bonne humeur ? De mauvaise humeur ? »
« Elle s'amusait. Elle dansait. » « Avec qui ? »
« Toute seule. »
« Avez-vous bavardé un peu ? »
« Non. »
« Pourquoi pas ? »
« Je ne sais pas. Elle n'avait pas l'air d'avoir beaucoup de choses à dire. »
Aujourd'hui, parce que c'était dimanche et que le bureau du procureur était fermé, mais aussi par respect pour les familles et pour éviter que les noms des adolescents suspects soient publiés dans les journaux, Irène avait choisi une maison sûre, loin des regards indiscrets des médias et des objectifs des caméras télescopiques. Elle avait choisi le Peter Keeler Inn, juste à côté de la grand-place d'East Salem. Il s'agissait d'un grand bâtiment aux multiples pignons, avec un toit en ardoise, un bardage blanc recouvert de lierre, des volets noirs et un porche qui en faisait le tour. À l'intérieur se trouvait un restaurant quatre étoiles et, à l'étage, une douzaine de chambres et de suites élégantes.
La suite Empire était composée d'une chambre principale et d'un salon, séparés par des portes doubles. Chaque chambre avait son propre vestibule.
Dans le salon, deux caméras vidéo, montées sur trépied, pointaient vers deux fauteuils et un canapé. Les câbles des caméras serpentaient en passant par les doubles portes jusqu’à l'équipement d'enregistrement et les écrans dans la chambre. Les témoins patientaient dans une pièce située de l'autre côté du couloir, également sous surveillance. Leurs parents et leurs avocats attendaient en bas, dans le hall ; les avocats étaient convoqués lorsque venait le tour de leur client de répondre aux questions.
Dani avait appris à reconnaître les signes de culpabilité, le langage corporel où les bras croisés servent de bouclier protecteur et où l'inclinaison vers l'arrière représente un désir de distance. Elle avait vu des coupables renoncer à leur droit à un avocat avec une fréquence surprenante, prêts à parler aux enquêteurs, juste pour savoir de quoi les flics étaient déjà au courant. Elle avait vu à quel point il était épuisant de mentir, de porter le fardeau de la culpabilité. Les criminels qui essayent de se souvenir de tout et de garder de l'ordre dans leurs histoires pensent que les flics s'endorment parfois pendant les pauses d'interrogatoires. C'est l'une des raisons pour lesquelles les flics font souvent durer les séances d'interrogatoire le plus longtemps possible.
« Lorsque l'on dit la vérité », disait Mark Twain, « nul besoin de se souvenir de quoi que ce soit ». En effet, c'est lorsque l'on ment qu'il faut tout mémoriser.
L'inspecteur Casey avait demandé qu'il y ait un détecteur de mensonges dans la pièce, non pour l'utiliser de façon automatique, mais pour effrayer les gens et les inciter à dire la vérité. Parfois, il était plus efficace que les menaces soient implicites plutôt qu'explicites.
Dani et Casey interrogent les témoins, accompagnés de leurs avocats. La loi exige qu'un officier en uniforme soit présent pour pouvoir corroborer ce qui s'est passé durant l'interrogatoire. Assisté d'un technicien, Stuart surveille les écrans dans la chambre, fournissant également à Irène une liaison vidéo sécurisée par Internet dans son bureau situé à une trentaine de kilomètres de là.
« Quand nous aurons fini, ramenez le gamin chez ses parents et discutez un peu avec lui », conseille Casey à Stuart. « Une fois, j'ai interrogé un gars dont nous pensions qu'il s'était introduit dans des appartements. En trois heures je n'ai rien obtenu. On lui dit qu'il peut y aller, je descends avec lui dans l'ascenseur, il se met à rire et me dit : « En fait, je suis entré par effraction dans les cinq appartements ». Comme si une fois dans l'ascenseur, il se sentait libre d'avouer. »
Les personnes que Liam avait nommées avaient été invitées à venir volontairement. Deux d'entre elles, Logan Gansevoort et Amos Kasden, n'avaient pas répondu à l'invitation. Blair Weeks avait un match de football et il serait en retard.
La première impression de Dani était que Julie Leonard était une gentille fille qui voulait un peu dépasser ce stade. Elle avait été invitée à une fête avec des jeunes « cools » et elle s'efforçait juste de s'intégrer sans commettre trop d'erreurs ou de faux pas, socialement parlant. Elle souffrait de solitude et cherchait désespérément à y mettre fin. Dani espérait pouvoir dresser un portrait complet de la victime avant la fin de la journée.
Dani et l'inspecteur Casey interrogent ensuite Parker Bowen. Celui-ci était arrivé accompagné de son père et de deux avocats accoutrés de costumes dispendieux. Parker Bowen Sr. était un homme maigre d'une quarantaine d'années, ses cheveux étaient un peu trop noirs et son bronzage un peu trop orange pour être naturels.
L'histoire de Parker Bowen Jr. ne différait guère de celle qu'ils venaient d'entendre. Il était allé à une fête, s'était saoulé, s'était évanoui et ne se souvenait de rien. Oui, il s'était déjà évanoui lors de soirées. Non, il ne pensait pas avoir un problème d'alcool. Non, il ne se souvenait pas de ce qu'il avait bu, un peu de ci, un peu de ça. Non, il ne connaissait pas Julie Léonard avant la fête, bien qu'il ait entendu dire qu'elle avait une réputation.
« Une réputation de quoi ? »
« Vous savez bien. »
« Non, je ne sais pas. Pourquoi ne me le dis-tu pas ? »
« De fille facile. »
« Basée sur quoi ? »
« C'est juste ce que certaines personnes disaient. »
« Quelles personnes ? Il faut dire que cela ne correspond pas à ce que nous savons sur Julie Léonard. Ça ne lui ressemble pas. »
« Je n'ai pas dit que c'était vrai. C'est juste ce que les gens disaient ; »
« C'est pour ça que tu es allé à la fête ? Tu espérais qu'elle boirait trop et que tu pourrais coucher avec elle ? »
« Non. »
« De quoi d'autre te souviens-tu ? »
« De rien. »
Après Parker, ils font pause et consultent Stuart. Blair Weeks était arrivée et attendait de l'autre côté du couloir avec Rayne Kepplinger et Khetzel Ross, cependant, Rayne et Khetzel s'étaient assises côte à côte, alors que Blair se tenait à l'écart.
« Il se passe quelque chose entre elles », fait remarquer Stuart. « Ah, et puis, nous avons reçu les premiers résultats de la sérologie. Maintenant, nous savons ce qui a causé ce retard. Devinez à quel groupe sanguin appartenait le sang utilisé pour dessiner le symbole sur le corps ? O, A, B, négatif, positif… devinez. »
« Aucun d'entre eux ? » tente Dani.
« Pensez plutôt à tous en même temps », répond Stuart. « Ils pensent avoir l'ADN d'au moins cinq personnes. Banerjee veut des RET (répétition en tandem- en termes d'analyse de l'ADN) et des SNI (identification des serveurs). On va faire des prélèvements sur les enfants. Une fois qu'ils auront isolé l'échantillon, ils pourront le passer dans le CODIS (Base de données des ADN aux USA), mais je serais choqué si l'on trouvait l'ADN de quelqu'un d'ici dans une base de données du FBI. »
« Au moins, ça nous permettra d'avoir des mandats pour fouiller les maisons », conclut Casey. « Irene va aimer ça. »
« De plus, » dit l'assistant du procureur, « pendant que vous parliez à M. Bowen, j'ai rencontré Davis Fish dans le hall. » Il s'est arrêté pour voir qui reconnaîtrait le nom. « L'avocat de Logan Gansevoort. Celui qui passe tout le temps à la télé, pour commenter des affaires importantes. Apparemment, Logan a une urgence médicale « -Stuart fait le signe des guillemets avec ses doigts- » et ne se joindra pas à nous. »
« Ils ont envoyé son avocat pour nous dire ça en personne ? » s'étonne Casey.
« Non », répond Stuart. « Ils ont envoyé Davis Fish pour nous dire que Logan était assisté par le seul et unique Davis Fish. On peut toujours faire en sorte que Logan nous parle, mais pas en lui demandant poliment de passer au bureau pour discuter. »
« Et l'autre gamin ? » demande Casey, en regardant ses notes. « Amos Kasden. Avons-nous envoyé quelqu'un chez lui ? »
« Ses parents n'habitent pas ici », répond Stuart. « Il est étudiant à l'Académie St. Adrian. Et leur charte contient une clause excluant leur action éventuelle en représentation des parents . Et ce, depuis le temps où l'inspecteur Casey portait encore des couches. Il nous faut une assignation écrite. »
« Je n'ai jamais porté de couches », le taquine Casey. « Je suis passé directement aux boxers. Quand vous aurez les mandats pour fouiller les maisons des enfants, assurez-vous d'obtenir les chaussures qu'ils portaient. On a des traces de boue sur la scène de crime. »
Dani observe sur l'écran les trois adolescentes qui n'ont pas encore été interrogées. Rayne a de beaux cheveux noirs, brillants comme des plumes de corbeau. Khetzel a des cheveux blonds et courts, agrémentés d'une frange sévère qui la fait ressembler à la directrice artistique d'un magazine de mode. Blair est blonde et porte les cheveux longs, elle est à la fois la plus jolie et la moins apprêtée des trois.
En parcourant leurs pages Facebook, Dani avait découvert que Rayne était le leader de la clique cool du lycée d'East Salem, et Khetzel son acolyte. Elles faisaient partie de la même équipe de ski, du même club de natation, leurs chevaux étaient tous deux pensionnaires à la ferme de Red Gate, et elles avaient initié le club équestre des filles du lycée d'East Salem. Plus important encore, elles étaient tous deux sorties avec Logan Gansevoort, Rayne en sixième année et Khetzel en neuvième.
Dani se demandait à quel point exactement on pouvait « sortir » avec quelqu'un en sixième année. Selon ses souvenirs, en sixième, les garçons sont encore couverts de poux et sales de la tête aux pieds. Depuis quand cela avait-il changé ?
Sur la suggestion de Dani, Stuart demande à Khetzel Ross d'entrer dans le salon de la suite Empire. Si Rayne était l'alpha de la meute, ils pourraient demander à Khetzel de la renverser. Sa mère, l'actrice Vivian Ross, avait appelé la réception de l'auberge pour faire dire à la police qu'elle était retenue et que l'on veuille bien l'attendre avant de commencer.
« Pour qui se prend-elle ? » fulmine Casey.
Dani répond du tac au tac : « Elle se prend pour Vivian Ross. »
Khetzel, s'avérant être en tous points aussi diva que sa mère, annonce qu'elle veut virer son avocat et se représenter elle-même. Son avocat s'y opposant, Dani explique qu'en tant que mineure, Khetzel est légalement tenue de se faire représenter. Khetzel réplique en affirmant qu'on avait retardé d'un an son entrée en maternelle et qu'elle a dix-huit ans.
« Tu peux prendre cette décision », lui dit Dani, « mais je te déconseille de le faire ». « Bien », dit Khetzel. « C'est fait. » Elle se tourne vers son avocat. « Vous pouvez y aller. » « Mais… »
« S'il vous plaît. Je suis sûr que maman vous payera votre avance sur honoraires ou quoi qu'est-ce. » L'avocat parti, elle lâche une deuxième bombe.
« Rayne et moi voulions vous parler », dit-elle en regardant Dani. Puis, se tournant vers le détective Casey, elle ajoute : « Seules à seule. Et je ne peux pas vraiment vous dire pourquoi tant que nous ne serons pas seules. »
« Khetzel », répond Dani, « Je suis officier de justice. Tout ce que tu me diras, je le transmettrai à l'inspecteur Casey et au procureur de toute façon. Tu comprends, n'est-ce pas ? »
« Je comprends, oui », rétorque Khetzel. « Mais vous êtes psychiatre, et vous avez fréquenté le lycée d'East Salem. On vous a googlé. »
« Je ne peux pas parler à Rayne sans avocat », dit Dani, « pour la même rai… », « elle aussi a 18 ans », l'interrompt Khetzel. « Nos mères nous ont agis de concert concernant notre entrée en maternelle. Nous nous sommes déjà mises d'accord. Nous voulons vous parler. »
« Pourquoi ? »
« Je ne peux pas le dire. »
« Si tu ne peux pas me dire pourquoi… »
« Des gens pourraient mourir », lâche Khetzel. « Voilà pourquoi, ok ? »
 
 
15.
 
 
Pendant ses six années de football professionnel, la tante de Tommy, Ruth, qui travaillait à la bibliothèque municipale, l'avait tenu au courant des nouvelles locales. Ce n'était pas une commère, mais en tant que coordinatrice de nombreuses activités communales, elle connaissait généralement les rumeurs qui circulaient dans le village. Tommy la trouve dans la salle réservée aux enfants à la fin de l'heure des contes, en train de faire la lecture à un petit groupe d'enfants en âge préscolaire.
Elle sourit en le voyant l'attendre. « Tu devrais vraiment en avoir un », commente-t-elle une fois sa lecture terminée, visant par-dessus son épaule la salle pleine d'enfants. « Ils sont beaucoup plus amusants que les motos. »
« Un jour », rétorque-t-il. « Il faut d’abord que je passe le permis. »
Le fait que sa tante ne se soit jamais mariée et qu'elle soit sans enfants lui avait toujours semblé être une immense injustice de la vie. Il ne pouvait imaginer meilleure mère qu’elle. Ses cheveux, blonds, parsemés de gris, étaient dignement tressés en queue de cheval. Son visage rond était éclairé d’un sourire éclatant et ses yeux bleus étincelaient. Jusqu'à présent, elle avait résisté à tous ses efforts pour la mettre en relation avec son ami Carl, mais il y travaillait toujours.
« Allons-donc », dit-elle. « Tu es naturellement doué. Qu'est-ce qui t'amène ici ? » « Je mène une enquête, répond-il dit.
« Je t’en prie. » Elle désigne d’un geste la salle informatique, remplie d'ordinateurs, d'écrans et de serveurs achetés avec l'argent dont Tommy avait fait don.
« Tu es la seule ressource dont j'ai besoin », lui dit-il. « Que sais-tu à propos d’Abbie Gardener ? »
Sa tante soupire. Elle lui explique qu'autrefois, Abbie avait représenté une force vitale dans la ville, activement impliquée dans l'église, rédactrice passionnée du journal local, on aimait l’inviter à dîner. En tant qu'historienne de la ville, elle était une infatigable chroniqueuse de la vie urbaine locale, qui plus est, présidente de la Société historique d'East Salem. Elle avait été sociable et extravertie jusqu'à ce que sa santé commence à décliner.
« Que veux-tu savoir ? »
« Avec qui s‘est-elle mariée ? » demande Tommy.
« Qui te dit qu'elle l'a été ? » réplique Ruth. L'identité du père de George a longtemps fait l'objet de spéculations, le plus souvent celles-ci visaient un ouvrier agricole qui vivait à la ferme avant la guerre et qui l'avait quittée peu avant la naissance de George. La rumeur disait qu'il avait été tué le jour J, lors de la Seconde Guerre mondiale. « Impossible de l’affirmer ni de l’infirmer. Mais elle a toujours eu un esprit tellement indépendant. Elle aurait tout aussi bien pu prévoir d'être mère célibataire dès le début. On la regardait de haut, tu sais. Mais Abbie n’en a toujours fait qu’à sa tête. »
Ruth connaissait peu l'histoire des ancêtres de la famille Gardener, bien qu’ils aient possédé la ferme depuis que la ville avait commencé à tenir des registres.
« Abbie semblait penser qu'il était inconvenant de parler d'elle-même », poursuit Ruth. « Elle ne voulait pas que les gens pensent d’elle qu'elle était différente ou spéciale. C'est en partie ce qui la rendait si spéciale.
« Au fil des années, beaucoup de gens se sont servi des archives de la bibliothèque pour faire des recherches sur la propriété en elle-même », ajoute-t-elle. « On espère que les Gardener se sont occupés de la succession de leurs biens, mais s'ils ne l'ont pas fait et que George décède sans nommer d'héritier, ce sera la mêlée générale. Je frémis à cette idée ».
« Qu’est-ce qui a engendré son obsession des fantômes et des sorcières ? » demande Tommy.
« Le folklore », réfléchit tante Ruth. « C'est ce que j’ai fini par conclure. Elle collectionnait les histoires. Peut-être pas du genre que pourrait recueillir un historien académique, mais Abbie n'a jamais été académique. Si je peux me permettre, pourquoi cela t’intéresse-t-il ? »
Tommy lui explique qu'il avait trouvé Abbie perdue dans son jardin la nuit du meurtre de Bull’s Rock Hill. « La police se demande si elle a vu quelque chose. J'aide Dani Harris à enquêter. Tu te souviens de Dani ? »
« Oui », soupire Ruth, l'air soudain attristé. « Elle fait partie de notre club de lecture. C'est si terrible ce qui est arrivé à ses parents. »
« Que s’est-il passé en réalité ? » l’interroge-t-il. « Je n'ai jamais vraiment su les détails. » « Les parents de Dani sont allés lui rendre visite avant la fin de sa période de mission auprès de Médecins sans frontières. Ils voulaient rentrer à la maison avec elle, mais elle voulait rester une semaine de plus pour être avec son petit ami ».
« Qui était son petit ami ? »
« Un brillant chercheur scientifique », dit Ruth. « D'après Beth, sa sœur. Beth amène ses filles de temps en temps. »
Le moral de Tommy tombe à zéro.
« Au fait, ça n’a pas marché avec le petit ami », ajoute sa tante.
« Pourquoi me regardes-tu comme ça ? »
« Si je comprends bien », dit-elle, « le pilote n'a pas pu obtenir de carburant pour son avion, alors Fred et Amelia ont dû réserver le seul autre vol qu'ils pouvaient avoir, avec un autre pilote qui faisait de la contrebande d'armes, entre autres choses. Selon Beth, Dani n'a jamais cessé de se reprocher de ne pas avoir été plus prudente. Tu imagines ? L'avion n'a jamais été retrouvé. Dani a dépensé jusqu'à son dernier centime pour poursuivre les recherches, mais cela n'a servi à rien. »
Tommy imaginait très bien à quel point Dani devait se sentir mal.
« Tu sais ce qu'on dit », continue Ruth. « Tout arrive pour une raison, mais parfois seul Dieu la connaît et c’est à nous de la découvrir. »
Dans ce cas, il se demandait pourquoi Abbie Gardener avait trouvé le chemin de sa maison la nuit du meurtre. Il y avait beaucoup d'autres maisons le long du chemin où elle aurait pu s'arrêter. Pourquoi la sienne ? Qui ou quoi avait fait qu'Abbie l'avait choisie ?
 
 
16.
 
 
Khetzel Ross et Rayne Kepplinger sont prêtes à dire à Dani ce qu'elle veut savoir, mais stipulent qu'elles ne veulent pas que l'interview soit enregistrée. Dani et l'inspecteur Casey sortent dans le couloir pour en discuter. Du bout du couloir, les sons sourds d'un match de football télévisé parviennent à Dani, et elle pense à Tommy pendant un bref instant, avant de revenir à l'affaire en cours.
« Pour ce que ça vaut », dit Dani à Casey, « je connais les filles comme ça. Je pense même en avoir été une, autrefois. Les femmes parlent aux femmes ».
« C'est un de ces trucs d'intuition féminine ? » demande Casey.
« En voilà une idée sexiste », lui répond Dani. « C'est ce que me dit mon intuition féminine. Au moins, tu pourras te servir de ce qu'elles m’auront dit si tu veux les interroger toi-même. »
« Elles comprennent qu’elles n’auront pas l’immunité, n'est-ce pas ? » riposte Casey. « Elles savent qu'on peut utiliser tout ce qu'elles nous disent ? »
« Je vais m'assurer qu’elles le sachent », l’assure Dani. « Je serai prudente. »
Elle retourne au salon, où elle informe Rayne et Khetzel que l'inspecteur Casey a accepté de la laisser leur parler en privé.
« Alors qu'est-ce qui se passe ? Au fait, où en est cette histoire de Rogaine pour M. Forbes ? » Dani commence, en faisant allusion au vieux professeur de sciences du lycée d'East Salem qui, à son époque, occultait sa calvitie galopante avec des postiches de plus en plus flagrants. Elle avait vu une photo récente de lui lorsqu'elle avait visité le site web de l'école.
« Il ressemble à une nectarine toute moisie », déclare Khetzel.
Dani pouffe de rire.
« Ce que nous allons vous dire est-il protégé par le secret professionnel ? » demande Rayne. « Ce que quelqu'un dit à un psychiatre est aussi privé que ce que l’on dit à un prêtre en confession, non ? »
« Je suis médecin, mais vous n'êtes pas mes patientes », répond Dani. « Comme je l'ai dit, je conseille le procureur. »
Les filles se regardent et font mine d’acquiescer.
« Nous devons vraiment en parler à quelqu'un », poursuit Khetzel, « mais nous savons que si nous le disons à nos avocats, ils le diront à nos parents. »
« Je ne peux pas promettre que ce que vous me dites ne sera pas divulgué », répète Dani. « Je sais que vous connaissez vos droits, mais je dois vous rappeler que tout ce que vous direz pourra être et sera utilisé contre vous au tribunal. C'est comme ça. »
« Nous sommes au courant », dit Khetzel. « Nous avons confiance en vous. »
« Heureuse de savoir que vous le sentez comme ça », affirme Dani, puis elle regarde Rayne droit dans les yeux. « Surtout après le clip vidéo que tu as envoyé à Liam, menaçant de le tuer. » À la façon dont la fille rougit, Danis comprend qu’elle sera assez intelligente pour ne pas clamer son innocence.
« Je suis vraiment désolée d'avoir fait ça », l’assure Rayne. « Je l’ai regretté à peine après avoir appuyé sur Envoyer. »
« Tu avais l'air plutôt furieuse », continue Dani.
« C'était juste une façon de parler », argue Rayne. « Tu sais, c’est comme si on disait « tu ferais mieux de quitter la ville ». Tu ne veux pas vraiment que la personne déménage. Je n'allais pas vraiment le tuer. »
« Malheureusement pour toi, tu as l’air d’en avoir envie, dans la vidéo », affirme Dani. « Si un jury entend ça, il va tirer ses propres conclusions. »
« Un jury ? » répète Rayne. « Non. Je n'étais pas en colère. »
« Si ce n’était pas de la colère, c’était quoi alors ? »
« J’étais terrorisée », explique Rayne.
Son explication confirme la conclusion à laquelle Dani était arrivée après avoir vu le clip vidéo sans le filtre de pixellisation. Elle avait demandé au technicien de s'assurer que les couleurs soient aussi réalistes que possible. Une personne terrifiée peut ressembler à une personne en colère, à une exception près. Le visage d'une personne en colère est généralement rouge.
Sous l’effet de la peur, le visage d'une personne est généralement pâle, et c'est ce que Dani avait vu dans le clip vidéo.
Elle le voit maintenant, en face d’elle.
« Je sais que vous avez peur », dit-elle aux deux filles. « Personnellement, je ne pense pas que vous ayez fait du mal à Julie Leonard, mais nous devons retrouver celui qui l'a fait. Tout ce que vous me direz pourra nous aider. Étiez-vous toutes les deux à la fête chez Logan Gansevoort ? »
Elles hochent la tête de concert. Khetzel plonge la main dans sa botte pour se gratter la jambe. « Connaissiez-vous Julie ? » les questionne Dani. « Étiez-vous amies ? Les garçons ne semblent pas en savoir beaucoup sur elle ».
« Nous la connaissions à l'école primaire », affirme Rayne. « Certaines années, elle était dans ma classe et d'autres dans celle de Khetzel. »
« Comment était-elle à l'école primaire ? »
« Elle était assez drôle », raconte Khetzel. « Elle écrivait des sketches tellement loufoques. C'est ce dont je me souviens. »
« Elle avait toujours un rôle de pacificatrice dans la cour de récréation », se souvient Rayne. « Et elle aimait jouer à la balle au mur avec les garçons. »
« Vous restez amies avec elle au collège ? » s’enquiert Dani. « Au lycée ? »
« On a essayé », dit Rayne. « Je veux dire, ce n’est pas qu’on n'était pas amies. On n'était pas méchantes avec elle ni quoi que ce soit. C'était une chouette fille. »
« Alors que s'est-il passé ? » demande Dani. « Pourquoi n'étiez-vous plus vraiment amies ? »
« Eh bien », explique Rayne, « vous savez, à l'école primaire, on est un peu tous camarades au même titre, mais au collège, on s'éloigne parfois. »
« On voulait l'inviter pour faire des trucs », poursuit Khetzel. « Mais elle n'en avait pas les moyens. Ce n'est pas comme si on lui en voulait, mais on lui demandait de faire des choses avec nous, et elle ne pouvait pas parce qu'elle n'avait pas d'argent. « Au bout d'un moment, « enchaîne Rayne, « on ne peut pas continuer d’inviter quelqu'un comme ça à se joindre à nous quand il n'en a pas les moyens, parce que ça le fait se sentir mal. Il vaut mieux laisser tomber. »
« Je comprends », acquiesce Dani. Elle ne se souvenait que trop bien de la peine que l’on ressent à ne pas être invitée aux fêtes des amis qui vous ont toujours invitée auparavant. « Alors qui l'a invitée à la fête ? »
« Nous ne savons pas », avoue Khetzel. « Nous avons été un peu surprises de la voir là, en fait. Et habillée comme ça… »
« Comment ça ? Habillée comment ? » la questionne Dani.
« Elle laissait voir un peu de peau », répond Rayne.
« Elle portait une robe de soirée », explique Khetzel. « Je crois qu’elle était de JC Penney 3 . Nous et les autres, nous étions juste habillés normalement. »
« Ce pourrait être Blair qui l’a invitée », réfléchit Rayne. « Ou alors elle a demandé à Logan de le faire. Blair en pince vraiment pour Logan et elle pense que nous l’ignorons, mais elle se comporte vraiment bizarrement. Elle ne nous adresse pas la parole. »
« Julie est-elle venue seule ? » demande encore Dani.
« Je crois qu'elle est venue avec l'autre garçon », déclare Khetzel, en se grattant la jambe à nouveau.
« Liam ? »
« Non », répond Rayne. « Liam était avec Blair. Je pense qu’il s’appelait Amos. » « Je croyais que Blair était amoureuse de Logan », reprend Dani.
« C'est le cas, mais elle essaye de le rendre jaloux en flirtant avec Liam », l’informe Khetzel.
« Vous ne savez pas vraiment qui était Amos ? » poursuit Dani. « Il n’est pas à l'école avec vous ? »
« Il ne va pas à l'ESH », précise Rayne. « Il va à St. Adrian's. Il est allé à l'ESE pendant un certain temps. »
« Tu as eu l'impression qu'ils se fréquentaient ? » demande Dani. « Julie et Amos ? »
« Je ne pense pas », dit Khetzel.
« Et les autres garçons ? » demande Dani. « Est-ce que l'un d'entre eux s’intéressait à Julie ? J'ai l'impression que Logan a eu beaucoup de petites amies. Pensez-vous que Julie ait été avec Logan ? »
Khetzel fait la grimace.
« Pas son genre ? » suggère Dani.
« Logan n'a pas de genre précis », lui dit Rayne. « Une fille qui marche et qui respire lui suffit. Je ne pense pas que Julie ne soit jamais sortie avec quelqu'un. »
« Ah bon ? » s’étonne Dani. « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
Rayne hausse les épaules. Dani remarque qu’elle porte un bandage à la cheville, visible sous ses collants foncés.
« C'est juste le genre de choses qu’on sait, rien qu’en voyant quelqu'un », dit Khetzel.
« Alors, quand êtes-vous arrivées à la fête ? » demande Dani. « À quelle heure ? » « Vers minuit », répond Rayne. « Logan avait dit : pas avant. » « Il avait envoyé un texto », explique Khetzel. « Il a juste dit qu'on devrait être prêtes. » « Prêtes à quoi ? » s’exclame Dani. Elle guette la réponse.
« C'était plus qu'une simple fête », articule Rayne. « C'était un rite de passage. »
« Tu vas devoir m'expliquer cela. »
« On avait entendu parler des rites de passage », dit Khetzel, « mais c'est top secret. On n’est pas censées en parler. »
« C'est là que l’on passe de l’autre côté », explique Rayne.
Dani reste à l’écoute.
« On meurt », continue Khetzel. « Pendant sept minutes. »
« Comment on meurt ? »
« On boit du jus de zombie », révèle Khetzel. « C'est comme ça que Logan l'appelle. C'est censé être une formule secrète ancienne. »
« Vous buvez quelque chose, sans demander ce qu'il y avait dedans ? » s’exclame Dani. « On doit y croire », précise Khetzel. « Ça ne marche que si on croit que ça va marcher ».
« Que se passe-t-il si vous n'y croyez pas ? »
Rayne regarde Khetzel.
« On ne revient pas », poursuit Khetzel.
« Et que se passe-t-il si vous y croyez ? »
« D'abord, on voit une lumière blanche », raconte Rayne. « Et puis, si on se dirige vers la lumière, on ressent… de l'extase. C’est comme une vision spirituelle. Et, plus on se rapproche de la lumière, plus on le ressent. Mais si on continue, on dépasse le point de non-retour et on ne revient pas. Le jus de zombie permet de revenir. C'est censé transformer notre vie pour toujours ».
« Nous avons entendu dire que parfois les gens qui voient la lumière peuvent parler à leurs proches décédés », prétend Khetzel. « Je voulais voir mon chien, Rufus. Il a été renversé par une voiture. »
« Et toi, qu'est-ce que tu voulais ? » demande Dani à Rayne.
« Je suppose que je voulais juste voir par moi-même si le paradis était réel », avoue-t-elle. « On ne va pas à l'église. Mes parents... Bref, je me suis dit que si j’arrivais à le voir… »
Rayne était au bord des larmes.
« Alors, qu'avez-vous expérimenté ? » demande Dani. « Vous avez bu le jus de zombie. Et ensuite, que s'est-il passé ? »
« On ne se souvient pas », murmure Rayne. « Sincèrement, on ne s'en souvient pas. On a essayé, mais on ne se souvient pas. Khetzel pense avoir vu la lumière blanche, mais elle n'en est pas sûre. »
« Khetzel ? »
« On ne peut pas en parler », répète Khetzel. « C'est pour ça qu'on ne voulait pas être enregistrées. »
« Pourquoi ? » l’interroge Dani. « Que se passe-t-il si vous en parlez ? »
« On meurt », répond Khetzel.
Dani savait que la jeune fille était sérieuse. Son teint était pâle, sa respiration courte. « Et je suis désolée, mais je ne me sens vraiment pas bien. Je pense que je vais vomir. Oh mon Dieu. C'est en train d’arriver… »
« Khetzel... »
« Oh non… »
« Khetzel, écoute-moi », dit Dani en se plaçant en face la jeune fille terrifiée et en la prenant par les épaules. « Regarde-moi droit dans les yeux. D'accord ? Il ne va rien t'arriver. Je ne le permettrai pas. Regarde-moi et ne me quitte pas des yeux. Khetzel, j'ai besoin que tu m'écoutes. Tu fais une crise de panique. »
« Je me sens si bizarre », souffle Khetzel. « Tout est… »
« Tu sens des picotements… « explique Dani. « C'est comme si ta main s'endormait, non ? Tiens bon. »
Dani trouve rapidement un sac en plastique dans le placard et le tend à Khetzel.
« Respire là-dedans », dit-elle. « Tu fais de l'hyperventilation. Tu expires trop de CO2, et ça augmente le pH dans ton sang. C'est ce qu'on appelle de l'hyper alcalose. C'est pour ça que ça picote. Si tu expires à nouveau, tu te sentiras mieux. »
Elle regarde le sac se gonfler et se dégonfler.
« Ça va ? Tu te sens déjà mieux, n'est-ce pas ? »
Khetzel hoche la tête, en respirant dans le sac.
« Bien », dit Dani. « Respire lentement. Bien. Maintenant, enlève le sac. D'accord ? »
Dani se penche en arrière et sourit. « Ne jamais sous-estimer le pouvoir d'un sourire thérapeutique », aimait à dire son professeur de psychologie clinique.
« C'était effrayant », lâche Rayne.
« Écoute-moi », intime Dani à Khetzel, qui se calme progressivement, à chaque profonde inspiration. « L’esprit a une intense capacité à guérir le corps, ou inversement, à lui nuire. C'est quelque chose que la science ne comprend pas vraiment. Vous avez entendu parler de l'effet placebo. »
« Vous parlez des pilules au sucre ? »
« Exactement », acquiesce Dani. « Il arrive que la moitié des patients qui absorbent le placebo manifestent une amélioration. Ils pensent qu'ils vont aller mieux, alors c’est ce qui se passe. Ou alors, on peut se rendre malade. Mais c'est vous qui vous rendez malade. Parce que vous êtes influençable. »
« Comme ces hypnotiseurs dans les boîtes de nuit qui font glousser les gens comme des poules mouillées », dit Khetzel.
« Quelque chose comme ça », lui accorde Dani. « Rien ne va te tuer si tu parles de ce qui s'est passé durant le rite de passage. La magie fonctionne parce que vous croyez qu’elle fonctionne. Chaque fois qu'un magicien choisit quelqu'un dans le public pour l'aider à faire un tour et lui demande « Est-ce qu'on s'est déjà rencontrés ? », et que la personne répond « Non » - elle ment. Les magiciens placent des personnes de connivence dans le public tout le temps. C'est ainsi que cela fonctionne. Le seul truc est de vous faire croire qu’elles sont sincères ».
« Comme c’est décevant », soupire Rayne.
« J’ajouterais même, » poursuit Dani, « que certaines drogues psychoactives qualifiées d’hypnotiques peuvent vous rendre encore plus sensibles à la suggestion. Le sodium-penthotal, par exemple. Est-ce que Julie a bu du jus de zombie ? »
« Tout le monde l'a fait. C'était un peu comme le jeu défi ou vérité », répond Khetzel. « Personne ne voulait avoir l'air d'avoir peur de le boire. Sauf Liam. »
« Est-ce Logan qui a fourni le jus de zombie ? »
« Je ne sais pas. Il était juste là », se rappelle Rayne.
« Ok », lui concède Dani. « Une dernière question : avez-vous déjà vu ce symbole ? »
Elle leur montre sa reproduction du symbole que les analystes de la scène de crime avaient trouvé tracé sur le corps de Julie Leonard avec du sang. Les jeunes filles observent attentivement le dessin.
« Pas moi », annonce Rayne.
« Moi non plus », poursuit Khetzel.
« Encore une question et je vous laisse partir. Avez-vous une idée de qui aurait pu vouloir faire du mal à Julie Leonard ? »
« Aucune idée », affirme Rayne.
« Ok alors », conclut Dani en se levant. « Je pense qu'on a fini, mais laissez-moi consulter l'inspecteur Casey. »
« Puis-je vous demander quelque chose ? » sollicite Khetzel avant que Dani n'ouvre la porte. « Que serait-il arrivé si vous ne m'aviez pas donné ce sac pour respirer ? »
« Rien de trop grave », la rassure Dani. « Tu aurais ressenti des étourdissements jusqu'à t’évanouir, puis ta respiration se serait ralentie et ton pH serait revenu à la normale et tu te serais sentie bien à nouveau. Le pire qui aurait pu arriver serait qu’en t’évanouissant tu sois tombée et te sois cogné la tête sur quelque chose. » « Ou si je m'étais évanouie en conduisant », continue Khetzel. « Ou si j’avais fait de la randonnée et que j’étais tombée d'une falaise. »
« Oui, c’est sûr, j’imagine », admet Dani.
« Alors en parler aurait vraiment pu me tuer », a en conclut Khetzel. « N'est-ce pas ? » « Dans ce sens, je suppose que tu as raison », acquiesce Dani. « Je peux te poser une autre question ? »
Dani hoche la tête.
« Serait-il possible d’hypnotiser quelqu’un pour qu’il tue quelqu'un d’autre ? »
La première pensée de Dani est de dire non, ce n'est pas possible, mais elle hésite. Elle se souvient du fameux scandale de la prison de Stanford, en 1971, une expérience lors de laquelle un professeur de psychologie de l'université de Stanford avait fait jouer à vingt-cinq étudiants volontaires le rôle de prisonniers dans une prison factice, tandis que vingt-cinq autres volontaires - de gentils enfants, élevés dans des foyers stables - avaient été chargés de jouer les gardiens. L'expérience devait durer trente jours, mais a dû être interrompue après six jours lorsque les gardiens ont fait preuve d'un sadisme et d'une cruauté auxquels le professeur ne s'attendait pas, tout simplement parce qu'ils y avaient été autorisés.
Elle repense également à la fameuse expérience de Milgram, où le psychologue de Yale, Stanley Milgram, avait demandé à des « enseignants » volontaires d'infliger des chocs électriques à des « apprenants » dans la pièce voisine.
Les chocs n'étaient pas réels, mais les « enseignants » ne le savaient pas ; on leur disait que la violence des chocs augmentait à chaque fois que l'apprenant répondait mal à une question. Les « enseignants » ont continué à administrer des chocs même après avoir entendu des cris de douleur (feints) provenant de la salle adjacente, simplement parce que Milgram, la figure d'autorité, avait dit d'une voix très calme et mesurée : « S'il vous plaît, continuez ».
Suivant les conditions requises, les limites de la moralité et de la conscience de personnes gentilles et « normales » pouvaient être déplacées.
« Non, Khetzel, ce n'est pas possible », finit par dire Dani.
Néanmoins, elle s’interrogeait… Est-ce que quelqu'un avait drogué et hypnotisé les enfants à la fête, puis les avait persuadés de tuer Julie ? Était-il possible de transformer une personne normale en monstre, contre sa volonté ?
Elle était d’avis que oui.
 
 
17.
 
 
Tommy réécoute le message vocal que Dani lui a fait suivre - « Ici l'Eventreur de Westchester – C’est toi que je vais tuer ensuite, Dani » - accompagné d'une note : «  Ma journée se passe très bien - comment vas-tu ? » Dani
Il lui répond par SMS, lui disant qu'il a des informations et lui demandant où elle se trouve, elle répond qu'elle est à l'auberge Peter Keeler, sur le point de mener la dernière interview de la journée, et l'invite à la rejoindre.
Dix minutes plus tard, il frappe à la porte de l'Empire Suite. Stuart le fait entrer.
Dani est penchée sur un ordinateur portable, mais elle lève les yeux au moment où Tommy entre.
Casey, debout à côté d'elle, s’éclaircit la gorge pour attirer son attention.
Dani fait les présentations.
« Inspecteur Phillip Casey, » dit-elle, « je vous présente mon… assistant, Tommy Gunderson. Tommy, voici l'inspecteur Casey. Il mourait d'envie de te rencontrer. »
« Dani et moi, ça remonte à loin », lance Tommy à Casey. « Elle m’a fait des éloges à votre sujet. »
« Tommy Gunderson », dit Casey en serrant la main de Tommy. « En réalité, j'étais au match à Green Bay lorsque vous avez intercepté trois passes pour des touchdowns . Mes beaux-parents ont un pied-à-terre près de Sturgeon Bay. J'avais si froid que je m'attendais presque à voir des ours polaires poursuivre des pingouins à travers le terrain ».
« Les ours polaires ne chassent pas les pingouins », répond Tommy.
« Vraiment » s’étonne Casey.
« Ils le feraient probablement s'ils le pouvaient », explique Tommy, « mais les pingouins vivent au pôle Sud. Les ours polaires vivent au pôle Nord. »
« On en apprend tous les jours », conclut Casey, faisant un signe tête en direction du salon adjacent. « Il en reste encore un. »
« Ce n'est pas vraiment un scoop », dit Tommy à Dani d’un ton amusé, une fois Casey éloigné. « Que fait Vivian Ross dans le hall ? Et sais-tu enfin ce dont Rayne ne voulait pas que Liam parle ? »
« Oui, ça y est, nous le savons. Ce n'est pas elle », réplique Dani. « Je vais te mettre au courant. On vient juste de finir de parler à la fille de Vivian. Je ne m'attendais pas à te voir ici si tôt. Tu peux attendre qu'on ait fini, et après on pourra peut-être prendre un café et comparer nos notes ? »
« Tout ce que tu voudras », répond Tommy. « Je peux faire quelque chose en attendant ? »
Casey passe la tête dans la pièce et fait signe à Dani qu'il est prêt.
« Observe seulement », lui conseille Dani. « Et donne-moi tes impressions ensuite. »
Tout en regardant l'écran pendant que l'inspecteur Casey expose les principes de base à Blair Weeks et à son avocat, Stuart explique à Tommy l'essentiel de ce qu'ils ont appris jusqu'à présent, y compris par le biais des obscurs rapports sérologiques. Selon Tommy, Blair est une jeune fille extraordinairement jolie, elle a des cheveux blonds, raides et soyeux, qui lui tombent jusqu'au milieu du dos, un teint régulier, des yeux bleus et des lèvres pulpeuses.
« Pourquoi les jolies filles se déplacent-elles en groupe ? » demande Stuart. « Je n'ai jamais vraiment compris. »
« Et il est probable que tu ne le comprennes jamais », intervient Tommy.
L'inspecteur Casey informe Blair que le Dr Harris poserait les questions. Tommy se met à écouter. Non, Blair ne savait pas ce qu'elle avait bu. Oui, elle est d'accord pour dire que c'est une mauvaise idée de boire quelque chose quand on ne sait pas ce qu'il y a dedans. Elle ne se souvient pas de ce qui s'est passé. Elle connaissait à peine Julie. Elle s'était réveillée à peu près à en même temps que Rayne et Khetzel, mais n'était pas sûre de l'heure. Elles l’avaient ramenée chez elle. Elles n’avaient parlé de rien sur le chemin du retour.
Lorsque Dani lui demande ce qu'elle espérait retirer de sa participation à un rite de passage, Blair a l'air surprise.
« Rayne et Khetzel m'ont tout raconté », lui explique Dani. « Et je suis presque certaine que rien de mal ne leur est arrivé. Tout comme je suis certaine que rien de mal ne va t'arriver. Rayne m’a dit que tu voulais parler à ton grand-père. Quand est-il décédé ? »
« Il y a deux ans. »
« Étais-tu proche de lui ? »
« Très proche. Plus proche que je ne le suis de mes parents. »
« Tu vis avec ta mère ? »
« Oui, mais j'emménage avec mon père la semaine prochaine. »
« Est-ce qu'ils s'entendent bien ? Tes parents ? »
Blair laisse échapper un rire. « Elle lui reprochait tout ce qui n'allait pas quand ils étaient mariés », dit-elle, « et maintenant qu'il a déménagé, elle lui reproche tout ce qui ne va pas maintenant. C'est elle qui voulait le divorce. »
« L'amour est compliqué », réplique Dani. « Ton grand-père était le père de ta mère ? » « De mon père. »
« Que voulais-tu lui dire ? »
« Je ne sais pas vraiment. Je voulais juste lui parler. »
« Tu l'as vu ? Après avoir bu le jus de zombie ? »
« Je ne sais pas. Je crois que oui. C'est un peu flou. »
« De quoi te souviens-tu ? »
« Il était en colère contre moi. Pour avoir voulu le rejoindre. »
« Qu'est-ce que tu veux dire par « le rejoindre » ? »
« Je voulais m'assurer qu'il était là à m'attendre », répond Blair. « Au paradis. Parce que s'il y était, j'allais le rejoindre. »
« Tu parles d’attenter à ta vie ? »
Blair hoche la tête, refoulant les larmes. Dani lui tend une boîte de mouchoirs et attend que la jeune fille retrouve son calme.
« Quand les gens me regardent, ils pensent que ma vie doit être si parfaite », continue Blair.
« Est-ce que tu vois quelqu'un à propos de ces pensées suicidaires ? » lui demande Dani. Blair hoche la tête. « S'il te plaît, ne le dis pas à ma mère ni à mon père. C’est juste que… Je n’y arrive plus. Je ne supporte pas de devoir choisir entre eux. Ce n'est pas mon rôle d’être leur intermédiaire ».
« Effectivement, ce n’est pas ton rôle », confirme Dani. « Tu iras mieux en mieux, Blair. Je t’assure. Tu en sortiras plus forte, mais pour l’instant, ça fait mal. »
« Mon grand-père comprenait », explique Blair. « S’il n’est plus là pour me parler… » « Donc, il était en colère contre toi parce que tu voulais le rejoindre ? » Blair hoche la tête.
« As-tu une idée de la raison pour laquelle Julie a participé à ce rite ? Ce qu'elle voulait en tirer ? »
« Je pense qu'elle voulait savoir si son père était de l'autre côté », dit Blair.
« S'il était au paradis ? »
« Oui je suppose. Elle m'a dit qu'elle ne savait pas où il était, ni s'il était vivant ou mort, mais s'il n'était pas de l'autre côté, alors elle saurait qu'il est toujours vivant.
Il est parti quand elle était toute petite. »
« Quand t’a-t-elle dit ça ? »
« Avant de boire le punch. »
« Comment était-elle à la fête ? » demande encore Dani.
« Elle avait l’air heureuse ». Plutôt optimiste. »
« Et tu ne vois personne qui aurait pu vouloir la blesser ? » « Logan n’avait pas une très haute opinion d’elle », raconte Blair. « Il disait que c'était une Marie-couche-toi-là. Mais c'est un idiot ».
« Rayne et Khetzel pensent que tu as le béguin pour lui. »
« Elles ne savent pas ce qu’elles disent. »
« C'est pour ça que tu es en colère contre elles ? »
« Je ne suis pas en colère contre elles. Je suis juste triste. Quand je suis triste, je veux juste que les gens me laissent tranquille. »
« Et Amos ? Que peux-tu me dire sur lui ? »
« Je ne savais pas pourquoi il était là », dit Blair. « Je ne l'avais jamais vu avant. Il était juste assis là et ne disait rien. Comme s'il n’était là que pour observer. J'ai essayé de faire la conversation parce que j'essaye d'être gentille avec tout le monde, mais il ne répondait rien alors je l'ai laissé seul. »
« Peut-être qu'il était déjà défoncé ? »
« Peut-être. »
« Donc tu traînais surtout avec Liam à la fête ? »
« Liam est un ami », réplique Blair, se redressant dans une position de défiance.
« Et plus si affinités ? » la questionne Dani.
« Non », dit Blair. « Juste un ami. Nous discutons. Il est très intelligent. On ne fait que parler. En fait, il est très timide avec les filles. »
« Merci, Blair », conclut Dani. Elle se tourne vers Casey, qui s’approche de la jeune fille.
« Je n'ai pas grand-chose à ajouter », déclare-t-il à Blair. « Que penses-tu qu’il se soit passé ? Je sais que tu n’arrives pas t'en souvenir, mais tu as dû y réfléchir. Qui aurait pu tuer Julie Leonard, selon toi ? » « S'il fallait faire une supposition, » déclare-t-elle, « Logan Gansevoort. »
« Pourquoi Logan ? »
« Parce qu'il est mauvais », rétorque Blair. « Selon moi. »
« Elle devait être folle de lui », dit Tommy à Stuart dans l'autre pièce. « C'est ce que disent les filles quand les garçons ne les rappellent pas. »
Stuart approuve d’un signe de tête.
L'interview est terminée. Tommy observe l’écran lorsque Casey, Dani, Blair et son avocat se lèvent.
« Pourquoi Casey ne leur demande-t-il pas comment leur sang a atterri sur le corps de Julie ? » s’étonne Tommy.
« Pas encore », répond Stuart. « Pour le moment, on dirait qu'aucun d'entre eux n'est au courant. On en saura plus après avoir parlé à Logan et Amos. Il faut que je la raccompagne dans le hall. Prends l'air occupé. »
Dani et Casey entrent dans la pièce. Tommy attend pendant qu'ils parlent de ce qui était prévu pour le lendemain. Enfin, elle lui sourit.
« Désolée de t’avoir fait attendre », dit-elle. Elle a l'air épuisée.
« Où veux-tu prendre un café ? »
« Un café ? » s’interroge Dani tout en regardant autour d'elle. « Pourquoi pas là-bas ? »
Elle désigne une table, près des fenêtres, où Tommy voit trôner une grande cafetière, une pile de tasses en polystyrène et une boîte de Dunkin Donuts.
« Je suis trop fatiguée pour aller quelque part », dit-elle. « Si ça ne te dérange pas, il faut que j’aille me rafraîchir le visage aux lavabos. Mais sers-toi. Je suis à toi tout de suite. »
Tommy se dirige vers la table où l'inspecteur Casey avait laissé la demi-douzaine de Munchkins restant et commence à faire le plein.
« Est-ce vrai ce qu'on dit à propos des flics et des beignets ? » lui demande Tommy, le regard dirigé vers la panse bombée de l’inspecteur dépassant des pans de la veste de sport déboutonnée.
« Qu’est-ce qui est vrai ? » répond Casey l’air sérieux tout en enfournant un Munchkin au sucre dans sa bouche et en se léchant les doigts.
Tommy était presque sûr que Casey plaisantait. Mais pas tout à fait sûr.
« Peu importe », dit-il.
Dani revient et installe son ordinateur portable sur le bureau, disant à Tommy qu'elle veut lui montrer quelque chose. Elle se connecte au site web du lycée d'East Salem, où elle ouvre le lien vers l'annuaire en ligne de l'année précédente.
Elle clique sur une photo de Logan, puis sur une autre, et encore une autre. Sur plusieurs de ces photos, Liam se tient à côté de lui. Les deux garçons sont manifestement amis.
« Et tu me montres ça… pourquoi ? » demande Tommy.
« Il me fait penser à toi », dit Dani.
« Merci beaucoup. »
« Je veux juste dire que c'est un sportif », poursuit Dani. « Tu en sais plus sur les sportifs que moi. »
« J'espère bien. »
« Pourrais-tu reparler à Liam et lui poser des questions sur Logan ? » dit-elle. « Nous cherchons quelqu'un qui a de l'influence sur les autres. »
Elle tourne son ordinateur pour que Tommy puisse mieux voir l'écran et fait apparaître une autre photo, un garçon et une fille. La fille est Julie Leonard. Tommy ne reconnaît pas le garçon.
« On a trouvé ça sur le portable de Liam. Ce qui ne veut pas dire que Liam l'a prise, mais nous pensons qu'elle pourrait provenir de la fête. Ce doit être Amos. Ce qui en fait aussi la dernière image que nous ayons de Julie vivante. »
Sur la photo, Julie regarde Amos, mais Amos regarde l'appareil photo. Tommy ne sait pas pourquoi, mais rien qu’en voyant la photo, il éprouve de l’aversion pour le garçon. C'est peut-être la posture du gamin, ou son expression, ou la façon dont il ignore la fille avec laquelle il est censé être.
« En parlant de témoins, j'ai parlé à Crazy George », lui dit Tommy.
« Il n'a pas été d'une grande aide, mais j'ai eu l'impression que ce n’était pas la première fois que sa mère s'était échappée de la maison de retraite. »
« Tu as parlé à George Gardener ? » l’interrompt Dani. « Tommy, tu n'es pas censé interroger les témoins avant que la police puisse leur parler. Dois-je vraiment t’expliquer ça ? »
« Je l'ai croisé à la quincaillerie », répond Tommy. « On a parlé de poulets. »
« De poulets ? »
« C'est une longue histoire », dit Tommy. « En réalité, l’histoire est courte mais hors de propos. Alors, quelles sont tes conclusions, maintenant que tu as parlé à tout le monde ? » « À presque tout le monde », lui rappelle Dani. « En ce qui concerne la culpabilité, je ne saurais quoi dire. Mais il s'est passé quelque chose qui a perturbé ces enfants. Ils ne se souviennent pas de quoi il s’agit, et je n’arrive pas à expliquer pourquoi ils ne s'en souviennent pas, mais je pense que tout est là. L'hypnose pourrait les aider, mais ils devraient se porter volontaires. On ne peut pas hypnotiser quelqu'un contre sa volonté. » Elle commence à plier bagage et range son ordinateur portable dans sa mallette.
« Je te raccompagne à ta voiture », propose Tommy, en tendant la main vers son deuxième sac, bourré de livres et de dossiers. « Ça a l'air lourd - je peux ? »
Dani a l'air surprise.
« Je n'ai pas eu l'occasion de m'entraîner aujourd'hui », ajoute-t-il.
Elle lui tend le sac, met son sac-à-mains en bandoulière et saisit résolument sa mallette. « Merci », lui dit-elle.
Tommy avait presque réussi à sortir de l'auberge sans être reconnu, lorsqu’il entend quelqu'un l'appeler par son nom. En règle générale, il signait toujours les autographes, sauf lorsqu’il s’agissait de collectionneurs professionnels qui allaient les vendre sur eBay, à peine il avait le dos tourné. « Juste une seconde », lance-t-il à Dani.
« Tommy Gunderson », chantonne Vivian Ross, se jetant à son cou façon théâtrale, le serrant dans ses bras et lui plaquant une bise sur chaque joue. Elle le dévisage. « Comment vas-tu ? On m’a dit que tu étais là. Tu te souviens le jour où on s'est croisés sur le tapis rouge à Los Angeles ? Je crois que tu escortais l’une des dernières jeunes… choses d'Hollywood. » Elle s'attarde sur le mot « choses ». « Pas la pauvre Cassandra, celle d'après. J'aime ton sac. »
« Bonjour, Vivian », répond Tommy. « Ce n'est pas mon sac. Ça fait plaisir de te revoir. »
« Écoute, Thomas, mon cher, puis-je te dire un mot ? » Elle passe son bras autour du sien et l’attire sur le côté. Tommy se demande comment certains Américains se retrouvent avec un tel accent britannique, comme Orson Welles, ou William F. Buckley, ou Vivian Ross.
« J'espérais », dit-elle en baissant la voix à un ton compris entre confidentiel et top secret, « que tu pourrais me faire une énorme faveur et me dire ce qui s'est passé là-haut ? Apparemment, ma fille a eu l'idée farfelue de renvoyer son avocat, et elle ne veut rien me dire. Je te jure, Thomas, pense à la façon la plus compliquée au monde d'éplucher une orange, et dis-toi que cette fille trouverait un moyen de la compliquer encore plus et attendrait un mauvais jour pour le faire ».
« Je ne peux rien te dire, Vivian », répond Tommy. « Même si je le voulais. Je suis arrivé ici après qu'ils aient fini. »
« Alors, qui peut me renseigner ? » demande-t-elle, en fronçant les sourcils.
« Je crois que la conversation était privée. »
L'actrice abandonne toute prétention de cordialité. « Ravie de t’avoir revu », dit-elle en lui adressant le sourire le plus théâtral et le moins sincère qu'il ait jamais vu.
Tommy attend sur le parking que Dani fouille dans son sac à main pour trouver ses clés de voiture. Il pense à lui proposer son détecteur de métaux, mais il l'a laissé à la maison.
« As-tu déjà entendu parler d'un rite de passage ? » lui demande-t-elle. « Liam n'a jamais rien mentionné, n'est-ce pas ? »
« Non, il n’a rien dit à ce propos », a dit Tommy. « C'est quoi un rite de passage ? »
Dani lui raconte ce qu'elle en sait.
« Ça a l'air follement dangereux. Liam n'est pas un gros preneur de risques. »
« Ça va te sembler naïf », lui dit Dani, « mais parfois, malgré toute mon expérience professionnelle du comportement des mineurs, je ne comprends toujours pas pourquoi ils veulent se défoncer. Je n'ai jamais compris. Je pense avoir bu un jour une gorgée de crème de menthe lors d'une soirée pyjama en quatrième et j'ai eu l'impression d'avoir avalé du dentifrice. J'ai eu envie de vomir ».
« Tu t’adresses à la mauvaise personne », répond Tommy. « Ton unique gorgée est une de plus que ce que je n’ai jamais bu. »
« Sérieusement ? » dit Dani.
« Tu as l'air surprise », rétorque Tommy.
« Je le suis », affirme-t-elle. « J'aurais juré avoir vu une photo de toi avec une bouteille quelconque à la main. »
« Dans ce cas, » réplique-t-il, « ce devait être du champagne, lorsqu’on a gagné le Super Bowl. Mais j’en aspergeais le pantalon de mon ami, je ne le buvais pas. » « Je suppose que les tabloïds ont essayé de te faire passer pour un fêtard, » déclare-t-elle.
« Les tabloïds disent beaucoup de choses », renchérit Tommy. « Si on essaye de rectifier, ça ne fait qu'empirer les choses. »
« Tu n'as jamais bu, même au lycée ? »
Tommy secoue la tête. « J'ai toujours su ce que je voulais », dit-il en sortant ses clés et en déverrouillant la voiture. « La boisson et la drogue n'allaient pas m'aider à atteindre mes objectifs. Cela me semblait évident. Si on veut un corps sain, on ne le nourrit pas avec de choses malsaines. Je n'aime même pas prendre de paracétamol. »
« Les enfants cèdent à la pression de leurs camarades », affirme Dani.
« Je suppose. Ça dépend de qui tu considères comme un camarade. Tu crois que ce serait assez pour pousser quelqu’un à tuer ? »
« Excellente question. C'est la question que je me suis posée. J'ai travaillé une fois avec un mineur qui voulait rejoindre un gang. Ils lui ont dit que pour commencer, il devait tirer sur un sans-abri. Et il l'a fait. Il y avait d'autres facteurs, mais là c'était la pression des copains. » Elle soupire. « J'ai l'impression que je pourrais dormir trois jours d'affilée. Mais je vais me contenter de trois heures. As-tu déjà eu des problèmes de sommeil ? »
« Seulement lorsque l'alarme se déclenche », dit Tommy. « Ou si mon père a des problèmes. En fait, j'ai un baby phone dans sa chambre. Quelle ironie ! »
« Tu es un bon fils », déclare-t-elle.
« Tu savais que l'animal qui rêve le plus est l’ornithorynque ? » lui lance-t-il du tac au tac.
« Comment le sais-tu ? »
« Comment ne le sais-tu pas ? » réplique-t-il. « C'est de notoriété publique. Je l'ai lu quelque part. »
« De quoi rêvent les ornithorynques ? »
« Probablement d'être autre chose qu'un ornithorynque. »
Il avait également lu quelque part que seuls les crétins tentaient d’impressionner une fille avec des histoires à dormir debout.
Tout à coup, il voit un flash de lumière se refléter sur une lentille télescopique. « Baisse-toi ! » Il saisit Dani par les épaules et la fait passer derrière lui, lui faisant un rempart de son corps. Elle entend crisser des pneus et se libère de son étreinte juste à temps pour voir une voiture de sport noire s'éloigner à toute vitesse.
« Qui était-ce ? »
« Je ne sais pas », répond Tommy. « Des paparazzis. Avec un téléobjectif de 1200 millimètres. J'en voyais beaucoup avant. Prépare-toi à voir ta photo dans les journaux demain. »
« Pourquoi voudraient-ils une photo de moi ? »
« Sans vouloir t’offenser, ce n’est pas toi qu’ils veulent », riposte-t-il. « Tu seras probablement décrite comme la femme mystérieuse au bras de l'ex-footballeur, Tommy Gunderson. Désolé pour ça. Mes réflexes ne sont plus ce qu'ils étaient. »
« Connais-tu le nom de Vito Cipriano ? » lui demande-t-elle. « Un chroniqueur de potins du Star  ? »
« Tu le connais ? » s’étonne Tommy. « Je l'ai frappé au visage une fois… Tu ne me demandes pas pourquoi ? »
« Est-ce vraiment nécessaire ? » répond-elle. « Il était à la réunion municipale du Grange Hall. Il a appelé mon bureau quatre fois aujourd'hui pour me demander des commentaires. Nous ne divulguons pas le nom des mineurs. Pourquoi un chroniqueur de commérages couvre-t-il un meurtre ? » « Parce que les parents sont dans le Who's Who d'East Salem », réplique Tommy en fermant sa veste et en relevant son col pour se couvrir la nuque. « Sauf celui de la victime », poursuit-elle. « D’ailleurs, je m'excuse pour mon ton de tout à l'heure. Je suis vraiment contente de t’avoir à mes côtés. »
« Pas de soucis », dit Tommy. « Tu n'as pas mentionné le message vocal que tu m'as envoyé. Tu vas bien ? »
« C'est juste un cinglé. »
« Comment ça, juste un cinglé ? Le meurtrier aussi est un cinglé. » « Je ferai attention », promet-elle.
« Sois plus que prudente », lui dit-il. « Sois totalement paranoïaque. Va jusqu’à l’excès de prudence. »
Lorsque Dani appelle son bureau pour consulter sa boîte vocale, elle est surprise d'entendre la réceptionniste décrocher.
« Que fais-tu là ? » s’étonne Dani. « Pourquoi n'es-tu pas chez toi à ratisser les feuilles ? »
« J'avais des choses à finir », explique Kelly. « Sam a dit que je pouvais prendre demain après-midi de libre. Il y a des soldes au centre commercial. »
Kelly avait 24 ans mais pouvait en paraître 18. En entendant sa voix, Dani à une idée.
« Tu peux faire quelque chose pour moi, Kell ? » demande-t-elle. « Aimerais-tu être payée pour aller au centre commercial ? »
« Ooh », dit Kelly. « Le job de mes rêves prend encore plus des allures de rêve. Qu'est-ce qui se passe ? »
« J'aurais besoin que tu ailles dans des endroits où traînent les jeunes du coin, comme le Starbucks ou le Miss Salem Diner ou le centre commercial », dit Dani. « Mêle-toi à eux et vois de quoi ils parlent. Tu peux faire ça ? »
« Tu veux dire sous couverture ? »
« Non… commence Dani. « Enfin, je veux dire, oui, je suppose. Sous couverture. »
Dani est sur le point de mourir de faim lorsqu’elle rentre à la maison.
Elle trouve un Tupperware dans son réfrigérateur, mais lorsqu'elle l’ouvre, l'odeur qui s'en échappe lui fait presque perdre l'appétit. Elle remet le couvercle et jette le tout à la poubelle.
Elle casse deux œufs dans un bol de céréales, rajoute un peu de lait (après l’avoir humé pour s'assurer qu'il n'a pas tourné), mélange le tout au mixeur, râpe du cheddar et se fait une omelette, mais lorsqu'elle soulève le couvercle de la poêle à frire pour voir si les œufs ont pris, le fromage reste collé au couvercle. Elle ne peut pas recommencer parce qu'elle n'a plus de fromage ni d'œufs, alors elle met le couvercle à l'envers sur le bol de céréales et gratte un peu de fromage fondu à chaque bouchée d’omelette.
Elle regarde dans le vide pendant qu'elle mange, en rêvassant, ce qui la fait penser aux ornithorynques, et à toutes les choses qu'elle apprend à propos de Tommy Gunderson, dont la plupart lui prouvent que ses anciennes idées à son sujet étaient fausses. Elle se demande avec combien de filles il est sorti, combien de starlettes ou de mannequins d'Hollywood, et ce qu'elles ont représenté pour lui. Elle aurait voulu lui poser des questions sur Cassandra Morton. N’était-il jamais tombé vraiment, profondément amoureux ?
Sa rêverie est interrompue par le miaulement bruyant d’Arlo, qui vient s’enrouler autour de ses jambes. Sa gamelle est vide.
« Désolée, mon pote », dit-elle. « C'est de ma faute. »
Elle la remplit, puis remarque la lumière qui clignote sur son répondeur. Elle hésite, ne sachant que faire si elle reçoit une autre menace. Gary, le mari de Beth, soutenait qu’en tant que femme célibataire vivant seule, il serait intelligent d’avoir une arme à feu à la maison. Mieux vaut en avoir une et ne pas s’en servir qu'en avoir besoin et ne pas en avoir, telle était sa philosophie. Elle s'y était opposée tout simplement parce qu'elle était maladroite avec la mécanique. Le couvercle de la poêle à frire recouvert de fromage en était un bon exemple. Si elle possédait une arme, elle se tirerait probablement une balle dans le pied.
Le message sur son répondeur est de Willis Danes, qui lui demande si elle a eu l'occasion de regarder son calendrier. Elle se sent mal de l'avoir oublié. Il est trop tard pour l'appeler maintenant, mais elle écrit un mot pour s’en souvenir le matin suivant, et le scotche au miroir de la salle de bain.
En attendant que la baignoire se remplisse, elle dessine du doigt sur le miroir fumant, le symbole trouvé sur le corps de Julie Léonard. Que signifie-t-il ? Elle pense que si elle arrive à répondre à cette question, le reste se mettra en place. Elle se souvient de ce que disait son grand-père Howard.
« Les enfants sont faciles à décrypter parce que, même quand ils croient qu’ils sont des durs, il leur reste encore un peu d'innocence à l'intérieur, et si vous la trouvez, elle les ouvrira comme une clé dans une serrure ».
Elle pense aux jeunes qu'elle a interviewés, à leurs tentatives de tenir des discours élaborés et adultes, alors qu'il y a à peine trois ou quatre ans, ils serraient probablement encore leurs animaux en peluche en dormant. Sans l’avoir encore rencontré, son principal suspect est Logan Gansevoort, si elle s’en tient aux informations collectées jusqu’à présent. Elle se demande quelle petite part d'innocence il lui reste.
Soudain, une pensée lui vient. Son père était pédiatre, un bon pédiatre, et pratiquement le seul entre Ridgefield et le Mont Kisco. Il est possible qu'il ait été aussi celui de Logan Gansevoort.
Elle coupe l'eau de la baignoire et se rend au sous-sol, sur un pressentiment. Sur le coin éloigné d'une étagère, coincé entre des boîtes de dossiers qu'elle avait ramenées du bureau de son père après sa mort, elle trouve son ordinateur, un vieux Compaq, qui était à la pointe de la technologie le jour où elle l'avait aidé à l'acheter. Aujourd'hui, les jouets qu'ils mettent dans les céréales petit-déjeuner pour enfants sont plus puissants.
Elle monte l'ordinateur à l'étage et le pose sur le comptoir de la cuisine, puis elle retourne au sous-sol. Il lui faut quelques minutes pour trouver tous les câbles et les fils nécessaires. Dans la cuisine, elle dépoussière l'unité centrale et l'écran. Lorsque tout est correctement relié, elle le branche sur la prise murale, elle ferme les yeux et tourne la tête au cas où quelque chose exploserait, puis allume l'ordinateur en appuyant sur le bouton à l'arrière.
Rien n'a explosé. C'est bon signe.
Elle croise les doigts, en attendant que l'écran s'allume.
Apparaît alors le ciel familier, partiellement nuageux, qui était autrefois le fond d’écran par défaut de Windows 95, ainsi qu'une fenêtre lui demandant d'entrer un mot de passe. C'est inattendu, mais lorsqu'elle tape Amélia, le nom de sa mère, le programme s'ouvre sur un sympathique « Bienvenue, Fred Harris ». Craignant que ses dossiers papier puissent être perdus dans une inondation ou un incendie, son père s'était converti au numérique et avait saisi manuellement toutes ses données médicales. Elle l'avait aidé pour certaines d'entre elles et connaissait bien le logiciel.
Elle trouve les dossiers de ses patients, cherche la section G et trouve ce qu'elle cherche. Elle saute les parties concernant les vaccins standards de Logan et les évaluations de croissance de masse corporelle et passe directement à la section des notes du médecin, où son père avait noté ses pensées et impressions personnelles. La première note qui attire son attention est celle qui dit que Logan mouillait encore son lit à l'âge de onze ans. Selon ce qu’elle a appris, le fait de mouiller son lit tardivement est un indicateur de dysfonctionnement émotionnel chez les adolescents.
Logan souffre également d'hydrolyse nocturne, c'est-à-dire de sueurs nocturnes. Qu'est-ce qui peut provoquer chez un enfant des sueurs nocturnes, une condition plus commune aux personnes âgées et aux femmes en période de ménopause ? La note de son père dit qu'il soupçonne Logan de prendre les médicaments prescrits par ses parents. Cela suffirait. Elle n’est pas surprise de lire ceux ont mis fin aux services de son père lorsque celui-ci les a informés de ses soupçons.
L'eau du bain n'est plus assez chaude, alors elle la vide et prend une douche à la place, se brosse les dents, puis vérifie une dernière fois son BlackBerry avant de se coucher. Elle lit un e-mail qui lui a été transmis par Stuart, une note de Davis Fish. Il informe le bureau du procureur qu'il a conseillé à Logan de ne pas parler à la police à moins d'y être contraint par la loi. Cela signifie que Logan devra être cité à comparaître devant un grand jury, ou arrêté purement et simplement.
Dani est assise sur le bord de son lit, fixant sa nouvelle horloge. 22 HEURES. Elle veut la régler pour la réveiller à huit heures, mais elle est trop fatiguée pour en comprendre le fonctionnement, alors elle pose l'horloge par terre et jette un oreiller par-dessus au cas où l’alarme se déclencherait d'elle-même.
Elle s’endort vite, mais se réveille soudainement au milieu de la nuit.
Elle lit l'heure en retirant l'oreiller qui couvre son radio-réveil.
2 h 13 DU MATIN. Encore une fois.
Elle s’assied. Il lui faut une seconde pour que le brouillard se dissipe, mais dans le processus, elle se souvient de son rêve.
C'est son premier jour de maternelle. Elle porte une robe jaune. Ses deux parents lui tiennent la main pour aller à l'école. Sa mère porte une robe jaune assortie à la sienne. Dani a peur d'aller à l'école, mais elle fait confiance à ses parents. Lorsqu'ils arrivent à l'école, elle se retrouve dans un très grand bâtiment où on lui dit qu'elle doit monter une échelle sans fin pour se rendre dans sa classe.
L'échelle d e Jacob ? Jung considérait qu'une échelle représentait l'âme.
Il disait que les anges que Jacob a vus en rêve étaient les paroles de Dieu, élevant les âmes en détresse ou descendant sur terre pour sauver les âmes en difficulté.
Dani grimpe l'échelle du rêve, mais lorsqu'elle se trouve assez haut, un barreau se brise. Elle lâche prise et commence à tomber. En tombant, elle voit en bas que son père va essayer de la rattraper, puis elle panique parce qu'elle sait qu'elle va trop vite, et que si elle atterrit sur lui alors qu'il essaye de la rattraper, elle le tuera.
Elle crie pour qu'il s'écarte de son chemin et la laisse mourir, mais il ne l'entend pas.
Soudain, elle cligne des yeux, regarde autour d'elle et ne réalise qu'ensuite qu'elle se trouve dans sa cuisine.
L'eau coule dans l'évier.
Elle sait qu'elle est réveillée… avant, elle avait juste rêvé qu'elle était réveillée.
Elle a marché dans son sommeil, rêvant qu'elle était éveillée mais toujours dans son rêve.
Elle regarde l'affichage de l'horloge numérique de son four.
Il est 2 h 13.
Elle coupe l'eau et accourt à l'étage dans sa chambre, où elle voit son radio-réveil sur le sol à côté de son lit, avec un oreiller par-dessus. Elle enlève l'oreiller et regarde les chiffres passer de 2 h 13 à 2 h 14.
Dani décroche son téléphone et compose les six premiers chiffres du numéro fixe de Tommy avant de raccrocher. Ne fais pas le bébé, se dit-elle. Calme-toi. Respire profondément. Encore une fois. Tu es somnambule. Ce n'est pas inhabituel.
Avant de se rendormir, elle consulte sa boîte vocale. Son journal d'appels indique qu'elle a deux messages, l'un de l’inspecteur Casey et l'autre d'un central à Fishkill, New York, une ville sur le fleuve Hudson à 60 km à l'ouest. Elle écoute d'abord le message de Casey.
« Hey, Dani, c'est Phil Casey. Ne t'inquiète pas, mais nous avons retracé le message vocal que tu as reçu, il vient de l'hôpital d'État de Fishkill. La borne relais correspond. On cherche, mais j'ai pensé que tu devrais le savoir. Je vais demander à une voiture de surveiller ta maison. »
Elle regarde par la fenêtre et voit une voiture de police garée au bout de son allée.
Elle écoute le deuxième message.
« Ce message est pour le Dr Danielle Harris », dit une voix de femme.
« Dani, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais je suis Ellen O'Reagan du centre de détention de Fishkill. Je m’occupe des médicaments ici. Je vous ai consultée il y a environ un an et vous m’aviez aidée à évaluer l’un de mes patients, un homme nommé Jalen Simmons. Je dois m'excuser car, il y a deux jours, lorsque j'ai quitté la pièce, il a pris mon téléphone et y a trouvé votre numéro de portable, et il vous a appelée. Je suis désolée si cela vous a causé du souci, mais ne vous inquiétez pas, il est toujours ici sous les verrous. J'ai appelé le bureau du procureur et laissé un message, mais encore une fois, je m'excuse. Appelez-moi si vous avez des questions ».
Dani se souvient du patient, un psychopathe qui avait tué trois enfants mais qui avait néanmoins réussi à passer l’épreuve du détecteur de mensonges. Dani l'avait observé s'essuyer les mains sur son pantalon et avait correctement diagnostiqué un trouble obsessionnel compulsif. Elle avait suggéré que pour le faire parler, il suffisait de lui enlever son savon et de couper l'eau de son évier. En quelques heures, il avait dit à la police tout ce qu'elle voulait savoir.
Elle retourne dans sa chambre, s'arrêtant d'abord dans la salle de bain pour boire un verre d'eau. Elle regarde dans le miroir et se souvient de la note qu'elle y avait collée pour se rappeler d'appeler Willis. Elle regarde par terre, dans la poubelle, partout. Le mot était bien sur le miroir quand elle s'était brossée les dents, juste avant 22 heures.
Maintenant, elle ne la trouve plus nulle part.

