HIVER DE GUNTER
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Description

L'hiver de Gunter, roman majeur du romancier paraguayen Juan Manuel Marcos, reçut le Prix du Livre de l'Année en 1987 lors de sa sortie et remporta un gros succès de librairie tant au Paraguay qu'en Amérique latine. Ce roman important de la période dite du Post-Boom latino-américain est enfin mis à la portée d'un public francophone grâce à la remarquable traduction du dramaturge et historien français Alain Saint-Saëns. Il s'agit là d'une magnifique histoire d'amour, un pamphlet virulent contre l'horreur, la brutalité et l'absurdité de toute société dictatoriale, une peinture attachante des mythes fondateurs des sociétés guaranie et guayakie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 16
EAN13 9782296810532
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’HIVER DE GUNTER
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55113-8
EAN : 9782296551138

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
JUAN MANUEL MARCOS


L’HIVER
DE GUNTER


Traduit de l’espagnol
par Alain Saint-Saëns


L’Harmattan
‘UN CHEMIN LONG ET TORTUEUX’
DE LA TRADUCTION FRANÇAISE
DE L’HIVER DE GUNTER
DE JUAN MANUEL MARCOS


Ce fut à l’occasion de la conférence d’un professeur américano-norvégien, prix Nobel d’économie, à Assomption, au Paraguay, que je rencontrai le romancier paraguayen Juan Manuel Marcos pour la première fois. {1} Je lui serrai la main un peu par hasard lors du cocktail privé offert en l’honneur du conférencier dans le Grand Salon d’Honneur de la Banque centrale où je m’étais introduit sans y avoir été invité. Mes premiers mots furent pour lui dire que j’étais Français, dramaturge, historien, traducteur, et poète, et que j’avais beaucoup aimé son livre, L’hiver de Gunter. {2} Si l’opportunité m’en était donnée, je souhaiterais volontiers pouvoir le rendre accessible à un public de langue française. Le visage de Juan Manuel Marcos s’illumina d’un large sourire ; il parut enchanté de l’idée, me tendit sa carte de visite et m’invita à lui écrire. Au bout de trois mois d’un échange de courriels passionnant et passionné durant lesquels se dessinaient déjà en creux les contours de notre amitié naissante, l’entente était conclue.

********
***
D’une certaine manière, tout me destinait à traduire le roman de Juan Manuel Marcos. Premièrement, je connaissais parfaitement les lieux centraux de la trame de son récit, pour y être passé chaque fois peu après lui. C’étaient d’abord deux capitales européennes : Madrid, point de référence majeur de l’ouvrage, ‘lieu idéal, non pour se souvenir, mais bien plutôt pour cesser de se souvenir’, {3} où Juan Manuel Marcos avait vécu à partir de janvier 1978 dans le quartier de Argüelles et soutenu sa thèse de doctorat en philosophie à l’université Complutense en 1979 {4} et où, pour ma part, j’avais rédigé ma thèse de doctorat en histoire en tant que membre de l’école des hautes études hispaniques au sein de la Casa Velazquez de 1987 à 1990. {5} Elise, dans L’hiver de Gunter, se souvient avec nostalgie d’Argüelles, où elle avait vécu :

Elle voulait seulement se promener à travers Argüelles, passer devant son ancien appartement, le premier, du temps où elle était célibataire, qui avait été conservé intact sur la rue Fernandez de los Rios. {6}

Et l’émotion la submerge un matin quand la nièce de son époux, Solitude, montre de la sympathie pour son spleen de Madrid :

Solitude l’avait conquise pour toujours presqu’au lever du jour, quand elle lui avait dit qu’elle passerait un jour par Madrid et qu’elle aimerait savoir où elle avait vécu, pour se faire prendre en photo devant sa maison, parler avec son concierge, monsieur Angel Hontanar, boire les mêmes vins. Elise s’était mise à pleurer comme une andouille au-dessus de l’agneau froid. {7}

Elise est sous le charme indéfinissable d’une partie de Madrid demeurée comme figée dans le temps :

Les rues dans le secteur de la Grand Place et jusqu’aux épouvantails coniques de Chamartin, sentaient tant, pour des raisons mystérieuses, le suranné, tout au moins pour ses narines d’Américaine, qu’elles lui donnaient l’impression que les souvenirs allaient se décoller de sa mémoire et se poser à jamais sur ces murs lézardés, bons et imperturbables comme des grands-parents, pour ne plus former qu’une mosaïque multicolore de décalcomanies enfantines que dans le temps nous appelions Funes. {8}

Dans le poème ‘Années heureuses, ‘dédiés aux meilleurs moments de ma vie en Espagne, j’ai chanté de même l’aspect vieillot et si attachant pour moi de Madrid :

Gran Vía surannée,
Touchante léthargie.
Don Quichotte et Sancho,
Dos d’âne et vieux poncho,
Rossinante fanée,
Du désert nostalgie. {9}

C’était Paris aussi, où Juan Manuel Marcos avait séjourné en 1979 et porté sur les fonts baptismaux Magali, la fille de son grand ami, le musicien paraguayen Mito Sequera, {10} qui devint un personnage du livre {11} et serait également mon ami quelque trente ans plus tard. Le Paraguayen Ruben Bareiro Saguier, exilé de son pays, créateur de la première chaire de guarani de l’Université française, enseignait déjà à cette époque dans les murs de l’université de Paris-Vincennes. {12} Il reviendrait à Paris comme ambassadeur du Paraguay en France de 1995 à 2003, aidé en cela par Juan Manuel Marcos. {13} Comme le souligne Jaqueline Baldran, ‘une fois de plus, Paris avait joué son rôle de carrefour culturel, de creuset.’ Les écrivains d’outre-Atlantique, et Juan Manuel Marcos à leur contact, y prirent ‘conscience d’être non seulement paraguayens mais encore latino-américains.’ {14}
En 1981, je montai à Paris pour y affronter avec succès les redoutables oraux de l’agrégation à la Sorbonne et je découvris le même Quartier Latin de Julio Cortazar, {15} le Boul’Mich et ‘les petits poissons dorés’ qu’Elise Lynch, dans le roman de Juan Manuel Marcos, s’efforcerait en vain de trouver à chacun de ses séjours. {16} Comme le firent Elise et son mari Gunter, passant à Paris ‘leur premier mois de juin de lune de miel’ suivi de beaucoup d’autres, {17} je vécus un mois heureux en 1998 dans la capitale française avec mon épouse américaine d’alors, enseignant des cours d’été d’histoire de France et d’histoire de Paris pour une université américaine, et le perçus comme une escapade romantique.
C’est en ces mêmes termes que Gunter décrit son court séjour avec Elise à Paris à son interlocuteur Livio Abramo : ‘Elise et moi, on a l’habitude de s’offrir de temps en temps une petite escapade à Paris.’ {18} Juan Manuel Marcos confesse avec humour que, lors de sa première rencontre en 1970 avec Augusto Roa Bastos venu à Assomption donner un cours de littérature, il s’était en fait intéressé beaucoup plus à la jeune femme qu’il avait amenée avec lui en classe, et Juan Manuel Marcos de se souvenir qu’à un moment donné important de l’exposé du grand romancier paraguayen, il avait, lui, atteint son but : la belle avait accepté de ‘s’échapper avec (lui) à Paris.’ {19} Ce n’est sans doute pas par hasard non plus que Paris fut le lieu où ma compagne paraguayenne et moi-même nous nous retrouvâmes en 2007 pour une lune de miel printanière, donnant tout son sens en cela aux paroles de Julio Cortazar : ‘Moi, je dis que Paris est une femme, et c’est un peu la femme de ma vie.’ {20}
C’était l’Oklahoma ensuite, où Juan Manuel Marcos avait enseigné à l’université d’Etat d’Oklahoma à Stillwater dans le département d’espagnol de 1982 à 1988, {21} et dans laquelle j’allais passer cinq ans comme professeur dans le département d’histoire, y arrivant peu de temps après son départ, en 1991. Sans doute y souffrit-il comme moi tant du froid vif et de la neige épaisse en hiver que de la chaleur accablante chargée de poussière en été, à l’égal de sa doublure dans L’hiver de Gunter, le Professeur Toto Azuaga :

Tant d’années à osciller entre une neige sibérienne et un soleil saharien, où bourrasque de neige et poussière terminaient par forer l’âme de n’importe qui de leurs crocs d’impuissance et d’ennui, jusque ce que l’on se laissât mourir emporté par cette docilité couarde avec laquelle le soleil recouvrait les vastes et fangeux marécages artificiels après une partie de chasse aux canards. {22}