Lundi
18 octobre
 
 
19.
 
 
Tommy Gunderson avait un faible pour les gadgets.
Ce n’est pas juste qu’il les aimait bien, il en était littéralement féru, et il avait assez d'argent pour s’acheter tout ce qui lui plaisait, du dernier iPhone ou lecteur de livres électroniques numériques au moulinet de pêche sur glace avec GPS intégré, qui localisait sur le lac gelé, l'endroit exact où vous aviez percé un trou et attrapé du poisson lors de votre dernière pêche sur glace. Il en possédait un alors qu’il ne pratiquait même pas ce genre de pêche. Il ne pouvait pas passer devant un magasin Brookstone ou Sharper Image sans acheter quelque chose, et son plus grand plaisir en avion, était la lecture des catalogues SkyMall . Lorsqu'il avait décidé de réaliser son rêve d'enfant de devenir détective privé, sa première action avait été de s’inscrire à des cours de l’université John Jay de Justice Criminelle , et la deuxième d’aller faire du shopping.
Il se couche tôt, mais règle son alarme pour le réveiller peu avant le coucher de la lune, à 3 h 53 du matin, sachant que l'obscurité absolue est plus propice à ce qu’il se propose de faire. Il s'habille rapidement, enfilant un sweat noir et des bottes noires, un sweat-shirt noir à capuche, et son imperméable Barbour à poches multiples dont il aura besoin pour porter le matériel qu'il a disposé sur sa table de cuisine. Il range ses lunettes de vision nocturne ATN PVS7 Génération 3, de qualité militaire, dans une des poches. Dans une autre poche, sa lampe de poche SureFire 10X Dominator, qui émet normalement 60 lumens mais réglée sur 500 lumens, comme un phaser Star Trek éblouissant, au cas où il devrait temporairement aveugler quelqu'un. Son téléphone satellite Iridium 9555, qui lui permet une réception n’importe où sur terre, dans sa poche de gilet. Et il range son transpondeur GPS Garmin Nuvi 680, pour baliser son chemin, dans une pochette latérale.
Dans un sac à dos en toile d‘un noir mat, il range trois flacons pulvérisateurs d' aminophtalhydrazide , commercialisé sous le nom de Luminol, un produit chimique qui par une réaction chimio luminescente visible aux NVG, révèle la présence de sang dans des solutions aussi diluées qu'une partie par million, même si elles ont été exposées aux éléments pendant trois ans.
Il jette le sac à dos sur une épaule et, sur l'autre, son détecteur de métaux Spectra V3i de White, le meilleur sur le marché. Il est sur le point de partir quand il y réfléchit à deux fois et va dans le tiroir de sa commode, où il garde son 45 Taurus 1911SS automatique. Il écarte son arme et trouve ce qu'il cherche, le couteau de scout que son père lui avait donné lorsqu'il était devenu un Webelo (scout) . Il met le couteau dans sa poche.
Il vérifie son téléphone portable pour voir s'il a manqué des appels de Dani. Il le fait souvent ces derniers temps. Elle n'a pas appelé. Il espère qu'elle dort profondément. Il arme son système de sécurité, jette un dernier coup d’œil sur son reflet dans le miroir et prend les clés de la Jeep.
La nuit est noire, mais il n'a pas besoin de lumière pour voir où il va. Depuis son plus jeune âge, il explore les bois de Bull's Rock Hill et les rives du lac Atticus. Il ne s'est jamais perdu. C'est peut-être là qu'il a acquis son sens de l'orientation. C'est là qu'il jouait à cache-cache ou à s’attraper dans le noir à la lampe de poche, et là qu'il a fait des randonnées avec son père, un bocal à insectes dans une main et un filet à papillons dans l'autre. C'est là qu'il a appris à faire du vélo et, à partir de la cinquième, c’est aussi là qu’il allait courir sur les sentiers de randonnée et les pistes cavalières avant et après l'école, pour se préparer au sport. Il avait eu son moment de gloire lorsqu'il avait couru jusqu'au sommet de Bull's Rock Hill sans s'arrêter. Il avait fini par monter la colline à la course avec des poids aux chevilles, puis avait rajouté un gilet lesté, et enfin, sur un pari, il l'avait grimpée en portant l’un de ses coéquipiers sur son dos, bien qu'au moment d'atteindre le sommet, il titubait plus qu’il ne courait. Il connaissait le chemin en plein jour, ainsi qu’au clair de lune, et il le connaissait quand il n'y avait pas de lune du tout et qu’il était difficile à trouver.
Il y avait trois itinéraires pour atteindre le sommet de la colline.
Le plus facile partait du sud-ouest, longeait une route de gravier, puis suivait un chemin bien fréquenté jusqu'au sommet. Le suivant en facilité était un sentier qui arrivait du nord-ouest, qui serpentait sur environ 3 km à travers bois. Le chemin le plus difficile était un sentier partant du nord-est qui finissait par une série de zigzags à virages serrés sur une forte pente. Les faces sud et sud-est de la colline, qui surplombent le lac Atticus, étaient trop raides pour être escaladées, sauf par les grimpeurs.
S’il se représente quelqu'un allant à Bull's Rock Hill dans l’idée de commettre un crime, quel que soit le crime, mais surtout l’horrible meurtre qu'il espère élucider, Tommy imagine bien que le criminel ne suivrait pas le premier itinéraire, où il serait visible pendant une bonne partie du trajet. Il n’envisage pas non plus qu’il puisse prendre le troisième, car il est bien trop raide. Il gare donc sa voiture dans la rue Keeler, près de l’amas de gravier où commence le deuxième chemin. Le fait que ce terrain soit une propriété privée n'avait jamais dissuadé les joggeurs, les randonneurs ou les pique-niqueurs, qui l’empruntaient sans vergogne, et le golf des Pâturages n'avait jamais tenu à demander aux intrus de rester à l'écart tant qu'ils respectaient les parties basses du terrain de golf en lui-même.
Au début du sentier, Tommy voit une poubelle avec, au-dessus, un écriteau indiquant « déchets interdits », sous le faisceau de sa lampe de poche. Quelqu'un l’avait modifié en « panneaux interdits » au marqueur indélébile noir. Sur un arbre, un autre panneau disait « Tous les chiens doivent être tenus en laisse », et en dessous, quelqu'un avait collé la photo d'un clébard nommé Molly, à l'air efflanqué et montrant des dents brunâtres, avec les mots « CHIEN PERDU / TRÈS AIMÉ - 13 ANS MI TERRIER ET MI ? SI VOUS LE TROUVEZ, APPELEZ LE 917-555-8746. Un troisième panneau indiquait « Prévention de la maladie de Lyme / Ces bois sont l'habitat de la tique du cerf ».
Il travaille lentement, balayant la piste de son détecteur de métaux et pulvérisant du Luminol, en portant ses lunettes de vision nocturne pour scruter le terrain. Selon Frank DeGidio, la police avait déjà examiné la piste en plein jour mais n'avait rien trouvé. Tommy a environ trois heures avant le lever du soleil.
Au cours du premier kilomètre, il trouve une boucle d'oreille, quarante-cinq cents, une montre d'homme et un plombage dentaire en argent.
À mi-chemin vers le sommet, il s'arrête.
Sur un côté du chemin, où il a pulvérisé le Luminol, il trouve une goutte de sang, puis des gouttes secondaires plus petites en forme d'éclaboussures. Il avait lu des articles de criminologie sur les éclaboussures et un chapitre sur le sujet dans un manuel, mais il n’est pas un expert.
Il utilise son GPS pour signaler l’endroit et mettre l'emplacement en mémoire cache. Selon son estimation, il semblerait que le sang était tombé d'une hauteur de 80 centimètres à 1 mètre, ce qui excluait - même si ce n'était qu'une supposition – la provenance d’une proie d’oiseau, un faucon ou une chouette, qui seraient tombés par surprise sur un campagnol ou un rat des bois.
Prises isolément, les gouttelettes de sang n'avaient aucun sens. Il se déplace en cercle, tout pulvérisant du Luminol, portant ses lunettes de vision nocturne, et cherchant des indications de configurations plus importantes.
Ne soyons pas pressés, se rappelle-t-il. Peut-être que Sherlock Holmes voyait toute l'histoire en un éclair, mais pour le reste d'entre nous, cela prend du temps.
Il est sur le point de considérer la première configuration de gouttelettes comme une incidence isolée, lorsqu’il trouve un deuxième ensemble montrant des trajectoires d'éclaboussures similaires.
Il marque l'endroit à nouveau avec son GPS, visualise une ligne de la première goutte à la seconde, puis se projette vers l’endroit où il pense éventuellement trouver la troisième. Il suit la ligne et parcourt trente mètres de plus, arrivant à la souche d'un sorbier, scié il y a des années lors d'une coupe de bois du service forestier. Enfant, il avait appris que les souches de frêne étaient d'excellents endroits pour cacher des choses car elles ont tendance à pourrir et à se creuser de l'intérieur. En général, elles contiennent de l'eau stagnante où les moustiques se reproduisent. Sans vraiment s’attendre à quelque chose, il pulvérise l'intérieur de la souche creuse.
Elle est pleine de sang.
Bizarrement, il ne trouve aucune trace d'éclaboussure sur le sol environnant. Au lieu de cela, il remarque une saturation le long d'un côté de la paroi intérieure de la souche, partant du haut vers le bassin en dessous. Comme si quelqu'un avait soigneusement versé du sang dans la souche, en s'assurant de ne pas en renverser.
Pourquoi ? Essayait-on de s’en débarrasser ? En tentant de le cacher ?
Il éteint ses lunettes de vision nocturne et se sert de sa lampe de poche à faible éclairage. Le réservoir à l'intérieur de la souche est probablement en partie constitué d'eau de pluie maintenant. Il prend une pipette dans le kit de collecte d’échantillons qu'il a acheté en ligne sur un site d'approvisionnement de la police et fait un prélèvement, puis il marque la souche sur son GPS avec un drapeau blanc.
Il retourne sur la piste. Balayant le sol du regard et pulvérisant au fur et à mesure, il remonte lentement la colline jusqu'à la scène de crime et le promontoire de granit dénudé qui surplombe le lac. Il ne peut s'en approcher que jusqu’à 15 mètres de distance, la zone étant délimitée par un ruban jaune de la police.
Il s'attend presque à trouver un officier de police surveillant l’endroit, mais il est seul. Il envisage de franchir la bande, mais il se souvient de la mise en garde de Dani quant à la contamination des preuves. Il est probable que cela s'applique aussi aux scènes de crime. Il respecte le périmètre et reste en dehors du cercle.
Tout de même, peut-être reste-t-il quelque chose qui a échappé aux autres. Dans les films, ce sont toujours les inspecteurs les plus tenaces qui résolvent les crimes. Il se déplace lentement, se servant principalement du détecteur de métaux. Il trouve un boulon rouillé, un penny, une balle de pistolet à billes et un emballage de chewing-gum en aluminium.
Il décrit un cercle et se retourne pour regarder la scène de crime. Il essaye de se représenter deux personnes, ou trois, quatre, huit, dix. Que faisaient-elles ? Étaient-elles debout en cercle ? Alignées ? Dispersées au hasard ? Comment l'avaient-elles tuée ? À tour de rôle ? En la poignardant ? Pire ? Un seul jeune ? Deux ? Tous ? Certains regardaient-ils ailleurs, tout en étant effrayés ? D’autres se tenaient-ils à distance ? D’autres encore se cachaient-ils, peut-être, ou même observaient-ils depuis les buissons, en tentant de ne pas être vus ?
Le téléphone portable de Liam avait été trouvé dans les herbes sous un arbre, avait dit Dani. Tommy trouve l'arbre le plus proche et scanne les mauvaises herbes autour.
Rien.
Il continue de se déplacer, de mesurer, essayant d'imaginer ce qui s'est passé et pourquoi. Ils avaient évoqué un meurtre rituel. À quoi servent les rituels ? Quel genre de rituels ? Les mariages. Les anniversaires. Les enterrements. Les rites de passage. Les offrandes. Les transitions d'un état à l'autre.
De quel rituel s’agissait-il ?
On pouvait probablement exclure un mariage et un anniversaire.
Il se tient sous un érable, regardant le rocher nu, l'image d'un taureau endormi éclairé par le faisceau de sa lampe de poche. Quelqu'un s'était-il tenu à cet endroit la nuit du crime, avec vue sur le carnage et la campagne obscure au-delà ?
Le détecteur de métaux se faisant lourd, il le place sur son épaule et se tourne vers le lac, puis vers les bois. Lorsqu'il obtient un faux positif accidentel du détecteur, il l'éteint. Puis le rallume. Il ne va pas lui donner de faux positifs alors qu’il est en suspension, pendu à son épaule. L’appareil est dirigé vers le tronc de l'arbre. Il scanne l'arbre et entend un autre son positif. Il y a quelque chose de métallique à environ un mètre quatre-vingt au-dessus du sol, sur le tronc.
Il allume sa lampe de poche.
Il tâte avec sa main.
Il y a quelque chose.
Il trouve un petit clou, du genre dont on se sert pour accrocher des cadres légers, enfoncé en biais dans l'écorce rugueuse de l'arbre. Il semblait fait d'acier bleui, et non de laiton ou d'aluminium. Il n'est pas rouillé. Il est neuf. Il a été enfoncé dans l'écorce en biais. Pourquoi en biais ? Pour y accrocher quelque chose. Mais quoi ?
Une photo ?
Non.
Un miroir ?
Un hamac ?
Un hamac pour gerbilles peut-être. Mais pourquoi les gerbilles voudraient-elles un hamac ?
Concentre-toi, Tommy.
Quelque chose y avait été accroché. Par une sangle. Quelque chose d'assez petit pour ne pas arracher le clou.
Quelque chose d'électronique.
Un appareil photo.
Pourquoi ?
Pour filmer le rituel. Pourquoi faire ?
Pour le montrer à quelqu'un. À qui ? Dans quel but ?
Puis il entend quelque chose derrière lui…
Tommy éteint sa lampe de poche et se retourne. Rien. Il s'accroupit et quitte l'endroit où il se tient, au cas où quelqu'un l'aurait en ligne de mire.
Il attend.
Il baisse l’intensité des lunettes de vision nocturne. La lumière des étoiles amplifiée électroniquement révèle un étrange ensemble d'ombres et de formes. Il est certain d'avoir entendu quelque chose.
Puis il entrevoit ce qui semble être la silhouette d'un homme se tenant en face de lui dans les bois, dans l'ombre entre deux grands arbres, mais facilement reconnaissable. Les lunettes ne lui permettent de voir que la silhouette.
Il augmente l’intensité, puis trouve sa lampe de poche et ajuste le réglage de soixante à cinq cents lumens. Il pointe la torche vers l'endroit où se tenait l'homme et appuie sur le bouton, les bois s’illuminent presque autant qu’un terrain de baseball pour un match de nuit.
Il n'y a personne à cet endroit.
Il scrute la zone pour s'en assurer. Il n'y a rien.
Il se souvient d'une histoire de son époque de scout, une de ces histoires de feu de camp destinées à faire peur, issue soi-disant de la tradition indienne, la légende d'un métamorphe qui résidait dans ces bois, un démon qui apparaissait et disparaissait à volonté. Le vieux Whitney l’appelait le Paykak. Ce qui rendait la chose probablement plus effrayante encore, c’était que son chef scout était également entrepreneur de pompes funèbres, bien qu'il ne fît jamais allusion à sa profession lors des réunions de scouts.
Tommy avait acheté le crochet, la ligne et les plombs quand il était Webelo . Il était à moitié mort de peur et était resté debout jusqu'à l'aube dans sa tente avec le canif que son père avait placé ouvert dans sa main.
Mais bien sûr, maintenant qu'il avait grandi en âge et en sagesse, il voyait tout ça comme… une histoire et rien d’autre.
Il avait tout de même le couteau dans sa poche. Il était plus âgé et plus sage, mais il était toujours humain. Il y avait eu quelque chose là, et puis ça avait disparu.

Tommy rentre chez lui en voiture et envisage de se rendormir, mais il a trop de choses en tête. Il se rend donc à la salle de sport, pensant qu'il pourrait se débarrasser un peu de son trop-plein d’énergie. Il arrive à cinq heures et désarme le système de sécurité, allume les lumières, jette trois sacs de serviettes dans le conduit de la blanchisserie, vérifie que le snack-bar est bien approvisionné, puis se promène dans l'établissement pour voir s'il y a autre chose dont il doit s'occuper.
Il va voir les cages d’entraînement de frappe, et réalise que quelqu'un a laissé un casque sur le marbre dans la cage des pros. Les machines sont réglées à des vitesses différentes, allant de 30 mph dans la cage des enfants à 105 mph dans celle des pros.
Tommy entre dans la cage et se penche pour ramasser le casque de baseball.
Tandis qu'il se lève, un sentiment réflexe, qu'il ne s’explique que par l'instinct, cette faculté aiguisée qu’il avait sur le terrain de football pour se protéger des coups par surprise, lui dit que quelque chose va arriver.
Il tourne la tête, réagit en une microseconde et touche le sol juste avant qu'une balle lancée la vitesse de 150 km/h frôle son oreille pour aller s’écraser sur le fil de sécurité. Si le jet avait été plus bas de quelques centimètres ou plus rapide de quelques km/h, il aurait été frappé et, à cette vitesse, peut-être tué.
Il reste baissé et se glisse hors de la ligne de tir, mais le lanceur à l'autre bout de la cage est à présent immobile, une lumière rouge a remplacé la verte. Il écoute. Il est seul dans le bâtiment. Il s'approche avec précaution de l'extrémité de la cage le long du mur latéral, ouvre la porte de la zone principale d'entretien et tâte le lance-balles. Il est chaud. Quelqu'un l'avait laissé allumé toute la nuit.
Il l'éteint, attrape un écriteau « Hors service » qu'il décroche du mur, rentre dans la cage d’entraînement et accroche le panneau à l'avant de la machine. Il ramasse la balle, qui avait roulé dans le canal menant au goulot de rechargement. Rien de tout cela ne semblait inhabituel, si ce n'est qu'elle venait d'essayer de le tuer.
« Qu'est-ce que je t'ai fait ? » demande-t-il à la balle.
Puis, il entend quelque chose au loin, impossible à localiser. Il avait augmenté le chauffage dans le bâtiment. Peut-être est-ce un radiateur qui gargouille, comme s’il émettait un ricanement.
Il est en train de s’égarer.
«  Envisage la possibilité que le mal soit réel  », l’avait averti Carl.
S’il tient compte de cette possibilité, tout en gardant l’esprit aussi ouvert que possible, Tommy conclut que quelque chose de mauvais essaye de le tuer, peut-être la même personne qui a tué Julie Leonard. Mais il est également possible que ce ne soit pas une personne. La chose dans les bois. Le lance-balles. Il avait été intrépide sur le terrain de football, mais il ne pouvait pas lutter contre ce qu'il ne pouvait ni voir ni comprendre.
Soudain, il ne se sent plus aussi intrépide.
 
 
20.
 
 
Dani vérifie son agenda, puis appelle le numéro du domicile de Willis Dane et dit à son aide-soignant qu'elle aura du temps pour le voir mercredi après-midi.
Elle prépare des toasts pour le petit-déjeuner et se presse d’appeler Tommy. Elle avait voulu lui raconter ce qu'elle avait appris sur Jalen Simmons et sur l’imitation de son message vocal dès qu'elle en avait eu connaissance, mais bien entendu, c'était au milieu de la nuit. Elle lui explique que Davis Fish, l'avocat de Logan Gansevoort, n'est toujours pas coopératif, à l’instar de l'Académie de St Adrian.
« Je dois y aller - j'ai rendez-vous avec la conseillère d'orientation de l'ESH », l’informe-t-elle. Plus tard, elle voudrait aller parler avec la mère et la sœur de Julie Leonard et avec les parents d'Amos Kasden, et elle souhaiterait que Tommy vienne avec elle pour lui apporter un second point de vue.
« Super », s’enthousiasme-t-elle lorsqu'il accepte. « Je passe te prendre à All-Fit dans une heure. »

Le lycée d'East Salem était régulièrement classé parmi les dix meilleurs lycées de New York, malgré les constantes querelles budgétaires, la politique des conseils d'administration des écoles, les embauches et les licenciements. Alimentée par quatre écoles primaires et deux collèges, l'école avait un bloc d'élèves de classe moyenne supérieure à prédominance blanche et avait développé une réputation d'excellence en athlétisme ainsi que de solides programmes dans les domaines des arts créatifs, du théâtre, de la musique et de l'écriture.
Pour Dani, les couloirs semblent étrangement inchangés.
La vitrine dans le hall d'entrée à l'extérieur du bureau principal avait été décorée façon Halloween par le Club des Débats, des chats noirs et des citrouilles et des silhouettes noires de chouettes en papier. Sur le mur d’à côté, une carte du monde montre les endroits où les projets d’élèves de classes supérieures ont contribué à la construction de logements abordables, d'écoles ou de cliniques. Dani s’était souvent retrouvée à défendre sa ville natale qui, même si elle hébergeait beaucoup de richesses et d'intérêts personnels, comme des étrangers en avaient fait l’observation, produisait aussi beaucoup de personnes pleines de bonté qui donnaient de leur temps et de leur argent dans le désir de rendre le monde meilleur.
Lorsqu'elle avait pris rendez-vous avec le bureau, elle avait été agréablement surprise d'apprendre que la conseillère d'orientation était une ancienne camarade de classe, Jill Ji-Sung. À l’époque où Dani était un rat de bibliothèque, elle était une pom-pom girl populaire.
Jill se souvient aussi de Dani et l'informe de la situation sociale actuelle à East Salem, qui par certains côtés n'est pas si différente de celle de l'époque où elles fréquentaient l'école, et cependant méconnaissable à d'autres égards. Les téléphones portables. Les SMS. Twitter. Facebook, chats IM, Formspring. Il y régnait la même dynamique sociale, rivalités, jalousies mesquines et vilains enfants qui s'en prennent à des enfants plus faibles, même si maintenant, la cyberintimidation venait s’ajouter aux formes de harcèlement traditionnelles dont les forts accablent les faibles. Julie Leonard faisait probablement partie de ce dernier groupe, selon Jill.
« Elle était un peu invisible », déclare la conseillère d'orientation, « peut-être par stratégie de survie. Nous avons eu un incident l'année dernière, lorsque quelqu'un a écrit un commentaire anodin sur Julie dans les toilettes des filles. Quelque chose à propos de la tenue qu'elle portait. Je l'ai appelée et lui ai demandé si elle s’était sentie blessée. Elle a répondu que c'était juste quelqu'un qui ne la connaissait pas et qui essayait d'être drôle, et que tout le monde avait le droit d'avoir une opinion. Elle essayait vraiment de voir le bon côté de tout le monde. Pas pour fayoter, mais juste parce qu’elle avait choisi de voir la vie comme ça. »
Cela avait été le seul contact de Jill avec Julie Leonard. D'autre part, elle avait parlé à Logan Gansevoort à maintes reprises, une fois lorsque de la drogue avait été trouvée dans son casier et une autre fois lorsqu'un jeune garçon s'était plaint que Logan l'avait frappé avec une serviette mouillée dans les vestiaires.
« Je dois dire, » confie Jill, « que pour beaucoup d'entre nous à l'époque, il semblait assez clair que le père de Logan exerçait une sorte de pression sur le directeur ou le surintendant de l'école. Logan a obtenu une mise à l'épreuve là où d’autres enfants auraient été suspendus ».
« Pensez-vous qu'il soit capable de violence ? » l’interroge Dani.
« Il a certes le sentiment d’être dans son bon droit », répond Jill. « Et peut-être aussi un sentiment d’impunité. Je ne suis pas psychologue, mais il me semble qu'il continue à repousser les limites précisément parce que ses parents ne les lui ont jamais fixées. Ce n'est pas qu'il veuille se faire arrêter, mais il a besoin qu'ils les lui fixent. Les enfants qui grandissent sans limites pensent que leurs parents ne se soucient pas d’eux ».
« Malheureusement, parfois ils ont raison. »
« C'est décidément celui qui vient d’une famille avec de l’argent par ici », dit Jill.
« En parlant de ça… Dani lui raconte ensuite comment elle a retrouvé Tommy Gunderson douze ans après leur dernier contact. « Il semble être resté le même », poursuit Dani, puis elle se reprend. « En fait, il semble même être mieux qu’avant. Plus mature. « Bien sûr, la plupart d'entre nous sommes plus matures à trente ans qu'à dix-huit ans… du moins l’espère-t-on. »
« Il avait un tel béguin pour toi », se souvient Jill. « Quand il a dit à tout le monde qu'il était sûr qu'il fallait voter pour toi mais que tu le tuerais si jamais tu le découvrais, j'étais certaine que vous finiriez ensemble dans une grande maison sur Willow Pond, avec plein de petits princes et princesses courant autour de vous. »
Dani remercie la conseillère d'orientation et tourne les talons avant de rougir au point de déclencher les détecteurs de fumée. Une fois dehors, elle prend un moment pour reprendre ses esprits. Elle ne s'était jamais rendu compte que Tommy Gunderson avait ressenti autre chose que de la peine pour elle au lycée, si toutefois il n’avait jamais pensé à elle. Il avait demandé aux gens de voter pour elle ? Vraiment ?

Aujourd'hui, Tommy porte des bottes de randonnée, un pantalon cargo kaki et une veste en cuir style bombers sur une chemise blanche. Elle se demande s'il possède même une cravate, et réprime un désir fugace de l'emmener faire du shopping.
Il est assis sur le trottoir à l'extérieur du gymnase mais se relève d’un bond lorsque Dani s'arrête. Il passe une main le long du capot de sa voiture tout en se dirigeant vers le côté passager.
« Où allons-nous en premier ? » demande-t-il, en montant dans sa voiture.
« On commence par les Kasdens. Les parents d'Amos. Et ensuite, la mère de Julie », lui répond-elle. « Phil Casey lui a parlé, mais il a pensé que ce serait une bonne idée que nous y allions aussi. Les Kasden habitent en ville. »
« Je sais », rétorque Tommy. « Mitchell Kasden est le dentiste de mon père. Papa était dans un bon jour hier, en ce qui concerne la mémoire. Il a dit se souvenir d'une fois où Mitchell était venu à la crèche. Il avait un enfant avec lui qui n'arrêtait pas de décapiter les fleurs. C'était Amos. »
« Intéressant. »
« Comment ça ? » s’étonne Tommy, en prenant le temps d’éteindre son téléphone portable.
Dani réalise qu’elle n’a jamais vu aucun homme faire ça en société. Elle avait toute l'attention de Tommy.
« Les enfants qui torturent des animaux deviennent souvent des adultes très perturbés », répond Dani. « Je ne suis pas sûre que cela vaille pour la décapitation de fleurs. Ce n'est pourtant pas très différent. »
« Elle me déteste, elle m’aime », égrène Tommy. « En fait, je suis allé à la bibliothèque pour lire des histoires sur des gens qui torturaient des chiens. T’ai-je dit qu’en remontant le sentier de Bull's Rock Hill hier soir j'ai trouvé une souche d'arbre pleine de sang ? »
« Pardon ? Non, tu ne me l'as pas dit. »
Il lui raconte ses découvertes de la nuit précédente, le sang et le clou dans l'arbre, en dessinant une carte imaginaire sur le tableau de bord pour qu’elle suivre approximativement la géographie des événements.
« J'ai appelé Frank, mon ami flic, et je lui ai expliqué ce que j'avais découvert », poursuit Tommy. « Il a dit qu'il s'assurerait que l'inspecteur Casey en soit informé. Frank pensait que le sang provenait probablement d'un animal, ce qui m'a fait réfléchir. Là où j'ai garé la voiture, il y avait l’avis de recherche d’un chien perdu. J'ai entendu dire que George Gardener avait un jour tiré sur un chien qui s'était égaré sur sa propriété, mais il s’agit peut-être juste une de ces légendes locales que les enfants inventent. J'ai demandé à ma tante Ruth de consulter les archives du East Salem Courier. Aucune trace de cette histoire. J'ai pensé à George à cause du double G. »
« Quel double G ? »
« Le symbole », explique Tommy. « Celui qu'ils ont trouvé sur l’abdomen de Julie. » « Ça ? » dit Dani, en tendant la main vers le siège arrière, tout en conduisant, pour aller fouiller la poche latérale de sa mallette et montrer à Tommy le dessin du qu'elle avait montré aux filles la veille.
Tommy s’en saisit et le regarde fixement. Il le retourne à l'envers, puis le remet à l'endroit.
« Peu importe », conclut-il, en le replaçant dans sa mallette. « J'ai pensé que si George était suspect, il avait signé de son nom. C'est tout. »
« Tu pensais que c'était un double G ? »
« Peu importe », répète Tommy.
Soudain, elle pense à un diagnostic d’explication. « Tommy », dit-elle. « Tu es dyslexique ? »
Tout d’abord, il ne répond pas. « Peut-être un peu », admet-il. « J'ai passé un an dans une école spécialisée pour réapprendre à apprendre. C'est pourquoi la quatrième année m'a pris deux ans. Et non trois. Comme tu l’as fait remarquer plus tôt. »
« Je suis vraiment désolée », s’excuse-t-elle, se souvenant de la blague qu'elle avait faite. Elle quitte la route des yeux pour le regarder. « Tommy, je n'avais aucune idée… »
Cela expliquait pourquoi il était si observateur. Les personnes atteintes de dyslexie devaient regarder plus attentivement les détails qui les entouraient et surmonter un dysfonctionnement des capacités visuelles pour décoder et trier les informations selon leur sens ou leur importance. C'est comme essayer d'entendre ce que quelqu'un dit lors d'une fête très bruyante. Pour les dyslexiques, le monde est rempli de bruits visuels.
« Tout va bien », dit Tommy. « Je n'en ai pas honte. C'est juste que je n'en parle pas beaucoup parce que les gens te regardent bizarrement. Ou ils ont pitié de toi. » « J'admire les personnes qui surmontent ça », réplique Dani. « Pour information. » Elle change de sujet. « Tu te souviens de Jill Ji-Sung ? »
« Bien sûr », sourit-il. « Qui ne s’en souviendrait pas ? »
Dani ne pouvait pas nier que Jill avait été mignonne à croquer, mais les paroles de Tommy suscitent un léger pincement intérieur. « Que veux-tu dire par là ? »
« Nous n'avions qu'une seule pom-pom girl coréenne », réplique Tommy. « N'est-ce pas ? J'en ai loupé une ? »
Dani éclate de rire. « Eh bien, aujourd’hui, elle est conseillère d'orientation à East Salem. »
Elle lui rapporte ce que Jill lui a révélé sur Logan Gansevoort. Il avait fini ses études dans un lycée public parce qu'il avait été renvoyé de deux écoles privées. Il avait de nombreux problèmes, la plupart liés à la toxicomanie. Il avait été arrêté une fois pour s'être battu dans un bar à Nevis/St. Kitts, où sa famille l’avait envoyé passer les vacances d'hiver.
« Ils l’ont envoyé là-bas ? » s’exclame Tommy. « Ils ne sont pas allés avec lui ? »
« Ils ont pensé qu'il était assez grand », répond Dani.
« Quel âge avait-il ? »
« Quinze ans. »
« Zut », remarque Tommy. « Il semble un peu jeune pour se lancer dans des bagarres de bar. Peut-on mettre les gens en prison pour éducation parentale déficiente ? »
« Pas avant que quelqu'un soit réellement blessé. »

Elle se demandait quel genre d'éducation elle allait trouver chez les Kasden. Le quartier figurait parmi les plus récents, si l'on peut appeler quartier un endroit où aucune maison n'est visible des autres. Celle des Kasden était une grande maison coloniale, en retrait de la route, derrière un rideau d'arbustes et une allée clôturée.
Dani appelle la maison depuis son téléphone portable, et le portail s’ouvre. Elle supposait qu’en général, les barrières au bout des allées servaient à empêcher les gens d'entrer. Lorsqu'elle voit une cour remplie de skateboards et de vélos, de ballons de football et de pitch-backs, de sweat-shirts abandonnés, de ballons de football, de baseball et de basket-ball éparpillés, elle décide que la porte des Kasden sert probablement à empêcher les sauvages de sortir.
Jane Kasden s'excuse pour le désordre avant de les inviter à entrer. D'après la quantité de détritus éparpillés, Dani estime que les Kasden doivent avoir une vingtaine de filles, ou bien quatre garçons. C’est cette dernière estimation qui s’avère correcte. Les frères d'Amos ont douze, huit et quatre ans. L'aîné est afro-américain, celui du milieu est asiatique et le plus jeune est atteint du syndrome de Down.
La mère escorte Dani et Tommy dans le bureau, qui est aussi ordonné que le reste de la maison est désordonné. Mitchell Kasden est à son bureau et s’active au paiement des factures. Il se lève de son siège et invite Dani et Tommy à s'asseoir sur un grand canapé en cuir.
« J'aime bien votre repaire d’homme de la maison », admire Tommy.
« Les garçons ne sont pas autorisés à y entrer », répond le père, « et pourtant je trouve régulièrement des Legos et des cartes Pokemon dans mes dossiers. Comment est-ce possible ? »
Lorsque Dani s’enquiert des origines de leur composition familiale atypique, ils lui expliquent qu’après avoir perdu leur premier enfant à cause de la maladie de Tay-Sachs, ils avaient appris, qu'ils étaient tous deux porteurs du gène récessif qui en était la cause. Le risque de perdre un deuxième enfant à cause de la maladie de Tay-Sachs étant trop élevé, ils avaient décidé qu'ils pouvaient se permettre d'adopter une famille.
Amos avait été le premier enfant qu'ils avaient accueilli, ils l’avaient adopté à l'âge de six ans, à travers une agence accréditée de l'ex-Union soviétique. Il avait fréquenté l'école élémentaire d'East Salem. Même si au début, il ne parlait pas un traître mot d'anglais, il avait de bons résultats scolaires. Cependant, il avait commencé à développer des troubles de comportement. Mitchell Kasden pense que tout a commencé le jour où il avait appris à Amos à jouer aux échecs.
« Nous savions qu'il était extrêmement brillant », raconte-t-il. « Au bout de quelques mois, il me battait régulièrement, et je suis plutôt bon. Mais par la suite, il ne pouvait plus s'empêcher de penser aux échecs. Nous avons dû lui confisquer l'échiquier, mais il continuait à jouer dans sa tête. Nous nous sommes demandé si cela avait quelque chose à voir avec ses origines russes. Les échecs sont pratiquement leur jeu national. »
« Et puis il a recommencé à parler russe », dit Jane. « C'était une chose des plus étranges. On n'est pas censé pouvoir conserver sa langue maternelle si on n'a personne avec qui la parler. » Elle regarde nerveusement son mari.
« Parfois, on le retrouvait dans sa chambre, à parler russe », continue Mitchell. « Franchement, ça effrayait Jane. Et moi aussi. Comme s'il avait des conversations avec quelqu'un qui n'était pas là. »
« Avez-vous déjà eu recours à une personne parlant russe qui aurait pu vous traduire ce qu'il disait ? » demande Dani.
« Une fois », répond le père. « Mais Amos a refusé de parler. »
« Il savait que quelqu'un l’écoutait ? » s’enquiert Tommy.
« On ne voit pas comment il aurait pu », réplique le père. « On ne lui avait pas dit notre invité parlait couramment le russe. Quoi qu'il en soit, nous avons fait des recherches et avons appris que St. Adrian était l'une des écoles les plus réputées au monde pour les garçons souffrant de troubles émotionnels ou du développement. Et elle était là, dans notre propre ville ».
« Ils ont fait des merveilles avec lui, je dois dire », déclare Jane. « Il a des tuteurs pour chaque classe. Il a des amis. Il est resté à la maison pendant deux semaines l'été dernier et il s’est tellement bien amusé avec ses frères. Nous ne pourrions pas être plus heureux ».
« Ce n'est pas bon marché », dit encore Mitchell. « Mais peu importe si ça l'aide. » Quand Dani pose des questions sur la nuit où Amos est allé à la fête, ils disent ne pas savoir grand-chose. Les Kasden avaient parlé au doyen des élèves et au directeur adjoint. L'école avait une politique de contrôle strict des contacts entre les élèves et leur famille, « puisque souvent ce sont les relations familiales qui causent les problèmes de comportement », explique Jane.
« Amos avait eu le privilège de pouvoir sortir du campus cette nuit-là », poursuit-elle. « Il est allé en ville. Il nous a dit qu'il connaissait quelques enfants de l'école primaire à la fête, avec qui il avait perdu le contact ».
« Il les avait retrouvés sur Facebook », déclare Mitchell. « Il est tombé sur Logan et Terence en ville le soir de la fête. Ce Gansevoort est un voyou ». Il s'arrête et s'excuse, puis ajoute : « Rayne Kepplinger est aussi sacré numéro. J'ai fait son appareil dentaire. Je n'ai jamais eu aucun patient qui se soit plaint autant qu'elle ».
« Revenons à nos moutons, » dit Jane, « oui, Amos est allé avec eux chez Logan, mais quand il a réalisé qu'il allait y avoir de l'alcool, il est parti. Il est retourné à pied au campus. La vidéo de surveillance le montre en train de se brosser les dents dans la salle de bain de son dortoir. Nous l'avons vu. »
« Quelle heure était-il ? » demande Dani. « Je n'ai entendu parler d'aucune vidéo de surveillance. »
« L'école nous a dit ne l’avoir envoyée à la police que ce matin », répond Jane. « Elle a été prise un peu après une heure du matin. La police a dit qu'Amos avait dû mettre au moins une demi-heure pour rentrer à pied de la maison de Logan. » Dani réalise que cela signifie qu'Amos était dans sa chambre au moment du meurtre. Le regard que Tommy lui lance lui confirme qu'il a fait le même calcul.
« Nous avons entendu dire qu'ils buvaient », déclare Mitchell. « Amos sait qu'il ne peut pas combiner l'alcool avec ses médicaments. »
« Quels sont ses médicaments ? » demande Dani.
« Son médecin pourrait vous le dire exactement », a dit Jane. « C'est une combinaison, mais c'est strictement contrôlé. »
« L'école ne publiera pas son dossier médical sans votre autorisation », explique Dani. « Écrite. »
« Vous l'avez », réplique Mitchell. « Je l'enverrai dès aujourd'hui.
Vous comprenez pourquoi ils sont si préoccupés par la sécurité, n'est-ce pas ? Les enfants de neuf dirigeants mondiaux y sont inscrits. Et six autres de familles royales. Ils doivent être prudents. »
Dani les remercie et leur affirme qu'ils ont été très utiles. En sortant, Tommy et elle sont accostés par les trois autres garçons des Kasden qui leur amènent des couvertures de magazines et des ballons de football qu'ils veulent faire dédicacer au marqueur noir par Tommy. L'un d'eux a un poster des New York Giants. Tommy explique qu'il n'a jamais joué pour les Giants, mais les garçons veulent qu'il le signe quand même.
« Qu'est-ce que tu en penses ? » demande Dani de retour dans la voiture.
« Je pense que ce sont des gens bien », répond Tommy. « J'apprécie de moins en moins Logan Gansevoort. »
« Et moi, je l’apprécie de plus en plus », rétorque Dani. « En tant que suspect. »

De la maison des Kasden, il fallait dix minutes de route pour rejoindre la communauté du Lake Kendell, un ensemble de petites maisons d'artisans et de chalets trois saisons, situés sur la rive sud du lac, à la frontière entre le comté de Westchester et le comté de Putnam. C'était la solution qu’avait trouvé East Salem pour répondre à la loi sur la réforme du logement de l'État de New York, qui exigeait que chaque ville développe un pourcentage de logements pour les familles à faibles revenus. Partout ailleurs dans East Salem, la taille minimale des lots était de quatre acres. À Lake Kendell, il n'y avait pas de minimum. Certains chalets avaient été construits à seulement trois mètres les uns des autres. Certains logements, situés sur des terrains en bord de mer, étaient bien entretenus et offraient un mode de vie agréable, voire luxueux, avec des possibilités de navigation de plaisance, de ski nautique et de pêche. Les maisons plus éloignées du lac étaient moins bien entretenues, leurs jardins réclamaient de l’entretien, certains revêtements étaient à repeindre, certaines gouttières étaient rouillées, et il manquait des lattes aux clôtures.
Les riches considéraient Lake Kendell comme un endroit hideux. Ceux qui y vivaient s’y sentaient chez eux, ils y buvaient leurs bières sous le porche et mettaient des flamants roses en plastique dans le jardin s'ils en avaient envie.
La maison où Julie Leonard habitait se trouve au bout de Sunset Lane, en retrait du lac, sans vue ni sur le lac ni sur le soleil couchant, constate Dani. Elle est peinte en bleu pervenche avec des parements blanc cassé. Elle remarque trois citrouilles au bout du porche, non taillées, et une mangeoire à oiseaux suspendue au-dessus de la balustrade. Il y a des attrape-rêves faits maison et des attrape-soleil façon vitrail accrochés à l'intérieur de la baie vitrée. Le heurtoir en laiton est en forme de tête de cheval, et Dani décide de l'essayer.
Connie Leonard les fait entrer et, après qu'ils se soient présentés, leur offre immédiatement un café. « Je suis désolée pour le désordre », dit-elle en faisant référence au panier de vêtements non lavés sur le comptoir de la cuisine et à la vaisselle dans l'évier. « Je ne suis pas tout à fait moi-même. »
Connie a une quarantaine d'années, ses fins cheveux châtain clair sont coiffés en arrière. Elle porte un cardigan beige sur un col roulé en coton bleu clair et un pantalon de survêtement gris, ainsi que des chaussons en peau de mouton. Elle ne porte aucun maquillage et a l'air fatiguée, défaite et épuisée.
« Ce n'est pas grave », dit Dani. Elle remarque le portrait encadré d'une fille sur la cheminée et reconnaît le visage et la signature comme étant ceux de Julie. Le portrait n'est ni flatteur ni autodérisoire. Il est honnête, et de bonne facture. Les yeux, particulièrement, sont bien faits et semblent regarder le visiteur droit dans les yeux.
« C'est ma Julie », dit Connie, en remarquant que Dani le contemple.
« Jolie », admire Dani. « Si c'est un mauvais moment… »
« Non, non », dit Connie. « Enfin, tous ces derniers jours ont été un mauvais moment. Je ne suis pas sûre d’avoir grande chose à ajouter à que ce que j'ai déjà dit aux inspecteurs. »
« L'inspecteur principal m'a demandé de faire un complément d’enquête », dit Dani, en donnant sa carte à Connie.
Connie la regarde et fait signe à Dani et Tommy de s'asseoir dans les deux fauteuils en face du canapé, sur lequel elle prend place ensuite.
« Je me demandais ce que vous pouviez nous dire sur Julie », commence Dani. « Elle avait l'air d'être une fille géniale. »
« C'était la meilleure », acquiesce Connie d’une voix rauque.
« Était-elle populaire à l'école ? »
« Elle avait des amis », répond Connie. « J'imagine qu'elle en aurait voulu davantage. Tous les enfants veulent avoir plus d'amis. Vous savez comment sont les enfants. »
« Des ennemis ? » demande Dani.
Connie secoue la tête. « C’est bien ça qui est étrange. C’est juste… qu’il n’y a rien de logique là-dedans. Personne n’a de raison de faire ce genre de choses. Je n'y comprends rien. »
Dani se demande si elle a déjà entendu un timbre aussi désespéré.
« Peut-être la police pourra-t-elle donner un sens à tout cela », dit-elle. « Le genre de personnes capables de commettre de tels actes ne voit pas le monde de la même façon que nous. Nous ne pouvons pas les comprendre parce que nous sommes incapables de percevoir le monde à travers leurs yeux ».
« Je suppose que vous avez raison », soupire Connie, en reprenant un mouchoir et en s'essuyant les yeux.
« Savez-vous si Rayne Kepplinger, Khetzel Ross ou Blair Weeks figuraient parmi les amies de Julie ? » la questionne Dani.
Connie esquisse une grimace.
« Sont-elles déjà venues vous rendre visite ? S’est-elle déjà rendue chez elles ? » « Elles ne sont jamais venues ici », dit Connie, regardant tristement autour d'elle, fixant une tache sur le tapis avant de lever les yeux. « Julie aurait été trop gênée pour inviter l'une d'entre elles. Mais je sais qu'elle a été chez les Kepplinger et les Weekser parce que j'ai des contrats de service avec eux. Julie a commencé à m'aider après que j'ai dû me défaire de deux de mes employées. Je n'avais plus les moyens de les payer. Depuis la récession ».
« Julie vous a aidé à nettoyer les maisons de ses amis ? » s’exclame Dani.
« Kara aussi », dit Connie. « Je sais ce qu'elle a dû ressentir. Elle ne s'est jamais plainte. Nous avons essayé de le faire pendant les heures où elles n'étaient pas à la maison, mais ce n'était pas toujours possible. Vous savez, le journal m'a citée disant que je pensais que les enfants de riches allaient s'en tirer après avoir commis un meurtre, mais je n'ai pas dit ça. J'ai dit que si vous avez de l'argent, vous pouvez faire ce que vous voulez, mais j'étais à moitié folle de chagrin. Je suis certaine qu'ils obtiennent parfois des faveurs spéciales… » Elle fait mine d’éloigner cette pensée.
« En fait, » dit Tommy, « c'est un peu le contraire. Je connais la plupart des flics d'East Salem, et ce sont tous des gars du coin. Ils dégomment les BCBG dès qu'ils en ont l'occasion. »
Dani lève les yeux lorsque Kara, la sœur de Julie, descend les escaliers pour venir s’asseoir sur le canapé à côté de sa mère, serrant un coussin décoratif contre sa poitrine. Elle a quatorze ou quinze ans, devine Dani, elle porte un sweat-shirt oversize d’East Salem High. Dani se demande s'il appartient à Julie. Autant Connie semble perdue et désespérée, autant Kara a l'air en colère.
« Est-ce que ça vous dérange si Kara se joint à nous ? » dit Connie. « Nous avons décidé qu'il n'y aurait plus jamais de secrets entre nous. »
« Y avait-il des secrets entre vous et Julie ? » demande Dani.
« Je suis sûre qu'il y en avait », dit Connie. « Les filles cachent toujours des choses. Mais rien d'important. Fumer en cachette dans le garage, par exemple. Rien de plus banal. »
« A-t-elle déjà évoqué des choses surnaturelles ? » l’interroge encore Dani. « Était-elle attirée par les histoires de vampires comme le sont les jeunes de nos jours ? »
Connie regarde Kara.
« Elle aimait bien, oui », admet Kara. « Mais il n'y a rien de mal à ça. » « Qu'est-ce qu'elle aimait bien là-dedans ? »
« Elle aimait juste le fait que les héros romanesques étaient réciproquement éperdus d’amour platonique, sans pouvoir jamais consommer physiquement leur amour parce que l'un était un vampire et l'autre non », a dit Kara. « Elle ne croyait pas aux vampires, mais elle croyait qu'on pouvait aimer des gens qui n'étaient pas nécessairement aimables.
« Avait-elle un petit ami ? » poursuit Dani.
Connie dirige son regard vers Kara à nouveau.
« Je ne sais pas l’on peut parler de petit ami », dit Kara, « mais il y a environ un an, elle a eu un gros béguin pour un garçon. Je ne sais pas s'ils sont sortis ensemble. »
« Tu te souviens de son nom ? »
« Liam Dorsett », dit Kara.
Dani jette un regard à Tommy, qui ne montre aucun signe d’avoir été au courant d’une quelconque relation entre Liam et la victime. Elle savait qu'il l’aurait dit s'il avait su.
« Elle était bouleversée parce qu'il l'avait larguée », continue Kara. « Pourquoi ? Il est impliqué dans tout ça ? »
« Kara, Le Dr. Harris essaye de nous aider », lui rappelle sa mère. « S'il te plaît, baisse d’un ton. »
« Est-ce que Julie avait déjà quitté la maison en cachette avant ? » demande Dani.
Kara opine du chef.
« Sais-tu ce qu'elle faisait ou avec qui elle était ? Avait-elle déjà quitté la maison pour voir Liam Dorsett ? »
Kara secoue la tête. « Je pense que Julie était embarrassée », dit-elle. « Je ne sais pas ce qu'il lui avait fait. Elle ne voulait pas en parler. »
Dani pose des questions pour reconstituer la dernière nuit de Julie. Connie s'était endormie sur le canapé. Quelqu'un avait jeté une couverture sur elle, vraisemblablement Julie. La police avait trouvé les vêtements que Julie avait laissés dans le garage lorsqu’elle s’était changée. Elle avait mis une robe de soirée.
« On dirait qu'elle avait vraiment hâte d’aller faire la fête chez Logan », remarque Dani.
« Vous n'imaginez pas à quel point elle était excitée », rétorque Kara. « Elle m'avait fait promettre de ne rien dire. »
« Est-ce qu'elle savait qui serait là ? »
« Elle a parlé de quelques filles de l'école. »
« Comment s’est-elle rendue là-bas ? » demande encore Dani. « C'est assez loin d'ici. Avait-elle une voiture ? »
« Je pense que quelqu'un est venu la chercher. Je dormais », répond Kara.
« Tu savais à quel genre de fête elle allait ? » demande Dani. Kara hésite. Puis elle avoue : « C'était une fête de passage. Ils sont… »
« Je sais ce qu'ils sont », l’interrompt Dani. « Est-ce qu'elle le savait ? Pensait-elle qu'elle serait en sécurité ? »
« Ce n'est dangereux que si vous n'y croyez pas », dit Kara, prenant la main de sa mère et l’étreignant. « Je lui ai dit de ne pas y aller. Je lui ai dit que c'était stupide. J'étais inquiète. »
« Pourquoi t'inquiétais-tu ? » lui demande Dani.
« Parce que l’on n’est pas censé jouer avec des choses que l’on ne comprend pas. » « Tu te réfères aux drogues ? »
« Ou n’importe quoi d’autre », dit Kara. « Mais je n'ai jamais vu Julie boire quoi que ce soit. Ni fumer de l'herbe. Je le jure. »
« Tu sais pourquoi elle y est allée ? »
Kara jette un regard d'excuse à sa mère, puis confie : « Elle espérait pouvoir parler à notre père. »
Dani est consciente que Tommy pose sa main sur le dossier de sa chaise, mais son contact se veut rassurant.
« Nous ne savons pas ce qui lui est arrivé », s'excuse Connie. « Julie était convaincue que son père était mort, car sinon elle était sûre qu'il aurait essayé de la retrouver. Kara pense qu'elle voulait juste s’en assurer, d'une manière ou d'une autre. »
« Elle a essayé de le retrouver en ligne », raconte Kara, jetant un nouveau coup d'œil à sa mère. « Nous l'avons fait tous les deux. Nous l'avons cherché sur Google et utilisé différents sites web, mais nous n'avons jamais eu de résultat. »
Alors que la conversation se poursuit, Tommy demande s'il peut utiliser les toilettes. Pendant son absence, Dani montre à Kara la photo de Julie et Amos prise la nuit du meurtre. Kara ne reconnaît pas Amos, mais cela ne veut rien dire. Julie discutait parfois avec des gens en ligne, dit-elle, ou elle allait sur les pages Facebook d'autres personnes de l'école et scrutait leurs listes d’amis pour en inviter à devenir aussi les siens.
Dani se rappelle ce que Casey lui a raconté de ce que son équipe avait tiré de l’examen du portable de Julie. Julie avait quatre-vingt-sept amis sur Facebook. Un seul jeune de la fête était sur sa liste d'amis, Rayne Kepplinger, qui avait plus de trois mille amis. La plupart des messages postés sur le mur de Julie étaient des échanges de banalités comme ‘Je suis vraiment inquiète pour le test d'aujourd'hui’, ou ‘Quelqu'un sait-il quelles pages de Hamlet nous sommes censés lire ce soir ?’ Une seule semblait cohérente avec le crime, un bref échange avec Liam, datant de presque un an.
Julie Leonard : « Une question. Pourquoi ? »
Liam Dorsett : « Ça n'allait tout simplement pas marcher. »
Casey avait également découvert que Julie avait effacé son historique de navigation. Tous ses e-mails archivés avaient également été effacés et sa corbeille était vide.
Dani demande à Kara si Julie vidait régulièrement ses caches. « Pensez-vous qu'elle voulait cacher quelque chose ? » Dani a demandé.
« Elle me l'aurait dit », dit Kara. « On a parlé de tout. » « Je peux te poser une dernière question ? J'entends beaucoup de colère dans ta voix. Tu nous as dit que tu ne voulais pas qu'elle aille à la fête, que tu étais inquiète, et pourtant tu as dit aussi que tu dormais quand elle est partie. Comment as-tu pu t’endormir ? Lorsque je suis inquiète pour quelque chose, ça me tient éveillée. »
« Elle m'avait promis qu'elle n'irait pas », répond Kara. « Elle m'a menti… » Maintenant, la colère de Kara fait place aux larmes. Sa mère se rapproche d’elle et l'embrasse.

« Un penny pour tes pensées », dit Dani en faisant demi-tour avec la voiture pour retourner vers la route principale, loin du lac.
« Je pense que ça a été difficile », conclut Tommy.
« J’en conviens », soupire-t-elle.
« Et je pense que Julie Leonard souffrait de solitude », dit-il encore.
« C'est un âge si compliqué », poursuit Dani. « Il n'y a rien de plus important que d'avoir des amis. »
« Ou un père », rajoute Tommy.
« Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est impossible aux mères célibataires d’avoir des enfants épanouis », dit Dani, « mais c'est deux fois plus difficile quand il faut être à la fois la mère et le père. Les enfants sans père sont beaucoup plus enclins à la violence et à la médiocrité que les enfants dont le père prend soin ».
« Je le constate régulièrement en salle de sport », acquiesce Tommy. « Pour l’anecdote, depuis que j’ai ouvert le centre, j'ai eu des problèmes avec six enfants, et tous les six venaient de foyers sans père. J’ai eu de sacrés phénomènes. »
« Mais les enfants de mère célibataire ne te causent pas tous des ennuis », reprend Dani.
« Non », répond Tommy. « Mais les six qui m’ont posé problème étaient tous dans ce cas. »
« Tout ce que je sais, » continue Dani, « c'est que les enfants qui n’ont pas de père tentent de le trouver. Ou bien, ils cherchent à lui trouver un substitut. »
« Je pense peut-être avoir trouvé quelque chose d'intéressant dans les toilettes », poursuit Tommy. « J'ai jeté un œil dans leur armoire à pharmacie. »
« Tu ne peux pas aller fouiller dans l'armoire à pharmacie des gens. »
« Sur quelle planète vis-tu ? » rétorque-t-il. « Tout le monde regarde dans les armoires à pharmacie. De plus, c’est mon métier de détective privé. »
Elle lui lance un regard en biais.
« Je suis en formation », corrige-t-il.
« Sans mandat de perquisition », lui rappelle-t-elle. « Rien de ce que tu as trouvé n'est utilisable au tribunal. »
« Tant mieux, » dit-il, « parce que je n'ai rien trouvé. »
« Je pensais que tu disais avoir trouvé quelque chose d'intéressant. »
« C'est le cas », affirme-t-il. « Ce qui est intéressant, c'est que je n'ai rien trouvé. » « Tu peux m'aider à comprendre ça ? »
« Qui parmi tes connaissances n'a pas de médicaments dans son armoire à pharmacie ? » l’interroge-t-il. « Ils n'avaient rien. Pas un seul petit flacon orange. Rien pour les allergies. Pas d'analgésiques en vente libre. Juste du dentifrice, des savons et des crèmes hydratantes. »
« Peut-être rangent-ils leurs médicaments ailleurs ? »
« Pourquoi feraient-ils cela ? »
« Parce que… », hésite Dani.
Mais il avait raison. Pourquoi donc feraient-ils cela ?

En rentrant à la maison, elle met une pomme de terre à la micro-onde, et se promet mentalement d'aller faire des courses parce que cette pomme de terre est tout ce qui lui reste à manger, puis elle allume le vieil ordinateur de son père.
« J'ai vu les fesses de plus de la moitié des gens de cette ville, ma petite », avait-il dit un jour. « Cela modifie ma perspective à chaque fois que je vais voter. »
Julie et Kara Leonard avaient toutes les deux été ses patientes, selon leur dossier médical. Dani retrouve les archives de toutes les dates de vaccinations standard, mais aucune trace de visites au cabinet. Pas de maux d'oreilles, de gorge, de fièvres inexpliquées, d'éruptions, d'ecchymoses, de piqûres d'insectes - rien. Ce n’était pas qu’il lui était impossible garder un enfant malade à la maison faute de moyens de payer le ticket modérateur ; Connie Leonard avait toujours eu une couverture santé complète.
Dani ouvre son ordinateur portable dans la cuisine et se connecte à ses fichiers professionnels. Elle réexamine les photos du corps de Julie sur la scène de crime, en agrandissant les images au maximum, avant qu'elles n’apparaissent pixélisées. Elle ne trouve aucune tache sur la peau de Julie, ni d'acné sur son visage. Les fichiers dentaires de Julie figuraient parmi les éléments sur lesquels s’était basé Baldev Banerjee pour confirmer l'identité du corps. Ces fichiers montraient que Julie avait également une dentition parfaite.
Quel était le pourcentage de probabilité que cela arrive ?
Dani a désespérément besoin de dormir. Elle tente une fois de plus de comprendre comment régler l'alarme de son nouveau radio-réveil. Puis elle a une meilleure idée. Elle va chercher l'ancien réveil de ses parents, celui avec un cadran et des aiguilles, et un bouton à l'arrière qu’on tire pour mettre l'alarme en marche et qu’on enfonce pour l'éteindre. Elle place les aiguilles sur la bonne heure et règle l'alarme sur sept heures, elle tire le bouton à l'arrière, place l'horloge sur sa commode de façon à devoir traverser la pièce pour aller l'éteindre, puis branche la prise. Satisfaite, elle éteint la lumière et s'endort.
Elle se réveille en entendant sonner le téléphone. La lumière du matin qui pénètre par la fenêtre lui apprend qu'elle a dormi toute la nuit. D'après le radio-réveil, il est 6 h 41. Le téléphone sonne à nouveau, puis elle entend la voix de Kelly, son assistante, lui laisser un message :
« Salut, Dani, c'est Kelly. Je suis allée rôder dans les endroits que tu m’as indiqués et je n'ai rien trouvé, mais je suppose que quelqu'un a compris que je fouinais, parce j’ai trouvé dessiné sur mon pare-brise le symbole qu'ils ont trouvé sur le corps de Julie Leonard. Sam a dit que je pouvais prendre des vacances, alors je vais aller passer une semaine chez mon frère à Philadelphie parce que là, je panique à mort ».
Tout d’abord, Dani pense qu’il a dû s’agir d’un imitateur, mais comment serait-ce possible ? La police n'a divulgué aucune information à propos du symbole. Le seul qui puisse en avoir eu connaissance est le tueur. Ou bien, Dani pense tout à coup à Rayne et Khetzel - elle le leur avait montré. Une erreur de débutante, mais elle aurait dû s’en douter.
Dani baisse la tête et met son visage sous la couverture.
En faisant cela, elle se souvient du rêve qu'elle a fait.
C'était un rêve apocalyptique. Une inondation avait emporté la ville de New York. Des millions de personnes fuyaient la ville dans des fourgonnettes blanches, des camions blancs, des voitures blanches, tandis qu'elle était assise sur une colline, en spectatrice impuissante. Les gens sautaient par les fenêtres des grands immeubles.
« Tu ne peux pas rêver de quelque chose que tu n’as jamais perçu consciemment », avait dit un jour son professeur de médecine. « Les rêves réorganisent les données, mais ils n'en importent pas. Il ne s'agit pas seulement de trier et de déplacer des données du stockage temporaire vers le stockage permanent - l'inconscient écrit les scénarios qui donnent un sens à notre vie ». Dans le rêve, il était insensé que les gens sautent des immeubles. Ils étaient en sécurité. L'eau ne pouvait pas atteindre cette hauteur, et pourtant ils sautaient quand même, comme des lemmings qui se jettent d'une falaise. Les gens dans le rêve étaient saisis par une compulsion autodestructrice. Des millions de personnes mouraient. Et puis, elle était montée dans un bateau. Elle avait remonté le courant jusqu’à l’origine de l'inondation en amont, dans l’espoir de pouvoir la stopper.
Dani prend son BlackBerry et lance une recherche Google sur les mots « déluge » + « arche de Noé ». Elle lit :
L'Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. L'Éternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre, et il fut affligé en son cœur. Et l'Éternel dit : J'exterminerai de la face de la terre l'homme que j'ai créé, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles, et aux oiseaux du ciel; car je me repens de les avoir faits. Mais Noé trouva grâce aux yeux de l'Éternel .
« Pourquoi Dieu a-t-il voulu exterminer les oiseaux, papa ? » se souvient-elle avoir demandé à son père, le jour où il lui avait lu l'histoire, quand elle était petite. Elle pouvait comprendre que Dieu était en colère contre l'homme, mais pourquoi était-il en colère contre les oiseaux ?
« Je pense qu'il voulait purifier le monde entier », avait répondu son père, mais cela n'avait toujours pas de sens pour elle, car les canards et les mouettes n'avaient pas besoin d'une arche pour survivre. Les poissons non plus d'ailleurs.
Dans son rêve, elle avait vu son père, debout comme Noé, portant une blouse blanche de médecin, alors que dans la vie, il s’était occupé de ses patients revêtu d’une simple chemise bleue en Oxford, sa cravate coincée entre le deuxième et le troisième bouton. Elle avait remonté le courant dans son hors-bord blanc jusqu'à atteindre une chute d'eau. Ses parents se tenaient en dessous, sa mère vêtue d’une robe blanche. Puis, tandis que Dani regardait, ils ont commencé à se dissoudre. Son père tenait une pierre et la lui tendait. Puis, ils ont disparu, lui et sa mère, emportés par les eaux.
Soudain, la voilà qui se tient au sommet d'un grand bâtiment, regardant les eaux tumultueuses de la mer. Une voix lui dit : « C'est ton tour. »
La voix de qui ? Son tour de quoi ?
Son tour de sauter.
Et puis elle saute. Elle s’envole.
Dani s’assied dans son lit, elle essaye de se vider la tête. Il n'était pas rare qu'elle fasse des rêves désagréables ou effrayants, mais, depuis le meurtre, ils n'avaient jamais été aussi intenses ni aussi fréquents ou aussi difficiles à effacer de sa mémoire une fois qu’ils avaient fait surface.
Elle sent une brise, un doux souffle d'air sur sa joue. Elle se souvient d’avoir fermé les fenêtres avant d'aller se coucher à cause du vent. Elle pensait avoir aussi fermé la porte-fenêtre qui sépare sa chambre de la terrasse menant au deuxième étage, mais celle-ci est entre-ouverte.
Lorsqu'elle se lève pour aller la fermer, elle aperçoit une flaque d'eau sur la terrasse, juste au-delà de la porte-fenêtre, et une série d’empreintes de pieds allant de la flaque jusqu’au bord de la terrasse. Elle sort pieds nus et marche jusqu'au bord de la terrasse, ce qui confirme ses soupçons.
Ces traces de pas sont les siennes.
Elle a encore été somnambule.
« C'est trop bizarre », se dit-elle, en retournant dans sa chambre et en refermant la porte derrière elle.
Elle va éteindre l'alarme qu'elle avait placée sur sa commode, mais lorsqu’elle s’en saisit, elle remarque que la trotteuse rouge est immobile. Lorsqu'elle baisse les yeux, elle constate que dans son sommeil, elle a dû débrancher le réveil. Et en regardant le cadran, elle observe qu'elle l'a débranché à 2 h 13 exactement.
Mais si elle s’est levée à 2 h 13, comment se fait-il que les empreintes de pas sur la terrasse soient encore humides ? Elles auraient dû s'évaporer. Soit elle a été somnambule deux fois, soit pendant des heures.
Elle trouve rapidement un morceau de papier et note son rêve et son interprétation des événements de la nuit. Elle veut ne pas devoir douter plus tard de l’exactitude de sa mémoire.
Dans la cuisine, elle allume le vieil ordinateur de son père et cherche son dossier médical pour le consulter. Le fait d’allumer son ordinateur s’apparente au plus près à une conversation qu’elle pourrait entretenir avec lui. En tant que fille de médecin, elle avait grandi en croyant que son père pouvait tout réparer. Peut-être toutes les petites filles pensent-elles cela de leur père.
Dans la case intitulée « Recherche de dossiers médicaux », elle tape « 2 h 13 ».
Sa recherche donne trois résultats. L'un d'eux est une référence à un article du Journal of American Pediatrics , volume 2, numéro 13. Le second est une note concernant un patient qui a été hospitalisé un 13 février à Amherst, Massachusetts. Le troisième est une mention dans son propre dossier médical, où elle apprend qu'elle est née à l'hôpital de Northern Westchester.
À 2 h 13 du matin.
Qu'est-ce qui est le plus fou, se demande-t-elle, imaginer une trame qui n’existe pas, ou l’ignorer alors qu’elle semble évidente ?
Comment cela est-il possible, et plus précisément, qu'est-ce que cela signifie ?
Réfléchis, Dani. Réfléchis plus fort .
 
 
21.
 
 
Tommy prépare des pâtes et des haricots à la tomate et aux herbes locales, avec quelques piments Naga Jolokia pour donner du peps, puis un risotto aux champignons et une salade du jardin. Fils de pépiniériste, il avait été régalé toute sa vie de produits frais et avait été ravi en apprenant que la maison qu'il voulait acheter était dotée d'une serre. Il prépare assez de nourriture pour quatre, car il cuisine pour lui-même, son père et Lucius, qui a de l'appétit pour deux.
Après le dîner, Tommy se rend chez George Gardener. En guise de cadeau de salutation, iI apporte une douzaine d'œufs brun foncé de son poulailler, en espérant que George le laisse entrer chez lui. Il ne sait pas comment il va aborder le sujet, mais il est certain que George en sait plus qu'il ne l'a laissé entendre dans le sous-sol de la quincaillerie.
Il fait nuit lorsque Tommy arrive à la ferme des Gardener. Une lumière brille à une fenêtre de l'étage, seule indication que la maison n'est pas abandonnée. Devant le porche, des mauvaises herbes ont poussé presque aussi haut que les balustrades. À côté de la porte d'entrée, se dresse une commode dont le tiroir du haut, à moitié ouvert, laisse entrevoir trois bidons en plastique d'huile de moteur, tachés de graisse. De la boîte aux lettres émergent deux gants de travail en cuir et une paire de cisailles à haies. Au bout du porche, on distingue une litière pour chat entre une pile effondrée de boîtes en carton et des liasses de vieux journaux attachées avec de la ficelle. Il y a deux lanternes de chaque côté de la porte, mais aucune d'elles ne contient d'ampoule.
La sonnette semble également hors service.
Il frappe.
Il ne se passe rien.
Il attend, puis frappe à nouveau.
Toujours rien.
Il frappe une troisième fois et attend une minute de plus avant de conclure que, soit il n’y a personne, soit il n'est pas le bienvenu. En prévision de ces deux cas de figure, il avait écrit une note disant : «  Je suis Tommy Gunderson. Nous avons discuté de coqs à la quincaillerie. J'espérais pouvoir vous parler. Appelez-moi, s'il vous plaît. Et profitez des œufs, ils sont frais . Il avait inscrit les numéros de son téléphone portable et de son téléphone fixe, ainsi que son adresse e-mail, bien qu’il y ait peu de chance que George Gardener ait Internet. Il laisse les œufs devant la porte, où il est sûr que George les verra, puis il réfléchit et les déplace vers la boîte aux lettres, où George ne marchera pas dessus.
En redescendant le long chemin de gravier qui mène à sa voiture, garée à environ quatre cents mètres, Tommy prend conscience d'une présence. Il est certain que quelqu'un l'observe. Il se retourne pour regarder vers la maison. Il ne voit rien bouger, pas de rideau entrouvert, pas de store relevé plus haut qu'auparavant. La personne - ou la chose - qui le surveille n'est pas dans la maison.
Il continue de marcher sans changer d'allure, il scrute l'obscurité, tentant de ne pas montrer qu'il sait que quelqu'un est là.
Puis il la voit, la silhouette sombre d'un homme au bord du champ à sa droite, se déplaçant en parallèle, suivant la ligne des arbres. Tommy ralentit tout en réfléchissant à ses options. Il évalue que si quelqu'un le suit, cette personne pense probablement avoir l'avantage. La dernière chose à laquelle elle s'attendrait serait que Tommy se retourne et attaque, ce qui signifie probablement que c’est à la fois la chose la plus intelligente et la plus stupide qu'il puisse faire.
Il s'élance, franchissant d’un saut le muret de pierre à la limite du champ et courant à toute vitesse, en sprint vers la pente à mi-chemin du champ, et virant à gauche à l’endroit où il a vu la figure disparaître dans les bois.
Il accélère le pas.
Dans la compilation de sa carrière, réalisée par son ancien entraîneur dans l'espoir de persuader Tommy de revenir dans l'équipe, les meilleurs moments montrent que Tommy attrapait régulièrement par-derrière des receveurs rapides à la large carrure. La revue Sports Illustrated l'avait qualifié d’ « homme blanc le plus rapide du sport ».
Celui qu'il poursuit dans les bois est encore plus rapide.
Tommy pénètre sous la limite des arbres, vire en direction de la route, puis s'arrête de courir. Qui que soit cette créature, elle s'est échappée, peut-être plus grâce au repli dans l’ombre que par sa rapidité, mais il n'y a plus personne à poursuivre.
Il s'assied sur un rocher pour reprendre son souffle.

En rentrant chez lui, Tommy se demande qui a bien pu l’observer depuis l'orée des bois, si cette observation va se poursuivre et comment elle a commencé. Il n'avait dit à personne où il allait. Il n'avait pas été suivi. Tommy ne connaît qu’une seule personne qui savait qu'il était là - George Gardener lui-même, bien qu’il ne soit clairement pas la personne qui courait dans les bois. Quelqu'un d'autre vivait-il à la ferme ?
Tout en conduisant, il sent une odeur de brûlé. Il pense d'abord que quelqu'un est en train de brûler des feuilles, mais à cette heure-ci ? Puis il détecte une odeur d’électricité, semblable à l'odeur âcre qui se dégageait du transformateur du chemin de fer miniature que son père installait sous le sapin chaque année à Noël. Il regarde l'indicateur de température sur le tableau de bord. L'aiguille a largement dépassé le rouge.
Puis des flammes jaillissent du ventilateur.
Tommy écrase la pédale de frein, la voiture pivote de 180 degrés avant de s'arrêter en plein milieu de la route. Il ouvre la portière et s'enfuit loin de la voiture, il saute une palissade et continue de courir vers le sommet d'une colline jusqu'à ce qu'il se sache assez loin pour s'arrêter et reprendre son souffle.
Il se retourne.
Sa voiture est en feu, de la fumée s'échappe de sous le capot.
Il se sent idiot d'avoir couru.
Puis elle explose, une boule de feu colossale s'élève, brûlant au passage les branches et les feuilles des arbres en surplomb.
Il ne se sent plus idiot du tout.
Il prend son téléphone portable pour appeler les pompiers. Quelques minutes plus tard, une voiture de police arrive, et peu après, un camion de pompiers et une ambulance.
Pendant que la compagnie de sapeurs-pompiers éteint ce qui reste du feu, Tommy prend place à l'arrière de l'ambulance et se laisse examiner. L'ambulancier lui bande une coupure dont il a écopé au mollet gauche, apparemment en sautant la clôture, bien qu'il ne l’ait pas remarquée ni ressenti de douleur.
« Vous avez déjà porté secours accompagnés d'un médecin tatoué qui porte des chaînes et une veste en jean ? » demande Tommy à l'ambulancier.
« Non, » répond le jeune homme, « mais je suis nouveau dans le métier. »
Quand l'ambulancier le déclare prêt à partir, Tommy se lève d’un bond et répond aux questions de l'officier responsable, un policier qu'il ne reconnaît pas.
« Vous dites avoir vu quelqu'un dans les bois en repartant de la maison des Gardener ? » s’enquiert le policier.
« Juste une silhouette », répond Tommy. « À l’apparence humaine. »
« À l’apparence humaine, ou humaine ? » demande encore l’agent. « Le Yéti ressemble à un être humain. » « Il faisait trop sombre pour en avoir la certitude », réplique Tommy.
« Peut-être était-ce George », suggère l’agent, en repliant son carnet. « Vous voyez les panneaux « Défense d'entrer » qu'il a mis partout ? Il n'aime pas les importuns. »
« Vous a-t-il déjà appelé pour signaler des intrus ? » demande Tommy.
« Pas à ma connaissance », répond l’agent. « Étant donné la peur qui règne dans cette ville, George est peut-être le seul habitant à ne pas nous avoir appelés. Le téléphone sonne. Une femme affirme voir une voiture suspecte dans son allée. C'était son mari. Dans une voiture qu'il conduit depuis dix ans. »
Le policier termine de prendre des notes au moment précis où la dépanneuse arrive. Le chauffeur est Raymond DeGidio, le frère de Frank. Ray avait travaillé sur la voiture de Tommy et l'avait aidé à la restaurer. Il en connaît la mécanique à fond, littéralement, pense Tommy.
« J'ai lu un jour dans un rapport d’entretien, qu’il arrive parfois qu’un flotteur se bloque dans le carburateur des vieilles Mustangs », déclare Ray. « Le carburant déborde et s'enflamme quand il touche le collecteur. »
« Y a-t-il moyen d'en être sûr ? » demande Tommy. « Par une autopsie ou une chose de ce style ? »
« Sur une voiture ? Tu veux que je passe les morceaux au peigne fin ? »
« Ne t'embête pas. »
« Elle était de toute beauté », commente Ray.
« Oui, c’est vrai », convient Tommy. « Pourquoi dit-on «  la  » voiture ? »
« Parce qu'elles explosent ? » imagine Ray. « Ce n’est pas comme si je n’en avais pas fait personnellement l’expérience. »
« Désolé d'apprendre que tu as des problèmes à la maison, Ray », dit Tommy. « Je préfère ne pas en parler », répond Ray. « Tu sais que ton mariage part en sucette lorsque tu réalises que la meilleure façon qu’on te démontre l’amour dont tu as besoin est que tu simules un infarctus. Tu as besoin d'un chauffeur ? »
Avant que Tommy puisse répondre, il entend un bruit lointain, au fond des bois, étouffé mais néanmoins perçant, strident et métallique, comme une lame de scie en acier grinçant sur une poêle en fonte. Ça dure cinq secondes puis ça s'arrête, mais l’écho semble se répercuter dans l'obscurité.
Ray DeGidio l'entend aussi. Les deux hommes se regardent.
« Tu as entendu ça ? » demande Tommy.
Ray hoche la tête.
« Le refuge des loups ? »
« C'est à 10 km d'ici », dit Ray. « Peut-être qu'un loup peut entendre un autre loup à 15 km, mais je ne pense pas que cela soit dans nos capacités. J'ai entendu des renardes émettre un bruit similaire en période de chaleurs. »
« C'est probablement ça », présume Tommy.
« Ouais. Probablement. »
Tommy rentre chez lui, encore un peu secoué, et se connecte à Internet ; il navigue dans l'annuaire en ligne du lycée d'East Salem High, en cliquant sur les liens relatifs au sport, puis sur l'équipe d'athlétisme. Son intuition est bonne. Logan Gansevoort figure dans l'équipe d'athlétisme. Il est sprinteur. Il a couru le 400 mètres en 49,53 secondes. Pas mal, pense Tommy, puis il clique sur les records absolus de l’école, tombant sur son propre nom, son temps est enregistré à 47,01 scs. Dans un moment de vanité, il est heureux de voir qu'il détient toujours les records de l'école pour les 100 et 200 mètres.
Pourtant, celui qu'il a poursuivi avait été plus rapide.
« Ai-je perdu autant en rapidité ? » réfléchit-il à voix haute.
Il n'arrive pas à croire que Logan Gansevoort ait pu le surpasser.
Il retourne à son moteur de recherche.
Lorsque le vieux Whitney, son chef scout, racontait autour du feu des histoires effrayantes de monstres dans les bois, il en avait décrit un qui avait un cri perçant, semblable à aucun autre. Il essaye plusieurs orthographes possibles avant de réussir à trouver ce qu'il cherchait :
Paykak (pakàk en langue algonquine), ou également Baykok (ou pau'guk, paguk, baguck ; bakaak en ojibwe) un démon décrit dans l'Anishinaabe aadizookaan (« Mort » dans le chant de Hiawatha) ; un squelette décharné à la peau fine et translucide et aux yeux rouges et brillants comme des charbons, qui était supposé voler à travers les forêts pour s'attaquer aux guerriers en utilisant des flèches invisibles ou en battant sa proie à mort avec une massue. Après avoir paralysé ou tué sa proie, le Paykak lui ouvre la poitrine, lui brise les os et lui dévore le foie.
Tommy verrouille ses portes, enclenche son système de sécurité, remplace toutes les piles de 9 volts de ses détecteurs de fumée et s'assure que le pistolet dans le tiroir de sa commode est chargé. Puis, il va se coucher, et, avant de s'endormir, il récite un psaume de mémoire, en insistant sur une phrase en particulier : « Si je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi… »
Lorsqu'il se réveille au matin, il se souvient d'un rêve étrange. Dans ce rêve, la ville de New York était en train d'être balayée par une inondation. Les gens paniqués cherchaient un terrain plus élevé dans des camions et des fourgonnettes blancs. D'autres personnes sautaient dans l'eau depuis de hauts immeubles. À la fin du rêve, il voit au loin quelqu'un naviguer vers l’amont dans un bateau à moteur.
Il décide de se souvenir du rêve pour en parler à Dani.

Mardi
19 octobre
 
 
 
22.
 
 
Dani a reçu une lettre, imprimée sur le papier à lettre de l'Académie de Saint-Adrien.
Cher Dr Danielle Harris (la psychiatre),
Je m'appelle Amos Kasden et je suis un élève de l'Académie de St Adrian. J'ai parlé au directeur de l'école, le Dr Wharton, et il m'a suggéré de vous envoyer une lettre pour vous raconter, avec mes propres mots, ce qui s'est passé la nuit où Julie Leonard a été tuée. Je regrette vraiment d'avoir assisté à la fête chez Logan Gansevoort ce soir-là, ainsi que ce qui s'y est passé, mais je ne sais pas comment je pourrais être utile à votre enquête, car j'ai quitté la fête vers 0 h 15 et je suis retourné à mon dortoir. Je ne voulais rien prendre de ce que les gens buvaient à la fête parce que je prends certains médicaments que je n'ai pas le droit de mélanger avec d'autres drogues. J’avais peur aussi, à cause de ce que Logan m'avait écrit dans un e-mail. Je connais Logan depuis que nous étions Louveteaux et que nous avons gagné ensemble le Pinewood Derby. J'avais perdu tout contact avec lui, mais lorsque je suis arrivé sur Facebook, nous sommes redevenus amis, mais ensuite, je n’ai plus été très certain qu’il ressemblait au Logan j’avais connu. En quelque sorte, j'ai essayé de ne pas être trop amical avec lui, alors, quand il m'a dit dans un e-mail : « Ça va être génial. Personne ne se doute de rien », ça m'a fait peur, même si je ne savais pas de quoi il parlait. C'est aussi l’une des raisons pour lesquelles je suis parti tôt, parce que dans cette école, on nous dit que les garçons ne sont des hommes que lorsqu'ils sont devenus des hommes bons, et j'ai essayé d'être bon dans beaucoup de domaines. Je n'ai rien vu ni entendu à la fête qui puisse me faire penser que je sais qui aurait pu faire du mal à Julie ou aider quelqu'un d'autre à le faire. Je ne l'avais jamais rencontrée avant cette nuit-là, et la dernière fois que je l'ai vue, elle avait l'air de s'amuser.
Sincèrement,
Amos Kasden
Senior à l'Académie St. Adrian
Dani lit la lettre, puis la scanne dans son ordinateur et en transmet des copies aux inspecteurs Casey, Stuart Metz, Irene Scotto et Tommy.
Tommy lui répond trente minutes plus tard :
Dani,
J'ai parlé avec Liam ce matin, comme tu me l’as demandé. J'ai eu une bonne discussion. Je pense qu'il a été très honnête avec moi. Trois choses à retenir.
1. Il dit qu'il n'est pas un ami proche de Logan, que personne ne l'est, mais que si l’on veut être là où les choses se passent (faire la fête avec les jeunes cools, etc.), Logan est inévitablement de la partie. Liam se souvient d'une fois où lui et Logan avaient pris des pétards M80 pour faire exploser un poisson mort. Pas sûr que cela puisse se considérer comme de la cruauté envers les animaux.
2. Je lui ai raconté comment nous avions découvert l'échange de messages sur la page Facebook de Julie et que Kara nous avait dit que Julie avait eu le béguin pour lui mais qu'il lui avait brisé le cœur. En ce qui concerne ce « béguin », il dit qu'il n'a aucune idée de ce que Kara a voulu dire, et je ne pense pas qu'il ait menti. Je suppose qu'elle a voulu attirer son attention, qu'il ne s’est rendu compte de rien et qu'elle est rentrée chez elle en pleurant.
3. Quant aux messages sur Facebook, il ne s’agit pas de ce que nous pensions. Liam avait un groupe et Julie a voulu essayer d'en être la chanteuse après avoir vu une note qu'il avait mise sur le tableau d'affichage de l'école. Elle a essayé de rejoindre le groupe, et selon Liam, elle était terrible.
Liam a essayé de ne pas blesser Julie, il ne lui a donc pas dit la raison pour laquelle ils avaient choisi quelqu'un d'autre. D’où le « Pourquoi ? « sur Facebook.
On se voit plus tard dans la journée.
Tommy
p.s. Ma voiture a explosé.
p.p.s. rappelle-moi de te dire autre chose