C’était le Paraguay enfin, que Juan Manuel Marcos réintégrait à la chute du dictateur Stroessner à la fin des années 1980 pour y entamer une carrière politique de haut niveau {23} et bâtir en même temps, à partir de zéro, une université, l’université Norte, qui allait devenir en quelque vingt ans la plus grande et la plus prestigieuse université du pays. {24} J’allais découvrir et aimer ce pays et ses habitants bien plus tard au cours de séjours touristiques puis professionnels au début des années 2000, y trouver une compagne qui me donnerait un fils, avant que Juan Manuel Marcos ne m’appelât à ses côtés en juillet 2010.
D’autre part, comme Juan Manuel Marcos, quoique pour des raisons différentes, j’avais vécu les affres du déracinement, souffert de la nostalgie des origines, et enduré les phénomènes de rejet et d’acculturation en résidant tour à tour en Suisse, en Espagne, aux Etats-Unis, aux Philippines et au Paraguay. Je pouvais donc comprendre de l’intérieur le parcours d’un Francisco Javier Gunter, le personnage principal du livre, et sa volonté d’assimilation en Amérique :

La vie à Yale ne fut pas facile pour Gunter (…) Il fut reçu en licence avec les Honneurs, et à la fin de la décade, il avait en poche sa maîtrise et son doctorat (…) Sous Eisenhower, il avait atteint un prestige financier solide, obtenu le passeport américain et, en 1958, s’il ne jouait pas au tennis avec Bob Hope, il n’en partageait pas moins les courts avec ses anciens coreligionnaires de Yale. {25}

Ayant gravi les plus hauts échelons universitaires tant en France qu’aux Etats-Unis, j’étais à même de m’identifier tout à fait non seulement au cursus universitaire étincelant du professeur d’université Juan Manuel Marcos, aidé en cela par son ami l’écrivain paraguayen alors Professeur à Toulouse-Le Mirail Augusto Roa Bastos, qui lui écrivit une lettre de recommandation chaleureuse et superbement argumentée, {26} mais encore à ceux de ses personnages : Toto Azuaga, l’Argentin qui allait faire toute sa carrière académique aux Etats-Unis, {27} mort d’ennui et perdu dans l’Oklahoma, {28} et Elise Lynch, la mulâtresse si douée, amoureuse de Madrid {29} et de ‘son’ Antonio Machado, {30} qui allait franchir avec adresse le parcours d’obstacle du professorat d’université à l’université du Maryland. {31}
Enfin, comme l’avait parfaitement compris le brillant premier traducteur de L’hiver de Gunter de l’espagnol à l’anglais, le professeur Tracy Lewis, il fallait bien plus qu’un simple attirail bilingue pour s’attaquer à la transposition d’une œuvre aussi riche et foisonnante que celle de Juan Manuel Marcos. {32} La fibre poétique, des talents de critique littéraire et d’historien de la civilisation et de la littérature, l’amour de sa propre langue s’ajoutant à la maîtrise de l’autre, étaient certes qualités nécessaires pour entreprendre ce long voyage cathartique au fil des mots, mais il fallait avant tout être ‘médiateur de cultures.’ {33} Tant Tracy Lewis, poète très original en espagnol et en guarani, {34} que moi-même, auteur en espagnol des Chants paraguayens. Odes à la liberté , {35} n’ignorions ni la subtilité ni l’étrangeté de l’âme paraguayenne, encore moins la noblesse des descendants des Karai {36} s’exprimant en un espagnol paraguayen mâtiné d’expressions et de structures mentales guaranies, {37} si bien illustré par les deux autres géants de la littérature contemporaine du Paraguay, Augusto Roa Bastos pour les aspects romanesques dans Moi le Suprême {38} et Fils d’homme {39} et Ruben Bareiro Saguier, merveilleux conteur et poète au génie à tout le moins égal à celui de Victor Hugo, {40} conscient d’être ‘comme la majorité absolue des auteurs paraguayens, un écrivain colonisé.’ {41}
Il semble d’ailleurs que depuis les premiers pas de Juan Manuel Marcos dans le monde de la littérature et de la poésie en particulier, Augusto Roa Bastos et Ruben Bareiro Saguier lui aient offert un patronage intellectuel fécond. En 1970, Juan Manuel Marcos remportait le Prix René Davalos de Poésie : parmi les trois membres du Jury figuraient Ruben Bareiro Saguier et Augusto Roa Bastos. {42} Reconnaissant, Juan Manuel Marcos, devenu Recteur de l’université Norte, allait accueillir Augusto Roa Bastos comme professeur d’université en 2001 et le lauréat du Prix Cervantès 1989 {43} reçut le titre de professeur d’honneur de Littérature. Il dirigea des séminaires, participa à des cours de maîtrise et doctorat jusqu’à sa mort en 2005. {44}
Quant à Ruben Bareiro Saguier, il est professeur de littérature de troisième cycle {45} et, depuis 2010, président du Club des Ambassadeurs de l’université Norte et de son cycle prestigieux de conférences. {46} La publication de la Correspondance inédite entre Augusto Roa Bastos et Ruben Bareiro Saguier , voulue et patronnée par Juan Manuel Marcos qui l’accueillera au sein des Presses Universitaires de l’université Norte, achèvera d’unir pour la postérité les trois piliers de la littérature contemporaine paraguayenne. {47}

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C’est ainsi qu’au sortir de l’écriture d’un drame dantesque sur les naufragés de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en anglais, Dans l’enfer du Superdome, {48} et de la composition d’un recueil de poèmes en français, {49} il me sembla tout naturel de me plonger dans l’adaptation à la langue de Racine et de Marguerite Yourcenar de la structure dramatique aux accents eschyllien et o’Neillien du roman de Juan Manuel Marcos, {50} et de l’épopée lyrique qui soustendait son texte à la manière des poèmes de Pablo Neruda {51} et des chansons de Victor Jara {52} et de Chico Buarque de Hollanda. {53}
L’hiver de Gunter, qui s’enorgueillit à juste titre de ce qu’il doit tant à Bakhtine {54} qu’à Joyce, {55} est tout à la fois une magnifique histoire d’amour entre deux jeunes femmes, Solitude et Véronique, à bien des égards précurseuse de la théorie queer, {56} un pamphlet virulent contre l’horreur, la brutalité et l’absurdité de toute société dictatoriale, une peinture attachante des mythes de fondation des sociétés guaranie et guayakie, chers à Pierre Clastres. {57} Au royaume du colibri et du jaguar turquoise, {58} de la vipère {59} et du lapacho, résonnent encore les échos du canon ennemi et les pleurs des mères paraguayennes, à l’instar de ceux de madame Lynch enterrant le 1 er mars 1870 son fils et son mari, {60} le maréchal président Francisco Solano Lopez terrassé par les forces de la Triple Alliance :

‘Rappelle-toi que nous chantons pour que tu n’oublies pas de ramasser le drapeau des héros tombés. Souviens-toi, amie, de nous tous qui fûmes vainqueurs ensanglantés de celui qui gagna la guerre. Et écoute-nous, sœur, fertilise les semences, car nous attendons sous la terre’. {61}

Alain Saint-Saëns

Doc. I



Colloque International Augusto Roa Bastos, 4-6 Avril 1985.

Doc. II



Recommandation, Augusto Roa Bastos à Juan Manuel Marcos.

Doc. III



Dédicace par Roa Bastos à Juan Manuel Marcos et à sa famille.

Doc. IV



Rapport du Jury du Prix René Davalos 1970.

Doc. V



Augusto Roa Bastos et Ruben Bareiro Saguier,
Maison de l’Amérique Latine, Paris.