« Que veux-tu dire par « P.S. ma voiture a explosé » ? » dit Dani, dans un murmure qu’elle tente de contrôler. « On ne peut pas juste dire à quelqu'un : « P.S. ma voiture a explosé » ! Comment ça, ta voiture a explosé ? »
Elle demande à Tommy de la retrouver pour déjeuner au Miss Salem Diner , un restaurant à l'ancienne, style chemins de fers, sur la rue principale, à l'angle sud-ouest de la grand-place. Pendant qu'elle l'attend, Dani observe un changement. Manger au Miss Salem a toujours représenté un plaisir particulier quand elle était petite, les rares fois où sa mère était absente ou occupée et où c'était à son père de s’occuper du repas. Plus tard, le restaurant était devenu le lieu de rencontre des adolescents où elle retrouvait ses copines pour papoter ou manger des hamburgers. Un été, elle y avait même travaillé comme serveuse.
C'était généralement un lieu de discussions animées, joyeuses et pleines d'énergie. Aujourd'hui, les gens ont l'air différents. Ils parlent bas pour ne pas être entendus, jettent des regards nerveux chaque fois que quelqu'un entre, ou s'agitent fébrilement, tout en roulant leurs serviettes en boules. La tension qui règne dans l'air est aussi évidente que l'odeur des oignons frits sur le grill. Dani se demande si sa gentille petite ville reviendra un jour à la normale.
« Mon ami mécanicien pense que c'était un flotteur coincé dans le carburateur », raconte Tommy. « C'est le risque que l'on prend lorsque l’on restaure une voiture avec des pièces de rechange. C'était seulement une Mustang. »
« Celle que tu avais au lycée ? » se rappelle Dani.
« Pas exactement la même, mais de la même année », répond Tommy. « Celle que j'avais au lycée était une Boss. Celle-ci était une Mach 1. »
« Qu'est-il arrivé à celle que tu avais au lycée ? »
« En dernière année, j'ai parié avec Gerry Roebling que je le battrais dans une course autour du lac Atticus. Le perdant devait céder le titre de propriété de son véhicule au gagnant. »
« Quoi ? » s’exclame Dani. « Il n'y a pas de route qui fasse tout le tour du lac Atticus. »
« Pas besoin d’une route en janvier », rétorque-t-il. « Le lac était gelé. Mais pas assez gelé. »
« Tu es passé au travers de la glace ? »
« Ben oui », acquiesce Tommy. « Mais au moins, je n’étais plus propriétaire d’une voiture au fond d'un lac. »
« Pourquoi n'est-il pas passé au travers, lui ? »
« Il était en moto », a dit Tommy. « C'était une bonne chose aussi, sinon il n’aurait pas pu me ramener chez moi. Comme je le disais à propos des adolescents qui font des choses stupides… c'est plus qu'une théorie. Ce sont les hormones. »
« Non, pas du tout », réplique Dani. « C’est juste que les garçons sont stupides. Ne discute pas. Je suis médecin. » « Bref, » capitule Tommy, « Liam dit que Blair pense que c'est Julie qui a fourni le jus de zombie, pas Logan. Quand allons-nous pouvoir parler à Logan ? Ou à Amos ? Au fait, la lettre qu'Amos t’a envoyée ne lui ressemble pas. »
« Comment saurais-tu à quoi il ressemble ? »
« Je ne sais pas », dit Tommy, « mais je pense qu'il doit être intelligent. On dirait que cette lettre a été écrite par un enfant de neuf ans. Tu te souviens d'Arkady Dimitrikos de l'école élémentaire d'East Salem ? »
« Le gamin qui venait de Grèce ? »
« Oui », dit Tommy. « Il ne parlait pas un mot d'anglais. Tout le monde pensait qu'il était stupide. Et tu te souviens ce qu’il a réussi à faire ? »
« Il a gagné le Scripps National Spelling Bee  », répond Dani.
« Il a appris l'anglais comme un enragé. En plus, Julie avait peut-être cinq ans ou un an ou deux ans », réfléchit Tommy. « Et sur la photo du téléphone de Liam que tu m’as montrée, Amos se tient à côté d'elle, et il fait à peu près la même taille. Disons qu'il arrive de Russie en ne connaissant rien à l’anglais, qu'il est petit et très intelligent, et qu'on le propulse dans une école publique où les enfants le trouvent stupide parce qu'il ne parle pas la langue et qu'ils s'en prennent à lui parce qu'il est plus petit que les autres. Pourquoi donc n’apprendrait-il pas l'anglais correctement ?
On dirait que cette lettre a été écrite par quelqu'un d'autre. Ou qu’il a été coaché. C’est mon humble avis. »
Selon Dani, les humbles opinions de Tommy valaient plus qu'il ne le pensait.
« De plus », ajoute Tommy, « Liam dit qu'ils ont fait des vidéos d'audition de tous les candidats pour son groupe, et que celle de Julie était si mauvaise qu'un des gars a voulu la poster sur YouTube comme une blague. Liam l'a supprimée avant qu'il le fasse. Juste pour te faire voir que Liam ne lui voulait aucun mal. Et devine qui était dans le groupe ? Parker Bowen et Terence Walker. »
« Pas Logan ? »
« Il ne joue d'aucun instrument et ne sait pas chanter. »
« C’est le cas de la moitié des gens sur MTV. »
« Comment s'est passée ta journée ? » lui demande-t-il. « Comment va ta sœur avec ses chevaux allergiques au foin ? »
« Aïe », dit Dani. « Il ne s’agit pas d’allergie. On ne sait comment, ils ont été infestés par des mouches à viande. Elles pondent leurs œufs sur les pattes des chevaux, et ensuite les chevaux se mordent les pattes là où ça gratte, les larves entrent dans leurs naseaux et ils éternuent. »
Elle se souvient d'un garçon en Afrique qui avait été horriblement infesté par le Dermatobia hominis , un gastérophile qui prend pour hôtes des humains, ainsi qu’une grande variété d’animaux. Les larves s’étaient développées sous la peau du garçon jusqu'à ce qu'il apparaisse couvert de furoncles.
« Tu as faim ? » demande Tommy, en reposant le menu.
La plupart des gens de la ville ne regardaient même pas le menu, se souvient Dani, du temps où elle était serveuse, car il n'avait pas changé depuis vingt ans.
« J'avais faim il y a une minute », dit-elle, en reposant le sien. « Salade César avec le poulet grillé à part. »
Elle ressent une agréable familiarité à discuter avec Tommy. Elle n'a plus besoin de l'impressionner, ni de le tenir à distance. Cela facilite les choses d'être attablée dans le restaurant de la vieille ville où elle a passé tant d'heures à papoter avec des amis ou à lire dans un coin tranquille.
Il glisse le menu de côté, puis lui sourit. « Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Est-ce que j'ai quelque chose sur le visage ? »
«  Il est très bien ton visage. »
« Tout comme le tien. Sauf pour l'expression bizarre que j’y vois. »
« Jill Ji-Sung m’a raconté que tu avais dit aux gens de me voter en tant que reine du bal. »
Tommy a l'air coupable, pris en flagrant délit. « Eh bien, » proteste-t-il, « ce n'est pas comme si j’avais pensé que tu ne pouvais pas gagner par toi-même… »
« Ce n'est pas ce que je voulais dire », réplique Dani. « Et tu as tort. Lindsay Cameron aurait gagné facilement. Je ne suis pas fâchée contre toi. Je me demandais juste pourquoi tu l'avais fait. »
« Parce que je pensais que tu étais la meilleure personne de l'école », avoue-t-il. « Et la plus jolie. Du moins des yeux vers le haut. »
« Pardon ? » dit Dani.
« Je n’ai jamais vu plus que ça », poursuit Tommy. « Ton visage était toujours enfoui dans un livre. » Il se couvre la face de la main pour illustrer. « Ça, c’était toi », dit-il levant la main plus haut jusqu’à cacher son nez. « Livre, sourcils et haut de la tête. J'avais le trac près de toi. »
« Peut-être que je me cachais. Pourquoi au juste avais-tu peur de moi ? » « Parce que tu étais tellement géniale », déclare Tommy. « Je me sentais tout petit à côté de toi ».
Dani voudrait lui demander s'il avait eu le béguin pour elle - s'il avait ressenti la même chose qu'elle sur la piste de danse, ou si elle s'était fait des illusions - mais elle n’arrive pas à décider s’il serait plus gênant qu’il dise oui ou qu’il dise non. Elle est sur le point de changer de sujet lorsque la serveuse vient prendre leurs commandes.
« Bien », dit-elle une fois la serveuse partie. « Une autre question. Tu as dit qu'il y avait une raison pour laquelle tu voulais être détective privé, mais que tu me la dirais plus tard. C’est l’occasion. »
Elle voit tout de suite que sa question le met mal à l'aise. « À moins que tu préfères ne pas en parler. »
« Non, c'est bon », consent Tommy. « Tu te souviens quand ma mère est morte, quand on était en quatrième ? L'accident de voiture sur la Taconic ? »
« Je m’en souviens », répond Dani. « Nous étions tous choqués. Elle n'avait pas heurté un cerf ? » « C’était son patron qui conduisait, pas elle », explique Tommy, en suivant du doigt le grain du bois sur le plateau. « Ils étaient à une conférence sur le développement du logement et de l'urbanisme à Mahopec. Elle travaillait dans l'administration ».
« Si c'est trop douloureux pour toi… »
« Non, c'est bon », l’interrompt Tommy. « Comme tu l’as dit à propos du temps qui guérit les choses. J'avais quatorze ans. C'était il y a longtemps. »
La serveuse amène leurs boissons. Tommy ajoute de la crème à son café et ouvre deux sachets d'édulcorant, en les secouant d'abord, d’un geste qui rappelle à Dani la façon dont son père secouait le thermomètre avant de prendre sa température.
« Donc, je suis allé à l'enterrement », continue Tommy, « et ce fut assez terrible. Mais, j’ai ressenti par après que quelque chose n'allait pas. La façon dont les gens me regardaient, comme s'il y avait quelque chose qu’on ne me disait pas. Je ne sais pas. Quelque chose allait de travers. Alors j'ai commencé à enquêter, comme si je me prenais pour un détective privé de série télé… comme si j'étais Magnum, je suppose. Et j'ai appris que l'accident s'était produit sur la voie nord, près de Chatham. Là où son patron avait une maison de vacances. Dix minutes avant minuit. Chatham est à environ 80 km au nord de Mahopec. Alors pourquoi étaient-ils en route pour Chatham, vers sa maison de campagne, à minuit ? »
« Oh, Tommy », s’exclame Dani.
« Sur son ordinateur, j'ai retrouvé des e-mails qu'elle lui avait écrits », poursuit Tommy. « Une partie de moi ne voulait pas savoir, mais l’autre partie devait savoir. Il était assez évident qu'ils avaient une liaison. Mon père n'en savait rien. »
« Ne lui as-tu jamais dit ? »
« À quoi cela aurait-il servi ? » objecte Tommy. « J'ai supprimé les e-mails. En fait, j'ai complètement détruit l’unité centrale à l’aide d’une masse pour qu'il ne les trouve jamais. Peut-être qu'il savait tout mais qu’il ne l'a jamais dit parce qu'il ne voulait pas que je sois au courant. Il l'aimait à sa façon, mais cela ne répondait pas à ses besoins. C'était le mieux que j’aie pu faire. »
« Qu’as-tu ressenti lorsque tu as compris ? » demande Dani.
«  ç a a été dur », reconnaît Tommy. « J'imaginais la tête de son patron affichée sur le torse de tous les running-backs que j'affrontais. J'avais toute cette colère en moi, comme si j'avais un interrupteur que je pouvais mettre sur marche/arrêt, et quand j'avais besoin de frapper quelqu'un, je l'allumais et j’y allais. »
« Il est toujours là ? » demande Dani. « L'interrupteur ? »
Ce qu'elle voulait savoir en réalité, c’était s'il avait appuyé sur l'interrupteur le soir où il avait plaqué au sol Dwight Sykes.
« Dois-je vraiment répondre à cela ? » dit-il. « Oui sûrement. Mais je ne m’en suis pas servi depuis un moment. En fait, le gars est venu dîner chez nous un jour. Mon père et lui étaient amis. Mais tu sais, sa femme et ses enfants ne méritaient pas d'être blessés non plus. Le pire, pour moi en tout cas, ça a été de me souvenir de tous ces moments heureux passés ensemble en famille, tous les trois, et de me demander si tout cela n’avait pas été un mensonge. »
« Elle t'aimait », dit Dani. « Ça ne pouvait pas être un mensonge. »
« Je sais », répond Tommy. « Je peux te poser une question personnelle ? À quelle fréquence penses-tu à tes parents ? »
« Tout le temps », confesse Dani. « Tous les jours. »
Elle lui raconte comment elle les a perdus, la dernière belle journée qu'ils ont passé ensemble, puis le coup de téléphone intempestif de son chef d'équipe, au milieu de la nuit, et sa phrase fatidique : « Dani, j'ai de terribles, terribles nouvelles… »
Tommy lui saisit la main à travers la table, et la serre sans rien dire. Tout d’abord, elle ne veut pas le regarder. Finalement, elle s'essuie le nez avec sa serviette, et renifle.
« Parfois, j'oublie de me souvenir d'eux, mais ils reviennent toujours. Et dernièrement, j'ai fait des rêves bizarres à leur sujet. »
« Quel genre de rêves ? » Il se penche en arrière pour laisser la serveuse poser leurs assiettes.
Dani lui raconte ses rêves, dans tout le détail dont elle se souvient, tous sauf le dernier, celui où elle est presque tombée de la terrasse lors d’une crise de somnambulisme. Tommy l’écoute attentivement, sans l'interrompre.
Lorsqu'elle a fini, elle rit et ajoute : « Je ne pense pas que Sigmund Freud se gratterait le menton pour tenter d’en trouver la signification. J'essaye manifestement de faire face à ma culpabilité. Tu sais, il y a cent ans, l'analyse des rêves représentait une partie importante de la formation d’un psychothérapeute. Aujourd’hui, on l’évoque à peine. Ce qui te pousse à te demander ce qui sera considéré comme dépassé dans cent ans. »
« Tu es donc quasiment certaine de les comprendre ? » demande Tommy.
« Pourquoi ? » s’étonne Dani. « Que penses-tu qu'ils signifient ? »
« Eh bien, » dit Tommy, « c’est toi le docteur, mais je pense qu'ils essayent de te dire quelque chose. »
« O.K. », dit-elle. « Mais quoi ? »
« Eh bien, l'image d'eux assis sur un arbre… »
«  Me regardant de haut », dit-elle. « Comme me désapprouvant. »
« Te regardant de haut, c’est ton interprétation », déclare Tommy.
« Quelle serait la tienne ? »
« Veillant sur toi ? »
Sa perspicacité la déconcerte. Elle n'avait jamais pensé à ça.
« Tu pourrais avoir raison », lui accorde-t-elle. « Il n'est pas rare que les gens pensent que leurs ancêtres veillent sur eux pour les protéger. »
« Non », reprend Tommy. « Je ne parle pas au sens général. Je veux dire de manière spécifique. La nuit où tu as rêvé que ton père te montrait la pierre est celle où Julie a été tuée, n'est-ce pas ? »
« Oui, c’était cette nuit-là. »
« Et ça t’a réveillée à 2 h 13. Et Julie a été tuée sur un rocher brut. Dans ton rêve, la pierre était-elle un rocher brut ? »
« Tommy », proteste-t-elle. « J'ai fait ce rêve avant d’être au courant du meurtre. Les rêves ne peuvent que reconfigurer la réalité. Tu ne peux pas rêver d’une chose que tu ne connaisses pas déjà. »
« Pourtant, c’est ce qui s’est passé. »
« Tommy, une pierre peut signifier… à peu près tout et n'importe quoi. »
« Possible », admet-il. « Mais le rêve d'une pierre qui te réveille à 2 h 13, la nuit où une fille est assassinée sur une pierre, exactement au même moment, ne signifie pas « à peu près tout et n'importe quoi ». Il signifie probablement exactement ce que tu penses qu'il signifie. Le rasoir d'Ockham. La théorie la plus simple est celle qui a le plus de chances d’être la bonne. Ton père essayait de t’avertir. »
« À propos de quoi ? »
« À propos d'un tueur psychopathe en liberté, pour commencer. »
« Tommy… »
« À quelle heure le légiste a-t-il dit qu'elle était morte ? »
« Il ne peut pas être aussi précis. »
« Quelle est son estimation ? »
« Aux alentours de deux heures », l’informe Dani. « Et le rêve où mes parents m'emmenaient à l'école et où je grimpais sur une échelle pour ensuite tomber sur mon père ? »
« À toi de me dire », rétorque Tommy.
« Eh bien, » dit Dani, « l'école est le symbole de mon éducation. Et la haute tour est la proverbiale tour d'ivoire. Ce qui signifie que malgré toute mon instruction, je n'étais pas encore assez intelligente, et que ma mauvaise décision les a tués ».
« Ou bien, » dit Tommy, « le problème n'est pas que ton instruction t’a fait défaut. Le problème, c'est que tu as lâché prise. La tour n’avait pas de problèmes. Ni l'échelle. Un échelon défectueux et tu as lâché prise. Tes parents t'y avaient amenée, et ils t'ont encouragé à continuer à grimper. Et ton père était là pour te rattraper si tu glissais. Littéralement, si ta main glissait. Peut-être qu'ils veulent que tu continues. »
« Continuer pour aller où ? » dit Dani. « Retourner à l'école ? Et en ce qui concerne l'eau ? La chute d'eau qui se transforme en sang ? »
« Je ne sais pas vraiment », répond Tommy, en s'essuyant la bouche avec sa serviette et en repoussant son assiette. « J'ai fait un rêve bizarre avec de l'eau l'autre nuit. »
Il lui raconte le rêve qu'il a fait de se voir assis en haut d'une colline, regardant la ville de New York s’inonder d'eau, et de gens fuyant la ville dans des camions, des fourgonnettes et des voitures blanches, puis de gens qui se suicidaient en sautant de hauts immeubles, et enfin il lui raconte qu’il a vu quelqu'un remonter une rivière à toute vitesse dans un bateau à moteur.
« Je pensais à l'arche de Noé », explique Tommy. « Savais-tu que la Bible dit que Noé avait cinq cents ans quand il a eu trois enfants ? Je me demande quel âge avait sa femme. »
« Probablement vingt-deux ans », réplique Dani. Sans un mot, elle prend dans sa mallette le morceau de papier sur lequel elle avait écrit les détails du rêve qu'elle avait fait… exactement le même que le sien.
Tommy le lit, puis lève les yeux. « Quelles sont les chances que deux personnes fassent le même rêve ? » dit-il. « Et je ne parle pas de trois enfants et d'une grande maison dans le Connecticut. »
Dani ne sait pas quoi dire. « Je n'ai jamais accordé beaucoup de crédit aux coïncidences », lâche-t-elle finalement. « Ni aux prémonitions. »
« Quel rapport avec le fait d'avoir fait le même rêve ? Au risque de paraître trop… audacieux, je ne sais pas comment tu peux considérer cela comme une coïncidence. »
Qu'entends-tu par « audacieux » ?
« Je veux dire qu'il y a une raison pour laquelle nous nous sommes revus, toi et moi.
Nous devions nous retrouver. Ce n'était pas un hasard. Il y a une raison pour laquelle toi et moi sommes ici, en ce moment même. »
« Laquelle ? »
« Nous sommes censés faire ça ensemble », dit-il. « Quelqu'un veut qu'on le fasse ensemble. »
« Quelqu'un ? »
« Dieu », dit-il. « Moi, c'est comme ça que je le comprends, mais appelle-le comme tu veux. Le sort. La destinée. Mais ne le réduit pas à une simple coïncidence. »
Elle ne réagit pas immédiatement. Puis, « Tu dis que Dieu veut que nous soyons ensemble ? »
« Peut-être qu' audacieux n'est pas le bon mot », lui accorde Tommy.
« Tu me diras quand tu auras trouvé le bon mot. Et je ne considère pas que ce soit une simple coïncidence. Mais je ne le vois pas comme autre chose non plus. Pas avant d'avoir eu plus de temps pour y réfléchir. Sais-tu ce qu'est un faux positif ? »
« Tu veux dire comme quand ton médecin te fait subir un examen qui révèle que tu as quelque chose, mais qu'en fait, tu n’as rien ? »
« Exactement. Ils sont tout aussi dangereux que les faux négatifs. Certains pensent que c’est même plus dangereux, parce qu'il est humain de vouloir se fier à un examen. Un résultat négatif signifie que tu n’as pas encore la réponse, mais un résultat positif te donne une réponse, et il est très facile de s’en contenter, même s'il y a une chance que le problème soit lié au test et non à son résultat ».
« En d'autres termes, tu ne fais pas confiance à ta propre intuition. »
« Ce n’est pas… »
« Quoi donc ? »
« Tu as raison. C'est exactement ça. Je n'ai pas très bien dormi. La principale caractéristique de l’auto privation c’est qu’on est incapable de dire si on manque de sommeil. Tu passes deux ou trois semaines à raison de trois ou quatre heures par nuit et tu penses que tu vas bien, tu es peut-être un peu fatiguée, puis tu ouvres ton réfrigérateur et tu y trouves ta boule de bowling, sans te souvenir de pourquoi tu l’as mise là, mais tu sais que tu avais une bonne raison à ce moment-là. En d'autres termes », dit Dani, « c’est affolant. »
« C'est ton diagnostic professionnel ? Parce que ça m’affole aussi. »
« Ce n'est pas dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux  », déclare Dani. « Je ne comprends pas comment c'est possible. »
« Je ne comprends pas non plus », soutient Tommy. « Pas rationnellement, en tout cas. Peut-être que sans y prêter attention, nous sommes passés ensemble devant une affiche de film, ou… que nous avons vu quelque chose à la télé… »
« Tu vas peut-être un peu trop loin », dit Dani. Elle regarde dans le restaurant, le visage des gens qui s'y trouvent. « Pour être honnête », dit-elle. « J'ai peur. »
« Alors tu ne veux probablement pas entendre ce que j'ai d'autre à dire », dit Tommy.
« Probablement pas », soupire Dani. « Vas-y ».
« Tu as dit qu'il y avait une flaque sur la terrasse, et que tu as vu des traces de pas humides identiques aux tiennes, aller jusqu’au bord. Sauf qu'il n'a pas plu cette nuit-là. Alors d'où venait l'eau ? »
Dani voit Tommy lever les yeux comme si quelqu'un se tenait derrière elle.
Il y a quelqu’un.
Phil Casey sourit et fait un geste vers une chaise inoccupée. « Ça vous dérange si je me joins à vous ? Stuart m'a dit que je pouvais vous trouver ici. »
Dani acquiesce d’un signe de tête et il prend place. Elle échange un regard avec Tommy et ne ressent pas le besoin de lui dire que leur discussion reste entre eux. Pour le moment. Affaire à suivre.
« J'avais l'intention de tester cet endroit », dit Phil. « C'est quoi la soupe du jour ? »
« C'est la soupe du jour », répond Tommy.
Phil se tourne vers Dani sans même esquisser un sourire. « On dit que quand il jouait, c’était le roi de la vanne », lui dit-il.
« Je le suis toujours », réplique Tommy.
Phil extrait de sa poche intérieure un morceau de papier plié qu’il tend à Dani, en lui disant qu’en cherchant sur Facebook, ils avaient trouvé une photo de Logan Gansevoort, prise des années auparavant, lors d'un événement du Pinewood Derby des Louveteaux.
« Logan était louveteau ? » s’étonne Tommy.
« Il a été viré pour avoir fumé. Devinez qui est l'autre gamin sur la photo ? » « Amos Kasden », lâche Dani.
Phil hoche la tête, puis informe la serveuse qu’un café suffira.
« As-tu lu la lettre que je t'ai envoyée ? »
« Oui, je l'ai lue », confirme Phil.
« Tommy pense que quelqu'un l'a coaché quand il l'a écrit », explique Dani.
Phil se tourne vers Tommy.
« Le texte semble avoir été simplifié », dit Tommy. « C’est notre impression. »
Dani apprécie d'être incluse dans le ‘notre’, même si l'idée était venue de Tommy, et non d’elle.
« Y a-t-il du progrès dans la convocation de Logan ? » demande-t-elle à Phil.
« Il ne semble pas vouloir coopérer. On avance, mais lentement. »
« J'aurais peut-être plus de chance », l’informe Dani. « L'avocat de la famille m'a demandé de le retrouver ce soir au country club. »
« J'ai pris rendez-vous à la maison de retraite pour aller parler à Abbie Gardener », enchaîne Tommy, regardant Dani comme pour requérir sa permission.
Elle hausse les épaules en disant : « Pourquoi pas ?
« Bonne chance à toi. Nous n’en avons rien obtenu. », fait remarquer Phil. « Peut-être pourras- tu la convaincre. Tu as plus de charme que moi. »
« Je revois mes espoirs à la baisse après ce que tu viens de dire. »
« J'ai également laissé un message à un ami de mon grand-père », poursuit Dani. « Il s’appelle Ed Stanley. Il a rencontré mon grand-père Howard dans le Montana, où il a pris sa retraite, mais avant cela il travaillait pour le Département d'État et il a habité Moscou pendant plus de vingt ans. Mon grand-père dit que si quelqu'un peut obtenir des renseignements sur l'orphelinat d'Amos, c’est bien Ed Stanley ».
« Dans quel but ? » s’étonne Phil. « Je ne dis pas que c’est inutile, mais qu’est-ce que ça apporterait ? »
« Peut-être rien », répond Dani, « sauf que pour comprendre pleinement le fonctionnement de quelqu’un, il faut commencer par le début. Si l’on ne connaît pas vraiment les premières années de sa vie, il est difficile d’avoir une vision claire de la personne adulte ».
« Je pense que tu as raison pour la lettre », dit Phil à Tommy. « Elle est un peu trop stylisée. » Il finit son café, se lève et jette un billet de cinq dollars sur la table.
« Le café n'est qu'à un dollar », dit Dani.
« Je sais », dit Phil. « C'est le genre d'endroit où on finit par parler de tout ce qui se passe dans cette ville.
Je veux que la serveuse ait une bonne opinion de moi la prochaine fois que j'aurai besoin de lui poser quelques questions. C'est un vieux truc de flic. En plus, c'est déductible. » Il se tourne vers Tommy. « Ça marche aussi pour les détectives privés. »
« Tu lui as dit ? » demande Tommy dès que Phil a tourné les talons.
« Il est tout à fait d'accord », répond Dani. « Il a dit qu'il t'apprendrait tout ce qu'il sait. » « Génial ! »
Dani plonge la main dans son sac à la recherche de son portefeuille, mais Tommy l’arrête en disant que la note est pour lui. Elle insiste, mais il rétorque que le caissier avait pris sa carte de crédit avant qu'ils ne s'assoient.
« Tiens-moi au courant de ta conversation avec l'avocat », sollicite-t-il. « Peut-être en apprendrais-tu plus si tu rentrais chez toi pour faire la sieste et rêver. »
Dani lui sourit. « Cette affaire t’effraye-t-elle toi aussi ? » s’enquiert-elle. « Ne serait-ce qu’un peu ? »
« Tu veux dire qu'elles ne sont pas toutes comme ça ? »
« Pour l'instant, » lui dit-elle, « je considère la similitude de nos rêves comme une coïncidence. En attendant d’approfondir le sujet. »
« Appelle ça comme tu voudras », dit Tommy, « mais je pense que quelqu'un essaye de nous dire quelque chose. »
 
 
23.
 
 
Tommy se rend en moto au manoir de High Ridge , une maison de plain-pied où vit une communauté à laquelle il avait parfois livré des fleurs, du temps où il travaillait pour son père, quand il était au lycée. Il est heureux de voir la Volvo grise de Carl Thorstein sur le parking, le pare-chocs arrière et le coffre sont couverts d’autocollants disant «  La guerre n'est pas la réponse et l’esprit est comme un parachute - il ne fonctionne que lorsqu'il est ouvert et la haine est INacceptable ou tout simplement WWJD ( What Would Jesus Do  : En français : QFJAMP - Que Ferait Jésus A Ma Place) ».
Tommy se renseigne à la réception et localise Carl à la cafétéria, où il est en train de parler à un vieil homme courbé, en fauteuil roulant. Tommy attend que Carl l’aperçoive et lui fait signe.
« Robert ? » dit Carl, en se penchant pour parler directement à l'oreille du vieil homme d'une voix qui résonne jusque de l'autre côté de la pièce. « J'aimerais vous présenter quelqu'un : mon ami Tommy Gunderson. Un ancien joueur de football professionnel. Il est très célèbre. »
« Qui ? » demande l'homme en fauteuil roulant, en levant les yeux sans se redresser.
« C'est Tommy », répète Carl. « Un joueur de football. »
Tommy prend la main du vieil homme et la serre, mais pas trop fort de peur de lui briser les os. « C'est un plaisir de vous rencontrer, Robert », dit-il, en se penchant plus près. « Savez-vous qui je suis ? »
« Pardon ? » demande le vieil homme.
« Savez-vous qui je suis ? » répète Tommy en haussant le ton.
« Non », répond le vieil homme, « mais si vous demandez à la réception, ils vous le diront. »
Quand une infirmière vient dire à Robert qu'il est l’heure de sa sieste, Carl se lève et laisse l'infirmière conduire le vieil homme dans le couloir. Puis il se tourne vers Tommy.
« Qu'est-ce qui t'amène ici ? » demande-t-il.
« J'allais te demander la même chose », répond Tommy.
« Je rends juste visite à un vieil ami », dit Carl. « Et toi ? »
« J'espérais pouvoir parler à Abbie Gardener », l’informe Tommy. « Son médecin m’a dit que je pouvais toujours essayer. Tu veux te joindre à moi ? »
« Si tu ne penses pas que je serais un obstacle. »
Ils trouvent la vieille femme dans un fauteuil à bascule, en train de regarder la télévision dans la véranda. Elle est vêtue d'une chemise de nuit blanche et d'un peignoir de bain en éponge rose, ses cheveux sont légèrement auréolés de duvet bleu. La télévision est réglée sur la chaîne du Jeopardy. Ses yeux semblent clairs et concentrés, ses lèvres articulant silencieusement les réponses données par les concurrents.
Tommy clique sur l'icône caméra de son téléphone qu’il remet ensuite à Carl. « Vois si tu peux enregistrer ça », lui dit-il. « Clique juste sur le bouton qui ressemble à une pellicule. »
Tommy prend une chaise et s’assied aux côtés d'Abbie, tandis que Carl prend place sur une chaise à proximité. Tommy rapproche sa chaise de la vieille femme et attend qu'elle lui jette un regard, mais elle ne quitte pas des yeux la télévision, un vieux modèle d’exposition, calé dans un meuble en acajou avec le boîtier de connexion au-dessus.
« Abigail ? » dit Tommy, sa voix couvrant le son de la télévision. « Cela vous dérange-t-il si je vous parle quelques minutes ? »
À l’écoute de son nom, elle se retourne pour le regarder.
« Je vais prendre le pêle-mêle pour six cents, Alex », dit-elle.
« Mon nom est Thomas », dit Tommy, espérant ne pas la blesser en la corrigeant. « Thomas Gunderson. Ma tante s'appelle Ruth Gunderson. Votre amie de la bibliothèque d'East Salem. Elle m'a dit de vous saluer et de vous faire part de son affection. Je suis son neveu. »
« Qui est le neveu de Ruth ? » demande la vieille femme.
« C'est exact », dit Tommy avec enthousiasme. « Six cents pour Abbie. Votre choix. »
« Je prends les présidents pour deux cents, Alex », annonce-t-elle.
« D’accord », dit Tommy, en essayant de réfléchir. « C’est un président qui a aidé son père dans le jardin en abattant un cerisier - Abbie ! »
« George ! » dit-elle avec jubilation.
« Oui », dit Tommy en regardant Carl, qui lui lance un regard signifiant : «  Sers-toi de ce qui fonctionne  ».
« C'est vrai, Abbie - George le jardinier ( N.d.t. jardinier = gardener en anglais ). Avez-vous un fils nommé George Gardener, Abbie ? »
« Oui oui oui », dit-elle, en fixant l'écran.
« Êtes-vous allée le voir l'autre soir ? » demande Tommy. « Abbie ? Abigail ? Êtes-vous allée voir votre fils ? »
Elle ne répond pas. Tommy craint de lui mettre trop la pression.
« Votre choix, Abbie », poursuit-il.
« Les religions du monde pour quatre cents. »
Tommy regarde Carl pour se rassurer. « C’est un nom qui, traduit du latin, signifie ironiquement « Porteur de lumière ». « 
Il attend. Il y a en elle quelque chose qui semble tout à fait présent et mentalement justifié, une méthode à sa rage, comme dit le proverbe.
« Lucifer ! », dit-elle en grognant et en crachant le mot. « Dont les ailes figent le monde. »
« Bien joué », dit Tommy, sentant qu'Abbie est sur les nerfs et se méfie maintenant. Il échange un rapide regard avec Carl. « Le tableau est à vous. »
« Les religions du monde pour six cents », dit Abbie, dont la voix enfle en sonorité.
« Le Livre de l'Apocalypse prophétise… »
« La Bête ! » dit Abbie. « La Bête et l'Antéchrist ». Le faux prophète et le faux enseignant. Tu ferais mieux d'être sur tes gardes, Alex. Ils marchent sur la tête au pied du Mt Maggedo, au carrefour avec la 999 et pensent qu'ils nous trompent ! Ils pensent que nous ne savons pas que la guerre a déjà commencé ! Que la Tribulation n'est que l'école des épreuves ! Ha ! »
Tommy ne sait trop que penser de sa réponse.
« Nous allons devoir consulter le juge », dit-il, en montrant Carl du doigt.
« En araméen, le Mt Maggedo, c'est Har-Maggedon », déclare Carl. « Armageddon ».
Le lieu de la bataille finale. Et si vous mettez 999 à l'envers, vous obtenez- »
« 666 », déclare Tommy. « La marque de la Bête. »
Il se retourne vers la vieille femme. « C’est toujours à vous, Abbie. » « Les religions du monde pour huit cents, Alex », s’exclame-t-elle.
Tommy réfléchit. Il jette des coups d’œil à Carl, en quête d’inspiration, mais celui-ci se contente de hausser les épaules.
« C’est un fils d'Abraham qui a été sacrifié… » commence Tommy.
« Pas un fils ! » dit Abbie. « Une fille ! Une fille vierge. On pense en avoir fini avec les sacrifices humains. Après tout, nous ne sommes pas des Aztèques. Nous ne mangeons pas le cœur de ceux que nous capturons, même si nous les empoisonnons un peu. »
« Vous parlez de la fille de Bull's Rock Hill ? » l’interroge Tommy.
« Les religions du monde pour mille, Alex. »
« Abbie, dites-moi ce que vous voulez dire par… »
« Les religions du monde pour mille, Alex ! » répète-t-elle. « Quelqu'un veut-il faire une petite partie de ballon prisonnier ? Première esquive, le Dajjal. »
« N'oubliez pas de mettre vos réponses sous forme de question », dit-il doucement, espérant que son ton calme pourrait l'apaiser. Il se redresse, car il y avait des chances que sa proximité ajoute à sa détresse.
« Les religions du monde pour mille, Alex ! » crie Abbie. « C'est à la fois la question et la réponse, Alex. Le début et la fin - que dois-tu savoir de plus ? »
Abbie devient frénétique. Tommy essaye de lui prendre la main, mais elle la lui retire. Elle semble soudain terrifiée par lui. « Éloigne-toi de moi ! »
Il repousse sa chaise en arrière.
« Ne t'avise pas », lui dit-elle.
Deux infirmiers arrivent pour la contenir ; pourtant, la vieille femme réussit à s’en libérer et à se relever avant d'être rassise de force dans le fauteuil à bascule. Un troisième infirmier arrive avec une chaise roulante, et ensemble, ils soulèvent Abbie, l’y asseyent et la conduisent dans sa chambre, pendant qu’elle marmonne dans sa barbe des sons incohérents.
« Un pêle-mêle pour cent, Alex – C’est un élément commun que l'on passe, mais c'est beaucoup demander… Trace la route en toute hâte et ne te retourne pas, car on ne sait jamais ce qui arrive sournoisement par-derrière, Satchel Paige ! Le baseball pour deux cents, Alex –un Sultan de la frappe qui représente la meilleure chance du garçon ! Les Amérindiens pour cinq cents, Alex – Un sorcier amérindien dont la magie noire a tué les filles de Hiawatha… »
Une fois hors de portée, Tommy regarde Carl. « Elle est folle ? », lui demande-t-il. « À ton avis. »
« Je crois que « folle » est le bon terme médical pour décrire ça », dit Carl. « Mais je ne suis pas médecin. »
« Ruth dit qu'elle était brillante, à l'époque où elle avait toute sa tête. »
« L'intelligence n'aide pas », explique Carl. « Certaines des personnes les plus brillantes de l’Histoire étaient aussi les plus folles. C'est comme si la part de folie avait plus de matière à traiter. Plus de carburant. Mais lâche-lui un peu les baskets. Elle a quoi, 102 ans ? »
« Ma tante dit que William Howard Taft l'a embrassée quand elle était bébé pendant la campagne présidentielle de 1908 », dit Tommy en fermant sa veste de moto. « Tu dois être très vieux si tu as été embrassé par William Howard Taft. »
Les deux hommes marchent jusqu'au parking. Il fait plus froid, une baisse de température d'au moins dix degrés. Quand Carl demandé à Tommy pourquoi il a pris la Harley, Tommy se contente de répondre qu'il a eu un problème avec le carburateur de la Mustang. Il ne veut pas que son ami s'inquiète.
« Je me dis que peut-être ça ne colle pas entre les vieilles Mustangs et moi », dit Tommy.
« Je pense qu’il faut que je lave ma voiture », constate Carl, en traçant une ligne dans la crasse de son pare-brise.
Cette crasse donne une idée à Tommy. « J’aimerais te demander quelque chose », dit-il, en y dessinant du doigt le symbole trouvé sur le corps de Julie Leonard. « Est-ce que cela signifie quelque chose pour toi ? »
Carl observe le symbole, en penchant sa tête d'abord dans un sens, puis dans l'autre. « Tu es sûr de ton dessin ? » demande-t-il.
« Quand je l'ai vu, j'ai cru que c'était un double G », dit Tommy. « Tu sais ce que c'est ? »
« Eh bien », dit Carl, en réfléchissant. « Peut-être. »
Le vieil homme sort son téléphone de sa poche, ouvre un document Word et tape la lettre
Z en taille de police 72. « Maintenant, regarde », dit Carl en changeant la police de l'alphabet latin en cyrillique.
Le Z devient
« Le cyrillique, c'est quoi ? » demande Tommy. « Du russe ? »
Carl acquiesce.
« Ça veut dire Z ? Comme dans Zorro ? »
« Pas tout à fait », dit Carl. « Plutôt comme oméga ». La fin. »
« La fin de quoi ? »
« Qui sait ? » dit Carl. « Peut-être celle de Julie Leonard ? »
 
 
24.
 
 
Dani arrive tôt au Country Club d'East Salem et décide d'attendre dans sa voiture plutôt que de se faire remarquer en attendant dans le lounge. Le club-house est un vaste manoir blanc de style néo-grec avec des colonnes et des pignons, ressemblant à un énorme gâteau de mariage rectangulaire posé sur une nappe de velours vert. Elle était venue au club-house pour diverses collectes de fonds et manifestations ainsi que pour quelques mariages, mais elle n’était jamais allée plus loin que le salon ou la salle à manger. Ni son père ni son grand-père ne jouaient au golf, et elle n'avait aucune affinité avec ce sport.
Pendant qu'elle attend, elle téléphone pour consulter la messagerie vocale de son bureau. Willis Danes a appelé pour reprogrammer leur rendez-vous. Tommy a laissé un message lui demandant de le rappeler. Le service de nettoyage qu'elle avait contacté a finalement rappelé pour dire que le prix a doublé maintenant qu'ils ont jeté un coup d'œil à l'intérieur. Elle se souvient de ce que sa mère disait en regardant sa chambre : « Dani, si je voulais une porcherie, j'en aurais construite une derrière le garage. » Le mot « porcherie » lui rappelle soudainement quelque chose.
Elle envoie un SMS à sa sœur.
ON PEUT SE PARLER ?
Elle attend la réponse de Beth.
PAS MAINTENANT. SUIS À L'ÉCOLE. CONCERT DE VIOLON DES FILLES.
C’EST COMMENT ?
PAS MAL. PAR MOMENTS. ET TOI ?
AS-TU IDENTIFIÉ L’ESPÈCE DES MOUCHES À VIANDE qui ont infest É tes chevaux  ?
CELA T’A CAUSÉ DU SOUCI ? NON. POURQUOI ?
CHERCHE DERMATOBIA HOMINIS. JUSTE UN PRESSENTIMENT.
TU N’AS PAS MIEUX à FAIRE DE TES PRESSENTIMENTS ?
J’AIMERAIS BIEN. LE DERMATOBIA HOMINIS INFECTE AUSSI BIEN LES HUMAINS QUE LES CHEVAUX,
LES BOVINS, LES CHÈVRES, ETC. J’AI VU DE MULTIPLES CAS EN AFRIQUE. ÇA POND DES ŒUFS SOUS LA PEAU. LES LARVES GRANDISSENT, LA GROSSEUR EST ROUGE, PAREILLE À UN FURONCLE. J'AI INTERROGÉ DEUX FILLES DONT LES CHEVAUX SONT HÉBERGÉS À LA FERME RED GATE. LES DEUX AVAIENT DE GROS ABCÈS ROUGES SUR LES JAMBES, QUI LES GRATTAIENT.
J'AI PEUR DE DEMANDER. QUE SE PASSE-T-IL QUAND LES LARVES ÉCLOSENT ?
NE M’EN PARLE PAS. ELLES SORTENT DE LA PEAU. SI J'AI RAISON, TU DEVRAS CONTACTER TOUS CEUX QUI TRAVAILLENT À LA FERME. TIENS-MOI AU COURANT POUR RAYNE KEPPLINGER ET KHETZEL ROSS.
C'EST CE QUE JE VAIS FAIRE. CROIS-LE OU NON - JE PRÉFÈRE ÇA QUE D'ÉCOUTER 20 ÉLÈVES DE 4 E ANNÉE JOUER DU VIOLON. UNE QUESTION – LE VECTEUR ? COMMENT DES MOUCHES À VIANDE AFRICAINES SONT-ELLES ARRIVÉES À WESTCHESTER ?
ÇA DÉPASSE L’ENTENDEMENT. FAUT QUE JE TE LAISSE.
APT
Son rendez-vous est à cinq heures. Elle verrouille sa voiture, marche jusqu'à l'entrée principale et se tient près du portique. Elle attend une minute avant qu’une Mercedes noire s'arrête. Le conducteur est un beau jeune homme en chemise blanche et cravate noire, pas du genre avocat comme Dani s'attendait. Puis le genre d’avocat qu’elle imaginait s’extrait de l’arrière de la voiture.
« Mlle Harris », dit l'homme en tendant la main. « Je suis Davis Fish ». Ravi de vous rencontrer. Content que vous ayez pu venir. »
Il a une quarantaine d'années, il est maigre, rasé de près, et porte des lunettes élégantes à monture de corne d’un style presque extravagant. Il enlève son manteau noir en cachemire sous lequel il porte un costume Armani noir, une chemise bleue et une cravate rouge. Il n'est pas bel homme, il a le nez légèrement tordu vers la gauche, des lèvres fines et un menton fuyant. Son front commence à se dégarnir, mais il compense en portant les cheveux longs et coiffés derrière les oreilles. Dani le suit jusque dans la salle à manger, où le maître d'hôtel les fait prendre place. Un serveur apporte les menus.
« Vous pouvez commander à dîner si vous le souhaitez », dit M. Fish. « J'ai tendance à manger tôt. Le chef ici travaillait au Four Seasons. Aimez-vous manger, Dr. Harris ? »
« Si j'aime manger ? » s’étonne Dani.
Le fait est qu'elle est assez affamée, mais elle a l’intuition de ne pas devoir commander. Elle considère cette rencontre comme une confrontation, voire un affrontement. L’une des parties gratifiant l’autre d’un dîner conserve l’avantage, une coutume sociale remontant à des milliers d'années. Il peut s'agir d'une offre de paix légitime, de rompre le pain ensemble, ou d'un instrument de négociation.
« J'aime bien manger », dit-elle, « mais seulement quand j'ai faim ». « Bon point pour vous », rétorque Mr Fish. « J'applaudis votre discipline. Vous jouez au golf ? » « Non », répond Dani. « Jamais essayé. »
« Moi non plus », avoue Davis Fish. « Je pense qu’à ma naissance, la fée du sport m'a ignoré et a accordé tout le talent athlétique de la famille à mon frère. Que disait Mark Twain? « Le golf est une bonne marche de gâchée » ?
« C’est bien ça », lui confirme Dani.
L'avocat sourit et commande un verre de Château Mouton-Rothschild 1982, en demandant à Dani si elle veut bien se rejoindre à lui. Elle réitère son refus.
« Vous êtes sûre ? » lui dit-il. « C'est 700 $ la bouteille, mais ça vaut deux fois plus, à mon avis. »
« Voilà bien le problème des œnophiles », réplique Dani. « Pour vous, il a cette valeur-là. Pour quelqu'un qui préfère le goût du chocolat chaud, il ne vaut pas un centime. Mais que ça ne vous empêche pas de le déguster. » Elle se commande un thé glacé.
Voilà pour les préambules.
« Puis-je vous demander la raison de cette rencontre ? », s’enquiert Dani. « Je suppose que si vous vouliez avoir affaire au bureau du procureur, vous parleriez à Irene Scotto ou à l'un de ses assistants. »
Fish pose sa mallette sur la table, y plonge la main pour en sortir un dossier qu'il remet à Dani. En l’ouvrant, elle y découvre son CV.
« Je fais affaire avec vous », dit-il.
Il sourit, sans sincérité, pense Dani, comme un vendeur de voitures d'occasion essayant de vendre un citron.
« Où avez-vous eu ça ? » lui demande-t-elle.
« C'est bien votre CV, n'est-ce pas ? » rétorque Fish. « J'espérais que vous y jetteriez un œil pour vous assurer qu'il ne contient pas d'erreurs ou que nous n’y avons pas intégré d’inexactitudes. »
« Qui ‘nous’ ? » dit-elle. « Et pourquoi en avez-vous besoin ? Qui vous l'a donné ? » « Un chasseur de têtes que je connais l'avait dans son dossier. » Fish sourit. « C'est leur travail de connaître des gens comme vous. J'aimerais vous parler d'un poste éventuel. »
« Je pensais que nous étions là pour parler de Logan Gansevoort », réplique Dani. « Mais bien entendu », dit Fish, en sirotant son vin. « C'est le poste dont je parle. M. Gansevoort - Andrew Gansevoort - a pris connaissance de vos talents et de votre curriculum vitae, et nous avons appelé quelques personnes de références - »
« Qui sont ces personnes de références ? » questionne Dani.
Andrew Gansevoort était plus que riche. L'année précédente, alors que régnait la pire récession économique que le pays ait connue depuis la Grande Dépression, il avait fait les gros titres en s’octroyant un bonus de fin d'année de 65 millions de dollars dans le fonds spéculatif qu'il gérait.
« Il me semble que ces personnes ont demandé l'anonymat », déclare l'avocat, « mais elles ont toutes parlé de vous en termes très élogieux, c'est pourquoi M. Gansevoort voudrait vous engager. »
« Pour faire quoi ? »
« Pour travailler avec son fils », explique M. Fish.
« Je ne peux pas travailler avec son fils », répond Dani. « Je travaille pour le procureur. » « Oui, bien sûr », dit Fish. « Vous devriez quitter votre poste actuel, mais M. Gansevoort a l'intention de faire en sorte que cela en vaille la peine. À combien facturez-vous votre temps de travail, actuellement ? À 150 $ de l'heure ? 200 $ ? »
Dani ne répond pas. Ce n’est pas très difficile à deviner. « M. Gansevoort est prêt à vous payer 750 $ de l'heure comme acompte. » Elle voit où il veut en venir, mais en ignore la raison.
« Très bien », poursuit Fish. « Je suis autorisé à aller jusqu'à 1000 $ de l'heure. Autant que mes propres honoraires. Je pense que votre qualité de vie s'en améliorerait grandement, quel que soit le niveau auquel vous pensez qu'elle se situe maintenant. Ai-je précisé que nous pensions à un contrat à plein temps ? »
« À plein temps » ? Reprends Dani. « Quarante heures par semaine à 1000 $ de l'heure ? »
« Ça pourrait être plus qu'un plein temps », a dit Fish. « Si, par exemple, la famille voyage et vous emmène avec elle. M. Gansevoort pense que Logan pourrait avoir besoin d'aide à certaines occasions, 24 heures sur 24. » « Et que voulez-vous que je fasse, exactement ? » insiste Dani.
« Lui servir de conseiller », explique M. Fish. « Être son coach de vie ». Son ange gardien. Ce que je vous dis maintenant est une information protégée… »
« Rien de ce que nous disons n'est protégé ni privilégié, M. Fish », lui rappelle Dani. « Je travaille pour le procureur. »
« Je comprends », répond M. Fish.
Dani se demande s'il porte un enregistreur. Il vient d’essayer de la piéger en lui donnant des informations qui pourraient être rejetées si elle les utilisait contre eux plus tard, parce qu'elle n'avait pas clarifié son autorité.
« Alors disons simplement que Logan est une âme troublée. Avec un passé trouble. Une histoire d’expulsion de l’école et une incapacité à maîtriser ses pulsions. M. Gansevoort pense que Logan a besoin que quelqu'un reste à ses côtés et le guide, pour une durée thérapeutique. Quelqu'un ayant déjà travaillé avec des adolescents souffrant de troubles de la personnalité ».
« Vous voulez une baby-sitter », en déduit Dani.
Fish sourit. « À 160 000 dollars par mois, vous pouvez l'appeler comme vous voulez, mais c'est cher payé pour une baby-sitter. »
« Il devrait aussi me louer le film de mon choix », dit-elle. « Goûter compris. » Cela n’amuse pas Davis Fish. « Bien entendu, M. Gansevoort se préoccupe également d'éventuels problèmes juridiques à venir. Il aimerait que vous évaluiez la santé mentale et la compétence de certains témoins potentiels. Et il va sans dire qu'il voudrait que vous évaluiez Logan pour déterminer si ses problèmes mentaux sont suffisamment sérieux pour le tenir irresponsable de ses actes ».
« Vous voudriez donc m'acheter puis m'engager pour retourner la situation contre le ministère public », déclare Dani. « Il faut reconnaître que votre patron a un sens aigu du… droit. Comme l'enfant qui tue ses parents et s’en remet ensuite à la grâce du tribunal parce qu'il est orphelin. »
« C'est une analogie inappropriée », s’indigne Fish.
« C'est une offre inappropriée », rétorque Dani. « Et contraire à l'éthique, voire passible de poursuites. »
Elle est sur le point de partir lorsqu’elle voit s’approcher un homme élégant, dans la quarantaine, au physique avantageux, bronzé et dont la physionomie lui est familière - elle reconnaît Andrew Gansevoort grâce aux photos qu'elle a vues de lui dans le journal, bien qu'elle ne l'ait jamais vu en ville. Il quittait rarement sa propriété, et envoyait des gens faire pour lui les courses ou la navette pour les enfants.
Il avait des cheveux châtains, coiffés en arrière. Il portait une chemise rose sur laquelle il avait noué un pull en cachemire argenté. Il sourit à Dani, affichant ses dents blanchies à facettes, et lui tendant la main.
« Mlle Harris », dit-il en souriant. « J'espérais pouvoir tomber à pic et vous rencontrer en personne. S'il vous plaît, dites-moi que vous et M. Fish êtes parvenus à un accord. »
« Oh, je pense que oui », dit Dani, se levant sans serrer la main de l'homme et rangeant sa chaise contre la table. « N'est-ce pas, M. Fish ? »
 
 
25.
 
 
« Est-ce que je tombe mal ? » s’enquiert Dani.
« Un mot », lui dit Tommy. « Borassus aethiopium. »
« Plutôt deux mots, me semble-t-il… mais excuse-moi ? »
Une fana de palmiers africains. Une femme de Willow Pond Estates a fait importer des palmiers africains pour son solarium », lui explique Tommy. « Ils sont très décoratifs, mais elle a dû les acheter au marché noir parce que les racines étaient infestées de larves de sauterelles et que sa maison en est remplie à présent. En théorie, il s'agit de sauterelles du désert. Elle veut que nous venions les pulvériser. Tu es sur ton portable - où es-tu ? »
« Pourquoi n'appelle-t-elle pas un exterminateur ? »
« Elle fait affaire avec mon père depuis des années », dit Tommy. « Je pense qu'elle est mal à l’aise parce qu'elle n’a pas commandé les palmiers chez nous. Il faut que j’appelle un de nos gars. »
« Dis à ton gars de pulvériser pour les mouches à viande aussi », a dit Dani. « Les insectes circulent en ce moment. Littéralement. »
« Que se passe-t-il ? »
« J'ai besoin d'aide », dit-elle. « Je suis au country club. Dans le parking. J'ai laissé mes clés dans la voiture. »

La crèche est à dix minutes du country club. Quand Tommy arrive sur sa moto, il trouve Dani sur un banc près du terrain d’exercice.
« Ils ne t’ont pas laissée attendre à l'intérieur ? » s’étonne-t-il.
« J’ai quitté la réunion pour marquer mon désaccord », lui explique-t-elle. Il aurait été trop gênant de revenir en disant : « Excusez-moi, hum… j’ai laissé mes clés dans la voiture. « 
Il se dirige vers l'endroit où elle est garée, se penche pour scruter l'intérieur de la voiture par la vitre côté passager, il aperçoit clés, toujours sur le contact.
« Au moins, elles sont là où tu en as besoin », remarque-t-il. « Avec une moto, cela ne t'arriverait pas. Tu veux que j'appelle mon ami Ray ? »
« Je veux juste qu'on me ramène chez moi », répond Dani. « J'ai un double des clés. Je peux demander à ma sœur de me ramener à ma voiture demain matin. »
Il vient à l'esprit de Tommy qu'elle aurait déjà pu appeler sa sœur. Peut-être l'a-t-elle fait et sa sœur n'était-elle pas à la maison… ou peut-être est-il la première personne à laquelle elle a pensé. C’était plutôt bon signe. Il lui tend son casque.
« Enfile ça », dit-il. « Je n'en ai qu'un. »
« Tu veux que je grimpe là-dessus ? » dit-elle en désignant la moto. « À moins que tu veuilles que je retourne chez moi chercher une voiture », rétorque-t-il. « Non », dit-elle. « Ça va… aller. » « Heureusement que tu portes un pantalon », conclut-il.
« Pas de démarrage sur les chapeaux de roue », le conjure-t-elle, en mettant le casque et en montant à l'arrière. Il lui indique où caler ses pieds.
« Accroche-toi bien », crie-t-il au-dessus du bruit du moteur. « Si tu as froid aux mains, mets-les dans les poches de ma veste. Je te promets de rouler doucement. »
Ses mains se refroidissent en quelques secondes. Il savait que ce serait le cas. Lorsqu'elle place ses mains dans les poches de sa veste et qu'elle le serre en se penchant légèrement dans un virage, il a l'illusion que ses bras l’entourent pour d'autres raisons. Ils ont fait moins d'un kilomètre quand il sent quelque chose de froid lui piquer le visage, puis une seconde fois. Il pleut.
« Tiens bon », crie Tommy, en accélérant pour échapper à la pluie, mais cela ne sert à rien. On aurait dit que le ciel s'était ouvert d'un seul coup. Il ralentit pour s'arrêter sous un pont.
Dani descend et recule pendant que Tommy éteint le moteur et place la moto sur sa béquille. Il l'aide à ôter le casque. Ses cheveux dégoulinent. Les siens aussi.
« Eh bien, voilà ce qui est rafraîchissant », s’exclame-t-il. « Tu vas bien ? »
« Si je vais bien ? » répète-t-elle. « Est-ce que j'ai l'air d'aller bien ? »
« Tu as l'air trempée et frigorifiée », observe-t-il, en enlevant sa veste et en l'enroulant autour de ses épaules. « Prends-la. Moi ça va. Attends. » Il ouvre une sacoche et en sort sa combinaison de pluie en Gore-Tex.
« Voilà », dit-il en l'enfilant. « Je pense qu'on va rester ici un moment. » « On dirait bien », dit-elle. La pluie est forte et régulière, mais ils sont au sec sous le pont.
« Ne restons pas dans le vent », décide-t-il. « Viens. »
Il visualise une saillie dans le rocher, plus haut sous le pont. Elle le suit et agrippe sa main quand il se retourne pour l’aider à se hisser. Ils s’asseyent côte à côte. Elle se met à trembler et il l’entoure de son bras en se rapprochant pour lui communiquer la chaleur de son corps.
« Mes bottes sont fichues », remarque-t-elle.
« Je suis désolé », déplore-t-il. « Cette pluie va probablement s'arrêter. »
« Tu crois ? »
« C'était une réflexion absurde », admet-il, en réalisant que quelque chose a changé. Il est encore capable de proférer des âneries, mais il ne craint plus de perdre son estime. Il se peut même qu’elle commence à l'apprécier.
« Je meurs de faim », lui confie-t-elle. « Je n'ai rien mangé au country club parce que ça aurait donné l’avantage à Davis Fish. »
« Attends-moi là », dit-il. Il se précipite vers la moto, ouvre une sacoche, fouille à l'intérieur, puis il revient en gravissant la pente en courant.
« Voilà », dit-il. Elle lui tend les mains. Il lui donne une barre énergétique ProteinPlus , un biscuit Rice Krispy , un demi-sachet de crackers Goldfish de Pepperidge Farm , une boîte de bonbons Mike & Ike et une bouteille de Gatorade . « Désolé si le menu est un peu limité. Je jette juste des trucs dedans quand je pars rouler et de temps en temps je les vide. »
« Ceci », déclare-t-elle en ouvrant la barre énergétique, « est un festin. » Elle fait suivre la barre énergétique par le Rice Krispy , s’enfile le Goldfish , puis rince le tout de Gatorade . Elle partage les bonbons Mike & Ikes avec Tommy.
« Je n'arrive pas à croire que je viens de manger le contenu d'une sacoche de moto », s’écrie-t-elle. « Qui est Mike et qui est Ike  ?
« C'est un mystère », répond Tommy.
« Une ambiguïté avec laquelle tu peux vivre ? »
« Ouaip. »
« Quel autre mystère y a-t-il ? »
« Un autre mystère ? » Tommy réfléchir un moment. « Pourquoi aime-t-on quelqu'un. »
« Je te demande pardon ? »
« Pas pourquoi l’amour en général, mais pourquoi aime-t-on une personne en particulier plutôt qu’une autre. »
« Il existe des études… » commence Dani.
« Je t’arrête », dit Tommy. « Peu importe ce que disent les études. Tu m’as dit que tu lisais Moby Dick. Es-tu arrivée au moment où ils découpent la baleine et la font bouillir dans les fours du baleinier ? »
« Je ne savais pas que tu l'avais lu », s’étonne Dani. « Certaines parties sont difficiles à comprendre. »
« Je l’ai lu trois fois », annonce Tommy. « Tu peux couper une baleine en un million de tranches très fines et la faire bouillir jusqu'à la réduire à son essence la plus pure, et tu ne comprendras toujours ce qui en a fait une baleine. Alors ne découpe pas l'amour en millions de morceaux pour le réduire à de la science. C'est bien plus profond que ça ».
« Un point pour toi », sourit Dani. « Je peux te demander quelque chose ? »
« Tout ce que tu veux », s’exclame Tommy. « Tu es mon patron. Tu te souviens ? »
Elle frissonne.
« Tu as froid ? » s’enquiert-il. Une autre balourdise.
Ses frissons deviennent convulsifs.
Il remonte le talus à quatre pattes pour se placer derrière elle, puis, il glisse vers le bas pour qu'elle soit prise en étau entre ses jambes. Il l’entoure de ses bras et la serre avec ses jambes. Elle se niche dans ce cocon. La pluie tombe encore plus fort qu'avant.
« C’est mieux comme ça ? » demande-t-il.
« Beaucoup mieux. »
« Que voulais-tu me demander ? »
« Eh bien », dit-elle. « Ce ne sont pas mes affaires, mais je me demandais si tu étais amoureux de Cassandra Morton. »
« Tu as entendu parler de ça, hein ? »
« Si j’en ai entendu parler ? » dit-elle. « C'était dans tous les magazines à cancans sur les stars pendant des mois. Non pas que je lise ce genre de magazines. »
« Je plaisantais. »
« Peu importe », dit-elle. « Je sais que tu ne fais aucun commentaire. Ce que j'admire. Je ne suis pas fan des hommes qui embrassent et parlent à tort et à travers. Ni des femmes, d'ailleurs. » « Je peux t’embaucher comme thérapeute ? » demande-t-il. « Pour un dollar ? Ce que tu me dois déjà pour le travail d’assistant, alors disons que nous serions quittes. »
« Normalement, je facture le double », dit-elle, en penchant la tête en arrière pour le regarder, « mais bien sûr. Bien que d’ordinaire, lorsque je vois un patient, je ne suis pas assise dans ses bras sous un pont, environnée de pluie ».
« Ce n'est pas ce que Freud faisait ? »
« Pas toujours. »
« Eh bien d’accord », poursuit Tommy. « Donc ce que je vais te dire restera confidentiel, de patient à médecin. La réponse est oui, j'étais amoureux d'elle. Au début. C'est assez captivant d'être avec une femme que le monde entier trouve glamour, merveilleuse et parfaite, et que les gens te prennent en photo et te fixent du regard, partout tu vas. C'est agaçant aussi, mais ça te monte à la tête. Tu songes que tu es avec une personne importante et tu réalises qu'elle est amoureuse de toi et qu'elle t’a choisi parmi les millions de types qui lui tournent autour. Mais c'est aussi déroutant, parce que tu n’es plus vraiment sûr de ce qui génère tes sentiments. Cass est une vraiment personne aimante ».
« Mais… ? « 
« Mais rien. Elle était tout ça. Cette partie était réelle. »
« Et donc… ? « 
« Tu veux que je te dise un truc vraiment étrange ? » dit-il. « Au lieu de fêter mon enterrement de vie de garçon, je suis allé pêcher avec des copains, au Canada. J'étais assis dans le bateau et j’ai pensé - Si c'est la bonne, donne-moi un signe - Ce n'est pas comme si je priais. J'ai juste eu cette pensée. Si c’est la bonne, donne-moi un signe . Une fraction de seconde plus tard, j'ai attrapé le plus gros brochet du nord que j'ai jamais vu. Au début, j'ai cru que c'était un maskinongé. Onze kilos. Aussi gros que ma jambe. Et j’ai pensé : « C'est un signe, ou c'est juste un poisson ? »
« Et qu’en as-tu conclu ? »
« Que c'était juste un poisson », répond Tommy. « Il me semble que tu ne crois pas aux signes. »
« Aux prémonitions ? » précise Dani.
« Non. Ou bien autrement dit, je pense avoir probablement un millier de prémonitions par jour, en projetant mes pensées vers diverses possibilités futures. Lorsque quelque chose se réalise, je ne me frappe pas le front en disant : « Oh mon Dieu, je l’avais vu venir ! Qu'en est-il des 999 autres pressentiments qui ne se sont pas réalisés ? N’étaient-ils pas tout aussi forts ? Étais-tu superstitieux lorsque tu jouais au football ? On dit que beaucoup d'athlètes le sont. »
« Je ne me suis jamais assis pendant un match, mais ce n'était pas une superstition. »
« Qu'est-ce que c'était alors ? »
« Si tu t’assieds sur le banc sans regarder, le gars d’à côté pourrait y poser son gobelet de Gatorade pour que tu t’asseyes dessus. Blagues de footballeurs. »
« Tu n’avais donc pas de superstitions ? Pas une seule ? »
« Peut-être une ou deux », admet Tommy. Ne pas laver ses chaussettes pendant la saison, conserver un œuf cru dans son casier, ne jamais manger quelque chose de rouge avant un match, ne jamais laisser un chapeau sur le lit de sa chambre d'hôtel… Juste quelques-unes. « Et toi, tu n'en as pas ? »
« J'essaye de ne pas en avoir », dit Dani. « Ce qui ne veut pas dire que l'univers ne contienne pas beaucoup de choses qui nous dépassent. Je pense que si l’on ne voit pas d'explication, il n’y a pas besoin d’en inventer sous prétexte que l'ambiguïté nous met mal à l'aise. Acceptons simplement que les choses puissent paraître ambigües. Et attendons de voir. Pour revenir à ce que tu disais… »
« Quoi donc ? »
« Tu disais que le poisson n'était qu'un poisson ? « lui rappelle-t-elle.
« Cassandra Morton n’est pas tout ce que l'on croit. Entendons-nous bien… - toute cette histoire d'amour avec l'Amérique n'est pas seulement due aux rôles qu'elle a joués. Ils lui allaient bien. Elle est capable d’être adorable. »
« Mais encore… ? « 
« Mais », dit Tommy, « Le personnage public cachait un côté hideux. Hideux n'est pas le mot. Abîmé, peut-être. Tu peux te servir de ton imagination pour remplir les blancs, mais c'était une fille qui avait des airs de femme adulte à l’âge de douze ans, avec un beau-père alcoolique, dont les amis alcooliques venaient à la maison… »
« Je comprends », dit Dani.
« En public, elle était l’enfant chérie de l'Amérique », poursuit Tommy. « Au cinéma, il en était de même. Dans la réalité, cette histoire d’enfant chérie était un château de cartes. Elle pouvait être violente et abusive…
C'était comme si elle ne pouvait pas s'en empêcher. Personne ne m'aurait jamais cru si je l’avais dit. Je pensais pouvoir l'aider. On se dit : « Je serai celui qui l'aidera à maîtriser ses démons. Mais on finit par réaliser que c’est impossible. Elle seule peut y arriver. Elle a fini par annuler le mariage… »
« Elle a annulé le mariage ? »
Tommy hoche la tête. « Je n'étais pas vraiment surpris. Mais on a passé un accord », raconte-t-il. « Elle avait besoin de conserver son image. Je lui ai dit que je ferais croire que l’annulation venait de moi et que je serais le méchant de l’histoire. Elle se ferait photographier en public, le cœur brisé et la tête haute, et je me ferais photographier en train de sortir avec des midinettes de Playboy ou du même genre, et elle pourrait continuer à être l’enfant chérie de l'Amérique ».
« Qu'est-ce que ça t'a apporté ? »
« Ce que ça m'a apporté ? » répète Tommy. « Rien. Je n'avais rien à perdre, mais elle oui. Elle avait encore besoin de son personnage public. Moi je voulais juste disparaître. C'est dur quand tout est tellement public. Ce genre de choses prend trop d’ampleur… » Une voiture passe devant eux sous le pont. Il regarde les phares s'approcher puis les feux arrière s'éloigner. Il entend l'effet Doppler quand le crissement des pneus sur le sol mouillé passe du sifflement au grésillement qui se perd dans le lointain. Elle s'était sentie tendue dans ses bras, mais maintenant son corps se détend tout en s’adossant contre lui. Ils sont en sécurité et à l'abri à cet endroit, même lorsque le vent se lève, et que de fortes rafales ramènent la pluie presque à l’horizontale.
« Es-tu toujours en contact avec elle ? » demande-t-elle, en posant sa tête contre sa poitrine.
« De temps en temps, » dit-il. « Par téléphone. Tu peux imaginer ce qui arriverait si on déjeunait et que quelqu'un prenait une photo. »
« Je comprends pourquoi tu n'as jamais rien dit », dit-elle.
« Le New York Star m'a offert beaucoup d'argent pour avoir l'histoire », lui confie Tommy. «  ç a aussi, c'est aussi confidentiel. »
« Ma bouche est cousue, selon l’expression favorite de ma nièce. »
« Je peux te dire autre chose ? » demande Tommy.
« Vas-y. »
Il réalise qu’aussi loin qu'il se souvienne, c’est la première fois qu’il fait totalement confiance à quelqu'un.
Le sentiment qu'il a toujours connu Dani ne représente pas tout à fait la réalité - il a été conscient de son existence pendant la majeure partie de sa vie, mais il commence à peine à la connaître vraiment. Tout ce qu'elle lui raconte lui donne envie d'en savoir plus. Elle comprend toutes ses blagues. Elle ne les apprécie pas forcément toutes, mais elle les comprend. Ce qu’il sait surtout, c’est que Dani est telle qu’on la voit, et il aime vraiment ce qu'il voit. Elle ne cache rien. Elle est tellement respectable.
« J'ai juré de ne rien dire à personne, mais vu les circonstances, tu comprendras. Je ne peux pas te faire jurer de garder le secret parce que cela concerne l'affaire, mais je sais que tu feras ce qu'il faudra. »
« D'accord », répond Dani.
« C'est à propos de Liam », raconte Tommy. « Il s’est confié à moi et je lui ai dit que je ne le raconterais à personne. L'été dernier, il a couché avec une fille. Ils étaient tous deux maîtres-nageurs au lac Kendell. Il se trouve que Liam n'a pas eu seize ans avant la fin du mois d'août, et que la fille venait d'en avoir dix-huit. Il était donc mineur et elle ne l'était pas ».
« Et il s’est senti embarrassé à ce sujet ? » demande Dani. « La loi ne le considère pas comme capable de donner son consentement à quinze ans. »
« Je sais », répond Tommy. «  à l'époque, tout ce qu'il savait, c'est que cette fille était plus âgée, qu’elle était cool, qu’elle l'aimait bien, et qu’elle lui plaisait. Il était… disons qu'il était consentant. Mais elle est devenue extrêmement agressive. Tellement qu'elle lui a fait vraiment peur. Et par la suite, elle est devenue bizarre. Elle a commencé à l'appeler, mais lui, ne voulait plus sortir avec elle. Il pensait qu'elle était folle. Elle a fini par dire qu'elle irait parler à la police. »
« Cela n'a aucun sens », dit Dani. « C'est elle qui a… »
« Je sais », poursuit Tommy. « Cela montre à quel point il était ignorant de la réalité des choses, mais elle a dit vouloir prétendre qu'il l’avait agressée. »
« Comment a-t-il réagi ? »
« Il est venu me le raconter », répond Tommy. « Il ne pouvait pas le dire à ses parents. Il s’agissait de la fille de leurs meilleurs amis. Je m'en suis occupé. »
« Qu’as-tu fait ? »
« Je suis allé lui parler. Face à face, mais dans un lieu public où j'avais des témoins. » « Que lui as-tu dit ? »
« Je lui ai dit qu’elle dépassait les bornes », explique Tommy. « Je te raconte cela parce qu'il est possible que quelqu'un vienne dire que Liam a déjà eu des problèmes avec une fille.
Il lui a envoyé une lettre qui disait : « Laisse-moi tranquille, sinon tu verras ». Il essayait de faire le dur, mais un procureur pourrait retourner cela contre lui. Voilà pourquoi c’est moi qu’il a appelé au lieu de sa mère quand la police est venue le chercher pour le meurtre de Bull’s Rock Hill. Il me savait au courant de cette histoire, contrairement à Claire. »
« Comment as-tu expliqué à la fille qu'elle dépassait les bornes ? » « Je lui ai dit que les gens peuvent s’assembler comme les pièces d’un puzzle, soit ne pas aller ensemble du tout, je ne me souviens plus exactement, mais c'est l'un des avantages les plus étranges d'être célèbre », déclare Tommy. « Les gens t’accordent beaucoup plus de crédit que tu ne le mérites. Je lui ai dit qu'elle avait besoin d'aide. Elle était juste très perturbée. »
Dani se retourne pour lui faire face, leurs visages sont à quelques centimètres l'un de l'autre. Il est sûr à 99 % qu'elle a envie de l'embrasser, et sûr à 100 % de son envie à lui.
« Je peux juste dire… », commence-t-elle.
Ils sont interrompus par le bruit soudain d'une sirène de police, puis par la lumière blanche d'un projecteur de voiture de police, dont les lumières bleues et rouges clignotent.
« Tout va bien ? » dit une voix dans un haut-parleur.
Tommy met sa main en visière devant les yeux.
« C'est toi, Tommy ? » hurle la voix amplifiée.
Tommy avise Dani de rester où elle est et s'approche de la voiture de patrouille. Frank DeGidio est sur le siège passager. Le flic au volant est un autre flic local que Tommy connaît de la salle de sport.
« Désolé, Tommy », dit Frank. « Je ne savais pas que c'était toi. C'est l'avocate du bureau du procureur ? »
« La psychiatre légiste », rectifie Tommy.
Le flic sur le siège du conducteur éteint les warnings.
« Elle ne ressemble à aucun psy que je connaisse. Désolé de vous déranger, nous avons reçu un appel de la surveillance du quartier », dit DeGidio. « Quelqu'un a dit avoir vu une moto suspecte abandonnée sous un pont. »
« C'est une Harley, Frank », sourit Tommy. « Qu'est-ce qu’une Harley a de suspect ? » « La vigilance est une chose, » répond le flic, « mais je te jure, quelqu'un entend un couinement sur son porche et va tirer sur le livreur de journaux. C’est une nuit de folie. Le vent a fait tomber un arbre sur les lignes et a coupé l'électricité au nord d'ici, ce qui se produit par ici quatre ou cinq fois par an avec tous ces vieux arbres, et les gens agissent comme si c'était un signe de l'apocalypse. Désolé de vous avoir dérangés ».
Dani redescend vers Tommy et la moto et lui propose de lui rendre sa veste.
« Je devrais rentrer à la maison », lui dit-elle. « On dirait que la pluie s'est arrêtée. » « Garde-la jusqu'à ce qu'on arrive chez toi », lui enjoint-il dit. Le moment était passé, mais il espérait bien qu'il y en aurait un autre. Cependant, au cas où il y aurait un doute , pensa-t-il, montre-moi un signe.
Il démarre la moto, relâche l'embrayage, et accélère lentement, puis freine brusquement. La moto dérape et s'arrête au moment où deux formes sombres sortent des bois. Il voit deux chevaux, l'un noir, l'autre gris, les yeux pleins de terreur, courir sans direction. Le cheval noir glisse sur la route mouillée, les sabots claquent et crissent comme des ongles sur un tableau noir. Puis le grand étalon se redresse, fixe les deux humains en renâclant, les oreilles en arrière, puis relève la tête et hennit, se cabre en élevant ses deux pattes avant, puis traverse la route à la suite du gris. Les animaux franchissent le fossé et sautent par-dessus le muret de pierre, disparaissant dans les arbres d'en face comme s'ils étaient poursuivis par une chose invisible.
« Tu vas bien ? » demande Tommy à Dani.
« Donne-moi une seconde », se reprend-elle.
Il sent ses mains, à l'intérieur des poches de sa coquille de pluie, le serrer et trembler.
« Qu'est-ce que c'était ? »
« Un signe », dit Tommy. « Mais pas celui que j'attendais. »
« Devrions-nous appeler quelqu'un ? » demande Dani.
« Je préviendrai la police après t'avoir déposée », répond Tommy. « Toute cette ville devient folle. »
 
 
26.
 