Doc. VI



Ruben Bareiro Saguier, Juan Manuel Marcos
et l’Ambassadeur du Japon, Kazuo Watanabe,
Club des Ambassadeurs de l’université Norte,
16 décembre 2010.
PRÉFACE À LA NOUVELLE ÉDITION BILINGUE ESPAGNOL-ANGLAIS
C ela fait plus de vingt-cinq ans que Juan Manuel Marcos m’honore de son amitié et plus de vingt et un ans que je me consacre à l’étude jubilatoire de son roman, L’hiver de Gunter . Cela ne surprendra personne, au demeurant, que l’apprentissage de cette œuvre littéraire ait duré tant de temps, vu que Gunter fait partie de ces romans qui accrochent le lecteur dès la première page et lui laissent une impression indélébile à vie, l’invitant comme le flux et le reflux de la mer, à des explorations sans cesse renouvelées. Vous commencez à lire et voilà que défilent les pages et les années de ravissement !
Je me réjouis que cette introduction à la nouvelle édition du roman aide à faciliter au lecteur la même expérience jouissive qui fut la mienne. Encore convient-il de remarquer que ce n’est pas seulement au plaisir que ce roman nous invite. Au-delà de l’histoire envoûtante, il nous ouvre les portes d’un monde fait d’inquiétudes profondes, de divertissements grandioses, d’insondables solidarités avec les forces historiques et cosmiques, et de possibilités esthétiques. C’est tout à la fois et plus encore un roman policier, un conte amoureux, un drame politique, une geste paraguayenne et latino-américaine, une spéculation philosophique. Et tout cela, en un festival de la parole. L’hiver de Gunter atteint sa dimension multiple parce que Marcos comprend la flexibilité profonde de la langue espagnole. Il comprend qu’un style enlevé, riche en éclats de rire et en réflexions sobres, délicieusement assaisonné d’intertextes, habile en ressources innovatrices, non seulement comble le lecteur, mais en plus lui apporte la dignité de participant. Dans la meilleure tradition postmoderne, le lecteur de L’hiver de Gunter est appelé à vivre avec les personnages, et plus encore, à recréer le texte dans le creuset de sa propre imagination.
A qui m’accuserait d’hyperbole, j’offre le témoignage des années. Qui plus que Juan Manuel Marcos pour donner vie à une histoire comme celle de Gunter ? Qui, mieux que lui, dans sa trajectoire vitale d’écrivain et d’activiste, de rêveur altruiste et constructeur pragmatique, d’érudit engagé, de banni porteur d’espoir, enfin d’homme dans la plénitude de son humanité, qui mieux que lui pour mener à bien ce texte tant paraguayen et tant universel ?
Impeccable opposant à la dictature de Gustavo Stroessner, exilé pendant huit ans au Mexique, en Espagne et aux Etats-Unis, Marcos produisit le roman précisément à la lumière de son propre chemin de croix, fruit du vécu et de l’expérience de la souffrance. De là l’authenticité du texte, jamais démentie par des clichés. De là aussi, l’accueil des critiques littéraires qui élurent l’ouvrage Livre Paraguayen de l’Année en 1987, date de sa parution. De là encore, l’affection du public de lecteurs paraguayens qui reconnurent en ce livre les propres signes de leur identité. De là toujours, la vitalité sans cesse renouvelée du texte, maintenant sous la forme d’un film du même titre, dirigé par Galia Jiménez. De là enfin, son impact sur mes étudiants américains qui, grâce à ma traduction en anglais, Gunter’s Winter (New York : Peter Lang, 2001), ont vu dans l’œuvre de Marcos la trace profonde d’un drame dans lequel nous sommes tous, du nord au sud des Amériques, les protagonistes.
Après Fils d’homme et Moi, le Suprême, L’hiver de Gunter fut seulement le troisième roman paraguayen à être traduit en anglais. Sous sa forme traduite, on le trouve maintenant dans plus de quatre-vingts bibliothèques universitaires et publiques d’Amérique du Nord et d’Europe. Cependant, ces faits sont à double tranchant car, s’ils démontrent la qualité du roman, ils révèlent aussi, par contraste, le manque de reconnaissance injuste souffert par la littérature paraguayenne en général. L’hiver de Gunter est un classique contemporain dans une tradition pratiquement absente du canon littéraire mondial, fait qui a peu à voir avec des mérites artistiques mais bien plutôt avec l’inertie de l’évolution des goûts. Sans qu’il ne faille incriminer la méchanceté de personne, force est de constater qu’il existe bien une sorte d’édit international qui décide de manière péremptoire : ‘Ceux-ci ont de la valeur, ceux-là non ; ceux-ci méritent d’en faire partie, ceux-là non’. Et pour le malheur de tous et pas seulement des exclus, l’on continue à perdre de vue le génie des auteurs paraguayens de la planète.
Que faire alors dans de telles conditions ? Attendre simplement qu’un système de sélection profondément injuste nous rende enfin ce qui nous revient ? D’une machinerie dont l’essence est précisément l’immobilisme, l’on ne peut espérer toutefois une rectification spontanée. Mais en revanche, il est certes possible de brandir parmi nous la bannière du bien. Oui, il est envisageable de créer enfin un espace de justice et d’excellence tel que ses fruits ne puissent plus être niés par le monde extérieur. C’est à cela que nous invite L’hiver de Gunter . ‘Ceci est un appel’, écrit Marcos, dans l’un des poèmes qui sont inclus dans le texte :

…. pour que tu te jettes dans le feu de la vie
Et que dans ses flammes d’horreur tu te purifies,
Pour que… tu te lances dans le fleuve des autres
Et qu’en son tiède débit tu te reconnaisses,
Pour que… tu embrasses le premier qui passe
Et que tu l’invites à cheminer avec toi…

Parce que tu as droit au pain, au livre, à l’air,
… et à l’espoir,
Je te nomme de nouveau en cet appel
Et je te rends universel !

Assieds-toi, lecteur, réponds à cet appel, et que la fête commence.

Tracy Lewis
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE UN
P eu avant de prendre l’avion pour Corrientes, Toto Azuaga avait offert l’ultime session de son séminaire d’automne en Oklahoma. De besogneux étudiants de troisième cycle clignaient des yeux dans la petite salle de séminaire, au treizième étage de la Cathédrale du Savoir. Azuaga avait jeté un dernier long regard consterné à la neige épaisse qui ne cessait de tomber, s’était raclé la gorge comme d’habitude avant de commencer :
- Comme dans toutes les sociétés primitives du continent, la vie religieuse des Tupi-Guarani est centrée autour du chamanisme. Les Payé, chamanes médecins, réalisent les mêmes tâches qu’en d’autres endroits, et la vie rituelle s’accomplit toujours en référence aux normes qui garantissent la cohésion sociale, règles de vie imposées aux hommes par les héros culturels (le soleil, la lune, etc.) ou par les ancêtres mythiques.
Jusque là, par conséquent, les Tupi-Guarani ne se différencient en rien des autres sociétés sylvatiques. Et pourtant, les chroniques des voyageurs français, portugais et espagnols témoignent d’une différence tellement considérable qu’elle confère aux Tupi-Guarani une place absolument originale dans l’échantillon des sauvages d’Amérique du Sud. De quoi s’agit-il ? Les Européens ne furent capables de voir dans les guerres tribales incessantes comme dans les manifestations religieuses, que l’expression du paganisme et la main de Satan. De fait, le prophétisme étrange des Tupi-Guarani a donné lieu à beaucoup d’erreurs d’interprétation. Jusqu’à il y a peu, on croyait que c’était un messianisme typique de temps de crise, une réaction contre le rugissement de la civilisation occidentale. Cependant, il était né bien avant l’arrivée de l’homme blanc, peut-être vers le milieu du XVe siècle. Même s’ils ne comprirent pas le phénomène, les premiers chroniqueurs surent ne pas confondre les chamanes avec certains personnages énigmatiques : les Karai.
Ceux-ci n’avaient aucune fonction thérapeutique, toutes réservées aux Payé. Ils n’étaient pas non plus ministres du culte. S’ils n’étaient ni chamanes ni prêtres, qu’étaient donc alors les Karai ? La seule chose qu’ils faisaient était de parler. Ils disaient que leur mission était de parler en tout lieu, non seulement en leur propre communauté mais encore partout. Les Karai se déplaçaient sans cesse, haranguant d’un village à l’autre. Ils circulaient impunément entre les tribus en guerre, ne couraient aucun risque et, qui plus est, étaient accueillis avec ferveur. Les gens allaient jusqu’à tapisser de feuilles leur chemin d’accès à la population. ( T’es vraiment excité. Je m’en rends compte à la taille de ta bite, lui avait dit Elise). Les Karai n’étaient jamais considérés comme des ennemis.
Comment cela était-il possible ? Dans la société primitive, l’individu se définissait par sa parentèle et son appartenance à une communauté locale. Il était inscrit dans une chaîne généalogique et un tissu d’alliés. Chez les Tupi-Guarani, la descendance était patrilinéale ; on appartenait au lignage du père. C’est là, cependant, que le discours hors norme des Karai marquait sa différence : ils prétendaient ne pas avoir de pères et être les enfants d’une femme et d’un dieu. A ce stade de l’enquête, le fantasme mégalomane qui amenait les prophètes à s’auto-diviniser importe peu. Ce qui compte, c’est l’absence et le rejet du père. S’il n’y avait pas de père, il n’y avait pas de lignage. Ce discours s’inscrivait comme la subversion de l’armature même de la société primitive, qui reposait sur les liens du sang. De telle sorte que le nomadisme des Karai était dû au relâchement des liens avec une communauté déterminée et non à une lubie de leur part ou à leur goût prononcé pour les voyages. Ils n’appartenaient à aucun groupe, ils n’étaient les ennemis de personne. Personne ne leur montrait de l’hostilité ni ne les prenait pour fous. Ils étaient de toutes parts.
Que disaient les Karai ? Ils tenaient un langage au-dessus des langages. Ils fascinaient les multitudes indiennes avec leur discours en rupture marquée avec le discours traditionnel. Le leur se déroulait en marge du système de normes et valeurs du passé légué et imposé par les dieux et les ancêtres mythiques. Là est bien le plus grand mystère. Pourquoi une société primitive, cramponnée au maintien conservateur de ses vieilles valeurs acceptait-elle ces hommes énigmatiques qui proclamaient la fin des règles et du monde régi par ces mêmes règles ? Le discours prophétique des Karai pouvait se résumer en une vérification et en une promesse : d’une part, ils affirmaient sans cesse le caractère profondément mauvais du monde, d’autre part, ils exprimaient la certitude de ce que la conquête d’un monde meilleur était possible. ( Chéri, je ne sais pas ce qui m’est arrivé , lui avait dit Elise, si quelqu’un m’avait annoncé ce matin que j’allais faire quelque chose comme cela, je lui aurais dit qu’il était fou ).
‘Le monde est mauvais ! La terre est laide !’, affirmaient-ils’, il nous faut les abandonne !’. Quant à leur description absolument pessimiste du monde, elle recevait un écho favorable dans l’assentiment général des indiens qui les écoutaient. Cela ne leur paraissait pas être le discours d’une personne malade ou démente. Il se trouvait simplement que la société tupi-guarani, sous la pression de forces diverses, était à un moment critique de son histoire, où elle allait arrêter d’être une société primitive, c’est à dire, une société de non-acceptation du changement. Le discours des Karai corroborait la mort de cette société-là. Le fort accroissement de la population, la tendance à la concentration dans des hameaux de grande dimension au lieu du processus habituel de dispersion, et l’émergence d’êtres puissants étayaient l’apparition de la plus mortelle des innovations, celle de la division sociale, de l’inégalité.
Un malaise profond agitait ces tribus. Les Karai prirent conscience de ce malaise et le présentèrent comme la présence du mal, de la laideur et du mensonge du monde. Plus sensibles que les autres aux transformations qui s’opéraient, les prophètes furent les premiers à proclamer ce que tous sentaient confusément. Accord profond, par conséquent, entre les indiens et les prophètes qui leur disaient : ‘Il faut changer le monde.’ ( Viens, baise-moi !, l’avait supplié Elise, Oui, mets-le tout dedans ! Enfonce-le profondément dans ma chatte ! Oh, chéri, ramone-moi bien ! Tire un bon coup ! ). Quel remède proposaient les Karai ? Ils exhortaient les indiens à abandonner la terre mauvaise pour aller à la Terre sans Maux. Cette dernière était, en effet, le lieu où les flèches volaient toutes seules vers leurs proies à la chasse, où le maïs poussait sans que l’on eût à s’en occuper, un territoire parfait d’où toute aliénation était absente, et qui fut, avant la destruction de la première humanité par le déluge universel, le site commun aux humains et aux dieux.
Retour au passé mythique ? La radicalité de leur désir de rupture ne se limitait pas à promettre un monde sans préoccupations. Elle conférait à leur discours une charge destructrice totale de l’ordre ancien. Leur appel n’épargnait aucune règle, ni même le principe fondamental ultime de la société : la loi d’échange des femmes. ‘A partir de maintenant, les femmes n’auront plus de maître !’, proclamaient les Karai. ( Baise-moi, connard ! Putain, mais baise-moi ! JE TE DIS DE ME BAISER, lui avait crié Elise, Allez, Toto, remue-toi et baise-moi ! ) Où se trouvait la Terre sans Maux ? La mystique des Karai dépassait les limites traditionnelles. Le mythe du Paradis terrestre est commun à presque toutes les cultures, et c’est seulement après la mort que les hommes peuvent y avoir accès. Cela dit, pour les Karai, la Terre sans Maux était un lieu bien réel, concret, accessible hic et nunc , c’est à dire sans passer par l’épreuve de la mort. D’après les mythes, la Terre sans Maux se trouvait généralement à l’Est, du côté du soleil levant. Pour la trouver, les grandes migrations religieuses des Tupi-Guarani se mirent en mouvement, à partir de la fin du XVe siècle. Des milliers d’indiens, abandonnant hameaux et cultures, jeûnant et dansant rituellement sans discontinuer, se mirent en chemin vers l’Est, convertis une nouvelle fois en nomades à la recherche du pays des dieux. Arrivés au bord de l’océan, ils découvrirent un obstacle majeur : la mer ; au-delà, sans nul doute, devait se trouver la Terre sans Maux. Certaines tribus pensaient, au contraire, la trouver en marchant en direction du ponant. Une migration de plus de cent mille indiens partit du delta de l’Amazone au début du XVIe siècle. Dix ans plus tard, seulement quelque trois cents survivants arrivèrent au Pérou qui était occupé déjà par les Espagnols. Tous les autres étaient morts, victimes des privations, de la faim et de l’épuisement. Le prophétisme des Karai pouvait conduire au risque de suicide collectif.