 
Une fois rentrée chez elle, Dani ouvre son BlackBerry et lit un e-mail d'Irene, qui est occupée à obtenir des citations à comparaître pour Logan Gansevoort et Amos Kasden. Dani appelle Kelly pour s'assurer qu'elle est bien arrivée à Philadelphie. Elle appelle Ed Stanley, l'ami de son grand-père au Département d'État, et lui laisse un message pour s'assurer qu'il a bien ses numéros de téléphone et les trois adresses électroniques où il peut la joindre.
Lorsqu'elle consulte la page Facebook des amis de Julie Leonard, les messages confirment le commentaire de Tommy sur la folie dans la ville, une paranoïa collective qui s’autoalimente. Trois femmes proposent de former un cercle de tambours pour effectuer une cérémonie de guérison, tandis que plusieurs hommes proposent différentes solutions, toutes des variantes sur le thème « À la personne qui a tué Julie Leonard, si tu lis ceci, nous allons te trouver et appliquer la loi ». Il y a des dizaines de rapports d'activités soi-disant « suspectes ». Une fille affirme que son chien n'arrête pas de tourner en rond. Une femme prétend que l'eau de son robinet est devenue marron. Un homme raconte qu’ayant récemment garé sa Mercedes dans l'allée, elle a été endommagée dans la nuit par la grêle, mais qu'il n'y avait pas de grêlons sur le sol quand il a découvert les dégâts.
L'hystérie a planté ses griffes dans East Salem.
Dani va à l'étage pour se faire couler un bain, puis elle redescend à la cuisine pour remplir les gamelles du chat. Après avoir pris un bain chaud pour chasser le froid de ses os, elle retourne en bas pour éteindre toutes les lumières et ne remarque qu'à ce moment-là que son chat n'a pas touché à sa nourriture ni à son eau.
« Arlo ? », appelle-t-elle. « Viens, minou, minou, minou… »
Elle tend l’oreille mais n'entend aucun miaulement de réponse.
Elle ouvre la porte de derrière. Parfois, le chat se faufilait en douce derrière elle le matin et s'échappait sans qu'elle s’en aperçoive.
« Arlo ! » crie-t-elle à tue-tête. « Viens, minou, minou… »
À présent, elle est inquiète. Elle se raisonne en se remémorant qu'il n'y a aucun rapport entre un chat disparu et une ville en folie, mais c'est ainsi que fonctionne la paranoïa. En cherchant bien, tu peux voir des choses effrayantes partout.
Dans la cuisine, elle le rappelle. Puis part l’appeler à l'étage. Elle crie son nom dans le salon, revient à la cuisine et ouvre la porte du sous-sol.
Elle pousse un hurlement lorsque le chat passe devant elle en filant vers sa nourriture.
« Te voilà ! » lâche-t-elle, profondément soulagée. Elle le prend dans ses bras et caresse sa fourrure. « Tu m'as fait une peur bleue, vilain garçon. »
Elle le dépose et le laisse à son repas, en allant refermer la porte de la cave.
Puis, elle se souvient clairement que lorsqu'elle a quitté la maison dans sa hâte habituelle ce matin-là, la porte de la cave était ouverte. Elle en était certaine. Elle avait remarqué la porte légèrement entrebâillée, et avait dit : « Ne va pas à la cave, Arlo, il y a des choses effrayantes en bas. »
Arlo n'aurait pas pu s'enfermer dans la cave tout seul, il aurait dû tirer la porte derrière lui.
Alors qui donc a enfermé le chat dans la cave ?
 
 
27.
 
 
« J'ai besoin que tu viennes tout de suite », dit Dani. Tommy regarde le réveil. Il est presque minuit. Sa voix trahit une urgence frisant la panique. « Je pense qu'il y a peut-être quelqu'un dans mon sous-sol. »
« Attends-moi », lui dit-il. « J'arrive tout de suite. »
Cette fois, lorsqu’il va à sa commode, il laisse en place son couteau de scout, et sort le calibre 45 automatique de son étui, il met l’arme dans la poche de sa veste en cuir où Dani ne le verrait pas.
Elle l'attend au bout de son allée, elle a revêtu un peignoir par-dessus son pyjama et une paire de bottes d'hiver canadiennes Sorel pour homme. Cette fois, Tommy a pris la Jeep. Elle y monte en tremblant. Il augmente le chauffage.
« J'adore la tenue », lui dit Tommy. « Tu as l'air d'un mannequin défilant pour la Compagnie de la Baie d'Hudson. »
« Mon père gardait ces bottes dans le garage pour quand il allait pelleter la neige », lui explique-t-elle, puis elle lui parle de la porte du sous-sol. « Juste pour éliminer une évidence, ça aurait pu être le vent, non ? »
« Tu as beaucoup de vent dans ta cuisine ? » demande Tommy. « Qui d'autre a les clés de ta maison ? »
« Ma sœur, Beth, mais elle ne veut pas s’en servir sans me le dire. »
« As-tu un double de clé à l’extérieur, peut-être caché sous une pierre ? »
« Je ne serais pas assez stupide pour cacher un double de clé sous une pierre. »
Tommy se gare loin de la maison. Elle avait laissé les lumières allumées. Ils restent assis dans la Jeep pendant un moment. Dans sa poche, il enlève la sécurité du pistolet, puis la remet, juste pour s'assurer qu'il saura le faire.
« Y a-t-il des lumières allumées maintenant qui ne l’étaient pas avant que tu coures vers le garage ? » demande-t-il.
« Parle plus bas ! », chuchote-t-elle.
« Dani, on est à 50 mètres de… »
« Parle plus bas ! », lui intime-t-elle.
« Personne ne peut nous entendre », chuchote-t-il.
« Plus maintenant, non », susurre-t-elle.
Tommy lui dit d'attendre près de la voiture. Elle le suit quand même, effleurant son dos de sa main, comme le ferait un aveugle.
« Attendre près de la voiture, pas question ! », l'entend-il maugréer. « Tout le monde sait que c'est la fille qui attend près de la voiture qui finit pendue tête en bas sur un crochet à viande. Attendre près de la voiture… »
Alors qu'ils s'approchent de la maison, Tommy ne voit rien de suspect. À pas feutrés, il monte les marches à l’arrière. Quand il saisit la poignée de porte, celle-ci ne tourne pas.
« C'est fermé », chuchote-t-il à Dani.
« Je l'ai verrouillée derrière moi accidentellement. La clé est sous la pierre », admet-elle, en pointant son doigt. « Celle-là. »
Tommy avance le premier. Dani serre sa robe de chambre contre sa poitrine. Il garde sa main sur le revolver dans la poche de son manteau.
Dani pointe du doigt la porte du sous-sol. Tommy met un doigt sur ses lèvres et lui fait signe de rester sur place.
« Tu ne vas pas me laisser ici, n'est-ce pas ? » lui murmure-t-elle.
« Tu veux venir avec moi ? »
« Non. »
« Eh bien, c’est l'un ou l'autre. »
« Je vais attendre ici », décide-t-elle.
Tommy fouille le sous-sol. Il ne trouve rien d'anormal, si ce n'est que l'indicateur de remplissage de la chaudière est en dessous de la ligne rouge. Il tourne la vanne et rétablit l'eau au niveau requis pour qu'elle ne manque pas de chauffage au milieu de la nuit.
« Tout a l'air d’aller bien », lui crie-t-il. « Tu as vérifié à l'étage ? »
Mais quand il revient à la cuisine, il constate qu'elle ne va pas bien. Elle s’assied à la table de la cuisine en tenant une boîte de Raid sur ses genoux.
« C'est pour quoi faire ? » lui demande-t-il.
Elle pose l’aérosol sur le comptoir. « Pour me défendre ».
« Contre les moustiques ? »
Elle sourit faiblement. Arlo fait un huit autour des jambes de Tommy. « Il aime les hommes », dit Dani. « J'espère que tu n'es pas allergique aux chats. » « Je peux te faire une tasse de thé ou autre chose ? » lui propose-t-il. « Pourquoi voudrais-je une tasse de thé ? »
« Les gens ne prennent pas toujours du thé dans des moments comme celui-ci ? » dit-il.
« Je ne sais pas. Je n'ai jamais eu de moment pareil. C'est… » Elle regarde dans la pièce, cherchant quelque chose.
« C'est quoi ? »
«  ç a me dépasse », dit-elle en levant les yeux pour rencontrer son regard. « Je ne pensais pas être le genre de personne à s’affoler si facilement. Il ne s’agit pas seulement de Julie Leonard. C'est ta voiture, l'eau, mes rêves, nos rêves. Je ne sais pas ce que je suis censée en penser. Je n’arrive pas à gérer. Je ne sais pas vers quel livre ou article je pourrais me tourner pour trouver une explication. »
« Je comprends ce que tu veux dire », dit Tommy. Il s’assied en bout de table et glisse sa chaise pour se rapprocher d'elle.
« Tu n'as pas peur ? » lui demande-t-elle.
« Peut-être un peu », dit-il. Il sort le revolver de sa poche et le tient en l'air pour le lui montrer, puis le remet dans sa poche.
Elle ouvre grands les yeux, puis regarde par la fenêtre pendant un moment avant de revenir vers lui. « J'ai peur d’une chose sur laquelle on ne peut pas tirer », avoue-t-elle. « Peut-être que je me fais juste peur à moi-même. »
« Tu te souviens de Darryl Dawkins ? Le joueur de basket ? » demande Tommy. « Je l'ai rencontré à un tournoi de golf de célébrités. Il jouait au centre pour les 76e. Un jour, un journaliste lui a demandé : « Darryl, vous faites 1,86 m, vous pesez 135 kilos. Y a-t-il quelque chose qui vous effraye ? Et il a répondu : « Je n'ai peur que de deux choses. De l'inconnu, et du patinage sur glace. » 
Dani rit. Tommy souhaiterait avoir plus qu’une blague légère à lui offrir.
« Que veux-tu me dire par là ? » demande-t-elle.
« Je veux dire, ait la foi », dit Tommy.
Ou comme l'a dit Vince Lombardi, « C'est bien d'avoir la foi, mais il vaut mieux avoir la foi et une arme ». Je viens d'inventer ça, mais ça ressemble à une chose qu'il aurait pu dire. »
Elle rit à nouveau, mais le sourire s’efface rapidement de son visage. Il patiente. « Qu'est-ce que tu en penses ? » lui demande-t-elle. « Toutes ces choses bizarres qui se passent. C'est juste… »
« Juste quoi ? »
« Inexplicable », conclut-elle. « Enfin, je veux dire, on pourrait peut-être les expliquer chacune séparément, mais si on les additionne les unes aux autres… tu vois ce que je veux dire ? »
« Oui », dit-il.
« Il n'y a pas de schéma particulier », poursuit-elle. « Du moins, aucun que je puisse discerner. » « Eh bien… commence Tommy, se demandant s'il ne devrait pas partager avec elle qu'il pensait compris plus tôt.
« Eh bien, quoi ? Dis-moi. Peu importe si ça paraît dingue. Ça ne peut pas devenir plus dingue que ça n’est. » « C'est juste que j'ai remarqué… » Il tente encore de réfléchir à la meilleure façon de mettre des mots sur sa théorie. « Tu te souviens que je t’ai parlé d'un appel que nous avons reçu à la crèche d'une femme de Willow Ponds à propos de son solarium ? »
Dani tente de se rappeler. « Des sauterelles ? »
« Des criquets », la corrige Tommy. « C’est assez semblable ». Mon exterminateur de nuisibles disait qu'ils avaient dû brûler les palmiers qu'elle avait plantés et en commander d’autres. »
« Ok », dit Dani. « Et quel est le rapport ? »
« Eh bien, » dit Tommy, « Quand quelqu'un à East Salem a-t-il eu des problèmes de criquets pour la dernière fois ? »
« Je ne sais pas », répondit Dani.
« Alors, » dit Tommy, en élevant sa main gauche pour pouvoir compter sur ses doigts, « un, on a des criquets. Deux, Abbie Gardener tenait une grenouille morte. Trois, tu m'as dit que l'école de ta sœur avait des problèmes de poux. Quatre, tu as dit que deux des filles qui font du cheval à Red Gate Farm souffraient de piqûres de mouches, qui ressemblaient à des furoncles, non ? Tu me suis jusqu'à présent ? »
« Pas vraiment », répond Dani.
« Cinq », dit Tommy, en levant le cinquième doigt, « les mouches à viande sont des insectes, donc il ne s’agit pas juste de furoncles, mais d’insectes. »
Il élève un doigt de sa main droite.
« Six », poursuit-il, « J'ai lu sur la page Facebook de Julie Leonard qu'un homme pensait que sa voiture avait été endommagée par la grêle mais qu'il n'avait pas retrouvé de grêlons. »
« J'ai lu ça aussi », se souvient Dani.
« Sept, lorsqu'il s'est arrêté sous le pont, Frank m'a dit qu'il y avait eu une panne de courant au nord d'ici », poursuit-il « Encore autre chose. Immersion dans les ténèbres… »
« Tommy… »
« Écoute-moi bien », continue-t-il, « ta sœur disait que les chevaux de Red Gate Farm éternuaient, n’est-ce pas ? »
« C'est vrai », admet Dani.
« Et les deux chevaux qu'on a vus ce soir n'avaient pas l'air d’aller très bien. Donc, il semble y avoir une maladie dans le cheptel. Je résume », continue Tommy élevant ses dix doigts, « Nous avons Julie Leonard, des grenouilles, des poux, des mouches, un cheptel malade, des furoncles, de la grêle, des sauterelles et des ténèbres. Ça te rappelle quelque chose ? »
« Si ça me rappelle quelque chose ? » répète-t-elle. « Je suis toujours perdue. Comment exactement relies-tu cela au meurtre de Julie Leonard ? »
« La mort du premier né », lâche Tommy.
« Que veux-tu dire ? » s’exclame-t-elle. « Je comprends la référence, c'est biblique. » « Exodien, pour être précis », explique Tommy. « C'est un mot ça ? Exodien ? Enfin, c'est tiré de l'Exode. »
Dani saisit le mot au vol et se souvient de son rêve, des gens fuyant une ville. « Qu'est-ce que tu dis ? » s’exclame-t-elle. « Tu crois que Dieu nous envoie des fléaux ? » « Pas nécessairement », dit Tommy. « Je pense que si trois ou quatre de ces choses se produisaient en même temps, ça ne voudrait rien dire.
Mais la probabilité qu’elles se produisent toutes les dix en même temps est de seize mille milliards contre un, pour citer une statistique que je viens d'inventer ».
« Tommy… »
« Je ne sais pas ce que ça veut dire », répète-t-il. « Mais ça ne veut pas dire que je pense que ça n'a pas de sens. On ne peut pas dissocier tout cela… »
Elle lève la main pour l'arrêter. « Moi je dis, que parfois, si tu cherches quelque chose assez longtemps ou assez intensément, tu finis par le trouver même si ça n’existe pas. Un jour, j'ai eu une patiente, une vieille femme, qui était convaincue qu'une organisation secrète prenait le contrôle du monde ».
« Mais… »
« Selon elle, elle avait des preuves irréfutables, » poursuit Dani, « et c'est un classique de la paranoïa, elle disait que chaque fois que cette sinistre organisation secrète prenait le contrôle d’une chose, ils entouraient son logo d’un cercle.
Elle avait des preuves. Le logo de compagnie de téléphone était une cloche avec un cercle autour. À tous les arrêts de bus, il y avait un T avec un cercle autour. Pour tout le monde, cela signifiait « transit », mais pour elle, cela signifiait qu'une cabale secrète avait pris le contrôle de la compagnie de bus. Il y a des cercles partout, si tu les cherches. La conscience met en place un écran ou un filtre, à l'affût de ce qui est menaçant, afin d'écarter tout ce ne l’est pas et de localiser tout ce qui peut l’être ».
« Donc tu dis que je suis paranoïaque ? » s’étonne Tommy.
« Pas du tout », répond Dani. « Je dis juste que la perception d'un schéma n'est pas une preuve de sa conception. Regarde les constellations - les astronomes anciens voyaient des chasseurs, des cygnes et de gros plongeurs dans le ciel nocturne. Ils y voyaient des motifs. Pour nous, aujourd’hui, il ne s’agit que de groupes d'étoiles répartis au hasard ».
« Tu ne trouves donc pas étrange de voir dix signes bibliques se produire en même temps ? » insiste Tommy.
Elle réfléchit à ce qu’il vient de dire. « D’accord », admet-elle. « Je t’accorde que c’est étrange. Mais je ne sais pas ce qu'on peut dire d'autre à ce sujet. »
« Moi non plus », dit Tommy.
« C’était quoi déjà l'histoire en Exode ? » le questionne-t-elle. « Rappelle-moi » « Le pharaon avait dit aux Israélites : « Si votre Dieu est si puissant, prouvez-le. » lui rappelle Tommy. « Alors Dieu a envoyé des fléaux, jusqu'à ce que le pharaon dise ‘Ok’ et laissant partir les Israélites. »
« Le pharaon a dit ok ? »
« Il a dit un truc du genre, en égyptien ancien », dit Tommy, en formant un cercle avec son pouce et son index droits. « En hiéroglyphes, ça ressemble à ça. »
Un sourire fugace réapparait sur le visage de Dani.
Et il s'efface tout aussi rapidement. Tommy comprend son raisonnement, elle est scientifique. Dans son cours d'introduction à la théorie de l'investigation à John Jay, on lui avait dit que le travail de l'enquêteur était de trouver des schémas mais de faire attention à ne pas les superposer sur des faits aléatoires, et de toujours se souvenir que la coïncidence n'implique pas forcément la causalité. Il sait que Dani comprend cela. C’est autre chose qui la dérange.
« Tu as l'air un peu secouée. Tu veux que je reste ? » lui propose-t-il. « Je peux dormir sur le canapé. Je dois juste appeler Lucius pour m'assurer qu'il peut rester avec mon père. »
Elle ne répond pas tout de suite.
« Merci », lâche-t-elle enfin. « J'essaye de trouver un moyen de ne pas être somnambule. Les traces de pas sur la terrasse… Et si j'avais escaladé la balustrade pour continuer à avancer ? La sensation de ne pas savoir ce que l'on va faire après s'être endormi est plutôt déconcertante. »
« Je vais dormir par terre près de la porte », répond-il. « En fait, je dors par terre chez moi quand mon dos fait des siennes. Lors d’un match contre les Patriots , j'ai pris un coup qui m'a écrasé un disque. »
Dani propose de lui gonfler un matelas. Tommy refuse mais accepte son offre d'un tapis de yoga en mousse de caoutchouc. Elle lui trouve un sac de couchage au sous-sol. En le déroulant, elle retrouve sa ceinture de scout qu'elle n'avait pas revue depuis la classe de quatrième.
« Impressionnant », dit-il admiratif, en voyant la ceinture et tous ses badges de mérite. Ça ne le surprend pas. Depuis le premier jour d'école primaire où il l'a connue, lorsque les élèves collaient des autocollants en forme de petits livres sur un tableau pour noter tous les livres qu'ils avaient lus pendant l'été, Dani était la plus performante. Le nombre de ses livres dépassait littéralement les limites du tableau pour s’arrêter à mi-chemin entre celui-ci et la cage du cochon d'Inde.
Elle le conduit jusqu’à sa chambre et lui montre où poser le sac de couchage. Lorsqu'elle sort de la salle de bain dans son pyjama de flanelle trop grand, il est déjà par terre dans le sac, l'empêchant ainsi d’aller somnambuler à nouveau sur la terrasse. Elle verrouille la porte de la chambre et laisse la veilleuse allumée dans la salle de bain.
Elle se remet au lit et remonte les couvertures jusqu'à son menton.
« Ça t'ennuierait d'enlever les balles du revolver ? » lui demande-t-elle en regardant sa veste en cuir qui pend lourdement sur la gauche.
« Il ne va pas se déclencher tout seul », répond-il.
« Ce n'est pas de ça que j'ai peur », rétorque-t-elle. « Si je marche dans mon sommeil, je ne sais pas ce que je pourrais faire d'autre. »
« Je pense que je vais retirer de suite les balles du revolver », opine-t-il, en allant rapidement vers sa veste.
Il avait verrouillé toutes les portes du rez-de-chaussée et s'était assuré que les fenêtres étaient sécurisées. Il tente de fermer les yeux et de s'endormir, mais quelques minutes plus tard, il entend un sifflement.
Il s’assied. Il l’entend à nouveau. Il devient vite évident que le sifflement provient du nez de Dani. C'est presque mignon, mais il se rend vite compte qu'il ne va pas beaucoup dormir avec ce bruitage lancinant dans l'obscurité.
La seule solution qui lui vient à l'esprit de déplacer son matelas et son sac de couchage sur la terrasse. La pluie s’est arrêtée, le sac est bien chaud, derrière les portes-fenêtres l'endroit est sec et l'air est rafraîchissant. Qu'il dorme à l'intérieur ou à l'extérieur, il bloque toujours la porte. Dani est tout autant en sécurité.
Il est réveillé au milieu de la nuit par un cri à glacer le sang et par Dani qui crie « Tommy ! ». Où es-tu ? Tommy ! »
Il la trouve dans sa chambre, acculée dans le coin le plus éloigné, serrant son couvre-lit contre sa poitrine en sanglotant.
« Où étais-tu ? Où étais-tu passé ? Tommy… »
« Calme-toi, je suis là », lui dit-il en la serrant dans ses bras. Elle met ses bras autour de lui et enfouit son visage dans sa poitrine, sanglotant un moment de plus avant de reculer.
« Où étais-tu ? Je t'ai cherché mais tu n'étais pas là… « 
« Moins vite, respire profondément », lui dit-il. Elle fait ce qu'il lui demande. « Je dormais dehors, de l'autre côté de la porte. »
« Pourquoi ? » dit-elle. « Je pensais… Quand es-tu sorti ? Pourquoi dormais-tu dehors ? »
« Tu ronflais. »
« Je ne ronfle pas. Je ronflais ? »
« Juste un peu. Une sorte de sifflement nasal. C'était plutôt mignon, en fait, mais ça m'empêchait de dormir. »
« Tommy… »
« Chut, chut, » chuchote-t-il doucement. « Dis-moi juste ce qui t'a fait peur. »
« Je pensais, » dit Dani, en respirant profondément à nouveau. « Je pensais… J'étais certaine… Tommy, tu me promets que tu étais dehors tout le temps ? Tu jures que tu dis la vérité ? »
« Je le jure. Je ne mentirais pas sur une telle chose. Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui t'a fait peur ? »
Elle semble sensiblement plus calme maintenant, mais non moins perplexe.
« Je pensais… » Elle le regarde. « Tommy, tu vas penser que je perds la tête. Il y avait quelqu'un dans le lit avec moi. »
« Dani... . . »
« J'ai d'abord cru que c'était toi, puis j'ai pensé qu’il fallait qu’on discute des limites, mais j'étais encore à moitié endormie. Et puis… »
« Et puis quoi ? »
« Je me suis assise, bien réveillée, je me suis retournée… et il n'y avait personne. Et puis j'ai crié. »
« Dani », la reprend Tommy, il aurait voulu lui dire que ce n’était qu'un mauvais rêve.
« C'était absolument réel », affirme-t-elle. « Je te sentais, je le sentais… respirer dans mon cou. »
« C'était un mauvais rêve », la rassure -t-il. « Peut-être très réaliste, mais ce n’était pas autre chose. Tu en as fait plusieurs ces derniers temps, non ? »
« Oui », acquiesce-t-elle. « Tu crois que ce n’est que ça ? »
« Je pense », répond-il.
Pour l'instant.
Mais en réalité, ce n’est pas ce qu’il pense. Il est convaincu qu’il y a autre chose, mais il ne sait pas comment lui dire, il sait surtout que ce n’est pas le moment d'en parler.
Ce n’est pas non plus le moment de lui dire que lorsqu'il l'a entendue crier, il avait jailli de son sac de couchage pour pousser les portes-fenêtres de sa chambre et qu’il les avait trouvées verrouillées. De l'intérieur. Il avait dû les forcer avec son épaule. Ce n’est probablement pas le meilleur moment pour lui dire ça. Elle est déjà suffisamment effrayée, et lui aussi.

Mercredi
20 octobre
 
 
 
28.
 
 
L'esprit de Dani bouillonne alors qu'elle se rend au travail. La première chose qu'elle peut rayer de sa liste est la possibilité que Tommy mente. Elle le croit absolument, en se basant sur tout ce qu'elle a appris de son caractère et de son intégrité - et sur tout ce qu'elle sait sur l’art de repérer le mensonge. Elle n'aurait jamais dû l'accuser d'être venu dans son lit.
Pourtant, la sensation que quelqu'un était allongé à côté d'elle, derrière elle, avait été tout à fait réelle, c’était indéniable. Elle avait senti un souffle dans son cou. Il s’agissait assurément d’un homme, d’une présence masculine. Elle avait ressenti une chaleur étrange, et un poids.
Dani se savait capable de relever les défis plutôt que de les fuir. Elle affrontait les choses même si cela la mettait mal à l'aise, et continuait de réfléchir et d’essayer, là où d'autres laissaient tomber. Alors, au volant de sa voiture, elle passe en revue tout ce qu'elle sait sur les illusions, ce qui les produit, comment les comprendre. Elle récapitule mentalement tout ce qu'elle sait sur les rêves, et sur le manque de sommeil, car c’est clairement son cas en ce moment. Elle réfléchit au-delà de ce qu'elle a appris dans les livres ou auprès des enseignants, pour se faire sa propre idée de la réalité elle-même. Elle est rationnelle et logique. Et ce, depuis qu'elle était toute petite fille. Elle avait compris la vérité sur l'existence du Père Noël à l’âge de trois ans, et sur celle du lapin de Pâques à quatre ans, même si elle ne l'avait avoué qu'à partir de neuf ans parce qu'elle aimait les dragées. Elle était sceptique. Elle voulait des preuves tangibles. Elle se fichait des suppositions. Elle n'avait jamais été dupe des magiciens. Elle ne croyait pas aux fantômes. Elle voyait clair dans le jeu des individus charismatiques qui arrivent à pousser des boutons et à tordre des esprits influençables.
Elle croyait qu'il existe des choses que les humains ne comprennent pas toujours, des choses inexplicables et dépassant l'entendement, mais pourtant pas moins réelles.
Il lui semblait logique et rationnel de croire en Dieu, dans la mesure où le monde lui-même, l'univers, avait une logique indépendante de la perception ou de l'interprétation de chacun, des lois mathématiques et physiques immuables qui existeraient même en l’absence d’êtres humains. Elle pensait cette logique s’étudiait et se comprenait grâces à la raison, à la science et à la recherche sceptique. Certaines personnes craignent que la science justifie d'une manière ou d'une autre les mystères ou les miracles, et qu'elle œuvre ainsi de manière antithéologique, mais, pour elle, chaque découverte scientifique suscitait encore plus le sens du miracle et révélait un mystère encore plus grand. Et selon elle, Dieu était ce miracle infini et ce mystère sans limites. Tommy avait tenté de lui suggérer qu'elle n’avait probablement fait qu’un rêve très réaliste. Elle avait tenté de s’en laisser convaincre. Mais c’était bien plus que cela.
Lorsqu'elle arrive au bureau du procureur quinze minutes en avance, elle se gare dans la rue et reste dans sa voiture pour consulter son BlackBerry et ouvrir son moteur de recherche. Elle avait tenté le raisonnement logique - et logiquement, s'il n'y avait pas d'explication rationnelle, il fallait aller vers l’irrationnel. Que disait Sherlock à propos d'éliminer toutes les possibilités ? Une fois que vous l'avez fait, ce qui reste est la meilleure explication.
Elle cherche : « démon » + « visiteur nocturne ».
La logique booléenne de Google tarde une microseconde à donner une réponse.
Incube .
Elle clique sur le lien et se met à lire.
Incube . Démon mâle mentionné pour la première fois dans la légende sumérienne vers 2400 avant J.-C., un démon s’attaquant aux femmes quand elles dorment, couchant avec elles et les fécondant. Saint Augustin y croyait et a écrit qu'il existait trop de preuves indéniables, tout comme Thomas d'Aquin. La progéniture mi-humaine, mi-démon est appelée un cambion . Il existe des histoires d'incubes, ou de variantes, dans le monde entier et tout au long de l'Histoire, l' Alp du folklore allemand, le Popo Bawa de Zanzibar, le Trauco du Chili, le Tintin de l'Équateur, le Lidérc de Hongrie, tous viennent près les femmes la nuit pendant qu'elles dorment et s'allongent avec elles....
Dani hurle et laisse tomber son téléphone lorsqu’il se met soudainement à sonner dans sa main.
« Tu vas bien ? Tu n'as pas l'air bien », dit Beth lorsque Dani répond.
« Je vais bien », répond Dani. « Tu m'as fait peur. »
« Comment t'ai-je fait peur ? » s’étonne Beth. « J'ai composé ton numéro de téléphone. » « Je le tenais dans ma main quand tu as appelé. » « Et donc : qu'est-ce qu’il y a d’effrayant à ça ? »
« Une nuit difficile », a dit Dani. « Tu te souviens que je faisais des cauchemars quand j'étais petite ? »
« Tu n'as jamais fait de cauchemars », répond Beth. « Moi j’en faisais tout le temps. C'était totalement injuste. »
« Je pense que je rattrape mon retard », rétorque Dani. « Pourquoi m’as-tu appelée ? »
« Juste pour voir comment tu allais », répond Beth. « Maintenant je sais. Ce truc te tape sur le système. »
« Peut-être un peu », ment Dani, sachant que sa sœur s'inquiéterait si elle lui disait la vérité. « Je dois y aller ou je vais être en retard pour ma réunion. Merci d'avoir appelé. Tu as juste interrompu un fil de pensées plutôt stupides. »
Irène avait demandé une réunion matinale. Dani décide que la meilleure chose qu'elle puisse faire est de se jeter à corps perdu dans le travail.

La procureure de la République est de mauvaise humeur. Elle mentionne durant la réunion qu'elle a convoqué une conférence de presse à onze heures, et qu'elle n'aime pas les conférences de presse. Elle est agacée parce que quelqu'un a diffusé l'image du symbole trouvé sur le corps de Julie Leonard. C'était dans les journaux du matin.
« C'était moi », avoue Dani. « J'ai demandé aux filles si elles reconnaissaient le symbole. Je le leur ai montré. Elles en ont probablement parlé. »
« Peut-être », dit Irène. « C'est ça le problème. Peut-être qu'elles l'ont divulgué, ou peut-être que le tueur l'a fait. Le problème, c'est qu'on ne peut plus remonter à la source parce qu'il y en a plusieurs.
« Je ne peux pas dire que j’en sois ravie », poursuit-elle. Plus on en parle dans les journaux, plus l'avocat de la défense aura de chances de dire que le jury a été influencé par la couverture médiatique… ».
Maintenant je dois aller là-bas affronter Vito Cipriano et les autres fouines pour les baratiner. Et je déteste faire du baratin. Ça me donne le vertige. »
Pendant un instant, Dani envisage de démissionner. Peut-être n'est-elle pas faite pour ça après tout. Peut-être peuvent-ils trouver quelqu'un de plus adéquat.
«  ç a va aller, ma grande », lui dit Irène comme si elle lisait dans ses pensées. « Ce n'est qu’un problème mineur. Vous vous en sortez très bien. Tout le monde apprend en mettant la main à la pâte. N'est-ce pas, Inspecteur Casey ? »
« Mon premier jour en uniforme, j'ai accidentellement déclenché la sirène pendant une surveillance », lance Phil sèchement. « Mon partenaire n'était pas très enthousiaste à l'idée de poursuivre notre collaboration. »
« Qu’avez-vous trouvé, Dani ? » demande Irène. « Partageons nos notes et voyons où nous en sommes ».
Dani donne au procureur les informations dont elle dispose, ce qu'elle a appris en parlant à la mère et à la sœur de Julie, ce que Tommy a appris par Liam sur son groupe et comment il a rejeté Julie parce qu'elle ne savait pas chanter. Elle raconte comment Tommy a découvert que le symbole pourrait simplement être la lettre Z en cyrillique. Elle décide de ne rien dire sur les plaies d'Égypte ou les rêves qu'elle fait. Les Kasden avaient donné à Dani le nom du psychologue pour enfants de White Plains qu'Amos avait consulté avant d'être transféré à Saint-Adrien.
«  ç a a donné quelque chose ? » demande Irene.
« C'est possible », dit Dani. « Amos a mouillé son lit jusqu'à l'âge de treize ans. On lui a même fait voir un urologue, qui n'a rien trouvé d'anormal sur le plan physique. Amos aimait aussi allumer des feux dans les poubelles. Pris séparément, aucune des deux choses n'est inquiétante, mais ensemble, ils pourraient l'être. L'énurésie tardive, l'allumage de feux et la cruauté envers les animaux, en constellation, indiquent de graves psychopathologies. »
« Des raisons de croire que les Kasden ont pu être violents ? »
« Aucune », dit Dani. « J'ai contacté un homme qui a travaillé à Moscou pour le Département d'État. Il a dit qu'il allait passer quelques coups de fil pour trouver tout ce qu'il pourrait sur l'orphelinat d'où vient Amos. J'espère avoir de ses nouvelles aujourd'hui. Les Kasden ont dit aussi qu'ils donneraient au psychologue de l'école de St Adrian la permission de nous parler. »
« Bien », dit Irène. « La page des Amis de Julie Leonard sur Facebook a atteint trois mille membres. Beaucoup de suspicions mais personne ne donne les noms que nous avons, donc c'est bien. Phil, quelque chose sur Liam ? »
« Rien que les éléments qu'on a déjà », répond Phil. « Le sang sur la chemise du petit Dorsett correspond, ainsi que la boue sur ses chaussures. La boue sur les chaussures des autres ados correspond aussi. Ils étaient tous là. »
« Rien de plus sur Logan ou Amos ? »
« Ils ont été informés ce matin », a dit Phil. « On a une réunion avec Amos aujourd'hui, mais ils veulent que le psychologue scolaire soit présent. Je peux faire avec s'il le faut. Je veux éviter tout retard supplémentaire. »
« Dani, » l’interpelle Irène, « tu peux aller avec lui ? »
« Absolument, » dit Dani.
« Et Logan ? » demande Irène.
« La comparution est prévue à quatre heures cet après-midi », les informe Stuart.
« Je ne m’attends pas à grand-chose par rapport à ses chaussures ou à ses vêtements », dit Phil. « Ils ont eu assez de temps pour s'occuper de tout ce qui pourrait les incriminer. Pareil pour l'autre gamin. »
« Les vidéos de surveillance situent Amos dans le dortoir de toute façon », rappelle Stuart. « Est-ce que je peux emmener Tommy quand nous irons parler à Amos ? » demande Dani
« Pourquoi ? » s’enquiert Irène. « Ils sont déjà assez réticents comme ça à St. Adrian. Avez-vous vraiment besoin d'un assistant ? »
Dani n’est pas sûre de savoir comment expliquer sa requête.
« J'aimerais aussi », renchérit Phil. « Le gamin est un grand fan de foot. Il pourrait parler à son héros s'il ne veut pas nous parler. »
Irène approuve la demande de Dani.
Dani accompagne Phil dans le couloir. « Merci », dit-elle. « Comment savez-vous qu'Amos est fan de football ? »
« Je viens de l’inventer », rétorque-t-il.
Dani percute. L'inspecteur la soutient et il la soutiendrait même si cela signifiait prendre des risques. Elle lui en est redevable.

Le ciel est gris foncé, et il pleut à nouveau, une pluie d'automne régulière qui fait baigner la campagne sous un tapis de feuilles détrempées, lorsqu'ils arrivent à All-Fit pour récupérer Tommy. Il porte un imperméable Barbour vert, des bottes Timberland et une casquette de baseball noire.
Dani a toujours détesté les films ou les séries télévisées dans lesquels les femmes semblent sans défense et nécessiter la protection ou le secours d'un homme, elle-même a toujours considéré qu’elle pouvait très bien s’occuper d'elle-même. Mais en même temps, elle ne pouvait pas s’imaginer deux hommes dont la compagnie pourrait la faire se sentir plus en sécurité que lui.
Arrivés au panneau correspondant, ils prennent le virage vers le collège privé pour garçons de St. Adrian. La propriété de l'école est entourée d'un haut mur de pierre qui la fait ressembler davantage à une prison qu'à une école, une vraie forteresse, a toujours pensé Dani, bâtie sur le modèle des collèges fortifiés d'Oxford et de Cambridge.
Devant le portail, l’inspecteur Casey montre son badge à la caméra vidéo, et les portes en fer forgé s’ouvrent. La caméra pivote pour les suivre pendant qu'ils passent, puis les portes se referment derrière eux. Le terrain de l'école est impeccablement entretenu. L'allée serpente le long de la colline jusqu'au Grand Commun , un imposant manoir en briques recouvert d'ardoise et de lierre, grandiose dans tous les sens du terme, avec des fenêtres ornées de vitraux, un clocher central et des tours à l'extrémité de chaque aile. Les dortoirs et les bâtiments scolaires sont tout aussi imposants, en briques rouges, lierre et ardoise, à l'exception des installations sportives et du bâtiment des sciences, qui sont modernes et à la pointe de la technologie.
« C'est un beau campus, mais je suis content d'avoir décidé de ne pas y aller », déclare Tommy.
« Tu aurais pu ? » s’étonne Dani.
« Ça fait partie de la charte d’origine », lui explique Tommy. « Chaque année, ils octroient des bourses complètes à deux enfants de la ville, et en échange, ils n'ont pas à payer d'impôts. »
« Ils voulaient que tu joues au football ? » lui demande Phil.
Tommy hoche la tête.
« Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? » s’étonne Dani. « Cette école a probablement la meilleure réputation académique du pays. Si ce n'est du monde. »
« Je n’ai pas voulu, car, lorsqu’ils m'ont fait visiter, je n’ai rencontré que des abrutis », répond-il. « C'était assez bizarre. Je n’ai rencontré personne avec qui j’aurais eu envie de passer du temps. »
En arrivant au rond-point au bout de l'allée, Phil dépose Dani et Tommy sous le portique couvert, à l'abri de la pluie fine. Il va garer la voiture sur une place juste après le portique et les rejoint.
Le portier prend note de leurs noms, puis les fait entrer dans le hall, qui s'ouvre sur une grande salle éclairée d'en haut par une énorme lucarne en forme de dôme qui rappelle à Dani les photos qu'elle a vues du Palais de Cristal de l'Exposition universelle de Chicago de 1893, lui dit-elle.
Le portier sourit avec condescendance. « Le verre provient en effet du Crystal Palace », explique-t-il. « Érigé en 1851 à Londres, dans Hyde Park, pendant la Grande Exposition. Conçu par Joseph Paxton, qui a été élève ici. Je vais prévenir le directeur de votre arrivée. »
Les murs de la grande salle sont décorés de peintures murales représentant l'Histoire de l'Humanité, qui, remarque Dani, se réduit à une série de batailles et de guerres, de rois et de penseurs, tous masculins, ponctuée de-ci de-là par des inventions mécaniques, comme une locomotive ou un biplan. En dessous, les murs sont peints en blanc, et des tableaux y sont accrochés tous les 3 m, éclairés par des projecteurs. Elle voit un Breughel, un Matisse et un croquis de Léonard de Vinci. Au-dessus d'une porte cintrée, sculptée dans un bouclier de marbre, on peut lire une parole de Confucius : La plus belle vision du monde est celle d'un petit enfant s'engageant avec confiance sur la route après que vous lui ayez montré le chemin.
Dani entend un cliquetis de clavier, en provenance d’un bureau situé dans le hall. Trois étudiants passent d’un pas traînant et feutré. Devant la double porte de l'aile, un ouvrier sur un escabeau pose un support pour la moulure.
« J'en ai un exactement comme ça. J'aime bien mon escabeau », dit Tommy à Dani. « Mais ça me rend triste de penser que je n'ai jamais connu ma véritable échelle. »
Sortant de la pièce où ils avaient entendu le bruit de clavier, le directeur, le Dr John Adams Wharton, vient vers eux. Selon les critères de Dani, il a tout l’aspect d’un directeur, distingué, l’air empreint de sagesse et avec de bonnes manières, mais également de la dernière personne avec laquelle on voudrait dîner. Affichant un sourire de façade, plutôt sec, il donne l'impression d'être à la fois détendu et extrêmement occupé en permanence. Il semble avoir la soixantaine, ses cheveux sont blancs et clairsemés, il porte des lunettes de lecture en écaille de tortue, accrochées à une chaîne autour de son cou, et un costume gris à double rangée de boutons noirs. Sa cravate est rayée aux couleurs de l'école, rouge et violet.
Phil fait les présentations.
« Vous irez voir Amos et le Dr Ghieri dans le bureau de ce dernier. Le Dr Ghieri est le conseiller d'orientation en chef, mais il est aussi psychologue clinicien, je le dis pour vous avertir que ce qu’Amos et lui ont échangé durant leurs séances privées est protégé par le secret professionnel. Mais il vous informera de ce qui est interdit ou non », dit Wharton. « Puis-je prévoir des rafraîchissements avant que vous commenciez ? »
« Non merci », dit Tommy.
Une secrétaire les guide dans un couloir, après deux séries de doubles portes qui donnent sur une immense bibliothèque. Ils tournent dans un couloir où un panneau fléché indiquant Conseil d’orientation les conduit vers le bureau du conseiller. La secrétaire les amène dans une salle d'attente lambrissée de chêne. Le tapis est persan, remarque Dani. La fenêtre est en verre Tiffany et non en imitation, d'après ce qu'elle peut voir. L'horloge à pendule est allemande. L’une des portes de la salle d'attente a une plaque en laiton portant l’inscription Dr. Adolf Ghieri . Il n'y a pas de réceptionniste.
« On ne voit plus beaucoup d’hommes nommés Adolf », commente Phil. Ils attendent moins d'une minute avant qu'un homme ouvre la porte. Il est corpulent et chauve, avec une barbichette couvrant la majeure partie de son double menton. Il porte une chemise bleue aux manches retroussées jusqu’aux coudes, des chaussures noires, un pantalon noir et une cravate de l'école, desserrée à l’encolure. Il ressemble plus à un directeur de supermarché énervé qu'à un psychologue, pense Dani. Il se présente et les invite à entrer. Dani aperçoit un bureau avec deux chaises d'un côté, une pour le docteur et une pour le garçon, et deux chaises en face. Ghieri regarde Tommy, puis l’inspecteur Casey. « On m'a dit que vous ne seriez que deux », dit le docteur Ghieri, pas sur le ton de, excusez-moi, je vais vous trouver une chaise .
C'est mon assistant », réplique Dani, en faisant un geste vers Tommy.
Le docteur attend silencieux.
« Je vais patienter dehors », dit Tommy, en reculant et en s'excusant auprès de Dani d'un regard. « Pas de problème. »
Dani se reproche de ne pas avoir demandé la permission à l'avance. Encore une erreur de débutant. Elle devrait s'en accommoder.
 
 
29.
 
 
Tommy consulte ses messages sur son téléphone dans la salle d'attente devant le cabinet du docteur Ghieri quand un garçon entre, un cartable en bandoulière. Ça doit être Amos. Il porte l'uniforme de l'école, pantalon kaki, chemise et cravate bleues, chaussures noires. Il a des cheveux clairs, courts sur les côtés et plus longs sur le dessus, soigneusement coiffés avec une raie sur la gauche. Ses yeux sont très écartés, séparés par un nez aquilin et des lèvres fines. Il a l'air de ne pas avoir besoin de se raser plus d'une fois toutes les deux semaines. Son teint est pâle, ses joues légèrement couvertes de taches de rousseur. Il a de grandes mains.
Le garçon marque un temps d’arrêt quand il voit Tommy. Celui-ci fait semblant de parcourir ses e-mails et allume la caméra de son portable, la pointant subrepticement sur le garçon, puis sourit.
« Ouais. Je suis le mec du foot », confirme Tommy. « Tu es un fan ? » « Ouais », dit le garçon. « Qu'est-ce que vous faites là ? »
« J'attends des amis », dit-il. « Tu es déjà allé à un match de la NFL ? » « Mon père m'a emmené à un match des Giants l'année dernière », répond le garçon.
D'habitude, Tommy minimise son statut de célébrité. Aujourd'hui, c’est une carte qu'il peut jouer.
« J’avoue que j’aime bien les Giants  » convient-il. « Mais je détestais leur vieux stade. Le vestiaire des visiteurs sentait le poisson. Notre responsable d'équipement devait l'asperger de désodorisant avant qu'on puisse y aller. Et ça ne servait pas à grand-chose. »
Amos sourit, mais d’un air plutôt gêné que naturel, pense Tommy, comme un robot qui écouterait une blague et réagirait de manière programmée : Si c'est de l’humour, passer en mode  : rire/modéré ; durée/volume niveau deux .
« Tu as des problèmes ? » demande Tommy. « C'est pour ça que tu es là ? Le Dr Ghieri t'a appelé ? »
Amos hoche la tête. « Et vous ? », questionne-t-il.
« Moi quoi ? » dit Tommy.
« Vous êtes dans le pétrin », répond le garçon. « Pour avoir tué ce type. »
« Non », répond Tommy.
Au cours des trois années qui avaient suivi l'incident avec Dwight Sykes, la plupart des gens savaient qu'il valait mieux ne pas poser une question aussi directe.
« Tu t'es senti mal quand c'est arrivé ? » demande le garçon. Tommy aurait normalement pu présumer d’un certain degré d’innocence derrière la question.
Les enfants de l'âge d'Amos étaient souvent fascinés par la mort. Tommy fait un effort mais a du mal à discerner l'innocence derrière la question d'Amos.
« Qu'est-ce que tu en penses ? » l’interroge Tommy.
Amos hausse les épaules. « Ce n’était qu’un accident », répond-il.
« C'est vrai », convient Tommy. « Mais même si tu tues quelqu'un dans un accident de voiture qui n'est pas de ta faute, tu te sens mal. »
« Je n’en sais rien », répond Amos. « Je n'ai jamais eu d'accident de voiture. » « Tu aimes les voitures ? » Tommy demande. « J'aime les Mustangs », répond Amos.
Tommy tente de dissimuler sa surprise.
« Tu as déjà regardé la vidéo du match où tu as tué le receveur ? Elle est sur YouTube. »
« Non, je ne l'ai pas vue », dit Tommy. « Et toi ? »
Amos hoche la tête. « C'est plutôt cool », avoue-t-il.
Tommy sent quelque chose monter en lui, un sentiment qu'il avait autrefois cultivé, le désir intense de frapper quelqu'un juste pour le voir tomber. Carl Thorstein lui avait appris à se pardonner à lui-même pour cela.
«  Nous sommes des agresseurs par nature, parce que nous devons nous protéger et protéger nos familles », avait dit Carl . « Tu étais l'un des plus petits parmi les linebackers moyens du football - si tu ne t'étais pas entraîné à être plus agressif que tous les autres, tu serais mort. L'instinct est une bonne chose . »
« Je suis censé aller voir le Dr Ghieri, » dit Amos. « Je peux vous poser une question ? »
« Bien sûr », acquiesce Tommy.
« Quand vous avez cogné ce type, » dit-il, « juste pendant une fraction de seconde, une partie de vous n’a-t-elle pas ressenti de la joie ? »
Tommy sent son cœur s'emballer. Amos vient de mettre le doigt sur ce qu’il y avait eu de pire, la façon dont il s'était vanté et pavané après le choc, rempli de sa propre gloire, imprégné de la joie l’affrontement, alors qu'un autre homme était en train de mourir. C'était quelque chose que Tommy ne pourrait jamais oublier.
« Non », répond Tommy. « Ce n'est pas ce que j'ai ressenti. »
La porte du bureau du Dr. Ghieri s'ouvre. Le docteur fait signe à Amos d'entrer.
Tommy fait un V avec deux doigts.
« Mir », dit-il à Amos, en utilisant le mot russe pour la paix - un mot qu'il ne connaissait que parce que c'était aussi celui de la station spatiale internationale en orbite, une collaboration entre les programmes spatiaux américain et russe.
Amos fait un geste similaire.
« Igun », dit-il.
Plutôt que d'attendre à l'extérieur du bureau du Dr Ghieri pendant que Phil et Dani interrogent le garçon, Tommy décide d'aller faire un tour, en partie pour se vider la tête, mais surtout parce qu'il sait qu'il ne peut absolument rien apprendre en restant assis dans la salle d'attente.
Il trouve une porte arrière qui s'ouvre sur une étendue verte, avec un chemin menant au bord d'un étang. Au loin, en face de lui, il aperçoit le bâtiment des sciences et les installations sportives. Il se dirige vers l'étang, où il voit un poème de Robert Frost, « The Road Not Taken » (‘Le chemin délaissé’), sur une plaque de laiton fixée à hauteur d'yeux sur le tronc d'un grand chêne. S’il a bien compris l’épigramme, il décide que la plaque lui donne la permission d’aller se promener jusqu'au bord de l'étang pour y jeter un coup d'œil.
C'est une belle étendue d'eau, avec une île au milieu où une variété de soucis fleurissent encore. Il remarque alors, dans l'eau peu profonde, là où l'herbe touche l'étang, une petite grenouille, verte avec des taches et des rayures marron foncé.
Il se baisse et s'approche aussi furtivement que possible, tendant la main jusqu'à ce qu'elle se trouve juste au-dessus de la grenouille.
Quand il était petit, il avait attrapé plus de grenouilles qu'il arrivait à se souvenir, en jouant autour des mares printanières avec ses copains. L'astuce consistait à s'approcher le plus possible, puis de l’attraper brusquement.
Cette grenouille le laisse venir plus près qu’habituellement.
Bizarre.
Il tend un doigt et le pose légèrement sur son dos.
Elle ne saute pas, et ne cligne pas même des yeux.
Il la ramasse et la regarde, sa main ouverte et à plat.
« Tu es malade ? » demande-t-il à la grenouille.
C'est alors qu'il entend une voix derrière lui dire : « Monsieur, veuillez-vous éloigner de l'étang. »
 
 
30.
 
 
En examinant le cabinet du médecin, Dani lui envie sa bibliothèque. Elle reconnaît certains pavés sur la psychologie de l'enfant et le développement cognitif de Piaget, Bettelheim et Kochanska, et même un ouvrage intitulé La foi dans l’Europe médiévale écrit par Carl Thorstein, l'ami de Tommy (à moins qu'il y ait d’autres Carl Thorstein). Elle remarque une étagère remplie de volumes reliés rassemblant pêle-mêle des revues savantes, des magazines populaires comme Wondertime et Parenting , et des livres sur le thème de l'éducation. Dans l’une des sections, elle aperçoit des livres dont Ghieri est l'auteur ou le co-auteur. Dans une autre, des livres qui sont plus historiques qu’actuels, des biographies de Fröebel et de Rousseau, de Dewey et de Montessori, ainsi que les travaux de Freud, d'Adler, de Jung, de Malinowski entre autres, dans ce que Dani pense être des éditions originales reliées en cuir.
Les diplômes, les éloges et les récompenses encadrés sur le mur derrière le bureau du Dr Ghieri témoignent de l’étendue de ses études, incluant des doctorats, de la Sorbonne en psychologie et de Princeton en sociologie. Des photos encadrées sous les diplômes révèlent que le Dr Ghieri est un chasseur accompli et un bon entraîneur de crosse, comme l'atteste également un étalage de trophées disposés sur une étagère. Sur son bureau, il a plusieurs cadres de photos de personnes que Dani suppose être des membres de sa famille. Sur son bureau, elle voit également un ordinateur portable fermé, un humidificateur à tabac et un cendrier dans lequel repose une pipe en écume sculptée en forme de tête masculine barbue. La pièce sent le tabac, non pas une odeur viciée ou aigre, mais plutôt aromatique et douce, un peu comme du pain en train de cuire. Elle remarque enfin, accroché au-dessus d'une étagère, où personne ne peut l'atteindre, un sabre de cérémonie chinois.
Il est là dans un but décoratif, mais elle trouve néanmoins étrange de voir une arme exposée dans le bureau d'un psychologue pour enfants.
« Amos va arriver », annonce Ghieri en regardant l'horloge sur le mur. « La ponctualité est l'une des premières choses que nous enseignons. »
Lorsqu’Amos entre dans la pièce, Dani se redresse sur sa chaise. Son aspect est celui d'un jeune Américain propre sur lui, avec des cheveux blonds soigneusement coiffés, des yeux noisette clair, une peau claire parsemée de taches de rousseur sur les joues, et un uniforme scolaire dans lequel flotte son corps dégingandé. Lorsqu'elle lui serre la main, elle la trouve étonnamment grande ; et aussi moite et froide.
Le Dr Ghieri explique les règles de base à Amos. Il ne doit parler que de la fête à laquelle il a participé et des personnes qui s'y trouvaient la nuit où Julie Leonard a été tuée. Il ne devait se sentir obligé de parler ni de sa vie privée ni de son historique médical.
Irène avait dit à Dani qu'elle pensait n’avoir aucun mal à obtenir d'un grand jury qu'il assigne l'école à comparaître pour obtenir le dossier médical psychiatrique d'Amos, si nécessaire. La coopération était une autre question.
« Tu comprends ? » demande le Dr. Ghieri.
« Je pense que oui », répond Amos.
« Raconte à la police l’histoire que tu m'as racontée », reprend Ghieri.
« Si cela ne vous dérange pas, docteur, » dit Phil, « Il serait mieux que nous posions des questions pour pouvoir avancer par étapes. »
« Bien sûr », dit le docteur.
« Comment ça va, Amos ? » s’enquiert Phil. « Tu te sens bien ? »
Le garçon hausse les épaules.
« Tu sais pourquoi nous sommes là ? »
« Oui, je pense. »
« Nous essayons de comprendre ce qui s'est passé à cette fête », continue Phil. « Selon nos informations tu y étais, mais tu es parti tôt. Qui t’y avait invité ? »
« Logan Gansevoort », répond Amos.
« Comment ? Comment t’a-t-il invité ? »
« Par Facebook. Il m'a envoyé un message. »
« Et tu le connaissais de l'école primaire ? Laquelle, celle d’East Salem? »
« Oui, monsieur. »
« Y avait-il d’autres ados à la fête qui avaient fréquenté l'école primaire d'East Salem ? » « Oui, Monsieur. »
« Des personnes que tu connaissais ? »
Amos hoche la tête.
« Comme qui ? »
« Je connaissais Liam de la colonie de vacances communale. Ainsi que Rayne et Khetzel, je crois. Mais pas les autres. »
« Liam ne se souvient pas de toi », fait remarquer Phil. « Les filles n’ont pas eu l'air de savoir qui tu étais non plus. »
« J'étais plutôt du genre calme à l'école primaire », répond Amos. « Je ne parlais pas beaucoup l'anglais au début. »
« Comment t’es-tu débrouillé ? » demande Dani. « Quand tu essayais de t'intégrer. Ça a dû être assez difficile de se faire des amis en ne parlant pas anglais. »
« Nous abordons la vie privée d'Amos », avertit le Dr Ghieri.
« C'est bon », répond Amos. « Ça ne me dérange pas. »
Ghieri jette à Amos un regard méprisant signifiant, C’est moi qui décide de ce dont tu peux parler .
« Revenons aux ados de la fête », continue Phil. « Tu n’avais pas de lien particulier avec eux, sauf avec Logan, c'est bien ça ? »
« Oui, monsieur. »
« Tu avais fait sa connaissance chez les Louveteaux ? Pinewood Derby  ? Vous aviez fabriqué une voiture ensemble ? À quoi ressemblait-elle ? »
« Elle était argentée », explique Amos. « On aurait dit du métal, mais c'était du bois. » « La plupart des enfants ne fabriquent-ils pas leurs voitures avec leur père ? » observe Phil. « C'est inhabituel que deux enfants le fassent ensemble. »
« Le père de Logan était trop occupé », répond Amos. « Mon père a pensé qu’il serait mieux que je me débrouille tout seul. »
«  Vous avez fait chacun une moitié ? » demande encore Phil.
« J'en ai fait la plus grande partie », répond Amos.
« Toi et Logan avez gagné le premier prix ? »
« Oui, monsieur. »
« Sauf que le journal local publie toujours une photo des gagnants en première page », dit Phil. « Vous avez vu l'article qu'ils ont publié après votre victoire ? »
« Je ne me souviens pas », a dit Amos.
« Aidez-moi à comprendre en quoi cela peut être pertinent », intervient le Dr Ghieri.
« C’est juste que nous avons trouvé le journal », explique Phil, « et il indique que Logan Gansevoort a gagné seul. Il ne mentionne pas du tout Amos. Il me semblerait qu'Amos ait fait tout le travail et que Logan s’en soit attribué tout le mérite. Si quelqu'un me faisait ça, je lui en garderais longtemps rancune. Je ne pense pas que je pourrais l’oublier un jour. »
« Je m'en fichais », dit Amos. « Je pensais juste que c'était amusant de gagner. » Phil a l'air sceptique.
« Tu as perdu le contact avec Logan, mais tu l'as repris via Facebook », reprend Dani. « C’est lui qui t’a fait une demande d’ami ou c’est toi ? »
« Je ne m’en souviens pas », redit Amos. « Je veux dire, tu enregistres les écoles que tu as fréquentées et d'autres choses et ensuite les gens apparaissent dans une liste de personnes suggérées et tu cliques pour choisir si oui ou non si tu veux redevenir leur ami. »
« Tu connaissais Julie Léonard avant la fête ? » demande Phil à Amos.
« Non, monsieur. »
« Tu ne lui as jamais envoyé de message instantané dans chat room anonyme ? » «  ç a veut dire quoi pour vous anonyme ? » rétorque Amos. « Amos », le met garde Ghieri.
«  ç a va, » dit Phil. « C’est moi qui ai mal formulé. Veuillez excuser mon éducation populaire. Donc tu n’as pas eu de contact avec Julie Leonard, à ta connaissance, avant la fête. »
« Non, monsieur », dit Amos.
« Tu en as eu ? » Phil semble à nouveau confus.
« J’ai fait écho à votre déclaration négative », explique Amos.
« Donc, oui, tu es d'accord pour dire que tu n‘as pas eu de contact avec elle ? »
« Voilà » répond Amos.
Dani observe Amos de près, la façon dont ses yeux se rétrécissent. Ses doigts s’arquant légèrement au lieu d'être détendus. Ses épaules se surélevant de quelques centimètres, puis il se touche le nez, ce qui est souvent le signe que quelqu'un ment ou est sur le point de mentir. Phil est en train de lui taper sur le système.
La colère d’Amos grandit visiblement, il est frustré par les questions stupides de l'homme stupide en veste de sport stupide, qui a sur lui une autorité qu'il n’arrive pas à comprendre.
Dani sait que l’inspecteur est tout sauf stupide. Il y a une méthode dans sa façon de faire, et peut-être même dans ses choix vestimentaires.
« Donc Logan t’a contacté sur Facebook à propos de la fête », répète Phil. « Tu as enregistré le message ? »
« Notre système supprime automatiquement les e-mails et le contenu des réseaux sociaux après trois jours », déclare Ghieri. « Les élèves peuvent, bien sûr, imprimer ou copier-coller tout ce qu'ils veulent sauvegarder ».
« Tu n’aurais pas imprimé le message de Logan, par hasard ? » Amos secoue la tête.
« Alors le soir de la fête. Raconte-moi. Que s'est-il passé ? »
« J'étais au Starbucks », raconte Amos. « C'est une sorte de lieu de rencontre. J'avais gagné un passe de minuit. »
« Une partie de notre système de récompense et de renforcement consiste à accorder des passes pour sortir du campus aux étudiants qui ont fait preuve de constance dans divers comportements ciblés », explique Ghieri.
« Continue », insiste Phil auprès d'Amos.
« Je savais que c'était la nuit de la fête. J'étais au Starbucks… » « Tu y es allé en voiture ? »
« J'ai pris la navette », précise Amos. « Ma voiture est en réparation. »
« Qu'est-ce qu'elle a ? »
« Je ne sais pas, » dit Amos. « Elle est vraiment bruyante. »
« Où l’as-tu emmenée ? »
«  à la station Shell de Ridgefield », dit Amos.
Dani avait observé le parking des étudiants, une flotte virtuelle de Mercedes Benz, d'Audi et de BMW. En ville, elle a aussi vu la navette de St. Adrian, un van blanc qui emmène les étudiants en ville et les ramène. Les vitres teintées ont toujours donné au van un aspect sinistre, pense-t-elle.
« Tu devais retrouver Logan au Starbucks ? » demande Phil.
Amos hoche la tête.
« Alors il vient te chercher et ensuite quoi ? »
« On a roulé jusque chez lui. »
« Y avait-il quelqu'un d'autre dans la voiture avec vous ? »
« Terence et Parker », répond Amos.
« Mais tu ne les connaissais pas très bien. »
« Non. »
« Que faisaient-ils ? »
« Fumer de la marijuana », raconte Amos. « Et boire. »
« Tu as bu ? »
« Une bière », admet Amos en jetant un regard honteux au le Dr Ghieri. « Mais je ne me drogue pas. »
« Alors pourquoi es-tu allé à cette fête ? » demande Phil. « De quel genre de fête pensais-tu qu’il s’agirait ? »
« Je n'étais pas vraiment sûr », répond Amos. « Une fête un peu débridée. »
« Débridée dans quel sens ? »
« Eh bien », commence Amos, péniblement. « Logan avait dit qu'il y aurait des filles. » « Il y en a généralement dans les fêtes », dit Phil. « Donc, c'était une soirée ? »
Amos plisse les yeux. Dani ne se souvient pas de la dernière fois où elle a entendu quelqu'un appeler une fête une soirée .
« Est-ce que Logan a dit qu'il y aurait quelque chose de différent à cette fête en particulier ? » demande Dani.
« Oui », dit Amos. Il regarde le Dr Ghieri, qui hoche la tête. « Il a dit qu'il pensait qu'il y aurait probablement des baignades à poil dans la piscine. »
« Tu veux dire que les gens allaient se baigner tous nus ? » répète Phil.
« Oui », dit Amos. « C'est généralement ce que les gens veulent dire quand ils parlent de baignade à poil. »
« C'est ce que tu entendais par « débridée » ? » demande Phil. « Les limites du raisonnable seraient franchies ? »
« Oui, monsieur », répondit Amos.
« Et pour quelle raison cela aurait-il tourné comme ça ? » demande Dani. « As-tu eu l'impression que Logan allait mettre quelque chose dans le punch ? Peut-être du GHB ou des roofies ? »
« Je ne sais pas ce que c'est », rétorque Amos.
« Acide gamma-hydroxy butyrique et Rohypnole », lui explique-t-elle. « Des drogues du viol. »
« Non, madame », a dit Amos. « Je veux dire, Logan ne m'a pas dit ce qu'il mettrait dans le punch. Mais je savais qu'il y avait quelque chose dedans. C'est pour ça que je n'en ai pas bu. »
« Donc il allait droguer ces filles », reprend Dani. « Et tu es allé à la fête pour profiter d'elles. »
« Non », répond Amos.
« Alors pourquoi ? » demande Dani.
« Juste pour voir ce qui se passerait », a dit Amos.
« Donc tu n’allais pas participer » en déduit Dani. « Tu voulais juste regarder. Tu t'es dit que ça pouvait tourner mal ? »
« C'est pour ça que je suis parti », a dit Amos. « Au début, je pensais que ça allait être anodin. »
« Quand as-tu réalisé que ça ne l'était pas ? »
« Je ne sais pas vraiment », a dit Amos. « C'était peut-être la musique. »
« Quel genre de musique ? » demande Phil, en se penchant plus près du garçon.
« Fanisk », explique Amos. « Panzerfaust. Des trucs comme ça. »
« Je ne connais pas ces groupes », admet Phil.
« Pro-blanc », dit Dani. « De la musique de haine néo-nazie. Qui écoutait cette musique ? »
« Tout le monde », a dit Amos. « Mais ce n'est pas comme s'ils étaient d'accord avec ça. Ils s'en moquaient. La musique en elle-même était plutôt pas mal. C'était juste les paroles qui étaient idiotes. »
« Trop hard-core pour toi ? » demande Phil.
« Oui, monsieur. »
« As-tu entendu parler d’un soi-disant ‘rite de passage’ ? » souhaite savoir Dani.
« Non », dit Amos.
« Est-ce que quelqu'un en a parlé à la fête ? »
« Pas avec moi », lui répond Amos.
Elle n’avait aucune certitude, mais si son analyse était bonne, il semblait dire la vérité.
« Tu as parlé à Julie à la fête ? Comment était-elle ? »
« On a un peu parlé », a dit Amos. « Elle avait l'air de bien s'amuser. Je crois qu'elle était assez bourrée quand je suis parti. »
« Et c'était quand ? »
« Vers minuit et demi. »
« Tu n'étais pas censé être de retour au campus avant minuit ? » l’interroge Phil.
« Si, monsieur. »
« Alors pourquoi n’es-tu pas parti plus tôt ? »
« J'ai essayé de trouver quelqu'un pour me ramener », répond Amos. « Des gens avaient dit qu'ils me ramèneraient, mais ils ne l'ont pas fait, alors j'ai décidé de rentrer à pied. »
« Cela a-t-il été porté à votre attention ? » demande Phil à Ghieri.
« Les privilèges d'Amos en dehors du campus ont été suspendus », répond Ghieri. « C’est pour cela, entre autres, qu’il n'a pas pu vous rencontrer ailleurs. Nous ne faisons pas d'exceptions à nos règles. Beaucoup de nos étudiants viennent de situations où ils ont… un haut niveau d'autonomie. De l’argent, du pouvoir ou des privilèges. Pour une raison quelconque, certains pensent que les règles ne s'appliquent pas à eux, ou que tout est négociable. Ce que nous offrons ici, entre autres, c’est une structure ferme et absolument claire. »
« C’est bien l’impression que j’en ai », confirme Phil. « Je comprends ce que vous voulez dire. Lorsque je disais à mes enfants d’aller au lit, ils attendaient toujours la dernière minute avant de se coucher pour faire des choses qu'ils devaient absolument faire et qui prenaient une demi-heure. »
« Ce genre de comportement n'est pas toléré à Saint-Adrien », déclare Ghieri. « Ceux qui nous comparent à un camp d'entraînement sont plutôt bien informés. Beaucoup de leurs principes sont appliqués ici. »
« Dani ? » s’enquiert Phil. « As-tu d'autres questions ? »
« Juste une », dit Dani, en se tournant vers Amos. « Tu ne peux peut-être pas répondre à cette question, mais as-tu eu l'impression que l'une des personnes présentes à la fête avait des raisons de ne pas aimer Julie ? Des raisons pour lesquelles on aurait voulu lui faire du mal ? »
Amos réfléchit.
« Pas vraiment », dit-il. « Je pense que Logan la trouvait un peu… faible. »
« Comment ça, faible ? »
« Elle n'arrêtait pas de lui dire combien elle aimait sa maison et tout ce qu’il avait », raconte Amos. « Comme si elle n'avait jamais rien vu de tout ça. Logan inventait des trucs, comme le fait que ses clubs de golf appartenaient à Tiger Woods, et Julie le croyait. Elle était assez crédule. »
« Donc il la voyait comme quelqu’un d’une classe inférieure à la sienne ? » en déduit Dani. « Et, pour ainsi dire, il la méprisait ? »
« En quelque sorte, oui », répond Amos. « Mais comme vous l'avez dit, je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Il ne s’agit que d’une impression. »
« Je pense que nous avons terminé », conclut Phil. « Tu nous as été très utile. Merci pour tout ce que tu nous as confié, Amos. »
Il lui tend la main et Amos la serre, le visage impassible.
Dani s'attend à retrouver Tommy dans la salle d'attente, mais la pièce est vide. Le Dr Ghieri leur demande de l'attendre là pendant qu'il part chercher Tommy. Phil demande à Ghieri de lui indiquer la direction des toilettes pour hommes. Dani reste momentanément seule avec Amos, qui semble hésiter, ne sachant pas vraiment si Ghieri lui a demandé de rester ou s'il est libre de partir. Dani y voit une opportunité, une occasion de créer un lien avec lui.
« Alors tu vas étudier au Starbucks ? », demande-t-elle.
« Parfois », répond-il.
« Je ne pense pas t'y avoir vu », dit Dani. « J'y vais le matin, en général. Quand il y a surtout des agents immobiliers et des mamans blogueuses. »
« Moi, je vous ai déjà vue », affirme Amos, en regardant Dani droit dans les yeux et en soutenant son regard. « La prochaine fois, je vous offrirai un venti vanilla soy latte et nous pourrons nous attendrir ensemble sur la condition des orphelins. »
Dani ressent une soudaine sensation de chute, comme si elle s'enfonçait, en tournoyant en spirale, une mollesse soudaine dans les genoux. Elle essaye de ne pas laisser paraître sa stupéfaction. Comment est-il au courant ? Il sourit, mais ses yeux ne trahissent aucune gaieté. Elle y perçoit plutôt une malveillance froide qui la fait reculer d'un pas.
Il tourne les talons et descend le hall lentement, sans se retourner. Les jambes de Dani sont lourdes, comme si elle pouvait à peine bouger. Le temps semble figé, et lorsqu’elle tente de respirer, elle ne trouve pas d'air, jusqu'à ce qu'elle parvienne à libérer sa gorge pour inspirer. À ce moment-là, Amos est parti.
 
 
31.
 
 
Dani et Phil trouvent Tommy dans le bureau de la sécurité du campus. Il est content de la voir, même si elle a l'air un peu plus pâle que d'habitude. L’inspecteur a l'air aussi ennuyé qu'à son habitude. Tommy explique brièvement que le gardien l'a retenu parce qu’il n’avait pas pu produire de laissez-passer lorsqu’il le lui avait demandé. Tommy s'était confondu en excuses et avait affirmé qu'il n'était pas au courant des restrictions, excepté l’interdiction de marcher sur l'herbe. Tout en roulant le long de la longue allée menant à la porte principale, ils croisent deux jardiniers qui taillent une haie.
« Ils n’ont pas le titre de gardes, mais c'est pourtant bien ce qu'ils sont, » fait remarquer Tommy.
« Je te laisse seul cinq minutes. », dit Dani. « Mais, au fait, qu'est-ce que tu faisais ? »
« En vérité, j'essayais de me faire arrêter », dit Tommy. « Je voulais voir le bureau de la sécurité, mais je ne pensais pas qu'ils me le montreraient sur simple demande de ma part. Cet endroit est truffé de caméras dissimulées. Je pense avoir vu au moins une trentaine de flux simultanés sur les écrans. »
« Pourquoi voulais-tu le voir ? » demande Dani tandis que Phil ralentit pour permettre l’ouverture du portail en fer forgé.
« Je voulais voir quel système ils utilisaient », explique Tommy. « Le réseau sans fil du campus est le réseau Avanti , mais le programme de sécurité, c’est Eyeline Pro , avec tous les serveurs Dell câblés et protégés par un pare-feu contre l'extérieur, mais pas en interne. » Une caméra de sécurité les suit lorsqu’ils passent le portail.
« Celle-là par exemple », lui indique Tommy, en la montrant du doigt.
« Et tu as appris tout ça comment ? » lui demande Dani.
« Le chef de la sécurité est un fan de football », dit Tommy. « Je lui ai dit que je devais installer un quelconque système de surveillance chez moi. Ce que je ne fais pas, car le banquier d'affaires à qui j'ai acheté la maison en avait fait installer un après avoir compris qu'il blanchissait de l'argent pour un baron de la drogue mexicain. »
« Vous avez eu quelle impression ? » demande Phil à Dani. « Un ado normal ? Ou anormal ? »
« Amos semble avoir une assez haute opinion de lui-même », répond Dani. « Personnalité narcissique. Probablement pour surcompenser réciproquement une mauvaise estime de soi basée sur la honte. Les gens ayant eu une enfance traumatisante grandissent souvent en pensant qu'au fond, ils sont vraiment aussi mauvais que le disaient leurs parents, des gamins qui méritaient d'être frappés. »
« Tu as compris tout ça juste aujourd’hui ? » demande Phil.
« J'ai eu un sentiment assez clair de conflit intérieur », précise Dani.
Tommy lui tend son téléphone avec des écouteurs branchés et lui montre la vidéo qu'il a faite d'Amos. Quand elle arrive au moment où Amos demande à Tommy s'il s'était senti heureux après le choc fatal, elle en reste bouche bée.
Le regard qu'elle lui lance lui fait comprendre qu'elle est de son avis - il y a quelque chose de très étrange chez Amos.
De très étrange et de très mauvais.
« Le médecin légiste dit qu'il va recevoir le résultat des analyses de Quantico demain après-midi », annonce Phil avant de déposer Tommy. « Réunissons-nous demain pour voir où en est l’AML. »
« L’analyse médico-légale », explique Dani à Tommy.
« Je suis invité ? », demande-t-il.
« J'aimerais que tu sois là », répond-elle.
« Je vais aller discuter avec Carl », l’informe Tommy. « Tu as envie de me retrouver au Pub plus tard pour une mission de reconnaissance ? »
« Je ne sais pas », hésite Dani. « Pourquoi pas. Je dois aller voir Willis Danes. Un vieil ami de mes parents. Appelle-moi. »
« Tu te sens bien ? » s’enquiert-il.
« Non, » dit-elle. « Je dirais plutôt que j’ai l’esprit embrouillé. »
Il lui parlerait une autre fois de la grenouille qui n'avait pas sauté.
 
 
32.
 
 
Lorsqu'elle prend son téléphone pour se connecter à la page Facebook des Amis de Julie Leonard, Dani découvre qu'elle n’est pas la seule à se sentir effrayée. À une heure et demie du matin, une jeune fille de quatorze ans avait dit sur un post : « J'ai trop peur pour m'endormir. Il y a quelqu'un ? »
Trois autres ados lui avaient répondu, des ados qui auraient également dû dormir profondément.
Dani parcourt la liste des personnes qui ont rejoint le groupe. « Où es-tu ? » dit-elle à voix haute. « Je sais que tu t'amuses. Tu dois te sentir très important d’effrayer les jeunes filles. »
Elle n'est pas surprise de ne trouver aucun des ados de la fête sur la liste. Si le tueur rôdait sur la page Facebook, il ou elle aurait probablement créé un avatar.
Elle envoie un e-mail à Stuart Metz :
Stuart,
As-tu vérifié si les 3 183 personnes qui ont rejoint les Amis de Julie Leonard sont de vraies personnes ? Le tueur utilise peut-être un faux nom. Juste une idée.
Dani
Je le ferai. P.S. Davis Fish a appelé pour dire qu'on devait reporter le rendez-vous avec Logan.
Il n'a pas donné d'explication.
Stuart
Son rendez-vous avec Willis Danes est à 16 h 30. Elle arrive à son bureau sur Main Street à 16 heures et passe la demi-heure de pause à jouer avec un trombone.
Son cerveau n'a pas arrêté de cogiter depuis ce qui lui semblait avoir été une éternité. Elle sait, d'un point de vue clinique et scientifique, ce qu’il produit lorsqu'elle manipule un objet sans y penser. Elle aurait pu décrire avec force détails les paramètres électrochimiques d'une activité machinale et la sensation de répit qui s'ensuit, mais le faire maintenant aurait nuit au but recherché. Les soldats appellent ça « avoir le regard dans le vague ». Elle cesse de rêvasser lorsqu'elle voit une voiture s'arrêter devant elle.
L'aide-soignante ouvre la porte à Willis côté passager et escorte l'aveugle en le tenant par le coude. Dani les rejoint sous le porche, l’aide-soignante lui dit qu'elle a des courses à faire et qu'elle sera de retour dans une heure.
« Désolée de ne pas avoir eu le temps de ranger un peu », dit Dani. Puis elle se reprend, se rappelant que son invité n'est pas du tout conscient des piles de papiers et de livres qui jonchent le sol.
« J'allais justement dire que cet endroit avait l'air d'avoir été balayé par un ouragan », plaisante le vieil homme.
Dani sourit, se rappelant que, lorsqu'elle était jeune fille et qu'elle se tenait à l'écart des dîners de ses parents, elle était impressionnée par son sens de l'humour et sa joie de vivre, le sourire qu'il avait toujours sur le visage malgré les difficultés qu'il avait dû surmonter. Cela s’ajoutait au fait qu'il était toujours plus élégamment habillé que de raison, étant donné qu'il ne pouvait pas savoir à quoi il ressemblait dans le miroir. Il aimait les gilets, les nœuds papillon ainsi que son chapeau fedora couleur café qu'il ôtait toujours de ses deux mains, jamais d’une seule, expliquant à Dani qu'en saisissant le haut du chapeau d'une seule main, les bosses devenaient inévitablement asymétriques, inclinées vers le côté du pouce, tout en déformant le bord. Ce qui l'impressionnait également, c'était qu’il enlevait son chapeau lorsqu'il accordait des pianos, sans jamais oublier où il l'avait mis. Elle le conduit vers le fauteuil à accoudoirs et lui demande si elle peut lui apporter quelque chose.
Il sourit en répondant que non. « Comment va le Steinway de ton père ? » demande-t-il. « J'espère que tu en joues de temps en temps. Les pianos sont comme les animaux de compagnie. Ils n'aiment pas être négligés. Je serais heureux de passer te l'accorder si tu veux. »
« Je n'ai guère le temps de jouer ces jours-ci », s'excuse Dani, en essayant de se rappeler la dernière fois qu'elle s'est assise devant le piano.
« Tant de gens ont des pianos électroniques de nos jours », commente Willis. « C'est logique, je sais. Le son n’est pas aussi bon, mais ils sont beaucoup plus faciles à déplacer. »
« Comment puis-je vous aider ? » lui demande-t-elle en déplaçant sa chaise de l'autre côté de son bureau pour s'asseoir en face de lui. Elle se rend compte que la plupart des choses qu'elle avait apprises sur le comportement et le langage corporel du thérapeute ne s’appliquent pas ici. Elle espère qu'en s'asseyant un peu plus près, elle pourra compenser les outils et astuces habituels pour renforcer l'intimité. « Qu'est-ce qui se passe ? »
« Eh bien », dit-il, son sourire s’amenuisant maintenant, « Je suppose que si je savais ce qui se passe, je n'aurais pas besoin de te parler. Tu connais cette phrase de Macbeth, dans l'acte II, quand il parle du sommeil qui débrouille l’écheveau confus de nos soucis' ? » « Baume des esprits blessés », cite Dani, surprise de pouvoir se souvenir d'une pièce qu'elle n'avait pas lue depuis le collège. Embrouillée, elle avait décrit ainsi son état à Tommy le jour même.
« C'est celle-là », dit Willis. « Je suppose que je pourrais avoir besoin d’un peu plus de baume. » « Vous avez du mal à dormir ? » demande Dani. « Vous savez, il y a beaucoup de nouveaux médicaments de nos jours qui pourraient vous aider. »
« Eh bien », répond Willis, « Je suppose que oui. C'est vous le médecin. Ce n'est pas tant le manque de sommeil, je crois. J'ai fait des rêves assez troublants. »
Dani se souvient de la section qu'elle avait suivie en psychologie anormale sur les déficiences sensorielles, mais elle ne se sentait pas experte dans ce domaine. L'esprit d'un aveugle était au départ le même que celui de n'importe qui d'autre, mais que lui arrive-t-il au cours de son développement ?
« Quel genre de rêves ? » lui demande-t-elle.
« Eh bien », dit-il. Il s'arrête, réfléchissant. « J'aimerais bien le savoir. J'ai du mal à mettre des mots dessus. Si ma femme… Bref, je n'arrive pas à l'exprimer. As-tu entendu parler de la plasticité neuronale ? »
Elle en avait entendu parler. Ce terme désigne la façon dont le cerveau s'adapte aux blessures et réorganise ses fonctions en réaffectant les tâches à de nouveaux réseaux neuronaux. Par exemple, les victimes paralysées d'un accident vasculaire cérébral retrouvent leurs fonctions motrices en exerçant de nouvelles parties de leur cerveau à contrôler l'activité musculaire volontaire.
« Qu’y a-t-il avec la plasticité neuronale ? » lui demande-t-elle.
« Tu sais, quand les aveugles rêvent… », commence-t-il. « On a fait des expériences avec des IRM ou des scanners, je ne sais plus… qui montrent que lorsque les aveugles rêvent, le cortex visuel s'allume, comme chez les voyants. Il s'allume aussi quand on lit le braille. Tu savais ça ? »
« Je me souviens avoir lu quelque chose à ce sujet », dit-elle. Les lecteurs de braille ressentent le toucher un peu comme la vue, lui avait expliqué son professeur de psychologie.
« La pensée générale était qu’on perdait le sens qu’on n’utilisait pas », poursuit Willis. « Qu'il s'atrophiait. Maintenant, on sait que, parfois, les autres sens prennent le contrôle de ceux qui ne sont pas utilisés. Mon médecin m'a dit que c'était pour ça que j'avais une oreille parfaite. Et ce qu'il appelle une mémoire phonographique. »
Dani sait que Willis était musicien et qu’il a joué du piano dans des groupes de jazz toute sa vie, tout en étant incapable de lire les partitions. Elle sait que les aveugles possèdent souvent une mémoire auditive remarquable, qui les rend capables de réciter de longues conversations mot à mot.
« Vous souvenez-vous de certaines choses dans vos rêves ? »
« Si je… », demande-t-il. « Eh bien… Je ne sais pas. C'est une bonne question, Dani. Je savais que tu serais douée pour ça. Tu sais, il y a des sons que les animaux peuvent entendre et que nous n'entendons pas, comme les sifflements aigus émis par les chiens. Et il y a des couleurs que nous ne voyons pas mais que les animaux voient. Les infrarouges et les ultraviolets et même d’autres. On se demande ce qu’il y a d'autre dans notre environnement qu'on ne perçoit pas ou qu'on ne connaît pas. Alors je me suis dit : « Et si, tout à coup, tu avais cette capacité ? »
« Ce serait probablement très perturbant », répond Dani.
« Alors », continue Willis, « je suppose que je vois peut-être des choses, dans mes rêves. Quand je dis’ voir des choses’, c'est peut-être tout à fait normal pour des gens comme vous, mais c'est nouveau pour moi. Pour toi, ce serait peut-être comme découvrir un sens que tu ne pensais pas avoir, si tu vois ce que je veux dire. »
« C'est très difficile pour moi de l'imaginer », répond Dani. « J'ai pu voir jusqu'à l'âge de dix-huit mois, tu sais », lui révèle Willis. « Rétinoblastome infantile. Alors peut-être… peut-être que c'est un souvenir, en réalité. Je suppose que la plupart des gens ne se souviennent de rien avant l'âge de trois ans, non ?
« Des images isolées, » dit Dani. « Mais les souvenirs complets et intacts sont rares. »
« hmmm », dit Willis.
« Pourriez-vous décrire ce que vous voyez dans vos rêves ? »
« C'est difficile de l’exprimer avec des mots », explique Willis. « Par exemple, parfois je m'assois sur un canapé, et j’imagine que ce canapé est orange. Mais les gens ne le voient pas orange. Juste moi. Donc je peux utiliser des mots, mais pour moi ils ont une signification différente de la tienne. »
« S’agit-il d’un seul rêve ou de plusieurs rêves différents ? » demande-t-elle.
« Un seul », répond-il. « Mais je l'ai fait plus d'une fois. »
Sa main droite plonge vers le sol à côté de lui, où il avait posé sa mallette, il la ramasse. Il la pose sur ses genoux et en défait les sangles. « J'ai quelque chose pour toi », dit-il. « J'espère que ça ne te dérange pas. J'ai essayé… je ne suis pas sûr que cela puisse t’aider. » Il sort un objet enveloppé dans du papier bulle.
« Les aveugles détestent le papier bulle », dit-il à Dani, souriant et tâtant du bout des doigts pour trouver le scotch qui ferme l'emballage. « C'est comme lire un livre où les mots explosent ». Il déballe l'objet. « Tu te souviens que ma femme, Bette, est potière ? » dit-il.
« Je m'en souviens », dit Dani. « J'ai un plat qu'elle a fait pour l'anniversaire de mariage de mes parents. »
« Je voulais tenter de te faire un dessin de ce que j'ai vu », dit Willis, « mais j'ai pensé que ceci fonctionnerait mieux. Sauf que ce que j'ai vu dans mon rêve n'était pas solide. Mais si ça l’était, cela ressemblerait à quelque chose comme ça. C'est le mieux que je puisse faire. » Il lui tend une figurine mesurant environ 25 cm.
Elle l'examine. « Vous dites qu’elle n'était pas solide », lui dit-elle. « De quoi était-elle faite ? »
« De chaleur », dit-il. « C'était chaud. Alors elle était peut-être faite de lumière. J'ai envie de dire que la lumière était blanche ou dorée. Mais c'est comme ce que je disais à propos du canapé orange. Ce qui est orange pour moi ne l'est pas forcément pour toi. Je le sais. »
La figurine qu'elle tient a forme humaine, à l'exception de ce qui semble être des ailes poussant dans son dos. Ou de son dos. Le genre n’est pas défini, mais l'image est familière.
« Que s'est-il passé... » Elle marque une pause. « C'était un homme ou une femme, pouvez-vous le dire ? » « Non, je ne sais pas », a dit Willis. « Je suis désolé. On pourrait penser que je devrais m'en souvenir… parce qu'elle m'a parlé. Mais la voix n'était pas… Je ne saurais dire. »
« Que vous disait cette voix ? »
« Eh bien, c'est justement ça », dit Willis. « C'est pour ça que je voulais te parler. Pour t’avertir. »
« M'avertir de quoi ? »
« Elle disait : 'Dites à Dani que j'arrive'. Bien que je ne sache pas si c'est bon signe ou mauvais signe. »
 
 
33.
 
 
« Tommy - C’est Frank DeGidio », entend Tommy en écoutant sa boîte vocale. « Tu m'as demandé de t'appeler si quelqu'un trouvait un chien mort. Des enfants en ont signalé un aujourd'hui. Il est au poste si tu veux le voir. Je suis là tard ce soir. »
Son deuxième message était de Carl : « Je suis à la maison si tu as besoin de moi - passe pour le dîner si tu veux. Je fais un ragoût de bœuf. »
Tommy avait appelé Carl pour lui poser une question. Il enfourche son vélo et parcourt les cinq kilomètres qui le séparent de la maison de son ami. Il trouve le vieil homme près de sa remise à bois, en train de couper du bois de chauffage, et l'aide à empiler le dernier quart de corde. Carl réitère son invitation à dîner, et pendant qu'il met la table, Tommy allume un feu dans la cheminée.
« As-tu déjà vu un laurier ? » dit Carl, en sortant une feuille de laurier du ragoût et en la montrant pour l'examiner. Elle est issue d’une branche de la famille des lauriers. Incroyablement aromatique. Les Grecs en faisaient des couronnes qu'ils offraient comme prix lors d'événements sportifs, en l'honneur d'Apollon. D'où l'expression « se reposer sur ses lauriers ». Dans la Bible, le laurier symbolise la résurrection triomphante du Christ. Il est aussi sur le billet d'un dollar, entourant le portrait de George Washington. »
« C'est aussi le nom d'une fille que j'ai connue à l'université », répond Tommy. « D'où le slogan 'Salut, c'est Laurel-pourquoi tu ne me rappelles pas ?' ».
« Donc tu disais vouloir savoir qui était Saint-Adrien », dit Carl. « Juste par curiosité », répond Tommy. « Cet endroit me donne la chair de poule. Et je n'ai jamais su exactement pour quelle raison il avait été nommé ainsi. »
« En fait, il y a eu deux St Adrien », dit Carl. « Ou plutôt deux 'Hadriens'.
Hadrien de Nicomédie était un garde romain, converti au christianisme et martyrisé en 306 apr. J.-C.. On lui a coupé les bras, les jambes et la tête, mais lorsque les Romains ont essayé de brûler son corps, un orage a éteint le feu et les bourreaux ont été foudroyés sur place. »
« Que cela te serve de leçon », ironise Tommy. « Et l'autre ? »
« L'autre était un Berbère d'Afrique du Nord qui parlait le grec et qui est devenu l'abbé du monastère de Canterbury, en Angleterre. Le pape Grégoire 1 er lui ayant proposé l'archevêché, il a refusé, et Grégoire 1 er l'a donné à Théodore de Tarse. Théodore et Adrien étaient tous deux des hommes très instruits qui parlaient le grec et le latin. Adrien a beaucoup œuvré pour rendre l'éducation accessible au commun des mortels. Je suppose que c'est pour cela que cette école porte son nom. Il a mis la bibliothèque du monastère à la disposition des érudits laïcs et a essayé d'apprendre à lire aux paysans, ce genre de choses. D’après une source, il aurait éradiqué le paganisme en Angleterre. »
« Comment s’y est-il pris ? » demande Tommy.
« Il leur a offert quelque chose de mieux », dit Carl. « Je ne suis pas sûr qu’aujourd'hui nous puissions apprécier l'espoir simple et empreint de paix que le message du Christ a apporté aux gens du Haut Moyen Âge. Ces gens n'avaient jamais entendu parler d'un Dieu qui les aimait. Ils passaient la majorité de leur temps à faire des offrandes à des dieux qui les accablaient constamment de maladies et de malheurs. Les dieux païens qu'ils connaissaient étaient remplis de colère, et ils étaient partout. Alors, lorsqu’ils ont connu la vérité, elle a eu sur eux un effet révolutionnaire. Transformateur. Imagine que tu n’aies jamais connu le goût du sucre, et que quelqu'un te tende un cornet de glace au chocolat. Ce n’est peut-être pas le meilleur des exemples. »
« Je comprends ce que tu veux dire. »
« Mais d'un autre côté », poursuit Carl, « tout le monde ne l'a pas compris comme ça. Les chefs païens se sont sentis défiés et ont riposté, suite à quoi ils ont dû faire face au saint guerrier d'Adrian, Charles le Ténébreux. Certaines sources l'appellent Charles le Noir. Moi, j'aime bien Charles le Ténébreux. C’est plus poétique. Quoi qu'il en soit, ce Charles de Gaule a mené une campagne contre les païens, il dirigeait une milice de moines et lançait des raids sur leurs camps, un peu comme aujourd'hui, lorsque nous combattons des insurgés… eh bien, un peu partout dans le monde. Des guerriers saints. Il a gagné, mais il a été assez impitoyable. Personne ne semble savoir où sont passés les païens, donc soit il les a tous tués, soit ils sont partis à la nage pour se sauver. »
« Qui étaient-ils ? » demande Tommy. « Les païens ? »
« Des druides », répond Carl. « Ce qui est légèrement ironique, car avant les Romains, les druides étaient considérés comme des savants érudits. Les Romains les avaient déjà chassés d'Europe à la fin du deuxième siècle, mais ils se sont réfugiés en Angleterre et en Irlande. Il n'en restait probablement plus que quelques centaines à l'époque d'Adrian, qui se réunissaient et vivaient dans des grottes. »
Tommy reprend un morceau de pain de seigle et le tartine de beurre pendant que Carl lui sert une deuxième portion de ragoût.
« Alors Adrian s'est débarrassé des druides ? » dit Tommy.
« C’est Charles le Ténébreux qui l'a fait », dit Carl en ouvrant sa deuxième bière. « Selon les dires d’un érudit, Adrian ne savait pas ce que Charles faisait. À mon avis, tant qu'il obtenait des résultats, Adrian regardait probablement ailleurs. Pour eux, il s’agissait d’une guerre. Une guerre sainte. Pas au même titre que les croisades, mais assez semblable. »
« Les druides ne pratiquaient-ils pas le sacrifice humain ? » demande Tommy.
« Si, justement », dit Carl. « Tu tentes de faire le lien avec le meurtre de Bull's Rock Hill ? »
« Je ne sais pas du tout si c'est lié » répond Tommy. « Mais les éléments suggèrent un meurtre rituel. Et personne n’a idée de quel genre de rituel il s’agit. »
« Donc tu penses que nous aurions affaire à des druides ? » dit Carl, en souriant. Tommy émet un rire. « Non », dit-il, « mais je ne serais pas surpris qu’une bande de gamins cherchent « rituels druidiques » sur Google et trouvent quelque chose qui leur semble authentique. N'existe-t-il pas un dicton disant qu'une chose qu’on connaît à peine est une chose dangereuse ? »
Il repense à la musique que les ados avaient écoutée à la fête, forte, enivrante et diffusant la haine. Il arrivait à imaginer que des gamins puissent être attirés par le pouvoir de symboles tels que des croix gammées ou des têtes de mort, ignorants de tout le mal qu'ils symbolisent.
« Je ne sais pas ce qu'ils trouveraient sur Google », réfléchit Carl. « Certainement rien d'authentique. Les druides n'ont laissé aucune trace écrite. Les histoires qui nous sont parvenues sont romaines. César et Suétone, Cicéron, je crois. Personne ne sait vraiment ce que croyaient les druides, car la tradition était entièrement orale. On pense qu'ils étaient animistes et peut-être adorateurs du soleil. Et certainement nécromanciens. »
« De la magie noire ? »
« J'ai suivi un cours sur les religions primitives au séminaire », dit Carl. « En général, ils sacrifiaient des animaux et réservaient les sacrifices humains à des occasions spéciales. »
« Tu veux dire comme les célébrations du Super Bowl », plaisante Tommy.
« Euh… non », dit Carl d’un ton sceptique. « Les Aztèques pratiquaient les sacrifices humains comme un moyen de prédire l'avenir. Pour répondre leurs grandes interrogations, ils plongeaient un poignard dans le cœur de la victime et observaient comment elle se débattait en mourant. Dans quelle mesure cela pouvait-il prédire l'avenir, je n'en ai aucune idée. Mais la divination a toujours été l’un des domaines majeurs de la magie noire. As-tu déjà entendu parler de l'alectoromancie ? Il s’agit de prédire l'avenir en jetant du maïs à des poulets et en regardant dans quel ordre ils le picorent. »
« C’est tout aussi sensé que de prédire l'avenir avec des tripes de grenouille », dit Tommy.
« Ou l'astrologie », dit Carl. « La nécessité de prédire l'avenir est à l'opposé de la vraie foi. La vraie foi implique de croire en un avenir que l’on ne peut pas prédire. N'oublie pas que les sacrifiés ne s'opposaient pas toujours à leur sacrifice. L'idée était qu'une personne se sacrifie pour que d’autres en tirent un bénéfice. Dans de nombreuses cultures qui pratiquaient le sacrifice humain, notamment les Aztèques et certaines cultures polynésiennes, les victimes se soumettaient de leur plein gré. C'était un honneur d'être choisi. L’on pourrait penser que nous sommes plus évolués aujourd'hui, et cependant, la Seconde Guerre mondiale a bien vu des pilotes kamikazes se sacrifier pour l'empereur. Je doute que tout cela ait quelque chose à voir avec… »
« Julie Leonard, » poursuit Tommy.
« Je doute que tout cela s'applique à elle », répète Carl. « La police pense qu'elle a été sacrifiée ? »
« Je ne crois pas qu'ils aient employé ce mot, mais je ne sais pas », dit Tommy. « Merci, Carl. Tu as été d'une grande aide. Comme d'habitude. »
Il appelle Dani et tombe sur sa boîte vocale, il lui demande de le retrouver au Pub dans une heure. Il a encore un arrêt à faire avant.

Le poste de police d'East Salem se trouve au croisement de Main Street et de la route 35, à côté de la caserne des pompiers et du service des routes.
Il y avait un grand parking à côté de la gare où les banlieusards munis d'une autorisation pouvaient se garer pour prendre la navette vers la gare de Katonah.
Lorsque Frank DeGidio l'avait rappelé pour lui dire que le sang qu'il avait trouvé dans la souche creuse était d’origine canine, Tommy lui avait demandé de lui dire si quelqu'un retrouvait le chien disparu qu'il avait vu sur l'affiche au pied du sentier menant à Bull's Rock Hill. Au poste de police, Frank conduit Tommy à l'arrière, expliquant que deux adolescents en train de pêcher avaient vu ce qu'ils avaient d'abord pris pour un raton laveur mort flottant dans le lac Atticus. Ils avaient appelé la SPA après avoir compris qu'il s'agissait plutôt d'un coyote ou d'un chien.
« C'est un peu difficile à dire », dit Frank. « Ce truc est une vraie mélasse. »
La carcasse avait été posée sur le couvercle de la benne à ordures. Tommy fait fuir les mouches et soulève le sac poubelle en plastique qui recouvre les restes. L'animal avait ce qui semble être une fourrure brune mêlée de poils noirs. Le pelage était rêche et raide, et pouvait correspondre à un coyote, ou peut-être à un terrier. Il tente de revisualiser le poster qu'il avait vu. Il ferme les yeux pour apaiser les interférences visuelles.
« Une idée du temps qu'il a passé dans l'eau ? »
« C'est à moi que tu le demandes ? » dit DeGidio. « Les êtres humains se remplissent de gaz et ils flottent entre quelques jours et quelques semaines, selon la température de l'eau et le contenu de leur estomac au moment de leur mort. Les chiens, qui sait ? »
« Une estimation approximative ? »
« Deux semaines ? » suggère DeGidio.
Tommy récupère son kit d’examen d’indices à l'arrière de la Jeep, il enfile une lampe frontale ainsi qu’une paire de gants en latex, puis plonge une main tâtonnante dans les entrailles de l'animal. Frank fronce le nez en signe de dégoût. Tommy examine le crâne, les dents et ce qui reste de la mâchoire inférieure, qui se détache dans sa main.
« Arf, arf ! » émet-il en pointant la mâchoire vers son ami.
« Très drôle », dit DeGidio, qui tressaille néanmoins.
« Tu peux attraper le détecteur de métaux à l'arrière de la Jeep ? » demande Tommy.
« Pourquoi faire ? » s’étonne DeGidio. « Tu crois que ce truc a avalé la montre de quelqu'un ? »
Tommy explique à DeGidio comment allumer le détecteur et lui demande de passer la parabole au-dessus du corps mutilé pendant qu’il le tient. Le détecteur émet un bip lorsque la parabole passe sur ce que Tommy suppose être l'os de la hanche du chien.
Il enfonce ses doigts dans la chair molle, et sent une masse, il sort son couteau de scout, fait une incision, et retire une petite fiole en plastique d'environ 2.5 cm de long, fermée aux deux extrémités par un bouchon en métal.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demande DeGidio.
« C'est une puce électronique », dit Tommy, en s'éloignant du cadavre et en braquant sa lampe de poche sur le flacon en plastique. « Ils les injectent sous la peau quand ils sont chiots pour qu’on puisse les identifier, si jamais ils sont perdus ou volés, et que quelqu'un les rapporte. Le vétérinaire ou l'agent du contrôle des animaux aura un scanner qui pourra lire le code d'identification. Le nom de ce chien est Molly. Le vétérinaire pourra te donner le numéro de téléphone du propriétaire. Quand tu appelleras, dis-leur qu'elle est morte de causes naturelles. »
« Mais de quoi est-elle vraiment morte ? » demande Frank.
« Tu vois comme la puce est fondue ? » répond Tommy, en braquant la lumière dessus, puis sur la carcasse. « Et ce tissu noirci ici. Je pense que quelqu'un lui a mis le feu. De l'intérieur. »
Il tend la micro-puce à DeGidio, qui la met dans la poche de sa chemise. « Quelle horreur », dit Frank l'air malade. « Je te jure, Tommy, le plus dur dans ce boulot c'est de voir ce que les gens font aux animaux. »
« Si ça peut te rassurer, elle était probablement morte avant qu'il la brûle. », le rassure Tommy.
« Ça ne me rassure pas. »
« Merci, Frank », poursuit Tommy, enlevant ses gants en latex et les jetant dans la benne à ordures avec la carcasse avant de remonter dans la Jeep. « À charge de revanche. »
« Vous autres, vous avez une idée de qui a fait ça ? » dit DeGidio, en jetant un coup d'œil vers la benne à ordures.
« Non », a dit Tommy. « Mais il se peut qu’on s’en rapproche. »
 
 
34.
 