Le prophétisme n’a pas disparu avec les Tupi du littoral. Il s’est maintenu, en effet, parmi les Guaranis du Paraguay, dont l’ultime migration à la recherche de la Terre sans Maux eut lieu en 1947, et fut le fait de quelques dizaines d’indiens Mbya vers la région de Santos au Brésil. Bien que le flux migratoire ait cessé parmi les derniers Guarani, sa vocation mystique continue d’inspirer ses Karai. Dépourvus de pouvoirs pour guider les peuples vers la Terre sans Maux, les Karai ne cessent de se mettre en marche par des voyages intérieurs qui les mènent sur le chemin d’une réflexion sur leurs propres mythes et, y compris, une spéculation proprement métaphysique, comme en témoignent les textes et chants sacrés que l’on peut encore écouter aujourd’hui de leurs bouches.
Comme leurs ancêtres d’il y a cinq siècles, ils savent que le monde est mauvais et ils attendent sa fin. Ce monde sera détruit par le feu et par un grand jaguar céleste qui laissera vivre seulement les indiens Guarani. Leur orgueil immense et pathétique les maintient dans la certitude qu’ils sont le peuple élu et que, tôt ou tard, les dieux les inviteront à se joindre à eux. Dans cette attente eschatologique de fin du monde, les indiens Guarani savent qu’alors viendra le temps de leur royaume et que la Terre sans Maux sera enfin leur véritable demeure. {62}
CHAPITRE DEUX
L ’aéroport silencieux d’Atlanta paraissait plus grand au petit matin. Toto Azuaga fumait solitaire dans une des nombreuses salles d’embarquement du Terminal B. Un couple de touristes obèses de l’ère Reagan piaillait comme deux perruches dans le Burger King d’en face qui ne pouvait vendre de bière car c’était dimanche. Un vieux rouquin passa, voltigea un moment par le bar d’à côté où l’on se refusa à lui servir un Martini Dry parce qu’ils étaient en train de fermer, revint sur ses pas, regarda Azuega avec des yeux furieux, comme s’il était coupable de que l’on fût dimanche, et s’éloigna en ronchonnant.
Azuega se souvenait avec émotion de cette nouvelle magnifique de Hemingway, Un endroit propre et bien éclairé , et qu’à Madrid, le dimanche était le jour où l’on buvait le plus. Il se rappela un petit bar, près de la Gloriette de Quévédo, et songea avec tendresse : ‘Ça, c’est la civilisation, et pas ces conneries. ‘Emmitouflé dans ce manteau bleu passé et froissé qui semblait jouer avec le gris sobre des sièges de la compagnie Eastern Airlines, le cheveu en bataille et pas rasé, la cigarette mélancolique, le nez court entre des yeux ironiques, nul ne lui aurait donné soixante ans. Une nuit, à Manhattan, Elise l’avait présenté à une snob comme ‘le possible amoureux latino dégingandé et ponctuel de quelque comtesse nymphomane dilettante et saxonne, mais plébéien et astucieux l’amoureux, pas monarchique.’
Chaque fois qu’il devait voler en direction du Sud depuis l’Oklahoma, il essayait d’éviter cette large escale à Atlanta. Qu’en était-il de la ville ? A peine si elle lui rappelait Scarlett O’Hara et le Président Carter. Les deux lui étaient sympathiques, la ville devait l’être également. Il était venu tant de fois dans cet énorme aéroport et il ne l’avait jamais visitée. Cette fois, avec la neige et tant de vols retardés, il avait eu de la chance d’obtenir un siège dans cet avion. A Miami, il lui faudrait prendre le vol des Lignes Aériennes Paraguayennes.
- Que diriez-vous d’un peu de vin, monsieur ?
Paresseux, endormi par le ronronnement placide des moteurs, il ouvrit les paupières. Comme un écho lointain, les conversations des passagers de la première classe s’estompèrent, le va-et-vient guarani des hôtesses s’arrêta, leurs voix serviables se turent.
- Merci, Karine.
Il avala une gorgée. Son vin Undurraga était parfait. Il caressa le verre des lèvres. Il ferma les yeux à demi. Les timides lueurs du petit jour entraient bleues comme des souvenirs… Elise bondissant sur le trampoline sous le toit de l’Hôtel Sheraton au croisement de la Septième Avenue et de la Cinquante-Deuxième Rue. Un bikini symbolique, des lolos d’étudiante à la Botticelli, un bronzage chocolaté. Cet été doré et fortuit.
- Je participe à un congrès. Si, ils m’ont invitée… S’ils ne m’avaient pas tout payé, je ne pourrais pas être ici : mon mari est un poète qui n’a pas un centime. Elise, mais tu peux m’appeler Lise.
Sautant. L’eau tiède de la piscine.
- Tu veux coucher avec moi, n’est-ce pas ?
Ses baisers sans ses lunettes. Elise se douchant après l’amour.
- Tu disais que t’es en train d’écrire un livre. Ah, sur la famille Guggenheim.
La douche sur les seins ronds et noirs. Une serviette orange.
- Sèche-moi, s’il te plait… ah, quel délice, plus fort, mon homme.
Sa main sur son sexe dressé.
- Laisse-moi lui dire au revoir.
Courir à la conférence plénière. Elise au banquet de clôture. Son rire de guenon. Ses dents parfaites et scandaleuses. Les vieux professeurs indignés.
- J’te jure, j’pouvais pas supporter ! J’arrive pas à être sérieuse pendant les actes solennels… Viens, on va au Village. On va trinquer, bon Dieu ! Mais, putain, dans quel musée j’me suis procuré ce fardeau asthmatique ? Tu n’souris donc jamais !
Les tours du World Trade Center vues depuis un plat de lasagne. Deux martinis. A ta santé !
- Bon, allez, passe-moi ton portefeuille, montre-moi la photo de ta femme, oh, qu’est-ce qu’elle est grosse ! Que tes filles sont jolies… Tu sais que moi je voulais être architecte ?
Elise sur la plage solitaire. L’après-midi silencieux du New Jersey.
- Non, et ne me le demande pas ! Je n’veux pas me marier, un point, c’est tout !
Marcher pieds nus dans l’écume intime. Trembler de froid et de plaisir. Grelotter et pleurer.
- Pourquoi avec les hommes ça finit toujours par une demande en mariage ?
Siroter. Yeux translucides d’un vert couleur de ciel. Peau noire, regard émeraude, carnaval, bibliothèque. Sourire entre deux larmes. L’océan… Elise fumant au lit. Une odeur d’homme.
- Dis-moi, quel âge as-tu ? La vérité ! Ne t’enlève pas les années comme ces actrices sur le retour. Tant que ça ?
Il blusha.
- Grossier personnage ! OK, donne…
Elle tira une bouffée.
- Ton tabac noir empeste.
Elise à l’aéroport de La Guardia, cap sur une autre conférence plénière. Rouge à lèvres.
- Bon, tiens-moi le miroir de poche, non, plus haut, comme ça, oui. Tu ne vas plus m’embrasser, n’est-ce pas ?
La tentation. Le crime.
- Stupide !
A nouveau le rouge à lèvres et le petit miroir.
Elise de retour d’une autre conférence à l’aéroport de Washington-Dulles. Le taxi.
- Bon Dieu, je suis morte ! Ils m’ont fait parler en espagnol tout le temps…, mais qu’est-ce que les fruits de mer sur Penn Avenue étaient bons !
Sa main sur elle.
- Tu peux pas te tenir tranquille ? Attends un peu…
Les yeux du chauffeur dans le rétroviseur.
- Tu me fais honte !
Mesdames et Messieurs les passagers, dans quelques instants…
Elise, femme. Ensemble.
- Toto…
Rouleaux d’Afrique sur son torse velu, boucles tire-bouchonnées équatoriales de l’automne.
- Il faut que je t’avoue quelque chose…
Les lèvres épaisses qui tremblent.
… nous allons atterrir à l’aéroport international de la ville d’Assomption.
- Idiot, ce n’est pas ce que tu crois. Tu penses que je n’sais pas ce que je fais ?
Le regard sévère d’émeraude embuée sous le menton pas rasé.
- Je te dis que je ne suis pas enceinte, imbécile, j’ai adopté une petite fille… Tu vas me laisser te raconter à la fin ?
… Nous vous prions d’attacher vos ceintures…
Elise devant la porte d’entrée de sa maison. Dans le poing nerveux de Toto posé sur la poignée, deux ballons de couleur.
- Chut ! Ouvre la porte doucement ! Elle te plait, ma maison ? C’est que mon nouveau mari, celui-là, il est riche. Chut, la voilà !
Petite fille noire avec sa baby-sitter blanche.
- Elle a quatre ans.
Sourire.
- Ma chérie, je te présente un ami de Maman. Donne-lui la main, comme ça, oui, très bien.
La lenteur innocente. Le ballon bleu ou le ballon vert ?
… Nous espérons avoir le plaisir de vous servir de nouveau lors d’un prochain vol…
Gêne. Le ballon bleu ou le ballon vert ? Silence. La fillette immobile.
… La température locale est de 38 degrés centigrades…
Le ballon bleu ou… ?
- Merde alors, tu t’décides ? Donne-lui n’importe lequel ! Tu comprends pas qu’elle est aveugle ?
… Le vol pour Corrientes partira de la Porte d’Embarquement no. 6…
CHAPITRE TROIS
- J ’ai commencé à me préoccuper de religion, ou bien plutôt de la mort, le jour où mon père est décédé d’un cancer, déclara Elise, mais je n’aurais jamais rêvé de pouvoir connaître un jour l’archevêque de Corrientes.