 
Dani est en train d’attendre Tommy au Pub, contemplant le feu qui brûle dans la grande cheminée en pierre, lorsque son téléphone sonne. Elle vient de terminer une longue conversation avec Stuart et pense qu'il la rappelle. Davis Fish avait déposé une pétition indiquant que Logan ne serait pas en mesure de témoigner en raison d'un problème de santé. Dani s'était demandé à voix haute si la « conscience coupable » pouvait être considérée comme un problème de santé.
Elle jette un œil à l’identifiant de l'appel ; il indique « numéro inconnu ».
« Danielle Harris », répond-elle.
« Ed Stanley », dit une voix d'homme. « Je suis un ami de votre grand-père. »
« Oh oui, bien sûr », dit-elle. « Du Département d'État. Merci de m'avoir rappelée. »
« Vous m'avez demandé de me pencher sur une affaire », continue Ed Stanley. « Vous m'avez envoyé un e-mail à propos d'un orphelinat à Moscou. »
« Oui, c’est bien ça », confirme Dani.
« Eh bien, je suis heureux de vous aider », poursuit-il, puis il marque une pause.
« Si vous préférez me répondre par e-mail… », propose Dani.
« Non, non », répond l'homme. « C'est juste que… eh bien, lorsqu’on travaille pour le gouvernement russe depuis plus de trente ans, on pense avoir tout vu. Mais ceci est quelque peu troublant. »
« Qu'avez-vous découvert ? »
Il lui raconte qu'il avait contacté un politicien russe qu'il connaissait et qui avait encore assez d'influence pour obtenir des réponses que d'autres n'auraient pas pu obtenir.
« Vous pouvez gaspiller beaucoup d'argent en Russie si vous ne savez pas à qui graisser la patte », lui explique encore M. Stanley. « Je lui ai donné les noms et les numéros d'identification que vous m'aviez envoyés, et il a fait quelques recherches. Selon lui ça n’a pas été facile. Dites-moi, les gens qui ont adopté le garçon que vous avez mentionné sont-ils au courant de son passé ? »
« Juste de ce que je vous ai dit. Ils n'ont pas tenté de contacter l'orphelinat. Je pense que les parents adoptifs d'Amos avaient peur que ses parents biologiques essayent de le contacter s'ils savaient où il était. »
« Eh bien, » dit M. Stanley, « vous pouvez leur dire qu'ils n'ont pas à s'inquiéter. Avez-vous de quoi noter ? »
« Oui », assure Dani, trouvant un stylo et un petit carnet dans son sac. « Allez-y. »
« Amos est né Alex Kalenninov », raconte M. Stanley. « Son père, Sergei, était une petite frappe du KGB. Les dossiers de l'État le présentent comme ayant été alcoolique. Il a perdu son emploi à cause de cela, et croyez-moi, si vous perdez votre emploi en Russie parce que vous buvez trop, c’est que vous buvez vraiment trop. La mère, Sonya, était une droguée. Ou l'est encore, si elle est toujours en vie, mais ma source pense que non. »
« Et le père ? Est-il en vie ? »
« Non. »
« Ah ? »
« Le père a abusé de ses enfants », a dit M. Stanley. « De toutes les façons possibles et imaginables. Le terme « horrible » ne fait qu'effleurer la surface. Alex avait trois frères plus âgés. L'un a été assassiné il y a quelques années, l'autre s'est suicidé peu après, et le troisième est actuellement hôte de l'État, pour avoir perpétué la tradition familiale. Je ne vais pas défendre le système pénal soviétique, mais pour chaque Alexandre Soljenitsyne ou Mikhaïl Trepachkine innocent dans le goulag, il y en a dix autres que vous ne voudriez pas voir ailleurs. »
« Et qu'est-il arrivé au père ? » demande Dani.
« Alex a tué son père, Dani », répond M. Stanley. « Quand il avait 5 ans. L'élément KGB du gouvernement, et cela remonte jusqu'au Kremlin, a enterré les détails pour protéger l'un des leurs et a confié les frères à des orphelinats séparés. »
« Puis-je demander comment il a tué son père ? »
« Il l'a frappé avec une hache. À plusieurs reprises. Pendant qu'il dormait. Et quand il a eu fini… »
Il était clair que l'homme ne désirait pas continuer. Dani se souvient d'une vieille comptine sur Lizzie Borden.
« C'est bon », dit-elle. « Je ne pense pas que les détails soient importants. »
Ed Stanley explique que le KGB n'a jamais révélé pourquoi ils avaient laissé le petit Alex Kalenninov, âgé de cinq ans, sur le perron de l'orphelinat. À l'époque, le nombre de personnes voulant adopter des enfants d'Union soviétique était bien plus important que le nombre d'enfants disponibles. Il avait été facile de placer Alex dans un foyer américain. L'agence d'adoption n’avait pas connaissance de son histoire lorsque les Kasden l'avaient choisi.
Pendant que le vieil homme raconte, Dani aperçoit Tommy par l'embrasure de la porte et lui fait signe. Lorsqu'il a pris place, Dani place son pouce sur le microphone de son BlackBerry et lui explique qu'elle est en train de parler à l'homme du Département d'État. Tommy lui demande s'il peut lui toucher un mot quand elle aura terminé.
« Vous avez été très utile », finit par dire Dani. « Ces informations sont précieuses. »
« Puis-je vous demander », dit M. Stanley, « Alex a-t-il des ennuis ? »
« Nous n’en sommes pas certains », répond Dani. « Il est peut-être impliqué dans une affaire. J'ai un ami qui aimerait vous parler. » Elle tend son téléphone à Tommy.
« Très rapidement, » dit Tommy, « je me demandais juste si vous saviez ce que signifie le mot russe igun ? Hmm. Merci. » Il raccroche et lui rend son téléphone. « Je te raconterai plus tard. Tu as déjà mangé ? »
« Je n’ai pas faim », dit-elle. « Et toi ? »
« Un peu. »
Le Pub est juste à côté de la place, dans un ancien moulin, près d'une chute d'eau artificielle. Il est aussi chic que le Miss Salem Diner est ordinaire, mais en même temps, c’est un lieu de rencontre où les gens du centre équestre, les PDG et les célébrités peuvent trouver un coin sombre à l’abri des regards, ou se mêler aux mécaniciens automobiles et aux mères de famille. La décoration est de style équestre, avec des selles, des brides, des cravaches, des traces de calèche et des fouets sur les murs, combinés à des gravures de chevaux et de cavaliers en tenue de chasse encadrées.
À l’arrivée de la serveuse, Dani commande du thé. Tommy demande une tasse de café avec de la crème, deux Sweet'N Lows ( édulcorant artificiel , n.d.t.) et une part de tarte aux noix de pécan.
« Deux fourchettes ? » demande-t-il à Dani.
« Pourquoi pas ? »
Elle lui raconte ce qu’Ed Stanley vient de lui dire sur la maltraitance subie par Amos, la façon dont il avait tué son propre père avec une hache, et le fait que l'agence d'adoption semblait avoir dissimulé ses origines, ou qu’elle ignorait les circonstances de sa petite enfance. Lorsqu'elle a terminé, Tommy s’écarte pour laisser la serveuse déposer les boissons et le dessert.
« Tu te souviens de cette femme dans les journaux qui avait adopté un enfant russe puis l’avait mis dans un avion pour Moscou parce elle n’arrivait pas à gérer tous ses problèmes psychologiques ? » dit Tommy.
« C’est terrible », dit Dani. « Mais pas si rare. Le père d'Amos était du KGB. »
« Alors, qu’est-ce que tout cela a à voir avec notre affaire ? » demande Tommy.
« Lorsque nous avons pris cette affaire en mains », lui explique-t-elle, « on m’a demandé comment un groupe d'enfants avait pu faire une chose pareille, et j’ai répondu que je soupçonnais une personne d’avoir dirigé les autres. J'ai ajouté qu'il était peu probable qu'il y ait plus d'une personne capable de faire ce que le tueur a fait au corps de Julie. »
« Et Logan est manifestement le leader de cette bande », dit Tommy. « Et Rayne Kepplinger est sa complice. »
« Il l'est », admet Dani. « Je ne l'exclus pas. Mais il est clair qu’il y a plus d’éléments concernant Amos que nous le soupçonnions. »
« Tu as raison », dit Tommy.
« As-tu déjà entendu parler de ce qu'on appelle le TID ? » lui demande-t-elle.
Il secoue la tête négativement.
« Le trouble de l'identité dissociative. J'ai travaillé avec des enfants en Afrique que l’on avait forcés à devenir des soldats, » déclare Dani. « Ils avaient été enlevés à leurs parents, isolés et obligés d'accepter une figure d'autorité de substitution qui les avait persuadés qu'ils étaient quelqu'un d'autre. On leur avait attribué une nouvelle identité, et ils avaient vécu sous de faux noms pendant si longtemps que certains d'entre eux avaient oublié leur identité de départ.
Cela ressemble à la technique de certaines sectes, car la nouvelle identité doit faire des choses que l'ancienne n'a jamais été capable de faire. La nouvelle identité se dissocie. »
« Je ne comprends pas », dit Tommy.
« Nous essayions d'apprendre à ces garçons à se réintégrer. Lorsqu’on a été exposé au genre de choses qu’ils ont vécues, on développe au minimum une hypersensibilité à tout ce qui s’apparente à une menace. Il s’agit du syndrome de stress post-traumatique. Ils amplifiaient de simples malentendus, des choses auxquelles les autres enfants ne prêteraient même pas attention. »
« Donc, » dit Tommy, « en ce qui concerne Amos, si à l'école les enfants se moquent de sa façon de prononcer certains mots, il le voit comme une menace ? »
« C’est bien possible », dit Dani. « Ou bien il se réfugie dans des fantasmes de vengeance. Le TID est plus qu'une simple confusion d'identité. C'est la façon dont l'esprit fait face à la torture ou aux abus qui se répètent. Parfois, les personnes qui vivent quelque chose de trop horrible pour être supporté - la torture ou des abus physiques ou émotionnels extrêmes - trouvent un moyen de quitter leur corps », poursuit-elle. « C'est une façon de survivre. Surtout pour les enfants d’une vive intelligence et doués de créativité. Les animaux ont une réaction de combat ou de fuite : soit ils s'enfuient aussi vite que possible, soit ils font face et se battent. Les humains subissent un traumatisme lorsqu'ils ne peuvent faire ni l'un ni l'autre. Lorsque quelque chose de trop grave se produit, au-delà de ce qu'ils peuvent gérer, ils se retirent de la réalité, et se disent : « C'est en train d'arriver à mon corps, mais pas à moi ». Donc une partie d’eux est attaquée, mais l'autre est en sécurité et ne ressent rien. Et si cela se répète trop souvent… »
« Cela devient permanent ? »
« C’est une possibilité », dit Dani. « Dans certains cas, cela conduit à des personnalités multiples. Un jour, Sam, mon patron, a reçu une femme dans son cabinet et lorsqu’il lui a demandé ce qui n'allait pas, elle a dit qu'elle avait l'impression d'être déjà morte. Rien ne lui semblait réel. Elle lui a demandé : « Suis-je un fantôme ? Une partie de l'être humain est capable d'empathie avec le monde qui nous entoure et de s'y sentir connecté. Et elle ne se sentait pas connectée. C'est pourquoi certaines filles se coupent avec des rasoirs, juste pour ressentir quelque chose de réel. La coupure les reconnecte. »
« C’est pareil pour les gens qui torturent les animaux ? » l’interroge-t-il. Il lui parle de la carcasse de chien qu'on avait trouvée et des traces de brûlures.
« Pourquoi voulais-tu parler à Ed Stanley ? » demande Dani.
« J'avais besoin de quelqu'un qui parle russe », explique Tommy. « Tu as vu la vidéo que j'ai faite. Amos me demandant si j’avais été content lorsque Dwight Sykes… était tombé. J'ai répondu que non. Mais la vérité, c'est que pendant une seconde… avant que je sache à quel point c'était grave… »
« Tommy, c’est normal. »
« Je sais. Quand on s'est dit au revoir, j'ai dit 'Mir' , qui signifie paix, et il a répondu 'Igun' .
« Ce qui veut dire ? »
« Menteur. »
« Tommy, » dit Dani, « il faut que tu saches une chose. Parmi les patients qui vont voir un psychiatre, certains sont peut-être fous à lier, mais ils sont capables d’analyser les gens et de trouver les failles de leur médecin. Leur folie leur donne une sorte de perspicacité particulière… » Elle saisit sa main à travers la table, et la serre.
« Le métier de détective privé n'est pas tout à fait aussi drôle que je me l’imaginais », dit-il en la serrant à son tour. « Peut-être Amos a-t-il des dons extra-sensoriels ? »
« Une voyance perspicace », en déduit Dani. « Ne confonds pas l'astrologie avec l'astronomie. On n'arrive toujours pas à le situer sur la scène du crime. »
« Tu ne crois pas au surnaturel ? » dit Tommy.
« Tommy. »
«  ç a va », répond-il. « Tu n’es pas obligée. »
« La science… »
« Peut expliquer beaucoup de choses », complète Tommy. « Mais pas tout. La science peut seulement t’amener jusqu’à un certain point. »
Elle marque une pause, pour réfléchir. Bien entendu, ce que Willis Danes lui a confié est protégé par le secret médical. Elle ne peut rien dire à ce sujet. La figurine qu'il lui a donnée est dans son sac à main. Elle voudrait la montrer à Tommy, pour voir ce qu'il en penserait. Le message était clair. Les aveugles voient. Ouvrez les yeux.
« Est-ce que tu crois aux anges ? » demande-t-elle à Tommy.
« Absolument », lui répond-il. « Pourquoi cette question ? »
Elle hésite.
« Pour rien », lui dit-elle. « Juste quelque chose que quelqu'un m'a dit. »
« Dani », commence Tommy. Il est interrompu par son téléphone qui bipe.
Elle ne reconnaît pas le numéro, mais se redresse soudain en lisant le message. Elle le montre à Tommy.
JE VEUX VOUS PARLER MAIS PAPA NE ME LAISSE PAS FAIRE.
« Logan ? »
« Je crois que oui », dit-elle. Elle répond au texto.
LOGAN ?
OUI.
Dani tape avec ses pouces aussi vite qu'elle le peut.
OÙ EST TON PÈRE MAINTENANT ?
SIÈGE AVANT. LIMO. S'IL SE RETOURNE, JE SUIS MORT. N'APPELEZ PAS.
OK. JE N’APPELLE PAS.
Elle attend. Le père de Logan l'a-t-il surpris à envoyer des SMS ?
JE CROIS QUE J’AI TUÉ JULIE.
Dani montre le texto à Tommy, qui vient s'asseoir à côté d'elle dans le box afin de pouvoir lire en même temps qu’elle.
POURQUOI ?
C'ÉTAIT CENSÉ ÊTRE UN CANULAR POUR FAIRE CROIRE À TOUT LE MONDE QU'ON AVAIT TUÉ JULIE & PRENDRE LES RÉACTIONS EN VIDÉO.
« C'est pour ça qu'il y avait du sang de chien », dit Tommy. « Ils avaient besoin de sang pour rendre le canular convaincant. »
« Alors pourquoi le verser dans la souche de l'arbre ? » demande Dani.
« Je ne sais pas », dit Tommy. « Changement de plan ? »
POURQUOI CE CANULAR ?
€€€. SITE WEB DE L’ÉPOUVANTE WWW.SCREAMSCHEMES.COM-€10,000 pour les 4 MEILLEURES VIDÉOS DE CANULARS TERRIFIANTS. QUELQUE CHOSE A FOIRE.
QUOI ?
SAIS PAS. ME RAPPELLE PAS.
« Demande-lui qui il entend par ‘on’ » dit Tommy, mais Dani envoie déjà un autre message.
OÙ VAS-TU ?
AERPORT. WSTCHSTR. 4
« Ils lui font quitter le pays en avion », dit-elle à Tommy.
Ils se précipitent vers le parking. Tommy conduit tandis que Dani tente de joindre l'inspecteur Casey sur son portable, frustrée une fois de plus de la mauvaise couverture réseau entre East Salem et l'autoroute.
Ils sont sur la 684, filant vers le sud à grande vitesse, dépassant les 160 km/h, avant que Dani parvienne à joindre la centrale.
Il faut une minute à la centrale pour joindre Phil. Il faut encore une minute pour apprendre qu'il n'y a plus de vols en partance de Westchester, et une autre pour connaître l'emplacement du jet privé d'Andrew Gansevoort, un Gulfstream G650 noir qu'il garde dans un hangar d'entreprise au bout de Tower Road.
Tommy prend la sortie de l'aéroport et suit les panneaux indiquant Tower Road, négociant les virages aussi vite qu'il le peut dans la Jeep, qu'il n’aurait pas choisie s'il avait su qu'il allait faire de la vitesse. Il arrive au bout de Tower Road juste à temps pour voir un Gulfstream G650 noir s’élever du sol et s'envoler dans le ciel nocturne.
« Je peux appeler Irène », dit Dani alors que les lumières de l'avion disparaissent de leur vue, « mais je suppose que louer un avion pour le suivre ne rentre pas dans le budget. »
« Pas un G650 », a dit Tommy. « Le propriétaire de mon ancienne équipe de football en avait un. Il m'a dit que je pouvais l'utiliser si je revenais jouer. Cette machine n’a pas besoin de s'arrêter avant d'avoir atteint Dubaï. Est-ce qu'une confession par SMS tiendra devant un tribunal ? »
« Il n'a pas avoué », dit Dani. « Il a dit, 'Je pense l’avoir tuée.' Ce n'est pas la même chose que de dire, 'Je l'ai tuée'. »
 
 
35.
 
 
Tommy la suit chez elle, prétextant vouloir vérifier que le chat ne s'était pas encore enfermé dans la cave. Irène avait réaffecté l'agent qu'elle avait chargé de surveiller Dani après que le message de menace sur la boîte vocale de Dani se soit avéré être un canular, mais Tommy se sent toujours aussi protecteur. Lorsqu’ils arrivent chez Dani, celle-ci s'arrête au bout de l'allée. Tommy se gare à côté d'elle et attend qu'elle baisse sa vitre.
« Je pense que je vais aller à l'hôtel », dit-elle. « Je te verrai demain. »
« Ne fais pas ça », dit Tommy.
Elle attend.
« Quel hôtel ? »
« Peut-être le Peter Keeler », dit-elle. « Je ne veux pas rester chez moi ce soir. »
« Pourquoi ? »
« À cause du désordre », rétorque-t-elle. « Je plaisante. Je me sens juste un peu mal à l'aise. »
« Pourquoi ne pas rester dans ma chambre d'amis ? » propose Tommy, comprenant ce qu'elle craint de dire. « C'est totalement privé, et tu seras en sécurité là-bas. Sérieusement. »
« Tu es sûr ? » dit-elle.
« Affirmatif. »
Elle réfléchit une minute, puis hoche la tête et le suit.
Devant le portail en fer forgé, Tommy tape un code sur un clavier et les battants s’écartent.
Elle le suit et s'arrête le temps qu’il déclenche l'ouverture de la porte du garage.
Six portes de garage s’ouvrent de concert. Il gare la Jeep à côté de sa Jaguar XKR décapotable, d’un vert sapin. Son camping-car occupe le compartiment suivant, et plus loin, un break Ford Focus gris métallisé vieux de dix ans. Il possède également trois motos, deux vélos et un kart. Dani gare sa BMW sur la place vide à côté de la Jeep, précédemment occupée par la Mustang. Elle regarde sa collection de véhicules.
« Je comprends que tu aies voulu tous ces joujoux », lui demande-t-elle, « mais pourquoi une Ford Focus break ? »
« Tu te moques de moi ? » répond-il. « Ce truc est un aimant à gonzesses. » « Quel côté de l'aimant ? » demande Dani.
« C'est pour la surveillance », explique-t-il. « Mes autres voitures sont trop voyantes. Celle-ci passe inaperçue. »
« Tu as raison », a-t-elle dit. « Je suis juste à côté et je la vois à peine. »
« C'est ça l’idée. »
Il n'y avait qu'une courte distance de la cour à la maison principale. Dani s'arrête un moment.
« J'aime ta maison », admire-t-elle. « Beaucoup de pierre. Le lierre n'abîme pas le mortier ? »
« Ils y ont pensé quand ils ont construit l'endroit », l’assure-t-il. « Tu as probablement lu des trucs sur le précédent propriétaire. Le gars du système de Ponzi ? Il a dû le vendre pour rembourser ses investisseurs. Ça fait un peu château fort, mais j'aime ça. »
Il la conduit vers la cuisine et lui ouvre la porte. Assis à table, un Afro-Américain de la taille d'une armoire à glace est en train de manger un sandwich.
« Dani Harris, voici Lucius Mills. Il s'occupe de mon père quand je dois sortir », dit Tommy en se tournant vers l'homme. « Comment va Pops ? »
« Il s'est endormi pendant que je lui lisais une histoire », répond Mills. « Je peux le porter au lit si vous voulez, mais il est plutôt à l’aise comme ça, alors j'ai pensé le laisser tranquille ».
Mills regarde Dani, puis Tommy.
« Tu veux que j'aille ailleurs ? » demande -t-il à Tommy.
« Non, non », dit Tommy, réalisant que Mills suppose qu'ils ont besoin d'intimité. « En fait, j'espérais que tu pourrais rester pour la nuit. Tu as amené les filles ? »
Mills crie « Beyonce ! Aretha ! »
Deux énormes rottweilers noirs trottent depuis la salle de télévision, remuant leurs queues coupées. Dani fait un pas en arrière, puis tend la main pour que les bêtes la reniflent.
« Ils sont plutôt amicaux », dit Tommy. « Sauf si tu n’es pas chez toi ici, à ce moment-là c’est l’inverse. C'est ce que je voulais dire quand je te parlais de sécurité. De plus. »
Il traverse la cuisine jusqu'à un panneau près de la porte, où il ouvre un autre pavé numérique avec une nouvelle série de boutons.
« Le gars de Ponzi dont je te parlais était paranoïaque », dit Tommy. « Il avait de bonnes raisons. Quoi qu'il en soit, le système de sécurité qu'il a mis en place est à la pointe de la technologie. Regarde. »
Il lui montre les flux vidéo sur son écran d'ordinateur. L'un d'eux révèle deux formes orange vif se déplaçant sur le côté de son garage.
« Tommy ! » l’avertit Dani, en montrant l'écran l’air alarmée.
« Sois tranquille. C'est de l'infrarouge, » explique Tommy. « Vision thermique. Ce sont des ratons laveurs qui essayent de rentrer dans mes poubelles. Les boîtes sont scellées, mais ils n'abandonnent jamais. »
« Je pensais que tu avais dit que le système de sécurité était à la pointe du progrès », reprend Dani. « Tu n'arrives même pas à empêcher les ratons laveurs d’accéder à tes poubelles ? »
« Rien ne peut éloigner les ratons laveurs des poubelles », réplique Tommy. Il l'emmène à l'étage. Il avait fait la décoration lui-même en grande partie, choisissant les meubles, les tapis et les tableaux sur les murs. La maison est masculine, mais pas au point de mettre les femmes mal à l'aise - pas de têtes de cerfs accrochées aux murs ni de pyramides de canettes de bière à enjamber. Il avait acheté le mobilier d'une maison dans une vente aux enchères. Ils tournent à droite en haut des escaliers. Au bout du couloir, il ouvre la porte de la chambre de Dani.
« J'ai deux autres chambres un peu plus masculines, pour loger mes amis quand ils viennent me voir », lui dit-il. « Dans la salle de bain il y a des shampooings, des crèmes et des lotions pour le corps et tout ce que tu veux. J'ai juste dit à la fille du magasin de spa de me donner un tas de trucs que les femmes apprécient. La baignoire a des jets à bulles, donc si tu veux un bain de bulles, n'en utilise pas trop sinon la pièce se remplira de mousse. Il y a un peignoir en éponge dans le placard, et sers-toi de l'interphone si tu as besoin de quoi que ce soit. » Il désigne un panneau et un haut-parleur encastrés dans le mur près de la porte. « Ma chambre est le numéro 1. Appuie sur Appel général si tu veux communiquer avec toutes les pièces de la maison. »
« Je pense que ça va aller », le rassure Dani. « Je peux te demander si Cassandra Morton a déjà habité ici ? »
« Non », répond Tommy. « J'ai acheté cet endroit après la rupture explosive de l'affaire Tom-Sandra. Je vivais à Laurel Canyon quand on… sortait ensemble. »
« Simple curiosité », dit Dani.
« Je suis à l'autre bout de la maison », poursuit Tommy, « mais je laisse l'intercom ouvert. La chambre de Lucius est près de la cuisine. Les chiens resteront en bas. »
Il se souvient soudain de quelque chose. « Oh, zut… »
« Qu’y a-t-il? »
« On est sortis du Pub sans payer l'addition », s’exclame-t-il.
« Et sans manger non plus », lui rappelle Dani.
« J'ai faim », dit Tommy.
Ils retournent à la cuisine, où Tommy lui dit qu'il peut faire des pâtes sauce Alfredo avec du prosciutto frais, ou préparer rapidement un poulet pad Thai, ou faire une omelette avec les œufs frais de son Marans français, ou bien elle peut choisir parmi une variété de céréales de petit-déjeuner. Elle répond que les céréales lui conviennent.
Il pose deux bols sur la table et remplit deux verres de jus d'orange, prend un paquet de douze céréales en portions individuelles dans le placard et une brique de lait dans le réfrigérateur, les pose sur la table et récupère une paire de cuillères dans le tiroir à couvert. Il déchire deux feuilles d'essuie-tout d'un rouleau suspendu à un support au-dessus de l'évier et en tend une à Dani. Il la regarde ouvrir une boîte de Corn Flakes, une boîte de Raisin Bran et une boîte de Froot Loops, et vider les trois dans son bol avant d'ajouter du lait.
« Qu'est-ce que tu fais ? », demande-t-il.
« Pourquoi, qu’y a-t-il ? »
« Tu ne peux pas faire ça. »
« Faire quoi ? »
« Mélanger différentes sortes de céréales dans le même bol », rétorque-t-il. « Le Général Mills te ferait passer en cour martiale pour ça. »
« Pourquoi donc ? »
« Qui fait ça ? »
« Beaucoup de gens. »
« Cite-moi une seule personne. »
Elle est obligée de réfléchir. « Angela Merkel », lâche-t-elle. « Chancelier fédéral d'Allemagne. »
« Tu bluffes », proteste-t-il. « Comment le saurais-tu ? »
« Et comment saurais-tu que ce n'est pas vrai ? » rétorque-t-elle. « Les Allemands sont étonnamment créatifs quand il s'agit de céréales de petit-déjeuner. »
Pendant un instant, Tommy a la sensation d'être comme un vieux couple marié, décontractés en compagnie l’un de l’autre, comme il ne l’a jamais vécu auparavant. Il a connu beaucoup de femmes qui étaient impressionnées par ce qui chez lui était sans importance, son physique, son argent ou sa célébrité. Avec Dani, rien de tout cela ne faisait la moindre différence.
Il faut qu’il lui demande.
« Est-ce que tu penses parfois à ce qui s'est passé ? » dit Tommy. « Il s'est passé quelque chose entre nous au lycée. Au bal de fin d'année. Tu l'as senti aussi, non ? »
« Oui je l'ai senti. »
« Tu y as repensé ? »
« Pas depuis un moment », dit-elle. « Mais j'y ai repensé lorsque je t'ai revu. »
« Alors c'était quoi d’après toi ? »
Elle hésite.
« Nous avions dix-huit ans », répond-elle.
« J'en avais dix-neuf », lui rappelle-t-il. « Tu avais genre… Je ne sais pas, trente ans. »
« C'est ce que tu appelles un compliment ? » dit-elle. « Je n'aurais certainement pas pensé ça à l'époque. »
« Je me suis mal exprimé », dit-il dit. « Je veux juste dire que tu as toujours été si… fonctionnelle. »
« Tu sais vraiment parler aux filles », réplique-t-elle en souriant. « D'abord, tu m’agresses sur ma façon de manger des céréales, puis tu me dis que je suis vieille mais fonctionnelle. »
« Ce n’est pas ce que voulais dire », dit-il. « Tu as juste toujours été ce genre de personne qui se donne à 110 % en tout et tu as toujours su ce que tu voulais, bien avant nous autres. »
« Je surfonctionne », dit-elle. « Je surcompense. Parce que je pense constamment que je ne suis pas assez bien. C'est lié à un traumatisme d'enfance. »
« Quel traumatisme d'enfance ? » demande-t-il. Il veut tout savoir d’elle, mais il ne voudrait pas qu'elle pense qu'il est indiscret. « À moins que tu ne veuilles pas me le dire. »
« Mes parents m'ont abandonnée sur une aire d'autoroute. » Dani s’esclaffe. « Non, sérieusement. Ils l'ont vraiment fait. Lorsque j'avais sept ans et Beth cinq, nous sommes partis en vacances, nous avons pris l'avion pour Las Vegas et loué un camping-car, mais ma mère voulait aussi avoir une voiture. Nous étions quelque part dans la Monument Valley , et je devais aller aux toilettes, mais les toilettes du camping-car ne fonctionnaient pas, alors nous nous sommes arrêtés à un petit magasin pour touristes. Je suis allé aux toilettes pendant que mes parents se chamaillaient. Quand ils sont partis, ma mère pensait que j'étais dans le camping-car, mais mon père pensait que j'étais avec ma mère. C'était avant les téléphones portables. Il leur a donc fallu presque une heure pour se rendre compte de ma disparition. J'étais certaine qu'ils m'avaient laissée derrière eux parce que j’étais à l’origine de ce contretemps. »
« Ça a dû être terrifiant », compatit Tommy.
Elle bâille et termine son jus d'orange. Il met la vaisselle dans l'évier, puis l'accompagne jusqu'en bas de l'escalier. Il pense à lui proposer de l'accompagner jusqu'à sa chambre, mais s’en retient. Il lui demande de lui rappeler demain matin de retourner au Pub et de payer leur note.
« Fais de beaux rêves », dit-il. « Ou du moins des rêves qui aient du sens. »
« Espérons », répond-elle. « Je me disais que ce soir, j’allais essayer de rêver de mes parents. Juste pour voir ce qu'ils ont à me dire. Et d'ailleurs, ne pense pas que l'ironie s’arrête-là pour moi. Ils m'ont abandonné dans la boutique à touristes, alors je les ai abandonnés à l'aéroport en Afrique. Une vengeance subconsciente. C'est le secret coupable avec lequel je dois vivre. »
« Je n'allais faire aucun commentaire », réplique Tommy. « Les rêves ne sont-ils pas le moyen de régler les problèmes dont on n’arrive pas à parler lorsqu’on est éveillé ? »
« C’est un peu ça », acquiesce Dani. « Tu réalises à quel point tu es intelligent ? »
« Plus intelligent qu’un ours moyen », répond-il. « Bonne nuit », lance-t-elle.

Le lendemain matin, elle rapporte à Tommy sa déception. Elle n'a pas rêvé de ses parents. Elle avait espéré qu'ils auraient quelque chose à lui dire. Au lieu de cela, ses rêves avaient été creux, vagues, inutiles et dépourvus de sens.
« Je n'en serais pas si sûr à ta place », dit Tommy en lui offrant une tasse de café.
« Ah, pourquoi ? »
« Peut-être que tes rêves n’avaient pas de sens précis répond-il. « Mais rends-toi compte de ce que tu ressens maintenant. Tu es en colère, non ? »
« Un peu », avoue-t-elle. « Ce qui est assez stupide. »
« Je ne pense pas », la rassure-t-il. « Tu es en colère parce que tes parents t'ont laissée tomber. Tu voulais qu'ils viennent à ton secours à travers un rêve, et ils ne l'ont pas fait. »
« Et ensuite ? »
« Tout comme tu es en colère contre eux dans la vraie vie », continue Tommy. « Tu ne te sens pas coupable parce que toi, tu les as abandonnés. Tu es en colère parce qu’eux t'ont abandonnée. Ils sont morts. Ils t’ont laissée derrière eux. Tu es en colère contre eux. »
Elle hoche la tête en signe d’acquiescement. Aussi évident que cela puisse paraître, elle n'y a jamais pensé auparavant. Kara Leonard avait été en colère contre sa sœur. C'est l'une des étapes prévisibles du deuil.
« Médecin, guéris-toi toi-même », conclut-elle. « Maintenant tu sais pourquoi j'ai choisi la psychiatrie. On ne cesse jamais d'apprendre. Surtout de ses erreurs. »
Elle lui annonce qu'elle a une grosse journée devant elle, incluant un briefing l'après-midi avec Baldev Banerjee, le médecin légiste. Tommy la raccompagne à sa voiture et la regarde partir, mais après son départ, il repense à sa phrase sur le fait d'apprendre de ses erreurs.
Partant du principe que c'est une évidence, il ouvre son ordinateur et navigue sur YouTube, en cherchant « Gunderson » + « Sykes », ce qui l'amène au clip vidéo de l'accident, qu'il n'avait jamais visionné jusqu'à présent. Tout lui revient en mémoire. Il voit l'attaquant sortir du rassemblement tactique, s'approcher de la ligne et se positionner, et il observe la réaction de la défense. Il voit le quarterback adverse crier une nouvelle stratégie dans leur code, et il parvient à se souvenir précisément des paroles prononcées. Il se voit gesticuler tout en criant un code de défense à son tour. Il voit le jeu se préciser. Il regarde Dwight Sykes passer au milieu. Il voit le ballon quitter la main du quarterback. Il se voit aller au contact, juste au moment où le ballon atteint le receveur…
Il clique sur Pause pour faire un arrêt sur image.
Il étudie le tableau, les autres joueurs dans le cadre, leurs expressions, l'arbitre qui se positionne pour prendre une décision. Qu'y a-t-il à apprendre de son erreur ? Il décide de fouiller la photo comme on fouillerait une scène de crime, en la quadrillant et en examinant une case à la fois. Mais, même comme ça, il faillit passer à côté.
Il remarque l’affichage numérique du temps restant sur l'horloge dans le coin supérieur droit, totalement à l’écart de l'action sur le terrain.
L'horloge indique 2 h 13.

Tout en changeant les draps du lit dans lequel elle a dormi, Tommy se demande ce que Dani dirait à propos du temps restant sur l'horloge du match.
Ce qu'il trouve sous son oreiller est tout aussi inexplicable : un couteau à découper de 30 cm provenant de sa cuisine. Apparemment, elle a encore été somnambule, mais lorsqu'il contrôle le journal des événements intra-muros sur son système de sécurité, il constate qu’aucun des détecteurs de mouvement ne s’est déclenché.
Il lance le programme de dépannage du système qui l’informe que son matériel et son logiciel sont en parfait état de marche. Ce qui exclut toute défaillance technologique momentanée.
Bien que les portes et les fenêtres de la maison aient été verrouillées et sécurisées, il décide, par souci de rigueur, de vérifier également les caméras extérieures. Ses détecteurs de mouvement extérieurs auraient déclenché les projecteurs si quelque chose s'était approché de la maison. Un scan rapide de son journal des événements extérieurs se révèle également négatif, tout comme celui de ses fichiers d'imagerie thermique.
Quelque chose avait déplacé le couteau. Mais quoi ?
Ou peut-être que la question la plus appropriée serait quand ?
Il clique sur la case « démarrer le scan » et tape 2 h 10 du matin, puis il regarde ses images thermiques. Il ne voit rien. Lorsque le chrono en bas à droite atteint 2:12:30, il se rapproche de l’écran et le scrute attentivement, son pouls s'accélérant sensiblement à mesure du décompte, attendant de voir l'image rouge vif ou orange qui lui indiquerait la présence d’un intrus. Il regarde jusqu'à 2 h 15.
Rien.
Rien, ne le satisfais pas.
Il rembobine jusqu'à 2:12:55 demande à l'ordinateur de scanner le fichier ralenti 2X.
Cette fois, au moment exact où l'horloge arrive à 2 h 13, il voit un scintillement.
Il repasse en ralentissant 10X, le scintillement ressemble davantage à un éclair flouté.
Le ralenti le plus lent du scan est de 30X. Il recommence à 2:12:59 et observe. Il voit alors une forme s'approcher de la maison, de la taille et de la silhouette d'un être humain, mais l'image nébuleuse n’est pas assez définie pour affirmer avec certitude qu’il s’agit d’une personne. Ce qui est encore plus terrifiant, c’est qu’il réalise qu’au lieu d’être d’une couleur jaune, orange ou rouge, indiquant la chaleur, la silhouette qui se détache est d’un bleu profond, frisant le violet et au-delà du violet dans le spectre ultraviolet, indiquant le froid.
À deux heures, treize minutes et 2,09746 secondes après minuit, il observe la forme bleue s'approcher de sa maison et traverser le mur de son salon. À deux heures, treize minutes et 3,00176 secondes après minuit, moins d'un dixième de seconde plus tard, la même forme bleue froide vaguement définie traverse à nouveau le mur, sort de sa maison, traverse la cour et disparaît dans l'obscurité.
Tommy se lève et s'écarte du bureau, renversant presque sa chaise en cherchant le mur derrière lui. Son cœur bat la chamade. Qu'est-ce que c'était que ça ? Il inspire aussi profondément qu’il peut et expire lentement pour se rasséréner.
Il est certain d'une chose : il ne s’agit pas d’un problème technique ou d’une aberration numérique.
Il visionne la séquence encore trois fois pour s'assurer qu'il a bien vu ce qu'il pense avoir vu, toujours stupéfait mais tressaillant moins à chaque visionnage. Il ne veut pas céder à la tentation d'effacer le fichier et de faire comme s'il n’avait rien vu. Bien au contraire, il marque le segment et le recadre, puis fait deux copies de sécurité sur des cartes SD distinctes, enregistre une troisième copie dans le cloud de son service de sauvegarde et envoie une quatrième copie de sécurité par courrier électronique à Carl. Il met une des cartes SD dans son coffre-fort, même si ce qui avait traversé le mur de sa maison pour déplacer le couteau pouvait probablement passer dans le coffre-fort, et place la deuxième carte SD dans sa poche.
Il ne sait pas exactement ce qu'il a, mais quoi qu’il en soit, c'est une preuve tangible et vérifiable de quelque chose. Sans aller jusqu'à deviner ce que cela peut bien prouver, bien qu'il ait une théorie, c'est le genre de chose que Dani voudrait voir.

Jeudi
21 octobre
 
 
36.
 
 
Dani avait déjà assisté à des briefings du médecin légiste du comté de Westchester, mais toujours en tant qu'assistante de John Foley. Aujourd'hui, elle est seule. Le bureau est situé dans une annexe du vaste campus Valhalla du New York Medical College (Stuart avait surnommé le campus « la symphonie de ciment »), dans un bâtiment de deux étages à toit plat sur Dana Road, en face de l'école de police. Ce bâtiment lui faisait toujours penser à une école primaire. Dans un champ en face de l'endroit où elle s'est garée, un troupeau d'oies semble avoir pris racine dans l'herbe. Le ciel est couvert. Elle entend au loin la circulation sur la Sprain Parkway . Une rafale de vent fait claquer la porte derrière elle lorsqu'elle entre dans le bâtiment.
Le Dr Baldev Banerjee est un expatrié britannique d'origine indienne que Dani avait eu le plaisir de côtoyer lors d'un dîner chez Stuart. Banerjee était venu en Amérique pour être dentiste après avoir réalisé qu'il ne gagnerait jamais beaucoup d'argent en restant en Angleterre. Il avait changé d'avis et s'était formé à la pathologie médico-légale par besoin d'être au service du public. Ses manières britanniques sont raffinées et son sens de l'humour frise l’humour noir, ce qui va peut-être de pair avec son métier. Cependant il excelle dans son domaine et en est parfaitement conscient.
C’est un homme de grande taille, d’une quarantaine d'années, sa peau est foncée, ses sourcils épais et son regard d’un brun pénétrant. Il porte un pantalon kaki et une chemise oxford bleue boutonnée, surmontée d’une cravate en soie noire. Les lunettes de lecture qu'il porte accrochées à une chaîne autour du cou le font paraître plus âgé. L'alliance qu'il porte à la main gauche brille sur sa peau noire.
Son vaste bureau dont la paroi vitrée donne sur le ciel de plomb, ressemble à une salle de classe, avec des postes de travail et des pupitres vides. L'ordinateur de Banerjee est connecté à un projecteur au plafond qui projette une image HD sur le mur blanc derrière son bureau.
Il ferme les rideaux pour assombrir la pièce avant de commencer sa présentation. Dani, Phil, Stuart, et Irène ont pris place sur quatre chaises du premier rang de pupitres. Le professeur est assis à son bureau, en face d’eux.
« Très bien, commençons », dit Banerjee en cliquant sur une photo du visage de la victime, ou de ce qu'il en reste. Son accent est à 90 % britannique et à 10 % hindi, son élocution est agréable et ses manières raffinées. « Julie Rene Leonard. Âgée de dix-sept ans. Heure du décès, 02.00 heures, plus ou moins quinze minutes. »
Dani évalue rapidement que 2 h 13 se situe dans ce créneau. « Cause de la mort », poursuit Banerjee, « exsanguination due à la section de l’artère carotide droite, de l’artère thyroïdienne supérieure, de l’artère linguale, de l’artère occipitale, etc., la blessure ayant été infligée par un instrument lourd et tranchant. Instrument non identifié à ce jour. »
« Une hachette ? » suggère Dani. Elle se souvient de ce qu’Ed Stanley lui avait dit à propos d'Amos. « Ou une hache ? »
« Une lame plus fine et plus tranchante », répond Banerjee. « Je pense qu’il s’agit probablement d’un de ces gros hachoirs à viande chinois. Bien que je ne puisse pas vraiment affirmer qu’il était chinois. Une série de coups ont été portés soit par un droitier situé à sa gauche, d'après l'angle d'attaque, soit par un gaucher assis à sa droite. Elle était allongée face contre terre lorsqu’elle a été tuée. »
« À l'endroit où elle a été trouvée ? » le questionne Irène.
« Rien ne suggère le contraire. Maintenant, en ce qui concerne ses blessures secondaires, » continue Banerjee, « nous avons des brûlures au troisième degré dans les fissures orbitales supérieures, les foramens supra-orbitaire et infra-orbitaire… ».
Dani songe que l'on peut connaître le nom de toutes les parties de l’être humain, jusqu'au niveau subcellulaire, tout en ne sachant pas ce qui peut pousser quelqu’un à faire ce qui a été fait à Julie Leonard.
« Mon opinion, dit Banerjee, est que le cœur ne battait plus au moment où elle a subi ces brûlures… ». De plus, il s’agit de brûlures de sortie et non d'entrée, comme cela pourrait être le cas avec un chalumeau, un fer à repasser ou quelque chose du genre, car… ».
Il clique sur l'écran suivant et poursuit.
« Vous pouvez voir ici également des brûlures dans l'œsophage, la paroi de l'estomac, légèrement sur le foie et le duodénum. »
« Et comment est-ce possible ? » demande Phil.
« Je pense qu’il s’agit de quelque chose qu'elle a ingurgité », répond Banerjee. « Mais pour que vous compreniez mieux, j'ai préparé une démonstration ».
Il place sur la table une casserole en acier inoxydable, deux verres à liqueur, trois sachets de sel de table du McDonald's, une bouteille d'eau Poland Springs , et une paire de tubes à essai, chacun contenant une sorte de poudre blanche.
« La plupart de ces matériaux vous sont déjà familiers », dit-il, en déchirant les sachets de sel et en versant le contenu dans l'un des verres à liqueur. Il ouvre la bouteille d'eau et remplit le deuxième verre à moitié. « Ici, du chlorure de sodium, ou sel commun, NaCl, et ici, de l'eau. De l'eau pure. H2O. Ceci » – dit-il en désignant l’une des éprouvettes - « c’est du nitrate d'ammonium. NH4NO3. »
« Utilisé dans les bombes aux engrais », dit Phil.
« Tout à fait. » Banerjee verse un peu de la poudre blanche dans le premier verre à liqueur avec le sel. « Et enfin, voici un élément commun, le zinc. Nombre atomique 30. Le vingt-quatrième élément le plus commun sur terre. Il provient en grande partie d'Australie et est aussi relativement facile à obtenir. »
Il mélange une mesure de zinc avec le sel et le nitrate d'ammonium.
« Maintenant, regardez ce qui se passe quand on le combine avec de l'eau. »
Dani le regarde mettre le deuxième verre à liqueur dans la casserole en acier inoxydable, puis y verser le mélange de poudre, ce qui le fait s'enflammer. Banerjee le laisse brûler, puis place le verre vide à l'envers sur les flammes pour étouffer la réaction.
« Du feu à partir de l'eau », conclut-il. « Bien qu’il y ait aussi besoin d'oxygène. J'ai trouvé des traces de zinc et de nitrate d'ammonium dans les yeux de la fille et dans ses blessures à la poitrine et à l'estomac. Les traces de brûlure indiquent que le tueur a versé le composé dans ses yeux, où il a réagi avec l'eau de ses larmes pour créer une combustion.
« En ce qui concerne les blessures thoraciques », poursuit le médecin légiste, « je pense que la fille a avalé une sorte de contenant rempli du mélange de composés, puis le tueur a transpercé la cage thoracique avec un objet, peut-être un pic à glace ou un couteau filet, quelque chose de long, fin et tranchant, pour laisser entrer l'air afin de créer une combustion et percer le récipient. »
« Mais Julie était partie avant que tout cela se produise ? » demande Dani.
« Je peux dire avec un haut degré de certitude que la pauvre enfant était morte bien avant que tout cela se produise et qu'elle n'a rien senti », dit doucement Banerjee.
« Et la sérologie ? » demande Irène. « Vous avez dit compliqué ? »
« Passablement », rétorque le médecin légiste. « Nous avons le sang de huit personnes différentes.
Type A, type B, type O, toutes sortes de marqueurs contradictoires. Et je ne parle que du sang utilisé pour tracer le symbole sur l'estomac de la victime. Il a fallu du temps pour dissocier les ADN. Le symbole a été dessiné avec le sang de huit personnes, les quatre filles, y compris Julie, et tous les garçons, sauf, d'après ce que j'ai compris, celui qui est rentré chez lui plus tôt… »
« Amos », dit Dani.
« C’est ça », continue Banerjee, « mais nous n'avons pas encore obtenu d'échantillon d'ADN de sa part, n’est-ce pas ? »
« C’est exact », confirme Phil.
« Et celui de Logan Gansevoort non plus parce qu'il a fui le pays. Est-ce qu'on sait où il est allé ? » demande Dani.
« Pas encore », dit Irène. « Je pense à St-Kitts & Nevis, où les Gansevoort ont une maison et une double nationalité. Malheureusement, nous ne pouvons pas le faire extrader car le traité signé par St-Kitts & Nevis protège ses citoyens. »
« En réalité, nous avons un échantillon de M. Gansevoort », dit Banerjee. « N'est-ce pas ? Ai-je mal compris ? »
« J'en ai pris un sur le siège de sa voiture », répond Phil. « Je l'ai envoyé hier. » Dani le toise d'un air inquisiteur. « Il se cure le nez », lui explique-t-il.
« Merci, inspecteur », l’interrompt Irène. « Répugnant, mais bon travail. » « Les voitures », s'exclame Dani. « Nous pouvons obtenir de l'ADN d'Amos. Pendant mon entretien avec lui dans le bureau du psychologue scolaire, il a expliqué que sa voiture était à la station Shell de Ridgefield. »
« Merci, Dani », l’approuve Irène. « Stuart ? »
« J’envoie quelqu'un à la station Shell de Ridgefield dès que possible », réplique Stuart.
« Et pour la toxicologie ? » demande Irène à Banerjee.
« Voilà une chose intéressante », réplique le médecin légiste, en cliquant sur un nouvel écran et en montrant un diagramme chimique moléculaire. « Nous avons trouvé tous les restes prévisibles de cannabinoïdes et d'ISRS que l'on peut s'attendre à découvrir dans n'importe quel échantillon de sang prélevé de façon aléatoire sur la jeunesse américaine, mais également trois autres éléments. Parmi les nombreux échantillons de sang prélevés sur le corps de Julie, il n'a pas été possible de distinguer qui avait consommé quelle drogue, mais nous avons obtenu des traces dans la même proportion que celle des échantillons prélevés sur les jeunes à la fête le jour de leur déposition. Sauf pour l'échantillon de M. Dorsett qui n’a montré que des éléments traces. »
« Il a affirmé ne pas avoir bu de 'jus de zombie' », rappelle Dani.
« Je suis d'accord », dit Banerjee. « Je ne pense pas qu'il l'ait fait. Pour les autres, nous avons trouvé de l'acide gamma-hydroxy butyrique, ou GHB, et du flunitrazépam, vendu dans le commerce sous le nom de Rohypnole. Des euphorisants qui, comme vous le savez bien, rendent le consommateur docile et influençable. Cependant, j'ai aussi trouvé des métaboloïdes de midazolam, dont le nom commercial est Versed. »
« Qui a quels effets ? » demande Scotto.
« Le midazolam est un puissant amnésique », dit Banerjee, « ce qui explique pourquoi aucune des personnes présentes à la fête ne se souvient de quoi que ce soit. Il est couramment utilisé pour la sédation chirurgicale. Parfois, les médecins donnent ce qu'on appelle un cocktail infantile contenant du Versed aux jeunes enfants qui sont terrifiés par la douleur ou les piqûres. Il est aussi employé pour l'anesthésie sur fauteuil par… »
« Les dentistes », l’interrompt Dani. « Le père d'Amos Kasden est dentiste. » Irène est sur le point de dire quelque chose, mais Phil anticipe.
« Je vais demander à quelqu'un de vérifier s'il manque un flacon de Versed dans les fournitures du père d'Amos », dit Phil. « Dès qu'on aura fini ici. »
« La difficulté est de placer Amos sur la scène du crime », dit Irène. « Nous n'avons rien. »
« À propos, le sang sur la chemise de Liam correspond à celui de la victime », dit Banerjee. « Et les semelles des chaussures de tout le monde portent des traces de boue provenant de la scène de crime. Pareil pour les traces de sang, que les gens ont piétiné. »
« Avez-vous fini par examiner la vidéo qui place Amos dans le dortoir ? » questionne Irène.
« Oui, ça y est », dit Stuart. « Nous avons réussi. Grâce à l'assistant de Dani, Mr. Gunderson, qui nous a si gentiment détaillé les caractéristiques techniques du système de sécurité de St. Adrian. »
« Il a fait ça ? » s’étonne Irène.
« Oui, il a fait ça », rétorque Dani.
« Comment s’y est-il pris ? » questionne encore Irène, en se tournant vers l'assistant du procureur. « Peu importe. Je ne m'en soucie guère. Qu'avez-vous appris ? »
« Je me suis servi de ce que Tommy m'a appris sur ce système de sécurité et j’en ai cherché les fonctionnalités sur Internet. Voici, la vidéo d'Amos entrant dans son dortoir et marchant de sa chambre à la salle de bain et revenant est de 760 pixels. Ce n'est pas de la haute définition, mais c'est plutôt pas mal. Cependant, les caméras utilisées par le système de sécurité de l'école ne fournissent que 300 pixels. Si elles enregistraient tout à 760 pixels, elles épuiseraient la capacité de stockage de leurs serveurs en un rien de temps. Ce qui signifie que les images d'Amos ont été prises avec une autre caméra. Peut-être une Flip vidéo ou une de ces anciennes caméras portables. Les plus récentes sont toutes en haute résolution. »
« Elle a été prise par qui ? » demande Irène.
« Probablement par Amos lui-même », répond Stuart. « Il a pu tourner la séquence truquée, je ne sais pas quel jour mais à peu près à la même heure pour avoir la bonne luminosité, avec le caméscope monté quelque part dans le même angle, la modifier, puis pirater le serveur et soit supprimer la vraie séquence pour coller la sienne à la place, soit laisser un signal qui ouvrirait son fichier .avi au lieu d'ouvrir l’original chaque fois que quelqu'un voudrait visionner ce qui s'est passé cette nuit-là. Le système est protégé par un pare-feu contre les attaques externes, mais pas internes. Il s’y connaît bien en technologie. Ce n'est donc pas exclu. »
« D’accord, » dit Irène. « Nous avons donc besoin d’un prélèvement du sang d'Amos. » Elle se tourne vers Banerjee. « Contiendrait-il encore des traces que nous pourrions faire correspondre ? »
Banerjee hausse les épaules.
Elle se tourne vers Dani.
« J'en doute. Les métaboloïdes ont dû disparaître de son système depuis le temps, » dit Dani.
« Donc, voyons ce qu'on a » récapitule Irène. « Logan a dit qu'il s’agissait d’une farce. Donc nous avons Logan et Amos… »
« Vieux potes de chez les Louveteaux », rappelle Phil.
« Donc Logan et Amos ont manigancé un scénario pour gagner 10.000 $ sur un site web – qui s’appelait comment déjà ? » demande Irène.
« Quelque chose comme screamschemes.com ou .net, je crois », répond Stuart.
« Et c'est un site où les gens peuvent poster leurs vidéos d’horreur », résume Irène. « Leur plan était de faire peur à leurs amis en leur faisant croire qu'ils avaient tué Julie, ils ont donc probablement tout filmé. Est-ce qu'on sait où est la vidéo ? »
« Elle peut être n'importe où », répond Phil.
« Puis, quelque chose déraille », dit Irène. « Le plan A part en vrille. Que s'est-il passé ? Logan passe aux aveux et quitte le pays… »
« Il n'a pas avoué », dit Dani. « Il a dit : 'Je crois que je l'ai tuée'. Il ne sait pas ce qui s'est passé. Il a ce cocktail d'hypnotiques et d'amnésiques dans le sang comme tout le monde. Mais lui seul sait en quoi consistait le plan A. Le scénario truqué. »
« Qui d'autre pourrait le savoir ? » dit Scotto. « Liam ? »
« Je ne pense pas, » dit Dani. « S'il avait été au courant qu'ils allaient jouer un mauvais tour à Julie, il l'aurait prévenue. »
« Mais ils n’ont pas joué un tour à Julie », dit Phil. « Ils ont joué un tour avec elle. Elle devait être dans le coup. »
Dani y avait pensé. C'était logique, jusqu'à un certain point.
« Sauf qu'à la fin, le tour s'est retourné contre elle », réplique Dani. Elle réfléchit à la différence entre Logan et Amos. Logan est suffisamment égocentrique, narcissique et présomptueux pour faire une mauvaise blague à une fille sans tenir compte de ses sentiments, mais est-il suffisamment psychotique pour être un tueur ? Pour une personne de sa condition, elle estime qu’il aurait une chance sur dix. Pouvait-on voir en Amos les signes précurseurs ou les indicateurs psychologiques de dépravation ou de violence ? Il les avait tous. Les chances qu'il puisse être un tueur étaient de neuf sur dix.
« Peut-être était-ce le véritable plan depuis le début », dit Dani. « Julie pense qu'elle va se venger des filles qui lui ont joué un tour lors d'une soirée pyjama en cinquième. Elle les imagine en train d'en rire après coup.
Peut-être même allaient-elles se rapprocher et devenir des amies quand tout serait fini. ‘Ha, je vous ai eues les filles’. Pour les adolescents, l'acceptation de leurs semblables est une puissante motivation. »
« Logan lui dit : 'Tiens, avale ça' », spécule Irène. « Ça va faire comme si du feu sortait de ta bouche. Quelque chose comme ça ? Elle le croit ? »
« Oui, s'il l'a droguée », dit Phil. « Si elle est sensible à la suggestion. »
« Donc Julie pense qu'ils vont jouer un tour sophistiqué », dit Dani. « Elle va crier et hurler et va faire mine d’être tuée, et d’être couverte de sang. »
« Du sang de chien », ajoute Stuart.
« Du sang de chien », reprend Irène, « sauf que celui qui devait l’apporter l'a jeté en cours de route. Pourquoi aurait-il fait cela ? »
« Parce qu'il sait qu'il n'en aura pas besoin. Ou ils le savent », dit Phil. « S’agit-il de Logan et Amos, ou juste de Logan, ou d’Amos ? Sait-on si Amos est capable de cela ? Il a un air de mauviette. »
« Laisse-moi te raconter ce que j'ai appris sur Amos Kasden », dit Dani.
Pendant les cinq minutes qui suivent, elle résume sa conversation avec Ed Stanley. Elle explique l'altération du développement émotionnel et cognitif des enfants gravement maltraités. Elle explique comment les fantasmes qu’ils se créent pour arriver à survivre peuvent se transformer en psychopathologies en arrivant à l’âge adulte. Elle décrit le trouble dissociatif de l'identité et dit que selon elle, il est probable qu'Amos en soit atteint.
Lorsqu'elle a terminé, la salle reste silencieuse pendant un moment, le temps que tout le monde assimile ce qu'elle vient de dire.
« Waouh », s’exclame Irène. « Excellent travail, Dani. John sera fier de toi. Donc, tu penses que c’est Amos qui manipule Logan ? »
« Il sait pousser les gens à bout », réplique Dani. « Tommy et moi l'avons découvert. Je pense que c'est un aspect de l'instinct de survie, poussé à l'extrême. Un enfant maltraité a besoin de savoir ce que les autres pensent ou ressentent. Il doit être hypersensible aux sautes d'humeur et aux dynamiques psychologiques qui le menacent et qui varient d'un moment à l'autre. »
« Comment fait-il pour pousser Logan à bout ? » demande Irène.
« En l'impressionnant par la façon dont il peut être scandaleux.
Logan s'identifie lui-même à une sorte de désaxé délirant. Amos est le seul gars qu'il connaisse qui le soit plus que lui », déclare Phil. « Mais il ne le connaît qu’à moitié. » « Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est comment ils sont arrivés à Bull's Rock Hill », dit Irène. « On sait qu'ils ont bu du whisky et de la bière, puis ce 'jus de zombie' chez Logan. Donc ils ont eu besoin d'au moins deux voitures. Est-ce que quelqu'un a été le conducteur désigné ? Comment sont-ils allés de la maison de Logan à Bull's Rock Hill ? »
Le silence se fait pesant dans la pièce.
« En fait, » dit Dani, « ils n’avaient pas besoin d’y aller. »
« Je ne comprends pas ? »
« On ne sait pas s'ils étaient là-bas, » dit Dani. « Tout ce que nous savons c’est que leurs chaussures y étaient. Et leur sang. »
« Explique-moi, » dit Irène.
« Imaginons le scénario suivant. Amos drogue tout le monde », commence Dani, sentant l'image se clarifier dans son esprit, « peut-être pas Julie, ou pas autant, parce qu'elle doit pouvoir marcher. Il pense avoir drogué Liam, mais en fait, Liam a juste bu trop d'alcool fort et s'est évanoui. Après que tout le monde ait été mis sous sédatif, Amos prend leurs chaussures. Et il leur prélève à chacun un échantillon de sang avec une seringue. Il se débrouille pour trouver un endroit où ça ne laissera pas de marque, et comme ils ne ressentent aucune douleur, ils ne le remarqueront pas ni ne s'en souviendront. Peut-être sous la langue. »
« Je vois ça », dit Phil.
« Donc il se rend à Bull's Rock Hill avec Julie, » continue Dani, « juste tous les deux. Il n'a pas besoin de Logan. Il chausse les chaussures des autres ados, une paire à la fois, et marche tout autour pour s'assurer qu'il y a du sang dessus et qu’il laisse des empreintes. Il mélange les sangs et s'en sert pour dessiner le symbole sur le ventre de Julie, pour le faire ressembler à une sorte de rituel satanique. »
« Comment ça le faire ressembler ? » s’exclame Phil. « C'est comme un homme qui dirait 'Je ne peux pas vous dire si ma femme est jolie ou si elle a juste l’air jolie’. Est-ce que ça ressemble à un rituel satanique, ou est-ce que c'en est un ? »
« Bonne question », répond Dani. « Parce que si tu y réfléchis, le feu n’avait aucune raison d’être. Pourquoi attirer l'attention ? Quelqu'un aurait pu le voir. Amos a quelque chose en tête, de satanique ou peut-être juste sorti de son imagination. » Elle se tourne vers Baldev Banerjee. « Pendant combien de temps ces produits chimiques brûlent-ils ? »
« Pas plus d'une minute ou deux, je pense, mais le feu est assez intense », répond Banerjee.
« Que prétendait-il faire ? » Dani tente de réfléchir. « Ça a peut-être impressionné quelqu'un, comme un magicien qui impressionne son public avec un déploiement de feu flamboyant ou des colombes qui sortent d'un chapeau, mais s'il n'y avait personne d'autre qu'Amos et la fille, qui essayait-il d'impressionner ? »
« Qui en effet ? » dit Irène.
« Celui qui verrait la vidéo », suggère Stuart.
« Et pour que les flics sachent où chercher, » poursuit Dani, « Amos prend le portable de Liam dans sa poche, après qu'il se soit évanoui chez Logan, et le laisse dans les buissons sur la scène du crime. Puis, après avoir tué Julie, il retourne à la fête, remet les chaussures de tout le monde à leurs pieds, étale un peu du sang de Julie sur la chemise de Liam et rentre chez lui. En guise de répétition préalable, il s'était entraîné sur un chien nommé Molly pour être sûr que tout fonctionnerait, et quand il en a eu fini avec Molly, il a jeté sa carcasse dans le lac. »
« Alors pourquoi Logan a-t-il fui le pays ? » demande Irène.
« Logan n'a pas fui le pays », répond Dani. « Son père l'a mis dans un avion pour lui éviter des ennuis. »
« On en a assez pour coffrer ces deux énergumènes », conclut Irène. « Amenez-moi Amos ici. Et obtenez un mandat d'arrêt pour Logan Gansevoort. Nous allons régler ça une fois qu'ils seront en détention. »
 
 
37.
 
 
Tommy passe l'après-midi à la bibliothèque dans l'espoir d'en apprendre plus sur l'histoire du collège privé Saint-Adrien dans les archives de la ville. Il trouve une référence à l'école en tant qu'arrêt sur le chemin de fer clandestin durant les années précédant la Guerre Civile américaine, et une autre mentionnant que l’endroit avait été utilisé temporairement par le général Washington comme quartier général pendant la Guerre d'Indépendance, mais aucune trace de la fondation historique de l'école. À la surprise de Tommy, personne non plus n'en avait écrit l'histoire officielle. C'était un endroit qui s'était longtemps efforcé de rester privé et discret.
Il reçoit un message de Dani qui semble avoir fait plus de progrès que lui.
BONNE NOUVELLE. MANDATS D'ARRÊT POUR AMOS ET LOGAN. APPELLE-MOI.
Tommy est dans les toilettes de la bibliothèque en train de se laver les mains lorsqu’il réalise qu'il n'est pas seul. Il se retourne pour se trouver face à un visage familier.
« Hey, Tommy », dit l'homme.
« Vito Cipriano », s’exclame Tommy. « Que fais-tu ici ? »
« Je travaille », répond Vito.
« Tu es préposé aux toilettes pour hommes ? » demande Tommy. « C'est un progrès. »
« Très drôle. C'est une bibliothèque publique, non ? »
« Bien-sûr », dit Tommy. « Reste dans le coin, car dans une demi-heure, tu auras droit, avec les autres enfants à la lecture du livre « Des œufs verts et du jambon » par ma tante.
« Ne me dis pas que tu es encore en colère contre moi », dit Vito. « Allons, Tommy… tout le monde s'en est pris à toi après que tu aies largué Cassandra. C'est ce que font les journalistes. »
Tommy évalue son champ de possibilités. Il avait l'habitude de traiter avec les journalistes des tabloïds. Vito Cipriano, un sale type rondouillard et chauve avec une barbichette et une odeur de hipster new-yorkais, n'était pas plus malin que les autres, même s'il en était persuadé.
« En réalité, je pense que j’ai bien plus fait la une des journaux en ayant largué Cassandra que si je l'avais épousée », rétorque Tommy. « J'ai probablement gagné 10 ou 15 millions de plus grâce à vous. »
« Alors, où est ma part ? » réplique Vito. « C'est bon de te revoir, vraiment. Je pensais que tu avais disparu de la surface de la terre. Écoute, le Star m'a mis sur l'affaire de l'Éventreur de Westchester, mais je me demandais…. En quoi consiste ton travail pour le bureau du procureur ? »
« En quoi il consiste ? » répète Tommy. « Ça, mon ami, c'est une histoire fascinante, qui contient beaucoup de faits et de noms très intéressants dans cette affaire, et que personne d'autre ne connaît. On pourrait même appeler ça une exclusivité. » Il voulait appâter le journaliste et craignait de se dévoiler trop facilement, mais il se souvenait de ce que disait son père quand ils allaient pêcher ensemble : «  Ne t’en fais pas trop. Les poissons affamés ne se soucient guère de savoir si l'hameçon est visible . »
« Je connais peut-être quelqu'un qui serait prêt à payer pour ce genre d'information », dit Vito.
« Moi aussi je connais peut-être quelqu'un », dit Tommy.
« Combien veux-tu ? » demande Vito. « Ne fais pas trop monter les enchères. »
« Jusqu'où peux-tu aller ? »
« Cinq mille », estime Vito.
« A la prochaine », lui dit Tommy en s'éloignant.
« Dix », reprend Vito, « mais pas plus. C'est tout ce que mon éditeur m'autorise à faire. »
« Appelle-le », poursuit Tommy, en repartant.
« D'accord, d'accord », dit Cipriano. « Je peux aller jusqu’à vingt, si c'est une bonne histoire, mais sérieusement, c'est tout. Je dois avoir tous les noms. »
« Ok, c'est d'accord », répond Tommy, en jetant un regard furtif autour de lui. « Mais pas ici. Tu te souviens de ma maison à Montauk ? Celle où j'ai secoué l'arbre pour t’en faire tomber ? Retrouve-moi là-bas ce soir à minuit et apporte une carte SD avec beaucoup de mémoire. Et l'argent. »
« Long Island ? » dit Vito Cipriano. « Tommy, c'est à quatre heures de… »
« Tu la veux cette histoire ou pas ? »
« On se voit à minuit, mon pote », conclut Cipriano en se lavant les mains.
Une fois le journaliste parti, Tommy attend un moment avant d’appeler Dani. Elle l’informe de ce qu’a découvert le médecin légiste. Il lui raconte sa rencontre dans les toilettes pour hommes de la bibliothèque.
« Que voulait-il ? »
« Des informations », répond Tommy. « Je lui ai dit que je lui donnerais toute l'histoire et qu'il devait me retrouver à ma maison de vacances à Montauk ce soir à minuit. »
« Tu as une maison de vacances à Montauk ? »
« Non », répond Tommy. « Plus maintenant. Mais ça, il ne le sait pas. »
« Phil vient d'avoir le chef de la sécurité de St. Adrian au téléphone », continue Dani. « Ils retiennent Amos pour nous. On a envoyé une voiture pour le récupérer. Je dois être de retour dans la matinée pour le premier interrogatoire. Nous devrons probablement parler aux parents d'Amos à ce moment-là. »
« Ils vont avoir le cœur brisé », a dit Tommy.
« Oui, c’est certain », dit Dani. « Je ressens la même chose. Quand je vois un enfant aussi abîmé qu'Amos, ça me rend triste. Plus triste qu’on pourrait le croire. »
« Tu peux peut-être l'aider. »
« Ne te fais pas trop d’illusions », réplique Dani. « Quand un enfant est maltraité aussi jeune… il y a une chance sur un million qu’il soit assez résilient pour s'en sortir. »
« Tu as des projets pour ce soir ? » lui demande Tommy.
« J'ai très envie de me vider la tête, en lisant des magazines et en regardant quelque chose de stupide à la télévision », répond-elle.
« Bon courage pour trouver des émissions de télé stupides. »
« Et toi, qu'est-ce que tu vas faire ? »
« Je vais rentrer chez moi et serrer mon père dans mes bras », dit Tommy. « Et je vais le remercier de m'avoir bien élevé. Et lui dire à quel point je me sens chanceux et combien je l'aime. »
« Fais-lui un gros bisou de ma part », dit Dani.
Tommy fait exactement ce qu'il a dit à Dani qu'il allait faire. Arnie est en train d’écouter de la musique classique à la radio, les yeux fermés. Tommy s’assied à côté de lui et place son bras autour des épaules du vieil homme.
« C'est du Beethoven ? » demande Tommy.
Son père hoche la tête. « 'Sonate au clair de lune'. « 
« Que penserais-tu si je te disais que je vais devenir détective privé ? » lui demande Tommy
« C'est un bon métier », répond Arnie. « Tu serais bon dans ce domaine. »
Tommy regarde son père, surpris d'avoir une réponse aussi lucide. « Merci, papa », dit-il.
Mais son père est à nouveau parti, perdu dans la lumière du tube cathodique devant lui.
Tommy termine la soirée par une demi-heure de sauna et se prépare à aller se coucher lorsque son téléphone sonne. Il se demande qui peut bien l’appeler si tard. Il espère que ce soit Dani. Au lieu de cela, il entend la voix de l’inspecteur Casey.
« Tommy, Phil Casey. Écoutez, » dit l’inspecteur, « Je voulais juste vous avertir. On a envoyé une voiture à l'école. Ils disent qu’Amos n’est pas là-bas et qu’ils ne savent pas où il est. À mon avis, il est à des milliers de kilomètres, mais on ne sait jamais. J'envoie une voiture de patrouille chez Dani, juste pour rester dans l'allée. Rien de grave, mais soyez vigilants. Amos est en liberté. »
Tommy appelle immédiatement Lucius Mills et s'excuse de lui avoir donné sa soirée. Étant donné qu’il ne l’a pas prévenu à l’avance, il dit à Lucius qu'il lui payerait le double s'il peut revenir et rester avec Arnie.
« Amène les filles », ajoute Tommy.
Il raccroche et se dirige vers sa commode. Il y prend son couteau de scout, on ne sait jamais, et son automatique Taurus 1911SS de calibre 45, juste au cas où la chance tournerait.
La foi , c'est bien , pense-t-il, mais la foi avec une arme, c'est mieux.
Il va vers son armoire, enlève tout sauf son T-shirt, sous lequel il glisse la chaînette avec la croix en or que son père lui avait offerte comme cadeau de confirmation, enfile son propre gilet en Kevlar de qualité militaire et un sweat-shirt par-dessus.
La foi et un pistolet, c'est mieux, mais la foi, un pistolet et un gilet en Kevlar, c'est encore mieux , pense-t-il.
Si tout se passait bien, Dani ne saurait jamais que Tommy était venu chez elle pour la surveiller. Peut-être serait-ce inutile. Il l'espérait, mais cela ne voulait pas dire qu'il avait le choix.
Il se réchauffe au micro-ondes une tasse du café du matin en attendant Lucius, qui habite à dix minutes de là. Tout en surveillant par la fenêtre l’éclairage du portail, il a juste le temps de se connecter à son ordinateur portable, de cliquer sur son site préféré de matériel technologique et de commander une caméra thermique infrarouge portative, bien qu’à l’évidence il soit trop tard pour qu'elle puisse servir ce soir.
Lorsque son système de sécurité lui signale que Lucius a tapé le code d'entrée au portail, Tommy se précipite vers sa Harley et dit à Lucius, dans la cour, qu'il ne sait pas quand il reviendrait.
 
 
38.
 
 
De l'autre côté de la ville, Dani a besoin d'une soirée de détente. Elle éteint son BlackBerry, débranche son téléphone fixe, prend un bain, trouve son pantalon de survêtement préféré et son sweat-shirt à capuche rouge douillet, et se pelotonne dans le salon avec une pile de magazines.
C'est la soirée idéale pour allumer le premier feu de la saison. Le coffre à bois était resté vide tout l'été, alors elle se rend sur le porche latéral où est rangé son bois de chauffage, il lui en reste environ un stère de la dernière livraison de l'hiver précédent. Elle charge ses bras de bois et l’apporte dans son salon, le déposant sur les briques extérieures de l'âtre. Elle écarte le pare-feu et se met à préparer le feu, ajoutant d'abord du petit bois, puis des bûches plus grosses qu’elle empile en croix contre la paroi arrière du foyer. Elle vérifie que le conduit de cheminée est ouvert, puis frotte une allumette de cuisine en bois et s'apprête à allumer les journaux qu'elle a froissés sous les chenets lorsqu'elle sent une autre présence dans la pièce.
Elle se retourne et voit Amos debout derrière elle.
Elle cherche du regard le tisonnier, il n’est pas sur le support des accessoires de cheminée.
« C'est ça que vous cherchez ? » lui demande-t-il, tenant le tisonnier dans sa main gauche. Dans la droite, il tient un grand hachoir à viande avec des caractères chinois sur le manche.
Elle souffle l'allumette.
« Vy gorazdo krasivyee, chem moya mat. Moi otets mog by zarabotat' mnogo deneg, prodavaya vas na ulitsah Moskvy », dit Amos.
« Je ne parle pas le russe », dit Dani, son cœur battant la chamade.
« J'ai dit que vous étiez jolie », dit Amos. « Vous auriez plu à mon père. » « Que fais-tu ici ? »
Elle se rappelle qu'elle doit avant tout rester calme.
Quelles sont ses alternatives ?
Réfléchis, Dani, réfléchis .
Amos est un jeune homme en bonne forme physique, de taille supérieure à la moyenne, pas très sportif, d'après ses informations, mais sans doute plus rapide qu'elle et probablement plus fort. Elle calcule la distance jusqu'à la porte la plus proche. Elle cherche tout ce qu'elle pourrait utiliser pour se défendre.
Élargis ton champ d'action, Dani. Tu as d’autres options .
« Je dirais plutôt, que faisons- nous ici? » réplique-t-il. « Pourquoi le destin nous a-t-il réunis ? »
Quel est l'endroit le plus sûr ? Il n'y a pas d'armes dans la maison. Les clubs de golf de son père sont au sous-sol, ainsi que tous ses outils. Marteaux. Tournevis. Scies. Que pourrait-elle utiliser d'autre ? Le sous-sol est trop loin. Quel est l'endroit le plus sûr ? C’est la cuisine.
« Je ne sais pas », répond Dani. « Nous sommes libres de choisir notre propre destin, n'est-ce pas ? »
Respire lentement et profondément . Domine tes pensées .
« Le sommes-nous ? » répond Amos. « Vous ne pouvez pas empêcher ce qui va arriver, n'est-ce pas ? Aucun de nous ne le peut. C'est pourquoi on appelle ça le destin. »
Elle voit ses jointures blanchir à l’endroit où il agrippe le tisonnier.
La cuisine est l'endroit le plus sûr. Il y a des couteaux là-bas. Du poivre de Cayenne dans le placard. Un spray de nettoyant à four sous l'évier, de l'ammoniaque, de l'eau de Javel, des produits chimiques qu'elle pourrait lui jeter dans les yeux … Élargis ton champ de vision .
« J'allais mettre de l'eau à chauffer pour le thé », dit-elle.
« Vous étiez sur le point de faire un feu dans la cheminée », dit Amos.
« Tu as raison », dit-elle. « Mais après ça, j'allais me faire du thé. Tu en veux ? »
Il lui barre le passage vers la cuisine. Elle n'ose pas s'approcher de lui davantage. Réduire la distance pourrait l'inciter à agir. Elle doit aller dans la cuisine.
« Si tu ne veux pas de thé, ça te dérange si je m’en fais une tasse ? »
Il sourit. « Bien sûr », dit-il en s'écartant.
 
 
39.
 
 
Tandis que Tommy attend l’ouverture du portail, il remarque qu'il a oublié de prendre son courrier. Une pensée le frappe soudainement.
Le courrier.
Le courrier postal.
Le PDF que Dani lui avait envoyé était un scan de la lettre qu'Amos lui avait envoyée.
Un scan d'une lettre papier, pas d'un e-mail, imprimée sur le papier à en-tête de l'Académie de St. Adrian, postée pour elle, à son adresse personnelle, bien que Dani lui ait affirmé qu'elle avait supprimé ses coordonnées personnelles de toutes les bases de données publiques.
D'une façon ou d'une autre, Amos savait où Dani habitait.
Il accélère, ses pneus arrière font une embardée et projettent des graviers tandis qu'il s'éloigne. Le bitume file sous ses roues et le grondement profond du moteur de la Harley se transforme en un rugissement strident tandis qu'il réduit rapidement la distance entre sa maison et celle de Dani, une seule phrase tourne en boucle dans sa tête : Oui, même si je marche dans la vallée de l'ombre…
 
 
40.
 
 
Dans la cuisine, Dani remplit d'eau chaude une bouilloire en fonte. Elle pourrait s’en servir pour se défendre, mais si elle le sait, Amos le sait aussi. Elle place la bouilloire sur la cuisinière et tourne le bouton pour allumer le gaz. Le feu est une autre arme possible. Elle tente de se souvenir des produits de nettoyage qui se trouvent sous l'évier et qu'elle pourrait combiner. Elle a une grande bombe d'insecticide contre les guêpes. Le spray en lui-même pourrait lui irriter les yeux. Si le produit aérosol est inflammable, cela lui ferait un lance-flammes d'une portée d’environ 4,50 m.
Réfléchis, Dani. C’est ton métier . Dissuade-le de faire ça .
Si son diagnostic est bon, son meilleur atout serait de le convaincre qu'elle est un être humain et non un objet. Elle doit lui faire ressentir quelque chose. Tout le monde a envie de parler, d’être compris, de se sentir remarqué et apprécié. Serait-il possible de trouver en Amos une infime partie qui puisse le connecter à un autre être humain ?
Les gens veulent être reconnus pour les choses qu'ils ont accomplies, se sentir valorisés. Si elle montre de l'empathie, en recevra-t-elle en retour ? C'est peut-être un moyen d’accéder à lui.
« Donc, c’est Logan qui a eu l’idée de tuer Julie Leonard ou c’était toi? » dit-elle. « Ou bien vous formiez une équipe, comme ces deux gamins à Columbine ? »
Amos ne répond pas.
« Tu sais qu'il a fui le pays ? » lui demande Dani. « On dirait qu'il va s'en tirer à bon compte. Avec l'argent de son père, il va pouvoir rester caché pendant des années. Je ne pense pas qu'on le retrouve un jour. »
« Logan Gansevoort n'a jamais eu une seule idée originale de sa vie », rétorque Amos.
« C'est bien ce que je pensais, » dit Dani. « Tout cela a exigé une ingéniosité bien supérieure à que tout ce que Logan a jamais inventé, mais la police pense que c'est lui. »
« Qui s'en soucie ? » réplique Amos.
« Mais ce n'est pas juste », répond Dani. « Après la façon dont il s'est attribué le mérite concernant la voiture de Pinewood Derby chez les Louveteaux, alors que tu avais fait tout le travail… »
« Qui s'en soucie ? » répète Amos.
« Ou est-ce que c'était prévu ça aussi ? Tu savais qu'un jour tu aurais besoin de lui ? »
Fais-le parler .
« Laissons le passé enterrer le passé », répond Amos avec un sourire en coin.
Il se croit malin, réalise Dani. Elle sourit, comme si elle reconnaissait sa suprême intelligence.
« Il pensait qu’il s’agissait de jouer un bon tour aux autres », dit-elle. « Mais il ne savait pas que vous alliez vraiment tuer Julie et leur faire croire à tous que c'était eux qui l’avaient fait, n'est-ce pas ? »
« Kogo eto volnuet ? » dit Amos. « Ça veut dire qu'on s'en fout ! »
« Comment se fait-il que tu parles toujours couramment le russe ? » lui demande-t-elle. « La plupart des gens qui apprennent une autre langue dans la petite enfance oublient la première s'ils n'ont personne avec qui la pratiquer ».
« Vy skoro umryete », répond-il.
« Traduis, s'il te plaît », dit-elle. « J’aimerais bien comprendre. »
« J'ai dit : 'Vous serez bientôt morte' », répond-il calmement. « Kogo eto volnuet ? Qui se soucie de quoi que ce soit ? »
« Il me semble que tu as dû t’en soucier », dit Dani. « Je peux imaginer pourquoi tu n'aimais pas les ados de la fête. Je suis sûre qu'ils ont dû se moquer de toi ou te faire du mal d'une manière quelconque. Pourquoi ne les as-tu pas tous tués quand tu en a eu l'occasion ? C'est ce que je ne comprends pas. »
Et puis, soudain, elle réalise. Ses propres paroles lui reviennent comme un boomerang. Pour les adolescents, arriver à se faire accepter dans le cercle de leurs semblables est une puissante source de motivation.
« Mais tu ne voulais pas les tuer », dit-elle. « Tu voulais les mettre dans le même enfer que toi. Tu voulais qu'ils sachent ce que ça fait de tuer quelqu'un. Parce qu’en faisant cela, ils sauraient ce que tu ressens. Et alors tu ne serais plus aussi seul. »
La façon dont Amos marque une pause lui montre que sa remarque fait son chemin dans son esprit.
« On s'en fout », répète-t-il.
Amos pose le tisonnier sur la table de la cuisine et le couperet à côté, hors de la portée de Dani mais assez près pour qu'il puisse s’en saisir. Puis il fouille dans la poche de son sweat-shirt à capuche de St. Adrian et en extirpe un petit sac noir en nylon à fermeture éclair, duquel il sort une seringue et un flacon de poudre blanche. La seringue est remplie d'un liquide.
Amos pose le flacon et la seringue sur la table.
« C'est ce que tu as utilisé pour Julie ? » demande Dani. Elle entend l'eau bouillir derrière elle. Lui jeter de l'eau bouillante au visage, ça pourrait marcher…
Elle entend un miaulement sous la table.
Avant qu'elle ait pu l’en empêcher, Arlo a sauté sur les genoux d'Amos. Amos attrape le chat. Dani hésite. Une autre occasion de le prendre au dépourvu venait de lui passer sous le nez. Elle ne pouvait pas laisser cela se reproduire.
Sois prête .
Amos sourit, puis prend le couperet et l'agite devant la tête du chat. Le chat croit qu'Amos joue et tente d’agripper la lame du couperet avec ses pattes.
« Tu veux que je te rase, minou ? » dit Amos, en raclant la lame contre les grosses moustaches du chat.
« Comment as-tu trouvé le cocktail de drogues ? » demande Dani. « Tu l’as injecté à Julie parce qu'elle ne voulait pas boire le punch ? Tu avais mis la drogue dans le punch, non ? Le jus de zombie. Mais pourquoi Julie ? »
« Pourquoi pas ? » dit Amos. « Elle était stupide. Elle aurait fait tout ce que je lui demandais. »
Il lui fait signe de leur verser du thé à tous les deux. Elle réfléchit à ses alternatives. La bouilloire est lourde. Elle pourrait l'assommer, peut-être même le tuer, si elle le frappait d'un coup brutal, mais ses chances d’y arriver sont minces. Sa meilleure option est encore de lui faire perdre tout sentiment d'urgence.
« Julie était-elle amoureuse de toi ? » demande Dani. « Et tu avais du mal à y croire ? » Il éclate de rire. « Qui s'en soucie ? Vraiment », dit-il, en faisant glisser la seringue vers elle sur la table et en lui indiquant du menton, qu'il veut la voir s'injecter la drogue dans les veines. « Si vous prenez ça, vous ne sentirez rien. Si vous ne le faites pas, vous sentirez tout. »
Dani regarde la seringue.
« C'est à vous de décider », dit Amos en plaçant la lame du couperet contre le cou du chat. « Vous ne pouvez pas empêcher ce qui va se passer. »
Dani considère longuement la seringue hypodermique. Elle se demande avec quelle rapidité les drogues font leur effet. Même si elle réussit à piquer Amos avec, cela n'agirait probablement pas assez vite pour neutraliser une attaque éventuelle.
« Je veux que tu comprennes quelque chose », dit Dani, espérant gagner du temps. « Il n'est pas trop tard. Je peux témoigner que tu n’es pas conscient de la nature de tes actes. Que tu ne comprends pas que c'est mal. Ou que ta conduite est le produit d'une maladie ou d'une déficience mentale. Il existe des règles de procédures qui pourraient s'appliquer. Comme la règle de Durham. »
« Ou la règle McNaughton », répond-il. « Une maladie de l'esprit. C'est incroyable ce qu'on peut apprendre en ligne. »
« Donc tu es au courant », dit-elle. « Il pourrait y avoir un moyen de t'en sortir. »
« Innocent pour cause d'aliénation mentale ? « Ou de bouffée délirante », dit Amos. « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux-IV, page 814, je crois. Si vous pouvez prouver que je j’entretiens des croyances erronées, vous pouvez diagnostiquer la schizophrénie et en déduire que je suis incapable d’apprécier la criminalité de mes actes. »
« Est-ce le cas ? » lui demande Dani.
« Le cas de quoi ? »
« Entretiens-tu des croyances erronées ? »
« Comment une croyance peut-elle être vraie ou erronée ? » l’interroge-t-il. « Je crois au drapeau, à ma maman et à la tarte aux pommes. »
Il repose le chat sur le sol, soulève le hachoir, tire son bras en arrière comme s'il voulait le lancer sur Dani, puis le ramène lentement vers l'avant, et le relâche. Elle fait glisser une tasse de thé vers lui sur la table.
« C'était ça l'idée ? Que ça ressemble à un acte de folie ? » lui demande Dani. « Pourquoi ce rituel ? Voulais-tu engendrer un maximum de terreur ? Ou d'humiliation ? Qu'allais-tu faire de la vidéo que tu as enregistrée ? À qui allais-tu la montrer ? »
Il hausse les épaules avec exagération. « La poster sur YouTube peut-être ? », se moque-t-il. « Pensez à quel point je serai devenu célèbre. » Il regarde son thé.
« Vous avez du lait ? », demande-t-il. « Ne vous levez pas. Vous en avez déjà tant fait. Je vais le chercher. » Il fait passer le couperet dans sa main gauche et en maintient la lame contre la gorge de Dani tandis qu'il ouvre le réfrigérateur de sa main droite.
« Un pour cent ? » remarque-t-il. « Vous n'avez pas de lait entier ? »
« J'ai dû le finir », répond Dani, consciente du tranchant de la lame contre sa peau.
Amos prend une brique de lait et en verse dans sa tasse. Pendant un instant, il quitte Dani des yeux pour se concentrer sur ce qu'il fait, mais il tient toujours l'arme. Il remet le lait dans le réfrigérateur et se rassied, tapotant doucement la table en verre avec le couperet.
Le bruit fait sursauter Dani. Elle saute sur sa chaise. Elle prend une grande inspiration.
« Le médecin légiste a dit que Julie était déjà morte quand tu l’as brûlée », dit-elle. « Pourquoi la défigurer ? Dans l'intérêt de qui ? À qui envoyais-tu un message ? »
Amos sourit. « Votre médecin légiste avait peut-être tort. C'est dommage que vous n'ayez pas été mon thérapeute », lui dit-il. « On aurait pu s'amuser à tenter de me comprendre. Vous auriez pu écrire un livre sur moi. »
« J’aurais aimé », dit Dani. C'était peut-être ce qu'il voulait . « Je pourrais te rendre célèbre aux yeux au monde entier. Sérieusement. Est-ce que tu aimerais ça ? »
« Vous êtes jolie », réplique-t-il. « Comme ma mère. »
« Elle aurait dû t'aider, n'est-ce pas ? » dit Dani. « Elle aurait dû faire quelque chose pour te protéger de ton père. »
Amos ne répond rien.
« Tu te sentais tellement impuissant », dit Dani. « Tu as rendu Julie impuissante en la droguant. C'est pour ça que tu veux me droguer ? Pour que je comprenne ce que c'est ? Parce que si ta mère avait compris, elle aurait fait quelque chose. Mais tu as fait ce que tu devais faire et tu as tué ton père. »
Amos semble se figer à la mention de son père. Dani sait maintenant qu'elle a touché un point sensible, mais elle doit faire attention à ne pas trop tirer sur la corde. Il a besoin de se sentir compris, pas contrarié.
« Ou même tes frères. Ils auraient dû faire quelque chose », poursuit-elle. « Ils étaient plus âgés et plus forts que toi. Ils auraient dû te protéger, mais ils n'ont pas levé le petit doigt. C'est toi qui as dû agir. C'est pour eux que tu as fait cette vidéo ? Pour leur montrer de quoi est capable leur petit frère Alexei ? »
« Taisez-vous », dit Amos.
« Je ne te blâme pas », continue Dani. « Si tu avais tué ton père dans ce pays, on aurait peut-être même jugé cela comme un homicide justifié. Tu aurais eu de l'aide. Tu peux toujours obtenir de l'aide. Je pourrais t'aider. Je sais que tu ne penses pas en avoir besoin, parce que ce que tu as fait à ton père était juste, n'est-ce pas ? C'était juste et saint, alors pourquoi te repentir ? « Je ne te juge pas pour ce que tu as fait, Amos. Mais les choses ne vont pas vraiment bien dans ta vie en ce moment, n'est-ce pas ? Je peux t'aider à te remettre sur les rails. »
« Ce serait plus intéressant si vous étiez aussi intelligente que vous le croyez », dit Amos en terminant son thé d’une gorgée.
« Je ne suis pas ta mère, Amos », reprend Dani. « Julie non plus. Ta mère est celle qui aurait dû te protéger. C'est elle qui t'a abandonné. »
« Arrêtez de parler », lui ordonne Amos.
Soudain, Dani comprend la vraie raison de la mutilation de Julie.
« Tu as déjà entendu le dicton 'Les yeux sont la fenêtre de l'âme' ? C'est ce tu essayais de faire à Julie, n'est-ce pas ? À ta mère ? »
Elle regarde ses mains. La gauche tient le manche du couperet. La droite tient le tisonnier de la cheminée.
« Tu essayais de détruire son âme », poursuit Dani. « L'âme réside dans le cœur. Ou dans les yeux. Donc tu les as brûlés. C'est ça ? Pour l'envoyer en enfer ? Tu voulais envoyer l'âme de ta mère en enfer ? »
Amos ne répond pas.
« C'est bon, Amos », le rassure-t-elle. « Je te comprends. Tu n'as plus à te sentir seul. »
« Taisez-vous ! » dit-il, en levant le tisonnier au-dessus de sa tête.
 
 
41.
 
 
Tommy voit la voiture de police à l’arrêt au bout de l'allée de Dani. Le conducteur est un policier d'état, pas un policier local, c'est pourquoi Tommy ne le reconnaît pas quand il s'approche de la fenêtre ouverte. Il coupe le moteur de la moto et se penche pour parler au policier, et c'est alors qu'il voit que l'homme a la gorge tranchée, le sang imbibant sa chemise et son pantalon.
Il essaye d'appeler à l'aide avec la radio bidirectionnelle de la voiture de police, mais elle a été désactivée. Il fouille ses poches, mais dans sa hâte de se rendre chez Dani, il a oublié son téléphone portable.
Il laisse la moto près de la voiture de police et se dirige vers la maison à pied, s'éloignant de l'allée où il pouvait être vu, se déplaçant plutôt à travers les arbres.
Il voit des lumières briller par les fenêtres de la cuisine.
En s'approchant, il aperçoit deux personnes. L’une d'entre elles est Dani. L'autre est de dos, mais Tommy sait de qui il s’agit.
Il est reconnaissant que toutes les lumières soient allumées dans la cuisine. Cela signifie qu’à l'intérieur personne ne peut voir dans la cour.
Il marche doucement sur le porche arrière de Dani et sort son arme. D'où il est, Tommy ne peut pas tirer sur Amos sans que Dani soit dans sa ligne de mire. Il aurait aimé avoir le temps de s'entraîner, vu qu'il n'a jamais tiré avec auparavant. Il se rend compte, en examinant l'arme de plus près, qu’avant de partir de chez lui, il aurait pu avoir la bonne idée d’y remettre les balles qu'il avait retirées lorsqu'il avait dormi par terre dans la chambre de Dani.
Quand il voit Amos lever le tisonnier, il n'a plus le choix.
Sa raison bascule.
Il charge à toute vitesse, frappant du sommet de sa tête les montants de la serrure au-dessus de la rampe centrale, ses avant-bras encaissant le reste du choc, les portes se brisant vers l'intérieur tandis que le verre vole en éclats à travers la cuisine.
Dani hurle.
Amos se retourne et abaisse son bras, assénant un coup de tisonnier en laiton sur l'épaule droite rembourrée du blouson de moto en cuir de Tommy, son Kevlar absorbant le reste du choc.
 
Tommy sent un éclair fulgurant dans son épaule droite, mais il ignore la douleur et garde la tête baissée, ses jambes puissantes le propulsent vers Amos, heurtant son sternum du sommet de son crâne, un mouvement qui aurait été jugé illicite sur un terrain de football, mais Tommy n'entend aucun sifflet.
Quelque chose craque.
Dans son élan, il renverse les chaises sur le côté et fait basculer la table. Il continue de pousser en s’aidant de la force de ses jambes, il attrape Amos par le poignet tandis que celui-ci tente de lui taillader la tête avec le couperet. Amos s'écrase contre la cuisinière. Tommy entend l'air s'échapper des poumons du garçon, puis ils tombent tous deux à terre. Il attrape Amos par son sweat-shirt et le projette contre le placard.
Puis, Amos lui lance un regard étrange, son visage esquisse un sourire grimaçant, sa résistance faiblit se et son corps se ramollit.
Tommy lâche le garçon, le jette à terre et recule, se relevant d’un coup de genou et luttant pour prendre pied parmi les débris.
Dani fait un pas vers lui, puis s'arrête lorsque Tommy lève la main. Amos ouvre la bouche, et laisse échapper un flot de sang. Il émet un gargouillis tandis que ses yeux deviennent vitreux et commencent à s'éteindre. Son regarde passe de Dani à Tommy, pour s’arrêter à nouveau sur Dani.
Tommy baisse les yeux et remarque qu'un éclat du verre de la table de cuisine épaisse d'un centimètre et demi a transpercé le torse d'Amos, la pointe du verre, aussi acérée qu’un fer de lance, se teinte de rouge tandis que le sang s'échappe de la blessure et s’écoule sur le sol.
Tommy se tourne vers Dani.
« Es-tu blessée ? » lui demande-t-il.
Elle secoue la tête, puis ramasse quelque chose sur le sol.
Il voit une seringue dans sa main.
Il la regarde remonter la manche du bras d'Amos et lui faire une injection.
« Pourquoi fais-tu ça ? » l’interroge-t-il.
« Pour la douleur », lui dit-elle.
Dani s'agenouille à côté du garçon. « Mir », dit-elle doucement. « Mir. Mir. »
Tandis qu'Amos se meurt, Tommy espère voir une expression de paix sur le visage du garçon, une sorte de dernière résolution ou de reconnaissance. Au lieu de cela, les yeux d'Amos s’ouvrent grand, comme s'il voyait quelque chose de terrifiant.

Vendredi
22 octobre
 
 
42.
 
 
L’inspecteur Phillip Casey avait agi rapidement lorsque la centrale avait lancé le code d’alerte après avoir constaté que l'officier posté au bout de l'allée de Dani ne répondait pas à sa radio. Dani raconte à Phil tout ce dont elle se souvient des événements de la soirée, et il prend note.
Elle est reconnaissante lorsque Tommy lui remet son sac de voyage, contenant un pyjama, une brosse à dents, du dentifrice, un assortiment de produits pour la peau et les cheveux, et quelques livres à lire au cas où elle aurait du mal à dormir. Elle décline son offre de chambre d'amis pour une deuxième nuit. Tandis qu'il la conduit à l'auberge Peter Keeler, il l’assure que dès le lendemain après-midi, l'équipe de nettoyage qu'il avait contactée ferait en sorte que sa maison redevienne comme si rien ne s'était passé.
« Peut-être que lorsque tu te sentiras prête, nous pourrons faire un tour à IKEA pour t'acheter une nouvelle table de cuisine », dit-il encore.
« Comment se fait-il que tu sembles savoir exactement quoi faire et quoi dire ? » lui demande-t-elle.
« J’improvise au fur et à mesure », lui répond-il, arrivé devant la porte sa chambre. « Je pense que j’irai parler à Carl demain. Irène a demandé si nous pouvions venir demain matin. Tu penses te sentir d'attaque ? »
« Difficile à dire », répond-elle.
« Je passe te prendre à huit heures. »
« Merci », dit-elle. « Tu as été… incroyable. »
« Demande au service d'étage de t’apporter du lait chaud », répond-il dit. « C'est fini. »
Dani et Tommy arrivent dans le bureau d'Irene Scotto, le lendemain matin, elle leur demande tout d’abord s’ils reprennent le dessus. Dani avoue qu'elle n'a pas réussi à fermer l’œil la nuit précédente.
« Si vous avez besoin de prendre une semaine ou deux pour vous vider la tête, faites-le », lui conseille Irène. « Il y a une clinique dans le Maryland, spécialisée dans le traitement des TSPT (Troubles de Stress Post-Traumatique) chez les premiers intervenants. Nous l'avons appris après le 11 septembre. Personne ne peut aller ramasser des morceaux de corps et penser s'en sortir indemne. Faites ce que vous avez à faire. J'ai besoin de vous. »
Phil et Stuart arrivent, puis Irène s’emploie à débriefer l'affaire, pour s’assurer que toutes les preuves sont bien en place. Ils ont la preuve qu'Amos a modifié les fichiers vidéo du système de sécurité de son école. Ils ont trouvé des bouteilles de nitrate d'ammonium et de zinc dans sa chambre, ainsi que des traces de GHB et de Rohypnole dans le tiroir de sa commode. Amos avait emprunté l'ordinateur d'un camarade de classe pour envoyer des e-mails compromettants à Julie, dans lesquels il expliquait la farce élaborée qu'il projetait de faire. L'un des courriels expliquait comment ils allaient se partager les 10 000 dollars et en quoi ils allaient dépenser leurs parts respectives. Julie allait mettre la sienne de côté pour l'université. Le sang et de l'ADN trouvé sur les vêtements que les adolescents portaient le soir de la fête se trouvait uniquement sur leurs chaussures, nulle part d'autre, ce qui correspond à la version des événements rédigée par Dani. Il n'y a aucun élément suggérant qu'Amos a agi de concert avec quelqu'un d'autre. Logan faisait partie du complot mais pas du meurtre. Amos avait planifié et exécuté le crime et la dissimulation.
Et Amos était mort.
Affaire classée.
« Ensuite, » dit Irène, « j'ai les jeunes de la fête, leurs avocats et leurs familles qui attendent dans la salle de conférence au bout du couloir. J'ai demandé à Stuart de me faire une liste de toutes les autres charges que nous pourrions retenir contre eux. Complicité. Obstruction. Des idées ? »
Dani se sent poussée à prendre la parole. Elle fait remarquer au procureur et à tous les autres qu'aucun des ados ne se souvient de ce qui s’est passé la nuit où Julie a été tuée. Elle espère que l’on pourra en rester là.
« Amos voulait qu'ils soient hantés par cette histoire », explique Dani. « Il voulait qu'ils en soient stigmatisés. Il voulait bousiller leur vie. Si nous publions leurs noms, nous parachèverons l’œuvre d'Amos. Même s'ils sont innocents, ils seront toujours associés à cette histoire. Je n'en vois pas l'utilité. »
« Tout le monde est d'accord ? » dit Irène. « Ou pas ? »
« D'accord », s’exclament Phil et Stuart à l'unisson.
« Très bien alors », conclut Irène en se levant de sa chaise. « Nous en resterons là, à une exception près, dont Stuart et moi avons discuté. Dani, voulez-vous vous joindre à moi ? » Dani accompagne Irène dans la salle de conférence, où le procureur annonce aux parents que toutes les charges contre leurs enfants ont été abandonnées. Davis Fish tient à peine compte de la présence de Dani. Il annonce à Irène qu'Andrew Gansevoort Sr. serait très reconnaissant d’être informé de ce qui concernait son fils et qu'il montrerait sa gratitude la prochaine fois qu'Irène organiserait une collecte de fonds.
« J'apprécie », dit-elle en tendant à Fish une enveloppe de format lettre. « Quand Logan reviendra, dites-lui qu'il a été assigné pour obstruction. »
Le lendemain, les journaux parlent du « Meurtrier des BCBG ». Amos Kasden est mort en tentant d'échapper à la police, selon le rapport officiel. Dani lit un article dans le New York Star, signé Vito Cipriano, affirmant qu'une des preuves, un étrange symbole occulte trouvé sur le corps de la victime, a dû être rejetée par le tribunal à cause de la maladresse de la jeune psychiatre Danielle Harris, qui s'était vue confier l'affaire après la démission de son patron.
« Ce n'est pas juste », lui dit Tommy en l'appelant le lendemain après avoir lu l'article. « C'est ma faute. Je devrais enfermer ce gros tas de lard dans le sauna et l'y laisser fondre jusqu’à ce qu’il se transforme en une flaque de graisse mêlée de polyester. »
« Laisse tomber », dit Dani à Tommy. « Tant que c'est moi qu'ils visent et pas les enfants, je m'en fiche. »
« J'ai eu une longue séance d'entraînement avec Liam ce matin », dit Tommy. « Je lui ai dit de se défouler sur les poids. Il est toujours assez secoué. »
« Il devrait parler à quelqu'un », dit Dani. « Il peut avoir recours à moi, s'il le souhaite. Mais je pense qu’il trouverait un peu bizarre d'avoir son ancienne baby-sitter comme thérapeute. »
« Je lui ai déjà suggéré Carl », dit Tommy. « En conversation amicale. Il a une façon très intelligente de dire les choses et de vous faire croire que vous y avez pensé tout seul.
Liam a commencé à pleurer durant l’entraînement. Je lui ai dit que Dieu nous donne tout autant des larmes que des rires. Tout s’intègre dans un même cycle. »
« Tu es un bon entraîneur », le félicite Dani.
« Il a besoin de savoir qu'il y a des gens de son côté », dit Tommy. « Il m'a aussi demandé s'il pouvait venir à l'église avec moi le dimanche. J'ai cru comprendre que sa mère et son père n’étaient pas d'accord à ce sujet. »
« Claire ne m'en a pas parlé, » dit Dani.
« Et toi ? » dit Tommy. « Tu es occupée dimanche matin ? Je t'achèterai un joli bonnet pour l’occasion. »
« Je crains de devoir remettre ça à une autre fois, » dit Dani. « Je prends l’avion pour le Maryland pour aller voir ces spécialistes des TSPT spécifiques aux premiers intervenants dont Irène a parlé. Je n'arrive pas à dormir. Je vois toujours le visage d'Amos… »
« Quand reviens-tu ? » demande Tommy.
« Je ne sais pas », lui dit-elle. « Ma réservation est pour une semaine. Il se peut que ce ne soit pas aussi long… Je ne sais pas. »
« Tu peux toujours me parler », dit Tommy.
« Je sais que je peux », dit Dani, réalisant qu'elle n'a jamais ressenti cela avec un homme auparavant… ce sentiment de confiance totale, et la certitude que quelqu'un la voit telle qu’elle est vraiment. Même lorsqu'elle était tombée amoureuse de ce brillant chimiste en Afrique, elle avait réalisé rétrospectivement qu'il aimait parler de lui. Elle avait aimé ça aussi, elle avait aimé son intelligence, mais il n'avait jamais montré pour elle autant d'intérêt qu'elle en avait montré pour lui. Il lui vient à l'esprit que Tommy est le genre d’homme dont elle pourrait tomber amoureuse, et que peut-être elle l'est déjà, sauf qu’elle ne peut pas envisager de tomber amoureuse avant d'avoir mis de l'ordre dans sa tête. Une chose à la fois.
« Je compte bien le faire », lui dit-elle. « Mais pour l'instant, je pense que j'ai besoin de parler à quelqu'un de totalement neutre. Quelqu'un avec qui je peux partir de zéro et voir où ça me mène. »
« Je comprends », la rassure-t-il. « Je vais m'occuper de tout en ton absence. Appelle-moi à ton retour. »
Le lendemain, elle se rend à la clinique, où elle raconte ce qui s’est passé jusqu'à épuisement, et créée ainsi son propre récit, qu'elle pourra revoir ou ignorer selon son bon vouloir. Les conseillers lui expliquent qu'il est courant que les policiers, les pompiers et les premiers intervenants se sentent à l’abri de ce qui traumatiserait les personnes normales, et qu’ils pensent que leur travail consiste en partie à refouler leurs sentiments, à accomplir les tâches difficiles et à ne pas se laisser abattre. L'un de ses conseillers avait été l'un des premiers militaires américains à visiter le complexe de Jonestown, en Guyane, où 918 membres du Temple du Peuple s'étaient suicidés sur l’injonction d'un fou nommé Jim Jones.
« Mon travail consistait à ramasser les dépouilles, dit le conseiller, des corps d'hommes, de femmes et d'enfants, gonflés par le soleil… et je me suis dit que j'avais été formé pour cela, mais personne ne peut être formé à gérer quelque chose comme ça. Personne n'est aussi résistant, alors n'essayez pas de résister, Danielle, parce que cela ne fonctionne pas. »
Elle explore avec eux les éléments surnaturels de l'affaire, et ils lui disent que les survivants de traumatismes ont souvent des élans de superstition, se sentant comme des pions sur un grand échiquier, ou se pensant bénis par une chance extrême. Les gens pensent : « Pourquoi moi ? Pourquoi ai-je survécu ? Certains pensent : « J'ai été béni, rien ne peut me faire du mal, je suis envoûté ». C'est tout à fait normal de se sentir comme ça. »
Ils sont bons, pense Dani. Ils l'aident. Elle parle, et elle écoute, et elle parle de ses parents, et de Tommy, et puis une nuit, elle arrive enfin à dormir. Elle dort la nuit suivante aussi. Elle se sent à nouveau sur la bonne voie.
Elle avait décidé de ne pas répondre aux e-mails pendant son séjour dans le Maryland, mais elle répond à un SMS de Tommy, qui lui demande comment elle va et quand elle serait de retour.
JE T'APPELLERAI VENDREDI - JE PRENDS L'AVION POUR WHITE PLAINS EN MILIEU DE MATINÉE.

Vendredi
29 octobre
 
 
 
43.
 
 
Dani l’a appelé et accepté de déjeuner avec lui en rentrant directement de l'aéroport. Pendant la semaine où elle était partie, de violentes rafales de vent avaient fait tomber toutes les feuilles des arbres, laissant leurs branches dénudées et austères se détacher sur un ciel gris foncé. Tout en l’attendant au Miss Salem Diner , Tommy regarde la pluie battante par la fenêtre, le genre de pluie d'automne dure et régulière qui détache les dernières les feuilles et les met en pièces à l’endroit même où elles tombent.
Le vieux cuisinier est au gril avec sa spatule et ses pinces, son tablier attaché dans le dos. Sa fille est à la caisse, essayant de lire un numéro dans l'annuaire en le tenant à bout de bras.
Tommy avait un jour envisagé d'acheter le restaurant et de mettre un panneau dans la vitrine qui dirait « actuellement propre ». Les affaires auraient triplé du jour au lendemain.
Il se demandait si Halloween allait être annulé à cause de la pluie. Le restaurant était décoré de toiles d'araignée artificielles, de masques et de citrouilles. Les enfants aiment avoir peur. S'ils connaissaient ce qui fait vraiment peur, il était sûr qu'ils n'apprécieraient pas autant.
Il voit Dani garer sa BMW noire sur le parking. Elle porte un imperméable North Face orange sur un pull irlandais, un jean et une paire de bottes de pluie en caoutchouc rouge. Ses cheveux sont ramassés en une queue de cheval qui dépasse de l'arrière de sa casquette des Mets. Elle sort de sa voiture et se hâte vers le restaurant, tête baissée, pataugeant dans les flaques d'eau. La serveuse arrive à leur box en même temps qu'elle. Dani commande un cheeseburger, un milk-shake au chocolat et une salade tout en accrochant son manteau au bout du box.
Tommy commande un cheeseburger au bacon, des rondelles d'oignon frits et un coca light. Ils commandent tous les deux un café.
« C'est bien de faire attention à ce que tu manges », observe Tommy. « Tu équilibres les calories vides du shake avec la salade. Une nourriture saine, et une moins saine. Tu as l’air en forme, au fait. »
« En forme ? Ça m’étonnerait », dit-elle. Elle avait l'air pâle, peut-être était-elle juste fatiguée. « Mais je te remercie. Tu seras heureux d'apprendre que j'ai recommencé à courir lorsque j'étais dans le Maryland. Je n’arriverais pas à te suivre, mais c'est un début. »
« Si tu veux qu’on aille courir ensemble, ça ne me dérange pas de ralentir le rythme », dit Tommy.
« On quitte l'heure d'été le week-end prochain, c'est ça ? », demande-t-elle. « Au printemps on avance, et à l’automne on recule. Je n'ai jamais aimé ce recul horaire à l'automne. Il fait nuit si tôt. »
« Je pense à la chanson Quel monde merveilleux [What a wonderful world] , » dit Tommy. «  L’éclatant jour béni, la sombre nuit sacrée … »
« C'est une jolie façon de voir les choses », dit Dani.
« C'est l'heure du bilan », dit Tommy. « Comment vas-tu ? »
« Mieux », dit-elle en remuant tranquillement son café. « Je suis contente d'avoir pris du temps libre. »
« De quoi avez-vous parlé ? Enfin, je veux dire, je sais de quoi tu as parlé, mais comment en as-tu parlé ? » Demande-t-il. « Et arrête-moi si je suis trop curieux. »
Elle sourit. « Ils t’aident à préciser ton histoire jusqu'à ce que tu la possèdes », lui dit-elle. « Désolée si ça ressemble à du jargon de psychologue. C'est intéressant de comprendre comment on est en arrivé là. Les soldats qui rentraient de la Première Guerre mondiale atteints de ce que l'armée appelait le « choc des obus » avaient pour consigne de ne pas penser aux choses qui les avaient traumatisés, de ne jamais en parler. On les envoyait dans des maisons de retraite et on leur disait de peindre de jolies fleurs. Maintenant, c'est le contraire. Tu en parles jusqu'à ce que tu ne supportes plus d'en parler, et quand tu as terminé, tu as un récit qui enveloppe le traumatisme. Une histoire que tu peux choisir de raconter ou de ne pas raconter. C'est un peu trop simplifié, mais c'est ça dans l'essentiel. Et toi ? Tu y as repensé ? »
« Oui j’y ai repensé », répond Tommy. « J'ai vu Carl plusieurs fois. Je comprends ce que tu dis. Mais pour moi, ce n'est pas comme avec Dwight Sykes. »
« En quoi est-ce différent ? » demande Dani.
C'était la première question que Carl lui avait posée. Il y avait beaucoup réfléchi. Il s'était senti coupable, et terriblement mal, à cause de son comportement macho sur le terrain après avoir assommé Dwight Sykes. Il n'arrivait pas à se l’expliquer.
« Comment te sens-tu d'avoir tué Amos ? » lui avait demandé Carl.
« Pas très bien », avait répondu Tommy. « Mais pas aussi mal qu’on pourrait s’y attendre, franchement. Il allait tuer Dani. Il devait être stoppé. »
Carl était d'accord sur ce point.
« Pour l’accident avec Dwight, je me suis demandé pourquoi il était arrivé », dit Tommy à Dani. « Ça n'avait aucun sens. Mais en ce qui concerne Amos, je n'ai pas de doutes. Je ne ressens aucun remords. Et je ne pense pas que je devrais. En fait, ce qui s’est passé avec Dwight m'a aidé à comprendre pour Amos. Je t'ai déjà raconté ce qui s'est passé ? Après l'accident ? »
« Lorsque tu as quitté le terrain ? », dit-elle.
« Non », répond Tommy. « Après ça. Je me suis rendu aux funérailles de Dwight Sykes à Oakland. Son père et sa mère m'ont invité chez eux après. J'avais peur qu'ils me haïssent, mais ils m'ont dit qu'ils savaient que c'était un accident. Que tout ce que j’avais fait était de jouer le match aussi brutalement que possible, tout comme Dwight. Puis sa mère m’a dit : « Tommy Gunderson, je voudrais que tu fasses le bien ». Parce que Dwight voulait faire le bien dans sa vie. Alors maintenant c’est à toi d’accomplir tout le bien qu'il aurait voulu faire. Je ne savais pas trop ce qu’elle voulait dire, mais maintenant je pense qu’il s’agissait de choses comme celle-ci. C'est pour ça que c'est moi qui me suis relevé et qui ai quitté le terrain. Parce que je devais accomplir cela. Je sais que j’ai bien fait. Amos allait te faire du mal. Il était mauvais. Je ne sais pas ce que tu penses du mal, mais voilà comment j'ai vu les choses. »
« Pour ta gouverne, » dit Dani, « je suis absolument contre le mal. »
« Les grands esprits se rencontrent », dit Tommy. « On ne se sent pas aussi mal lorsqu’on est sûr d’avoir fait ce qu'il fallait. »
Dani sirote son milk-shake.
« D'une certaine façon, je ne pense pas qu'Amos était mauvais », réfléchit-elle. « Je veux dire que je pense qu’il l’est devenu. Il a choisi le mal. Il l’a laissé entrer. Après ce que j'ai vu en Afrique, j'ai commencé à remettre en question ce qu'on m'avait appris sur la foi. Mais le Amos que tu as… arrêté, était mauvais. J’en suis sûre. Je ne peux m'empêcher de penser à la personne qu’il était avant de devenir mauvais, au mal qu'on lui a fait. Je pense au petit garçon effrayé en Russie, fuyant son père…
« Je sais », acquiesce Tommy.
« Tu savais », dit Dani, « qu'il y avait une deuxième seringue dans son kit ? La première contenait le même cocktail que celui qu'il a donné à Julie. La seconde était pleine de pentobarbital. »
« Ce n'est pas ce qu'ils utilisent pour euthanasier les animaux de compagnie ? »
« Ouaip. »
« Il voulait peut-être s’en servir pour te tuer », suggère Tommy.
« À la place du hachoir à viande ? », insiste-t-elle.
« Alors que voulait-il en faire... »
« Peut-être voulait-il se tuer », murmure Dani. « Il était en mission suicide. Il n'essayait pas de dissimuler ses empreintes digitales ni de couvrir ses traces à l’aide d’une fausse vidéo de surveillance. Il savait qu'il ne s'en sortirait pas. Le pentobarbital agit rapidement. Presque instantanément. Il a dû penser qu'il avait une dernière chose à faire et qu'il se tuerait ensuite. »
« On n’est pas obligés d’en parler si tu ne veux pas », lui rappelle doucement Tommy. « L’affaire est classée, n’est-ce pas ? »
« L’est-elle vraiment ? » demande Dani.
« Que veux-tu dire ? »
« Je ne sais pas, » dit-elle. « Il y a des choses qui ne collent pas. Pourquoi Julie Leonard a-t-elle été choisie comme victime ? Ce n'est pas juste parce qu'elle était disponible. Lorsque les tueurs en série choisissent leurs victimes, ce n'est presque jamais au hasard. Ils peuvent être assis sur un banc dans un parc, attendant que quelqu'un se présente, mais ils n'attendent pas n'importe qui. Ils attendent la personne qui correspond à leur fantasme. Si la mère qui a abusé d'eux était rousse et portait un chapeau bleu, ils sont à l’affût de la première rousse portant un chapeau bleu qui passerait par là pour mettre le feu aux poudres, même s'ils ne sont pas précisément conscients de cette attente. Alors, de quelle manière Julie a-t-elle correspondu au fantasme d'Amos ? »
« Je croyais que tu avais dit qu'elle lui rappelait sa mère », se souvient Tommy.
« Je me suis trompée. Julie était une copine », répond Dani. « Si Amos avait été à la recherche d’une figure maternelle, il aurait fait une fixation sur des femmes plus âgées. Les autres pièces du puzzle s'emboîtent parfaitement. Voici le crime, voici le coupable, et voici l'histoire de sa pauvre vie dans un orphelinat qui explique tout, l'affaire est close, emballer c’est pesé. Mais pourquoi a-t-il choisi Julie ? Je n'arrive pas à voir la logique. »
« Peut-être est-il inutile de chercher une réponse logique, », suggère Tommy.
« Que veux-tu dire ? » demande Dani. « Tu penses toujours qu’il y a un rapport avec la mort du premier-né ? »
« Peut-être bien », opine Tommy. « Mais voilà la question que je me pose : que savons-nous de Julie ? Qu'avait-elle de singulier ? Ou d’irrationnel ? »
« Son historique médical », dit Dani. « Ou plutôt l’absence d’un tel historique. Où veux-tu en venir ? »
« C'est juste que c’est trop curieux pour ne pas vouloir dire quelque chose, » dit Tommy. « Et au cas où tu n’aurais pas remarqué, il y a un éléphant dans le placard. Les rêves. Les signes. Tu cherches des réponses logiques… »
« Tommy, » dit Dani. « C'est ce que font les psychiatres. C'est ce que font les médecins. La relation de cause à effet. Tu évalues la condition générale, tu listes les symptômes, tu te livres aux vérifications nécessaires, tu procèdes par élimination, tu poses un diagnostic, et tu en déduis un traitement logique. »
« Mais, que faire lorsque la conclusion défie toute logique ? » lui demande Tommy. « Depuis quand des réponses logiques expliquent-elles des éléments paranormaux ou surnaturels ? C’est inconcevable. Par définition, la logique en est exclue. Que peut-on qualifier de surnaturel dans cette affaire ? »
« Les capacités psychiques d'Amos ? »
« C'est une possibilité », dit Tommy. « Mais il pourrait s’agir que de tours de passe-passe. Si l’on fait abstraction de cela. Quoi d'autre ? »
« Willis Danes, » dit Dani.
« Qu’y a-t-il avec Willis Danes ? »
« Je ne peux pas te le dire sans violer le secret médical. Mais fais-moi confiance. »
« Ok, » dit Tommy. « Quoi d'autre ? »