Le prélat sourit et lui servit une autre tasse de thé. Il la lui passa toute fumante. Sur son secrétaire, un Christ maigrichon ouvrait désespérément ses bras d’aluminium. Un petit curé avec un nom à consonance allemande leur avait offert une théière en argent, mais Monseigneur Cacérès lui avait répondu qu’ils utiliseraient plutôt la sienne, très vieille et en porcelaine de Chine bon marché, étrennée du temps où il était chapelain sous un campement de tente pendant la Guerre du Chaco.
- Vous êtes de famille protestante ? demanda Monseigneur Cacérès d’une voix mielleuse.
- Episcopaliens, pauvres. C’est une secte de riches blancs. J’ai toujours eu un peu honte.
- Vous avez la peau couleur caramel, mais avec des yeux verts. Je connais d’excellents chrétiens épiscopaliens.
- Ah, oui ? Moi, non. Quelle est la religion de mes amis ? Je ne leur ai jamais posé la question. Je n’assiste plus au service depuis un demi-siècle. Je voulais dire à la messe.
Elise sourit.
- Je suis plus vieille que ce qu’il n’y paraît.
- Vous êtes les Anglicans de l’Amérique du Nord. Il y a beaucoup de pasteurs épiscopaliens. Ils travaillent à la frontière. Ils aident à la régularisation des sans-papiers.
- C’est intéressant. Nous n’avons jamais vécu dans le sud. J’ai un ami là-bas. Il s’appelle Toto. Il est possible qu’il vienne me voir. Quoi qu’il en soit, je suis très contente de ce que vous venez de m’apprendre.
- Vous êtes toujours épiscopalienne ?
- Non, plus vraiment. Nous ne nous sommes même pas mariés à l’église. A vrai dire, je n’appartiens à aucune dénomination. Pancho, bien que Paraguayen, est protestant.
- De type vieil allemand. De ceux qui ne pratiquent point.
- Coquelicot, la sœur de Pancho, en revanche, je crois bien qu’elle est catholique.
- Je suis au courant.
- Venir vous voir ne fut pas une idée de Pancho, mais bien plutôt la mienne. Je me suis laissé dire que vous avez, Monseigneur, beaucoup d’influence.
- Pas autant que je le souhaiterais, madame Gunter, sourit l’évêque avec quelque tristesse.
- J’aimerais enseigner les classes d’anglais au lycée. Connaître mieux la vie des lycéennes de l’intérieur. C’est pour le livre que je suis en train d’écrire.
- C’est tout à fait du domaine du possible. Un peu plus de thé ?
- Non, merci.
- Quand avez-vous perdu votre Papa ?
- Ça fait longtemps déjà. Avant que nous ne voyageâmes à Bucarest.
- Vous avez pu être à son chevet ?
- Un peu, oui. Papa habitait Pittsburgh. Pas très loin de chez moi. Le cancer qui l’emporta fut très rapide ; il partit en moins d’un an. Je lui rendis visite quelques fois, mais je ne pus être à ses côtés le dernier jour.
- Pourquoi dîtes-vous que la mort commença alors à vous préoccuper ?
- C’était la première personne de ma famille proche qui se mourait. Je ne sais pas … Je pensai qu’un jour la même chose m’arriverait.
- Et cela a changé votre vie ?
- Non, pas vraiment. Ça l’a rendue un peu plus triste peut-être. Parfois, il me semble … La vie que je mène n’a pas de sens, elle est si compétitive, avec toujours des tâches urgentes, les conférences, les étapes de la carrière professorale, les publications, les dates d’échéance ! Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que sont ses fameuses dates buttoirs ...
- Si, on dit escalafones en espagnol.
- Elles me rendent toute excitable.
- ?
- Je voulais dire, excitée.
- Vous devriez être satisfaite. Je vous trouve en bonne santé, jolie, bien éduquée et en plus, dotée d’un mari qui gagne beaucoup d’argent.
- Bien sûr, mais parfois, on ne sait pas où tout cela mène, n’est-ce pas ?
- Vous avez eu des enfants ?
- Il paraît, murmura-t-elle, que je ne peux pas en avoir.
- Et vous n’en avez pas adoptés ?
Elle se tut. Cacérès se leva et fit quelques pas en direction de la fenêtre. Grand, la peau sombre, la chevelure blanche, de larges mains, il approchait des quatre-vingts ans. Comme les paysans à la fin de leur vie, il respirait la même vitalité atemporelle, celle du laboureur desséché aux épaules carrées, un rubis énorme sur ses doigts burinés. Elle restait assise, engoncée dans son manteau. L’autre, caressant sa barbe blanche, la regardait.
- Savez-vous que moi aussi j’ai peur de mourir ?
De temps en temps, Elise avait le pressentiment que quelques situations de sa vie imitaient de trop celles des romans. Comme maintenant, cet ennui inquiétant, cette conversation unamunienne.
- Vous, Monseigneur ? Mais vous irez droit au Paradis !
- Cela reste à voir. De toute manière, je n’aimerais pas y aller avant que mon temps ne fût venu.
- La vie est belle, c’est cela ?
- Pas nécessairement. La mort me fait peur, comme à vous.
- L’homme… – Elise masqua un bâillement de son gant – ne sait pas soigner le cancer, mais prétend savoir qui est Dieu.
- Peut-être suis-je en train de dire des âneries.
- Non, pas du tout… Papa avait peur de la mort et il était très croyant. Très pratiquant, comme vous dites. Les épiscopaliens, ils vont au ciel ?
- Bien sûr.
- Pour en finir, le vrai problème, c’est le temps … grand thème littéraire ! Savez-vous que j’enseigne la littérature ?
- Je l’ai lu dans le journal.
- Je vais vous dédicacer un de mes livres. Il traite du temps chez Antonio Machado.
- Mille mercis.
- C’est moi qui suis en train de dire des bêtises maintenant.
- Non, je ne crois pas que ce soient des bêtises. Machado est un vrai poète.
- Je ne m’explique pas comment il puisse paraître trivial à certains. Vous aimez lire de la poésie ?
- Certes, les Evangiles sont de la poésie.
- Je voulais dire, poésie… un peu plus laïque.
- Oui, je comprends. Quand Neruda mourut, j’ai donné une messe de requiem dans l’église d’en face. A la demande du Consul chilien, un bon ami d’Allende. Et Neruda était athée, il me semble.
- Je ne sais pas. Je le suppose. En réalité, qui peut bien être athée s’il parvient à s’éprendre avec une telle intensité ?
- Vous avez raison. Au fond, personne n’est athée.
- Pas moi, en tout cas.
- Bien sûr que non, ma fille. Et Gunter, votre mari ?
- Lui, il est économiste.
- Et Solitude Sanabria, sa nièce ?
- Je ne sais pas. Mais elle étudie dans un collège catholique, non ? Je sais bien que le gouvernement dit qu’elle est communiste, mais sa mère est très catholique. A n’en pas douter, elle aussi est très catholique.
- L’esprit simple des Américains n’est-il point charmant ? Votre nièce et l’une de ses amies de lycée, Véronique Sarria, organisèrent les manifestations estudiantines de juin pour protester contre la visite du général Alexander Haig, émissaire du président Reagan. Les étudiants n’apprécient point que Reagan apporte son soutien aux Anglais dans le Conflit des Malouines.
- Oui, je sais, mais je disais catholique en me référant plutôt au style du Père Cardenal. Quelque chose comme ça. Vous avez lu les poèmes de Cardenal ?
- Oui.
- Vous les aimez ?
- Assez, bien que ce ne soit pas mon poète favori.
- Monseigneur, maintenant, j’accepterais volontiers une autre tasse de thé.
Perdu dans ses pensées, Cacérès s’approcha d’une bibliothèque murale, derrière le secrétaire, y en tira un livre épais à la couverture de simili cuir bleu. Il en feuilleta quelques pages, étudia la Table des Matières et le remit à sa place.
- Je ne sais pas, je cherchais un poème… dit-il. Pour vous le lire. Un peu de patience, je ne le trouve pas.
- De quel poème s’agit-il ?
– ‘Le dernier voyage’ de Juan Ramon Jiménez.
- Mais, mon cher, déclara Elise en éclatant de rire, je veux dire, Monseigneur... Je connais ce poème par cœur !
Il se mit à rire aussi, soudain plus détendu.
- Or donc, cela vous inquiète que les oiseaux continuent à chanter ? dit Elise, se resservant elle-même un peu de thé.
- Pire, qu’ils ne puissent continuer à chanter à cause de la radioactivité, murmura-t-il, vous savez. Dites-moi, vous n’avez jamais été amoureuse ?
Les joues d’Elise s’empourprèrent.
- Mais… voyons, bien sûr, je suis toujours amoureuse de Gunter.
- Vous ne l’appelez plus par son prénom ?
- Pancho, Gunter, c’est la même chose.
- Vous avez eu beaucoup d’aventures ?
- Mais, allons, Monseigneur, répondit-elle, haussant les épaules d’une coquetterie toute espagnole, on ne pose pas ce genre de questions … Les curés sont un peu apocalyptiques…
- Saint Jean dit et ne dit pas que l’épée dans ma bouche est à double tranchant. Je vous l’ai demandé en usant du tranchant vernaculaire.
Elle le regardait, stupéfaite.
- Et quand je pense que l’on m’avait dit que vous étiez un peu idiot ! Cacérès lui tendit la main droite.
- Madame Gunter, je vais vous donner le bonjour, ou peut-être devrais-je vous souhaiter déjà une bonne après-midi.
Elise se leva et, comme de vieux amis, ils parcoururent les quelques pas qui les séparaient de la haute porte de cèdre repoussé.
- Voyez la Mère Torrox. Vous pouvez commencer demain.
- Et vous, mon Père, vous n’avez jamais été amoureux ?
Le chef de l’église de Corrientes la poussa doucement vers le vestibule.
- Bien sûr que si, ma fille. Chaque jour.
CHAPITRE QUATRE
A près s’être entretenue avec l’archevêque, Elise releva le col de son manteau, se chercha un banc de libre sur la place en face de la cathédrale et s’assit pour mieux se souvenir de Madrid. A quelques enjambées, un capitaine espagnol, son épée de pierre à la main, visait encore la chimère qui l’avait guidé pour fonder cette ville sur le chemin de l’Eldorado, il y avait de cela plus de quatre cents ans. Que ton vers soit la bonne aventure/Éparse au vent crispé du matin (Paul Verlaine, Art Poétique ). Dans cette clarté d’un bleu marine en état d’apesanteur, dans cette joyeuse lumière filtrée du matin, les papillons et les lampadaires rendaient grâce, dans leur balancement, à la rosée et au soleil, à la vie, à l’air. Immense dans l’ébriété stellaire des nards, elle aurait aimé être un grillon violoniste, un harmonica impatient aux pupilles humides, un madrigal furtif, là, prêts à jouer. Les amandiers, les pins, le saphir précoce, le roucoulement des pigeons, la brise, les scintillements, un mille-pattes momentané, la cigale laborieuse, l’éblouissaient et faisaient bouillonner son sang. Tel un après-midi musical et léger, elle aurait voulu se laisser porter par le vent, amoureuse. Ses mains, vastes rivières de lumière aux senteurs vertes ! Ses lèvres, grappes de paroles !
Les Castillans et les Basques ne trouvèrent point les mines de Pizarre. Plus au Sud, ils fondèrent cette race au double front, à la double peau, à la double âme, à la double langue, avec laquelle son mari, de père et mère bavarois, ne s’identifierait jamais, bien qu’il fût né dans la Mésopotamie du Nouveau Monde. Quand Elise fit la connaissance de Gunter dans les années cinquante, elle n’aurait jamais imaginé que cet économiste blond et pédant pût être un fils de l’Amérique du Sud. Elle soupçonna bien qu’il était d’origine étrangère, car son anglais paraissait trop parfait, comme s’il était continuellement en train d’imiter l’accent de la Nouvelle-Angleterre face à une répétitrice de langue invisible et obstinée. Gunter avait alors trente-sept ans, et elle trente. Dans la maison de son doyen de Maryland, un grand échalas lui avait lancé des œillades d’une chaleur appuyée tout en mastiquant à la prussienne des branches de céleris touillées dans du fromage de deuxième catégorie... Il la rendait nerveuse. Elle pensa que ce Teuton, qui se croyait célibataire couru parmi les fonctionnaires de Washington, serait ennuyeux à mourir au lit, sans parler de sa mauvaise haleine. Elle ne pouvait pas s’imaginer ce corps au-dessus du sien essayant de lui introduire dans la bouche une langue de céleris.
Quand elle était plus jeune, Elise avait fait capoter un mariage auquel elle préférait ne plus penser. Le divorce – elle en était convaincue – avait grandement aidé sa carrière. Contente de son poste – elle était maître-assistante d’espagnol – elle ne se laissait intimider par personne, ni même par de vaniteux économistes, ex-condisciples de son doyen. Mais cette Noire irrésistible, aux yeux verts et aux sorties brillantes, qui n’entendait pas se marier, allait être l’unique passion de la vie de Gunter. Ses seins à la Botticelli et son rire de guenon le rendaient fou. Il lui fit une cour efficace, insupportable. Il se résigna à l’idée qu’elle était à la fois une cinglée et une révolutionnaire ‘rouge’– rouge comme le banc de la place sur lequel elle était assise, aussi rouge que les militaires disciplinés de Corrientes ne le permettraient jamais en public.
Ils passèrent à Paris leur premier mois de juin de lune de miel. Ensuite, les lunes successives oscillèrent entre orgasme et ennuis chimiquement purs, une tolérance mutuelle, les progrès dans la carrière de chacun, les fausses couches d’Elise, la vie organisée de manière prophylactique comme une usine d’horloges suisses. Quant aux métaphores suisses, Elise préférait les montres : le fromage lui rappelait trop le céleri du doyen. Gunter mastiquait également des oignons, toute la variété crue de l’artillerie culinaire allemande. Et il descendait chaque jour des litres de bière – il passa au whisky quand il attrapa la cinquantaine, mais les exercices de cheval qu’il s’imposait au lever maintenaient son ventre plat et sculpté. Elise le regardait comme s’il était une carotte mécanique enrobée de sauce piquante.
Elle avait pris l’habitude de penser à Madrid en ses moments de spleen sartrien. Elle se souvenait de l’automne, des vieux clochers, de l’horizon en flammes de la Moncloa, de l’or des peupliers, des souches renversées, comme elle se les était imaginés dans sa chambre de Pittsburgh quand elle étudiait l’œuvre de Machado, comme elle les avait désirés dans l’avion d’Ibéria (de loin la compagnie aérienne la plus économique). A Madrid, elle se rendit compte que l’art violet de Machado avait complètement changé avec la Guerre Civile Espagnole, parce que précisément, ces vers dorés firent fondre l’acier des fins d’après-midi de sa pension d’Argüelles, une Espagne divisée pour toujours par une coupure mortelle. Elise, malheureusement, devait vivre dans le Madrid des bourreaux, car il n’y en avait plus d’autre. Franco avait sauvé l’Espagne du bon cinéma, de la liberté, de l’Europe, des bibliothèques laïques, du théâtre étranger. L’Université fut remplacée par la Garde Civile et le monastère.
Mais Elise aimait les gens, cette matière pure que les dictateurs jamais ne pourraient dégrader. La marchande de beignets, le facteur, le caviste, le concierge, la vendeuse des quatre saisons, révélèrent les mensonges, tirèrent les Dormeurs du Val de la mort, tous furent Walt Whitman. Elise trouva sa vocation et sa seconde langue. Elle choisit son Machado comme sujet de thèse doctorale et elle commença ce livre, désormais classique, traduit en trois langues, qu’elle avait mentionné à l’archevêque. Elle prit l’habitude d’une obsession plus ovarienne, mais non pas moins poétique : les jeunes Espagnols en avaient une plus grande, plus épaisse, plus veinée ! Elle coucha avec presque tous les poètes méconnus du moment. Plus tard, mariée déjà, elle pensa faillir avec l’un d’entre eux, comme elle le confessa à Gunter : ‘Et moi qui me l’avais emmené à la rivière, pensant que c’était un jeune gaillard, mais il avait un exposé à préparer !’ Des vins guillerets et de gentils étudiants sans déodorant. Parfois, pour se moquer de Gunter et l’exciter tout à la fois, elle lui susurrait :’Mon problème, c’est que je n’ai pas encore rencontré un vrai mâle comme le Roi.’ Gunter qui adorait l’efficacité franquiste, se mourait de rire, et c’est ainsi qu’ils s’approchaient de leurs noces d’argent.
On avait inculqué à Gunter que tous les Espagnols étaient des idiots. Ses parents, des agriculteurs incultes, transplantés de la Bavière à la jungle, avaient appris le langage des Indiens, mais pas l’espagnol. Gunter gagna une bourse d’études offerte par le lycée allemand de la capitale. Il côtoya très vite les rejetons des familles riches, qui se payaient des tuteurs privés franchouilleux. Lui, en revanche, prit très au sérieux les cours gratuits d’anglais et de la Nouvelle Donne que l’on offrait, très proche du lycée, dans le consulat aseptisé au dentifrice du grand pays du nord. En 1939, Gunter décrocha son bac avec mention. A peine trois mois plus tôt, un général atypique avait été élu président. Commandant victorieux dans le Chaco, aux coutumes austères et de parents laboureurs, éduqué en Europe, général sans avoir jamais fait tirer sur son peuple, d’une aversion spontanément francophile au fascisme L’histoire commence à Altos, au plus haut des cieux, le maréchal, entouré de flammes, se précipitait vers la terre verte comme une flèche d’eau, ses ailes brisées, rien ne l’arrêtait dans sa chute, seule sa modestie l’empêchait d’élever la voix désormais, mort ou vif. Pour gagner la guerre, il n’était pas nécessaire d’employer un jargon vociférant. Il suffisait d’aimer sa patrie et d’être intelligent. C’est ainsi qu’il entra vivre à Altos tout en haut en s’abaissant au niveau du peuple, conversant en français, en guarani et en fer. On le vit l’après-midi voler comme une étoile à la recherche du repos du guerrier. Et sa veille était comme une pure étoile. Personne n’eut jamais son geste d’espace inimitable, personne non plus sa vision d’aigle céleste. Et personne, les poches aussi vides. La lutte continue, l’histoire commence tout en haut, et aujourd’hui, nous sommes le 7 Septembre pour toujours.
Gunter avait su cimenter de solides amitiés en haut lieu. L’un des Américains de type nordique lui avait promis l’une des bourses à l’intention des jeunes Paraguayens. Celle de l’université de Harvard était revenue à Gunter. Cependant, cette année-là, ses parents s’opposèrent à son départ. Ils n’avaient qu’un seul fils. Coquelicot, qui était restée dans son trou ne paraissait pas prédisposée à un mariage avantageux. Mais le président mourut dans le sabotage de son avion et un politicallion de droite lui succéda. Les Gunter, qui sympathisaient avec les forces de l’Axe, n’en cédèrent pas moins cette année-là à une offre de Yale pour sauver Pancho de l’hystérie d’Hérode.
La vie à Yale ne fut pas facile pour Gunter. Il avait l’habitude d’emprunter la rue de la Chapelle et au pied de l’Hôtel Duncan, dans la sous-pente qui accueillait Au Vieux Heidelberg, fort de plus de deux cents ans d’existence à New Haven, il regardait avec envie les palourdes pleines, les chopes de bière Pilsner Urquell, plaisirs tout à fait inaccessibles pour un Latino muni d’une maigre bourse d’étude. Il fut reçu en licence avec les Honneurs, et à la fin de la décade, il avait en poche sa maîtrise et son doctorat. Ses parents moururent d’un cancer à un an d’intervalle dans les années Quarante. Gunter mangea ses économies pour assister à l’enterrement de son père, mais quand sa mère disparut, il était sans le sou. Il se trouva un bon travail de bureaucrate. Il put ainsi aider Coquelicot, même après qu’elle se fut mariée avec Sanabria. Il fut le parrain de Solitude à son baptême. Sous Eisenhower, il avait atteint un prestige financier solide, obtenu le passeport américain et, en 1958, s’il ne jouait pas au tennis avec Bob Hope, il n’en partageait pas moins les courts avec ses anciens coreligionnaires de Yale – dont le doyen d’Elise. Tant d’années s’étaient écoulées !
Et Elise s’était remise à rêver à Madrid. Pourquoi Gunter pensait-il que les Espagnols étaient tous des idiots ? On ne pouvait nier qu’ils avaient laissé leur marque dans l’histoire et ce, pas à cause d’Orwell, et puis vint Sarmiento, le premier singe pro-yanqui argentin, qui mourut en exil sur un oranger, non sans hurler avant cela que l’Angleterre était la mère de la civilisation et que la barbarie, c’était le tigre. Les timides et besogneux Gunter avaient appris à Coquelicot les tenants et les aboutissants du maintien du foyer, mais à leur aîné, ils avaient transmis la rigidité digne du Kaiser. Elise ne l’avait pas suspecté de prime abord. Et maintenant, bien qu’elle se maintînt mince et active à la Jane Fonda, bon Dieu, que ses cinquante-cinq balais commençaient à lui peser ! Elle préférait aller de l’avant, au milieu de cet enfer tropical, et le comble, c’est que l’on était en hiver !
Mais pourquoi donc Gunter pensait-il que les Espagnols étaient des idiots ? Ça la rendait folle de rage. Elle se souvenait des bistrots, des petits restos d’étudiants du quartier d’Argüelles, de cette vie qui fusait comme une comète pâle pendant ces heures de court silence rauque, ces choses de la vie mais celle de là-bas, parce que sinon, elle n’en vaudrait pas la peine, tremblant comme un secret entre des yeux perdus dans le vague, la cendre épandue et la mémoire. Elle aimait l’eau qui sourdait du jour, de l’après-midi entier comme une page blanche. Elle n’aimait ni ces obscurs mystères taciturnes qui dans la nuit brûlaient comme des pétales rouges, ni ces petites braises de l’âme emportées par le vent, ni le hurlement d’une sirène d’ambulance au loin à l’heure de la sieste. Images surannées, celles des coins de rue d’un autre monde, un univers de sonorités et de flammes.
En ces jours d’Héraclite, elle s’abandonnait à l’introspection et à la nostalgie qui lui pesaient. D’aucuns auraient pu dire que c’était le début de l’automne, mais elle savait qu’il était déjà là et que, de toute manière, demain il ferait jour. Quelqu’un lui dictait ces textes, les textes qui la définissaient les week-ends, pendant que ses yeux se perdaient dans la cime des pins du lycée à l’horizon, et le paysage ou pays-ail, avec de l’ail mais sans pays, mais avec tout le fleuve des gens, le temps qui s’écoulait, un merlu frit que son mari n’aurait jamais apprécié et, sans coup férir, elle se rendait compte qu’elle avait perdu vingt ans de sa vie aux côtés d’un fantôme.
Les fins de semaine avec lui étaient si déprimantes ! Ah ! Se souvenir par exemple de ces nuits étoilées où l’on grelottait de froid, du reflet bleu de ces fruits de mer pleins de l’Amadis, un troquet décoré d’un bel ensemble paléographique de très mauvais goût avec des posters de pages entières de livres de chevalerie collés au mur, rue Andrès Mellado, et plus clairement encore du Toper, un autre petit bistrot avenue Ferdinand le Catholique, après avoir passé Gallilée, où un Valdepeñas ne coûtait même pas un dollar et le deuxième dans la foulée était gratuit si l’on faisait un gentil sourire à Gémie – un an et demi et deux yeux bleus – la fille de José Luis et d’une femme dont elle avait oublié le nom mais qui préparait les meilleurs beignets de haricots de la terre entière.
Bien sûr, ce n’était pas tout le monde qui pouvait débarquer à Madrid avec un passeport en règle. Elise se souvenait des indéfinissables parasites de l’exode, ces recrachés de l’Amérique du Sud, sculptés en humérus de fumée par la rancune franquiste des anti franquistes qu’ils avaient trouvée le Jour des Rois dans leurs souliers. Ce qu’ils n’avaient jamais pu soutirer au tyran, voilà que, comme lui, ils le niaient à leur tour aux damnés de la terre.
Sur la place, l’après-midi tirait à sa fin. L’hiver avait traversé ses yeux et une fois encore capturé le hurlement des pins secs. Un passant se perdit rapidement dans la pénombre. C’était quelqu’un qui avait compris, mélancolique, cet imper, sa cigarette désolée et froide, ce regard, loin, au-delà des mers, en terre de Castille. Mais personne ne s’arrêtait. Il ne neigeait pas toujours à Madrid, et c’était tout. L’homme ne se souvenait plus de quand avait été la dernière fois où il avait embrassé les siens, ni de la couleur de l’avion, ni les raisons précises de cette urgence. Ce qu’il savait, c’était qu’ils étaient là-bas, bras ouverts et l’attendant avec le même regard que la dernière fois. Le mégot, comme oublié dans le sable et la cendre. Ces chaussures qui avaient tant marché qu’elles pouvaient le porter à grandes enjambées chez lui. Mais il restait là, pourtant. Il n’avait rien choisi de tout cela : ni l’hiver, ni la maison, ni cette ville, ni le vent. Quand tout était dit, pensait-il, il n’y avait pas de distance ni plus grande ni plus triste que celle que nous ne pouvions mesurer quand la nuit tombait.
‘Nous, les idiots’ disait Elise, sans verbe être, comme en guarani ; c’était sans doute la faute de Sarmiento. Gunter, un déraciné, mais l’oncle de Solitude malgré tout. Elle se souvenait vaguement d’elle dans sa maison de Washington. Elle lui avait préparé un gigot d’agneau comme le lui avait appris à le faire Cacambo, son ami de Ségovie, et la petite s’était léchée les doigts. Ensuite, Gunter lui avait ordonné de faire la vaisselle, car la bonne du Salvador était déjà couchée. Elise l’aimait bien pour d’étranges et sans doute nostalgiques amitiés idéologiques. Elle pensait simplement aussi que personne n’avait le droit de priver quiconque du plaisir de goûter un gaspacho dans la ville la plus triste et la plus belle de la terre entière. Solitude l’avait conquise pour toujours presqu’au lever du jour, quand elle lui avait dit qu’elle passerait un jour par Madrid et qu’elle aimerait savoir où elle avait vécu, pour se faire prendre en photo devant sa maison, parler avec son concierge, monsieur Angel Hontanar, boire les mêmes vins. Elise s’était mise à pleurer comme une andouille au-dessus de l’agneau froid. Elle avait senti alors qu’Antonio Machado, avec le temps et ces vaines excitations, putain ! bien sûr qu’il avait raison. Ici s’éveille l’écho d’une étrange tristesse et les pâles constructions de l’âme me glacent les sangs (René Davalos, version du Ménard).
Dans la cendre légère d’un infini crépuscule, les crevasses silencieuses, la cathédrale réticente, éparpillaient l’agonie parfumée des lilas, les ruines confiantes de la chênaie. Grâce à l’urgence cadencée du soleil, dans la somnolence, sans brise ni talisman, ni recoins, Elise s’attardait dans les vastes contours, avec la prudence d’une sauterelle tapie. Dans l’accablement humide de cette trêve blindée, les gestes, les silhouettes, les échos, la canicule, le châtaignier érudit et la braise innombrable du parc lui confectionnaient son outrage. Ennui, léthargie, habitudes. Les jours, funestes et lents dans leur quadrant immémorial, la dévastaient. Loin d’elle-même, dans l’immense solitude du Parc du Retiro, elle expiait ses espérances toujours intactes.
CHAPITRE CINQ
M algré les persiennes entrebâillées, la chaleur persistait. La silhouette d’un athlète robuste, se dressait au centre de ces murs épais et rugueux. Solitaire, le géant s’agitait comme un jaguar en cage. Dans sa barbe argentée, se reflétaient les lumières de la rue, comme des cris dans la nuit. Suffocant, il marchait comme un somnambule dans sa cellule épaisse d’évêque.

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